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20 février 2017 1 20 /02 /février /2017 00:08

Ces commentaires, trouvés sur le site "Église catholique en France", permettent à toute personne de bonne volonté, chrétienne ou non, de mieux comprendre la Bible, le livre le plus diffusé au monde, en

  • décodant le langage imagé utilisé par l'auteur.

Attention le texte écrit peut différer des versions audio (Radio-Notre-Dame) et vidéo (KTO TV) qui ont été modifiées par Marie-Noëlle Thabut, parfois pour les améliorer, parfois pour s'adapter aux formats imposés par ces chaînes de radio ou de télévision. Dans cette hypothèse, nous mettons en italiques les passages supprimés pour ces médias.

Je souhaite arriver à mettre ici, chaque dimanche, les commentaires de Marie-Noëlle Thabut. Ma seule contribution consiste à surligner les passages que je trouve les plus enrichissants et à écrire en rouge ceux qui parlent d'un thème qui m'est cher : la liberté (trois autres pages de mon blog sont consacrées à ces passages des Évangiles, du reste du Nouveau Testament ou de l'Ancien Testament qui parlent de la liberté). D'après Marie-Noëlle Thabut, "... si nous ne trouvons pas dans les textes une parole libérante,c'est que nous ne les avons pas compris."

Version audio, trouvée sur le site de Radio-Notre-Dame (disponible seulement à compter du 25 février 2017).

En bas de page, vous avez désormais les versions vidéo des commentaires, trouvées sur KTO TV.

LECTURE DU LIVRE DU PROPHÈTE ISAÏE    49, 14 - 15

 

14        Jérusalem disait :
            « Le SEIGNEUR m’a abandonnée,
            mon Seigneur m’a oubliée. »
15        Une femme peut-elle oublier son nourrisson,
            ne plus avoir de tendresse pour le fils de ses entrailles ?
            Même si elle l’oubliait,
            moi, je ne t’oublierai pas,
            – dit le Seigneur.
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          Le cha­pi­tre 49 du li­vre d’Isaïe est un tex­te pro­di­gieux. Il faut le li­re in­té­gra­le­ment pour dé­cou­vrir com­ment un peu­ple au plus pro­fond de la mis­è­re, re­tro­u­ve l’espérance. Le peu­ple d’Israël est en Exil à Ba­by­lo­ne et le mo­ral est au plus bas : on se ré­pè­te  « Le SEI­GNEUR m’a aban­don­née, mon Dieu m’a ou­bliée. » Tout conduit à confir­mer ce cons­tat : Jé­ru­sa­lem est dé­vas­tée, des étran­gers s’installent dans les dé­com­bres ; si un jour on ren­trait, que re­tro­u­ve­rait-on ? Du peu­ple, il ne res­te pres­que per­son­ne ; la fa­mille roya­le est étein­te ; et les an­nées pas­sant, tous ceux qui sont ar­ri­vés en­co­re va­li­des à Ba­by­lo­ne après l’épreuve de la dé­por­ta­tion meu­rent les uns après les au­tres. Un Exil de cin­quan­te an­nées, c’est très long, c’est plus que la du­rée d’une gé­né­ra­tion. Pi­re, com­ment gar­der la foi par­mi ces étran­gers ido­lâ­tres ? Dans ces condi­tions dé­plo­ra­bles, peut-on en­co­re par­ler d’Alliance avec Dieu ? La ten­ta­tion est gran­de de croi­re que Dieu les a ou­bliés. Et, d’ailleurs, les succès des Babyloniens ne sont-ils pas la preuve que notre Dieu nous a laissés tomber ?

          A­lors le pro­phè­te Isaïe cherche par tous les moyens à convaincre ses compatriotes que rien ne pourra détruire l’Alliance proposée par Dieu à son peuple, tout simplement parce que, même si les hommes sont parfois infidèles, Dieu, lui, reste toujours fidèle.

          Pour rendre son message encore plus percutant, Isaïe fait référence à notre expérience humaine, celle de la tendresse des mamans pour leurs bébés : « Une femme peut-elle oublier son nourrisson, ne plus avoir de tendresse pour le fils de ses entrailles ? Mê­me si el­le pou­vait l’oublier, moi, je ne t’oublierai pas. » Et Isaïe, dans ce cha­pi­tre 49 dé­ve­lop­pe tou­te une sé­rie d’images : Pour Dieu, Is­raël est l’enfant bien-ai­mé, (« Le SEI­GNEUR m’a ap­pe­lé dès le sein ma­ter­nel, dès le ven­tre de ma mè­re il s’est ré­pé­té mon nom. » Is 49, 1), la flè­che la plus pré­cieu­se de son car­quois (« Il m’a dis­po­sé com­me une flè­che acé­rée, dans son car­quois il m’a te­nu ca­ché. » Is 49, 2), le ser­vi­teur qui ré­a­li­se les œuvres de Dieu (« Mon ser­vi­teur, c’est toi, Is­raël, toi par qui je ma­ni­fes­te­rai ma splen­deur. » Is 49, 3), la mar­que d’amour gra­vée sur les mains de Dieu (« Voi­ci que sur mes pau­mes je t’ai gra­vé » Is 49, 16). À la même époque, on peut lire chez Jérémie : « Oui, je suis un pè­re pour Is­raël, Éphraïm est mon fils aî­né. » (Jr 31, 9).

          Tout cela prouve qu’au temps de l’Exil à Babylone, c’est-à-dire au sixième siècle av. J.-C., les prophètes parlaient déjà de Dieu comme d’un Père. On n’a donc pas at­ten­du le Nou­veau Tes­ta­ment pour ap­pe­ler Dieu « Pè­re » ; mais pour être tout à fait hon­nê­te, on n’a pas at­ten­du non plus l’Ancien Tes­ta­ment ni le peu­ple hé­breu ; les au­tres peu­ples aus­si in­vo­quaient leur dieu com­me leur pè­re ; par exem­ple, au quatorzième siè­cle, à Uga­rit  (en Syrie), le dieu su­prê­me s’appelle « El, roi-pè­re » ; mais le ti­tre de pè­re, chez les au­tres peu­ples, a deux si­gni­fi­ca­tions : pre­miè­re­ment un sens d’autorité dou­blée de ten­dres­se ; deuxiè­me­ment un sens de pa­ter­ni­té char­nel­le ; la Bi­ble a gar­dé le pre­mier sens, mais a tou­jours re­fu­sé de consi­dé­rer Dieu com­me un pè­re bio­lo­gi­que à la ma­niè­re hu­mai­ne. Dieu est le Tout-Au­tre, sur ce plan-là aus­si.

          C’est pour cet­te rai­son, d’ailleurs, qu’on ne trou­ve que tar­di­ve­ment, dans l’Ancien Tes­ta­ment, des af­fir­ma­tions pé­remp­toi­res du gen­re « Dieu est vo­tre Pè­re » ; pen­dant trop long­temps, on au­rait ris­qué de se mé­pren­dre et de l’imaginer pè­re à la ma­niè­re hu­mai­ne, com­me les peu­ples voi­sins. Mais, à l’époque de l’Exil, la paternité de Dieu à l’égard de son peuple était acquise.  

          C’est sur cette conviction que le prophète Isaïe veut adosser l’espérance de ses compatriotes exilés : comme un Père vole au secours de ses enfants, Dieu tiendra les promesses de son Alliance et donc il libèrera son peuple de la captivité à Babylone. Le tout petit paragraphe du chapitre 49 d’Isaïe que nous lisons aujourd’hui est entouré de part et d’autre par des promesses de re­tour au pays : dans les versets qui précèdent notre lecture, on peut lire : « De bien loin ils ar­ri­vent, les uns du Nord et de l’Ouest, les au­tres, de la ter­re d’Assouan. » et encore « Le SEI­GNEUR ré­confor­te son peu­ple, et à ces hu­mi­liés il mon­tre sa ten­dres­se. » (Is 49, 12-13). Et, dans les versets qui suivent : « Ils ac­cou­rent tes bâ­tis­seurs, et tes dé­mo­lis­seurs, tes dé­vas­ta­teurs loin de toi s’en vont. Por­te tes re­gards sur les alen­tours et vois : tous ils se ras­sem­blent, ils vien­nent vers toi. Par ma vie, ora­cle du SEI­GNEUR, oui, tu les re­vê­ti­ras tous com­me une pa­ru­re, tel­le une pro­mi­se, tu te fe­ras d’eux une cein­ture. Oui, dé­vas­ta­tion, dé­so­la­tion, ter­re de dé­mo­li­tion que tu es, oui, dés­or­mais tu se­ras trop étroi­te pour l’habitant, tan­dis que pren­dront le lar­ge ceux qui t’engloutissaient. De nou­veau, ils di­ront à tes oreilles, les fils dont tu res­sen­tais la pri­va­tion : L’espace est trop étroit pour moi. Pla­ce pour moi ! Tiens-toi ser­rée que je puis­se ha­bi­ter. » et encore « Tu di­ras dans ton cœur : ‘Moi, j’étais pri­vée d’enfant, sté­ri­le, en dé­por­ta­tion, éli­mi­née ; ceux-là, qui les a fait gran­dir ? Voi­là que je res­tais seu­le ; ceux-là, où donc étaient-ils ?... Ils ra­mè­ne­ront tes fils dans leurs bras, et tes filles se­ront his­sées sur leurs épau­les. » (Is 49, 17-22).

            Il faut quand mê­me de l’audace pour an­non­cer de tel­les pro­mes­ses à un peu­ple en exil. C’est pres­que trop beau pour être vrai, di­rait-on. Mais cet­te au­da­ce est cel­le mê­me de Dieu. Pour bien pré­ci­ser que cet­te pa­ro­le n’est pas la sien­ne, Isaïe prend soin de par­se­mer ce cha­pi­tre de for­mu­les tel­les que « Ora­cle du Sei­gneur », ou « Pa­ro­le du Sei­gneur » ou en­co­re « Ain­si par­le le Sei­gneur ». Gé­né­ra­le­ment, quand les pro­phè­tes in­sis­tent sur ce point, c’est par­ce que les pa­ro­les qu’ils ont à di­re de la part de Dieu sont par­ti­cu­liè­re­ment dif­fi­ci­les à en­ten­dre.

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PSAU­ME 61 (62)

 

2     Je n'ai de re­pos qu'en Dieu seul,                   
       mon sa­lut vient de lui.
3     Lui seul est mon ro­cher, mon sa­lut,              
       ma ci­ta­del­le : je suis in­é­bran­la­ble.

 8     Mon sa­lut et ma gloi­re                      
       se trou­vent près de Dieu.                  
       Chez Dieu, mon re­fu­ge,                    
       mon ro­cher im­pre­na­ble.

 9     Comptez sur lui en tout temps,                     
       vous, le peu­ple.                     
       De­vant lui, épan­chez vo­tre cœur :               
       Dieu est pour nous un re­fu­ge.
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         Clairement, ce psaume est une invitation à la confiance : « Je n'ai de re­pos qu'en Dieu seul, mon sa­lut vient de lui. Lui seul est mon ro­cher, mon sa­lut, ma ci­ta­del­le : je suis in­é­bran­la­ble... Comptez sur lui en tout temps, vous, le peu­ple. » Cette recommandation tombe à point nommé pour le peuple malheureux en Exil à Babylone que nous évoquions à propos de la première lecture.

         Comme très souvent dans les psaumes, c’est l’expérience de l’Exode qui est le meilleur argument de l’espérance. Car, pendant les quarante années de pérégrinations dans le désert du Sinaï, on a eu maintes occasions d’expérimenter la sollicitude de Dieu. Ici, par exemple, nous entendons à deux reprises le mot « rocher » qui fait référence à un événement très précis de l’Exode. Un événement qui a marqué la mémoire du peuple tout entier à tel point qu’il est évoqué à plusieurs reprises dans les textes bibliques.

         D’après le livre de l’Exode, cela se passait à Rephidim dans le sud de la péninsule du Sinaï. De loin, on voyait les palmiers de l’oasis et chacun espérait trouver de quoi étancher sa soif. Mais, ô surprise, l’oued était à sec. La bonne réaction aurait été de faire confiance : Dieu ne nous avait pas amenés aussi loin pour nous laisser mourir de soif. Certainement, il dicterait à Moïse une solution.

         Au lieu de cela, le peuple tout entier, pris de peur, s’est mis à récriminer. Non seulement, Moïse avait été bien imprudent de faire courir de tels risques à son peuple, mais on en vint à le soupçonner d’avoir ainsi manigancé la mort de tous ceux qui l’accompagnaient. Alors, ce fut au tour de Moïse d’être en danger. Si cela continue, ils vont me lapider, pensa-t-il.

         Or, quelle fut la réponse de Dieu à la révolte de son peuple ? Ce fut le don au-de­là de la ré­vol­te, le par­don : Il a dit à Moïse de se munir de son bâton, celui avec lequel il avait frappé le fleuve, la nuit de la sortie d’Égypte, et de frapper le rocher, ce que Moïse a fait bien sûr. Et alors de l’eau a coulé du rocher. « Dieu a fait jaillir l’eau du ro­cher de gra­nit » raconte le livre du Deutéronome (Dt 8, 15). Pour retenir la leçon de ce moment de soupçon de son peuple, Moïse appela ce lieu non plus Rephidim mais Massa et Meriba, ce qui signifie « Épreuve et Querelle » parce qu’on avait querellé Dieu (à travers son envoyé Moïse) et parce qu’on avait exigé de lui un signe.

         Ces mots de Massa et Meriba se retrouvent à plusieurs reprises chez les auteurs bibliques comme une méditation sur la tentation sans cesse renaissante de l’humanité de soupçonner Dieu de ne pas lui vouloir du bien. Voici, par exemple, le rappel du psaume 95/94 : « Puissiez-vous aujourd’hui écouter la voix du SEIGNEUR ! Ne durcissez pas votre cœur comme à Meriba, comme au jour de Massa dans le désert, où vos pères m’ont défié et mis à l’épreuve, alors qu’ils m’avaient vu à l’œuvre. » L’œuvre de Dieu, c’est le miracle de la sortie d’Égypte. Et le livre du Deutéronome dit la même chose à sa manière : « Vous ne mettrez pas à l’épreuve le SEIGNEUR votre Dieu comme vous l’avez fait à Massa. 

         Dés­or­mais, le sim­ple mot « ro­cher » évo­que cet­te fi­dé­li­té de Dieu mal­gré tou­tes les in­fi­dé­li­tés et les ré­vol­tes de son peu­ple. On ne s’étonne donc pas de le rencontrer souvent dans les psaumes, comme une sorte de garde-fou contre le soupçon.

         Le récit de la scène du jardin d’Éden relate de manière imagée ce problème éternel de l’humanité : créé par pur amour, et nanti de tous les pouvoirs sur la création, l’homme ne connaît qu’une limite à sa liberté, l’interdiction de prendre le fruit d’un certain arbre. La désobéissance mettrait l’homme en grand danger, a prévenu Dieu : « Tu pourras manger de tout arbre du jardin, mais tu ne mangeras pas de l’arbre de la connaissance de ce qui rend heureux ou malheureux, car du jour où tu en mangeras, tu devras mourir. » (Gn 2,  16-17). Là encore, c’est une question de confiance qui est posée à l’homme. Le texte suggère que l’homme devrait raisonner de la façon suivante : Dieu a fait preuve de sa bienveillance, pourquoi voudrait-il du mal à sa créature ? De toute évidence la consigne lui est donnée pour son bien ; sans doute le fruit est-il vénéneux. Il vaut donc mieux s’en abstenir comme Dieu l’a ordonné.

         Mais, malheureusement, l’homme se laisse gagner par le soupçon : une petite voix inspire à la femme l’idée que Dieu n’agit que par jalousie. Le mieux serait donc de lui désobéir... et l’on connaît la suite. L’homme et la femme ne meurent pourtant pas tout de suite de mort biologique, mais la relation de confiance est morte et le soupçon se répand comme un poison mortel, un venin qui inocule la mort spirituelle à l’humanité.

          Les psaumes, et tout particulièrement celui de ce dimanche, sont un lieu privilégié de lutte contre ce soupçon qui nous empoisonne. À tel point que le verset « Lui seul est mon ro­cher, mon sa­lut, ma ci­ta­del­le : je suis in­é­bran­la­ble » est dit deux fois, comme une sorte de refrain. Et le prophète Isaïe, en son temps, mettait en garde le jeune roi Achaz contre la tentation du manque de foi : « Si vous ne croyez pas, vous ne tien­drez pas »  (Is 7, 9).

         Saint Paul, à son tour, qui est imprégné des Écritures, poursuit la méditation de l’Ancien Testament sur le soupçon qui habite trop souvent les hommes. Et, à l’attitude d’Adam, le soupçonneux, il aime opposer l’attitude de confiance du Christ, qu’il appelle « le nouvel Adam ».

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LECTURE DE LA PREMIÈRE LETTRE DE SAINT PAUL APÔTRE AUX CORINTHIENS  4, 1 - 5

 

            Frères,
1          que l’on nous regarde
            comme des auxiliaires du Christ
            et des intendants des mystères de Dieu.
2          Or, tout ce que l’on demande aux intendants,
            c’est d’être trouvés dignes de confiance.
3          Pour ma part, je me soucie fort peu d’être soumis à votre jugement,
            ou à celui d’une autorité humaine ;
            d’ailleurs, je ne me juge même pas moi-même.
4          Ma conscience ne me reproche rien,
            mais ce n’est pas pour cela que je suis juste :
            celui qui me soumet au jugement,
            c’est le Seigneur.
5          Ainsi, ne portez pas de jugement prématuré,
            mais attendez la venue du Seigneur,
            car il mettra en lumière ce qui est caché dans les ténèbres,
            et il rendra manifestes les intentions des cœurs.
            Alors, la louange qui revient à chacun
            lui sera donnée par Dieu.
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         De­puis le dé­but de sa let­tre, Paul se bat contre les que­rel­les de clans qui di­vi­sent la com­mu­nau­té de Co­rin­the : cha­cun ne ju­re plus que par son pré­di­ca­teur pré­fé­ré, Apol­los, ou Pier­re ou Paul lui-mê­me. Les cho­ses vont si loin que les gens en sont ve­nus à adop­ter un lan­ga­ge d’esclaves puis­que les uns et les au­tres dis­ent : « Moi, j’appartiens à Apol­los (ou à Pier­re ou à Paul) » (1 Co 1, 12) ; « ap­par­te­nir à » était l’expression em­ployée dans les cas d’esclavage.

         Les que­rel­les qui di­vi­sent la jeu­ne com­mu­nau­té ré­vè­lent donc un vé­ri­ta­ble pro­blè­me de fond : le Christ est ve­nu pour fai­re de nous des hom­mes li­bres et voi­là les Co­rin­thiens qui s’inventent une nou­vel­le for­me d’esclavage. On sait que dans toutes les communautés où il est passé, Paul a milité pour une véritable liberté : on peut être esclave de certaines manières de penser ou d’agir, de certains conformismes, de certaines modes. Les querelles à propos des habitudes alimentaires, par exemple, ont empoisonné par moments la vie des premières communautés chrétiennes. On en aura l’écho plus loin dans cette même lettre aux Corinthiens. Ici, il s’agit d’un autre esclavage : celui des maîtres à penser.

         Il est ur­gent de re­met­tre les cho­ses à leur pla­ce ; les pré­di­ca­teurs ne sont pas des maî­tres à qui vous de­vriez ap­par­te­nir, ils sont des ser­vi­teurs et rien d’autre : « Il faut que l’on nous re­gar­de seu­le­ment com­me des auxiliaires du Christ et les in­ten­dants des mys­tè­res de Dieu. » « L’Intendant » n’est pas le  « propriétaire » et il peut être destitué s’il outrepasse ses droits. De la même manière, si un pré­di­ca­teur peut de­ve­nir un gou­rou, alors il est un mau­vais pré­di­ca­teur ; il n’est pas un bon ser­vi­teur du Christ puisqu’il n’a ré­us­si qu’à cen­trer ses fi­dè­les sur sa pro­pre per­son­ne au lieu de les tour­ner vers le Christ. Ici, Paul s’interroge lui-mê­me et ce­la expli­que la tri­stes­se du  ton de ce pas­sa­ge : « Ma cons­cien­ce ne me re­pro­che rien, mais ce n’est pas pour ce­la que je suis jus­te ». Ce n’est pas son or­gueil qui est bles­sé : l’enjeu est beau­coup plus gra­ve : puisqu’il y a des gens pour di­re : « Moi, j’appartiens à Paul », ce­la veut-il di­re qu’il au­rait cap­té l’attachement de cer­tains au lieu de les tour­ner vers le Sei­gneur ?

         Deuxiè­me en­jeu de ces at­ta­che­ments ex­ces­sifs à tel ou tel : in­é­vi­ta­ble­ment, on en vient à por­ter des ju­ge­ments : op­ter pour Apol­los ou Pier­re ou Paul, de ma­niè­re ex­clu­si­ve, conduit à dé­ni­grer les au­tres. Or seul le Sei­gneur sait ju­ger les uns et les au­tres : les prophètes l’ont sans cesse répété, Dieu seul est le juste juge. L’argument donné par Paul est très intéressant : seul le maî­tre peut s’autoriser à ju­ger son ser­vi­teur ; aucun ou aucune d’entre nous ne peut se hasarder sans ridicule à juger les services rendus à quelqu’un d’autre. Dans la let­tre aux Ro­mains, Paul le dit très claire­ment : « Qui es-tu pour ju­ger un ser­vi­teur qui ne t’appartient pas ? » (Rm 14, 4). Nous som­mes les in­ten­dants des mys­tè­res de Dieu : com­me leur nom l’indique, ce sont des « mys­tè­res », c’est-à-di­re qu’ils nous échap­pent ; et tant qu’ils nous échap­pent, tout ju­ge­ment est pré­ma­tu­ré ! « Alors, dit Paul, ne por­tez pas de ju­ge­ment pré­ma­tu­ré, mais at­ten­dez la ve­nue du Sei­gneur ». Ce pro­jet de Dieu nous dé­pas­se tel­le­ment que nous som­mes par nous-mê­mes in­ca­pa­bles de dis­cer­ner son état d’avancement et la contri­bu­tion des uns et des au­tres à ce pro­jet. Voi­là qui rend dé­ri­soi­res tou­tes que­rel­les et dis­sen­sions sur la qua­li­té de tel ou tel ser­vi­teur de l’évangile !

          Je reviens à cette expression : « in­ten­dants des mys­tè­res de Dieu ». Voilà le titre magnifique donné par Paul aux baptisés que nous sommes. Quand quelqu’un nous demande quel est notre métier, nous viendrait-il à l’idée de répondre que nous sommes « in­ten­dants des mys­tè­res de Dieu ». C’est pourtant le premier but de nos vies ; l’évangile de ce dimanche le redira fortement !

          Enfin, si on regarde le texte d’un peu plus près, Paul emploie deux mots : celui qui a été traduit par « auxiliaire » (upèretas) désigne un subordonné, un subalterne ; l’autre terme (oikonomos) est quelqu’un d’important, un homme de confiance, ce que notre traduction rend par « intendant ». Les deux mots nous vont bien : « serviteurs quelconques » selon l’expression retenue par Luc ((Lc 17, 10), simples subalternes, nous le sommes, et c’est rassurant. L’œuvre de Dieu ne nous appartient pas. Nous faisons tranquillement notre petit possible au jour le jour, et cela suffit à notre joie intérieure.

          « Intendants », nous le sommes également, fiers de la confiance qui nous est faite. Or l’importance d’un intendant se mesure à la taille de la propriété ou à l’importance de la fortune qu’il doit gérer. Eh bien nous, nous sommes les intendants du Maître du monde et de l’histoire ! « In­ten­dants des mys­tè­res de Dieu », dit Paul. Les deux mots employés par Paul se contrebalancent en quelque sorte : ils nous permettent de pressentir la grandeur de notre mission au cœur même de notre petitesse !

          On comprend alors pourquoi les petites querelles des Corinthiens pouvaient affliger Paul. Elles ne sont pas à la hauteur de l’enjeu véritable de nos vies qui n’est autre que le Jour que nous attendons tous avec ferveur : celui de la venue du Seigneur.

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Complément

On peut rapprocher le souci de Paul d’être tout entier donné à la seule gloire de Jésus-Christ de cette parole du Christ dans l’évangile de Jean : « Qui parle de lui-même cherche sa propre gloire ; seul celui qui cherche la gloire de celui qui l'a envoyé est véridique, et il n'y a pas en lui d'imposture. » (Jn 7, 18).

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ÉVANGILE DE JÉSUS CHRIST SELON SAINT MATTHIEU  6, 24 - 34

 

                                         En ce temps-là,
            Jésus disait à ses disciples :
24        « Nul ne peut servir deux maîtres :
            ou bien il haïra l’un et aimera l’autre,
            ou bien il s’attachera à l’un et méprisera l’autre.
            Vous ne pouvez pas servir à la fois Dieu et l’Argent.
25        C’est pourquoi je vous dis :
            Ne vous souciez pas,
            pour votre vie, de ce que vous mangerez,
            ni, pour votre corps, de quoi vous le vêtirez.
            La vie ne vaut-elle pas plus que la nourriture,
            et le corps plus que les vêtements ?
26        Regardez les oiseaux du ciel :
            ils ne font ni semailles ni moisson,
            ils n’amassent pas dans des greniers,
            et votre Père céleste les nourrit.
            Vous-mêmes, ne valez-vous pas
            beaucoup plus qu’eux ?
27        Qui d’entre vous, en se faisant du souci,
            peut ajouter une coudée à la longueur de sa vie ?
28        Et au sujet des vêtements,
            pourquoi se faire tant de souci ?
            Observez comment poussent les lis des champs :
            ils ne travaillent pas, ils ne filent pas.
29        Or je vous dis que Salomon lui-même, dans toute sa gloire,
            n’était pas habillé comme l’un d’entre eux.
30        Si Dieu donne un tel vêtement à l’herbe des champs,
            qui est là aujourd’hui,
            et qui demain sera jetée au feu,
            ne fera-t-il pas bien davantage pour vous,
            hommes de peu de foi ?
31        Ne vous faites donc pas tant de souci ;
            ne dites pas : ‘Qu’allons-nous manger ?’
            ou bien : ‘Qu’allons-nous boire ?’
            ou encore : ‘Avec quoi nous habiller ?’
32        Tout cela, les païens le recherchent.
            Mais votre Père céleste sait que vous en avez besoin.
33        Cherchez d’abord le royaume de Dieu et sa justice,
            et tout cela vous sera donné par surcroît.
34        Ne vous faites pas de souci pour demain :
            demain aura souci de lui-même ;
            à chaque jour suffit sa peine. »
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         On ne s’étonne pas que Jésus ait, à plusieurs reprises, abordé les questions d’argent, puisque c’est bien l’une des préoccupations majeures des hommes ; mais il me semble qu’il y a, dans le discours de Jésus, beaucoup plus que des considérations de sagesse. J’y lis au moins trois insistances : un appel à la liberté, une invitation à vérifier nos priorités et enfin une consigne de confiance.

         Un appel à la liberté, d’abord. Celui qui n’avait « pas mê­me une pier­re pour re­po­ser sa tê­te » jouissait d’une liberté totale de mouvement. On sait, à l’inverse, combien certains se voient obligés de consacrer leur temps et leur énergie à gérer leur fortune. Nous désirons la richesse parce que nous y voyons un moyen d’être libres et heureux (et le but est louable, en soi), mais l’inverse peut se produire, quand nous en devenons esclaves. Ce que l’on possède pourrait bien nous posséder, en définitive.

         Parce que ce problème est de tous les temps, de nombreux auteurs bibliques l’ont abordé, chacun dans son style. Je vous lis ce qu’en dit le li­vre du Si­ra­ci­de : « Le sou­ci en­traî­ne une vieilles­se pré­ma­tu­rée » (Si 30, 24) et un peu plus loin « L’insomnie que cau­se la ri­ches­se fi­nit par dé­char­ner quelqu’un, le sou­ci qu’elle ap­por­te éloi­gne le som­meil. » (Si 31, 1). Chez nous, la sa­ges­se po­pu­lai­re, el­le aus­si, dit bien que « L’argent est un bon ser­vi­teur mais un mau­vais maî­tre » ; et c’est ce der­nier ter­me que le tex­te ori­gi­nal de no­tre évan­gi­le em­ploie : l’argent, il le dit Ma­mon, c’était le nom d’une puis­san­ce qui as­ser­vit le mon­de. Nous plier sous sa loi, c’est per­dre no­tre li­ber­té et no­tre joie.

         Deuxièmement, Jésus nous invite à vérifier nos priorités : « Cher­chez d'abord son Royau­me et sa jus­ti­ce ». Le vrai trésor de nos vies, la vraie perle (pour reprendre des expressions de Jésus lui-même, cf Mt 13, 44-46), notre unique raison de vivre et de mourir, c’est le projet de Dieu, qui nous est révélé dans sa Parole. Nous pouvons nous occuper à autre chose, cela nous arrive, mais, tôt ou tard, nous lui revenons, parce que nous savons comme Pierre, que lui seul « a les paroles de la vie éternelle » (Jn 6, 68). Dans la première lettre aux Corinthiens (notre deuxième lecture), Paul nous décernait le beau titre « d’intendants des mystères de Dieu ». Ici, Jésus nous invite à rester fidèles à cette vocation et à ne pas nous tromper de métier ou de priorités, si vous préférez. « Là où est ton trésor, là aussi sera ton cœur », disait-il. D’ailleurs on peut remarquer ceci : cette partie du discours sur la montagne consacrée à la question de la richesse intervient après l’enseignement du Notre Père : or, dans le Notre Père, justement, les demandes sur la venue du Règne (« Que ton  Nom soit sanctifié, que ton Règne vienne, que ta Volonté soit faite sur la terre comme au ciel ») précèdent la demande du pain quotidien.

         Enfin, troisièmement, et c’est la clé de tout, peut-être, Jésus nous invite à la confiance. Si Dieu est Père, comme tout le discours sur la montagne le développe, nous pouvons nous remettre entre ses mains. À cinq reprises, dans ces quelques lignes, il emploie le même verbe en grec que nos traductions rendent par le mot « souci » ou le verbe « se soucier ». Pour illustrer son propos, il nous donne en exemple les oi­seaux du ciel et les lis des champs. Puisqu’ils ont été créés par Dieu, on peut bien penser qu’ils ont leur fonc­tion dans la créa­tion, un rô­le bien­fai­sant à te­nir dans le­quel ils sont in­dis­pen­sa­bles.

         C’est encore plus vrai de l’homme, évidemment. Cha­que hom­me est un col­la­bo­ra­teur de Dieu et son tra­vail consis­te à gé­rer les ri­ches­ses qu’il lui confie : « Em­plis­sez la ter­re et do­mi­nez-la », avait dit le Créa­teur au pre­mier cou­ple hu­main (Gn 1, 28). C’est jus­te­ment par­ce que l’homme est le « lieu-te­nant » de Dieu qu’il peut, en tou­tes cir­con­stan­ces, gar­der la sé­ré­ni­té : « Re­gar­dez les oi­seaux du ciel... vo­tre Pè­re cé­les­te les nour­rit. Ne va­lez-vous pas beau­coup plus qu’eux ?... Obs­er­vez com­ment pous­sent les lis des champs... Si Dieu ha­bille ain­si l’herbe des champs, qui est là aujourd’hui, et qui de­main se­ra je­tée au feu, ne fe­ra-t-il pas bien da­van­tage pour vous, hom­mes de peu de foi ? »

          Je reviens aux demandes du No­tre Pè­re : « Don­ne-nous no­tre pain... Par­don­ne-nous... Dé­li­vre-nous du mal. » Ce sont des pa­ro­les de confian­ce ab­so­lue. Les ver­sets que nous li­sons ici ne font que com­men­ter cet­te confian­ce qui est le tout de la vie du croyant. Une seu­le cho­se comp­te : en­trer dans les vues de Dieu, s’attacher à son pro­jet et tout fai­re pour y cor­res­pon­dre : « Cher­chez d’abord son Royau­me et sa jus­ti­ce, et tout ce­la vous sera don­né par-des­sus le mar­ché. » En d’autres ter­mes, ajus­tez (c’est le sens pro­fond du mot « jus­ti­ce ») vo­tre condui­te à la pen­sée mê­me de Dieu, à son des­sein d’amour, de­ve­nez-en de plus en plus les ar­ti­sans pour la pe­ti­te part qui vous re­vient de cet­te tâ­che. Pour le res­te, ne ces­sez pas de lui fai­re confian­ce,  « vo­tre Pè­re sait ce dont vous avez be­soin avant que vous le lui de­man­diez » (Mt 6, 8).

 

Commentaires de Marie-Noëlle Thabut, année liturgique A, 8e dimanche du temps ordinaire (26 février 2017)

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