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29 octobre 2012 1 29 /10 /octobre /2012 18:26

marie-nolle-thabut.jpg Je suis, chaque dimanche, impressionné par la qualité des commentaires de Marie-Noëlle Thabut sur les textes que nous propose la liturgie du jour.

 

Ces commentaires, trouvés sur le site "Eglise catholique en France", permettent à toute personne de bonne volonté, chrétienne ou non, de mieux comprendre la Bible, le livre le plus diffusé au monde. Notamment, en

  • donnant des explications historiques ;

  • décodant le langage imagé utilisé par l'auteur.

Je souhaite arriver à mettre ici, chaque dimanche, les commentaires de Marie-Noëlle Thabut. Ma seule contribution consiste à surligner les passages que je trouve les plus importants ou enrichissants et à écrire en rouge ceux qui parlent d'un thème qui m'est cher : la liberté (trois autres pages de mon blog sont consacrées à ces passages des Evangiles, du reste du Nouveau Testament ou de l'Ancien Testament qui parlent de la liberté, directement ou indirectement). 

 

Version audio (le lien sera inopérant dans un premier temps ; avant, cliquer sur le lien éventuel figurant sur le titre de chaque lecture), trouvée sur le site de Radio-Notre-Dame.

 

PREMIERE LECTURE : Deutéronome 6, 2 - 6

Moïse disait au peuple d'Israël :
2 « Tu craindras le SEIGNEUR ton Dieu.
Tous les jours de ta vie,
toi, ainsi que ton fils et le fils de ton fils,
tu observeras tous ces commandements et ces ordres,
que je te prescris aujourd'hui,
et tu auras longue vie.
3 Israël, tu écouteras,
tu veilleras à mettre en pratique
ce qui t'apportera bonheur et fécondité,
dans un pays où ruissellent le lait et le miel,
comme te l'a promis le SEIGNEUR, le Dieu de tes pères.
4 Ecoute, Israël :
le SEIGNEUR notre Dieu est l'Unique.
5 Tu aimeras le SEIGNEUR ton Dieu de tout ton coeur,
de toute ton âme et de toute ta force.
6 Ces commandements que je te donne aujourd'hui
resteront dans ton coeur. »

Voici l'un des grands textes de l'Ancien Testament ! Il joue un rôle très important actuellement dans la religion et la prière d'Israël. Le livre du Deutéronome lui-même figure parmi les premiers livres de nos Bibles actuelles, mais en réalité, c'est un livre tardif ; il est le résultat de toute la réflexion de plusieurs siècles après la sortie d'Egypte. Pour entrer vraiment dans ce texte, il faut connaître, (autant que faire se peut) l'histoire du livre du Deutéronome : avec Moïse et la sortie d'Egypte, nous sommes vers 1250 av.J.C. L'installation sur la terre Promise se situe vers 1200 ; les douze tribus se répartissent les lieux et vont conquérir leur territoire, chacune pour soi ; mais elles gardent le lien de leur foi commune dans le Dieu qui les a libérées d'Egypte. Moïse n'a rien mis par écrit de son vivant : on possède seulement les deux tables de la Loi en pierre ; mais on se répète ses enseignements, on se les transmet de père en fils, pendant des générations.

Les siècles passant, on éprouvera le besoin de mettre les éléments les plus importants par écrit. Selon les lieux, ces documents qui prennent peu à peu naissance ont chacun leurs caractéristiques propres. Ce qui est écrit à la cour du roi Salomon au dixième siècle a d'autres accents que ce qui prend naissance, deux cents ans plus tard, au huitième siècle dans le royaume du Nord, là où retentissent des voix aussi exigeantes que celles des prophètes Amos ou Osée. C'est dans leur entourage qu'est né très probablement le noyau de ce qui est aujourd'hui le livre du Deutéronome. Au moment de la dévastation du royaume du Nord par les Assyriens, des lévites du Nord se réfugient à Jérusalem, emportant avec eux ce qu'ils ont de plus précieux, les rouleaux qui contiennent les enseignements de Moïse tels que les prophètes les leur ont transmis. Ils y ajouteront bientôt les leçons qu'ils ont tirées de la tragédie qui s'est abattue sur le Nord : si seulement leurs frères du Sud pouvaient écouter, eux, les enseignements de Moïse et des prophètes, ils ne feraient pas leur propre malheur, comme les autres.

Plus tard, ces documents connaîtront encore bien des aventures : cachés dans le Temple de Jérusalem, sous le règne d'un roi sacrilège, ils seront retrouvés presque par hasard, en 622, sous le règne de Josias, le pieux. Lequel s'appuiera sur les enseignements de ce document pour lancer une grande réforme religieuse. Et puis, quand la catastrophe se sera abattue sur le royaume du Sud (Jérusalem est prise par Nabuchodonosor en 587), il sera temps d'en tirer aussi des leçons pour le retour de l'Exil : la Terre promise par Dieu se mérite. D'où l'insistance sur le mot « écouter » dans ce livre, dont les accents sont ceux d'une prédication, voire d'une sonnette d'alarme. Ainsi est né, probablement, au fil des siècles et de l'histoire mouvementée du peuple élu, ce livre du Deutéronome que nous avons sous les yeux ; (dont le nom, en grec, veut dire « Deuxième loi », puisque c'est, en quelque sorte une deuxième expression des enseignements de Moïse).

Mais nous en savons assez maintenant pour comprendre le texte d'aujourd'hui. Il s'agit donc d'une relecture de l'Exode et des enseignements de Moïse, bien après la mort de celui-ci, au moment où il faut rappeler de toute urgence au royaume du Sud les exigences de l'Alliance et la conversion en profondeur qui s'impose : « lsraël, tu écouteras, tu veilleras à mettre en pratique ce qui t'apportera bonheur et fécondité... comme te l'a promis le SEIGNEUR, le Dieu de tes pères. Ecoute lsraël, le Seigneur notre Dieu est l'Unique. »

Tout le destin d'Israël est là, peut-être, dans la juxtaposition de ces deux mots (« Ecoute » et « Israël ») : Israël, le peuple élu, mais qui tient son nom d'un combat mémorable, si vous vous souvenez ! Car c'est après la nuit de son combat avec l'ange (au gué du Yabbok, un affluent du Jourdain en Jordanie actuelle) que Jacob a reçu de son adversaire ce nouveau nom « Israël », qui signifie précisément « celui qui a bagarré contre Dieu » ! « On ne t'appellera plus Jacob, mais Israël, car tu as lutté avec Dieu et avec les hommes et tu l'as emporté ». (Gn 32, 29). C'est à ce peuple, toujours tenté de se dresser contre Dieu, de bagarrer avec Dieu (« peuple à la nuque raide », disait Moïse) que l'auteur du livre du Deutéronome rappelle qu'il faut au contraire « écouter » Dieu... C'est lui, justement, qui est sans cesse remis devant cette nécessité de se soumettre et d'écouter, s'il veut conquérir son bonheur et sa liberté.

Cette phrase « Ecoute Israël, le SEIGNEUR notre Dieu est l'Unique » est devenue la prière quotidienne des Juifs. C'est le fameux « SHEMA ISRAEL » [1] qu'on récite matin et soir, dès l'âge de trois ou quatre ans. La suite du texte insiste pour qu'on n'oublie jamais cette profession de foi : voici les quelques versets qui suivent, et qui sont tellement beaux : « Les paroles que je te donne aujourd'hui seront présentes à ton coeur : tu les répéteras à tes fils ; tu les leur diras quand tu resteras chez toi et quand tu marcheras sur la route... Quand tu seras couché et quand tu seras debout... Tu en feras un signe attaché à ta main, tu en feras une marque placée entre tes yeux... Tu les inscriras sur les montants de porte de ta maison, tu les inscriras à l'entrée de ta ville. » Belle manière de dire que c'est à tout instant, au coeur de chacune de ses occupations que le croyant doit resté attaché de tout son être à ces commandements qui lui ont été donnés pour son bonheur.

Ce signe à la main et sur le front et sur les portes des maisons et des villes, vous savez qu'il est respecté à la lettre ; vous connaissez ce qu'on appelle les « phylactères » (en hébreu, tefilines) : ces petits cubes de cuir noir, que le fidèle attache avec des lanières, sur le front et sur le bras (à la hauteur du cœur), pour la prière quotidienne ; dans ces petits cubes, justement, sont renfermés des rouleaux de papier où est inscrit, entre autres, le texte du « Shema Israël »[2]. (« Tu en feras un signe attaché à ta main, tu en feras une marque placée entre tes yeux »). De la même façon, le Deutéronome dit : « Tu les inscriras sur les montants de porte de ta maison, tu les inscriras à l'entrée de ta ville. » Alors on accroche au chambranle de la porte d'entrée de la maison un petit étui (mezouza) qui contient justement le Shema Israël ; même chose, il y a une mezouza accrochée à la porte de la ville (sur le mur d'enceinte de la vieille ville de Jérusalem par exemple). Ainsi, aujourd'hui encore, la fidélité du peuple élu s'inscrit dans sa pratique quotidienne. Israël n'a jamais oublié l'appel du Deutéronome.
Au passage, on aura repéré l'importance de la transmission familiale de la foi : « Tu craindras le SEIGNEUR ton Dieu, tous les jours de ta vie, toi, ainsi que ton fils et le fils de ton fils... » L'expression « le Dieu de tes pères » que l'on rencontre ici, comme dans de nombreux textes de l'Ancien Testament, évoque aussi cette transmission depuis des siècles. Il y a là certainement l'un des secrets de la survie de la foi juive à travers l'histoire.

***
Note
[1] - Cette prière est devenue aussi importante pour les Juifs que le Notre Père l'est pour les Chrétiens. Si importante que le premier mot « Ecoute » et le dernier « Unique » sont en majuscules dans nos Bibles.
[2] - Voici les références des textes reproduits dans les phylactères : Ex 13, 1-10 ; Ex 13, 11-16 ; Dt 6, 4-9 ; Dt 11, 13-21.


 

PSAUME 118 (119), 97.99, 101-102, 103-104, 105-106

97 De quel amour j'aime ta loi :
tout le jour je la médite !
99 Je surpasse en sagesse tous mes maîtres,
car je médite tes exigences.

101 Des chemins du mal, je détourne mes pas,
afin d'observer ta parole.
102 De tes décisions, je ne veux pas m'écarter,
car c'est toi qui m'enseignes.

103 Qu'elle est douce à mon palais ta promesse :
le miel a moins de saveur dans ma bouche !
104 Tes préceptes m'ont donné l'intelligence :
je hais tout chemin de mensonge.

105 Ta parole est la lumière de mes pas,
la lampe de ma route.
106 Je l'ai juré, je tiendrai mon serment,
j'observerai tes justes décisions.

Ce psaume fait parfaitement écho à la première lecture tirée du Deutéronome : c'est la même méditation qui continue ; l'idée qui est développée (de façon différente, bien sûr, mais très cohérente), dans ces deux textes, c'est que l'humanité ne trouve son bonheur que dans la confiance en Dieu et l'obéissance à ses commandements. Le malheur et la mort commencent pour l'homme dès qu'il s'écarte de la voie de la confiance tranquille. Laisser entrer en nous le soupçon sur Dieu et sur ses commandements et du coup n'en faire qu'à sa tête, si j'ose dire, c'est s'engager sur un mauvais chemin, une voie sans issue. C'est tout le problème d'Adam et Eve dans le récit de la chute au Paradis terrestre.

Nous retrouvons bien ici en filigrane le thème des deux voies que nous rencontrons souvent, et en particulier dans le livre du Deutéronome. Voici ce qu'on appelle le thème des deux voies : l'idée c'est que nous sommes de perpétuels voyageurs obligés de vérifier notre chemin... Des deux voies, des deux routes qui s'ouvrent en permanence devant nous, l'une mène au bonheur, l'autre mène au malheur. Bienheureux parmi nous ceux qui ont trouvé la bonne route !

Et le bonheur, d'après ce psaume, c'est tout simple ; la bonne route, pour un croyant, c'est tout simplement de suivre la Loi de Dieu. « Ta parole est la lumière de mes pas, la lampe de ma route. » Le croyant connaît la douceur de vivre dans la fidélité aux commandements de Dieu, voilà ce que veut nous dire ce psaume.
Il est le plus long du psautier et les quelques versets retenus aujourd'hui, n'en sont qu'une toute petite partie, l'équivalent d'une seule strophe. En réalité, il comporte cent soixante-seize versets, répartis en vingt-deux strophes de huit versets. Vingt-deux... huit... ces chiffres ne sont pas dûs au hasard.

Pourquoi vingt-deux strophes ? Parce qu'il y a vingt-deux lettres dans l'alphabet hébreu : chaque verset de chaque strophe commence par une même lettre et les strophes se suivent dans l'ordre de l'alphabet : en littérature, on parle « d'acrostiche », mais ici, il ne s'agit pas d'une prouesse littéraire, d'une performance ! Il s'agit d'une véritable profession de foi : ce psaume est un poème en l'honneur de la Loi, une méditation sur ce don de Dieu qu'est la Loi, les commandements, si vous préférez. D'ailleurs, plus que de psaume, on ferait mieux de parler de litanie ! Une litanie en l'honneur de la Loi ! Voilà qui nous est passablement étranger.

Car une des caractéristiques de la Bible, un peu étonnante pour nous, c'est le réel amour de la Loi qui habite le croyant biblique. Les commandements ne sont pas subis comme une domination que Dieu exercerait sur nous, mais comme des conseils, les seuls conseils valables pour mener une vie heureuse. « Qu'elle est douce à mon palais ta promesse : le miel a moins de saveur dans ma bouche ! » Quand l'homme biblique dit cette phrase, il la pense de tout son coeur.
Et, non seulement la Loi n'est pas subie comme une domination, mais, au contraire, elle est accueillie comme un cadeau que Dieu fait à son peuple, le mettant en garde contre toutes les fausses routes ; elle est l'expression de la sollicitude du Père pour ses enfants ; tout comme nous, parfois, nous mettons en garde un enfant, un ami contre ce qui nous paraît être dangereux pour lui. On dit que Dieu « donne » sa Loi et elle est bien considérée comme un « cadeau ». Car Dieu ne s'est pas contenté de libérer son peuple de la servitude en Egypte ; laissé à lui-même, Israël risquait de retomber dans d'autres esclavages pires encore, peut-être. En donnant sa Loi, Dieu donnait en quelque sorte le mode d'emploi de la liberté. La Loi est donc l'expression de l'amour de Dieu pour son peuple.

Ce qui veut dire, une fois de plus, qu'on n'a pas attendu le Nouveau Testament pour découvrir que Dieu est Amour et que finalement la Loi n'a pas d'autre but que de nous mener sur le chemin de l'amour. Toute la Bible est l'histoire de l'apprentissage du peuple élu à l'école de l'amour et de la vie fraternelle. Le livre du Deutéronome disait : « Ecoute Israël, le SEIGNEUR ton Dieu est le Seigneur UN ; tu aimeras le SEIGNEUR ton Dieu de tout ton coeur, de tout ton être, de toute ta force ». (Dt 6, 4). Et le livre du Lévitique enchaînait : « Tu aimeras ton prochain comme toi-même » (Lv 19, 18). Et, un peu plus tard, Jésus rapprochant ces deux commandements, a pu dire qu'ils étaient le résumé de la loi juive.
Une Loi, donc, qui est considérée ni plus ni moins comme le secret du bonheur [1] ; si bien que ce psaume, tout entier consacré à la Loi, est une véritable litanie, à la fois émerveillée et suppliante : émerveillée que Dieu dise ses secrets à son peuple ; mais aussi suppliante parce qu'il faut bien que Dieu nous aide à rester fidèles. (Dans les versets d'aujourd'hui, nous n'avons que l'émerveillement.) Cette litanie, et c'est ce qui fait sa beauté, répète sans arrêt les mêmes formules ou presque : par exemple, en hébreu, dans chaque strophe, reviennent huit mots [2] toujours les mêmes pour décrire la loi. Seuls les amoureux osent ainsi se répéter sans risquer de se lasser !
Huit mots toujours les mêmes et aussi huit versets dans chacune des vingt-deux strophes. Pourquoi ? Parce que le chiffre huit, dans la Bible, est le chiffre de la nouvelle Création : la première Création a été faite par Dieu en sept jours, donc le huitième jour sera celui de la Création renouvelée, des « cieux nouveaux et de la terre nouvelle », selon une autre expression biblique. Celle-ci pourra surgir enfin quand toute l'humanité vivra selon la loi de Dieu, c'est-à-dire dans l'amour puisque c'est la même chose !

***
Note
[1] - Ce n'est pas magique, évidemment : des hommes fidèles à la Loi peuvent rencontrer toute sorte de malheurs au cours de leur vie, mais, dans ces cas tragiques, le croyant sait que seul le chemin de la confiance en Dieu peut procurer la paix de l'âme. C'est l'une des affirmations de la partie centrale du livre de Job, par exemple.
[2] - On trouvera dans le commentaire de ce même psaume pour le sixième dimanche ordinaire - A, une étude de vocabulaire.

DEUXIEME LECTURE : Lettre aux Hébreux 7, 23 - 28

Dans l'ancienne Alliance,
23 un grand nombre de prêtres se sont succédés
parce que la mort les empêchait de durer toujours.
24 Jésus, lui, puisqu'il demeure éternellement,
possède le sacerdoce qui ne passe pas.
25 C'est pourquoi il est en mesure de sauver d'une manière définitive
ceux qui s'avancent vers Dieu grâce à lui,
car il vit pour toujours,
afin d'intercéder en leur faveur.
26 C'était bien le grand prêtre qu'il nous fallait :
saint, sans tache, sans aucune faute ;
séparé maintenant des pécheurs,
il est désormais plus haut que les cieux.
27 Il n'a pas besoin, comme les autres grands prêtres,
d'offrir chaque jour des sacrifices,
d'abord pour ses péchés personnels,
puis pour ceux du peuple ;
cela, il l'a fait une fois pour toutes
en s'offrant lui-même.
28 Dans la loi de Moïse,
ce sont des hommes remplis de faiblesse
qui sont désignés comme grands prêtres.
Mais plus tard, quand Dieu s'engage par serment,
il désigne son Fils
qu'il a pour toujours mené à sa perfection.

La lettre aux Hébreux nous déroutera toujours : écrite probablement par un Juif devenu chrétien, et adressée à d'autres Juifs devenus chrétiens, elle revêt un style très habituel pour les Juifs, mais parfois surprenant pour nous. En particulier, elle multiplie les antithèses qui, en définitive, reviennent toutes à une seule, à savoir la différence entre la Première Alliance et la Nouvelle Alliance. Dans le texte de ce dimanche, cette comparaison n'est pas écrite en toutes lettres, mais elle affleure sous toutes les lignes : dans le passé, lors de la Première Alliance, « un grand nombre de prêtres se sont succédés, parce que la mort les empêchait de durer toujours » (v. 23) ; les grands prêtres étaient « des hommes remplis de faiblesse » (v. 28) ; parce qu'ils étaient pécheurs, ils avaient « besoin d'offrir chaque jour des sacrifices, d'abord pour leurs péchés personnels, puis pour ceux du peuple » (v. 27).

Les autres versets nous disent l'autre volet de l'antithèse : les prêtres de la Première Alliance étaient mortels, Jésus, lui, « demeure éternellement » ; leur sacerdoce était temporaire, le sien « ne passe pas ». Ils étaient « séparés », certes, des autres hommes, par le rituel de leur consécration, mais ils étaient pécheurs ; lui, est « saint, sans tache, sans aucune faute », et donc, en cela, il est « séparé des pécheurs » ; ils étaient remplis de faiblesse, lui est rempli de puissance : il est « en mesure de sauver » (v. 25) ; ils étaient « désignés par la loi de Moïse », lui est désigné par Dieu lui-même comme son Fils (v. 28).

De la Première Alliance, inachevée, imparfaite, Jésus fait passer les croyants à la Nouvelle Alliance, parfaite, achevée : le mot « accomplissement » ne figure pas dans ces quelques lignes, mais le thème est partout présent ; il suffit de remarquer l'abondance des expressions « pour toujours », « une fois pour toutes », « d'une manière définitive ». C'est bien ce qu'avait annoncé Jérémie : « Des jours viennent - oracle du SEIGNEUR - où je conclurai avec la communauté d'Israël, et la communauté de Juda, une Alliance nouvelle. Elle sera différente de l'Alliance que j'ai conclue avec leurs pères... » (Jr 31, 31-32).

Au passage, l'auteur a évoqué les thèmes majeurs de la foi chrétienne : la Résurrection et l'Eucharistie : « Jésus, lui, demeure éternellement... il vit pour toujours » (v. 24-25), c'est la Résurrection ; quant à l'Eucharistie, elle est évoquée par la référence au sacrifice de Jésus « s'offrant lui-même une fois pour toutes » (v. 27) ; on entend résonner ici les paroles du Christ au soir de son repas pascal : « Cette coupe est la Nouvelle Alliance en mon sang répandu pour vous. » (Lc 22, 20).

Plus loin, l'auteur s'étendra longuement sur le sacrifice du Christ (10, 1-10 ; cf trente-troisième Dimanche Ordinaire B) ; rappelons seulement qu'aux yeux des Chrétiens, c'est la vie tout entière de Jésus (et non sa mort seule), donnée librement pour manifester jusqu'au bout l'amour du Père, qui constitue un « sacrifice » (agir sacré). Lorsque Jésus, au cours du repas pascal, a prononcé la phrase « Cette coupe est la Nouvelle Alliance en mon sang répandu pour vous », les disciples ne risquaient pas d'imaginer un sacrifice humain, ils savaient que « répandre son sang » voulait dire accepter de donner sa vie.
Le dernier verset pose une question : « Quand Dieu s'engage par serment, il désigne son Fils qu'il a pour toujours mené à sa perfection » ; je ne reviens pas sur le mot « perfection » : on sait qu'il désignait la consécration sacerdotale du grand prêtre ; mais de quel « serment » s'agit-il ? C'est une allusion au psaume 109/110 ; celui-ci avait certainement une grande importance à la fois pour les Juifs et pour les Chrétiens car il est cité à plusieurs reprises dans le Nouveau Testament ; notre lettre aux Hébreux y revient souvent y compris dans ce chapitre 7. Donc pour pouvoir comprendre notre texte d'aujourd'hui, il faut avoir ce psaume présent à l'esprit ; voici quelques versets de ce psaume : « Oracle du SEIGNEUR (Dieu) à mon seigneur (le Messie) : Siège à ma droite, et je ferai de tes ennemis le marchepied de ton trône. De Sion, le SEIGNEUR te présente le sceptre de ta force : Domine jusqu'au coeur de l'ennemi. Le jour où paraît ta puissance, tu es prince, éblouissant de sainteté : Comme la rosée qui naît de l'aurore, je t'ai engendré. Le SEIGNEUR l'a juré dans un serment irrévocable : Tu es prêtre à jamais selon l'ordre du roi Melchisédech. »

D'un bout à l'autre, il est question du futur Messie, le roi promis à la descendance de David (c'est à lui qu'est décerné le titre de seigneur). Le jour où il montera sur le trône, il siègera à la droite de Dieu, puisque le palais est au sud du temple (donc à droite si on est tourné vers l'est) ; et il entendra tous les souhaits de réussite que l'on prononcera sur lui, par exemple : « Domine jusqu'au coeur de l'ennemi. » D'ailleurs, sur les marches du trône, sont sculptées des têtes, celles des ennemis supposés : « je ferai de tes ennemis le marchepied de ton trône ». Jusque-là, rien de très nouveau, c'est le décalque d'une cérémonie de sacre ; la grande nouveauté tient dans le verset suivant : « Le SEIGNEUR l'a juré dans un serment irrévocable : Tu es prêtre à jamais selon l'ordre du roi Melchisédech. » Voilà donc un Messie, roi, descendant de David (donc de la tribu de Juda) qui porte en même temps le titre de prêtre ; chose impossible si l'on respecte la loi de Moïse (puisque les prêtres devaient obligatoirement être de la tribu de Lévi). On voit bien en quoi ce psaume éclairait la méditation des premiers Chrétiens issus du Judaïsme : pour eux, Jésus était ce Messie qui rassemblait sur sa personne les titres de roi et de prêtre ; c'est le sens de la phrase : « Quand Dieu s'engage par serment, il désigne son Fils ». Quant à nous, au matin de la Résurrection, nous pouvons bien lui dire cet autre verset du psaume 109/110 : « Le jour où paraît ta puissance, tu es prince, éblouissant de sainteté. »

***
Complément
- Deuxième question posée par ce verset 28, « Dieu l'a pour toujours mené à la perfection » : notre auteur y tient puisqu'il y revient à trois reprises dans sa lettre : « Dieu a mené (le Christ) à l'accomplissement par des souffrances » (2, 10) ; « Tout Fils qu'il était, il apprit par ses souffrances l'obéissance, et conduit jusqu'à son propre accomplissement, il devint pour tous ceux qui lui obéissent cause de salut éternel. » (5, 8-9). Et ici : « Dieu l'a pour toujours mené à la perfection ».

Jésus avait-il besoin d'être mené à sa perfection, au sens habituel du terme ? Certainement pas, puisqu'il vient d'être reconnu « saint, sans tache, sans aucune faute » (ici, v. 26). Mais le mot « perfection » employé ici en grec désignait la consécration sacerdotale du grand prêtre ; l'auteur poursuit son projet : prouver à des lecteurs d'origine juive que Jésus est vraiment le grand prêtre unique et définitif ; mais il n'a pas été « consacré » (on dirait aujourd'hui « ordonné »), lui dit-on ; si, répond l'auteur : sur la croix ; sa passion est le moment de sa consécration sacerdotale ; c'est là qu'il est devenu le médiateur entre Dieu et les hommes : d'où l'insistance sur la souffrance pour situer la Passion, et sur l'obéissance du Christ, totalement accordé à la volonté du Père, totalement consacré à sa mission, remis totalement à la disposition du projet de Dieu. Dans le même sens, Luc rapporte la phrase de Jésus, prêtre, intercesseur, sur la croix : « Père, pardonne-leur car ils ne savent pas ce qu'ils font » (Lc 23, 34) ; Matthieu, lui, note que le linceul dont Joseph d'Arimatie l'enveloppa après sa mort était en lin, comme la tunique des grands prêtres (Mt 27, 59). Ici, l'auteur en tire la conséquence : désormais, « Jésus est en mesure de sauver d'une manière défininve ceux qui s'avancent vers Dieu grâce à lui, car il vit pour toujours afin d'intercéder en leur faveur. » Alors, ne craignons plus comme le dit l'auteur un peu plus haut (4, 16) : « Avançons-nous donc avec pleine assurance vers le trône de la grâce... »

EVANGILE Marc 12, 28b-34

28 Un scribe s'avança vers Jésus pour lui demander :
« Quel est le premier de tous les commandements ? »
29 Jésus lui fit cette réponse :
« Voici le premier :
Ecoute, Israël :
le Seigneur notre Dieu
est l'unique Seigneur.
30 Tu aimeras le Seigneur ton Dieu
de tout ton coeur, de toute ton âme,
de tout ton esprit et de toute ta force.
31 Voici le second :
Tu aimeras ton prochain comme toi-même.
Il n'y a pas de commandement plus grand que ceux-là. »
32 Le scribe reprit :
« Fort bien, Maître,
tu as raison de dire
que Dieu est l'Unique
et qu'il n'y en a pas d'autre que lui.
33 L'aimer de tout son coeur,
de toute son intelligence, de toute sa force,
et aimer son prochain comme soi-même,
vaut mieux que toutes les offrandes et tous les sacrifices. »
34 Jésus, voyant qu'il avait fait une remarque judicieuse,
lui dit :
« Tu n'es pas loin du Royaume de Dieu. »
Et personne n'osait plus l'interroger.

Le scribe qui s'avance n'est pas malveillant, au contraire : sa question était classique, un sujet de conversation courant, apparemment : si l'on comptait bien tous les détails de la loi juive, on dénombrait six cent-treize commandements : des problèmes de choix de priorité se posaient inévitablement. D'où la question : « Quel est le premier de tous les commandements ? » Comme toujours, Jésus répond en se référant à I'Ecriture elle-même ; et comme tout bon scribe, il sait rapprocher les textes entre eux. Ici, il en cite deux, extrêmement connus : « Voici le premier : Ecoute, Israël : le SEIGNEUR notre Dieu est l'unique SEIGNEUR. Tu aimeras le SEIGNEUR ton Dieu de tout ton coeur, de toute ton âme, de tout ton esprit et de toute ta force. Voici le second : Tu aimeras ton prochain comme toi-même. Il n'y a pas de commandement plus grand que ceux-là » Le premier n'est autre que le fameux « Shema Israël », le Credo juif en quelque sorte ; le second est un passage du livre du Lévitique, bien connu des autorités religieuses.

Ces deux commandements sont des commandements d'aimer et Jésus ne leur ajoute rien pour l'instant. Le « Shema Israël » prescrivait d'aimer Dieu, et lui seul : c'était un thème très habituel dans l'Ancien Testament, aimer Dieu au sens de « s'attacher » à lui, à l'exclusion de tout autre dieu, c'est-à-dire en clair refuser toute idolâtrie. Cet amour dû à Dieu n'est d'ailleurs qu'une réponse à l'amour de Dieu, au choix qu'il a fait de ce peuple : « Si le SEIGNEUR s'est attaché à vous et s'il vous a choisis, ce n'est pas que vous soyez le plus nombreux de tous les peuples, car vous êtes le moindre de tous les peuples. Mais si le SEIGNEUR, d'une main forte, vous a fait sortir et vous a rachetés de la maison de servitude, de la main du Pharaon, roi d'Egypte, c'est que le SEIGNEUR vous aime et tient le serment fait à vos pères. » (Dt 7, 7-8)... « A toi il t'a été donné de voir, pour que tu saches que c'est le Seigneur qui est Dieu, il n'y en a pas d'autre que lui. » (Dt 4, 35).

Mais l'amour peut-il se commander ? L'élan, non, mais la fidélité, oui et c'est de cela qu'il est question ici : faire de l'amour une loi, c'est relativiser toute autre loi : désormais, la loi, quelle qu'elle soit, est au service de l'amour de Dieu, elle ne peut le remplacer ; or les palabres interminables sur l'ordre de priorité des commandements peuvent détourner du principal, l'amour lui-même.

Quant au deuxième commandement cité par Jésus, « Tu aimeras ton prochain comme toi-même », il figure au livre du Lévitique, dans ce que l'on appelle la « Loi de sainteté » qui commence par ces mots : « Soyez saints, car je suis saint, moi le SEIGNEUR votre Dieu » (Lv 19, 2). Or, curieusement, ce chapitre apparemment centré sur la sainteté de Dieu égrenait justement toute une série de commandements d'amour du prochain ; ce qui veut dire en clair que, bien avant Jésus-Christ, dans l'idéal d'Israël, les deux amours de Dieu et du prochain ne faisaient qu'un. Les tables de la Loi traduisaient bien la même exigence puisque les commandements concernant la relation à Dieu précédaient tout juste les commandements concernant le prochain.

Les prophètes avaient énormément développé les exigences concernant l'amour du prochain (et les scribes du temps de Jésus, à la différence des Sadducéens, lisaient couramment les textes prophétiques). Pour n'en citer qu'un, fort célèbre du temps de Jésus, retenons cette phrase du prophète Osée : « C'est la miséricorde que je veux, non les sacrifices, la connaissance de Dieu, non les holocaustes. » (Osée 6, 6). Notre scribe est visiblement dans cette ligne de pensée ; Marc note « Le scribe reprit : Fort bien, Maître, tu as raison de dire que Dieu est l'Unique et qu'il n'y en a pas d'autre que lui. L'aimer de tout son coeur, de toute son intelligence, de toute sa force, et aimer son prochain comme soi-même, vaut mieux que toutes les offrandes et tous les sacrifices. »

Jésus conclut par une formule d'encouragement, comme une « béatitude » : « Tu n'es pas loin du Royaume de Dieu » (sous-entendu « heureux es-tu »). Au passage, il est intéressant de noter que la prédi-cation habituelle de Jésus n'est pas un enseignement du type « il faut, tu dois... » mais une révélation sur la profondeur de ce que nous vivons : parce que tu as compris que le plus important est d'aimer, heureux es-tu, tu es tout près du royaume. Ainsi Jésus clôt-il cette série de controverses par une note positive, ce qui est propre à Marc: « Tu n'es pas loin du Royaume. »
Restent deux questions : la première étant, au vu de cet étonnant accord entre Jésus et le scribe, pourquoi n'a-t-on pas évité la Passion ? La réponse de Marc est la suivante : les contemporains de Jésus n'ont pas buté sur son enseignement, mais sur sa personne. « Par quelle autorité » agissait-il ? Quel était son mystère ? On retrouve là le problème posé à la synagogue de Nazareth (6, 1-6 ; cf quatorzième dimanche) : pour qui se prend-il le fils du charpentier ?

Quant à la deuxième question, elle est la suivante : en définitive, quel est l'apport original de Jésus ? Tout n'était-il pas déjà dans la Loi ? Oui, tout était en germe dans la Loi d'Israël, mais Jésus vient annoncer et accomplir la dernière étape de la Révélation : premièrement, il vient élargir à l'infini la notion de prochain ; Marc nous montre à plusieurs reprises Jésus luttant contre toute exclusion ; deuxièmement, Jésus vient sur terre pour vivre en lui ces deux amours inséparables, celui de Dieu, celui des autres sans exception ; enfin, il vient nous en rendre capables en nous donnant son Esprit : « A ceci tous vous reconnaîtront pour mes disciples : à l'amour que vous aurez les uns pour les autres. » (Jn 13, 35).

Jésus vient de donner au scribe la plus belle définition du Royaume : c'est là où l'amour est roi, l'amour de Dieu nourrissant l'amour des autres.

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Compléments
- Les disciples de Jésus sont tous Juifs, comme lui-même, d'ailleurs, et comme bon nombre des premiers Chrétiens. On ne doit donc pas s'étonner de découvrir une réelle communion de pensée entre Jésus et certains représentants du Judaïsme : c'est le cas ici. Le scribe qui s'avance n'est pas malveillant, au contraire : dans les versets précédents, il a apprécié les prises de position de Jésus.

- Dans le chapitre 11, et le début du chapitre 12, Marc vient de rapporter toute une série de controverses avec les autorités religieuses : tout d'abord, le récit des vendeurs chassés du Temple (11, 15-17) ; l'apprenant, les grands prêtres et scribes se sont demandé comment on pourrait le faire périr (v. 18) ; quand ils le rencontrent à nouveau dans le Temple, les grands prêtres, scribes et anciens lui demandent en vertu de quelle autorité il se permet des choses pareilles (v. 28) ; Jésus ne répond pas directement, mais enchaîne aussitôt sur la parabole des vignerons homicides (12, 1-12) ; ses adversaires comprennent très bien qu'ils sont visés et rêvent encore une fois de l'arrêter ; seule la peur de la foule les retient. Il faudrait arriver à le prendre au piège : c'est le but avoué des deux questions suivantes : faut-il payer l'impôt à César ? (C'est la question des Pharisiens et des Hérodiens ; 12, 13-17) ; comment se passera la résurrection des morts pour la femme aux sept maris ? (C'est la question des Sadducéens ; 12, 18-27). Dans cette atmosphère empoisonnée, voici tout d'un coup une question de bonne foi : « Le scribe les avait entendus discuter et voyait que Jésus leur avait bien répondu. » (12, 28). Et l'on assiste pour une fois à un véritable dialogue, chacun reconnaissant la justesse des vues de l'autre. Mais il est trop clair que ce scribe fait figure de cas isolé.
 
L'intelligence des écritures

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