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8 juillet 2013 1 08 /07 /juillet /2013 14:51

marie-nolle-thabut.jpg Je suis, chaque dimanche, impressionné par la qualité des commentaires de Marie-Noëlle Thabut sur les textes que nous propose la liturgie du jour.

 

Ces commentaires, trouvés sur le site "Eglise catholique en France", permettent à toute personne de bonne volonté, chrétienne ou non, de mieux comprendre la Bible, le livre le plus diffusé au monde. Notamment, en

  • donnant des explications historiques ;

  • décodant le langage imagé utilisé par l'auteur.

Je souhaite arriver à mettre ici, chaque dimanche, les commentaires de Marie-Noëlle Thabut. Ma seule contribution consiste à surligner les passages que je trouve les plus importants ou enrichissants et à écrire en rouge ceux qui parlent d'un thème qui m'est cher : la liberté (trois autres pages de mon blog sont consacrées à ces passages des Evangiles, du reste du Nouveau Testament ou de l'Ancien Testament qui parlent de la liberté, directement ou indirectement). 

 

Version audio (le lien sera inopérant dans un premier temps ; avant, cliquer sur le lien éventuel figurant sur le titre de chaque lecture), trouvée sur le site de Radio-Notre-Dame.

 

Pour ceux qui cherchent les commentaires d'un des dimanches à venir, ils peuvent les trouver sur la partie gauche de mon blog, sous ma présentation personnelle, dans le cartouche "Marie-Noëlle Thabut commente..."  : un lien vers les années liturgiques A, B et C permet de trouver l'ensemble des commentaires des dimanches des 3 années liturgiques.

 

PREMIERE LECTURE - Deutéronome 30, 10 - 14

Moïse disait au peuple d'Israël :
10 « Écoute la voix du SEIGNEUR ton Dieu,
en observant ses ordres et ses commandements
inscrits dans ce livre de la Loi ;
reviens au SEIGNEUR ton Dieu,
de tout ton cœur et de toute ton âme.
11 Car cette Loi que je te prescris aujourd'hui
n'est pas au-dessus de tes forces
ni hors de ton atteinte.
12 Elle n'est pas dans les cieux, pour que tu dises :
Qui montera aux cieux
nous la chercher et nous la faire entendre,
afin que nous la mettions en pratique ?
13 Elle n'est pas au-delà des mers, pour que tu dises :
Qui se rendra au-delà des mers
nous la chercher et nous la faire entendre,
afin que nous la mettions en pratique ?
14 Elle est tout près de toi, cette Parole,
elle est dans ta bouche et dans ton cœur
afin que tu la mettes en pratique. »

Le livre du Deutéronome se présente comme le dernier discours de Moïse, son testament spirituel en quelque sorte : il n'a pas été écrit par Moïse lui-même puisqu'il répète à de nombreuses reprises : Moïse a dit, Moïse a fait... Mais l'auteur use de beaucoup de solennité pour résumer ce qui lui semble être l'apport majeur de Moïse. Jusqu'ici, chaque fois que nous lisions le Deutéronome, nous avons rencontré une très grande insistance sur la fidélité à la pratique des commandements ; nous la retrouverons ici.

Évidemment, si l'auteur du Deutéronome ne craint pas de se répéter, c'est parce que le peuple y a trop souvent manqué ; le royaume du Nord a fait lui-même son propre malheur, et depuis la victoire des Assyriens, il est rayé de la carte. Les habitants du royaume du Sud feraient bien d'en tirer les leçons et c'est à eux que l'auteur s'adresse ici : « Vous veillerez à agir comme vous l'a ordonné le SEIGNEUR votre Dieu, sans vous écarter ni à droite ni à gauche. Vous marcherez toujours sur le chemin que le SEIGNEUR votre Dieu vous a prescrit, afin que vous restiez en vie, que vous soyez heureux et que vous prolongiez vos jours dans le pays dont vous allez prendre possession. » (Dt 5, 32-33). Autrement dit, c'est une affaire de vie ou de mort : l'expression « afin que tu vives » revient souvent dans ce livre ; doublée souvent de la formule « afin que tu sois heureux ». Par exemple : « Tu écouteras, Israël, et tu veilleras à mettre les commandements en pratique : ainsi tu seras heureux, et vous deviendrez très nombreux, comme te l'a promis le SEIGNEUR, le Dieu de tes pères, dans un pays ruisselant de lait et de miel. » (Dt 6, 3).

Malheureusement, le peuple avait « la nuque raide » comme disait Moïse ; à la fin de sa vie, quand il réfléchissait sur le passé, il pouvait dire : « Ce n'est pas parce que tu es juste que le SEIGNEUR te donne ce bon pays en possession, car tu es un peuple à la nuque raide. Souviens-toi, n'oublie pas que tu as irrité le SEIGNEUR ton Dieu dans le désert. Depuis le jour où tu es sorti du pays d'Égypte jusqu'à votre arrivée ici, vous avez été en révolte contre le SEIGNEUR. » (Dt 9, 6-7).

Je m'arrête sur cette expression « nuque raide » : il y a une superbe image qui se cache derrière ces formules que nous disons malheureusement toujours trop vite ; il faut avoir devant les yeux un joug, cette pièce de bois qui unit deux bœufs pour labourer. L'expression « nuque raide » évoque donc un attelage, ou plus exactement une bête qui refuse de courber son cou sous l'attelage ; si une bête est rétive, on se doute bien que l'attelage est moins performant : or, justement, l'Alliance entre Dieu et son peuple était comparée à une attache, un joug d'attelage. Pour recommander l'obéissance à la Loi, Ben Sirac, par exemple, disait : « Soumettez votre nuque à son joug et que votre âme reçoive l'instruction ! » (Si 51, 26-27). Jérémie reprochant au peuple d'Israël ses manquements à la Loi disait dans le même sens : « Tu as brisé ton joug » (Jr 2, 20 ; Jr 5, 5). On comprend mieux du coup la phrase célèbre de Jésus : « Prenez sur vous mon joug et mettez-vous à mon école... Oui, mon joug est facile à porter et mon fardeau léger. » (Mt 11, 29-30).

Cette phrase de Jésus a peut-être bien ses racines justement dans notre texte du Deutéronome : « Cette Loi que je te prescris aujourd'hui n'est pas au-dessus de tes forces ni hors de ton atteinte. » Autrement dit, Dieu ne demande pas à son peuple des choses impossibles. Peut-être ce passage s'adresse-t-il à des croyants découragés, à l'instar des disciples qui se plaignirent un jour à Jésus en lui demandant « Qui donc peut être sauvé ? » (Mt 19, 25).

On retrouve bien là, dans le Deutéronome d'abord, chez Jésus ensuite, le grand message très positif de la Bible : la Loi est à notre portée, le mal n'est pas irrémédiable ; l'humanité va vers son salut : un salut qui consiste à vivre dans l'amour de Dieu et des autres, pour le plus grand bonheur de tous. Mais, l'expérience aidant, on a appris aussi que la pratique d'une vie juste, c'est-à-dire en conformité avec ce projet de Dieu est quasi-impossible aux hommes s'ils comptent sur leurs seules forces. Et la leçon est toujours la même : Jésus répond à ses disciples : « Aux hommes c'est impossible, mais à Dieu, tout est possible. » (Mt 19, 26).

Oui, à Dieu tout est possible, y compris de transformer nos nuques raides. Puisque son peuple est désespérément incapable de fidélité, c'est Dieu lui-même qui transformera son cœur : « Le SEIGNEUR ton Dieu te circoncira le cœur, pour que tu aimes le SEIGNEUR et que tu vives. » (Dt 30, 6). Par « circoncision du cœur », on entend l'adhésion de l'être tout entier à la volonté de Dieu. On a longtemps espéré que le peuple lui-même atteindrait cette qualité d'adhésion à l'Alliance « de tout son cœur, de toute son âme, de toutes ses forces » (comme dit la fameuse phrase du « Shema Israël », la grande profession de foi, Dt 6, 4) ; mais il a bien fallu se rendre à l'évidence ; et des prophètes comme Jérémie, Ézéchiel prennent acte de ce qu'il y faudra une intervention de Dieu : « Je déposerai mes directives au fond d'eux-mêmes, les inscrivant dans leur être ; je deviendrai Dieu pour eux, et eux, ils deviendront un peuple pour moi. » (Jr 31, 33).

 

PSAUME 18 (19), 8, 9, 10, 11

8 La loi du SEIGNEUR est parfaite,
qui redonne vie ;
la charte du SEIGNEUR est sûre,
qui rend sages les simples.

9 Les préceptes du SEIGNEUR sont droits,
ils réjouissent le cœur ;
le commandement du SEIGNEUR est limpide,
il clarifie le regard.

10 La crainte qu'il inspire est pure,
elle est là pour toujours ;
les décisions du SEIGNEUR sont justes
et vraiment équitables :

11 plus désirables que l'or,
qu'une masse d'or fin,
plus savoureuses que le miel
qui coule des rayons.

Curieuse litanie en l'honneur de la Loi : « La Loi du SEIGNEUR », « la charte du SEIGNEUR », « les préceptes du SEIGNEUR », « le commandement du SEIGNEUR », « les décisions du SEIGNEUR »... En réalité, il n'est question que de Dieu, celui qui a révélé son Nom à Moïse : le SEIGNEUR. Celui qui a choisi ce peuple parmi tous les peuples de la terre, et l'a libéré... Celui qui a proposé à ce peuple son Alliance pour l'accompagner dans toute son existence... Celui, enfin, qui poursuit son œuvre de libération en proposant sa Loi...

Il ne faut jamais oublier qu'avant toute autre chose, le peuple juif a expérimenté la libération apportée par son Dieu. Et les « commandements » sont dans la droite ligne de la sortie d'Égypte : ils sont une entreprise de libération. Dieu a « fait sortir » (c'est l'expression consacrée) son peuple des chaînes de l'esclavage, il le fera sortir de toutes les autres chaînes qui empêchent l'homme d'être heureux. C'est cela l'Alliance Éternelle. L'Exode était route vers la Terre Promise ; l'obéissance à la Loi est cheminement vers la véritable Terre Promise, la Patrie future de l'humanité.

Le livre du Deutéronome y insiste à plusieurs reprises : « Puisses-tu écouter Israël, garder et pratiquer ce qui te rendra heureux » (Dt 6, 3). A quoi notre psaume répond en écho : « Les préceptes du SEIGNEUR sont droits, ils réjouissent le cœur ».

La grande certitude qu'ont acquise les hommes de la Bible, c'est que Dieu veut l'homme heureux, et il lui en donne le moyen, un moyen bien simple : il suffit d'écouter la Parole de Dieu inscrite dans la Loi. Le chemin est balisé, les commandements sont comme des poteaux indicateurs sur le bord de la route, pour alerter notre regard sur un danger éventuel : « Le commandement du SEIGNEUR est limpide, il clarifie le regard ». Au jour le jour, la Loi est notre maître, elle nous enseigne : on sait que la racine du mot « Torah » en hébreu signifie d'abord « enseigner ». « La charte du SEIGNEUR est sûre, qui rend sages les simples ». Ici les simples, ce sont ceux justement qui acceptent tout humblement de se laisser enseigner par Dieu : « Et maintenant, Israël, qu'est-ce que le SEIGNEUR ton Dieu attend de toi ? Il attend seulement que tu craignes le SEIGNEUR ton Dieu en suivant tous ses chemins, en aimant et en servant le SEIGNEUR ton Dieu de tout ton cœur, de tout ton être, en gardant les commandements du SEIGNEUR et les lois que je te donne aujourd'hui pour ton bonheur ». (Dt 10, 12 - 13). Et le prophète Michée reprend en écho : « On t'a fait connaître, ô homme, ce qui est bien, ce que le SEIGNEUR exige de toi : rien d'autre que respecter le droit, aimer la fidélité et t'appliquer à marcher avec ton Dieu ». (Mi 6, 8). Il n'y a pas d'autre exigence, il n'y a pas non plus d'autre chemin pour être heureux.

« Les décisions du SEIGNEUR sont justes et vraiment équitables, plus désirables que l'or, qu'une masse d'or fin, plus savoureuses que le miel qui coule des rayons. » Là, on touche du doigt la distance culturelle qui nous sépare de l'auteur de ce psaume : pour nous comme pour lui, l'or est un métal à la fois inaltérable, et précieux, donc désirable. Pour le miel, c'est autre chose : il n'évoque sûrement pas pour nous ce qu'il représentait pour un habitant de Palestine ; quand Dieu appelle Moïse pour la première fois et lui confie la mission de libérer son peuple, il lui promet : « Je vous ferai monter de la misère d'Égypte... vers le pays ruisselant de lait et de miel » (Ex 3, 17). On ne sait pas à quand remonte cette expression : apparemment, elle est très ancienne et les Cananéens l'employaient déjà. Pour eux, comme pour Israël, elle caractérise l'abondance et la douceur. Du miel, on en trouve évidemment bien ailleurs qu'en Palestine : le goût sucré des gâteaux de miel est apprécié dans de nombreux pays. On en trouve même dans le désert : la preuve, c'est que Jean-Baptiste « se nourrissait de miel sauvage » (Mt 3, 4), mais c'est quand même rare ! Et justement, ce qui sera merveilleux dans la Terre Promise, ce sera la profusion, le miel « ruissellera ».

Cette abondance, cette douceur est attribuée à l'action de Dieu ; mais, me direz-vous, cela non plus n'est pas propre au peuple d'Israël : partout ou presque on pense que notre vie est dans les mains des dieux ; et tous les rites religieux sont justement faits pour obtenir les faveurs des divinités : on cherche à leur plaire pour obtenir la pluie en temps voulu, pour éviter la grêle, les sauterelles et tout ce qui pourrait compromettre les récoltes... Parce que les divinités ont tout pouvoir.

Ce qui est propre à Israël, c'est son expérience de l'oeuvre de Dieu, et cela change tout ! Il ne s'agit pas de l'amadouer pour obtenir ses bienfaits ; ses bienfaits sont acquis d'avance. Ce qui est propre à Israël, c'est son expérience de la générosité de Dieu. Dieu a pris l'initiative de créer le monde, simplement par amour ; Dieu a pris l'initiative de sauver son peuple, simplement par amour. Et le miel devient pour eux symbole de la douceur même de Dieu. Le livre du Deutéronome, quand il rappelle au peuple toute la sollicitude que Dieu lui a prodiguée pendant l'Exode, dit : « Il rencontre son peuple au pays du désert, Il lui fait sucer le miel dans le creux des pierres » (Dt 32, 13). La manne, aussi, parce qu'elle est douce et parce qu'elle est cadeau de Dieu, est comparée à du miel : « C'était comme de la graine de coriandre, c'était blanc, avec un goût de beignets au miel » (Ex 16, 31). Désormais on parlera des oignons d'Égypte, mais du miel de Canaan : il y a pourtant du miel aussi en Égypte, mais on n'avait pas encore fait l'expérience de l'Exode et de la Présence de Dieu.

Désormais, Israël ne sait pas seulement que la Parole de Dieu a créé le monde, Israël sait mieux encore que sa Parole sauve le monde : « La loi du SEIGNEUR est parfaite, qui redonne vie ; la charte du SEIGNEUR est sûre, qui rend sages les simples. »

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Complément

- C'est dans le Livre du Deutéronome qu'on trouve les plus belles méditations sur la Loi ; par exemple : « Interroge donc les jours du début, ceux d'avant toi, depuis le jour où Dieu créa l'humanité sur la terre, interroge d'un bout à l'autre du monde : est-il rien arrivé d'aussi grand ? A-t-on rien entendu de pareil ?... A toi, il t'a été donné de voir, pour que tu saches que c'est le SEIGNEUR qui est Dieu : il n'y en a pas d'autre que lui... Reconnais-le aujourd'hui et réfléchis : c'est le SEIGNEUR qui est Dieu, en haut dans le ciel et en bas sur la terre ; il n'y en a pas d'autre. Garde ses lois et ses commandements que je te donne aujourd'hui pour ton bonheur et celui de tes fils après toi, afin que tu prolonges tes jours sur la terre que le SEIGNEUR ton Dieu te donne, tous les jours. » (Dt 4, 32... 40).

 

DEUXIEME LECTURE - Colossiens 1, 15 - 20

15 Le Christ est l'image du Dieu invisible,
le premier-né par rapport à toute créature,
16 car c'est en lui que tout a été créé
dans les cieux et sur la terre,
les êtres visibles
et les puissances invisibles :
tout est créé par lui et pour lui.
17 Il est avant tous les êtres,
et tout subsiste en lui.
18 Il est aussi la tête du corps,
c'est-à-dire de l'Église.
Il est le commencement,
le premier-né d'entre les morts,
puisqu'il devait avoir en tout la primauté.
19 Car Dieu a voulu que dans le Christ,
toute chose ait son accomplissement total.
20 Il a voulu tout réconcilier par lui et pour lui,
sur la terre et dans les cieux,
en faisant la paix par le sang de sa croix.

 

Je commence par la dernière phrase qui est peut-être pour nous la plus difficile : « Dieu a voulu tout réconcilier par le Christ et pour lui, sur la terre et dans les cieux, en faisant la paix par le sang de sa croix. » Paul ici compare la mort du Christ à un sacrifice comme on en offrait habituellement au Temple de Jérusalem. Il existait en particulier des sacrifices qu'on appelait « sacrifices de paix ».
Paul sait bien que ceux qui ont condamné Jésus n'avaient aucunement l'intention d'offrir un sacrifice : tout d'abord parce que les sacrifices humains n'existaient plus en Israël depuis fort longtemps ; ensuite parce que Jésus a été condamné à mort comme un malfaiteur et exécuté hors de la ville de Jérusalem. Mais il contemple une chose inouïe : dans sa grâce, Dieu a transformé l'horrible passion infligée à son fils par les hommes en œuvre de paix ! On pourrait lire « Dieu a bien voulu tout réconcilier par le Christ et pour lui, sur la terre et dans les cieux, en faisant la paix par le sang de sa croix. » Pour le dire autrement, c'est la haine des hommes qui tue le Christ, mais, par un mystérieux retournement, parce que Dieu accomplit cette œuvre de grâce, ce paroxysme de haine des hommes est transformé en un instrument de réconciliation, de pacification.
Et pourquoi sommes-nous réconciliés ? Parce qu'enfin, nous connaissons Dieu tel qu'il est vraiment, pur amour et pardon, bien loin du Dieu punisseur que nous imaginons parfois. Et cette découverte peut transformer nos cœurs de pierre en cœurs de chair (pour reprendre l'expression d'Ézéchiel) si nous laissons l'Esprit du Christ envahir nos cœurs. Dans cette lettre aux Colossiens, nous lisons la même méditation que développe également saint Jean et qui est inspirée par Zacharie. De la part de Dieu, le prophète annonçait : « En ce jour-là, je répandrai sur la maison de David et sur les habitants de Jérusalem un esprit qui fera naître en eux bonté et supplication. Ils lèveront les yeux vers celui qu'ils ont transpercé... ils pleureront sur lui. » (Za 2, 10). En d'autres termes, c'est Dieu qui nous inspire de contempler la croix et, de cette contemplation, peut naître notre conversion, notre réconciliation.
Paul nous invite donc à cette même contemplation : en levant les yeux vers le transpercé (comme dit Zacharie) nous découvrons en Jésus l'homme juste par excellence, l'homme parfait, tel que Dieu l'a voulu. Dans le projet créateur de Dieu, l'homme est créé à son image et à sa ressemblance ; la vocation de tout homme, c'est donc d'être l'image de Dieu. Or le Christ est l'exemplaire parfait, si l'on ose dire, il est véritablement l'homme à l'image de Dieu : en contemplant le Christ, nous contemplons l'homme, tel que Dieu l'a voulu. « Il est l'image du Dieu invisible », dit Paul. « Voici l'homme » (Ecce homo) dit Pilate à la foule, sans se douter de la profondeur de cette déclaration !
Et c'est pour cela que Paul peut parler d'accomplissement : « Dieu a voulu que dans le Christ, toute chose ait son accomplissement total. » Je reprends le début du texte : « Le Christ est l'image du Dieu invisible, le premier-né par rapport à toute créature, car c'est en lui que tout a été créé dans les cieux et sur la terre, les êtres visibles et les puissances invisibles : tout est créé par lui et pour lui. »
Mais Paul va plus loin : en Jésus, nous contemplons également Dieu lui-même : dans l'expression « image du Dieu invisible » appliquée à Jésus-Christ, il ne faudrait pas minimiser le mot « image » : il faut l'entendre au sens fort ; en Jésus-Christ, Dieu se donne à voir ; ou pour le dire autrement, Jésus est la visibilité du Père : « Qui m'a vu a vu le Père » dira-t-il lui-même dans l'évangile de Jean (Jn 14, 9). Un peu plus bas dans cette même lettre aux Colossiens, Paul dit encore : « En Christ habite toute la plénitude de la divinité » (Col 2, 9). Il réunit donc en lui la plénitude de la créature et la plénitude de Dieu : il est à la fois homme et Dieu. En contemplant le Christ, nous contemplons l'homme... en contemplant le Christ, nous contemplons Dieu.
Reste un verset, très court, mais capital : « Il est aussi la tête du corps, c'est-à-dire de l'Église. Il est le commencement, le premier-né d'entre les morts, puisqu'il devait avoir en tout la primauté. » C'est peut-être le texte le plus clair du Nouveau Testament pour nous dire que nous sommes le Corps du Christ. Il est la tête d'un grand corps dont nous sommes les membres. Dans la lettre aux Romains (Rm 12, 4-5) et la première lettre aux Corinthiens (1 Co 12, 12), Paul avait déjà dit que nous sommes tous les membres d'un même corps. Ici, il précise plus clairement : « Le Christ est la tête du corps qui est l'Église ». (Il développe la même idée dans la lettre aux Éphésiens : Ep 1, 22 ; 4, 15 ; 5, 23).
Évidemment, il dépend de nous que ce Corps grandisse harmonieusement. A nous de jouer, donc, maintenant, si j'ose dire : la Nouvelle Alliance inaugurée en Jésus-Christ s'offre à la liberté des hommes ; pour nous, baptisés, elle est (ou elle devrait être) un sujet sans cesse renouvelé d'émerveillement et d'action de grâce ; un peu plus haut, l'auteur commençait sa contemplation par : « Rendez grâce à Dieu le Père qui vous a rendus capables d'avoir part, dans la lumière, à l'héritage du peuple saint ». Il s'adressait à ceux qu'il appelle « les saints », c'est-à-dire les baptisés. L'Église, par vocation, c'est le lieu où l'on rend grâce à Dieu. Ne nous étonnons pas que notre réunion hebdomadaire s'appelle « Eucharistie » (littéralement en grec « action de grâce »).

 

EVANGILE - Luc 10, 25-37

25 Pour mettre Jésus dans l'embarras,
un docteur de la Loi lui posa cette question :
« Maître, que dois-je faire,
pour avoir part à la vie éternelle ? »
26 Jésus lui demanda :
« Dans la Loi, qu'y a-t-il d'écrit ?
Que lis-tu ? »
27 L'autre répondit :
« Tu aimeras le Seigneur ton Dieu
de tout ton cœur, de toute ton âme,
de toute ta force et de tout ton esprit,
et ton prochain comme toi-même. »
28 Jésus lui dit :
« Tu as bien répondu.
Fais ainsi et tu auras la vie. »
29 Mais lui, voulant montrer qu'il était un homme juste,
dit à Jésus :
« Et qui donc est mon prochain ? »
30 Jésus reprit :
« Un homme descendait de Jérusalem à Jéricho,
et il tomba sur des bandits ;
ceux-ci, après l'avoir dépouillé, roué de coups,
s'en allèrent en le laissant à moitié mort.
31 Par hasard, un prêtre descendait par ce chemin ;
il le vit et passa de l'autre côté.
32 De même un lévite arriva à cet endroit ;
il le vit et passa de l'autre côté.
33 Mais un Samaritain, qui était en voyage, arriva près de lui ;
il le vit et fut saisi de pitié.
34 Il s'approcha, pansa ses plaies
en y versant de l'huile et du vin ;
puis il le chargea sur sa propre monture,
le conduisit dans une auberge
et prit soin de lui.
35 Le lendemain, il sortit deux pièces d'argent,
et les donna à l'aubergiste, en lui disant :
Prends soin de lui ;
tout ce que tu auras dépensé en plus,
je te le rendrai quand je repasserai.
36 Lequel des trois, à ton avis,
a été le prochain
de l'homme qui était tombé entre les mains des bandits ? »
37 Le docteur de la Loi répond :
« Celui qui a fait preuve de bonté envers lui. »
Jésus lui dit :
« Va, et toi aussi, fais de même. »

 

Tel est pris qui croyait prendre ! S'il espérait mettre Jésus dans l'embarras, le docteur de la Loi en a été pour ses frais et c'est lui, en définitive, qui a dû se trouver bien embarrassé. En posant à celui qui est l'Amour même la question : « Jusqu'où faut-il aimer ? », il s'est attiré une réponse bien exigeante ! Si l'on veut rester tranquille, en effet, il y a des questions à ne pas poser ! Surtout si ce sont des questions aussi importantes que la première posée par le docteur de la Loi : « Maître, que dois-je faire, pour avoir part à la vie éternelle ? » ou, plus compromettante encore, la question suivante : « Et qui donc est mon prochain ? » Devant de telles interrogations, Jésus ne peut que désirer conduire son interlocuteur jusqu'au plus intime du coeur de Dieu lui-même.

Ce cheminement, Jésus va le situer très exactement sur une route bien connue de ses auditeurs, les trente kilomètres qui séparent Jérusalem de Jéricho, une route en plein désert, dont certains passages étaient à l'époque de véritables coupe-gorge. Ce récit d'attentat et cette histoire de secours au blessé étaient d'une vraisemblance criante. L'homme est donc tombé aux mains de brigands qui l'ont dépouillé et laissé pour mort. A son malheur physique et moral, s'ajoute pour lui une exclusion d'ordre religieux : touché par des « impurs », il a contracté lui aussi une impureté. C'est probablement l'une des raisons de l'indifférence apparente, voire de la répulsion qu'éprouvent à sa vision le prêtre et le lévite soucieux de préserver leur intégrité rituelle. Le Samaritain, bien sûr, ne va pas avoir de scrupules de ce genre.

La scène au bord de la route dit en images ce que Jésus a fait lui-même bien souvent concrètement : en guérissant le jour du sabbat, par exemple, en se penchant sur des lépreux, en accueillant les pécheurs, et en citant plusieurs fois la parole du prophète Osée : « C'est la miséricorde que je veux et non les sacrifices ; et la connaissance de Dieu, je la préfère aux holocaustes. » (Os 6, 6).

La connaissance de Dieu, parlons-en : quand Jésus avait posé la question : « Dans la Loi, qu'y a-t-il d'écrit ? Que lis-tu ? », le docteur de la Loi avait récité avec enthousiasme : « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton coeur, de toute ton âme, de toute ta force et de tout ton esprit, et ton prochain comme toi-même. » Jésus lui avait dit : « Tu as bien répondu. » Car la seule chose qui compte, on le savait déjà en Israël, c'est la fidélité à ce double amour. Saint Jean écrira plus tard : « Si quelqu'un dit J'aime Dieu et qu'il n'aime pas son frère, c'est un menteur. En effet, celui qui n'aime pas son frère qu'il voit, ne peut pas aimer Dieu qu'il ne voit pas. » (1 Jn 4, 20). Et encore : « Aimons-nous les uns les autres, car l'amour vient de Dieu, et quiconque aime est né de Dieu et parvient à la connaissance de Dieu. » (1 Jn 4, 7).

Le fin mot de cette connaissance que nous révèle la Bible, Ancien et Nouveau Testaments confondus, c'est que Dieu est « miséricordieux » (littéralement en hébreu « ses entrailles vibrent ») ; or, nous dit le récit, quand le Samaritain vit l'homme blessé, « il fut saisi de pitié » (en grec « ému aux entrailles »). Ce n'est pas par hasard si Luc emploie exactement la même expression pour dire l'émotion de Jésus, à la porte du village de Naïm, à la vue de la veuve conduisant son fils unique au cimetière (Lc 7)... ou pour décrire l'émotion du Père au retour du fils prodigue (Lc 15).

Je reviens à la parabole : ce voyageur miséricordieux n'est pourtant aux yeux des Juifs qu'un Samaritain, c'est-à-dire ce qu'il y a de moins recommandable. Car Samaritains et Juifs étaient normalement ennemis : les Juifs méprisaient les Samaritains qu'ils considéraient comme hérétiques et les Samaritains, de leur côté, ne pardonnaient pas aux Juifs d'avoir détruit leur sanctuaire sur le mont Garizim (en 129 av.J.C.). Le mépris, à vrai dire, était ancestral : au livre de Ben Sirac, on cite parmi les peuples considérés comme détestables les Samaritains, « le peuple stupide qui demeure à Sichem » (Si 50, 26). Et c'est cet homme méprisé qui est déclaré par Jésus plus proche de Dieu que les dignitaires et servants du Temple (le prêtre et le lévite passés à côté du blessé sans s'arrêter). Cette émotion « jusqu'aux entrailles » (tout le contraire de la dureté des cœurs de pierre dont parlait Ézéchiel), nous dit que le Samaritain, (ce mécréant aux yeux des Judéens) est capable d'être « l'image de Dieu » ! A son niveau personnel, on voit quelle attitude Jésus lui-même a choisie, lui qui dispense sans compter compassion et guérison.

Jésus propose donc ici un renversement de perspective : à la question « qui est mon prochain », il ne répond pas, comme on s'y attendrait, en traçant le cercle de ceux que nous devons considérer comme notre prochain. Car un cercle, aussi large soit-il pose une limite. Jésus refuse de donner une « définition » (dans « définition », il y a le mot latin « finis », limite), il en fait une affaire de cœur et non d'intellect. A ce propos, gare au vocabulaire ! A lui seul le mot « prochain » laisse entendre qu'il y a des « lointains ».

Alors, si on demande à Jésus « Qui donc est mon prochain ? », il nous répond : A toi de décider jusqu'où tu acceptes de te faire proche. Et si l'on se pose la question : Pourquoi le Samaritain nous est-il donné en exemple ? La réponse est toute simple : parce qu'il est capable d'être saisi de pitié. A nous aussi, Jésus dit : « Va, et toi aussi, fais de même. » Sous-entendu, ce n'est pas facultatif : « Fais ainsi et tu auras la vie » avait-il dit à son interlocuteur un peu avant ; Luc répète souvent cette exigence de cohérence entre parole et actes : c'est bien beau de parler comme un livre (c'est le cas du docteur de la Loi, ici), mais cela ne suffit pas : « Ma mère et mes frères, disait Jésus, ce sont ceux qui écoutent la parole de Dieu et qui la mettent en pratique. » (Lc 8, 21). Et là, notre capacité d'inventer est sollicitée : si les dimensions du cercle de notre prochain dépendent de notre bon vouloir, si les considérations de catégories sociales et de convenances doivent céder le pas à la pitié (ce qui semble bien être la leçon de cette parabole), alors, il ne nous reste plus qu'à inventer l'amour sans frontières !

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Complément

- Si la question « Quel est le plus grand commandement ? » se retrouve dans les évangiles de Matthieu et de Marc, la parabole du Bon Samaritain, en revanche, est propre à Luc. On notera également que chez Luc, c'est le docteur de la Loi qui donne lui-même la réponse « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu... et ton prochain comme toi-même. » Alors Jésus reprend : « Tu as bien répondu. Fais ainsi et tu auras la vie. »

- Il est intéressant de noter que cette présentation éminemment sympathique d'un Samaritain (Luc 10) suit de très près dans l'évangile de Luc le refus d'un village samaritain de recevoir Jésus et ses disciples en route de la Galilée vers Jérusalem (Luc 9). Ce qui semble vouloir dire que Jésus se refuse catégoriquement à tout amalgame !

 

 

L'intelligence des écritures

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2 juillet 2013 2 02 /07 /juillet /2013 13:34

Parce que les citoyens ne font plus confiance aux politiciens, parce que ces politiciens n'écoutent plus les demandes de la population et qu'ils méprisent les citoyens, le député belge Laurent LOUIS, se basant sur les travaux d'Etienne Chouard, propose un changement de système: remplacer les élections par le tirage au sort de citoyens volontaires. Découvrez la vidéo de son intervention devant le parlement belge

 

 


 

 

puis le texte complet de la proposition de Laurent LOUIS:

http://www.lachambre.be/FLWB/PDF/53/2860/53K2860001.pdf

 

 

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2 juillet 2013 2 02 /07 /juillet /2013 06:35

Voici un article fort intéressant paru sur le site de Radio-Notre-Dame, suite à l'émission "Le grand témoin" du lundi 1er juillet 2013, dont Eric Brunet était l'invité.

Un lien en bas de page vous permet de réécouter l'émission.

Éric Brunet, chroniqueur incisif sur RMC et BFM TV, essayiste caustique, défenseur de la droite libérale, présente ce matin son dernier ouvrage, « Sauve qui peut ! » (Albin Michel 2013). 

 

Selon Éric Brunet, il faut quitter la France. Pour de nombreux Français, le départ à déjà eu lieu : « les chiffres de l’émigration française sont considérables mais cachés » explique l’invité de Louis Daufresne. Pays frontaliers, mais aussi Asie, Canada, Afrique -en particulier vers le Ghana et ses 15% de croissance annuelle- , autant de destinations vers lesquelles partent ceux que la France a affaiblis, trahis, haïs. « Banquiers, cols bleus, cols blancs, jeunes diplômés, commerçants » s’accumulent sur la liste sans cesse allongée des enfants rejetés par la mère-patrie. Il s’agit en effet d’une « situation de désamour entre la France et ses enfants » : ces derniers ne partent pas uniquement pour des raisons fiscales, mais parce qu’ils en ont assez de ne pas être valorisés, entendus, encouragés dans le pays où ils ont travaillé pendant des années… D’autres anticipent, bien sûr, et partent avant même de s’être risqués sur le marché du travail français; « pas tout le monde » cependant, nuance Bric Brunet. La fuite vers un Eldorado étranger concerne « ceux qui ont un projet solide à mener, ceux qui entreprennent ».

 

Un retour envisageable

« Une partie de ces jeunes reviendra » annonce notre invité. Avec des envies de réformes qu’aura suscité « le contact avec les économies dynamiques ». Réformer. « Ce qu’il y a de plus urgent » pour Éric Brunet, qui soutient que « nous devons faire évoluer notre modèle » aujourd’hui triplement allergique : à l’argent de ses citoyens, à « ceux qui se surpassent », à des libertés prétendument fondamentales. « Vivre ou réformer » résume Éric Brunet : tel est le dilemme dont le pays doit sortir si l’on veut que prenne fin la tragédie française.

   

 

 Pour mieux comprendre le point de vue de notre invité, notamment sur la culture française et du Front National, écoutez l’émission :

 

Réécouter Réécouter l’émission

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1 juillet 2013 1 01 /07 /juillet /2013 16:46

 Je suis, chaque dimanche, impressionné par la qualité des commentaires de Marie-Noëlle Thabut sur les textes que nous propose la liturgie du jour.


Ces commentaires, trouvés sur le site "Eglise catholique en France", permettent à toute personne de bonne volonté, chrétienne ou non, de mieux comprendre la Bible, le livre le plus diffusé au monde. Notamment, en

  • donnant des explications historiques ;

  • décodant le langage imagé utilisé par l'auteur.

Je souhaite arriver à mettre ici, chaque dimanche, les commentaires de Marie-Noëlle Thabut. Ma seule contribution consiste à surligner les passages que je trouve les plus importants ou enrichissants et à écrire en rouge ceux qui parlent d'un thème qui m'est cher : la liberté (trois autres pages de mon blog sont consacrées à ces passages des Evangiles, du reste du Nouveau Testament ou de l'Ancien Testament qui parlent de la liberté, directement ou indirectement). 

 

Version audio (le lien sera inopérant dans un premier temps ; avant, cliquer sur le lien éventuel figurant sur le titre de chaque lecture), trouvée sur le site de Radio-Notre-Dame.

 

Pour ceux qui cherchent les commentaires d'un des dimanches à venir, ils peuvent les trouver sur la partie gauche de mon blog, sous ma présentation personnelle, dans le cartouche "Marie-Noëlle Thabut commente..."  : un lien vers les années liturgiques A, B et C permet de trouver l'ensemble des commentaires des dimanches des 3 années liturgiques.

PREMIERE LECTURE - Isaïe 66, 10-14 (lien inopérant ; idem pour les autres lectures)

10 Réjouissez-vous avec Jérusalem,
exultez à cause d'elle, vous tous qui l'aimez !
Avec elle soyez pleins d'allégresse,
vous tous qui portiez son deuil !
11 Ainsi vous serez nourris et rassasiés
du lait de ses consolations,
et vous puiserez avec délices
à l'abondance de sa gloire.
12 Voici ce que dit le SEIGNEUR :
Je dirigerai vers elle la paix comme un fleuve,
et la gloire des nations comme un torrent qui déborde.
Vous serez comme des nourrissons
que l'on porte sur son bras,
que l'on caresse sur ses genoux.
13 De même qu'une mère console son enfant,
moi-même je vous consolerai,
dans Jérusalem vous serez consolés.
14 Vous le verrez et votre coeur se réjouira ;
vos membres, comme l'herbe nouvelle, seront rajeunis.
Et le SEIGNEUR fera connaître sa puissance à ses serviteurs.

Quand un prophète parle autant de consolation, on peut se poser des questions ! Vous avez entendu : « De même qu'une mère console son enfant, moi-même je vous consolerai, dans Jérusalem vous serez consolés. » et un peu plus haut « vous serez nourris et rassasiés du lait des consolations ».

Cela veut dire que tout allait mal et qu'on avait grand besoin d'être consolés ! Nous avons vu souvent que le prophète est celui qui, dans les moments de détresse, sait réveiller l'espoir. Car un prophète, c'est quelqu'un qui se refuse à écouter les voix découragées qui s'élèvent pour dire que Dieu lui-même ne peut rien contre la mauvaise volonté, l'instinct de puissance, les rivalités, les guerres...

Effectivement, ce texte que nous lisons ici a été écrit dans un moment difficile : l'auteur (que nous appelons le Troisième Isaïe), est un des lointains disciples du grand Isaïe, (ses paroles ont été annexées plus tard au livre du grand prophète Isaïe). Il prêche juste au retour de l'Exil à Babylone, vers 535 av. J.C. Les exilés sont revenus au pays, mais ce retour tant espéré s'est révélé décevant à tous les égards : Jérusalem, pour commencer, la ville bien-aimée, porte encore les cicatrices de la catastrophe de 587 (sa destruction par les armées de Nabuchodonosor). Le Temple est en ruines, une partie de la ville aussi. Pour le reste, ceux qui revenaient n'ont pas reçu l'accueil triomphal qu'ils avaient imaginé de loin : comme toujours dans ces circonstances, ceux qui sont partis ont bien souvent été oubliés, remplacés... surtout pour une captivité de cinquante ans !

Voilà pourquoi, bien qu'ils soient de retour à Jérusalem, le prophète parle de deuil et de consolation. Mais, face au découragement qui s'installe, le prophète ne se contente pas de paroles de réconfort, il ose un discours presque triomphal : « Réjouissez-vous avec Jérusalem, exultez à cause d'elle, vous tous qui l'aimez ! Avec elle soyez pleins d'allégresse, vous tous qui portiez son deuil ! » On peut se demander d'où lui vient son bel optimisme ? C'est bien simple, sa foi, ou plutôt l'expérience d'Israël ! Le seul argument du peuple d'Israël, pour continuer à espérer, c'est toujours le même à toutes les époques de son histoire, c'est la présence de Dieu, la puissance de Dieu. C'est quand tout paraît perdu qu'il faut à tout prix se souvenir que rien n'est impossible à Dieu ; comme l'Ange du Seigneur l'avait dit à Abraham et Sara : « Y a-t-il une chose trop prodigieuse pour le SEIGNEUR ? » (Gn 18, 14) ; comme le Seigneur lui-même l'avait dit à Moïse, un jour de découragement, pendant l'Exode : « Crois-tu que j'aie le bras trop court ? » (Nb 11, 23) ; c'est une image que nous connaissons : nous entendons parfois dire qu'une personne a « le bras long » ! On retrouve à plusieurs reprises la même image dans le livre d'Isaïe ; par exemple, pendant l'Exil quand on perdait espoir d'être libérés un jour, le deuxième Isaïe l'avait employée : « Est-ce que ma main serait courte, trop courte pour affranchir ? » (Is 50, 2).

Plus tard, après le retour, en période de découragement, le troisième Isaïe, celui que nous lisons aujourd'hui, reprend deux fois le même discours. Au chapitre 59, il a affirmé : « Non, la main du SEIGNEUR n'est pas trop courte pour sauver, son oreille n'est pas trop dure pour entendre! » (Is 59, 1). Et dans le dernier verset de notre texte d'aujourd'hui, nous avons lu : « Le SEIGNEUR fera connaître sa puissance à ses serviteurs » ; c'est la traduction liturgique ; mais le texte hébreu dit : « Le SEIGNEUR fera connaître sa main à ses serviteurs. »

C'est donc un appel à l'espérance, celui-là même dont ce peuple a besoin dans cette période de découragement. Dieu a libéré son peuple à maintes reprises dans le passé, il ne l'abandonnera pas. A lui seul, le mot « main » est une allusion à la sortie d'Egypte, car on aime dire que, à ce moment-là, Dieu est intervenu « à main forte et à bras étendu ».

L'expression « Vous serez nourris et rassasiés du lait de ses consolations » est, elle aussi, un rappel de l'Exode : au cours de sa marche au désert, le peuple avait connu la faim et la soif et cela avait été pour lui une terrible épreuve pour sa foi. Et Dieu lui a toujours procuré le nécessaire. Désormais, ce sera la surabondance : « Vous puiserez avec délices à l'abondance de sa gloire ».

Ce rappel de l'Exode comporte deux leçons : d'une part, Dieu nous veut libres et soutient tous nos efforts pour instaurer la justice et la liberté ; mais d'autre part, il y faut nos efforts. Le peuple est sorti d'Egypte grâce à l'intervention de Dieu, on ne l'oublie jamais, mais il a fallu marcher, et parfois péniblement, vers la terre promise. Quand Isaïe promet de la part de Dieu : « Je dirigerai vers Jérusalem la paix comme un fleuve », cela ne veut pas dire que la paix s'instaurera magiquement un beau jour ! Il y faudra une vraie volonté et un effort soutenu des hommes, on ne le sait que trop. Mais cet effort et cette volonté ne pourront se maintenir et aboutir que si nous nous raccrochons résolument à la conviction que « rien n'est impossible à Dieu ».

Dans sa deuxième lettre, saint Pierre dit exactement la même chose : à des Chrétiens qui trouvent que le royaume de Dieu se fait attendre, il répond : « Il y a une chose en tout cas que vous ne devez pas oublier : pour le Seigneur, un seul jour est comme mille ans et mille ans sont comme un jour... Nous attendons selon sa promesse des cieux nouveaux et une terre nouvelle où la justice habitera. » Et il ajoute : « Non, le Seigneur ne tarde pas à tenir sa promesse, alors que certains prétendent qu'il a du retard, mais il fait preuve de patience envers vous, ne voulant pas que quelques-uns périssent, mais que tous parviennent à la conversion ». Saint Pierre rappelle bien ici les deux leçons de l'Exode dont je parlais il y a un instant : premièrement, le Seigneur ne tarde pas à tenir sa promesse, c'est-à-dire, accrochez-vous à la conviction de sa présence permanente et agissante à vos côtés, mais, deuxièmement, vos efforts sont indispensables, la paix, la justice, le bonheur ne s'instaureront pas un beau jour par un coup de baguette magique : « c'est pour vous qu'il patiente ». Moralité, à nous de jouer, il y a urgence !

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Compléments

- « De même qu'une mère console son enfant » (verset 13) : n'en déduisons pas que Dieu serait féminin ! Vouloir dire que Dieu est masculin ou féminin, c'est certainement un abus de langage, c'est concevoir un Dieu à notre image. Or Dieu n'est pas à notre image, c'est nous qui sommes à son image et ressemblance. Mais la tendresse du Dieu créateur est souvent comparée au frémissement des entrailles maternelles : c'est la plus belle image que l'humanité ait trouvée dans son expérience pour parler de l'amour de Dieu pour ses enfants.

PSAUME 65 (66), 1-3a, 4-5, 6-7a, 16.20

1 Acclamez Dieu, toute la terre ;
2 fêtez la gloire de son nom,
glorifiez-le en célébrant sa louange.
3 Dites à Dieu : « Que tes actions sont redoutables ! »

4 Toute la terre se prosterne devant toi,
elle chante pour toi, elle chante pour ton nom.
5 Venez et voyez les hauts-faits de Dieu,
ses exploits redoutables pour les fils des hommes.

6 Il changea la mer en terre ferme :
ils passèrent le fleuve à pied sec.
De là, cette joie qu'il nous donne.
7 Il règne à jamais par sa puissance.

16 Venez, écoutez, vous tous qui craignez Dieu ;
je vous dirai ce qu'il a fait pour mon âme.
20 Béni soit Dieu, qui n'a pas écarté ma prière,
ni détourné de moi son amour !

Comme bien souvent, le dernier verset donne le sens du psaume tout entier : « Béni soit Dieu qui n'a pas écarté ma prière, ni détourné de moi son amour. » Il suffit de regarder le vocabulaire employé pour voir que ce psaume est un chant d'action de grâce : « Acclamez, fêtez, glorifiez Dieu... se prosterner, chanter, venez, écoutez... je vous dirai ce qu'il a fait pour mon âme. » Très certainement, il a été composé pour accompagner des sacrifices d'action de grâce au Temple de Jérusalem. Et celui qui parle ici n'est pas un individu, c'est le peuple tout entier qui rend grâce à son Dieu.

Ce qui est au centre de l'action de grâce d'Israël, et ce n'est pas pour nous surprendre, c'est comme toujours la libération d'Egypte ; les allusions sont particulièrement claires : « Il changea la mer en terre ferme : ils passèrent le fleuve à pied sec ». Ou encore « Venez et voyez les hauts faits de Dieu, ses exploits redoutables pour les fils des hommes. » L'expression « Les hauts faits de Dieu », dans la Bible, désigne toujours la libération d'Egypte. On est frappés d'ailleurs des correspondances entre ce psaume et le cantique de Moïse après le passage de la Mer Rouge (je vous en cite quelques lignes) : « Je veux chanter le SEIGNEUR, il a fait un coup d'éclat. Cheval et cavalier, en mer il les jeta. Ma force et mon chant, c'est le SEIGNEUR. Il a été pour moi le salut. C'est lui mon Dieu, je le louerai ; le Dieu de mon père, je l'exalterai... Qui est comme toi parmi les dieux ? Qui est comme toi, éclatant de sainteté, redoutable en ses exploits ? Opérant des merveilles ? » (Ex 15).

Depuis cette délivrance première, toute l'histoire d'Israël est éclairée par cet événement fondamental : Dieu veut des hommes libres et son oeuvre au milieu de son peuple n'a pas d'autre but. Et donc, quand tout va mal, on est sûrs que Dieu interviendra pour nous libérer ! C'est bien le sens du chapitre 66 d'Isaïe que nous lisons ce dimanche en première lecture : à une époque très noire de l'histoire de Jérusalem, Isaïe disait : Dieu vous consolera ! Le prophète écrivait au sixième siècle av. J.C. après le retour de l'Exil à Babylone ; peut-être notre psaume d'aujourd'hui a-t-il été composé à la même époque, une fois le Temple restauré ? En tout cas, le cadre est le même : notre psaume, par hypothèse, est écrit pour être chanté au Temple de Jérusalem et les fidèles qui affluent pour le pèlerinage préfigurent l'humanité tout entière qui montera à Jérusalem à la fin des temps. Le texte d'Isaïe annonce justement la Jérusalem nouvelle où afflueront toutes les nations : « Je dirigerai vers Jérusalem la paix comme un fleuve et la gloire des nations comme un torrent qui déborde » disait Isaïe ; le psaume répond : « Acclamez Dieu toute la terre »... et encore « Toute la terre se prosterne devant toi, elle chante pour toi, elle chante pour ton nom. » Ce sera jour de joie et d'allégresse, nous dit Isaïe.

La joie promise est bien le thème majeur de ces deux textes : quand les temps sont durs, il est vital de se rappeler que Dieu ne veut rien d'autre que la joie de l'homme et qu'un jour la joie envahira toute la terre, toute l'humanité ! Une joie débordante, exultante et pourtant bien concrète, réaliste, enracinée dans nos besoins les plus élémentaires : être nourris, rassasiés, consolés, bercés... Isaïe disait : « Vous serez nourris et rassasiés du lait de ses consolations... Vous serez comme des nourrissons que l'on porte sur son bras... » ; le psaume 65/66 répond en écho : « Venez, écoutez, vous tous qui craignez Dieu ; je vous dirai ce qu'il a fait pour mon âme (c'est-à-dire pour moi). Béni soit Dieu qui n'a pas écarté ma prière, ni détourné de moi son amour. »

Dernière remarque : ces deux textes, celui du prophète et celui du psalmiste, baignent bien dans la même atmosphère, mais ils ne sont pas sur le même registre : le prophète exprime la Révélation de Dieu, alors que le psaume est la prière de l'homme.

Quand c'est Dieu qui parle, (par la bouche du prophète) il ne s'occupe que de la gloire et du bonheur de Jérusalem ; c'est Dieu qui agit, bien sûr, le prophète le dit clairement : « Moi-même je vous consolerai », mais Dieu ne se préoccupe que de la joie de son peuple (représenté par la Ville Sainte). « Réjouissez-vous à cause de Jérusalem, exultez à cause d'elle, vous tous qui l'aimez ! »

Réciproquement, quand c'est le peuple qui parle, (par la bouche du psalmiste), il ne s'y trompe pas et rend à Dieu la gloire qui lui revient à lui seul : « Acclamez Dieu, toute la terre, fêtez la gloire de son nom, glorifiez-le en célébrant sa louange. Dites à Dieu : Que tes actions sont redoutables ! Toute la terre se prosterne pour toi, elle chante pour toi, elle chante pour ton nom. Venez et voyez les hauts faits de Dieu, ses exploits redoutables pour les fils des hommes. » Notons au passage que le mot « redoutables » fait partie du vocabulaire royal ; c'est le règne de Dieu qui est dit là. Un règne qui est celui de l'amour : le psaume se termine précisément par ce mot-là et c'est Israël tout entier encore qui parle ici : « Béni soit Dieu qui n'a pas écarté ma prière, ni détourné de moi son amour. »

Belle manière de dire que c'est l'amour qui aura le dernier mot !

DEUXIEME LECTURE - Galates 6, 14-18

14 Que la croix de notre Seigneur Jésus Christ
reste mon seul orgueil.
Par elle, le monde est à jamais crucifié pour moi,
et moi, pour le monde.
15 Ce qui compte, ce n'est pas la circoncision,
c'est la création nouvelle.
16 Pour tous ceux qui suivent cette règle de vie
et pour le véritable Israël de Dieu,
paix et miséricorde.
17 Dès lors, que personne ne vienne me tourmenter.
Car moi, je porte dans mon corps
la marque des souffrances de Jésus.
18 Frères, que la grâce de notre Seigneur Jésus Christ
soit avec votre esprit.

Je reprends la première phrase : « Que la croix de notre Seigneur Jésus Christ reste mon seul orgueil. » Cette insistance sur le mot « seul » laisse deviner qu'il y a un problème. Effectivement, Paul avait commencé sa lettre aux Galates par un reproche sévère : « J'admire avec quelle rapidité vous vous détournez de celui qui vous a appelés par la grâce du Christ, pour passer à un autre Evangile ». Et il expliquait : « Il y a des gens qui jettent le trouble parmi vous et qui veulent renverser l'Evangile du Christ ». Ceux qui jetaient le trouble parmi les Chrétiens de Galatie, c'étaient des Juifs devenus chrétiens (des judéo-chrétiens) qui voulaient obliger tous les membres de leurs communautés à pratiquer toutes les règles de la religion juive, y compris la circoncision.

Paul écrit alors à ces communautés pour les mettre en garde ; ce qui se cache derrière cette discussion pour ou contre la circoncision, c'est une véritable hérésie : c'est la foi au Christ, et elle seule qui nous sauve, la foi au Christ concrétisée par le Baptême ; imposer la circoncision reviendrait à le nier, à laisser entendre que la croix du Christ ne suffit pas. Ce sont des « faux frères » dit Paul, ces gens qui peuvent soutenir des thèses pareilles.

Il rappelle aux Galates que leur seul orgueil est la croix du Christ. Mais, pour comprendre Paul, il faut bien préciser que, pour lui, la croix n'est pas un objet, pas même un objet de vénération... c'est un événement. Quand Paul parle de la croix du Christ, il ne se livre pas à une contemplation de ses douleurs, au rappel de ses souffrances ; pour lui, la croix du Christ est un événement historique, c'est même l'événement central de l'histoire du monde, l'événement qui a opéré une fois pour toutes la réconciliation entre Dieu et l'humanité d'une part, la réconciliation entre les hommes, d'autre part.

Quand Paul dit « Par la croix du Christ, le monde est à jamais crucifié pour moi », je crois que la formule « par la croix » signifie « depuis l'événement de la croix » et « le monde est à jamais crucifié » signifie « le monde est définitivement transformé ».

C'est un événement décisif : plus rien ne sera jamais comme avant. Comme le dit la lettre aux Colossiens : « Il a plu à Dieu de faire habiter en lui toute la plénitude et de tout réconcilier par lui et pour lui et sur la terre et dans les cieux, ayant établi la paix par le sang de sa croix. » (Col 1, 19-20).

La preuve que la croix est l'événement décisif de l'histoire du monde, c'est que la mort est vaincue pour la première fois : Christ est ressuscité. Dans la première lettre aux Corinthiens, Paul dit : « Si le Christ n'est pas ressuscité, notre prédication est vide et vide aussi est votre foi ». Pour Paul, la croix et la Résurrection sont indissociables : il s'agit d'un seul et même événement.

Par la croix est née la « création nouvelle » par opposition au « monde ancien ». Au début de cette même lettre aux Galates, il dit : « A vous grâce et paix de la part de Dieu notre Père et du Seigneur Jésus-Christ, qui s'est livré pour nos péchés, afin de nous arracher à ce monde mauvais... » Et cette expression « à vous grâce et paix » ce n'est pas une formule toute faite ! Réellement grâce et paix sont acquises désormais aux Chrétiens, c'est cela que Paul veut dire.

Tout au long de cette lettre, il a opposé le régime ancien qui était le régime de la loi et le régime nouveau qui est celui de la foi ; la vie selon la chair et la vie selon l'esprit ; l'esclavage ancien et notre liberté acquise par Jésus-Christ ; désormais, par la foi, par notre adhésion à Jésus-Christ, nous sommes des hommes libres de vivre selon l'Esprit.

Dans la deuxième lettre aux Corinthiens, il dit quelque chose d'analogue : « Le monde ancien s'en est allé, un nouveau monde est déjà né ». Le monde ancien, c'est le monde en guerre, l'humanité en révolte contre Dieu, le monde qui soupçonne Dieu de ne pas être amour et bienveillance ; du coup il désobéit aux commandements de Dieu et ce sont les rivalités entre les hommes, les guerres, les luttes pour le pouvoir ou pour l'argent. La création nouvelle, au contraire, c'est l'obéissance du Fils, sa confiance jusqu'au bout, son pardon pour ses bourreaux, sa joue tendue à ceux qui lui arrachent la barbe, comme dit Isaïe. La Passion du Christ a été un paroxysme de haine et d'injustice commis au nom de Dieu ; le Christ en a fait un paroxysme de non-violence, de douceur, de pardon. Et nous, à notre tour, parce que nous sommes greffés sur le Fils, nous sommes rendus capables de la même obéissance, du même amour : capables d'abandonner le mode de vie selon le monde, pour choisir le mode de vie selon le Christ. Ce retournement extraordinaire qui est l'oeuvre de l'Esprit de Dieu inspire à Paul une formule particulièrement frappante : « Par la croix, le monde est à jamais crucifié pour moi, et moi, pour le monde. » Traduisez « la manière de vivre selon le monde est abolie, désormais, nous vivons selon l'Esprit ». Une telle transformation est bien un sujet de fierté pour les Chrétiens : réellement, comme dit Paul « la croix de notre Seigneur Jésus Christ est notre seul orgueil ». C'est bien la raison d'être des crucifix qui ornent les murs de nos maisons ou de nos églises.

Pour cette annonce de la croix du Christ, Paul a déjà payé de sa personne. Quand il dit que désormais nous sommes dans la grâce et la paix, cela ne veut pas dire que tout ira forcément tout seul ! Logiquement, si nous annonçons vraiment l'Evangile, nous devrions rencontrer des oppositions semblables à celles que le Christ a rencontrées et que Paul rencontre à son tour. Quand il dit « je porte dans mon corps la marque des souffrances de Jésus », il fait certainement allusion aux persécutions qu'il a lui-même subies pour avoir annoncé l'Evangile. Chaque fois que nous faisons le signe de la croix, nous manifestons que nous sommes dans cette création nouvelle où toute parole est dite, où tout geste est accompli au nom du Père et du Fils et de l'Esprit ; et en même temps nous nous engageons à témoigner de la transformation que l'Esprit d'amour est seul capable d'opérer.

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Complément

- On peut se demander si notre proclamation de l'Evangile est vraiment conforme, si elle n'est pas un peu édulcorée, un peu trop conforme à l'esprit du monde, quand elle ne rencontre plus aucune opposition ...

EVANGILE - Luc 10, 1... 20

Parmi les disciples,
1 le Seigneur en désigna encore soixante-douze,
et il les envoya deux par deux devant lui,
dans toutes les villes et localités
où lui-même devait aller.
2 Il leur dit :
« La moisson est abondante,
mais les ouvriers sont peu nombreux.
Priez donc le maître de la moisson
d'envoyer des ouvriers pour sa moisson.
3 Allez ! Je vous envoie
comme des agneaux au milieu des loups.
4 N'emportez ni argent, ni sac, ni sandale,
et ne vous attardez pas en salutations sur la route.
5 Dans toute maison où vous entrerez,
dites d'abord :
Paix à cette maison.
6 S'il y a là un ami de la paix,
votre paix ira reposer sur lui ;
sinon elle reviendra sur vous.
7 Restez dans cette maison,
mangeant et buvant ce que l'on vous servira ;
car le travailleur mérite son salaire.
Ne passez pas de maison en maison.
8 Dans toute ville où vous entrerez
et où vous serez accueillis,
mangez ce qu'on vous offrira.
9 Là, guérissez les malades,
et dites aux habitants :
Le règne de Dieu est tout proche de vous.
10 Mais dans toute ville où vous entrerez
et où vous ne serez pas accueillis,
sortez sur les places et dites :
11 Même la poussière de votre ville, collée à nos pieds,
nous la secouons pour vous la laisser.
Pourtant sachez-le :
le règne de Dieu est tout proche.
12 Je vous le déclare :
au jour du Jugement,
Sodome sera traitée moins sévèrement que cette ville. »

17 Les soixante-douze disciples revinrent tout joyeux.
Ils racontaient :
« Seigneur, même les esprits mauvais
nous sont soumis en ton nom. »
18 Jésus leur dit :
« Je voyais Satan tomber du ciel comme l'éclair.
19 Vous, je vous ai donné pouvoir
d'écraser serpents et scorpions
et pouvoir sur toute la puissance de l'Ennemi ;
et rien ne pourra vous faire du mal.
20 Cependant, ne vous réjouissez pas
parce que les esprits vous sont soumis ;
mais réjouissez-vous
parce que vos noms sont inscrits dans les cieux. »
 
Cet évangile suit immédiatement celui de dimanche dernier : nous avions vu Jésus aux prises avec les arrachements que sa mission a exigés de lui : accepter l'insécurité, sans avoir rien pour reposer la tête, laisser les morts enterrer leurs morts, c'est-à-dire savoir faire des choix crucifiants, mettre la main à la charrue sans regarder en arrière, accepter d'affronter la mort en prenant résolument le chemin de Jérusalem. On devine les tentations qui se profilent à chaque fois derrière les décisions qu'il a dû prendre. Luc nous le montre sur la route de Jérusalem : Jésus a surmonté pour son propre compte toutes les tentations ; le prince de ce monde est déjà vaincu.

Il lui reste à transmettre le flambeau : il envoie ses disciples en mission à leur tour. Il est urgent de les préparer puisque son départ à lui approche. Et il leur donne tous les conseils nécessaires pour les préparer à affronter les tentations qu'il connaît bien : eux aussi seront affrontés aux mêmes tentations.

Eux aussi connaîtront le refus : comme Jésus avait essuyé le refus d'un village de Samarie, ils doivent se préparer à essuyer des refus ; mais que cela ne les arrête pas. Quand ils devront quitter un village, qu'ils disent quand même en partant le message pour lequel ils étaient venus : « Sachez-le : le règne de Dieu est tout proche. » Mais pour bien montrer que leur démarche était totalement désintéressée, et que les bénéficiaires du message restent toujours libres de le refuser, ils ajouteront : « Même la poussière de votre ville, collée à nos pieds, nous la secouons pour vous la laisser. »

Eux aussi connaîtront la haine : « Je vous envoie comme des agneaux au milieu des loups. » Ils devront quand même inlassablement annoncer et apporter la paix : « Dans toute maison où vous entrerez, dites d'abord Paix à cette maison. S'il y a là un ami de la paix, votre paix ira reposer sur lui. » Il faut à tout prix croire à la contagion de la paix : quand nous souhaitons vraiment de tout coeur la paix à quelqu'un, réellement la paix grandit. On le sait d'expérience. Encore faut-il que notre interlocuteur soit lui aussi ami de la paix ; s'il ne l'est pas, Jésus leur dit « Secouez la poussière de vos pieds », c'est-à-dire ne vous laissez pas alourdir par les échecs, les refus... Que rien ne vous fasse « traîner les pieds », en quelque sorte !

Eux aussi connaîtront l'insécurité : Jésus, lui-même, n'avait « pas d'endroit où reposer la tête » ; si l'on comprend bien, il en sera de même de ses disciples : « N'emportez ni argent, ni sac, ni sandales. »

Eux aussi devront apprendre à vivre au jour le jour sans se soucier du lendemain, se contentant de « manger et boire ce qu'on leur servira », tout comme le peuple au désert ne pouvait ramasser la manne que pour le jour même.

Eux aussi auront des choix à faire, parfois crucifiants, à cause de l'urgence de la mission : « Laisse les morts enterrer leurs morts, mais toi, va annoncer le Règne de Dieu » (Lc 9, 60) était une phrase exigeante pour dire que les devoirs les plus sacrés à nos yeux s'effacent devant l'urgence du Royaume de Dieu. « Ne vous attardez pas en salutations sur la route » est une phrase du même ordre : pour ses disciples qui étaient des orientaux, les longues salutations étaient un véritable devoir.

Eux aussi devront résister à la tentation du succès : « Ne passez pas de maison en maison. »

Eux aussi devront apprendre à souhaiter transmettre le flambeau à leur tour : la mission est trop grave, trop précieuse, pour qu'on l'accapare : elle ne nous appartient pas ; car l'une des tentations les plus subtiles est sans doute de ne pas souhaiter vraiment d'autres ouvriers à nos côtés. « Priez le maître de la moisson d'envoyer des ouvriers à sa moisson » : il ne s'agit pas d'instruire Dieu de quelque chose qu'il ne saurait pas, à savoir que nous avons besoin d'aide. Il le sait mieux que nous ! Il s'agit pour nous, en priant, de nous laisser éclairer par Lui. La prière ne vise jamais à informer Dieu : ce serait bien prétentieux de notre part ! Elle nous prépare à nous laisser transformer, nous .

Dernière tentation : la gloriole de nos réussites. « Ne vous réjouissez pas parce que les esprits vous sont soumis ; mais réjouissez-vous parce que vos noms sont inscrits dans les cieux » : il faut croire que, de tout temps, le vedettariat guette les disciples : les véritables apôtres ne sont peut-être pas forcément les plus célèbres.

On peut penser que les soixante-douze disciples ont surmonté toutes ces tentations puisque, à leur retour, Jésus pourra leur dire : « Je voyais Satan tomber du ciel comme l'éclair. » Jésus qui entreprend sa dernière marche vers Jérusalem puise là certainement un grand réconfort ; puisque aussitôt après Luc nous dit « A l'instant même, il exulta sous l'inspiration de l'Esprit Saint et dit : Je te loue, Père, Seigneur du ciel et de la terre, d'avoir caché cela aux sages et aux intelligents et de l'avoir révélé aux tout-petits. »
 

L'intelligence des écritures

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27 juin 2013 4 27 /06 /juin /2013 09:59

Je reproduis ici un article trouvé sur Nouvelles de France.

 

Doug-Mainwaring

 

À première vue, Doug Mainwaring semble un défenseur du mariage naturel très improbable : il est ouvertement homosexuel et a adopté avec un homme dont il est aujourd’hui « divorcé ». C’est « la raison et l’expérience » qui le conduisent aujourd’hui à penser que les enfants ont besoin d’une maman et d’un papa et que le mariage doit privilégier les besoins des enfants sur les désirs des adultes.

C’est ce qu’il explique dans une tribune intitulée « Je suis gay et je m’oppose au ‘mariage’ homosexuel » parue récemment dans The Public Discourse« Il y a peut-être une centaine de choses différentes, petites et grandes, qui sont négociées entre les parents et les enfants chaque semaine. Les mamans et les papas interagissent différemment avec leurs enfants. Donner aux enfants deux mamans ou deux papas, c’est les priver de quelqu’un dont ils ont désespérément besoin et qu’ils méritent pour être heureux », explique Doug Mainwaring.

En bon Américain attaché à ses libertés, il pointe également le danger représenté par le « mariage » homosexuel du point de vue de la lutte contre l’étatisme et pour les libertés individuelles : « le potentiel de la participation du gouvernement dans les ménages de mariage de même sexe est stupéfiant. » On pourrait ajouter qu’il en est de même avec les familles monoparentales, du pain béni pour l’État nounou et autoritaire…

« Salomon n’avait qu’à diviser le bébé en deux. À l’avenir, les juges pourront décider de répartir les enfants en trois, quatre ou cinq morceaux égaux. Par exemple, en Floride, un juge a ordonné récemment que le certificat de naissance d’un enfant présente un total de trois parents : un couple de lesbiennes et un homosexuel (le donneur de sperme, par ailleurs coiffeur de l’une des lesbiennes) », continue Doug Mainwaring. Et ce n’est qu’un début, prévient-il. Ce qui le fait conclure en ces termes : « Le mariage n’est pas une notion élastique. Il est immuable. Il offre le meilleur pour les enfants et la société. Nous ne devons ni altérer ni mutiler sa définition, privant ainsi de ses richesses les générations actuelles et futures. » Nous n’aurions pas dit mieux !

 

Photo : Doug Mainwaring à la March for Marriage du 26 mars 2013.

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25 juin 2013 2 25 /06 /juin /2013 15:00

marie-nolle-thabut.jpg Je suis, chaque dimanche, impressionné par la qualité des commentaires de Marie-Noëlle Thabut sur les textes que nous propose la liturgie du jour.


Ces commentaires, trouvés sur le site "Eglise catholique en France", permettent à toute personne de bonne volonté, chrétienne ou non, de mieux comprendre la Bible, le livre le plus diffusé au monde. Notamment, en

  • donnant des explications historiques ;

  • décodant le langage imagé utilisé par l'auteur.

Je souhaite arriver à mettre ici, chaque dimanche, les commentaires de Marie-Noëlle Thabut. Ma seule contribution consiste à surligner les passages que je trouve les plus importants ou enrichissants et à écrire en rouge ceux qui parlent d'un thème qui m'est cher : la liberté (trois autres pages de mon blog sont consacrées à ces passages des Evangiles, du reste du Nouveau Testament ou de l'Ancien Testament qui parlent de la liberté, directement ou indirectement). 

 

Version audio (le lien sera inopérant dans un premier temps ; avant, cliquer sur le lien éventuel figurant sur le titre de chaque lecture), trouvée sur le site de Radio-Notre-Dame.

 

A titre exceptionnel, voici un lien vers l'homélie proposée par un prêtre catholique belge : "La Règle d'Or pour une vraie liberté"

PREMIERE LECTURE - 1 Rois 19, 16b. 19-21

Le Seigneur avait dit au prophète Elie :
16 « Tu consacreras Elisée, fils de Shafate,
comme prophète pour te succéder. »

19 Elie s'en alla.
Il trouva Elisée, fils de Shafate, en train de labourer.
Il avait à labourer douze arpents,
et il en était au douzième.
Elie passa près de lui et jeta vers lui son manteau.
20 Alors Elisée quitta ses boeufs, courut derrière Elie,
et lui dit :
« Laisse-moi embrasser mon père et ma mère,
puis je te suivrai. »
Elie répondit :
« Va-t'en, retourne là-bas !
Je n'ai rien fait. »
21 Alors Elisée s'en retourna ;
mais il prit la paire de boeufs pour les immoler,
les fit cuire avec le bois de l'attelage,
et les donna à manger aux gens.
Puis il se leva, partit à la suite d'Elie
et se mit à son service.

Elie et Elisée sont deux très grands prophètes de l'Ancien Testament : leur prédication nous est rapportée par les deux livres des Rois ; quelques mots d'abord sur ces livres des Rois pour nous replonger dans le contexte : ils font partie de ce que nous appelons les « livres historiques » et cette classification risque de nous tromper un peu ; en apparence, effectivement, ce sont des livres d'histoire : sur cinq siècles, du dixième au sixième siècles avant J.C., ils décrivent deux histoires parallèles, deux dynasties, celle du Nord et celle du Sud, puisque, dès la mort de Salomon, en 933, le territoire a été divisé en deux royaumes distincts ; le royaume du Nord garde le nom d'Israël, le royaume du Sud s'appellera Juda.

Mais, en réalité, les livres des Rois ne sont pas des manuels d'histoire comme on en écrirait aujourd'hui, avec un souci de rigueur et d'objectivité : visiblement, les auteurs ont sélectionné leurs matériaux avec des intentions bien précises pour que nous retenions la leçon, ce que nous appelons la « morale de l'histoire ». Leur but est toujours d'ordre théologique ; la grande leçon sous-jacente à tout cet ensemble est simple : seule, la fidélité à l'Alliance proposée par Dieu peut assurer le bonheur du peuple élu. Et, si ces livres y insistent tant, c'est que ce rappel n'est pas superflu ! Précisément, sur toute la période de la royauté dans les deux royaumes d'Israël et de Juda, les auteurs n'ont que trop d'occasions de rapporter les infidélités du peuple mal guidé par ses rois, l'idolâtrie permanente, mais aussi les malheurs incessants : guerres, rivalités, injustices criantes. Et ceci explique cela : respecter les commandements de Dieu, c'est semer la paix et la justice. A l'inverse, oublier Dieu, c'est oublier sa Loi, rechercher le pouvoir et l'argent, mentir, voler, tuer... Et, inexorablement, semer l'injustice et la haine, donc la violence... Et, malheureusement, pendant toute cette période, l'exemple vient de haut.

Les deux prophètes Elie et Elisée, qui se succèdent au neuvième siècle, se font donc les champions de la fidélité au Dieu unique et ils consacrent leur vie et toutes leurs énergies (et Dieu sait qu'ils n'en manquent pas !) à ramener le peuple au seul vrai Dieu. Ce dimanche, nous lisons le récit de la vocation d'Elisée : « Le Seigneur avait dit au prophète Elie : Tu consacreras Elisée, fils de Shafate, comme prophète pour te succéder ». L'intention du texte est claire : il s'agit d'affirmer que c'est Dieu lui-même qui a choisi Elisée, et Elie ne fait que lui transmettre l'appel de Dieu. Il s'agit de bien montrer que, par choix de Dieu, Elisée est le digne successeur d'Elie, son fils spirituel.

Elisée était en train de labourer : première remarque, c'est au sein de sa vie quotidienne que l'appel retentit. Jusqu'ici, il était agriculteur ; quand on fait la liste des personnages bibliques, on constate qu'ils sont recrutés dans des milieux et des métiers très divers. Et que l'appel de Dieu retentit quand on ne s'y attend pas, au milieu des occupations quotidiennes. Moïse, David et Amos gardaient leurs moutons, Gédéon battait le blé, Samuel dormait en pleine nuit, Saül rentrait des champs derrière ses boeufs ; même chose pour les appelés du Nouveau Testament : Matthieu était à sa table de douane, et les premiers disciples étaient à la pêche.

Le texte continue : « Il avait à labourer douze arpents, et il en était au douzième » : toujours, dans la Bible, ce chiffre douze est signe de plénitude, d'accomplissement parfait ; Elisée en est au douzième arpent : il a donc fini sa tâche ; son ancienne mission, son ancienne vie est terminée ; une nouvelle vie commence. « Elie passa près de lui et lui jeta son manteau » : il faut croire que ce geste était très parlant puisqu'Elisée a tout de suite compris ce qu'Elie voulait dire ; en jetant son manteau sur les épaules d'Elisée, Elie l'invitait à participer à sa mission. Alors Elisée quitte ses boeufs et court derrière Elie pour lui dire : « Laisse-moi seulement le temps de faire mes adieux chez moi et je te suivrai ». Il a donc très bien compris l'appel mais il prend le temps d'accomplir ce qu'il considère comme son devoir : embrasser son père et sa mère, manger une dernière fois avec eux.

Elie répond : « Va-t'en, retourne là-bas ! Je n'ai rien fait ». Cette phrase d'Elie nous surprend peut-être et certains y voient un geste d'humeur. Mais, en fait Elie n'a pas repris son manteau : on sait bien que les dons de Dieu sont sans repentance. Elie rappelle seulement à Elisée qu'il est libre ; en même temps il veut lui faire comprendre que cette vocation, s'il l'accepte, implique un choix radical, une rupture : il lui faut se tourner résolument vers l'avenir, tout quitter.

Là encore, le texte est étonnant de sobriété : quelques mots seulement, des gestes qui parlent, et visiblement les deux interlocuteurs se sont parfaitement compris ! C'est en toute liberté qu'Elisée retourne faire ses adieux ; et son geste est très significatif : il tue les deux boeufs de son attelage, brûle l'attelage lui-même pour faire cuire les boeufs et fait un repas d'adieu pour toute la maison. Geste définitif : désormais, plus rien ne le retient, il ne possède plus rien, il est totalement libre pour se mettre au service d'Elie pour la mission que Dieu voudra. C'est bien une rupture définitive, radicale avec son ancienne vie. La mission à laquelle il est appelé exige cette radicalité ; mais sans violence pour sa famille et ses proches ; il prend le temps de leur dire adieu.

Plus tard, quand Elie sera enlevé au ciel, Elisée ramassera son manteau. Il sera alors « habillé » en quelque sorte de la mission d'Elie : saint Paul a repris exactement cette symbolique du vêtement pour parler du Baptême et nous faire comprendre que nous participons à notre tour à la mission du Christ : « Vous qui avez été baptisés en Christ, vous avez revêtu le Christ ».

PSAUME 15 (16), 1-2a.5, 7-8, 9-10, 2b.11

1 Garde-moi, mon Dieu, j'ai fait de toi mon refuge.
2a J'ai dit au SEIGNEUR : « Tu es mon Dieu !
5 SEIGNEUR, mon partage et ma coupe :
de toi dépend mon sort. »

7 Je bénis le SEIGNEUR qui me conseille :
même la nuit, mon coeur m'avertit.
8 Je garde le SEIGNEUR devant moi sans relâche ;
il est à ma droite, je suis inébranlable.

9 Mon coeur exulte, mon âme est en fête,
ma chair elle-même repose en confiance :
10 tu ne peux m'abandonner à la mort
ni laisser ton ami voir la corruption.

2b Je n'ai pas d'autre bonheur que toi.
11 Tu m'apprends le chemin de la vie :
devant ta face, débordement de joie !
A ta droite, éternité de délices !

Exactement comme dimanche dernier, voici encore un psaume qui met en scène un lévite ; la preuve en est cette expression « SEIGNEUR, mon partage et ma coupe, de toi dépend mon sort » qui est une allusion au statut très particulier des lévites : au moment du partage de la Palestine entre les tribus des descendants de Jacob, (partage fait par tirage au sort), les membres de la tribu de Lévi n'avaient pas reçu de territoire : leur part c'était la Maison de Dieu, le service de Dieu... Leur vie tout entière était consacrée au culte et ils n'avaient donc aucune source de revenus ; leur subsistance était assurée par les dîmes (on pourrait dire le « denier de l'Eglise » de l'époque) et par une partie des récoltes et des viandes offertes en sacrifice.

Et d'ailleurs, un autre verset de ce psaume que nous ne lisons pas ce dimanche fait également allusion au statut un peu spécial des lévites : « La part qui me revient fait mes délices ; j'ai même le plus bel héritage » ; c'est l'origine du fameux « negro spiritual » : « Tu es, Seigneur, le lot de mon coeur, Tu es mon héritage, En Toi, Seigneur, j'ai mis mon bonheur, Toi, mon seul partage » qui n'est autre que ce psaume 15/16.

Autres allusions aux lévites, les phrases « Même la nuit mon coeur m'avertit », ou encore « Je garde le SEIGNEUR devant moi sans relâche » car ils gardaient le Temple de Jérusalem jour et nuit, à tour de rôle.

On voit bien comment ce statut spécial, privilégié, des lévites pouvait être lu comme une métaphore du statut particulier, privilégié du peuple élu, choisi par Dieu pour son service au milieu des nations. Mais si on le redit avec tant d'insistance, c'est parce que ce n'est pas si simple ! Etre conscient du privilège de l'élection d'Israël est une chose : en vivre au jour le jour toutes les exigences en est une autre. Le peuple choisi par Dieu a dû faire des choix et résister à de multiples tentations pour rester fidèle à l'Alliance. Si Elie et Elisée se sont tant battus, c'est bien parce que la fidélité au Dieu d'Israël n'allait pas de soi. Rappelez-vous la guerre implacable d'Elie contre le culte des Baals.

Peut-être, pour comprendre la gravité du problème, faut-il nous remettre dans la mentalité de l'époque : pour nous, aujourd'hui, c'est une évidence que Dieu est Unique ; mais que ce soit au temps de Moïse, ou même au temps d'Elie et Elisée, personne, même en Israël, n'envisage un Dieu Unique : on ne peut pas encore parler de « monothéisme ». Au contraire, on s'imagine que chaque territoire est gouverné par des dieux qui protègent ses habitants. Dans cette optique, lorsqu'on émigre, il est normal de changer de religion. Par exemple, lorsque le peuple a pris pied sur la terre de Canaan, il a été tenté de servir les dieux que révéraient les Cananéens, les Baals. Ceux-ci n'étaient-ils pas les maîtres des lieux ?

Plus tard, lorsque les fils d'Israël ont été déportés à Babylone, ils ont été tentés de prier les dieux des Mésopotamiens. La victoire de ces derniers n'était-elle pas la preuve de leur supériorité ?

D'autre part, sur le plan politique, on pratique des alliances avec les rois voisins ; ces alliances prennent la forme de mariages, bien souvent, avec des princesses étrangères ; dans leur corbeille de noces, elles apportent leurs statues, leurs pratiques et dans leur suite, il peut y avoir des prêtres et des prophètes des Baals ; c'est l'histoire d'Achab, roi d'Israël, épousant Jézabel, fille du roi de Sidon.

Depuis l'Alliance du Sinaï, pendant l'Exode, tout culte de cet ordre est interdit au peuple conduit par Moïse. Car le Dieu d'Israël n'est pas attaché à un territoire mais à un peuple qu'il accompagne à chaque instant de son histoire et en chacun de ses déplacements, y compris en Canaan et plus tard jusqu'à Babylone. Ce Dieu d'Israël est très exigeant : il promet à son peuple liberté et bonheur, mais en contrepartie, il donne une loi qui interdit tout autre culte, toute image de divinité, toute statue.

Dans une première étape de la révélation, les prophètes ne partent pas en guerre contre les dieux des pays voisins, mais ils mènent une lutte acharnée pour qu'Israël reste fidèle à son Dieu à lui. Le psaume 15/16 traduit ce combat parfois terrible de la fidélité à la vraie foi qui a été le lot d'Israël depuis le début. Il résonne comme une résolution : « J'ai dit au SEIGNEUR : Tu es mon Dieu ! SEIGNEUR, mon partage et ma coupe : de toi dépend mon sort... Je garde le SEIGNEUR devant moi sans relâche ; il est à ma droite, je suis inébranlable. » Sous-entendu : nous n'irons pas chercher du secours ailleurs. Nos prières n'iront qu'à lui : « Garde-moi, mon Dieu, j'ai fait de toi mon refuge. »

En contrepartie, on se rappelle les promesses de Dieu, ses bénédictions ; car on sait bien que les exigences de Dieu sont celles de l'amour. Si Dieu a donné cette loi contraignante, c'est parce qu'elle est le chemin du bonheur et de la vraie liberté. Cela, on ne l'a jamais oublié : « Je bénis le SEIGNEUR qui me conseille... Je n'ai pas d'autre bonheur que toi. Tu m'apprends le chemin de la vie ». Cette dernière phrase va très loin : « Tu m'apprends le chemin de la vie », cela veut dire que le peuple élu est assuré de survivre à toutes les vicissitudes de son histoire, parce que Dieu le lui a promis, tout simplement. C'est le sens des derniers versets : « Tu ne peux m'abandonner à la mort ni laisser ton ami voir la corruption... Devant ta face, débordement de joie ! A ta droite, éternité de délices ! »

C'est le peuple qui parle comme toujours dans les psaumes. Il n'est pas question, ici, de résurrection individuelle : quand ce psaume a été composé, elle était absolument inconcevable. On sait que la foi en la résurrection est née très tardivement en Israël, seulement vers 165 av.J.C. Le premier sens de ces versets concerne donc l'ensemble du peuple que Dieu ne laissera jamais s'éteindre. Bien sûr, aujourd'hui, après des siècles encore de Révélation et surtout depuis la Résurrection de Jésus-Christ, nous pouvons redire ces derniers versets dans le sens d'une affirmation pleine d'allégresse et d'espérance pour chacun de nous : « Tu ne peux m'abandonner à la mort... Devant ta face, débordement de joie ! A ta droite, éternité de délices ! »

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Complément

Le véritable « monothéisme » est donc une conquête tardive de la Révélation. On découvrira alors que le Dieu d'Israël est aussi celui des autres peuples : c'est le sens du livre de Jonas, par exemple ; mais au début, c'était inconcevable. En attendant, en ce qui concerne Israël, on parle de « monolâtrie » ou « d'hénothéisme » (« enos » en grec signifie « un »).

DEUXIEME LECTURE - Galates 5, 1. 13 - 18

Frères,
1 si le Christ nous a libérés,
c'est pour que nous soyons vraiment libres.
Alors tenez bon,
et ne reprenez pas les chaînes de votre ancien esclavage.

13 Vous avez été appelés à la liberté.
Mais que cette liberté ne soit pas un prétexte
pour satisfaire votre égoïsme ;
au contraire,
mettez-vous, par amour, au service les uns des autres.
14 Car toute la Loi atteint sa perfection
dans un seul commandement,
et le voici :
Tu aimeras ton prochain comme toi-même.
15 Si vous vous mordez et vous dévorez les uns les autres,
prenez garde : vous allez vous détruire les uns les autres.
16 Je vous le dis :
vivez sous la conduite de l'Esprit de Dieu ;
alors vous n'obéirez pas aux tendances égoïstes de la chair.
17 Car les tendances de la chair s'opposent à l'esprit,
et les tendances de l'esprit s'opposent à la chair.
En effet, il y a là un affrontement
qui vous empêche de faire ce que vous voudriez.
18 Mais en vous laissant conduire par l'Esprit,
vous n'êtes plus sujets de la Loi.

Saint Paul est Juif, et donc habité par l'idéal de liberté qui est celui de toute la Bible ; la grande expérience de l'Exode, méditée depuis des siècles par le peuple juif, est celle de la libération d'Egypte. Dieu a libéré son peuple de l'esclavage en Egypte pour lui faire découvrir la grandeur de la liberté et du service librement consenti. Et toute la période de l'Exode dans le désert est interprétée comme un temps d'apprentissage nécessaire pour passer de l'esclavage en Egypte, sous la botte des Pharaons, à la libre décision de servir le Dieu de l'Alliance. Et puis, après des siècles de méditation, on a compris que la meilleure manière de servir Dieu, c'est de servir les hommes, et donc que l'homme accompli dans sa plénitude serait celui qui se met librement au service de ses frères. C'est le sens des textes qu'on appelle les chants du Serviteur chez Isaïe.

Mais, dans cette lettre aux Chrétiens de Galatie, Paul écrit à une communauté du monde grec dans lequel l'esclavage existe encore : c'est-à-dire que le serviteur est réellement un objet pour son maître, il est sa propriété, il lui appartient comme aujourd'hui notre poste de radio, notre voiture, notre maison ou n'importe quelle machine nous appartient ; si la télévision vous ennuie, vous n'avez qu'à l'éteindre ou changer de chaîne ! Au temps de Paul, si mon esclave ne me convient plus, j'en dispose comme je veux, je le vends à quelqu'un d'autre... Saint Paul s'appuie donc sur cette expérience de l'esclavage qui est très parlante pour son temps et tout le texte que nous venons de lire est bâti sur l'opposition entre : être libre ou être esclave. Pour lui, le Christ est l'exemple même de l'homme libre et le chrétien, à la suite du Christ, est un homme libre, ou plus exactement un homme libéré par le Christ, « affranchi » par le Christ.

Saint Paul sait bien que ce n'est pas si simple puisqu'il parle de notre liberté tantôt comme d'une réalité, tantôt comme d'un idéal, une vocation, un appel : « le Christ nous a libérés... (donc c'est fait, c'est acquis)... POUR que nous soyons vraiment libres... » (ce n'est donc pas complètement réalisé)... ou bien encore « vous avez été appelés à la liberté... » Et il ajoute « ne reprenez pas les chaînes de votre ancien esclavage ».

Si nous avions un papier et un crayon, nous pourrions, comme souvent chez Paul, écrire son texte en deux colonnes : d'un côté, la colonne de la liberté, de l'autre côté, la colonne de l'esclavage ; du côté « esclavage », on écrirait « satisfaire votre égoïsme »... Du côté « liberté », il y a « mettez-vous par amour au service les uns des autres »...

On est un peu surpris quand même que l'égoïsme soit du côté de l'esclavage et que le service des autres soit du côté de la liberté ...! Parfois, nous sommes tentés de penser l'inverse ; quand quelqu'un nous demande un service, il nous arrive de nous dire qu'il nous prend pour son esclave... et, à l'inverse, nous avons bien l'impression d'être enfin libres quand nous pouvons ne penser qu'à nous ! Mais si j'en crois Paul, la vraie liberté n'est pas ce qu'on croit ! Car le service, pour Paul, héritier de l'Ancien Testament, est un choix d'homme libre, un choix résolu comme le choix du Serviteur d'Isaïe, comme celui du Christ. Les quatre évangélistes ont noté l'insistance de Jésus sur ce point : « Ma vie, on ne me la prend pas, c'est moi qui la donne » (Jn 10, 18)... « Le Fils de l'homme n'est pas venu pour être servi mais pour servir... (Mc 10, 45).

Paul n'hésite pas à utiliser des images fortes pour fustiger l'égoïsme : « Si vous vous mordez les uns les autres et vous dévorez les uns les autres , vous allez vous détruire vous-mêmes ». Pourquoi ? Parce que nous sommes faits pour aimer et que nous ne nous construisons nous-mêmes que dans l'amour. Paul nous représente nos vies concrètes comme un lieu d'affrontement permanent entre deux manières de vivre ; il nous dit : « Tenez bon, ne reprenez pas les chaînes de votre ancien esclavage ». Ce « Tenez bon ! » est valable pour toute notre vie : il n'y a pas parmi nous ceux qui, une fois pour toutes, sont passés du côté de la liberté et ceux qui se conduisent encore comme des esclaves ; chacun de nous doit sans cesse refaire ce passage ; un passage qui n'est jamais acquis une fois pour toutes ; avant que l'esprit de service soit devenu pour nous comme une seconde nature, il faut bien de longues années d'apprentissage ! Comprenons bien les expressions de Paul : la vie égoïste, c'est ce que Paul appelle « vivre selon la chair » (selon notre pente naturelle, si vous préférez) et la vie de service, c'est ce qu'il appelle « vivre selon l'esprit » (sous-entendu l'Esprit de Dieu, l'Esprit d'amour).

Reste la dernière phrase : « en vous laissant conduire par l'Esprit, vous n'êtes plus sujets de la Loi » ; le mot « sujet » ici veut dire « esclave » : les Juifs de Galatie sont tentés de faire des observances de la Loi une véritable sujétion, un esclavage ; alors qu'en fait la Loi est au service de l'amour ; et Paul le dit bien « La Loi atteint sa perfection dans un seul commandement qui est : Tu aimeras ton prochain comme toi-même ». « En vous laissant conduire par l'Esprit, vous n'êtes plus sujets de la Loi » : cela veut dire que désormais l'Esprit d'amour habite nos coeurs ; la Loi a fini sa tâche : elle a rempli son rôle de pédagogue de l'amour. Là où règne l'amour, il n'est plus besoin de Loi : quand l'élève a parfaitement assimilé la leçon, il n'a plus besoin du professeur.

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Compléments

- Les quatre évangélistes, tout au long de la Passion, s'ingénient à nous montrer que le Christ condamné, maltraité, enchaîné est pleinement libre alors que ses bourreaux sont le jouet de leur aveuglement, donc finalement esclaves, d'une certaine manière.

- « Vous n'êtes plus sujets de la Loi » : on perçoit ici le contexte d'affrontements récurrents dans les communautés chrétiennes du premier siècle, certains Chrétiens d'origine juive voulant imposer l'ensemble des pratiques juives aux Chrétiens d'origine païenne.

EVANGILE - Luc 9, 51-62

51 Comme le temps approchait
où Jésus allait être enlevé de ce monde,
il prit avec courage la route de Jérusalem.
52 Il envoya des messagers devant lui ;
ceux-ci se mirent en route
et entrèrent dans un village de Samaritains
pour préparer sa venue.
53 Mais on refusa de le recevoir,
parce qu'il se dirigeait vers Jérusalem.
54 Devant ce refus,
les disciples Jacques et Jean intervinrent :
« Seigneur, veux-tu que nous ordonnions
que le feu tombe du ciel pour les détruire ? »
55 Mais Jésus se retourna et les interpella vivement.
56 Et ils partirent pour un autre village.
57 En cours de route, un homme dit à Jésus :
« Je te suivrai partout où tu iras. »
58 Jésus lui déclara :
« Les renards ont des terriers,
les oiseaux du ciel ont des nids ;
mais le Fils de l'homme n'a pas d'endroit où reposer sa tête. »
59 Il dit à un autre :
« Suis-moi. »
L'homme répondit :
« Permets-moi d'aller d'abord enterrer mon père. »
60 Mais Jésus répliqua :
« Laisse les morts enterrer leurs morts.
Toi, va annoncer le règne de Dieu. »
61 Un autre encore lui dit :
« Je te suivrai, Seigneur ;
mais laisse-moi d'abord faire mes adieux
aux gens de ma maison. »
62 Jésus lui répondit :
« Celui qui met la main à la charrue
et regarde en arrière
n'est pas fait pour le Royaume de Dieu. »
 
« Comme le temps approchait où Jésus allait être enlevé de ce monde, il prit avec courage la route de Jérusalem » ; notre traduction dit « il prit avec courage », en fait, si l'on suit le texte grec, il faut traduire : « il durcit sa face pour prendre la route de Jérusalem ». Or Luc n'a pas choisi ces mots par hasard car cette expression « il durcit sa face » est un rappel du troisième chant du Serviteur (Is 50, 7) : face à la persécution, le Serviteur dont parle Isaïe dit « Je ne me suis pas dérobé... j'ai rendu mon visage dur comme pierre, je sais que je ne serai pas confondu ». « Dur comme pierre » veut dire la détermination parce qu'il sait que Dieu ne l'abandonnera pas. « Dieu ne peut m'abandonner à la mort, dit le psaume 15/16 (psaume de ce dimanche), ni laisser son ami voir la corruption ». A un moment ou à un autre, Jésus a eu à prendre la décision de ne pas se dérober, comme dit Isaïe. On peut donc lire ce récit de Luc comme la présentation du véritable serviteur de Dieu.

Son attitude en Samarie, par exemple, est révélatrice : un village refuse de les accueillir pour la simple raison qu'ils ont annoncé leur intention de se rendre à Jérusalem ; (on connaît l'hostilité qui règne depuis des siècles entre les Samaritains et les habitants de Jérusalem). Et les disciples, alors, ont le réflexe de vouloir infliger un châtiment sévère à ce village : ils se souviennent du prophète Elie appelant le feu du ciel sur d'autres hérétiques, les prophètes de Baal. Ils ont devant eux plus grand qu'Elie ; et donc le feu du ciel leur paraît tout indiqué. Mais justement, parce qu'il est plus grand qu'Elie, parce qu'il est l'amour même, Jésus ne peut envisager des solutions de violence et de pouvoir. Voilà ce qu'est le serviteur de Dieu.

Suivent les trois rencontres qui nous valent trois phrases particulièrement exigeantes de Jésus : exigeantes pour lui d'abord ; ces trois phrases dévoilent le combat qu'il mène lui-même. Première rencontre : « Un homme lui dit : je te suivrai partout où tu iras. Il lui répond : Les renards ont des terriers, les oiseaux du ciel ont des nids ; mais le Fils de l'homme n'a pas d'endroit où reposer la tête ». Là on est devant une énorme contradiction : le Fils de l'homme, c'est dans le livre de Daniel un personnage glorieux qui vient sur les nuées du ciel et à qui Dieu donne la royauté universelle ; Jésus s'attribue ce titre qui dit déjà sa victoire ; et en même temps il mène cette vie itinérante, pauvre, voire rejetée comme ici par les habitants de ce village de Samarie ; aujourd'hui on le traiterait de « Sans domicile fixe » ! On retrouve ici un écho des Tentations au désert : l'Ecriture annonce déjà sa victoire mais sa vie terrestre se déroule sous le signe de la pauvreté et de l'humilité.

Deuxième rencontre : celle qui nous vaut l'une des phrases les plus surprenantes ! Il dit à quelqu'un « Suis-moi » et l'homme répond « Permets-moi d'abord d'aller enterrer mon père ». Et Jésus reprend : « Laisse les morts enterrer leurs morts. Toi, va annoncer le Royaume de Dieu ». Pour lui, habituellement respectueux de la loi juive, cette phrase est scandaleuse ; le respect des parents et en particulier l'ensevelissement est très important dans la loi juive. Peut-être Jésus trahit-il ici les choix terribles qu'il a dû faire pour son propre compte ; annoncer le royaume de vie a exigé de lui une détermination sans faille. Or, sur les trois hommes dont on nous parle, celui-ci est le seul qui ne se propose pas lui-même : c'est Jésus qui l'appelle. S'il l'appelle, c'est par amour et il l'appelle à aimer ; tout amour exige des renoncements terribles ; Jésus le sait d'expérience. En même temps, sa phrase est libératrice, en quelque sorte, elle nous déculpabilise : lorsque deux devoirs nous paraissent contradictoires, le critère de choix devra être l'accomplissement de la mission. Lorsque celle-ci l'exige, il ne faut pas se sentir coupables de devoir manquer à d'autres obligations.

Enfin, troisième rencontre : « Je te suivrai, Seigneur ; mais laisse-moi d'abord faire mes adieux aux gens de ma maison. » Cette dernière phrase nous fait penser à l'histoire d'Elisée : lui aussi voulait bien suivre le prophète Elie, mais auparavant, il voulait faire ses adieux à sa famille. Elie l'avait laissé faire, mais il lui avait fait comprendre qu'ensuite il lui faudrait savoir rompre les amarres, s'engager sans retour. Le cas ici est un peu semblable : un auditeur bien intentionné, voudrait bien suivre Jésus, mais il demande un délai. Et Jésus lui dit cette phrase un peu terrible « Celui qui met la main à la charrue et regarde en arrière n'est pas fait pour le Royaume de Dieu »... On trouve dans la littérature antique des maximes de ce genre : par exemple, l'auteur romain Pline dit que pour tracer correctement un sillon, il ne faut pas se détourner. Jésus radicalise ce proverbe ; là encore il nous fait une confidence, il avoue les renoncements sans retour que sa mission a exigés à tout instant : n'oublions pas que ceci se passe au moment où il vient de prendre résolument la route de Jérusalem, c'est-à-dire de la Passion et de la Croix : du confort de la maison familiale de Nazareth à la montée à Jérusalem, Jésus a vécu dans sa chair de multiples arrachements.

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Complément

- Jésus « interpelle vivement » ses disciples, tentés par le pouvoir ou la violence. Y a-t-il là pour lui-même une tentation à combattre ?

L'intelligence des écritures

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23 juin 2013 7 23 /06 /juin /2013 16:34
Voici un article fort intéressant trouvé sur le site de la Croix.
Il me semble que Jean-Yves Naudet pourrait bien prendre à son compte le sous-titre de mon blog ("Chrétien, donc libéral"). J'ai pris la décision de faire connaître à mes lecteurs les articles que Jean-Yves Naudet publie pour le compte de l'ALEPS (Association pour la Liberté Économique et le Progrès Social) dans "La Nouvelle Lettre".
 
 
HYERES LE 16/03/2010 - ECONOMISTE CATHOLIQUE JEAN YVES NAUDET

HYERES LE 16/03/2010 - ECONOMISTE CATHOLIQUE JEAN YVES NAUDET (photo NICE MATIN).

Sa réflexion sur la moralisation de l’économie s’étend au champ politique à l’occasion du 20e colloque annuel du Creeadp, jeudi 20 et vendredi 21 juin, à Aix-en-Provence.

Comment réintroduire de l’éthique en politique ? Le thème du 20e colloque qui s’ouvre jeudi 20 juin au centre aixois de recherche en éthique économique tombe à pic, à l’heure où la classe politique est secouée par plusieurs affaires. Pendant deux jours, il va réunir juristes, philosophes et économistes dont Jean-Yves Naudet, président de l’Association des économistes catholiques et fondateur du centre.

« Sans moralisation de la conscience personnelle de chacun, les lois ne suffiront pas à faire évoluer la situation », estime-t-il. L’éthique est le cheval de bataille de ce fils de médecin âgé de 64 ans qui a grandi à Aix-en-Provence. Il a eu, dit-il, deux « révélations »

La première fut l’économie, que ce diplômé de Sciences-Po découvrit à la faculté d’Aix-en-Provence. Il fut aussitôt fasciné par cette matière « qui touche au quotidien des gens ». La seconde fut la doctrine sociale de l’Église, sur laquelle ce catholique se pencha à 25 ans à la demande d’un prêtre de sa paroisse.

« Contrairement aux idées reçues, l’Église n’a pas de mépris pour l’économie, explique-t-il. Experte en humanité, elle a une parole à apporter pour créer les conditions d’un développement économique orienté vers le bien commun. » 

« Éveiller les étudiants aux enjeux moraux »

C’est « naturellement » que ce professeur d’économie à la faculté aixoise de droit va tenter de « faire la jonction » entre les deux univers : « Nombre de catholiques méconnaissent l’économie, et beaucoup d’économistes se désintéressent de la dimension morale de l’économie », souligne ce père de quatre enfants, féru de généalogie et grand collectionneur de livres anciens sur l’économie (il en possède 5 000).

Entre deux cours de morale économique aux séminaires aixois­ Saint-Luc et Jean-Marie Vianney à Ars, il dirige le Creeadp, qu’il a créé en 1992 pour « éveiller les étudiants aux enjeux moraux de l’économie ». En 2000, il a aussi fondé l’Association des économistes catholiques, pour « réintroduire la dimension humaine », dans une matière trop portée sur l’économétrie. 

Vice-président de l’Association internationale pour l’enseignement social chrétien depuis 2007, il est membre depuis juin 2010 de l’Académie catholique de France, qui réunit des intellectuels. Il résume en ces termes son engagement : « Mon but n’est pas de changer l’économie de marché mais de tenter de l’humaniser. »

 

CORINNE BOYER (à Marseille)

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18 juin 2013 2 18 /06 /juin /2013 21:50

 Laferrere-Armand.jpg J'ai entendu avec plaisir Armand Laferrère présenter et commenter son livre récent sur Radio-Courtoisie puis sur Radio-Notre-Dame (émission du 17 juin 2013).

 

J'invite mes lecteurs à faire de même !

 

Je les invite à compléter cette audition par la lecture d'un extrait d'entretien d'Armand Laferrère avec le Figaro Magazine ("La Bible est-elle de droite ou de gauche ?" ; la photo ci-contre en est extraite).

 

On trouve, sur le compte Facebook du livre d'Armand Laferrère des liens intéressants.

 

Par exemple, un article ("Contre les tyrans, la Bible") sur Causeur.fr.

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17 juin 2013 1 17 /06 /juin /2013 12:47

marie-nolle-thabut.jpg Je suis, chaque dimanche, impressionné par la qualité des commentaires de Marie-Noëlle Thabut sur les textes que nous propose la liturgie du jour.


Ces commentaires, trouvés sur le site "Eglise catholique en France", permettent à toute personne de bonne volonté, chrétienne ou non, de mieux comprendre la Bible, le livre le plus diffusé au monde. Notamment, en

  • donnant des explications historiques ;

  • décodant le langage imagé utilisé par l'auteur.

Je souhaite arriver à mettre ici, chaque dimanche, les commentaires de Marie-Noëlle Thabut. Ma seule contribution consiste à surligner les passages que je trouve les plus importants ou enrichissants et à écrire en rouge ceux qui parlent d'un thème qui m'est cher : la liberté (trois autres pages de mon blog sont consacrées à ces passages des Evangiles, du reste du Nouveau Testament ou de l'Ancien Testament qui parlent de la liberté, directement ou indirectement). 

 

Version audio (le lien sera inopérant dans un premier temps ; avant, cliquer sur le lien éventuel figurant sur le titre de chaque lecture), trouvée sur le site de Radio-Notre-Dame.


PREMIERE LECTURE - Zacharie 12, 10...13, 1

Parole du Seigneur :
« En ce jour-là,
12, 10 je répandrai sur la maison de David
et sur les habitants de Jérusalem
un esprit qui fera naître en eux bonté et supplication.
Ils lèveront les yeux vers celui qu'ils ont transpercé ;
ils feront une lamentation sur lui comme sur un fils unique ;
ils pleureront sur lui amèrement comme sur un premier-né.
11 En ce jour-là, il y aura grande lamentation dans Jérusalem.

13, 1 En ce jour-là,
il y aura une source
qui jaillira pour la maison de David
et les habitants de Jérusalem :
elle les lavera de leur péché et de leur souillure. »

Ce texte nous transporte vers l'an 300 avant notre ère. A cette époque-là, plusieurs nouveaux écrits circulent chez les Juifs en Israël. On remarque, en particulier, un groupe de morceaux choisis qui parlent surtout du Messie à venir. Ils le présentent d'une manière inhabituelle : ce ne sera pas un roi triomphant, mais humble, doux et modeste. Ils vont même jusqu'à laisser entendre qu'il souffrira injustement de la main même de ceux qu'il voudra sauver.

Ces écrits sont anonymes. Pour éviter de les égarer on les annexe au livre du prophète Zacharie qui existe depuis déjà 200 ans et qui comporte 8 chapitres. L'addition formera ce que nous appelons les chapitres 9 à 14.

J'en viens au texte de ce dimanche, extrait donc de cette dernière partie du livre de Zacharie, puisqu'il se trouve aux chapitres 12 et 13. Il nous décrit une scène étrange : elle se passe à Jérusalem, les acteurs sont la famille royale des descendants de David et les habitants de la Ville Sainte. Au centre de la scène, un condamné, supplicié.

Curieusement, ceux qui le contemplent et se lamentent sur lui sont justement ses bourreaux. « Ils lèveront les yeux vers celui qu'ils ont transpercé », dit Zacharie. Et voilà qu'il se passe une chose incroyable : le cœur des bourreaux est tout transformé : Dieu les remplit de tendresse et de bonté : « Je répandrai sur la maison de David et sur les habitants de Jérusalem un esprit qui fera naître en eux bonté et supplication ».

Si je comprends bien, le message de Zacharie est le suivant : le Messie sera d'abord transpercé (c'est-à-dire méconnu, rejeté, tué) ; mais ensuite, les yeux de son peuple s'ouvriront et ils le reconnaîtront comme le Messie. Et alors, ils regretteront amèrement leur conduite, ils le pleureront, ils porteront le deuil : les expressions « ils feront une lamentation sur lui comme sur un fils unique, ils pleureront sur lui amèrement comme sur un premier-né ; il y aura grande lamentation dans Jérusalem... » sont des allusions aux habitudes du deuil ; et bien sûr, le rejet du Messie sera compris après coup comme le meurtre de l'être le plus précieux.

Et alors avec les yeux, ce sont les coeurs qui s'ouvriront : Ezéchiel avait dit quelque chose de semblable : « Je vous donnerai un coeur neuf, et je mettrai en vous un esprit neuf ; j'enlèverai de votre corps le coeur de pierre et je vous donnerai un coeur de chair » (Ez 36, 26) : quand Zacharie parle de bonté et supplication, de lamentation, de larmes amères, il dit bien que les coeurs de pierre se sont enfin brisés : ils sont devenus des coeurs de chair. Et au fur et à mesure que nos coeurs de pierre se brisent, pour laisser la place au coeur de chair qui est en chacun de nous, nous découvrons nos complicités : tout ce que nous laissons faire par indifférence, ou par lâcheté ; c'est Ezéchiel encore qui dit : « Le dégoût vous montera au visage à cause de vos péchés et de vos abominations » (Ez 6, 9 ; 20, 43 ; 36, 31). Quand on est adultes et conséquents, on ne peut pas s'en « laver les mains », à la Pilate. « Ils lèveront les yeux vers celui qu'ils ont transpercé » : même ceux qui n'ont pas physiquement participé au meurtre découvriront leur complicité. Et alors il y aura grande lamentation dans Jérusalem tout entière, c'est-à-dire dans le peuple tout entier.

Reste la dernière phrase du texte : « En ce jour-là, il y aura une source qui jaillira pour la maison de David et pour les habitants de Jérusalem : elle les lavera de leur péché et de leur souillure ». Mystérieusement, on a bien l'impression que la conversion du peuple sera le fruit de cette mort injuste. Qu'il faudra que le Messie aille jusque-là pour que les yeux, (pour que le coeur) de son peuple s'ouvrent... N'est-ce pas cela exactement que Jésus ressuscité voulait faire comprendre aux disciples d'Emmaüs quand il leur disait : « Ne fallait-il pas que le Christ souffrît cela ? »

Au fond, j'entends là que le péché, la souillure c'était justement ce coeur de pierre, ces yeux fermés, le refus de reconnaître nos complicités. Mais le meurtre injuste du Messie fera jaillir une source, un torrent qui emportera tout, qui balaiera tout. Saint Jean, qui, visiblement, connaissait bien le livre de Zacharie, dira plus tard « un fleuve d'eau vive ».

Voilà donc un texte qui nous concerne au plus haut point : car l'une des questions que nous nous posons souvent, c'est « On dit que Jésus est le Sauveur... De quoi Jésus nous sauve-t-il ? Et comment ? » Or, les premiers Chrétiens se la posaient tout comme nous ; et spontanément, ils sont allés chercher la réponse dans ce texte de Zacharie. La réponse est double : premièrement, de quoi Jésus nous sauve-t-il ? Il nous sauve de la haine, de la violence, de l'égoïsme qui sont l'origine de tous nos maux. Pour reprendre l'expression d'Ezéchiel, il change nos coeurs de pierre en coeurs de chair. Zacharie parle « d'un esprit qui fera naître en nous bonté et supplication ».

Deuxièmement, comment Jésus nous sauve-t-il ? Réponse : en livrant son corps transpercé à nos regards. C'est de Zacharie que Saint Jean a repris dans le récit de la Passion la fameuse phrase « Ils lèveront les yeux vers celui qu'ils ont transpercé ». Et Zacharie continue : « En ce jour-là, il y aura une source qui jaillira pour la maison de David et pour les habitants de Jérusalem : elle les lavera de leur péché et de leur souillure ».

Il restera à nous demander si ce salut est bien accompli, alors que l'humanité continue à vivre dans la haine, la violence, les égoïsmes et les désordres de toute sorte ? Que répondre sinon que Dieu nous a créés libres : à nous d'accepter de lever les yeux. Il ne nous convertira pas de force.

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Cette dernière partie du livre de Zacharie était très populaire au temps des premiers Chrétiens. Les évangiles, tous spécialement dans les récits de la Passion y font référence.

PSAUME 62 (63), 2, 3-4, 5-6, 8-9

2 Dieu, tu es mon Dieu, je te cherche dès l'aube :
mon âme a soif de toi ;
après toi languit ma chair,
terre aride, altérée, sans eau.

3 Je t'ai contemplé au sanctuaire,
j'ai vu ta force et ta gloire.
4 Ton amour vaut mieux que la vie :
tu seras la louange de mes lèvres !

5 Toute ma vie je vais te bénir,
lever les mains en invoquant ton nom.
6 Comme par un festin je serai rassasié ;
la joie sur les lèvres, je dirai ta louange.

8 Oui, tu es venu à mon secours :
je crie de joie à l'ombre de tes ailes.
9 Mon âme s'attache à toi,
ta main droite me soutient.

« Mon Dieu, je te cherche, mon âme a soif de toi... » Tout ce psaume est écrit à la première personne du singulier ; mais, comme toujours dans les psaumes, ce singulier est collectif : c'est le peuple d'Israël tout entier qui peut dire « Dieu, tu es mon Dieu, je te cherche dès l'aube » ...

Et quand il dit « dès l'aube », il veut dire depuis l'aube des temps, car depuis toujours, le peuple d'Israël est en quête de son Dieu. « Mon âme a soif de toi ; après toi languit ma chair, terre aride, altérée, sans eau » : en Israël, ces expressions sont très réalistes : la terre désertique, assoiffée, qui n'attend que la pluie pour revivre, c'est une expérience habituelle, très suggestive.

Depuis l'aube de son histoire, Israël a soif de son Dieu, une soif d'autant plus grande qu'il a expérimenté la présence, l'intimité proposée par Dieu. Il va jusqu'à dire « Mon âme s'attache à toi », ce qui est une expression très forte : littéralement il faudrait traduire : « mon âme adhère à toi, mon âme est suspendue... accrochée à toi, elle se presse contre toi ».

Pour exprimer son expérience de relation à Dieu, le peuple élu se compare à un lévite : les lévites, (c'est-à-dire les membres de la tribu de Lévi) étaient par naissance consacrés au service du Temple de Jérusalem et ils y passaient le plus clair de leur temps. Il faut donc lire ce psaume en décodant les images : Israël est comme un lévite. Nous avons déjà eu des occasions de le voir, les psaumes sont toujours des prières collectives, mais ils se présentent comme le cri d'un individu isolé : c'est une mise en scène qu'on appelle le revêtement du psaume ; il faut alors lire : Israël est comme l'individu qu'on met en scène (ici un lévite).

On ne s'étonne pas, par conséquent, de rencontrer dans ce psaume de multiples allusions très concrètes à la vie quotidienne d'un lévite dans le temple de Jérusalem. Je les reprends :

« Je t'ai contemplé au sanctuaire » : seuls les lévites avaient accès à la partie sainte du Temple... « toute ma vie, je vais te bénir » ; effectivement toute la vie du lévite était consacrée à la louange de Dieu... « lever les mains en invoquant ton nom » : là nous voyons le lévite en prière, les mains levées... « comme par un festin je serai rassasié » : certains sacrifices étaient suivis d'un repas de communion pour tous les assistants, et d'autre part, vous savez que les lévites recevaient pour leur nourriture une part de la viande des sacrifices ...

Enfin l'allusion la plus flagrante c'est « je crie de joie à l'ombre de tes ailes » : voilà une expression qu'on ne peut comprendre que si on connaît les secrets de l'intérieur du Temple : là, dans le lieu le plus sacré, le « Saint des Saints », se trouvait l'Arche d'Alliance ; pour nous, il n'est pas très facile de nous représenter l'Arche d'Alliance : quand nous disons Arche aujourd'hui, nous risquons de penser à une oeuvre architecturale imposante : les Parisiens penseraient peut-être à ce qu'ils appellent la Grande Arche de la Défense... Pour Israël, c'est tout autre chose !

Il s'agit de ce qu'ils ont de plus sacré : un petit coffret de bois précieux, recouvert d'or, qui abritait les tables de la Loi. Sur ce coffret, veillaient deux énormes statues de chérubins. Les « Chérubins » n'ont pas été inventés par Israël : le mot vient de Mésopotamie. C'étaient des êtres célestes, à corps de lion, et face d'homme, et surtout des ailes immenses. En Mésopotamie, ils étaient honorés comme des divinités... en Israël au contraire, on prend bien soin de montrer qu'ils ne sont que des créatures : ils sont représentés comme des protecteurs de l'Arche, mais leurs ailes déployées sont considérées comme le marchepied du trône de Dieu.

Ici, le lévite en prière dans le Temple, à l'ombre des ailes des chérubins se sent enveloppé de la tendresse de son Dieu depuis l'aube jusqu'à la nuit.

En réalité, ce lévite c'est Israël tout entier qui, depuis l'aube de son histoire et jusqu'à la fin des temps, s'émerveille de l'intimité que Dieu lui propose : et donc, à un deuxième niveau, c'est l'expérience du peuple qui affleure dans ce psaume : par exemple « mon âme a soif de toi, après toi languit ma chair, terre aride, altérée, sans eau » est certainement une allusion au séjour dans le désert après la sortie d'Egypte et à l'expérience terrible de la soif à Massa et Meriba (Ex 17).

« Je t'ai contemplé au sanctuaire » est une allusion aux manifestations de Dieu au Sinaï, le lieu sacré où le peuple a contemplé son Dieu qui lui offrait l'Alliance... « J'ai vu ta force et ta gloire » : dans la mémoire d'Israël, cela évoque les prodiges de Dieu pendant l'Exode pour libérer son peuple de l'esclavage en Egypte.

Toutes ces évocations d'une vie d'Alliance, d'intimité sans ombre sont peut-être la preuve que ce psaume a été écrit dans une période moins lumineuse ! A un moment où il faut s'accrocher aux souvenirs du passé pour garder l'espérance. Car tout n'est pas si rose : la preuve, les derniers versets (que nous n'avons pas lus aujourd'hui), disent fortement, violemment même, l'attente de la disparition du mal sur la terre... Ce qui prouve bien que les croyants sont affrontés à la souffrance. Israël attend la pleine réalisation des promesses de Dieu, les cieux nouveaux, la terre nouvelle où il n'y aura plus ni larmes ni deuil.

Dans la première lecture de ce dimanche, Zacharie annonçait la profonde transformation du coeur de l'homme : enfin les yeux et les coeurs s'ouvriront quand ils accepteront de lever les yeux sur le Messie transpercé. Le psaume 62/63 répond en écho : oui, ce jour béni viendra ; vous, peuple élu, en avez déjà un avant-goût ; en attendant sa venue pleine et définitive, recherchez l'intimité avec Dieu, attachez vous à lui, seule sa présence peut combler vos coeurs. « Dieu, tu es mon Dieu, je te cherche dès l'aube : mon âme a soif de toi... Je t'ai contemplé au sanctuaire, j'ai vu ta force et ta gloire. Ton amour vaut mieux que la vie : tu seras la louange de mes lèvres ! »

DEUXIEME LECTURE - Galates 3, 26 - 29

Frères,
26 en Jésus Christ,
vous êtes tous fils de Dieu
par la foi.
27 En effet, vous tous que le baptême a unis au Christ,
vous avez revêtu le Christ ;
28 il n'y a plus ni Juif ni païen,
il n'y a plus ni esclave ni homme libre,
il n'y a plus l'homme et la femme,
car tous, vous ne faites plus qu'un
dans le Christ Jésus.
29 Et si vous appartenez au Christ,
c'est vous qui êtes la descendance d'Abraham ;
et l'héritage que Dieu lui a promis,
c'est à vous qu'il revient.

On sait que Paul s'adresse ici à la communauté chrétienne de Galatie à un moment où elle traverse une grave querelle. La phrase « Il n'y a plus ni Juif ni païen, ni esclave ni homme libre, il n'y a plus l'homme et la femme... » n'en prend que plus de relief.

« Vous ne faites plus qu'un dans le Christ Jésus », chaque jour qui passe nous démontre le contraire... Nous ne connaissons que trop de clivages, de racismes de toute sorte, tout aussi douloureux, tout aussi tenaces que ceux qui déchiraient les Galates... C'est là que nous sentons cruellement le fossé qui sépare l'espoir de la réalité. Et pourtant Paul insiste.

S'il insiste, justement, c'est pour nous inviter à dépasser les apparences : ce que nous appelons la réalité concrète n'est faite que de différences de sexe, de race, d'origine sociale... (et j'en oublie)... mais, nous dit Paul, ce ne sont que des apparences. Bien plus forte que toutes ces apparences, il y a notre unité profonde parce que, les uns et les autres, nous sommes greffés sur Jésus-Christ. Un même sang, une même sève coule dans nos veines, pourrait-on dire.

« Vous tous, que le Baptême a unis au Christ, vous avez revêtu le Christ. » L'image du vêtement est superbe : le manteau du Christ nous enveloppe tous et il recouvre toutes nos particularités qui en deviennent accessoires ; comment ne pas penser à cette phrase du Père Teilhard de Chardin : « Dès l'origine des Choses un Avent de recueillement et de labeur a commencé... Et depuis que Jésus est né, qu'Il a fini de grandir, qu'Il est mort, tout a continué de se mouvoir, parce que le Christ n'a pas achevé de se former. Il n'a pas ramené à Lui les derniers plis de la Robe de chair et d'amour que lui forment ses fidèles ... » (Ecrits de guerre - 1916).

Concrètement, si Paul insiste, c'est parce que la question se pose : le texte lui-même dit bien où se situaient les problèmes... quand Paul dit « il n'y a plus ni Juif ni païen » cela veut bien dire qu'entre les Chrétiens d'origine juive et ceux qui étaient d'anciens païens, il y avait de sérieuses difficultés ; de la même manière, les deux propositions suivantes : « il n'y a plus ni esclave ni homme libre » et « il n'y a plus l'homme et la femme » laissent deviner quelles divisions Paul appelle les Galates à surmonter.

Notons au passage qu'on ne peut pas accuser Paul de misogynie : « Il n'y a plus l'homme et la femme » dit-il ; traduisez « il n'y a plus que des baptisés » ; vous êtes des fidèles du Christ, c'est cela seul qui compte. Voilà votre dignité : même s'il subsiste dans la société des différences de rôle entre hommes et femmes, même si dans l'Eglise les mêmes responsabilités ne vous sont pas confiées, au regard de la foi, vous êtes avant tout des baptisés. « Il n'y a plus ni esclave ni homme libre » : là encore, cela ne veut pas dire que Paul préconise la révolution ; mais quel que soit le rang social des uns et des autres, vous aurez pour tous la même considération car tous vous êtes des baptisés. Vous ne regarderez pas avec moins de respect et de déférence celui qui vous paraît moins haut placé sur l'échelle sociale : la recommandation vaut bien encore pour nous aujourd'hui !

Je reviens sur la première distinction que Paul invite les Galates à dépasser : « Il n'y a plus ni Juif ni païen » ; on connaît le problème qui a empoisonné les premières communautés chrétiennes : la querelle que les anciens Juifs devenus Chrétiens faisaient aux Chrétiens non-Juifs, c'est-à-dire des gens qui jusqu'ici étaient des païens, des non-circoncis ; il était facile de les culpabiliser : tant qu'ils ne se pliaient pas aux règles de la religion juive, ils ne faisaient pas partie du peuple élu.

La question qui se cachait par derrière était en fin de compte : est-ce que la foi suffit ? Ou bien faut-il en outre pratiquer la loi juive, en particulier la circoncision ? Paul répond : Abraham non plus n'était pas encore circoncis (pas plus que les Galates) quand il a entendu les Promesses de Dieu ; et parce qu'il mit sa confiance en Dieu, il fut considéré comme juste : « Abraham eut foi dans le SEIGNEUR et pour cela le SEIGNEUR le considéra comme juste. » (Gn 15, 6). Or l'une des promesses visait toutes les familles de la terre : « En toi seront bénies toutes les familles de la terre. » (Gn 12, 3). Toutes les familles de la terre, dont vous, les Galates.

Mais Paul va encore plus loin : non seulement les Galates bénéficient de la bénédiction promise à toutes les familles de la terre, mais mieux encore, ils sont des descendants d'Abraham, ils deviennent membres du peuple de la promesse ; biologiquement, c'est impossible ; mais spirituellement ils le sont devenus par leur Baptême. Par le Baptême, les chrétiens sont intégrés à Jésus-Christ, et par lui, ils sont intégrés à la descendance d'Abraham : « Vous tous que le Baptême a unis au Christ, vous avez revêtu le Christ » : et il faut entendre le mot « unis » au sens très fort ; notre nom même de Chrétiens, qui signifie « du Christ », dit bien que nous lui appartenons. Unis à lui, qui est le fils parfait du Père, nous sommes intégrés à la descendance d'Abraham, le croyant. « Si vous appartenez au Christ, c'est vous qui êtes la descendance d'Abraham, le croyant. »

Circoncis ou non, puisque nous sommes croyants, nous sommes donc les descendants d'Abraham, une descendance aussi nombreuse que les étoiles du ciel, ou les grains de sable de la mer, comme Dieu le lui avait promis... nous sommes ses héritiers. Le Code de Droit canonique en tire les conséquences quand il affirme « Entre tous les fidèles, du fait de leur régénération dans le Christ, il existe quant à la dignité et à l'activité, une véritable égalité... » (Canon 208).

Concrètement, quotidiennement, les inégalités et les divisions subsistent quand même parmi nous ; et toute notre vie est tiraillée entre notre destin, notre vocation de baptisés et la lourdeur des divisions qui ont bien l'air de nous coller à la peau. Mais si l'on prend Paul au sérieux, chaque fois que nous constatons que nous vivons encore sous un régime de discriminations entre nous, nous devrions nous dire que nos façons de faire sont périmées : parce que, depuis notre Baptême, nous sommes tous unis au Christ, greffés sur le Christ : au fond, ici aussi, nous devrions nous dire « qu'il ne faut pas séparer ce que Dieu a uni ».

EVANGILE - Luc 9, 18 - 24

18 Un jour, Jésus priait à l'écart.
Comme ses disciples étaient là,
il les interrogea :
« Pour la foule, qui suis-je ? »
19 Ils répondirent :
« Jean-Baptiste ;
pour d'autres, Elie ;
pour d'autres, un prophète d'autrefois qui serait ressuscité. »
20 Jésus leur dit :
« Et vous, que dites-vous ?
Pour vous qui suis-je ? »
Pierre prit la parole et répondit :
« Le Messie de Dieu. »
21 Et Jésus leur défendit vivement
de le révéler à personne,
22 en expliquant :
« Il faut que le Fils de l'homme souffre beaucoup,
qu'il soit rejeté
par les Anciens, les chefs des prêtres et les scribes,
qu'il soit tué,
et que le troisième jour, il ressuscite. »
23 Jésus disait à la foule :
« Celui qui veut marcher à ma suite,
qu'il renonce à lui-même,
qu'il prenne sa croix chaque jour, et qu'il me suive.
24 Car celui qui veut sauver sa vie
la perdra ;
mais celui qui perdra sa vie pour moi
la sauvera. »
 
Jésus vient de guérir ceux qui en avaient besoin et de multiplier le pain pour nourrir la foule. Et c'est juste à ce moment-là qu'il pose à ses disciples la question de confiance. « Qui suis-je ? » Et il la pose en deux temps ; la foule, d'abord, que pense-t-elle de moi ? Et vous, mes disciples ? Certainement il y a là une pédagogie de sa part : il veut faire faire à ses disciples le pas de la foi. Pour la foule, qui suis-je ? Et la réponse est celle de n'importe qui ; et pour vous ? Et là, il sollicite leur engagement personnel.

Commençons par les opinions de la foule : certains croient que Jésus n'est autre que Jean-Baptiste ressuscité, d'autres le prennent pour Elie, enfin d'autres pensent qu'il est un autre prophète ressuscité. Première remarque, l'idée de résurrection était répandue déjà puisqu'on l'envisage pour Jean-Baptiste et pour des prophètes ; une fraction du peuple juif, au moins, était donc prête à entendre le message de Résurrection du matin de Pâques.

Deuxième remarque : cette question intervient après la multiplication des pains : Elie aussi avait opéré un miracle du pain, rappelez-vous l'histoire de la veuve de Sarepta... Or le prophète Malachie avait bien annoncé que Elie reviendrait : « Voici que je vais vous envoyer Elie, le prophète, avant que ne vienne le Jour du Seigneur... Il ramènera le coeur des pères vers leurs fils, celui des fils vers leurs pères... » (Ml 3, 23). Prendre Jésus pour Elie revenu, pourquoi pas ? Mais, dans le récit de la Transfiguration qui suit tout de suite chez Luc notre texte d'aujourd'hui, Pierre, Jacques et Jean verront Elie auprès de Jésus transfiguré : cela les aidera à reconnaître que Jésus n'est pas le prophète Elie revenu sur terre.

Apparemment, la foule s'interroge sur Jésus, mais les avis sont partagés : peut-être Jean-Baptiste, qu'Hérode Antipas (le fils d'Hérode le Grand) vient de faire exécuter, est-il ressuscité ? Quelques versets plus haut, Luc racontait qu'Hérode lui-même ne savait pas quoi penser à ce sujet : « Hérode le Tétrarque apprit tout ce qui se passait et il était perplexe, car certains disaient que Jean (le Baptiste) était ressuscité des morts, d'autres qu'Elie était apparu, d'autres qu'un prophète d'autrefois était ressuscité. Hérode dit : « Jean, je l'ai fait moi-même décapiter. Mais quel est celui-ci, dont j'entends dire de telles choses ? » (Lc 9, 7-9).

Maintenant, c'est au tour des disciples de risquer une réponse à la question « Et vous, qui dites-vous que je suis ? » Le premier, Pierre prend la parole et dit « Le Messie de Dieu », c'est-à-dire celui qui a reçu l'onction, celui qui est habité par l'Esprit de Dieu et qui vient instaurer le Royaume de Dieu. Et d'ailleurs, pour Pierre la multiplication des pains en est la preuve : le Royaume de Dieu est déjà là.

Ce qui est quand même curieux, c'est que Jésus a posé cette question ; mais dès que Pierre donne la bonne réponse, il lui interdit de la répéter ! « Il leur défendit vivement de le répéter à personne... ». Et alors il s'explique ; son explication revient à dire : oui, tu as raison au moins sur un point, je suis bien le Messie... mais attention, le Messie n'est pas exactement comme vous croyez ! Et il annonce un Messie souffrant : « Il faut que le Fils de l'homme souffre beaucoup, qu'il soit rejeté par les Anciens, les chefs des prêtres et les scribes, qu'il soit tué, et que, le troisième jour, il ressuscite ». Plus tard, les Chrétiens reliront les prophéties d'Isaïe (Is 53 sur le Serviteur souffrant) et de Zacharie (sur le mystérieux transpercé ; cf la première lecture de ce dimanche) qui, effectivement, annonçaient les souffrances du Messie ; mais au temps du Christ, bien peu pouvaient accepter cette éventualité. Le Messie était davantage attendu comme un chef de guerre triomphant qui libérerait le peuple juif de l'occupation romaine. Là encore, l'attitude de Jésus est donc pédagogique : d'une part, il veut inciter les disciples à s'engager dans la foi, à se démarquer des opinions de la foule, mais d'autre part, il veut leur ouvrir les yeux sur sa véritable mission : une mission de service et non de puissance ; et cette révélation-là, visiblement la foule n'est pas encore prête à la recevoir. Il ne faut donc pas lui dire trop vite qu'on a reconnu le Messie, la foule risquerait de s'enflammer, si j'ose dire, de faire un contresens sur le mystère de Jésus.

Dans cette annonce de sa Passion, Jésus dit ce fameux « Il faut »... comme il dira plus tard aux disciples d'Emmaüs, après la Résurrection « Il fallait »... Ce n'est certainement pas une exigence que Dieu aurait posée comme s'il faisait des comptes de mérites ! ... C'est là que ce texte de Luc résonne étonnamment avec la lecture de Zacharie que nous lisons en première lecture : à propos de Zacharie, je vous disais : Il faudra que le Messie aille jusque-là... Alors seulement s'ouvriront les coeurs des hommes, lorsqu'ils « lèveront les yeux vers celui qu'ils ont transpercé ».

Enfin, Jésus avertit ceux qui le suivent qu'ils doivent, eux aussi, emprunter ce chemin de renoncement : « Celui qui veut marcher à ma suite, qu'il prenne sa croix chaque jour » : cette expression vise les difficultés, les épreuves de la mission d'évangélisation. Logiquement, s'ils se conduisent comme le maître, les disciples ne seront pas mieux traités que lui ! Comme lui, ils devront accepter ce qu'on peut appeler la « logique du grain de blé » (pour reprendre une image de Saint Jean) : « Celui qui veut sauver sa vie la perdra ; mais celui qui perdra sa vie pour moi, la sauvera ».

Vous l'avez remarqué, ces dernières phrases s'adressent en réalité à la foule et non plus seulement aux disciples ; l'invitation est donc très large : ne nous demandons pas d'où vient cette foule alors que dans les versets précédents, Jésus était seul avec ses disciples... Luc nous suggère ainsi qu'il n'y a pas d'autre condition préalable pour suivre Jésus : seulement être prêt à s'engager dans la mission d'annonce du Royaume sans jamais espérer de triomphe spectaculaire mais en acceptant l'enfouissement du grain de blé.

L'intelligence des écritures

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12 juin 2013 3 12 /06 /juin /2013 22:18

marie-nolle-thabut.jpg Je suis, chaque dimanche, impressionné par la qualité des commentaires de Marie-Noëlle Thabut sur les textes que nous propose la liturgie du jour.


Ces commentaires, trouvés sur le site "Eglise catholique en France", permettent à toute personne de bonne volonté, chrétienne ou non, de mieux comprendre la Bible, le livre le plus diffusé au monde. Notamment, en

  • donnant des explications historiques ;

  • décodant le langage imagé utilisé par l'auteur.

Je souhaite arriver à mettre ici, chaque dimanche, les commentaires de Marie-Noëlle Thabut. Ma seule contribution consiste à surligner les passages que je trouve les plus importants ou enrichissants et à écrire en rouge ceux qui parlent d'un thème qui m'est cher : la liberté (trois autres pages de mon blog sont consacrées à ces passages des Evangiles, du reste du Nouveau Testament ou de l'Ancien Testament qui parlent de la liberté, directement ou indirectement). 

 

Version audio (le lien sera inopérant dans un premier temps ; avant, cliquer sur le lien éventuel figurant sur le titre de chaque lecture), trouvée sur le site de Radio-Notre-Dame.


PREMIERE LECTURE - 2 Samuel 12, 7-10. 13

Après le péché de David,
7 le prophète Natan vint le trouver et lui dit :
« Ainsi parle le SEIGNEUR Dieu d'Israël :
Je t'ai sacré roi d'Israël,
je t'ai sauvé de la main de Saül,
8 puis je t'ai donné la maison de ton maître,
je t'ai donné les épouses du roi ;
je t'ai donné la maison d'Israël et de Juda
et, si ce n'est pas encore assez,
j'y ajouterai tout ce que tu voudras.
9 Pourquoi donc as-tu méprisé le SEIGNEUR
en faisant ce qui est mal à ses yeux ?
Tu as frappé par l'épée Ourias le Hittite ;
sa femme, tu l'as prise pour femme ;
lui, tu l'as fait périr par l'épée des fils d'Ammon.
10 Désormais, l'épée ne cessera plus jamais de frapper ta maison,
pour te punir parce que tu m'as méprisé,
et que tu as pris la femme d'Ourias le Hittite
pour qu'elle devienne ta femme. »

13 David dit à Natan :
« J'ai péché contre le SEIGNEUR ! »
Natan lui répondit :
« Le SEIGNEUR a pardonné ton péché,
tu ne mourras pas. »

Voilà l'un des épisodes les plus célèbres de l'histoire du roi David : pas le plus flatteur peut-être, pour le roi, puisque la Bible ne nous cache pas la peu brillante machination à laquelle il s'est livré ce jour-là. On était en temps de guerre, l'armée venait de mettre le siège devant la ville de Rabbat Ammon (Amman aujourd'hui). Le roi David, lui, était à Jérusalem dans son palais. Un soir, en se promenant sur sa terrasse, il aperçoit une ravissante créature qui prenait son bain. Il en tombe amoureux et la fait venir au palais. Elle était mariée pourtant, mais son mari, Ourias le Hittite1, était au front. Les choses se compliquent très vite lorsqu'elle lui fait dire quelques jours plus tard qu'elle est enceinte. David se soucie alors de faire revenir au plus vite le mari à Jérusalem ; dès qu'il aura passé le seuil de sa maison, on pourra lui attribuer la paternité de l'enfant que sa femme attend.

On invente donc une mission de renseignement : Ourias est convoqué à Jérusalem au palais et prié de donner tous les détails possibles concernant la bataille. La journée se passe donc à raconter la vie au front. Le soir venu, David félicite Ourias et l'engage à rentrer dormir chez lui ; mais voilà : d'après la loi de Moïse, les guerriers en campagne étaient tenus à la continence. David le sait bien lui aussi mais il préférerait l'ignorer ! Le texte biblique n'épargne pas le roi : il est décrit comme faisant peu de cas de la loi, alors que son officier, un étranger pourtant (un Hittite, donc un païen) se montre scrupuleux : solidaire de ses frères de combat, il ne veut pas bénéficier de cette faveur insolite. Deux soirs de suite, donc, il refuse d'aller dans sa maison rejoindre sa femme malgré l'insistance de David qui va jusqu'à l'enivrer pour le faire céder. Drame pour David : Ourias n'ayant pas franchi le seuil de sa maison, l'enfant ne pourra lui être attribué. Il ne reste plus qu'une solution : se débarrasser du mari gênant ; alors Bethsabée pourra être la femme du roi et concevoir un enfant de lui. Qu'à cela ne tienne : dans une lettre qu'il fait porter par Ourias lui-même, le roi donne à Joab, chef de son armée, l'ordre de placer Ourias au plus fort du combat, afin qu'il soit tué. Quelques jours plus tard, un messager apporte l'annonce de sa mort. Le délai de deuil achevé, David fait chercher Bethsabée et l'installe chez lui. L'enfant naît, c'est un garçon.

C'est alors que le prophète Natan se présente chez David : très habilement, il ne lui fait pas une leçon de morale ; il lui dit : je vais te raconter une histoire qui vient de se passer dans une ville de ton royaume : il y avait deux hommes, l'un riche et l'autre pauvre. Le riche avait petit et gros bétail en très grande abondance. Le pauvre n'avait rien du tout qu'une agnelle, une seule petite qu'il avait achetée. Il la nourrissait et elle grandissait chez lui en même temps que ses enfants... Un jour, l'homme riche eut un invité : que crois-tu qu'il a fait pour le dîner ? Il avait tout ce qu'il fallait dans son troupeau ; eh bien non ! Il a volé l'agnelle du pauvre pour son festin. » David est horrifié, il faut sévir. Mais Natan l'arrête aussitôt : « Cet homme, c'est toi ! » On s'attendrait alors à ce que l'homme de Dieu profite de son avantage et fasse remarquer à David toutes ses turpitudes ; et ce serait bien facile : le roi, riche, entouré de femmes, a pris à Ourias le Hittite son épouse puis sa vie.

Eh bien non, justement ! Et c'est la leçon étonnante du texte d'aujourd'hui : avant même d'obtenir de David des mots de repentir, le prophète vient lui annoncer que Dieu, pour autant, ne renie aucun de ses bienfaits et va même jusqu'à vouloir le combler encore davantage ! « Je t'ai sacré roi d'Israël, je t'ai sauvé de la main de Saül, puis je t'ai donné la maison de ton maître, je t'ai donné les épouses du roi ; je t'ai donné la maison d'Israël et de Juda et, si ce n'est pas encore assez, j'y ajouterai tout ce que tu voudras. » Cette dernière phrase « Si ce n'est pas encore assez, j'y ajouterai tout ce que tu voudras » est la plus belle définition du pardon : par-delà le péché, l'infidélité, Dieu continue d'aimer, de donner. Notons encore une fois que David n'a pas encore eu le temps d'exprimer la moindre demande de pardon ! Les dons de Dieu ne sont pas conditionnés par notre conduite. C'est le sens même du mot « pardon » : Par-don signifie don au-delà ; le pardon de Dieu n'est pas un événement ponctuel, c'est le don constant de son amour malgré nos infidélités répétées.

Mais pardon ne veut pas dire retour à l'Innocence ! Nos actes portent des fruits, nous le savons bien, certains bons, d'autres vénéneux. C'est même ce qui fait la grandeur de nos vies, il n'y a pas de coup d'éponge possible : la cupidité, le meurtre empoisonneront désormais la vie de David ; c'est le sens de ce constat douloureux du prophète : « Désormais, l'épée ne cessera plus jamais de frapper ta maison ». C'est l'engrenage de la violence qui nous est si souvent rappelé dans la Bible. « Mépriser le Seigneur », c'est-à-dire faire du mal à nos frères, c'est inévitablement semer la haine et finalement la souffrance pour les autres et pour nous-mêmes. Les commandements (la Loi) ne nous ont été donnés que pour nous indiquer le seul moyen d'être heureux en société.

Alors, tout d'un coup, David prend conscience de l'horreur et de l'injustice de ses actes, et aussi de leurs terribles conséquences. Il dit simplement : « J'ai péché contre le Seigneur. » Alors le prophète peut lui dire la seule phrase pour laquelle il était venu : « Le Seigneur a pardonné ton péché ».

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Note

1 - Ourias est un Hittite, c'est-à-dire un non-Israélite, devenu officier dans l'armée du roi David. Les Hittites sont l'un des peuples qui habitaient le pays de Canaan avant l'arrivée des Israélites. D'après le prophète Natan, faire du mal à cet étranger c'est mépriser le Seigneur lui-même. Une fois de plus, la Bible nous invite au respect de l'étranger.

 

PSAUME 31 (32), 1-2, 5abcd, 5ef.7, 10bc-11

1 Heureux l'homme dont la faute est enlevée,
et le péché remis !
2 Heureux l'homme dont le SEIGNEUR ne retient pas l'offense,
dont l'esprit est sans fraude.

5 Je t'ai fait connaître ma faute,
je n'ai pas caché mes torts.
J'ai dit : je rendrai grâce au SEIGNEUR
en confessant mes péchés.

Et toi, tu as enlevé l'offense de ma faute.
7 Tu es un refuge pour moi,
mon abri dans la détresse,
de chants de délivrance tu m'as entouré.

10 L'amour du SEIGNEUR entourera
ceux qui comptent sur lui.
11 Que le SEIGNEUR soit votre joie, hommes justes !
Hommes droits, chantez votre allégresse !

« Heureux l'homme dont la faute est enlevée, et le péché remis ! » Un pécheur pardonné rend grâce : rien d'étonnant, c'est l'expérience millénaire des croyants. A commencer par David, dont le nom est rappelé en tête de ce psaume, comme souvent, pour nous inviter à nous couler dans l'attitude spirituelle de celui qui fut le type même du pécheur-pardonné-repentant-reconnaissant (voir la première lecture). Par la suite, d'autres rois ont partagé ces sentiments, et organisé de grandes célébrations pénitentielles au Temple de Jérusalem ; le deuxième livre des Chroniques en raconte deux, sous les règnes d'Ezéchias et de Manassé (2 Ch 29, 20-36 ; 2 Ch 33, 16) ; dans un grand déploiement de faste, de musique, de chants, au son des trompe, le peuple tout entier, roi et prêtres en tête, offre des sacrifices (des holocaustes1) : aveu des fautes, désir du pardon, action de grâce, tout est mêlé. D'où une ambiance de fête qui se dégage de ce genre de cérémonies. Celle qui fut célébrée à la demande du roi Ezéchias est particulièrement bien décrite : « Le roi Ezéchias réunit les chefs de la ville et il monta à la Maison du SEIGNEUR (le temple). On amena sept taureaux, sept béliers, sept agneaux et sept boucs pour un sacrifice pour le péché à l'intention de la maison royale, du sanctuaire (le Temple avait été profané) et de Juda (le peuple), puis il dit aux prêtres, fils d'Aaron, de les offrir sur l'autel du SEIGNEUR... Ezéchias ordonna d'offrir l'holocauste sur l'autel et, au moment où commençait l'holocauste, commencèrent aussi le chant pour le Seigneur et le jeu des trompettes, avec l'accompagnement des instruments de David, le roi d'Israël. Toute l'assemblée resta prosternée, le chant se prolongea et les trompettes jouèrent, tout cela jusqu'à la fin de l'holocauste. Comme on finissait de l'offrir, le roi et tous les assistants avec lui s'inclinèrent et se prosternèrent. Ensuite le roi Ezéchias et les chefs dirent aux lévites de louer le Seigneur (en chantant des psaumes)... et ils le louèrent à coeur joie, puis ils s'agenouillèrent et se prosternèrent. » (2 Ch 29, 20... 30).

Mais la grande particularité de ce psaume 31/32 est son insistance sur l'importance de l'aveu ; c'est l'objet d'une strophe entière : « Je t'ai fait connaître ma faute, je n'ai pas caché mes torts. J'ai dit : je rendrai grâce au SEIGNEUR en confessant mes péchés. » Le livre des Proverbes avait déjà parlé de l'aveu comme condition de l'accueil du pardon de Dieu : « Qui cache ses fautes ne réussira pas ; qui les avoue et y renonce obtiendra miséricorde. » (Pr 28, 13). Non pas que Dieu conditionne son pardon ! Comme on dit que « Dieu est Amour », on peut dire que « Dieu est Pardon » ; car le pardon n'est rien d'autre que l'acte même d'aimer le pécheur. Ou alors on ne pourrait pas dire que Dieu est « miséricordieux », ce qui est pourtant l'une des définitions qu'il a données de lui-même depuis fort longtemps. Mais l'aveu reste nécessaire (pour nous) car il est l'indispensable opération-vérité ; c'est le sens du verset 2 : « Heureux l'homme... dont l'esprit est sans fraude. »

L'aveu n'a évidemment pas le pouvoir d'enlever la faute, mais il ouvre notre coeur au pardon de Dieu. Isaïe le dit magnifiquement : « Recherchez le SEIGNEUR puisqu'il se laisse trouver, appelez-le puisqu'il est proche. Que le méchant abandonne son chemin, et l'homme malfaisant ses pensées. Qu'il retourne vers le SEIGNEUR qui lui manifestera sa tendresse, vers notre Dieu qui pardonne abondamment. CAR vos pensées ne sont pas mes pensées - oracle du SEIGNEUR. » (Is 55, 6-8). Ce que la première lettre de Saint Jean retraduit à son tour : « Si nous disons : Nous n'avons pas de péché, nous nous égarons nous-mêmes et la vérité n'est pas en nous. Si nous confessons nos péchés, fidèle et juste comme il est, il nous pardonnera nos péchés et nous purifiera de toute iniquité. » (1 Jn 1, 8-9).

Comment ne pas être rempli de reconnaissance ? Au double sens du terme : « confesser » ses fautes (les reconnaître), c'est du même mouvement « confesser » (reconnaître, déborder de reconnaissance pour) l'amour miséricordieux, pardonnant, de Dieu. Le psaume décrit très bien cette expérience comme celle d'une véritable libération intérieure : le verset 3, que la liturgie de ce dimanche n'a pas retenu, disait la souffrance morale (et peut-être physique ?) de celui qui se refusait encore à l'aveu : « Je me taisais (refus de l'aveu) et mes forces s'épuisaient à gémir tout le jour ; ta main, le jour et la nuit, pesait sur moi ; ma vigueur se desséchait comme l'herbe en été. » Mais après l'aveu, le croyant s'écrie : « Et toi, tu as enlevé l'offense de ma faute. Tu es un refuge pour moi, mon abri dans la détresse, de chants de délivrance tu m'as entouré. »

Alors il est armé pour devenir un témoin du pardon de Dieu ; il commence par tirer les leçons de son expérience et les offre à son entourage : « L'amour du SEIGNEUR entourera ceux qui comptent sur lui. Que le SEIGNEUR soit votre joie, hommes justes ! Hommes droits, chantez votre allégresse ! » Saint Paul qui a fait, lui aussi, l'expérience personnelle forte du pardon de Dieu, cite ce psaume dans la lettre aux Romains (Rm 4, 6-8) et en tire deux leçons : premièrement, Dieu pardonne non à cause de nos oeuvres, mais gratuitement (l'aveu n'étant pas considéré comme une « oeuvre ») ; deuxièmement ce pardon de Dieu est offert à tout homme (circoncis ou non) : « Heureux l'homme dont la faute est enlevée, et le péché remis ! » « Heureux l'homme » veut bien dire « tout homme ». Et la lettre à Timothée dit bien comment cette allégresse du pécheur pardonné devient un témoignage de salut pour tous (et donc une invitation à y entrer) : « S'il m'a été fait miséricorde, dit Paul, c'est afin qu'en moi, le premier, Christ Jésus démontrât toute sa générosité, comme exemple pour ceux qui allaient croire en lui, en vue d'une vie éternelle. » (1 Tm 1, 16).

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Note

1 - L'Holocauste est un sacrifice dans lequel l'animal est entièrement consumé par le feu.

DEUXIEME LECTURE - Galates 2, 16. 19-21

Frères,
16 nous le savons bien,
ce n'est pas en observant la Loi
que l'homme devient juste devant Dieu,
mais seulement par la foi en Jésus Christ ;
c'est pourquoi nous avons cru en Jésus Christ
pour devenir des justes par la foi au Christ,
mais non par la pratique de la loi de Moïse,
car personne ne devient juste en pratiquant la Loi.

19 Grâce à la Loi (qui a fait mourir le Christ)
j'ai cessé de vivre pour la loi
afin de vivre pour Dieu.
Avec le Christ, je suis fixé à la croix :
20 je vis, mais ce n'est plus moi,
c'est le Christ qui vit en moi.
Ma vie aujourd'hui dans la condition humaine,
je la vis dans la foi au fils de Dieu
qui m'a aimé
et qui s'est livré pour moi.
21 Il n'est pas question pour moi de rejeter la grâce de Dieu.
En effet, si c'était par la Loi qu'on devient juste,
alors le Christ serait mort pour rien.

Paul aborde ici une question qui a fait couler beaucoup d'encre (comme on dit) dans les premières communautés chrétiennes ; je commence par vous rappeler sa position pour essayer de dire ensuite de quoi il s'agit : « Ce n'est pas en observant la Loi que l'homme devient juste devant Dieu, mais seulement par la foi en Jésus Christ ». On appelle cette affirmation de Paul la « justification par la foi ». De quoi s'agit-il ?

Un mot, d'abord, sur le vocabulaire de la justification ; on pourrait remplacer l'expression « devenir juste devant Dieu » par « être en règle avec Dieu ». La question, c'est : que faut-il faire pour être en règle avec Dieu ? Car le mot « juste » ou « justification » se rapporte non à la justice sociale mais à la justesse d'un instrument : est juste l'homme qui correspond au projet de Dieu, comme un instrument sonne juste quand il est bien accordé ; dans le livre de la Genèse, par exemple, Abraham est dit « juste » simplement parce qu'il a fait confiance à Dieu qui lui proposait d'entrer dans son Alliance (« Abraham eut foi dans le SEIGNEUR et cela lui fut compté comme justice. » Gn 15, 6). Puis Dieu avait renouvelé son Alliance au Sinaï en donnant à Moïse les tables de la Loi : désormais, concrètement, pour le peuple de l'Alliance, se conformer au projet de Dieu consistait à observer la Loi. Peu à peu elle modelait les hommes de l'Alliance en vue de les rendre « justes », bien « accordés ».

Aux yeux de Paul, avec la venue de Jésus-Christ, une étape est franchie ; être juste, accordé au projet de Dieu, désormais c'est tout simplement croire en Jésus-Christ puisqu'il est l'envoyé de Dieu. Evidemment, la question qu'on pouvait légitimement se poser était la suivante : fallait-il continuer quand même à pratiquer la Loi juive ? Concrètement, pour être en règle avec Dieu pour être en alliance avec lui, si vous préférez, fallait-il continuer à pratiquer la circoncision des petits garçons, fallait-il observer les nombreuses règles de pureté de la religion juive, y compris en ce qui concerne l'alimentation ; on dirait aujourd'hui « fallait-il continuer à manger cacher » ? Avec ce que cela comporte de complications quand il y a à la même table des gens qui veulent manger cacher et des non-Juifs qui ne s'embarrassent pas de ces questions.

En ce qui concerne la circoncision, la question se régla assez vite et semble-t-il assez facilement : Paul raconte à ces mêmes Galates (au début de ce chapitre) qu'à l'occasion d'un voyage à Jérusalem, alors qu'il était accompagné d'un Grec chrétien issu du paganisme, donc non-circoncis, Tite, il eut la satisfaction de constater que les apôtres de Jérusalem n'exigèrent pas sa circoncision : « On ne contraignit même pas Tite, mon compagnon, un Grec, à la circoncision. » (Ga 2, 3). Au cours de ce même voyage, une décision dans ce sens avait été officiellement prise : les païens qui souhaitaient devenir Chrétiens n'avaient pas à être circoncis.

Mais toutes les questions de cohabitation n'étaient pas réglées pour autant, à propos des pratiques alimentaires en particulier. (Et certains en venaient à manger à des tables séparées : Chrétiens d'origine juive, d'un côté, Chrétiens d'origine païenne de l'autre). Evidemment, un tel comportement ne pouvait que diviser la communauté.1

Cela a donné à Paul l'occasion, et c'est notre lecture d'aujourd'hui, de développer sa pensée sur le fond : « Ce n'est pas en observant la Loi que l'homme devient juste devant Dieu, mais seulement par la foi en Jésus Christ. » Car, au-delà des problèmes de cohabitation, Paul percevait un enjeu beaucoup plus grave : le Baptême suffit-il, oui ou non, pour faire le Chrétien ? Si oui, la circoncision (et les autres pratiques) ne s'imposent plus ; si non, cela veut dire que tous les Chrétiens qui ne sont pas Juifs d'origine et à qui on n'a pas imposé la circoncision (conformément à la décision de Jérusalem, cf supra) doivent être considérés comme ne faisant pas partie de l'Eglise.

Mais cela veut dire aussi, et c'est encore plus grave, que le Christ ne sauve pas les hommes, puisque, pour être reconnu juste devant Dieu, il faut observer des quantités de pratiques en plus du Baptême. Le Christ ne serait-il pas le Sauveur ? Evidemment, c'est tout l'édifice de Paul qui s'écroulerait : « Si c'était par la Loi qu'on devient juste, alors le Christ serait mort pour rien. » Bien sûr, il n'est pas mort pour rien, puisque son Père l'a ressuscité ; en ressuscitant Jésus, Dieu a en quelque sorte pris parti. La résurrection du Christ prouve que la Loi est désormais dépassée ; la Loi ou en tout cas l'usage que les hommes en ont fait.

Car on peut faire un mauvais usage de la Loi : c'est ce qui s'est passé dans la Passion du Christ ; puisque c'est au nom de cette Loi, pourtant donnée par Dieu, précisément, que les autorités religieuses ont agi, avec les meilleures intentions ; ils croyaient réellement débarrasser le peuple juif d'un imposteur et d'un blasphémateur ; c'est donc bien au nom de la Loi que le Christ a été condamné et exécuté. C'est le sens de la phrase à première vue difficile parce que très concise : « Grâce à la Loi (qui a fait mourir le Christ) j'ai cessé de vivre pour la loi afin de vivre pour Dieu. (v. 19). Traduisez : j'ai cessé de dépendre de la Loi, de me croire obligé de la pratiquer, puisqu'elle a fait la preuve de ses limites ; des pratiquants rigoureux de la Loi ont pu, en son nom, tuer le Fils de Dieu.

Le vrai « juste », accordé au projet de Dieu, c'est le Christ, obéissant, c'est-à-dire confiant en son Père même à travers la mort. Cette confiance que le Christ a montrée jusqu'au bout, nous pouvons la partager : « Ma vie aujourd'hui dans la condition humaine, je la vis dans la foi au fils de Dieu qui m'a aimé et qui s'est livré pour moi. »

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Note

1 - A ce propos, on connaît la querelle qui opposa Paul et Pierre : cela se passait à Antioche de Syrie, une communauté mélangée, qui comprenait d'anciens Juifs (on les appelle judéo-chrétiens) et aussi d'anciens païens (on les appelle pagano-chrétiens) ; Pierre, de passage dans cette communauté, n'avait vu aucun inconvénient, lui Juif d'origine, à prendre ses repas avec les pagano-chrétiens ; ce faisant il transgressait inévitablement les règles alimentaires de la religion juive. Mais voilà que des amis de Jacques, le responsable de la communauté de Jérusalem, de passage eux aussi à Antioche, s'étaient montrés beaucoup plus rigides : pas question pour nous, judéo-chrétiens de manquer à nos pratiques traditionnelles ; traduisez il faut faire des tables séparées : judéo-chrétiens d'une part, pagano-chrétiens de l'autre. Or, à l'arrivée des envoyés de Jacques, Pierre, tout d'un coup, a changé de pratique. Il s'est mis à faire « table à part » pourrait-on dire. Dans cette même lettre aux Galates, Paul raconte : « Avant que soient venus des gens envoyés par Jacques, Pierre prenait son repas avec les païens ; mais, après leur arrivée, il se mit à se dérober et se tint à l'écart, par crainte des circoncis ; et les autres Juifs entrèrent dans son jeu. » (Ga 2, 12-13).

C'est ce que l'on a appelé « L'incident d'Antioche » (Ga 2, 11-24) : Paul raconte aux Galates qu'il n'a pas hésité à s'opposer à Pierre ; indirectement, il leur prouve ainsi sa liberté de parole envers les apôtres de la première heure et donc sa légitimité d'apôtre à son tour.

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Compléments

- Ici, dans la lettre aux Galates, Paul présente la chronologie des événements d'une manière différente de celle de Luc dans les Actes des Apôtres (Ac 15). Ceci s'explique probablement par le long délai qui sépare l'écriture de ces deux textes (Galates précède les Actes de plusieurs dizaines d'années) et par les perspectives particulières à chacun des deux auteurs qui les amènent à insister sur des aspects différents.

- Croire pour être sauvé : Entendons-nous, ce n'est pas de simple croyance ou opinion qu'il s'agit, mais d'un engagement de tout l'être au point que le même Paul peut affirmer sans exagérer : « Ce n'est plus moi qui vis, c'est le Christ qui vit en moi » (Ga 2, 20).

EVANGILE - Luc 7, 36 - 8, 3

7, 36 Un pharisien avait invité Jésus à manger avec lui,
Jésus entra chez lui
et prit place à table.
37 Survint une femme de la ville, une pécheresse.
Elle avait appris que Jésus mangeait chez le pharisien,
et elle apportait un vase précieux plein de parfum.
38 Tout en pleurs, elle se tenait derrière lui, à ses pieds,
et ses larmes mouillaient les pieds de Jésus.
Elle les essuyait avec ses cheveux,
les couvrait de baisers
et y versait son parfum.
39 En voyant cela,
le pharisien qui avait invité Jésus
se dit en lui-même :
« Si cet homme était prophète,
il saurait qui est cette femme qui le touche,
et ce qu'elle est : une pécheresse. »
40 Jésus prit la parole :
« Simon, j'ai quelque chose à te dire :
- Parle, Maître. »
41 Jésus reprit :
« Un créancier avait deux débiteurs ;
le premier lui devait cinq cents pièces d'argent,
l'autre cinquante.
42 Comme ni l'un ni l'autre ne pouvait rembourser,
il remit à tous deux leur dette.
Lequel des deux l'aimera davantage ? »
43 Simon répondit :
« C'est celui à qui il a remis davantage, il me semble.
- Tu as raison », lui dit Jésus.
44 Il se tourna vers la femme,
en disant à Simon :
« Tu vois cette femme ?
Je suis entré chez toi,
et tu ne m'as pas versé d'eau sur les pieds ;
elle, elle les a mouillés de ses larmes
et essuyé avec ses cheveux.
45 Tu ne m'as pas embrassé ;
elle, depuis son entrée,
elle n'a pas cessé d'embrasser mes pieds.
46 Tu ne m'as pas versé de parfum sur la tête ;
elle, elle m'a versé un parfum précieux sur les pieds.
47 Je te le dis : si ses péchés, ses nombreux péchés,
sont pardonnés,
c'est à cause de son grand amour.
Mais celui à qui on pardonne peu
montre peu d'amour. »
48 Puis il s'adressa à la femme :
« Tes péchés sont pardonnés. »
49 Les invités se dirent :
« Qui est cet homme,
qui va jusqu'à pardonner les péchés ? »
50 Jésus dit alors à la femme :
« Ta foi t'a sauvée.
Va en paix ! »
8, 1 Ensuite Jésus passait à travers villes et villages,
proclamant la Bonne Nouvelle du Règne de Dieu.
Les Douze l'accompagnaient,
2 ainsi que des femmes qu'il avait délivrées d'esprits mauvais
et guéries de leurs maladies :
Marie, appelée Madeleine
(qui avait été libérée de sept démons),
3 Jeanne, femme de Kouza, l'intendant d'Hérode,
Suzanne, et beaucoup d'autres,
qui les aidaient de leurs ressources.
 
Le pharisien a invité Jésus à sa table, ce qui est, a priori, une marque de ses bonnes dispositions ; et voici les convives attablés, c'est-à-dire, à l'époque, allongés sur des coussins, le long d'une grande table. La porte reste ouverte, n'importe qui peut entrer et s'adresser à l'invité. N'importe qui : c'est pire que cela, cette fois ; une prostituée se permet d'entrer et s'approche de Jésus. Son entrée fait sensation, inévitablement : c'est une pécheresse, sa place n'est pas ici. Elle s'avance, pourtant ; elle pleure, mais il semble bien que ce soit de joie, car elle se penche vers les pieds de Jésus ; ses larmes coulent, elle les essuie avec ses cheveux et elle ouvre un flacon d'albâtre et verse du parfum.

Le plus étonné dans tout cela, c'est le maître de maison : pourquoi Jésus ne chasse-t-il pas cette femme ? Elle aussi, peut-être, se pose-t-elle la même question ? En entrant, elle craignait bien d'être repoussée ; mais c'est précisément pour cela qu'elle pleure : parce que l'homme de Dieu ne lui manifeste aucun mépris, elle devine aussitôt qu'elle est pardonnée ; ses larmes sont de reconnaissance. Toutes les marques d'amour qu'elle donne à Jésus sont la preuve qu'elle se sait pardonnée.

Le pharisien, lui, traite d'égal à égal avec Jésus, il n'a aucun pardon à quémander, puisqu'il se considère comme juste. Voilà toute la différence entre lui et la femme. Premièrement, elle a su reconnaître en Jésus un envoyé de Dieu ; deuxièmement, elle est éperdue de reconnaissance parce que le pardon qu'elle souhaitait lui apparaît comme une évidence ; le pharisien, au contraire, non seulement, n'avait pas de pardon à demander pour lui-même d'abord, mais, plus grave peut-être encore, il se méprend complètement sur le pardon de Dieu ; il croit connaître Dieu et donc, à ses yeux, Jésus n'a pas le comportement qui conviendrait à un prophète ; celui-ci devrait la repousser ; car, en bonne théologie pharisienne, le pardon devrait être précédé par un changement de conduite. Alors seulement, Dieu accepterait de pardonner.

Pour résumer cette découverte, on pourrait dire : qui est proche de Dieu ? Celui qui croit que Dieu est proche. Qui est pardonné ? Celui qui croit que Dieu pardonne. Alors, le pardon de Dieu nous donne la force de changer. Le changement de conduite sera la conséquence du pardon. Dans la suite du texte, Luc dit bien que les femmes qui ont été délivrées de leurs démons par Jésus ont pu se mettre à sa suite.

Autre leçon sur Dieu dans cet épisode : il n'a pas peur de côtoyer les pécheurs ; l'Ancien Testament l'avait déjà dit abondamment, puisque Dieu y était appelé « miséricordieux », c'est-à-dire attiré par la misère (physique ou morale) ; mais on a parfois tendance à oublier cette vérité première ; et notre pharisien d'aujourd'hui en est bien là, semble-t-il : à ses yeux, cet homme, Jésus, qui ne craint pas de laisser s'approcher une pécheresse publique, commet lui-même une impureté, il ne saurait être un homme de Dieu. Luc revient à plusieurs reprises sur ce thème de la miséricorde de Dieu : il y voit le point central, mieux la preuve, de la mission du Christ ; il suffit de relire par exemple le récit du festin chez Lévi, le publicain : « Lévi fit à Jésus un grand festin dans sa maison ; et il y avait toute une foule de collecteurs d'impôts et d'autres gens qui étaient à table avec eux. Les Pharisiens et leurs scribes murmuraient, disant à ses disciples : Pourquoi mangez-vous et buvez-vous avec les collecteurs d'impôts et les pécheurs ? Jésus prenant la parole leur dit : Ce ne sont pas les bien-portants qui ont besoin de médecin, mais les malades. Je suis venu appeler non pas les justes, mais les pécheurs pour qu'ils se convertissent. » (Lc 5, 29-32). Ou encore, dans la rencontre avec Zachée : « Le Fils de l'homme est venu chercher et sauver ce qui était perdu. » (Lc 19, 10). Tout ceci valait à Jésus une mauvaise réputation dont il était bien conscient : juste avant le récit de la pécheresse, Luc rapporte qu'on parlait de lui dans des termes peu flatteurs : « Voilà un glouton et un ivrogne, un ami des collecteurs d'impôts et des pécheurs. » (Lc 7, 34).

Les pharisiens et leurs semblables en ont déduit que cet homme n'était pas le Messie ; les petites gens, les humbles, les quémandeurs de pardon ne s'y sont pas trompés : s'il est l'ami des pécheurs, alors, il peut bien être l'envoyé du Dieu de miséricorde.  

 

L'intelligence des écritures

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