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17 avril 2011 7 17 /04 /avril /2011 07:08

marie-nolle-thabut.jpgJe suis, chaque dimanche, impressionné par la qualité des commentaires de Marie-Noëlle Thabut sur les textes que nous propose la liturgie du jour.

 

Ces commentaires, trouvés sur le site "Eglise catholique en France", permettent à toute personne de bonne volonté, chrétienne ou non, de mieux comprendre la Bible, le livre le plus diffusé au monde. Notamment, en

  • donnant des explications historiques ;

  • décodant le langage imagé utilisé par l'auteur.

Je souhaite arriver à mettre ici, chaque dimanche, les commentaires de Marie-Noëlle Thabut. Ma seule contribution consiste à surligner les passages que je trouve les plus enrichissants et à écrire en rouge ceux qui parlent d'un thème qui m'est cher : la liberté (trois autres pages de mon blog sont consacrées à ces passages des Evangiles, du reste du Nouveau Testament ou de l'Ancien Testament qui parlent de la liberté, directement ou indirectement)

 

Version audio (le lien sera inopérant dans un premier temps), trouvée sur le site de Radio-Notre-Dame

 

PREMIERE LECTURE - Isaïe 50, 4-7

4 Dieu mon Seigneur m'a donné le langage d'un homme
qui se laisse instruire,
pour que je sache à mon tour
réconforter celui qui n'en peut plus.
La Parole me réveille chaque matin,
chaque matin elle me réveille
pour que j'écoute comme celui qui se laisse instruire.
5 Le Seigneur Dieu m'a ouvert l'oreille
et moi, je ne me suis pas révolté,
je ne me suis pas dérobé.
6 J'ai présenté mon dos à ceux qui me frappaient,
et mes joues à ceux qui m'arrachaient la barbe.
Je n'ai pas protégé mon visage des outrages et des crachats.
7 Le Seigneur Dieu vient à mon secours :
c'est pourquoi je ne suis pas atteint par les outrages,
c'est pourquoi j'ai rendu mon visage dur comme pierre :
je sais que je ne serai pas confondu.

Depuis des années, nous avons lu et relu ces textes étonnants qui font partie du livre d'Isaïe et qu'on appelle les « Chants du Serviteur » ; ils nous intéressent tout particulièrement, nous Chrétiens, pour deux raisons : d'abord par le message qu'Isaïe lui-même voulait donner par là à ses contemporains ; ensuite, parce que les premiers chrétiens les ont appliqués à Jésus-Christ.

Je commence par le message du prophète Isaïe à ses contemporains : une chose est sûre, Isaïe ne pensait évidemment pas à Jésus-Christ quand il a écrit ce texte, probablement au 6ème siècle av.J.C., pendant l'Exil à Babylone. Parce que son peuple est en exil, dans des conditions très dures et qu'il pourrait bien se laisser aller au découragement, Isaïe lui rappelle qu'il est toujours le serviteur de Dieu. Et que Dieu compte sur lui, son serviteur (son peuple) pour faire aboutir son projet de salut pour l'humanité. Car le peuple d'Israël est bien ce serviteur de Dieu nourri chaque matin par la Parole, mais aussi persécuté en raison de sa foi justement et résistant malgré tout à toutes les épreuves.

Dans ce texte, Isaïe nous décrit bien la relation extraordinaire qui unit le Serviteur (Israël) à son Dieu. Sa principale caractéristique, c'est l'écoute de la Parole de Dieu, « l'oreille ouverte » comme dit Isaïe ; « Ecouter » la Parole, « se laisser instruire » par elle, cela veut dire vivre dans la confiance. « Dieu, mon Seigneur m'a donné le langage d'un homme qui se laisse instruire »... « La Parole me réveille chaque matin »... « J'écoute comme celui qui se laisse instruire »... « Le Seigneur Dieu m'a ouvert l'oreille ».

« Ecouter », c'est un mot qui a un sens bien particulier dans la Bible : cela veut dire faire confiance ; on a pris l'habitude d'opposer ces deux attitudes types entre lesquelles nos vies oscillent sans cesse : confiance à l'égard de Dieu, abandon serein à sa volonté parce qu'on sait d'expérience que sa volonté n'est que bonne... ou bien méfiance, soupçon porté sur les intentions de Dieu... et révolte devant les épreuves, révolte qui peut nous amener à croire qu'il nous a abandonnés ou pire qu'il pourrait trouver une satisfaction dans nos souffrances.

Les prophètes, les uns après les autres, redisent « Ecoute, Israël » ou bien « Aujourd'hui écouterez-vous la Parole de Dieu...? » et dans leur bouche, le mot « Ecoutez » veut toujours dire « faites confiance à Dieu quoi qu'il arrive » ; et Saint Paul dira pourquoi : parce que « Dieu fait tout concourir au bien de ceux qu'il aime » : de tout mal, de toute difficulté, de toute épreuve, il fait surgir du bien ; à toute haine, il oppose un amour plus fort encore ; dans toute persécution, il donne la force du pardon ; de toute mort il fait surgir la vie, la résurrection.

C'est bien l'histoire d'une confiance réciproque. Dieu fait confiance à son serviteur, il lui confie une mission ; en retour le Serviteur accepte la mission avec confiance. Et c'est cette confiance même qui lui donne la force nécessaire pour tenir bon jusque dans les oppositions qu'il rencontrera inévitablement. Ici la mission est celle de témoin : « pour que je sache à mon tour réconforter celui qui n'en peut plus ». En confiant cette mission, le Seigneur donne la force nécessaire : Il « donne » le langage nécessaire : « Dieu, mon Seigneur m'a donné le langage d'un homme qui se laisse instruire » ... Il nourrit lui-même cette confiance qui est la source de toutes les audaces au service des autres : « Le Seigneur Dieu m'a ouvert l'oreille », ce qui veut dire que l'écoute (au sens biblique, la confiance) elle-même est don de Dieu. Tout est cadeau : la mission et aussi la force et aussi la confiance qui rend inébranlable.

C'est justement la caractéristique du croyant de tout reconnaître comme don de Dieu.

Et celui qui vit dans ce don permanent de la force de Dieu peut tout affronter : « Je ne me suis pas révolté, je ne me suis pas dérobé... » La fidélité à la mission confiée implique inévitablement la persécution : les vrais prophètes, c'est-à-dire ceux qui parlent réellement au nom de Dieu sont rarement appréciés de leur vivant. Concrètement, Isaïe dit à ses contemporains : tenez bon, le Seigneur ne vous a pas abandonnés, au contraire, vous êtes en mission pour lui. Alors ne vous étonnez pas d'être maltraités.

Pourquoi ? Parce que le Serviteur qui « écoute » réellement la Parole de Dieu, c'est-à-dire qui la met en pratique, devient vite extrêmement dérangeant. Sa propre conversion appelle les autres à la conversion. Certains entendent l'appel à leur tour... d'autres le rejettent, et, au nom de leurs bonnes raisons, persécutent le Serviteur. Et chaque matin, le Serviteur doit se ressourcer auprès de Celui qui lui permet de tout affronter : « La Parole me réveille chaque matin, chaque matin elle me réveille... Le Seigneur Dieu vient à mon secours : c'est pourquoi je ne suis pas atteint par les outrages... » Et là Isaïe emploie une expression un peu curieuse en français mais habituelle en hébreu : « J'ai rendu mon visage dur comme pierre »* : elle exprime la résolution et le courage ; en français, on dit quelquefois « avoir le visage défait », et bien ici le serviteur affirme « vous ne me verrez pas le visage défait, rien ne m'écrasera, je tiendrai bon quoi qu'il arrive » ; ce n'est pas de l'orgueil ou de la prétention, c'est la confiance pure : parce qu'il sait bien d'où lui vient sa force : « .Le Seigneur Dieu vient à mon secours : c'est pourquoi je ne suis pas atteint par les outrages... »

Je disais en commençant que le prophète Isaïe parlait pour son peuple persécuté, humilié, dans son exil à Babylone ; mais, bien sûr, quand on relit la Passion du Christ, cela saute aux yeux : le Christ répond exactement à ce portrait du serviteur de Dieu : écoute de la Parole, confiance inaltérable et donc certitude de la victoire, au sein même de la persécution, tout cela caractérisait Jésus au moment précis où les acclamations de la foule des Rameaux signaient et précipitaient sa perte.

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* Luc a repris exactement cette expression en parlant de Jésus : il dit « Jésus durcit sa face pour prendre la route de Jérusalem » (Luc 9, 51 ; mais nos traductions disent « Jésus prit résolument la route de Jérusalem »)

 

PSAUME 21 (22), 1, 8-9, 17-20, 22b-24

Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'as-tu abandonné ?
Tous ceux qui me voient me bafouent,
ils ricanent et hochent la tête :
« Il comptait sur le Seigneur : qu'il le délivre !
Qu'il le sauve, puisqu'il est son ami ! »

Oui, des chiens me cernent,
une bande de vauriens m'entoure ;
ils me percent les mains et les pieds,
je peux compter tous mes os.

Ils partagent entre eux mes habits
et tirent au sort mon vêtement.
Mais toi, Seigneur, ne sois pas loin :
ô ma force, viens vite à mon aide !

Mais tu m'as répondu !
Et je proclame ton nom devant mes frères,
je te loue en pleine assemblée.
Vous qui le craignez, louez le Seigneur

Ce psaume 21 nous réserve quelques surprises : il commence par cette fameuse phrase « Mon Dieu, Mon Dieu, pourquoi m'as-tu abandonné ? » qui a fait couler beaucoup d'encre et même de notes de musique ! L'ennui, c'est que nous la sortons de son contexte, et que du coup, nous sommes souvent tentés de la comprendre de travers : pour la comprendre, il faut relire ce psaume en entier. Il est assez long, 32 versets ; or nous lisons rarement la fin : or que dit-elle ? c'est une action de grâce : « Tu m'as répondu ! Et je proclame ton nom devant mes frères, je te loue en pleine assemblée. » Celui qui criait « Mon Dieu, Mon Dieu, pourquoi m'as-tu abandonné ? » dans le premier verset, rend grâce quelques versets plus bas pour le salut accordé. Non seulement, il n'est pas mort, mais il remercie Dieu justement de pas l'avoir abandonné.

Ensuite, à première vue, on croirait vraiment que le psaume 21 (22 dans la Bible) a été écrit pour Jésus-Christ : « Ils me percent les mains et les pieds ; je peux compter tous mes os » : il s'agit bien du supplice d'un crucifié ; et cela sous les yeux cruels et peut-être même voyeurs des bourreaux et de la foule : « Oui, des chiens me cernent, une bande de vauriens m'entoure ». « Ces gens me voient, ils me regardent. Ils partagent entre eux mes habits, et tirent au sort mon vêtement ».

Mais, en réalité, ce psaume n'a pas été écrit pour Jésus-Christ : il a été composé au retour de l'Exil à Babylone : ce retour est comparé à la résurrection d'un condamné à mort ; car l'Exil était bien la condamnation à mort de ce peuple ; encore un peu, et il aurait été rayé de la carte !

Et donc, dans ce psaume 21, Israël est comparé à un condamné qui a bien failli mourir sur la croix (n'oublions pas que la croix était un supplice très courant, c'est pour cela qu'on prend l'exemple d'une crucifixion) : le condamné a subi les outrages, l'humiliation, les clous, l'abandon aux mains des bourreaux...et puis, miraculeusement, il en a réchappé, il n'est pas mort. Traduisez : Israël est rentré d'Exil. Et, désormais, il se laisse aller à sa joie et il la dit à tous, il la crie encore plus fort qu'il n'a crié sa détresse.

Le récit de la crucifixion n'est donc pas au centre du psaume, il est là pour mettre en valeur l'action de grâce de celui (Israël) qui vient d'échapper à l'horreur .

Du sein de sa détresse, Israël n'a jamais cessé d'appeler au secours et il n'a pas douté un seul instant que Dieu l'écoutait. Son grand cri que nous connaissons bien : « Mon Dieu, Mon Dieu, pourquoi m'as-tu abandonné ? » est bien un cri de détresse devant le silence de Dieu, mais ce n'est ni un cri de désespoir, ni encore moins un cri de doute. Bien au contraire ! C'est la prière de quelqu'un qui souffre, qui ose crier sa souffrance.

Au passage, nous voilà éclairés sur notre propre prière quand nous sommes dans la souffrance quelle qu'elle soit : nous avons le droit de crier, la Bible nous y invite.

Ce psaume est donc en fait le chant du retour de l'Exil : Israël rend grâce. Il se souvient de la douleur passée, de l'angoisse, du silence apparent de Dieu ; il se sentait abandonné aux mains de ses ennemis ... Mais il continuait à prier, la prière à elle toute seule prouve bien qu'on n'a pas complètement perdu espoir, sinon on ne prierait même plus ! Israël continuait à se rappeler l'Alliance, et tous les bienfaits de Dieu .

Au fond, ce psaume est l'équivalent de nos ex-voto : au milieu d'un grand danger, on a prié et on a fait un voeu ; du genre « si j'en réchappe, j'offrirai un ex-voto à tel ou tel saint » ; (le mot « ex-voto » veut dire justement « à la suite d'un voeu ») ; une fois délivré, on tient sa promesse ; dans certaines églises du midi de la France, par exemple, les murs sont couverts de tableaux qui représentent les circonstances du danger auquel on a échappé ; ce peut être un incendie, un accident, un naufrage... on voit aussi parfois une jeune femme en train de mourir en couches avec déjà toute une ribambelle d'enfants autour de son lit ; la représentation de ce qui a failli arriver est toujours dramatique ; et on voit les parents et les proches éplorés qui assistent impuissants ; ce sont eux qui ont promis de faire exécuter ce tableau si celui qui était en danger en réchappait ; en général, le tableau est divisé en trois parties ; le danger encouru... les proches en prière, et, en haut de la toile, dans un coin du ciel, le saint ou la sainte qui nous a secourus, ou bien la Vierge. Et c'est l'ex-voto tout entier lui-même qui est l'action de grâce dont on a le coeur plein quand enfin tout se termine bien.

Notre psaume 21 ressemble exactement à cela : il décrit bien l'horreur de l'Exil, la détresse du peuple d'Israël, et de Jérusalem assiégée par Nabuchodonosor, le sentiment d'impuissance devant l'épreuve ; et ici l'épreuve, c'est la haine des hommes ; il dit la prière de supplication : « Mon Dieu, Mon Dieu, pourquoi m'as-tu abandonné ? » qu'on peut traduire « Pourquoi, en vue de quoi, m'as-tu abandonné à la haine de mes ennemis ? » Et Dieu sait si le peuple d'Israël a affronté de nombreuses fois la haine des hommes. Mais ce psaume dit encore plus, tout comme nos ex-voto, l'action de grâce de celui qui reconnaît devoir à Dieu seul son salut. « Tu m'as répondu ! Et je proclame ton nom devant mes frères... Je te loue en pleine assemblée. Vous qui le craignez, louez le Seigneur ! » Et les derniers versets du psaume ne sont qu'un cri de reconnaissance ; malheureusement, nous ne les chanterons pas pendant la messe de ce dimanche des Rameaux ... peut-être parce que nous sommes censés les connaître par coeur ? : « Les pauvres mangeront, ils seront rassasiés ; ils loueront le Seigneur, ceux qui le cherchent. A vous toujours, la vie et la joie ! La terre se souviendra et reviendra vers le Seigneur, chaque famille de nations se prosternera devant lui... Moi, je vis pour lui, ma descendance le servira. On annoncera le Seigneur aux générations à venir. On proclamera sa justice au peuple qui va naître : Voilà son oeuvre ! »

 

DEUXIEME LECTURE - Philippiens 2, 6-11

6 Le Christ Jésus, lui qui était dans la condition de Dieu,
n'a pas jugé bon de revendiquer
son droit d'être traité à l'égal de Dieu.

7 Mais au contraire, il se dépouilla lui-même
en prenant la condition de serviteur,
devenant semblable aux hommes.

8 Reconnu comme un homme à son comportement,
il s'est abaissé lui-même en devenant obéissant
jusqu'à mourir et à mourir sur une croix.

9 C'est pourquoi Dieu l'a élevé au-dessus de tout.
Il lui a conféré le Nom
qui surpasse tous les noms

10 afin qu'au nom de Jésus,
aux cieux, sur terre et dans l'abîme,
tout être vivant tombe à genoux.

11 Et que toute langue proclame :
« Jésus-Christ est le Seigneur »
pour la gloire de Dieu le Père.

Nous connaissons bien ce texte : on l'appelle souvent « l'Hymne de l'Epître aux Philippiens » : parce qu'on a bien l'impression que Paul ne l'a pas écrite lui-même, mais qu'il a cité une hymne que l'on chantait habituellement dans la liturgie.

Deux remarques pour commencer : d'abord une fois de plus, on est frappés de l'insistance du Nouveau Testament sur le thème du serviteur : « il se dépouilla lui-même en prenant la condition de serviteur ». Il est clair que les premiers chrétiens affrontés au scandale de la croix ont beaucoup médité les chants du serviteur du livre d'Isaïe. Seuls ces textes fournissaient des pistes de méditation pour rendre compte du mystère de la personne du Christ.

Deuxième remarque : « lui qui était dans la condition de Dieu, n'a pas jugé bon de revendiquer son droit d'être traité à l'égal de Dieu. » On est tentés de lire « bien qu'il soit de condition divine... » ; en réalité, c'est le contraire : il faut lire : « parce qu'il était dans la condition de Dieu, il n'a pas jugé bon de revendiquer son droit d'être traité à l'égal de Dieu. »

Plus grave, il me semble que l'un des pièges de ce texte est la tentation que nous avons de le lire en termes de récompense ; comme si le schéma était : Jésus s'est admirablement comporté et donc il a reçu une récompense admirable ! Si j'ose parler de tentation, c'est que toute présentation du plan de Dieu en termes de calcul, de récompense, de mérite, ce que j'appelle des termes arithmétiques est contraire à la « grâce » de Dieu... la grâce, comme son nom l'indique, est gratuite ! Et, curieusement, nous avons beaucoup de mal à raisonner en termes de gratuité ; nous sommes toujours tentés de parler de mérites ; mais si Dieu attendait que nous ayons des mérites, c'est là que nous pourrions être inquiets... La merveille de l'amour de Dieu c'est qu'il n'attend pas nos mérites pour nous combler ; c'est en tout cas ce que les hommes de la Bible ont découvert grâce à la Révélation.

Donc, je crois que, pour être fidèle à ce texte, il faut le lire en termes de gratuité. On s'expose à des contresens si on oublie que tout est don gratuit de Dieu, « tout est grâce » comme disait Bernanos.

Pour Paul, c'est une évidence que le don de Dieu est gratuit. Une conviction qui est sous-jacente à toutes ses lettres, tellement évidente qu'il ne la reprécise pas.

Essayons de résumer la pensée de Paul : le projet de Dieu (son « dessein bienveillant ») c'est de nous faire entrer dans son intimité, son bonheur, son amour parfait : ce projet est absolument gratuit, ce qui évidemment n'a rien d'étonnant, puisque c'est un projet d'amour. Ce don de Dieu, cette entrée dans sa vie divine, il nous suffit de l'accueillir avec émerveillement, tout simplement ; pas question de le mériter, c'est « cadeau » si j'ose dire. Avec Dieu, tout est cadeau. Mais nous nous excluons nous-mêmes de ce don gratuit si nous adoptons une attitude de revendication ; si nous nous conduisons à l'image de la femme du jardin d'Eden : elle prend le fruit défendu, elle s'en empare, comme un enfant « chipe » sur un étalage... Jésus-Christ, au contraire, n'a été que accueil (ce que Saint Paul appelle « obéissance », on reviendra sur ce mot tout à l'heure), et parce qu'il n'a été que accueil du don de Dieu et non revendication, il a été comblé.

« Lui qui était de condition divine n'a pas jugé bon de revendiquer » : c'est justement parce qu'il est de condition divine, il sait ce que c'est que l'amour gratuit... il sait bien que ce n'est pas bon de revendiquer, il ne juge pas bon de « revendiquer » le droit d'être traité à l'égal de Dieu... Et pourtant c'est bien cela que Dieu veut nous donner ! Donner comme un cadeau. Et c'est effectivement cela qui lui a été donné en définitive.

C'est bien la même question dans l'épisode des Tentations (que nous avons lu pour le premier dimanche de Carême) : le diviseur (c'est le sens du mot diable/diabolos en grec) ne lui propose que des choses qui font partie du plan de Dieu ! Mais lui refuse de s'en emparer. Il compte sur son Père pour les lui donner. Le Tentateur lui dit : « Si tu es le Fils de Dieu, tu peux tout te permettre, ton Père ne peut rien te refuser : transforme les pierres en pains quand tu as faim... jette-toi en bas de la montagne, il te protègera... adore-moi, je te ferai régner sur le monde entier... » Mais Jésus attend tout de Dieu seul.

Il reçoit le nom qui est au-dessus de tout nom : c'est bien le nom de Dieu justement ! Dire de Jésus qu'il est Seigneur, c'est dire qu'il est Dieu : dans l'Ancien Testament, le titre de « Seigneur » était réservé à Dieu. La génuflexion aussi, d'ailleurs .: afin qu'au Nom de Jésus, tout genou fléchisse »... C'est une allusion à une phrase du prophète Isaïe: « Devant moi tout genou fléchira et toute langue prêtera serment, dit Dieu » (Is 45, 23).

Jésus a vécu sa vie d'homme dans l'humilité et la confiance, même quand le pire est arrivé, c'est-à-dire la haine des hommes et la mort. J'ai dit « confiance » ; Paul, lui, parle « d'obéissance ». « Obéir », « ob-audire » en latin, c'est littéralement « mettre son oreille (audire) « devant » (ob) la parole : c'est l'attitude du dialogue parfait, sans ombre ; c'est faire totalement confiance ; si on met son oreille devant la parole c'est parce qu'on sait que cette parole n'est qu'amour, on peut l'écouter sans crainte.

L'hymne se termine par « toute langue proclame Jésus-Christ est Seigneur pour la gloire de Dieu le Père » : la gloire, c'est la manifestation, la révélation de l'amour infini, de l'amour personnifié ; autrement dit, en voyant le Christ porter l'amour à son paroxysme, et accepter de mourir pour nous révéler jusqu'où va l'amour de Dieu, nous pouvons dire comme le centurion « Oui, vraiment, celui-là est le Fils de Dieu »... puisque Dieu, c'est l'amour.

 

EVANGILE - Mt 26, 14 - 27, 66

La Passion de notre Seigneur Jésus Christ selon saint Matthieu (lectures de la messe - AELF)

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Chaque année, pour le dimanche des Rameaux, nous lisons le récit de la Passion dans l'un des trois Evangiles synoptiques ; cette année, c'est donc dans l'Evangile de Matthieu. En fait, dans les quelques minutes de cette émission, je ne peux pas lire en entier le récit de la Passion, mais je vous propose de nous arrêter aux épisodes qui sont propres à Matthieu ; bien sûr, dans les grandes lignes, les quatre récits de la Passion sont très semblables ; mais si on regarde d'un peu plus près, on s'aperçoit que chacun des Evangélistes a ses accents propres. Ce n'est pas étonnant : on sait bien que plusieurs témoins d'un même événement racontent les faits chacun à leur manière ; eh bien, les évangélistes rapportent l'événement de la Passion du Christ de quatre manières différentes : ils ne retiennent pas les mêmes épisodes ni les mêmes phrases ; voici donc ce qui me paraît caractéristique de Matthieu.

Tout d'abord, on a bien l'impression que Matthieu veut mettre en évidence ce qui lui a paru être le terrible paradoxe de ce drame : à savoir que, en dehors de sa famille, et de ses quelques disciples, la majorité des Juifs, c'est-à-dire ceux qui auraient dû être les plus proches de Jésus, l'ont méconnu, méprisé, humilié. Et que, en revanche, ce sont les autres, les païens, qui, sans le savoir, lui ont donné ses véritables titres de noblesse.

Car l'une des insistances de ce texte est bien l'abondance des titres donnés à Jésus dans ces quelques lignes, qui représentent quelques heures, ses dernières heures de vie terrestre. Cet homme anéanti, blessé dans son corps et dans sa dignité, honni, accusé de blasphème, ce qui est le pire des péchés pour ses compatriotes... est en même temps honoré bien involontairement par des étrangers qui lui décernent les plus hauts titres de la religion juive. Je vous propose donc tout simplement de reprendre le récit de la Passion chez Saint Matthieu, et d'y lire les titres de Jésus : Roi des juifs, Messie, Juste, et pour finir, Fils de Dieu.

Premier titre : Roi des juifs d'abord : le gouverneur Pilate lui demande : « Es-tu le roi des juifs? » Jésus répond « C'est toi qui le dis » et il semble bien que ce soit une manière d'acquiescer. Dans l'évangile de Matthieu, ce seront presque ses dernières paroles avant sa mort : pendant la fin de son procès et son exécution, il ne dira plus rien et juste au moment de mourir, il dira seulement une prière de son peuple, celle du psaume 21 « Mon Dieu, Mon Dieu, pourquoi m'as-tu abandonné ? » dont nous avons vu qu'elle est l'action de grâce du peuple d'Israël qui reconnaît que Dieu l'a toujours sauvé, même dans les pires dangers.

Ce titre de roi des juifs lui sera encore appliqué trois fois, mais toujours de manière ironique pour l'insulter, pour ridiculiser ses prétentions. Ce sont les soldats romains, d'abord, qui s'en donnent à coeur joie : ils le déguisent en roi ; alors qu'il vient d'être flagellé, on lui met un manteau rouge, on improvise une couronne, un sceptre, on s'agenouille devant lui, on lui rend les hommages soi-disant dus à son rang... On imagine dans quel état d'esprit, après la résurrection, les chrétiens pouvaient se remémorer cette sinistre comédie : conçue pour l'humilier, elle ne pouvait effacer l'éclat de sa véritable royauté. C'est le même Matthieu qui a rapporté la phrase de Jésus : « les puissances de la mort ne l'emporteront pas »...

Puis c'est l'écriteau, à même la croix, qui affirme « Celui-ci est Jésus, le roi des Juifs ». Matthieu a déjà eu l'occasion de dire à ses lecteurs le sens du nom de Jésus ; quand il avait annoncé cette naissance à Joseph, il lui avait dit « Tu lui donneras le nom de Jésus, car c'est lui qui sauvera son peuple de ses péchés » (Mt 1, 21). On a donc ici, sur ce simple écriteau tout le mystère de Jésus : roi et sauveur de son peuple ; c'est bien ce qu'on attendait du Messie. Enfin, les autorités religieuses, chefs des prêtres, scribes et anciens, affirment à leur tour « c'est le roi d'Israël », toujours pour le ridiculiser bien sûr, mais par son insistance, Matthieu nous laisse entendre « Ils ne savent pas si bien dire! »



Deuxième titre : Messie : il lui est donné par Pilate deux fois et ces deux fois encadrent une affirmation tout aussi importante concernant Jésus, dite par la femme de Pilate, donc une païenne ; elle a eu une révélation, elle parle de songe (et on sait l'importance des songes, chez Matthieu). La voilà qui décerne à Jésus le titre le plus noble de tout l'Ancien Testament, celui d'homme « juste ». Elle non plus ne sait pas la portée des mots qu'elle prononce mais les chrétiens célébrant quelques années plus tard (et même encore maintenant) l'événement de la mort et de la résurrection du Christ sont bien obligés de reconnaître que ce sont des païens, des ressortissants du peuple occupant, qui, les premiers, ont dit la vérité de Jésus au moment même où, apparemment, Jésus était rayé de l'histoire du monde.

Enfin, troisième titre, celui de Fils de Dieu : il lui est d'abord décerné par pure dérision, pour l'humilier encore : par les passants qui font cruellement remarquer à l'agonisant le contraste entre la grandeur du titre et son impuissance définitive ; puis ce sont de nouveau les chefs des prêtres, les scribes et les anciens qui le défient : si réellement il était le Fils de Dieu, il n'en serait pas là. Et c'est vrai que certaines phrases de l'Ancien Testament étaient habituellement lues dans ce sens. Mais ce même titre va lui être finalement décerné par le centurion romain : et alors il résonne comme une véritable profession de foi : « Vraiment celui-ci était le Fils de Dieu ».

Ici, j'ai bien l'impression que ce titre donné à Jésus est vraiment l'aboutissement du récit. Cette phrase préfigure déjà la conversion des païens, et nous comprenons le message de Saint Matthieu : pour lui, la mort du Christ n'est pas un échec, elle est une victoire.

Si Matthieu accentue le contraste entre la faiblesse du condamné et la grandeur que certains païens lui reconnaissent quand même, c'est pour nous faire comprendre ce qui est à première vue impensable : c'est dans sa faiblesse même que Jésus manifeste sa vraie grandeur, qui est celle de Dieu, c'est-à-dire de l'amour infini. Ce n'est pas la gloire malgré la croix ou la gloire méritée par la croix comme une sorte de compensation ; c'est la gloire dans et par la croix : parce que révélation du suprême amour, c'est-à-dire révélation du Dieu d'amour. Jésus avait donné le sens de sa mort quand il avait dit « Il n'y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ses amis » ; on comprend mieux alors cette phrase qu'il dira trois jours plus tard aux disciples d'Emmaüs « Ne fallait-il pas que le Fils de l'Homme souffrît pour entrer dans sa gloire ? » c'est-à-dire pour révéler l'amour de Dieu ?

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