« Ne vous souvenez plus d'autrefois, ne songez plus au passé. » Tout ce passage, comme le contexte dont il est extrait, est tourné vers l'avenir. Depuis plusieurs chapitres, plus précisément
depuis le chapitre 40, au fait, le livre d'Isaïe a franchi un tournant : pendant seize chapitres, (40 à 55) il n'est plus question que de consolation ; cela commence par les mots « Consolez,
consolez mon peuple, dit votre Dieu ». Ce qui prouve que le peuple est malheureux. Dans les trente-neuf premiers chapitres, le contexte était tout différent, Israël avait plutôt besoin d'être
rappelé à l'ordre.
Quel est donc ce nouveau contexte historique, pendant lequel un
prophète s'applique à consoler le peuple et à lui promettre un
renouveau, en lui disant « Ne vous souvenez plus d'autrefois, ne songez plus au passé » ? Il s'agit de l'Exil à Babylone, bien sûr.
Il faut prendre la mesure de ce qu'a été l'Exil pour ce peuple qui avait tout perdu : on pouvait réellement se demander : où donc est Dieu ? Le peuple était décimé, loin de sa Terre, loin de la
Ville Sainte (Jérusalem), loin du Temple : et il pouvait être tenté de se demander si Dieu ne l'avait pas abandonné ? Et, à vrai dire, on pensait qu'on ne l'aurait pas volé : le peuple d'Israël
considérait son Exil comme un châtiment de ses fautes. Un autre passage de ces mêmes chapitres le dit clairement : (c'est Dieu qui parle) « Ah ! Si tu avais été attentif à mes ordres, ta paix
serait comme un fleuve, et ta justice comme les flots de la mer ; ta descendance serait comme le sable, ses rejetons comme les gravillons : jamais son nom ne serait, de devant moi, ni
retranché, ni extirpé. » (Is 48, 18-19).
Il est vrai que consoler quelqu'un n'empêche pas de lui ouvrir les yeux sur ses erreurs ; dans le texte d'aujourd'hui, celles d'Israël ne sont pas masquées : le
prophète insiste sur les mots «
péchés, fautes, révoltes ». le chapitre précédent expliquait
très bien de quoi il s'agissait : (c'est le peuple, ici, qui parle, et fait son examen de conscience) « Envers lui, nous avons commis des fautes, lui dont on n'a pas voulu suivre les chemins et
dont on n'a pas écouté la Loi. » (Is 42, 24).
Et le pire de tous ces manquements, celui contre lequel les
prophètes de tous les temps n'ont pas fini de se battre,
c'est l'idolâtrie : et c'est bien de cela qu'il est question ici : « Toi, Jacob, tu ne m'avais pas appelé, tu ne t'étais pas fatigué pour
moi, Israël ! Par tes
péchés
tu m'as traité comme un esclave, par tes fautes tu m'as fatigué. »
Si le
prophète rappelle à ce peuple
ses manquements, ce n'est pas pour l'écraser de remords, c'est pour lui annoncer le pardon de Dieu : « Mais moi, oui, moi, je pardonne tes révoltes, à cause de moi-même, et je ne veux plus me
souvenir de tes
péchés. » La
formule « à cause de moi-même » est notre plus belle garantie : ce n'est pas à cause de nous ou de qui que ce soit d'autre, c'est à cause de lui seul, tout gratuitement, que Dieu pardonne ! Le
premier Isaïe, deux cents ans plus tôt, l'avait déjà proclamé très haut : « Si vos
péchés sont comme l'écarlate, ils deviendront blancs comme la
neige. S'ils sont rouges comme le vermillon, ils deviendront comme de la laine. » (Is 1, 18). Et, plus tard, le livre de Ben Sirac a cette phrase magnifique : « A l'heure où l'on te demandera
des comptes, tu trouveras le pardon » (Si 18, 20)...
Si donc Dieu pardonne, c'est d'abord par fidélité à lui-même, car il ne peut pas se renier lui-même, comme dit Saint Paul (2 Tm 2, 13). C'est aussi par fidélité à son Alliance : pécheur ou pas,
le peuple d'Israël reste son peuple élu ; nous l'avons lu ici : « Ce peuple que j'ai formé pour moi redira ma louange. » Un peu plus haut, le
prophète a eu cette formule splendide : « Toi, Israël, mon
serviteur, Jacob, toi que j'ai choisi, descendance d'Abraham, mon ami, toi que j'ai tenu depuis les extrémités de la terre, toi que, depuis ses limites j'ai appelé, toi à qui j'ai dit : Tu es
mon serviteur, je t'ai choisi et non pas rejeté, ne crains pas, car je suis avec toi, n'aie pas ce regard anxieux, car je suis ton Dieu. » (Is 41, 8-10).
Mais le projet de Dieu déborde le peuple élu, on le sait bien, et le Deuxième Isaïe le redit souvent : par exemple « Tournez-vous vers moi et
soyez
sauvés, vous, tous les confins de la terre, car c'est moi qui suis Dieu, il n'y en a pas d'autre. » (45, 22). Et
le salut accordé au peuple
choisi sera pour les autres nations la plus belle preuve de la présence de Dieu ; ainsi Israël devient témoin de l'oeuvre de Dieu : «
Tous
les êtres de chair sauront que celui qui te sauve, c'est moi, le SEIGNEUR, que celui qui te rachète, c'est l'Indomptable de Jacob ! » (49, 26). « Mes témoins à moi, c'est vous -
oracle du SEIGNEUR - mon serviteur, c'est vous que j'ai choisis afin que vous puissiez comprendre, avoir foi en moi et discerner que je suis bien tel : avant moi ne fut formé aucun dieu et
après moi il n'en existera pas. C'est moi, c'est moi qui suis le SEIGNEUR,
en dehors de moi, pas de Sauveur. C'est moi qui ai annoncé et
donné le salut, moi qui l'ai laissé entendre, et non pas chez vous, un dieu étranger. Ainsi vous êtes mes témoins - oracle du SEIGNEUR - et moi je suis Dieu. » (43, 10-13).
La preuve que Dieu a pardonné, c'est qu'il prépare déjà le retour d'Exil : « Oui, je vais faire passer une route dans le désert, des fleuves dans les lieux arides. » Et ce sera tellement
merveilleux, tellement inespéré que le
prophète y voit comme une nouvelle création : « Voici que je
fais un monde nouveau : il germe déjà, ne le voyez-vous pas ? »
Isaïe ne parlait que pour ses contemporains, c'est une affaire entendue. Mais, plus tard, on relira cette prophétie pour y puiser l'
espérance du salut final. Et de siècle en siècle en Israël,
l'impatience grandit, mais la certitude aussi. Car Dieu est fidèle, qui pourrait en douter ? Le jour venu, on en est sûrs, « il essuiera les larmes de tous les visages... » (Is 25, 8). Et un
auteur plus tardif, que l'on appelle le troisième Isaïe répétera ces mêmes promesses d'avenir : « Voici que je vais créer des cieux nouveaux et une terre nouvelle ; ainsi le passé ne sera plus
rappelé, il ne remontera plus jusqu'au secret du coeur. » (Is 65, 17). Seul Dieu peut accomplir ce prodige d'effacer nos larmes, celles de la douleur, et celles pires encore de la
culpabilité
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