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29 novembre 2009 7 29 /11 /novembre /2009 23:28

 

Ce matin, j'ai répondu positivement à l'invitation de l'EAP (Équipe d'Animation Paroissiale) de Pontault-Combault, qui organisait une matinée de réflexion au centre paroissial des Pèlerins d'Emmaüs. Elle avait demandé au Seine-et-Marnais Alain Deleu, Président honoraire de la CFTC, de nous aider à réfléchir à cette question : « Vivre sa foi dans le monde du travail ».


Participer à cette réunion a été pour moi, comme je m'y attendais, un mélange de plaisir et de souffrance.

Plaisir de se retrouver avec des chrétiens convaincus, sympathiques, pour parler d'un sujet qui ne peut laisser aucun d'entre nous indifférent. Si notre foi n'avait aucune importance quant à notre façon de nous comporter dans les différents cadres (amical, familial, professionnel, associatif , ...) de notre vie, c'est que quelque chose clocherait.

J'ajoute que j'ai trouvé Alain Deleu, que je rencontrais pour la seconde fois, très agréable, très simple, modeste1.

Souffrance de constater l'aveuglement de la plupart des chrétiens, leur inculture économique, leur raisonnements à courte vue, leur absence de logique. J'ai bien conscience, en écrivant ça, de passer pour un prétentieux de la pire espèce. D'autant plus qu'en matière de logique, d'aveuglement, je n'ai de leçon à donner à personne (comme le prouve, entre autres exemples, l'arnaque dont j'ai été victime 10 jours plus tôt).

Effectivement, je n'ai de leçon à donner à personne, et pourtant.... Je suis persuadé qu'en matière économique et sociale l'enfer est pavé de bonnes intentions et que les hommes politiques et les syndicalistes salariés (ceux de la CFTC inclus), même lorsqu'ils sont pétris de bons sentiments, provoquent le malheur de nos concitoyens au lieu du bonheur qu'ils ambitionnent de répandre. J'ai été vivement intéressé par une idée figurant dans les premiers paragraphes (3 et 4) de « Caritas in Veritate », de Benoît XVI : « La vérité est une lumière qui donne sens et valeur à l'amour. Cette lumière est, en même temps, celle de la raison et de la foi (...) Dépourvu de vérité, l'amour bascule dans le sentimentalisme. (...) Il est la proie des émotions et de l'opinion contingente des êtres humains; il devient un terme galvaudé et déformé, jusqu'à signifier son contraire. La vérité libère l'amour des étroitesses de l'émotivité (...) ». Je crois que l'amour d'Alain Deleu et des dirigeants de la CFTC (pour "le prochain") est sincère, mais qu'il ne s'appuie pas sur la vérité, qu'il en est dépourvu. Je vais tâcher de vous expliquer pourquoi.


J'ai été heureux de constater qu'Alain Deleu faisait souvent référence à la Doctrine sociale de l'Église (mentionnant le compendium, les encycliques sociales et, notamment, « Caritas in Veritate »).

Je l'ai entendu dire que le principe fondamental de la Doctrine sociale de l'Église, c'était « l'égale dignité de toutes les personnes », en insistant sur le mot « égale ». J'en ai été surpris, non pas que je conteste cette égale dignité ni le fait que la Doctrine sociale de l'Église pose ce principe, mais parce que je m'attendais plutôt à ce qu'en parlant de ce principe, dit « principe personnaliste », Alain Deleu insiste plutôt sur d'autres caractéristiques de cette dignité. Voici, dans l'ordre où ils se présentent, les différents attributs (soulignés par moi) de cette dignité, selon le Compendium (TROISIEME CHAPITRE) :

Article 105 : « L'Église voit dans l'homme, dans chaque homme, l'image vivante de Dieu lui-même; image qui trouve et est appelée à retrouver toujours plus profondément sa pleine explication dans le mystère du Christ, Image parfaite de Dieu, Révélateur de Dieu à l'homme et de l'homme à lui-même. C'est à cet homme, qui a reçu de Dieu une dignité incomparable et inaliénable (...) ».

Article 107 : « L'homme, considéré sous son aspect historique concret, représente le cœur et l'âme de l'enseignement social catholique. Toute la doctrine sociale se déroule, en effet, à partir du principe qui affirme l'intangible dignité de la personne humaine. ».

Article 128: « (...) en raison de sa dignité unique d'interlocuteur de Dieu (...) ».

Article 132: « Une société juste ne peut être réalisée que dans le respect de la dignité transcendante de la personne humaine ».

Ce n'est qu'après qu'est mentionnée « l'égale dignité de tous les hommes », à partir de l'article 144 :

« D) L'ÉGALE DIGNITÉ DE TOUTES LES PERSONNES

144 « Dieu ne fait pas acception des personnes » (Ac 10, 34; cf. Rm 2, 11; Ga 2, 6; Ep 6, 9), car tous les hommes ont la même dignité de créature à son image et à sa ressemblance. ».

Je crois qu'il ne faut pas donner plus d'importance qu'il n'en mérite au fait qu'Alain Deleu donne priorité à l'attribut « égale », en ce qui concerne la dignité de toutes les personnes. C'est bien son droit et je ne veux en aucun le chicaner pour ça.


Ce qui m'a bien davantage surpris, voire choqué, c'est de ne pas entendre Alain Deleu exprimer l'idée que la composante essentielle (ou sa conséquence ?) de la dignité, c'est la liberté de la personne humaine! Ceci est pourtant exprimé par le Compendium avant même l'article 144 précité:

C) LA LIBERTÉ DE LA PERSONNE

a) Valeur et limites de la liberté

135 L'homme ne peut tendre au bien que dans la liberté que Dieu lui a donnée comme signe sublime de son image: « Dieu a voulu le laisser à son propre conseil (cf. Si 15, 14) pour qu'il puisse de lui-même chercher son Créateur et, en adhérant librement à Lui, s'achever ainsi dans une bienheureuse plénitude. La dignité de l'homme exige donc de lui qu'il agisse selon un choix conscient et libre, mû et déterminé par une conviction personnelle et non sous le seul effet de poussées instinctives ou d'une contrainte extérieure ».


Tout lecteur qui ne serait pas convaincu de l'importance donnée à la liberté de l'homme par la Doctrine sociale de l'Église est renvoyé à un article précédent de mon blog.


Si nous en avions eu le temps, voici quelques unes des questions que j'aurais aimé poser à Alain Deleu, sans ironie ni agressivité (qui sont antinomiques avec l'amour du prochain):

« Trouvez-vous conforme à ma liberté, donc à ma dignité, qu'il me soit interdit, à la demande des syndicats, notamment, de postuler à un emploi déjà tenu par un salarié, fonctionnaire ou non (parce que celui-ci, à moins de commettre une faute grave ou lourde, dispose d'un monopole de durée illimitée sur son emploi)? »

« Trouvez-vous conforme à ma liberté, donc à ma dignité, qu'il me soit interdit, à la demande des syndicats, notamment, de négocier librement un contrat de travail avec un employeur (en prévoyant, par exemple, que chacune des parties est libre de mettre un terme au contrat à tout moment, avec un préavis mais sans justification ni indemnisation de l'autre partie, ou en prévoyant qu'en cas de conflit avec mon employeur, lui et moi ne nous adresserons pas aux Prud'hommes mais à un arbitre? »

« Trouvez-vous conforme à ma liberté, donc à ma dignité, qu'il me soit interdit, à la demande des syndicats, notamment, de travailler le dimanche, en tant que salarié, si mon entreprise ne fait pas partie d'un secteur d'activité ou n'est pas implantée dans une ville dont la liste est dressée par les pouvoirs publics ? »

« Trouvez-vous conforme à notre égale dignité que votre emploi de permanent syndical soit financé majoritairement par les contribuables, dont l'avis n'a pas été demandé, alors que le mien est entièrement et librement financé par mes seuls clients ? »

1Trouver le personnage modeste ne m'empêche pas de considérer comme prétentieuse une croyance des leaders syndicalistes : celle qu'il est normal que les accords sociaux qu'ils signent s'imposent à tous les salariés, que ceux-ci le veuillent ou non (comme si ces leaders savaient à coup sûr mieux que les salariés ce qui est bon pour eux), au mépris du principe de subsidiarité.

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commentaires

Hubert Houliez 15/11/2010 22:30



Merci pour cette réponse vigoureuse. S'il est un domaine où je suis libéral, c'est celui de l'expression des idées car c'est du débat que sortent les avancées vers la vérité, je vous promets donc
une réponse d'autant plus que j'aurais tenu le même discours, peu ou prou, que vous il y a quelques années. C'est la re-lecture de Hayek, pour écrire un livre sur lui puis pour rédiger un master
recherche qui m'a définitivement guéri de l'utopie libérale. A bientôt donc, et bien cordialement, Hubert Houliez.



Thierry Jallas 16/11/2010 00:22



En attendant votre réponse, et après vous avoir souhaité une excellente année 2011, je souhaite revenir sur 2 points évoqués par vous.


1) A propos du renard et de la poule, voici ce qu'écrit Jacques de Guenin, dans son formidable "Logique du libéralisme" :


La morale libérale enseigne le respect de la liberté de l'autre. Quant au fameux sophisme "le libéralisme, c'est le renard libre dans le poulailler libre", il ne fait que traduire l'ignorance
de ceux qui l'énoncent : le libéral est en effet du côté des poules, et il souvent mangé par le renard en voulant les protéger. Ce clou mérite d'être enfoncé : le libéralisme n'est pas, pour le
fort, la liberté de faire n'importe quoi au détriment du faible. Le libéralisme, c'est la protection du faible contre les exactions du fort. Vouloir qu'un individu soit libre, c'est s'interdire
d'obtenir quoi que ce soit de lui par la coercition, et a fortiori par la violence. Le libéral est fondamentalement un non violent. S'il veut rallier quelqu'un à ses idées, il n'utilise pas
d'autres moyens que l'exemple ou la discussion. S'il veut obtenir d'un autre un bien ou une prestation quelconque, il ne procède que par un échange librement consenti.


2) A propos de Lacordaire.


De quelle loi parle Lacordaire : de la loi divine, ou de la loi des hommes (ce qu'on appelle le droit positif) ? Dans le premier cas, je suis parfaitement d'accord avec lui, puisque la loi divine
est une loi qui protège la liberté de chaque être humain (tu ne tueras pas, tu ne voleras pas, etc.) Dans le second cas, quels sont, par exemple, dans la loi Veil sur l'IVG, le fort et le faible
? Le faible est-il la femme enceinte qui doit être protégée contre l'intusion insidieuse du fort foetus dans son ventre ?


Très cordialement,



Hubert Houliez 14/11/2010 15:59



Une chose semble vous échapper, et c'est dommage, car vous aussi vos bonnes intentions semblent inattaquables, c'est ce principe énoncé par Lacordaire au XIX° siècle: entre le fort et le faible,
c'est la loi qui libère et la liberté qui opprime. La dignité de celui qui est en situation de faiblesse doit être protégée... Sinon, le renard est libre dans le poulailler libre. J'ai beaucoup
travaillé la pensée libérale et notamment Hayek dont j'ai longtemps été un fan, mais le libéralisme est un irréalisme. L'homme est marqué par le péché, avec une tendance lourde à abuser des
positions dominantes. L'Etat est un contrepoids, imparfait, mais nécessaire, les syndicats aussi...



Thierry Jallas 14/11/2010 23:59



Cher Monsieur,


Je vous remercie pour votre commentaire fort intéressant. A vrai dire, j'ai déjà, à plusieurs reprises, été interpellé sur ce sujet et renvoyé aux propos de Lacordaire ou à ceux sur le renard
libre dans le poulailler libre, etc., mais c'est la première fois que que cette interpellation émane de quelqu'un ayant pris la peine d'étudier la doctrine libérale et connaissant Hayek.


Il est trop tard pour demander à Lacordaire le sens de ses paroles, mais j'imagine qu'il parlait, non pas de la loi des hommes, mais de la Loi divine, la Loi d'Amour du prochain, la Loi du
décalogue qui nous invite à ne pas mentir, à ne pas voler, à ne pas tuer (bref, à respecter la liberté du prochain) et à n'adorer qu'un seul Dieu (pas le Dieu-Etat !). Je ne peux qu'être d'accord
avec lui.


Je n'imagine pas qu'il parlait de la loi des hommes, celle qui promeut l'avortement, qui impose le collectivisme dans de nombreux domaines (assurances sociales, enseignement, monnaie, transports
publics, poste, etc.), qui maintient la peine de mort dans de nombreux pays, qui impose le racket fiscal partout dans le monde, etc..


Faut-il vous rappeler que le Christ a été la victime des dirigeants politiques et religieux ("...ils font sentir leur pouvoir. Ne faites pas comme eux"), qui l'ont condamné à mort après l'avoir
critiqué chaque fois qu'il disait ou faisait quelque chose qui ne leur plaisait pas (guérir un jour de sabbat, ne pas se laver les mains avant de manger, rencontrer les pécheurs, boire et
manger...) ?


Certes, l'homme est pécheur, mais les hommes politiques et syndicaux font-ils exception à cette règle ? Se font-ils remarquer par leur désintéressement, leur amour du prochain, l'efficacité de
leur action pour vaincre le chômage, enrayer la violence, régler le problème du logement et faire disparaître la misère ? Le Saint-Esprit a-t-il été répandu sur eux de façon plus abondante que
sur le reste de la population?


Le renard libre dans le poulailler libre auquel vous faites allusion, c'est celui qui ne respecte absolument pas la liberté des poules. C'est donc un comportement à l'opposé de la doctrine
libérale, qui pourrait être rapproché de celui des hommes de l'Etat. Ils disposent de la force publique (police, armée) et s'en servent pour imposer leur bon plaisir à la population, se moquant
éperdument de la liberté des citoyens : impôts, taxes, redevances, amendes, cotisations et autres prélèvements obligatoires, imposition de monopoles publics, meutres de centaines de milliers
d'enfants à naître, etc. : est-ce ça, le "contrepoids nécessaire" que vous me proposez ?


Ne voyez dans mes propos aucune méchanceté : mon style, certes un peu ironique, est un moyen, probablement maladroit, d'exprimer mon incompréhension lorsque je lis ou entends, en particulier de
la bouche de mes proches, des raisonnements tels que ceux que j'ai lus dans votre commentaire.


Je suis très honoré que vous ayez lu un article de mon blog et serais ravi de poursuivre cet échange avec vous, si ma réponse ne vous en a pas dissuadé.