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15 octobre 2013 2 15 /10 /octobre /2013 14:23
Commentaires de Marie-Noëlle Thabut, année liturgique C, 29e dimanche du temps ordinaire (20 octobre 2013)

Ces commentaires, trouvés sur le site "Église catholique en France", permettent à toute personne de bonne volonté, chrétienne ou non, de mieux comprendre la Bible, le livre le plus diffusé au monde. Notamment, en

  • donnant des explications historiques ;

  • décodant le langage imagé utilisé par l'auteur.

Je souhaite arriver à mettre ici, chaque dimanche, les commentaires de Marie-Noëlle Thabut. Ma seule contribution consiste à surligner les passages que je trouve les plus enrichissants et à écrire en rouge ceux qui parlent d'un thème qui m'est cher : la liberté (trois autres pages de mon blog sont consacrées à ces passages des Évangiles, du reste du Nouveau Testament o de l'Ancien Testament qui parlent de la liberté)

 

Version audio, trouvée sur le site de Radio-Notre-Dame

PREMIÈRE LECTURE - Exode 17, 8-13

 

Le peuple d'Israël marchait à travers le désert.
8 Les Amalécites survinrent et l'attaquèrent à Rephidim.
9 Moïse dit alors à Josué :
« Choisis des hommes, et va combattre les Amalécites.
Moi, demain, je me tiendrai sur le sommet de la colline,
le bâton de Dieu à la main. »
10 Josué fit ce que Moïse avait dit :
il livra bataille aux Amalécites.
Moïse, Aaron et Hour étaient montés au sommet de la colline.
11 Quand Moïse tenait la main levée,
Israël était le plus fort.
Quand il la laissait retomber,
Amaleq était le plus fort.
12 Mais les mains de Moïse s'alourdissaient ;
on prit une pierre, on la plaça derrière lui,
et il s'assit dessus.
Aaron et Hour lui soutenaient les mains,
l'un d'un côté, l'autre de l'autre.
Ainsi les mains de Moïse demeurèrent levées
jusqu'au coucher du soleil.
13 Et Josué triompha des Amalécites au tranchant de l'épée.

 

Les Amalécites étaient des tribus qui vivaient dans le désert du Néguev : la Bible les cite de nombreuses fois, tout au long de l'histoire de l'installation du peuple élu en Palestine, et toujours comme des opposants à la pénétration des tribus israélites ; et leurs descendants seront encore de farouches ennemis au temps des rois Saül et David. Si bien que le nom même d'Amaleq est devenu le type de l'ennemi héréditaire.
Rien d'étonnant quand on sait que Amaleq lui-même, le père de la tribu, serait le petit-fils d'Esaü, le frère jumeau et rival de Jacob. La rivalité entre Jacob et Esaü1 (qu'on appelle aussi Edom) s'est reportée sur leurs descendants et, de génération en génération, en Israël, on se transmet la haine des Edomites, et surtout de ceux qui sont considérés comme les pires de tous, les Amalécites.

Voici donc, dès le livre de l'Exode, les Amalécites qui se présentent comme les premiers adversaires du peuple élu dans le désert. L'auteur ne donne pas beaucoup de détails sur cette première bataille : il dit simplement « Le peuple d'Israël marchait à travers le désert. Les Amalécites survinrent et l'attaquèrent à Rephidim. » Mais le livre du Deutéronome apporte quelques indications complémentaires : « Souviens-toi de ce qu'Amaleq t'a fait sur votre route, à la sortie d'Egypte, lui qui est venu à ta rencontre sur la route et a détruit à l'arrière de ta colonne, tous ceux qui traînaient, alors que tu étais épuisé et fourbu. » (Dt 25, 17-19) traduisez : les Amalécites sont arrivés par surprise et se sont attaqués à ceux qui avaient le plus de mal à suivre. Alors Moïse dit à Josué : « Choisis des hommes et va combattre les Amalécites ». Nous n'aurons pas d'autres détails sur le déroulement du combat ou les mouvements de troupes ; en revanche, le récit se concentre sur la relation entre le peuple et son Dieu à l'occasion de cette première bataille : c'est l'épreuve du feu, mais c'est surtout l'épreuve de la foi d'Israël. Il va combattre pour survivre, mais son Dieu sera avec lui.

Nous sommes à Rephidim : au fait, ce nom, nous le connaissons déjà, car dans les versets qui précèdent ce passage, c'est le fameux épisode de Massa et Meriba ; nous en avons reparlé tout récemment à l'occasion du psaume 94/95. Massa et Meriba, cela se passait justement à Rephidim et le surnom Massa et Meriba (qui veut dire contestation et querelle) signifie que, là, le peuple a gravement douté de Dieu. Et, désormais, quand on sera tenté de douter de la protection de Dieu, on se souviendra de Massa et Meriba : « Aujourd'hui, écouterez-vous sa parole ? Ne fermez pas votre coeur comme à Meriba, comme au jour de Massa, dans le désert, où vos pères m'ont tenté et provoqué, et pourtant ils avaient vu mon exploit ». (Ps 94/95, 7-8).

Massa et Meriba, c'était l'épreuve de la soif, une épreuve si dure que le peuple a été jusqu'à penser que Dieu l'avait abandonné... mais non, et l'eau a coulé du rocher, et le peuple a retrouvé confiance en son Dieu. Cette fois, et toujours à Rephidim, le voici affronté à l'attaque des Amalécites. Il va falloir lutter pour sa survie. Et aussitôt Moïse ne doute pas que Dieu viendra à son secours pour le délivrer.

Il dit à Josué : « Moi, je me tiendrai sur le sommet de la colline, le bâton de Dieu à la main ». Et c'est ce bâton, en quelque sorte, qui tient le premier rôle dans ce récit. Ce bâton n'est pas magique par lui-même, mais il rend visible l'œuvre de Dieu. C'est par lui que Moïse a accompli des quantités de prodiges aux yeux du Pharaon et de la cour d'Egypte, qu'il a écarté les eaux de la Mer des Joncs, qu'il a fait couler l'eau du rocher, à Massa et Meriba, justement. Encore une fois, ce bâton n'est pas magique par lui-même, la preuve, c'est que Moïse se met en prière, mais ce bâton levé est devenu un symbole : il rappelle à tous que c'est Dieu qui agit. Si la bataille est à peine décrite, si le bâton est au centre du récit, c'est précisément pour bien montrer où est l'essentiel.

L'essentiel, c'est la présence de Dieu qui accompagne son peuple, comme il l'avait promis dès le début en révélant son nom à Moïse, ce fameux nom qui dit la présence de Dieu. Le texte est très sobre et en même temps très suggestif. Moïse, Aaron et Hour sont au sommet de la colline, pendant que le peuple se bat sous la direction de Josué dans la plaine. Josué se bat de toute son âme, et Moïse prie de toute son âme. Le combattant et le priant se complètent. Si Moïse abandonne son poste de prière, Josué perd ses moyens. On ne peut pas dire plus clairement que c'est Dieu qui agit, mais qu'il y faut notre participation. Les mains levées de Moïse sont le symbole de toute la prière humaine. Elles disent la confiance, la certitude du croyant que son Dieu ne l'abandonne jamais. Récemment, nous l'avons lu dans la lettre à Timothée, Paul disait : « Je recommande que partout les hommes prient les mains levées vers le ciel... » C'est Dieu qui agit : ces mains levées le disent bien puisqu'elles restent immobiles et qu'elles semblent renvoyer la responsabilité vers le ciel ; mais en même temps, elles sont levées : le croyant ne baisse pas les bras ; les mains du combattant, les mains levées du priant sont notre petite participation à l'œuvre de Dieu.

Mais il arrive que le priant, exténué, physiquement ou moralement, n'ait plus la force de « lever les mains » vers le ciel : alors il est bon de trouver des frères pour soutenir nos mains défaillantes ; normalement, c'est le rôle de nos communautés.
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Note
1 - On se souvient des deux fils d'Isaac, les frères jumeaux et en même temps rivaux Esaü et Jacob ; Esaü aurait dû être l'héritier des promesses divines, mais Jacob avait réussi à tromper son père aveugle en se faisant passer pour son frère et avait usurpé la place.

Complément
- De tout temps, de hommes et des femmes ont consacré leur vie à la prière ; ce texte vient nous révéler que la prière n'est pas passivité ou inaction ; bien au contraire, mystérieusement, la prière de quelques-uns est source de force pour tous. Elle est un rappel vivant de la Présence de Dieu sans cesse agissant au milieu de nous.

PSAUME 120 (121)

 

1 Je lève les yeux vers les montagnes :
D'où le secours me viendra-t-il ?
2 Le secours me viendra du SEIGNEUR
qui a fait le ciel et la terre.
3 Qu'il empêche ton pied de glisser,
qu'il ne dorme pas, ton gardien.
4 Non, il ne dort pas, ne sommeille pas,
le gardien d'Israël.
5 Le SEIGNEUR, ton gardien, le SEIGNEUR, ton ombrage,
se tient près de toi.
6 Le soleil, pendant le jour, ne pourra te frapper,
ni la lune, durant la nuit.
7 Le SEIGNEUR te gardera de tout mal,
il gardera ta vie.
8 Le SEIGNEUR te gardera, au départ et au retour,
maintenant, à jamais.

 

En tête de ce psaume, il est écrit « Pour les montées », sous-entendu les montées à Jérusalem, c'est-à-dire les pèlerinages. Quinze psaumes (les psaumes 119 à 133 dans la liturgie, c'est-à-dire 120 à 134 dans nos Bibles) portent cette même inscription, « Pour les montées » ou « Chant des montées » ; ils ont été composés tout spécialement pour accompagner les pèlerins pendant leur marche vers Jérusalem ; car le verbe « monter » était le mot consacré pour parler des pèlerinages ; pour deux raisons au moins : tout simplement, d'abord, parce que Jérusalem est sur la hauteur, ensuite sur un plan symbolique, parce que la démarche du pèlerinage représente, pour le croyant, une réelle montée spirituelle. Le pèlerinage à Jérusalem était un élément très important de la piété juive, cela faisait partie des commandements de Dieu.

Ces quinze psaumes ont donc des points communs : on y entend de nombreuses allusions à la réalité concrète du pèlerinage : la fatigue et la prière du pèlerin, la soif d'arriver, l'amour du Temple, l'amour de Jérusalem. Et la joie profonde, la confiance qui habitent le croyant. Les pèlerins ont conscience de s'inscrire dans la longue marche du peuple élu : « C'est là que sont montées les tribus, les tribus du SEIGNEUR, selon la règle en Israël. » (Ps 121/122,4) ; « Oh ! Quel plaisir, quel bonheur de se trouver entre frères ! C'est comme l'huile qui parfume la tête... C'est comme la rosée de l'Hermon, qui descend sur les montagnes de Sion. » (Ps 132/133, 1-3). Notre psaume d'aujourd'hui est donc l'un de ceux-là : « Le SEIGNEUR te gardera, au départ et au retour »... un pèlerin prend le chemin de Jérusalem : il a déjà le coeur et les yeux tournés vers la colline du Temple (« je lève les yeux vers les montagnes »), mais il sait que ce long chemin vers Jérusalem est semé d'embûches de toutes sortes ; les pistes ne sont pas nos routes goudronnées d'aujourd'hui, elles sont parfois glissantes ou pierreuses, le pied peut glisser ; on peut aussi affronter de bien plus grands dangers : les bêtes sauvages ou, plus redoutables encore, les bandes de brigands. Si Jésus a pu situer dans ce décor la parabole du Bon Samaritain, c'est-à-dire l'histoire d'un homme dépouillé et roué de coups par des bandits, c'est que cela arrivait régulièrement. « Le SEIGNEUR te gardera de tout mal, il gardera ta vie » : ceux qui restent au pays rassurent celui qui prend la route.

Un autre danger, que nous imaginons mal ici, c'est le soleil pendant le jour, la lune pendant la nuit. En plein jour, il faut marcher des heures sous le soleil brûlant ; la nuit, si on dort à la belle étoile, les rayons de lune sont nocifs. Là encore, on encourage le pèlerin : « Le SEIGNEUR, ton gardien, ton ombrage, se tient près de toi. Le soleil, pendant le jour, ne pourra te frapper, ni la lune, durant la nuit ».

Tous ces dangers, il faudra les affronter tout autant au retour qu'à l'aller : mais « Le SEIGNEUR te gardera, au départ, comme au retour ». On peut compter sur lui, car il est le maître du monde : c'est lui et lui seul qui a fait le ciel et la terre. « Le secours me vient du SEIGNEUR qui a fait le ciel et la terre » : dans ce verset, il y a une pointe contre les faux dieux ; ils ne sont que statues inertes de bois ou de pierre ; ils ne peuvent rien pour l'homme. Ils dorment d'un sommeil éternel, puisqu'ils ne sont que des objets façonnés de main d'homme. Tandis que, lui, le SEIGNEUR, veille sans cesse : « Non, il ne dort pas, il ne sommeille pas, le gardien d'Israël ». Quand il prend la route de Jérusalem, le croyant se met en marche vers son Dieu et vers lui seul : il se détourne résolument des idoles. C'est cela qu'on appelle la conversion.

Voilà donc un premier niveau de lecture de ce psaume qui était chanté au moment où le pèlerin allait prendre la route. C'était bien le moment de raffermir sa foi toujours en question : « Je lève les yeux, vers les montagnes : d'où le secours me viendra-t-il ? » Résolument, il choisit de placer sa confiance dans le Dieu de ses pères : « Le secours me viendra du SEIGNEUR qui a fait le ciel et la terre. » Il y a un deuxième niveau de lecture, c'est celui du peuple tout entier : ce pèlerin qui s'apprête à prendre la route de Jérusalem, découvre que son histoire personnelle est le reflet de l'expérience de tout son peuple. Ce n'est pas un hasard si Dieu est appelé dans ce psaume « le gardien d'Israël ». Car ce peuple a reçu la Révélation du Dieu vivant, créateur du ciel et de la terre, et a fait l'expérience de sa présence. Le nom même de Dieu, le fameux nom en quatre lettres, (YHVH) dit justement que Dieu est sans cesse présent à son peuple. Une présence très intime, inséparable qui est exprimée très fortement en hébreu. Notre traduction dit « Le SEIGNEUR ton gardien, le SEIGNEUR, ton ombrage, se tient près de toi » : en hébreu, près de toi est dit « à ta main droite » et André Chouraqui commentait : « le SEIGNEUR est uni à toi comme tu l'es à ton être même ».

Et le psaume, si on y regarde bien, contient des allusions à cette expérience du peuple. « Le SEIGNEUR, ton ombrage, se tient près de toi » : c'est une allusion à cette colonne qui accompagnait la marche du peuple dans le désert ; colonne de nuée pendant le jour, pour abriter du soleil, colonne de feu pendant la nuit pour guider la marche. Jésus-Christ, à son tour, a pu chanter ce psaume en toute vérité. Alors qu'il prenait résolument le chemin de Jérusalem, comme dit Saint Luc, il se répétait : « Le SEIGNEUR te gardera de tout mal, il gardera ta vie. Le SEIGNEUR te gardera, au départ et au retour, maintenant, à jamais. » Depuis le matin de Pâques, ce retour dont parle le psaume, nous l'appelons « Résurrection ».

DEUXIÈME LECTURE - 2 Timothée 3, 14 - 4, 2

 

Fils bien-aimé,
3, 14 tu dois en rester à ce qu'on t'a enseigné :
tu l'as reconnu comme vrai,
sachant bien quels sont les maîtres qui te l'ont enseigné.
15 Depuis ton plus jeune âge, tu connais les textes sacrés :
ils ont le pouvoir de te communiquer la sagesse,
celle qui conduit au salut
par la foi que nous avons en Jésus-Christ.
16 Tous les passages de l'Ecriture sont inspirés par Dieu ;
celle-ci est utile pour enseigner, dénoncer le mal,
redresser, éduquer dans la justice ;
17 grâce à elle, l'homme de Dieu sera bien armé,
il sera pourvu de tout ce qu'il faut pour un bon travail.
4, 1 Devant Dieu,
et devant le Christ Jésus qui doit juger les vivants et les morts,
je te le demande solennellement,
au nom de sa manifestation et de son Règne :
2 proclame la Parole, interviens à temps et à contre-temps,
dénonce le mal,
fais des reproches, encourage,
mais avec une grande patience et avec le souci d'instruire.

 

Dimanche dernier, nous lisions dans la deuxième lettre à Timothée une Hymne en l'honneur du Christ : « Souviens-toi de Jésus-Christ, ressuscité d'entre les morts ». Aujourd'hui, on pourrait dire que nous lisons une hymne en l'honneur de l'Écriture. Entendons-nous bien, ce que Saint Paul appelle l'Écriture, c'est ce que nous appelons aujourd'hui l'Ancien Testament. Plusieurs fois, déjà, dans les lettres à Timothée, nous avons deviné un conflit persistant dans la communauté d'Ephèse où se trouve Timothée ; et c'est même à cause de ce conflit que Paul avait demandé à Timothée de rester à Ephèse ; il faut pouvoir compter sur de fidèles gardiens de la Parole. Les premières lignes du texte d'aujourd'hui, « Toi, tu dois en rester à ce qu'on t'a enseigné » sous-entendent que d'autres ne sont pas restés fidèles à l'enseignement reçu et qu'ils fourvoient les autres.

Si bien qu'on peut résumer ce passage en trois phrases : premièrement, il faut se ressourcer dans l'Écriture. Deuxièmement, il faut proclamer la Parole. Troisièmement, cette proclamation doit se faire dans le souci d'édifier la communauté. Premièrement, il faut se ressourcer dans l'Écriture, au vrai sens du mot « ressourcer » : l'Ecriture est pour nous une source ; notre traduction dit « tu dois en rester à ce qu'on t'a enseigné » mais nous risquons d'entendre là une recommandation de fixisme, ce qui n'est pas du tout le propos de Paul. Le mot à mot dirait « demeure dans ce que tu as appris » : la foi n'est pas un objet qu'on possède mais un milieu vital, une « demeure » au sens de Saint Jean.

Timothée a puisé dans cette source de l'Écriture depuis son enfance : son père était grec et païen, mais sa mère, Eunice, et sa grand-mère maternelle, Loïs, étaient Juives : elles l'ont introduit dans l'Ancien Testament ; et quand sa mère s'est convertie au Christianisme, elle n'a pas cessé bien sûr de fréquenter l'Écriture. D'autres maîtres encore ont initié Timothée, et Paul insiste sur cet aspect communautaire de l'accès à l'Écriture. On ne découvre pas l'Écriture tout seul mais en Église. Une fois de plus, nous retrouvons chez Paul le thème de la transmission de la foi, ce qu'on appelle en théologie la « Tradition » : tradere, en latin, veut dire « transmettre » : « Je vous ai transmis ce que j'ai moi-même reçu » (sous-entendu je n'ai rien inventé) dit Paul dans la lettre aux Corinthiens ; l'apôtre est un envoyé au service d'une Parole qui n'est pas la sienne. Dans la foi, aucun de nous n'est un fondateur, un innovateur, nous sommes les maillons d'une chaîne. Evidemment, il est vital que cette transmission soit fidèle. Un peu plus haut, dans cette même lettre, Paul a dit à Timothée : « Ce que tu as appris de moi en présence de nombreux témoins, confie-le à des hommes fidèles qui seront eux-mêmes capables de l'enseigner encore à d'autres. » (2 Tm 2, 2).

La phrase suivante est très importante : Paul affirme : « Les textes sacrés ont le pouvoir de te communiquer la sagesse, celle qui conduit au salut par la foi que nous avons en Jésus-Christ » : il veut dire par là que l'Ancien Testament mène tout droit à Jésus-Christ. Pour Paul, comme pour les premiers apôtres, recrutés par Jésus parmi les Juifs, c'était une évidence. On se souvient qu'au cours de son procès à Jérusalem, Paul soutenait que c'était précisément parce qu'il était Juif qu'il était devenu Chrétien.

Paul continue : « Tous les passages de l'Écriture sont inspirés par Dieu » ; avant d'être un dogme affirmé par l'Église, cette phrase était donc déjà la foi d'Israël. Ce qui explique le respect dont sont entourés depuis toujours les Livres sacrés dans toutes les synagogues. « Grâce à l'Écriture, l'homme de Dieu sera bien armé, il sera pourvu de tout ce qu'il faut ». Voilà donc l'équipement du Chrétien : l'Écriture dans la fidélité à l'enseignement reçu : « Tu dois en rester à ce qu'on t'a enseigné : tu l'as reconnu comme vrai, sachant bien quels sont les maîtres qui te l'ont enseigné ». L'équipement du Chrétien, c'est donc l'Écriture ET la tradition pour être capable de transmettre à son tour. Pour transmettre, et c'est le deuxième conseil de Paul à Timothée, il faut oser proclamer la Parole ; voilà la première peut-être même la seule tâche d'un responsable d'Église. L'enjeu est grave et Paul emploie une formule presque étonnante : « Devant Dieu et devant le Christ Jésus qui doit juger les vivants et les morts, je te le demande solennellement, au nom de sa manifestation et de son règne : proclame la Parole... »

Une fois de plus, Paul fait référence à la manifestation du Christ, et à son Règne : l'accomplissement du projet de Dieu est vraiment l'horizon que Paul ne quitte jamais des yeux. Et d'ailleurs en grec, Paul dit « Proclame le Logos », le mot qui, chez Jean, désigne le Verbe, Jésus lui-même. Traduisez, si nous prenons au sérieux la Manifestation et le Règne du Christ, nous devons inlassablement proclamer la Parole. Toute la vie de Paul, depuis sa conversion, a été consacrée à cette tâche : « Annoncer l'Evangile est une nécessité qui s'impose à moi : malheur à moi si je n'annonce pas l'Evangile ! » (1 Co 9, 16).

Mais il faut du courage pour proclamer la Parole, il faut accepter d'être mal reçu : « Interviens à temps et à contre-temps, dénonce le mal ; fais des reproches, encourage » ; c'est-à-dire n'hésite pas à juger ce que tu vois... Il termine en disant dans quel climat on doit le faire (et c'est le troisième point) : avec une grande patience et avec le souci d'instruire. Là encore nous retrouvons une insistance toujours présente chez Paul, le souci de ce qui édifie la communauté ; c'est la seule chose qui compte.

EVANGILE - Luc 18, 1-8

 

1 Jésus dit une parabole
pour montrer à ses disciples
qu'il faut toujours prier sans se décourager :
2 « Il y avait dans une ville
un juge qui ne respectait pas Dieu
et se moquait des hommes.
3 Dans cette même ville,
il y avait une veuve qui venait lui demander :
Rends-moi justice contre mon adversaire.
4 Longtemps il refusa ;
puis il se dit :
Je ne respecte pas Dieu,
et je me moque des hommes,
mais cette femme commence à m'ennuyer :
5 je vais lui rendre justice
pour qu'elle ne vienne plus sans cesse
me casser la tête. »
6 Le Seigneur ajouta :
« Ecoutez bien ce que dit ce juge sans justice !
7 Dieu ne fera-t-il pas justice à ses élus,
qui crient vers lui jour et nuit ?
Est-ce qu'il les fait attendre ?
8 Je vous le déclare :
sans tarder, il leur fera justice.
Mais le Fils de l'homme,
quand il viendra,
trouvera-t-il la foi sur terre ? »

 

Tout ceci se passe dans une ambiance qu'on pourrait qualifier de fin du monde ! Luc nous a dit un peu plus haut que Jésus est sur le « chemin de Jérusalem » : il marche vers sa Passion, sa mort et sa Résurrection ; les disciples ne savent pas très bien ce qui va se passer à Jérusalem, mais ils pressentent un dénouement tragique et mystérieux. Peu de temps auparavant, ils ont imploré Jésus « Augmente en nous la foi », ce qui traduisait bien leur détresse. Et juste avant cette parabole d'aujourd'hui, Jésus a parlé longuement de la venue du Fils de l'homme.

Le Fils de l'homme, c'est celui qu'on attend justement pour la fin du monde ; on connaît l'origine de cette expression : dans le livre de Daniel (au chapitre 7), le prophète raconte qu'il a eu la vision d'un homme (qu'il appelle un « fils d'homme ») qui vient sur les nuées du ciel ; il est admis près du trône de Dieu et il reçoit la royauté sur toute la création ; une royauté éternelle et universelle. Daniel précise que ce « fils d'homme » est en réalité un être collectif, un peuple qu'il appelle « le peuple des Saints du Très-Haut ». Les lecteurs de Daniel ont compris que cette vision se réalisera à la fin du monde. Dieu règnera enfin sur toute la création et le Fils de l'homme règnera avec lui.

Jésus se présente souvent dans les évangiles comme le Fils de l'homme ; cela intrigue forcément ses interlocuteurs qui savent que le Fils de l'homme est un être collectif, le peuple des Saints du Très-Haut, enfin installé dans la gloire de Dieu ; ils ne savent peut-être pas quoi penser quand Jésus parle ainsi, mais ils entendent ce message de victoire définitive. Or, depuis qu'il a annoncé ouvertement sa Passion, Jésus multiplie l'usage de cette expression, le Fils de l'homme, toujours en parlant de lui, comme pour les rassurer sur l'issue des événements. Ce qui prouve au passage qu'ils avaient bien besoin d'être rassurés.
On est donc dans une atmosphère de fin du monde ; d'ailleurs le thème du jugement (« Dieu fera justice à ses élus ») est bien dans la même note ; maintenant, si nous allons regarder, dans l'évangile de Luc, le contexte de cette parabole, nous trouvons l'évangile de la guérison des dix lépreux que nous avions lu dimanche dernier : la guérison des dix était le signe que le Règne de Dieu était déjà commencé ; en même temps, les disciples avaient touché du doigt le mystère du salut rejeté par ceux auxquels il était offert en premier (ici les neuf lépreux qui n'avaient pas reconnu le Christ) : le mystère de la Croix se profilait déjà à l'horizon ; mais la conversion du Samaritain (le seul lépreux revenu se prosterner devant Jésus) préfigurait l'entrée de tous, même des païens, dans ce royaume.

Les Pharisiens ont fort bien compris tous ces enjeux puisque, aussitôt après la guérison des dix lépreux, ils ont demandé à Jésus : « Quand donc vient le Royaume de Dieu ? » et Jésus a répondu par tout un discours sur la venue du Fils de l'homme.

Et voilà que Jésus a quitté ce ton grave pour raconter ce qui semble à première vue une petite histoire : l'histoire de cette veuve qui poursuit le juge de ses réclamations jusqu'à ce qu'elle obtienne ce qu'elle attend ; et pourtant elle aurait toutes les raisons de se décourager : sa cause semble bien perdue d'avance, puisqu'elle a eu la malchance de tomber sur un juge qui se moque éperdument de la justice. Mais elle s'obstine parce que sa cause est juste, elle n'en doute pas un instant. C'est elle que Jésus nous donne en exemple ; l'exemple de l'humilité d'abord : si elle importune le juge, c'est parce qu'elle est dans le besoin ; la première condition pour participer au Royaume de Dieu, c'est de reconnaître notre pauvreté ; on retrouve là la première béatitude : « Heureux, vous les pauvres, le Royaume de Dieu est à vous » (Luc, 6) ; l'exemple de la persévérance ensuite : dans notre attente du Royaume, à nous d'être aussi tenaces que cette veuve obstinée. Notre cause est encore plus juste que celle de la veuve puisque c'est la cause même de Dieu.
Le rapprochement avec la première lecture de ce dimanche est très suggestif : dans la plaine Josué livrait un combat difficile contre les Amalécites qui avaient attaqué le peuple par surprise ; pendant ce temps, au sommet de la colline, Moïse, obstinément priait, sûr d'obtenir le secours de Dieu ; et soutenu par ses aides, il avait tenu bon jusqu'au coucher du soleil. La force de Moïse était dans sa certitude que Dieu voulait le salut de son peuple.

Des siècles plus tard, les premiers Chrétiens affrontés à des difficultés et des persécutions trouvent le Royaume bien long à venir ; ils sont tentés par le découragement ; eux aussi doivent se souvenir que Dieu veut leur salut. Luc leur rappelle cette parabole dans laquelle Jésus avait fait l'éloge de l'obstination. Croire, c'est refuser de baisser les bras ; et la dernière phrase : « Le Fils de l'homme, quand il viendra, trouvera-t-il la foi sur terre ? » est une mise en garde, valable pour tous les Chrétiens de tous les temps : « Attention, si vous n'êtes pas vigilants, vous aurez cessé de croire ».

Les Chrétiens, ceux du temps du Christ, comme ceux d'aujourd'hui, sont donc invités à « ne pas baisser les bras ». Jésus sait bien que, dès le matin de sa Résurrection, ce premier matin de la venue du Fils de l'homme et jusqu'à sa venue totale et définitive, la foi sera toujours un combat, une épreuve d'endurance. Il ne manquera pas d'oiseaux de malheur pour semer le doute, il ne manquera pas de maîtres du soupçon. Cette attente du Royaume paraît tellement interminable... Dieu est-il vraiment au milieu de nous ? L'exemple de cette pauvre veuve vient à point nommé : nous sommes aussi démunis qu'elle ; tâchons d'être aussi obstinés.
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Complément
- Luc écrirait-il à une communauté menacée par le découragement ? On pourrait le croire, à entendre la dernière phrase « Le Fils de l'homme, quand il viendra, trouvera-t-il la foi sur terre ? » Curieuse phrase : « Le Fils de l'homme, quand il viendra », c'est une affirmation, une certitude ; mais la deuxième partie de la phrase « trouvera-t-il la foi sur terre ? » qui semble a priori bien pessimiste est en fait une mise en garde, valable pour tous les Chrétiens de tous les temps, un appel à la vigilance. Il est clair en tout cas que ce texte est une leçon sur la foi : puisque la dernière phrase pose cette question sur la foi et que la première phrase dit justement en quoi consiste la foi : « Il faut toujours prier sans se décourager ». On a donc là une inclusion ; et entre les deux, l'exemple qui nous est proposé est celui d'une veuve traitée injustement, mais qui ne lâche pas prise.

Commentaires de Marie-Noëlle Thabut, année liturgique C, 29e dimanche du temps ordinaire (20 octobre 2013)

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commentaires

Louis Pascal 18/10/2013 16:09

Bonne réception