6 janvier 2013 7 06 /01 /janvier /2013 10:48

marie-nolle-thabut.jpg Je suis, chaque dimanche, impressionné par la qualité des commentaires de Marie-Noëlle Thabut sur les textes que nous propose la liturgie du jour.


Ces commentaires, trouvés sur le site "Eglise catholique en France", permettent à toute personne de bonne volonté, chrétienne ou non, de mieux comprendre la Bible, le livre le plus diffusé au monde. Notamment, en

  • donnant des explications historiques ;

  • décodant le langage imagé utilisé par l'auteur.

Je souhaite arriver à mettre ici, chaque dimanche, les commentaires de Marie-Noëlle Thabut. Ma seule contribution consiste à surligner les passages que je trouve les plus importants ou enrichissants et à écrire en rouge ceux qui parlent d'un thème qui m'est cher : la liberté (trois autres pages de mon blog sont consacrées à ces passages des Evangiles, du reste du Nouveau Testament ou de l'Ancien Testament qui parlent de la liberté, directement ou indirectement). 

 

Version audio (le lien sera inopérant dans un premier temps ; avant, cliquer sur le lien éventuel figurant sur le titre de chaque lecture), trouvée sur le site de Radio-Notre-Dame.

 

PREMIERE LECTURE - Isaïe 40, 1 - 5. 9 - 11

1 Consolez, consolez mon peuple, dit votre Dieu.
2 Parlez au coeur de Jérusalem et proclamez
que son service est accompli,
que son crime est pardonné,
et qu'elle a reçu de la main du Seigneur
double punition pour toutes ses fautes.
3 Une voix proclame : « Préparez à travers le désert
le chemin du Seigneur.
Tracez dans les terres arides
une route aplanie pour notre Dieu.
4 Tout ravin sera comblé,
toute montagne et toute colline seront abaissées,
les passages tortueux deviendront droits
et les escarpements seront changés en plaine.
5 Alors la gloire du Seigneur se révélera
et tous en même temps verront
que la bouche du Seigneur a parlé. »
9 Monte sur une haute montagne,
toi qui portes la bonne nouvelle à Sion.
Elève la voix avec force,
toi qui portes la bonne nouvelle à Jérusalem.
Elève la voix, ne crains pas.
Dis aux villes de Juda : « Voici votre Dieu. »
10 Voici le Seigneur Dieu :
il vient avec puissance
et son bras est victorieux.
Le fruit de sa victoire l'accompagne
et ses trophées le précèdent.
11 Comme un berger, il conduit son troupeau :
son bras rassemble les agneaux,
il les porte sur son coeur,
et il prend soin des brebis qui allaitent leurs petits.

Je prends tout simplement le texte dans l'ordre : C'est ici que commence l'un des plus beaux passages du Livre d'Isaïe ; on l'appelle le « livret de la consolation d'Israël » : Ses premiers mots, ce sont : « Consolez, consolez mon peuple, dit votre Dieu ». Cette phrase, à elle toute seule, est déjà une Bonne Nouvelle extraordinaire, presque inespérée, pour qui sait l'entendre ! Car les expressions « mon peuple »... « votre Dieu » sont le rappel de l'Alliance.

Or, c'était la grande question des exilés. Pendant l'Exil à Babylone, c'est-à-dire entre 587 et 538 avant J.C. , on pouvait se le demander : est-ce que Dieu n'a pas abandonné son peuple, est-ce qu'il n'a pas renoncé à son Alliance...? Il pourrait bien s'être enfin lassé des infidélités répétées à tous les niveaux. Tout l'objectif de ce livret de la Consolation d'Isaïe est de dire qu'il n'en est rien. Dieu affirme encore « Vous serez mon peuple et je serai votre Dieu », ce qui était la devise ou plutôt l'idéal de l'Alliance.

« Parlez au coeur de Jérusalem et proclamez que son service est accompli » dit Isaïe ; cela veut dire que la servitude à Babylone est finie ; c'est donc une annonce de la libération et du retour à Jérusalem. « Que son crime est pardonné et qu'elle a reçu de la main du Seigneur double punition pour toutes ses fautes. » D'après la loi d'Israël, un voleur devait restituer le double des biens qu'il avait volés (par exemple deux bêtes pour une). Parler au passé de cette double punition, c'était donc une manière imagée de dire que la libération approchait puisque la peine était déjà purgée. Ce que le prophète, ici, appelle les « fautes » de Jérusalem, son « crime », ce sont tous les manquements à l'Alliance, les cultes idolâtres, les manquements au sabbat et aux autres prescriptions de la loi, et surtout les trop nombreux manquements à la justice et, pire que tout le reste, le mépris des pauvres. Le peuple juif a toujours considéré l'Exil comme la conséquence de toutes ces infidélités. Car, on le sait bien : s'écarter de la Loi de Dieu, c'est engendrer soi-même son propre malheur.

« Une voix proclame » : nulle part, l'auteur de ce livret ne nous dit qui il est ; il se présente comme « la voix qui crie de la part de Dieu » ; nous l'appelons traditionnellement le « deuxième Isaïe ». « Une voix proclame : Préparez à travers le désert le chemin du Seigneur ». Déjà une fois dans l'histoire d'Israël, Dieu a préparé dans le désert le chemin qui menait son peuple de l'esclavage à la liberté : traduisez de l'Egypte à la Terre promise ; puisque le Seigneur a su jadis arracher son peuple à l'oppression égyptienne, il saura aujourd'hui, de la même manière, l'arracher à l'oppression babylonienne.

« Tracez dans les terres arides une route aplanie pour notre Dieu. Tout ravin sera comblé, toute montagne et toute colline seront abaissées, les passages tortueux deviendront droits et les escarpements seront changés en plaine. » C'était l'un des plaisirs du vainqueur que d'astreindre les vaincus à faire d'énormes travaux de terrassement pour préparer une voie triomphale pour le retour du roi victorieux. Il y a pire : une fois par an, à Babylone, on célébrait la grande fête du dieu Mardouk, et, à cette occasion, les esclaves juifs devaient faire ces travaux de terrassement : combler les ravins... abaisser les collines et même les montagnes... de simples chemins tortueux faire d'amples avenues... et tout cela pour préparer la voie triomphale par laquelle devait passer le cortège, roi et statues de l'idole en tête ! Pour ces juifs croyants, c'était l'humiliation suprême et le déchirement intérieur. Alors Isaïe, chargé de leur annoncer la fin prochaine de leur esclavage à Babylone et le retour au pays leur dit : cette fois, c'est dans le désert qui sépare Babylone de Jérusalem que vous tracerez un chemin ... Et ce ne sera pas pour une idole païenne, ce sera pour vous et votre Dieu en tête !

« Alors la gloire du Seigneur se révélera et tous en même temps verront que la bouche du Seigneur a parlé » : on pourrait traduire « Dieu sera enfin reconnu comme Dieu et tous verront que Dieu a tenu ses promesses. »
« Monte sur une haute montagne, toi qui portes la Bonne Nouvelle à Sion. Elève la voix avec force, toi qui portes la Bonne Nouvelle à Jérusalem. » Au passage, vous avez remarqué le parallélisme de ces deux phrases : parallélisme parfait qui a simplement pour but de porter l'accent sur cette Bonne Nouvelle : Sion ou Jérusalem, c'est la même chose : et, dans les deux cas, il s'agit évidemment du peuple et non de la ville. Le contenu de cette Bonne Nouvelle suit immédiatement :
« Voici votre Dieu. Voici le Seigneur Dieu : il vient avec puissance et son bras est victorieux. Le fruit de sa victoire l'accompagne et ses trophées le précèdent. » « Comme un berger il conduit son troupeau : son bras rassemble les agneaux, il les porte sur son coeur, et il prend soin des brebis qui allaitent leurs petits. » Nous retrouvons ici l'image chère à Ezéchiel.

La juxtaposition de ces deux images successives nous surprend peut-être, mais l'idéal du roi en Israël comprenait bien ces deux aspects : le bon roi, c'est un berger plein de sollicitude pour son peuple, mais c'est aussi un roi triomphant des ennemis, pour protéger le peuple justement... Comme un berger utilise son bâton pour chasser les animaux qui menaceraient le troupeau.

Ce texte, dans son ensemble, résonnait donc comme une extraordinaire nouvelle aux oreilles des contemporains d'Isaïe, au 6ème siècle av.J.C. Et voilà que 5 ou 600 ans plus tard, quand Jean-Baptiste a vu Jésus s'approcher du Jourdain et demander le Baptême, il a entendu résonner en lui ces paroles d'Isaïe et il a été rempli d'une évidence aveuglante : le voilà celui qui rassemble définitivement le troupeau du Père... Le voilà celui qui va transformer les chemins tortueux des hommes en chemins de lumière... Le voilà celui qui vient redonner au peuple de Dieu sa dignité... Le voilà celui en qui se révèle la gloire (c'est-à-dire la présence) du Seigneur. Fini le temps des prophètes, désormais Dieu lui-même est parmi nous !

 

 

PSAUME 103 ( 104 ), 1 - 4 ; 24... 30

1 Revêtu de magnificence,
2 tu as pour manteau la lumière !
Comme une tenture, tu déploies les cieux,
3 tu élèves dans leurs eaux tes demeures.

Des nuées, tu te fais un char,
tu t'avances sur les ailes du vent ;
4 tu prends les vents pour messagers,
pour serviteurs, les flammes des éclairs.

24 Quelle profusion dans tes oeuvres, Seigneur !
La terre s'emplit de tes biens.
25 Voici l'immensité de la mer,
son grouillement innombrable d'animaux grands et petits.

27 Tous, ils comptent sur toi
pour recevoir leur nourriture en temps voulu.
28 Tu donnes, eux, ils ramassent ;
tu ouvres la main, ils sont comblés.

29 Tu caches ton visage : ils s'épouvantent ;
tu reprends leur souffle, ils expirent et retournent à leur poussière.
30 Tu envoies ton souffle ; ils sont créés ;
tu renouvelles la face de la terre


Nous lisons ici des extraits du psaume 103 ; or, on peut les comparer avec une prière qui nous vient d'Egypte : il s'agit d'une hymne adressée au soleil par le roi Aménophis IV, l'époux de Nefertiti. On sait que ce Pharaon a consacré une bonne partie de ses énergies à l'instauration d'une religion nouvelle : il a remplacé le culte d'Amon (dont le clergé devenait beaucoup trop puissant à ses yeux) par celui du Dieu Aton, c'est-à-dire le soleil ; et, à cette occasion, il a pris un nouveau nom, Akhenaton. Sa prière a été retrouvée gravée sur un tombeau à Tell El-Amarna en Egypte (au bord du Nil).

Le voici : « Tu te lèves beau dans l'horizon du ciel, Soleil vivant qui vis depuis l'origine. Tu resplendis dans l'horizon de l'Est, tu as rempli tout pays de ta beauté. Tu es beau, grand, brillant, tu t'élèves au-dessus de tout pays. Combien nombreuses sont tes oeuvres, mystérieuses à nos yeux ! Seul dieu, tu n'as point de semblable, tu as créé la terre selon ton coeur. Les êtres se forment sous ta main comme tu les as voulus. Tu resplendis et ils vivent ; tu te couches et ils meurent. Toi, tu as la durée de la vie par toi-même, on vit de toi. Les yeux sont sur ta beauté jusqu'à ce que tu te caches, Et tout travail prend fin, quand tu te couches à l'Occident. »

On ne peut pas nier que cette hymne adressée en Egypte au dieu-soleil ressemble comme deux gouttes d'eau à notre psaume 103 composé en Israël ; or le texte égyptien est plus ancien, il date du quatorzième siècle, à une époque où les Hébreux étaient esclaves en Egypte. On peut donc supposer qu'ils ont eu l'occasion d'y entendre ce poème adressé au dieu-soleil ; ils l'auraient alors adapté et transformé à la lumière de leur nouvelle religion, celle du dieu qui les avait libérés d'Egypte, précisément.
J'ai dit « adapté et transformé » parce que si ces deux textes se ressemblent, ils diffèrent plus encore ! Et sur deux points : premièrement, le Dieu d'Israël est un Dieu personnel, qui a proposé une relation d'Alliance à son peuple. Un Dieu qui a un projet sur l'humanité, un Dieu qui veut l'homme libre.

Par exemple, le psaume commence et finit par l'acclamation « Bénis le Seigneur, ô mon âme » qui est typique de l'Alliance du peuple d'Israël avec son Dieu. Car, une fois de plus, le nom employé pour désigner Dieu est le fameux nom de l'Alliance, le nom en quatre lettres YHVH qu'on ne prononce pas, mais qui rappelle la présence de Dieu auprès de son peuple pour toujours.

Deuxième différence entre la pensée biblique et le pharaon Akhénaton, Dieu seul est Dieu, le soleil n'est qu'une créature dépourvue de toute volonté propre : dans d'autres versets de ce psaume, on affirme « Tu fis la lune qui marque les temps et le soleil qui connaît l'heure de son coucher. Tu fais descendre les ténèbres, la nuit vient. » En d'autres termes, si le soleil a un quelconque pouvoir, c'est Dieu et Dieu seul qui le lui a donné. Dans le même sens, nous avons déjà remarqué l'insistance du livre de la Genèse : pour bien mettre le soleil et la lune à leur place de créatures, le poème du premier chapitre ne dit même pas leurs noms : il se contente de les appeler « le grand luminaire et le petit luminaire », c'est-à-dire uniquement des instruments, en somme.

Revenons au psaume 103 : en Israël, donc, il était chanté à la louange du Dieu créateur, roi de toute la Création. C'est particulièrement net dans la phrase : « Tu envoies ton souffle ; ils sont créés ; tu renouvelles la face de la terre » ; on pense évidemment au texte de la Genèse « Le Seigneur Dieu modela l'homme avec de la poussière prise du sol. Il insuffla dans ses narines l'haleine de vie, et l'homme devint un être vivant. » (Gn 2, 7).

Pour dire que Dieu est roi, on emploie le langage de la cour : « Revêtu de magnificence, tu as pour manteau la lumière ! », comme si Dieu avait un manteau de cour ! Ailleurs encore, le psalmiste s'écrie : « Seigneur, mon Dieu, tu es si grand », acclamation royale traditionnelle en Israël où le mot « grand » est un mot du langage de cour.

Et voilà que la liturgie chrétienne nous propose ce psaume pour la fête du Baptême du Christ : rapprochement à première vue un peu surprenant... Quel lien y a-t-il entre l'acte créateur du Dieu de l'univers et une pratique religieuse d'un certain Jean le Baptiste, des millions d'années après, et à laquelle se soumet un fils de charpentier, Jésus de Nazareth ?

A moins que, justement, ce fils de charpentier soit venu pour « refaire le monde », comme on dit. Si ce psaume 103, une hymne au Dieu créateur, roi de la création, nous est proposé pour fêter le Baptême de Jésus, c'est donc pour nous inviter à lire l'événement du Baptême du Christ sous deux aspects complémentaires ; d'une part, c'est lors de son Baptême que Jésus est proclamé roi de la Création : l'évangile de Luc raconte qu'une voix venue du ciel a proclamé exactement la formule qui était prononcée par le prêtre sur chaque nouveau roi le jour de son sacre : « Tu es mon fils, moi, aujourd'hui, je t'ai engendré. »
d'autre part, l'heure du Baptême du Christ est aussi l'heure de la nouvelle création ; rappelons-nous le poème du chapitre 1 de la Genèse qui disait « Le souffle de Dieu planait à la surface des eaux. » (Gn 1, 2). Or le Baptême du Christ se déroule au bord des eaux du Jourdain et Saint Luc nous dit : « Jésus, baptisé, priait ; alors le ciel s'ouvrit ; l'Esprit Saint descendit sur Jésus sous une apparence corporelle comme une colombe. » Traduisez l'heure de la nouvelle création a sonné.
Nous ne nous étonnons plus d'avoir lu en première lecture un passage du deuxième Isaïe, le chantre du renouvellement de toutes choses, celui qui annonçait : « Voici que je vais faire du neuf qui déjà bourgeonne ; ne le reconnaîtrez-vous pas ? » (Is 43, 19).

 

DEUXIEME LECTURE Tite 2, 11 - 14 ; 3, 4 - 7

2, 11 La grâce de Dieu s'est manifestée
pour le salut de tous les hommes.
12 C'est elle qui nous apprend à rejeter le péché
et les passions d'ici-bas,
pour vivre dans le monde présent
en hommes raisonnables, justes et religieux,
13 et pour attendre le bonheur que nous espérons avoir
quand se manifestera
la gloire de Jésus-Christ, notre grand Dieu et notre Sauveur.
14 Car il s'est donné pour nous
afin de nous racheter de toutes nos fautes,
et de nous purifier
pour faire de nous son peuple,
un peuple ardent à faire le bien.

3, 4 Dieu, notre Sauveur,
a manifesté sa bonté et sa tendresse pour tous les hommes ;
5 il nous a sauvés.
Il l'a fait dans sa miséricorde, et non pas à cause d'actes méritoires
que nous aurions accomplis par nous-mêmes.
Par le bain du baptême, il nous a fait renaître
et nous a renouvelés dans l'Esprit Saint.
6 Cet Esprit, Dieu l'a répandu sur nous avec abondance,
par Jésus-Christ notre Sauveur ;
7 ainsi, par sa grâce, nous sommes devenus des justes,
et nous possédons dans l'espérance
l'héritage de la vie éternelle. 

 

On ne sait pas grand chose sur Tite. Il a été chargé par Saint Paul d'organiser la communauté des Chrétiens de l'île de Crète : mais, quand Paul lui-même a-t-il fondé cette communauté ? Où et quand a-t-il connu Tite ? On ne le sait pas ; en ce qui concerne Tite, il n'est jamais cité dans les Actes des Apôtres, mais nous savons d'après la lettre aux Galates qu'il faisait déjà partie des proches de Paul au moment de la fameuse réunion de Jérusalem vers l'année 50 ; Paul parle encore de lui à plusieurs reprises dans plusieurs de ses lettres.

Quant à la Crète, Luc raconte dans les Actes des Apôtres que le bateau qui transportait Paul prisonnier à Rome pour y être jugé, a fait escale dans un endroit appelé « Beaux Ports » au sud de l'île. Luc ne parle pas de la naissance d'une communauté chrétienne à cette occasion. Et Tite ne faisait pas partie de l'expédition. Vous savez qu'après bien des péripéties, ce voyage s'est terminé comme prévu à Rome où Paul a été emprisonné pendant deux ans dans des conditions très libérales ; on pourrait plutôt parler de résidence surveillée.

Généralement, on suppose que cette première captivité romaine s'est soldée par une libération ; Paul aurait alors entrepris un quatrième voyage missionnaire ; et c'est au cours de ce quatrième voyage qu'il aurait évangélisé la Crète. Apparemment, la chose n'était pas aisée : car les Crétois avaient très mauvaise réputation au temps de Paul ; c'est un poète du pays, Epiménide de Cnossos, au 6ème siècle av.J.C. qui les traitait de « Crétois, perpétuels menteurs, bêtes méchantes, panses malfaisantes ». Et Paul, en le citant, dit « ce témoignage est vrai » ! Et c'est cette communauté chrétienne toute neuve que Tite est chargé d'organiser.

Cette lettre à Tite contient donc les conseils du fondateur de la communauté à celui qui en est désormais le responsable. Vous savez que pour des raisons de style, de vocabulaire et même de vraisemblance chronologique, beaucoup de ceux qui connaissent bien les épîtres pauliniennes pensent que cette lettre à Tite (comme les deux lettres à Timothée, d'ailleurs) a été écrite seulement à la fin du 1er siècle, c'est-à-dire 30 ans environ après la mort de Paul, mais dans la fidélité à sa pensée et pour appuyer son oeuvre.

Je suis incapable de trancher, évidemment, et je continuerai à parler de Paul comme s'il était l'auteur, puisque c'est le contenu de la lettre qui nous intéresse. Quelle que soit l'époque à laquelle cette lettre a été rédigée, il faut croire que les difficultés des Crétois persistaient !

A propos de contenu, cette lettre à Tite est particulièrement courte, trois pages seulement et nous avons lu aujourd'hui la fin du chapitre 2 et le début du chapitre 3. Tout ce qui précède et ce qui suit consiste en recommandations extrêmement concrètes à l'intention des membres de la communauté, vieux et jeunes, hommes et femmes, maîtres et esclaves. Les responsables ne sont pas oubliés et si Paul insiste sur l'irréprochabilité qu'on doit exiger d'eux, il faut croire que cela n'allait pas de soi !

Tous ces conseils, Paul les justifie par la seule raison que « la grâce de Dieu s'est manifestée », comme il dit. Traduisez « Dieu s'est fait homme ». Et désormais, c'est notre manière d'être hommes qui est transformée. « Par le bain du baptême, il nous a fait renaître et nous a renouvelés dans l'Esprit Saint. » Désormais la face du monde est changée, et donc aussi notre comportement. Encore faut-il nous prêter à cette transformation. Et le monde attend de nous ce témoignage. Il ne s'agit pas de mérites à acquérir, mais de témoignage à porter. Le mystère de l'Incarnation va jusque-là. Dieu veut le salut de toute l'humanité, pas seulement le nôtre ! « La grâce de Dieu s'est manifestée pour le salut de tous les hommes. » Mais il attend notre collaboration pour cela.

C'est donc la transformation de l'humanité tout entière qui est au programme, si j'ose dire ; car le projet de Dieu, prévu de toute éternité, c'est de nous réunir tous autour de Jésus-Christ. Tellement serrés autour de lui que nous ne ferons qu'un avec lui. Réunir, c'est-à-dire surmonter nos divisions, nos rivalités, nos haines, pour faire de nous un seul homme ! Il y a encore du chemin à faire, c'est vrai ; tellement de chemin que les incroyants disent que « c'est une utopie » ; mais les croyants affirment « puisque c'est une promesse de Dieu, c'est une certitude ! ». Vous avez entendu la phrase de Paul « Nous attendons le bonheur que nous espérons avoir quand se manifestera la gloire de Jésus-Christ, notre grand Dieu et notre Sauveur. » « Nous attendons », cela veut dire « c'est certain, tôt ou tard, cela viendra. »

Au passage, vous avez reconnu là une phrase que le prêtre prononce à chaque eucharistie, après le Notre Père : « Nous espérons le bonheur que tu promets et l'avènement de Jésus-Christ notre Sauveur ». Comme bien souvent, ce ET signifie « c'est-à-dire ». Il faut entendre « Nous espérons le bonheur que tu promets QUI EST l'avènement de Jésus-Christ notre Sauveur ». Ce n'est pas une manière de nous voiler la face sur les lenteurs de cette transformation du monde, c'est un acte de foi : nous osons affirmer que l'amour du Christ aura le dernier mot.
Cette certitude, cette attente sont le moteur de toute liturgie : au cours de la célébration, les Chrétiens ne sont pas des gens tournés vers le passé mais déjà un seul homme debout tourné vers l'avenir (A-VENIR). 

 

EVANGILE Luc 3, 15 - 22

15 Le peuple venu auprès de Jean-Baptiste était en attente,
et tous se demandaient en eux-mêmes
si Jean n'était pas le Messie.
16 Jean s'adressa alors à tous :
« Moi, je vous baptise avec de l'eau ;
mais il vient, celui qui est plus puissant que moi.
Je ne suis pas digne de défaire la courroie de ses sandales.
Lui vous baptisera dans l'Esprit Saint et dans le feu. »
21 Comme tout le peuple se faisait baptiser
et que Jésus priait,
après avoir été baptisé lui aussi,
alors le ciel s'ouvrit.
22 L'Esprit Saint descendit sur Jésus,
sous une apparence corporelle,
comme une colombe.
Du ciel une voix se fit entendre :
« C'est toi mon Fils : moi, aujourd'hui, je t'ai engendré. » 

 

Les trois évangiles synoptiques (Matthieu, Marc et Luc) racontent l'événement du Baptême du Christ, chacun à leur manière. Jean, lui, ne le raconte pas, mais il y fait allusion. Luc a ses accents propres et ce sont eux que je vais essayer ici de mettre en lumière. Par exemple, son texte commence par « Comme tout le peuple se faisait baptiser » : Luc est le seul à mentionner que le peuple se faisait baptiser ; il est aussi le seul à mentionner la prière de Jésus : « Comme tout le peuple se faisait baptiser et que Jésus priait »; ce rapprochement est bien dans la manière de Luc : homme parmi les hommes, Jésus ne cesse pas d'être en même temps uni à son Père.

Luc veut tellement insister sur l'humanité de Jésus que, chez lui et lui seul, curieusement, le récit du baptême est suivi immédiatement par une généalogie. Contrairement à la généalogie placée tout au début de l'évangile de Matthieu et qui part d'Abraham pour descendre jusqu'à Jésus en passant par David et par Joseph, la généalogie de Jésus chez Luc part de lui pour remonter à ses ancêtres ; il est (croyait-on, dit Luc) fils de Joseph, fils de David, fils d'Abraham... Mais Luc remonte encore bien plus haut : il nous dit que Jésus est « fils d'Adam, fils de Dieu ». Cela veut bien dire qu'au moment où il écrit son évangile, les premiers Chrétiens avaient découvert cette relation privilégiée de Jésus le Nazaréen avec Dieu : il était le Fils de Dieu au vrai sens du terme.

La suite n'est pas propre à Luc : Matthieu et Marc emploient à peu près les mêmes termes. Pendant que Jésus priait, « le ciel s'ouvrit » : en trois mots, un événement décisif ! La communication entre le ciel et la terre est rétablie ; la prière du peuple croyant vient d'être entendue ; depuis des siècles, c'était l'attente du peuple juif. « Ah, si tu déchirais les cieux et si tu descendais, tel que les montagnes soient secouées devant toi, tel un feu qui brûle des taillis, tel un feu qui fait bouillonner les eaux. » disait Isaïe (Is 63, 19 - 64, 1). Les eaux, nous y sommes, puisque ceci se passe au bord du Jourdain ; le feu, le voici : « Lui vous baptisera dans l'Esprit Saint et dans le feu » disait Jean-Baptiste. Et Luc continue : « L'Esprit Saint descendit sur Jésus, sous une apparence corporelle, comme une colombe. » Ici l'Esprit n'est pas associé à la violence du feu, mais à la colombe, symbole de douceur et de fragilité. Ce n'est pas contradictoire : force et violence... douceur et fragilité, tel est l'amour, tel est l'Esprit.

Les quatre évangélistes citent cette manifestation de l'Esprit sous la forme d'une colombe : dans les trois évangiles synoptiques, les expressions sont tout à fait similaires : Matthieu et Marc disent que l'Esprit descend « comme une colombe », chez Luc « L'Esprit Saint descendit sur Jésus, sous une apparence corporelle, comme une colombe. » Dans l'évangile de Jean, c'est Jean-Baptiste qui, après coup, raconte la scène : « J'ai vu l'Esprit, tel une colombe, descendre du ciel et demeurer sur lui. Et je ne le connaissais pas, mais celui qui m'a envoyé baptiser dans l'eau, c'est lui qui m'a dit : Celui sur lequel tu verras l'Esprit descendre et demeurer sur lui, c'est lui qui baptise dans l'Esprit Saint. Et moi, j'ai vu et j'atteste qu'il est, lui, le Fils de Dieu. » (Jn 1, 32-34).

Cette représentation de la colombe est donc certainement très importante puisque les quatre évangélistes l'ont retenue. Que pouvait-elle évoquer pour eux ? Dans l'Ancien Testament, elle évoque d'abord la création : le texte de la Genèse ne cite pas la colombe, il dit simplement « le souffle de Dieu planait sur la surface des eaux. » (Gn 1, 2). Mais dans la méditation juive, on avait appris à reconnaître dans ce souffle, l'Esprit même de Dieu ; et un commentaire rabbinique de la Genèse dit « L'Esprit de Dieu planait sur la face des eaux comme une colombe qui plane au-dessus de ses petits, mais ne les touche pas. » (Talmud de Babylone). Ensuite, la colombe évoquait l'Alliance entre Dieu et l'humanité, renouée après le déluge ; vous vous souvenez du lâcher de colombe de Noé : c'est elle qui a indiqué à Noé que le déluge était fini et que la vie pouvait reprendre. Mieux encore, l'amoureux du Cantique des Cantiques appelle sa bien-aimée « ma colombe au creux d'un rocher... ma soeur, ma compagne, ma colombe, ma parfaite. » Or le peuple juif lit le Cantique des Cantiques comme la déclaration d'amour de Dieu à l'humanité.

Nous sommes donc bien à l'aube d'une ère nouvelle : nouvelle création, nouvelle alliance.
A ce moment-là, nous dit Luc, « Du ciel une voix se fit entendre : C'est toi mon Fils : moi, aujourd'hui, je t'ai engendré. » Il ne fait de doute pour personne que cette voix est la voix de Dieu lui-même : depuis bien longtemps, le peuple d'Israël n'avait plus de prophètes, mais les rabbins disaient que rien n'empêche Dieu de se révéler directement et que sa voix, venant des cieux, gémit comme une colombe. Or, cette phrase « C'est toi mon Fils : moi, aujourd'hui, je t'ai engendré » n'était pas nouvelle pour des oreilles juives : elle en était d'autant plus grave ; car c'était un verset du psaume 2 qu'on chantait depuis des siècles dans le Temple de Jérusalem ; alors qu'il n'y avait plus de roi en Israël, on s'obstinait à redire cette phrase pourtant réservée aux rois, le jour de leur sacre, dans l'attente du jour où enfin elle serait dite sur un roi en chair et en os, qui serait le Messie.

Parmi les assistants, ceux qui voulaient bien comprendre, et Jean-Baptiste en tête, ont tout d'un coup compris : la colombe de l'Esprit, c'est elle qui est la couronne du Roi-Messie.

 

L'intelligence des écritures

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