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14 février 2012 2 14 /02 /février /2012 10:20

marie-nolle-thabut.jpgJe suis, chaque dimanche, impressionné par la qualité des commentaires de Marie-Noëlle Thabut sur les textes que nous propose la liturgie du jour.

 

Ces commentaires, trouvés sur le site "Eglise catholique en France", permettent à toute personne de bonne volonté, chrétienne ou non, de mieux comprendre la Bible, le livre le plus diffusé au monde. Notamment, en

  • donnant des explications historiques ;

  • décodant le langage imagé utilisé par l'auteur.

Je souhaite arriver à mettre ici, chaque dimanche, les commentaires de Marie-Noëlle Thabut. Ma seule contribution consiste à surligner les passages que je trouve les plus importants ou enrichissants et à écrire en rouge ceux qui parlent d'un thème qui m'est cher : la liberté (trois autres pages de mon blog sont consacrées à ces passages des Evangiles, du reste du Nouveau Testament ou de l'Ancien Testament qui parlent de la liberté, directement ou indirectement)

 

Version audio (le lien sera inopérant dans un premier temps), trouvée sur le site de Radio-Notre-Dame.

 

PREMIERE LECTURE - Isaïe 43, 18... 25

18 Parole du SEIGNEUR : « Ne vous souvenez-plus d'autrefois,
ne songez plus au passé.
19 Voici que je fais un monde nouveau :
il germe déjà, ne le voyez-vous pas ?
Oui, je vais faire passer une route dans le désert,
des fleuves dans les lieux arides.
21 Ce peuple que j'ai formé pour moi
redira ma louange.
22 Toi, Jacob, tu ne m'avais pas appelé,
tu ne t'étais pas fatigué pour moi, Israël !
24c Par tes péchés tu m'as traité comme un esclave,
par tes fautes tu m'as fatigué.
25 Mais moi, oui, moi, je pardonne tes révoltes,
à cause de moi-même,
et je ne veux plus me souvenir de tes péchés. »

« Ne vous souvenez plus d'autrefois, ne songez plus au passé. » Tout ce passage, comme le contexte dont il est extrait, est tourné vers l'avenir. Depuis plusieurs chapitres, plus précisément depuis le chapitre 40, au fait, le livre d'Isaïe a franchi un tournant : pendant seize chapitres, (40 à 55) il n'est plus question que de consolation ; cela commence par les mots « Consolez, consolez mon peuple, dit votre Dieu ». Ce qui prouve que le peuple est malheureux. Dans les trente-neuf premiers chapitres, le contexte était tout différent, Israël avait plutôt besoin d'être rappelé à l'ordre.

Quel est donc ce nouveau contexte historique, pendant lequel un prophète s'applique à consoler le peuple et à lui promettre un renouveau, en lui disant « Ne vous souvenez plus d'autrefois, ne songez plus au passé » ? Il s'agit de l'Exil à Babylone, bien sûr.

Il faut prendre la mesure de ce qu'a été l'Exil pour ce peuple qui avait tout perdu : on pouvait réellement se demander : où donc est Dieu ? Le peuple était décimé, loin de sa Terre, loin de la Ville Sainte (Jérusalem), loin du Temple : et il pouvait être tenté de se demander si Dieu ne l'avait pas abandonné ? Et, à vrai dire, on pensait qu'on ne l'aurait pas volé : le peuple d'Israël considérait son Exil comme un châtiment de ses fautes. Un autre passage de ces mêmes chapitres le dit clairement : (c'est Dieu qui parle) « Ah ! Si tu avais été attentif à mes ordres, ta paix serait comme un fleuve, et ta justice comme les flots de la mer ; ta descendance serait comme le sable, ses rejetons comme les gravillons : jamais son nom ne serait, de devant moi, ni retranché, ni extirpé. » (Is 48, 18-19).

Il est vrai que consoler quelqu'un n'empêche pas de lui ouvrir les yeux sur ses erreurs ; dans le texte d'aujourd'hui, celles d'Israël ne sont pas masquées : le prophète insiste sur les mots « péchés, fautes, révoltes ». le chapitre précédent expliquait très bien de quoi il s'agissait : (c'est le peuple, ici, qui parle, et fait son examen de conscience) « Envers lui, nous avons commis des fautes, lui dont on n'a pas voulu suivre les chemins et dont on n'a pas écouté la Loi. » (Is 42, 24).

Et le pire de tous ces manquements, celui contre lequel les prophètes de tous les temps n'ont pas fini de se battre, c'est l'idolâtrie : et c'est bien de cela qu'il est question ici : « Toi, Jacob, tu ne m'avais pas appelé, tu ne t'étais pas fatigué pour moi, Israël ! Par tes péchés tu m'as traité comme un esclave, par tes fautes tu m'as fatigué. »

Si le prophète rappelle à ce peuple ses manquements, ce n'est pas pour l'écraser de remords, c'est pour lui annoncer le pardon de Dieu : « Mais moi, oui, moi, je pardonne tes révoltes, à cause de moi-même, et je ne veux plus me souvenir de tes péchés. » La formule « à cause de moi-même » est notre plus belle garantie : ce n'est pas à cause de nous ou de qui que ce soit d'autre, c'est à cause de lui seul, tout gratuitement, que Dieu pardonne ! Le premier Isaïe, deux cents ans plus tôt, l'avait déjà proclamé très haut : « Si vos péchés sont comme l'écarlate, ils deviendront blancs comme la neige. S'ils sont rouges comme le vermillon, ils deviendront comme de la laine. » (Is 1, 18). Et, plus tard, le livre de Ben Sirac a cette phrase magnifique : « A l'heure où l'on te demandera des comptes, tu trouveras le pardon » (Si 18, 20)...

Si donc Dieu pardonne, c'est d'abord par fidélité à lui-même, car il ne peut pas se renier lui-même, comme dit Saint Paul (2 Tm 2, 13). C'est aussi par fidélité à son Alliance : pécheur ou pas, le peuple d'Israël reste son peuple élu ; nous l'avons lu ici : « Ce peuple que j'ai formé pour moi redira ma louange. » Un peu plus haut, le prophète a eu cette formule splendide : « Toi, Israël, mon serviteur, Jacob, toi que j'ai choisi, descendance d'Abraham, mon ami, toi que j'ai tenu depuis les extrémités de la terre, toi que, depuis ses limites j'ai appelé, toi à qui j'ai dit : Tu es mon serviteur, je t'ai choisi et non pas rejeté, ne crains pas, car je suis avec toi, n'aie pas ce regard anxieux, car je suis ton Dieu. » (Is 41, 8-10).

Mais le projet de Dieu déborde le peuple élu, on le sait bien, et le Deuxième Isaïe le redit souvent : par exemple « Tournez-vous vers moi et soyez sauvés, vous, tous les confins de la terre, car c'est moi qui suis Dieu, il n'y en a pas d'autre. » (45, 22). Et le salut accordé au peuple choisi sera pour les autres nations la plus belle preuve de la présence de Dieu ; ainsi Israël devient témoin de l'oeuvre de Dieu : « Tous les êtres de chair sauront que celui qui te sauve, c'est moi, le SEIGNEUR, que celui qui te rachète, c'est l'Indomptable de Jacob ! » (49, 26). « Mes témoins à moi, c'est vous - oracle du SEIGNEUR - mon serviteur, c'est vous que j'ai choisis afin que vous puissiez comprendre, avoir foi en moi et discerner que je suis bien tel : avant moi ne fut formé aucun dieu et après moi il n'en existera pas. C'est moi, c'est moi qui suis le SEIGNEUR, en dehors de moi, pas de Sauveur. C'est moi qui ai annoncé et donné le salut, moi qui l'ai laissé entendre, et non pas chez vous, un dieu étranger. Ainsi vous êtes mes témoins - oracle du SEIGNEUR - et moi je suis Dieu. » (43, 10-13).

La preuve que Dieu a pardonné, c'est qu'il prépare déjà le retour d'Exil : « Oui, je vais faire passer une route dans le désert, des fleuves dans les lieux arides. » Et ce sera tellement merveilleux, tellement inespéré que le prophète y voit comme une nouvelle création : « Voici que je fais un monde nouveau : il germe déjà, ne le voyez-vous pas ? »

Isaïe ne parlait que pour ses contemporains, c'est une affaire entendue. Mais, plus tard, on relira cette prophétie pour y puiser l'espérance du salut final. Et de siècle en siècle en Israël, l'impatience grandit, mais la certitude aussi. Car Dieu est fidèle, qui pourrait en douter ? Le jour venu, on en est sûrs, « il essuiera les larmes de tous les visages... » (Is 25, 8). Et un auteur plus tardif, que l'on appelle le troisième Isaïe répétera ces mêmes promesses d'avenir : « Voici que je vais créer des cieux nouveaux et une terre nouvelle ; ainsi le passé ne sera plus rappelé, il ne remontera plus jusqu'au secret du coeur. » (Is 65, 17). Seul Dieu peut accomplir ce prodige d'effacer nos larmes, celles de la douleur, et celles pires encore de la culpabilité

 

PSAUME 40 (41), 2-4. 5-6. 11-13

2 Heureux qui pense au pauvre et au faible :
le SEIGNEUR le sauve au jour du malheur.
3 Il le protège et le garde en vie ;
4 il le soutient sur son lit de souffrance.

5 J'avais dit : « Pitié pour moi, SEIGNEUR,
guéris-moi, car j'ai péché contre toi ! »
6 Mes ennemis me condamnent déjà :
« Quand sera-t-il mort ? Son nom, effacé ? »

11 Mais toi, SEIGNEUR, prends pitié de moi ;
12 et je saurai que tu m'aimes.
13 Dans mon innocence tu m'as soutenu
et rétabli pour toujours devant ta face.

Voilà encore un ex-voto (nous avons déjà rencontré des psaumes qui sont de véritables ex-voto) : comme il en avait fait le voeu, un malade guéri vient rendre grâce au Temple de Jérusalem pour la santé retrouvée ; et tout lui revient en mémoire, la maladie elle-même pour commencer et tout le cortège qui l'accompagnait : les souffrances de toutes sortes, bien sûr, les amis, les vrais et les autres, ceux qui parlent dans votre dos, et surtout ce qui ne l'a jamais abandonné, même aux pires moments, la foi et la prière.

Reprenons ces différents points, et ensuite, nous essaierons d'identifier qui est ce malade. Je m'appuierai sur l'ensemble du psaume (et pas seulement sur les seuls versets d'aujourd'hui) car nous ne rencontrons ce psaume qu'une seule fois le dimanche.

Voici donc quelqu'un qui vient de réchapper d'une horrible maladie : comme il aurait aimé être entouré ! Je pense que c'est le sens du premier verset ; car le mot à mot en hébreu serait « Heureux celui qui entre dans le mystère du pauvre ». Celui qui est perspicace (comme dit André Chouraqui) devant les douleurs physiques et morales du malade.

Sur les souffrances physiques endurées, il est on ne peut plus discret : il évoque seulement le « lit de souffrance » et le « jour du malheur ». En revanche, il ne cache pas la souffrance morale : celle de la culpabilité d'abord ; rien de tel que la maladie pour se demander « qu'est-ce que j'ai fait au Bon Dieu ? » et creuser son examen de conscience : « J'avais dit : Pitié pour moi, SEIGNEUR, guéris-moi, car j'ai péché contre toi ! »

Mais l'épreuve la plus terrible lui est venue de son entourage : elle occupe la moitié du psaume ; par exemple : « Mes ennemis me condamnent déjà (sous-entendu : ils disent) : Quand sera-t-il mort ? Son nom, effacé ? » Sûr, si c'était des amis, ils ne prédiraient pas si facilement une issue fatale ! Voici les autres versets dans le même sens : « Si quelqu'un vient me voir, ses propos sont vides ; il emplit son coeur de pensées méchantes, il sort, et dans la rue il parle. Unis contre moi, mes ennemis murmurent, à mon sujet, ils présagent le pire (voilà ce qu'ils se disent entre eux) : c'est un mal pernicieux qui le ronge ; le voilà couché, il ne pourra plus se lever... Mais toi, SEIGNEUR, prends pitié de moi ; relève-moi, je leur rendrai ce qu'ils méritent. Oui, je saurai que tu m'aimes si mes ennemis ne chantent pas victoire. »

Le psaume 30/31 que nous chantons chaque Vendredi-Saint exprime cette même humiliation : « Je suis injurié par tous mes adversaires, plus encore, par mes voisins ; je fais peur à mes intimes : s'ils me voient dehors, ils fuient. On m'oublie, tel un mort effacé des mémoires, je ne suis plus qu'un débris. Et j'entends les ragots de la foule : « il épouvante les alentours ! » Ils se sont mis d'accord contre moi, ils conspirent pour m'ôter la vie. » (30/31, 12-14).

Le pire dans tout cela, c'est l'amitié déçue, trahie ; on sait bien que toute passe difficile dans la vie est une occasion de compter ses vrais amis ; et on a parfois des surprises, des bonnes et des mauvaises. Ici, visiblement, un très cher ami, un proche a cruellement déçu notre malade : « Même l'ami, qui avait ma confiance et partageait mon pain, m'a frappé du talon. » Au passage, vous vous souvenez que Jésus a cité cette phrase du psaume 40/41 à propos de Judas le soir du Jeudi Saint : « Celui qui mangeait le pain avec moi, contre moi a levé le talon. » (Jn 13, 18).

Cette expérience doit être assez commune car on la retouve évoquée dans plusieurs psaumes, par exemple le psaume 54/55 : « Ce n'est pas un ennemi qui m'insulte, car je le supporterais. Ce n'est pas un adversaire qui triomphe de moi, je me déroberais à lui. Mais c'est toi, un homme de mon rang, mon familier, mon intime. Nous échangions de douces confidences, et nous marchions de concert dans la maison de Dieu. » (Ps 54/55, 13-14).

Dernière composante de ce psaume, la plus importante puisque le malade est guéri, c'est l'action de grâce : « Dans mon innocence tu m'as soutenu et rétabli pour toujours devant ta face. Béni soit le SEIGNEUR, Dieu d'Israël, depuis toujours et pour toujours ! Amen ! Amen ! »

Il nous reste à nous demander qui peut bien être ce malade ? Mais la réponse, nous la connaissons déjà : comme dans tous les psaumes, c'est le peuple d'Israël tout entier qui parle ; ce qu'il appelle sa maladie, son « jour de malheur », c'est l'Exil à Babylone. Ces cinquante années resteront à jamais marquées dans la mémoire d'Israël comme un « lit de souffrance » : alors tout le psaume s'explique.

En Exil à Babylone, le peuple craignait d'être à tout jamais rayé de la carte, ce qui ne pouvait que plaire à ses ennemis de toujours : « Mes ennemis me condamnent déjà : (ils se disent entre eux) Quand sera-t-il mort ? son nom, effacé ? » Et, visiblement, ils s'en réjouissent : « C'est un mal pernicieux qui le ronge ; le voilà couché, il ne pourra plus se lever. » Les ennemis sont évidemment faciles à identifier, ce sont les peuples voisins, les gens de Damas ou de Moab ou d'Ammon avec lesquels on a été bien souvent en guerre.

Mais qui est l'ami qui a trahi ? « Même l'ami qui avait ma confiance et partageait mon pain, m'a frappé du talon. » Il s'agit du peuple, voisin et frère, Edom, descendant d'Esaü : au moment de la chute de Jérusalem, en 587, sous les coups de Nabuchodonosor, les Edomites ne sont pas venus au secours du peuple d'Israël ; au contraire, ils se sont joints aux pillards. Depuis ce jour, Edom est devenu l'ennemi-type, le faux-frère, le traître.

Quant aux allusions au péché, elles s'expliquent d'autant mieux, si ce psaume au lieu d'être la prière d'un individu, est celle du peuple tout entier : car l'Exil à Babylone est considéré comme la juste conséquence de tous les manquements du peuple à l'Alliance. On aurait même pu en venir à ne plus oser se tourner vers Dieu après lui avoir tant désobéi. Heureusement, dans sa foi, le peuple élu sait que le Dieu de miséricorde ne lui refusera pas le pardon, mieux même se penchera d'autant plus volontiers sur lui à cause précisément de sa misère. « J'avais dit : Pitié pour moi, SEIGNEUR, guéris-moi, car j'ai péché contre toi ! »

DEUXIEME LECTURE - Deuxième Lettre de Paul aux Corinthiens 1, 18 - 22

Frères,
18 J'en prends à témoin le Dieu fidèle :
Le langage que nous parlons
n'est pas à la fois « oui » et « non ».
19 Le Fils de Dieu, le Christ Jésus,
que nous avons annoncé parmi vous,
Sylvain, Timothée et moi,
n'a pas été à la fois « oui » et « non » ;
il n'a jamais été que « oui ».
20 Et toutes les promesses de Dieu
ont trouvé leur « oui » dans sa personne.
Aussi est-ce par le Christ
que nous disons « Amen »,
notre « oui » pour la gloire de Dieu.
21 Celui qui nous rend solides pour le Christ,
dans nos relations avec vous,
celui qui nous a consacrés,
c'est Dieu ;
22 il a mis sa marque sur nous,
et il nous a fait une première avance sur ses dons :
l'Esprit qui habite nos coeurs.

Dans certains de ses passages, la deuxième lettre aux Corinthiens est visiblement la lettre d'un homme blessé. A preuve, cette phrase du chapitre 2 : « Pour moi, j'ai décidé ceci : je ne retournerai pas chez vous dans la tristesse. » On ne connaît pas très exactement les motifs de la tristesse de Paul ; mais, au fil des pages, on peut en deviner au moins quatre : premièrement, on lui reproche d'être inconstant sous prétexte qu'il a dû à plusieurs reprises modifier ses projets de voyage ; deuxièmement, son autorité d'apôtre est contestée ; troisièmement, un membre de la communauté de Corinthe l'a humilié publiquement ; quatrièmement (mais peut-être est-ce la même chose), on est allé jusqu'à lui reprocher ses extases en le prétendant carrément fou.

Dans de nombreux passages de cette lettre, il cherche donc à se justifier et en particulier dans le texte d'aujourd'hui. Ici, il répond aux deux premiers motifs de conflits, évoqués plus haut : quelque chose comme : « Tu changes d'avis tout le temps, on ne peut jamais compter sur toi ; tu avais promis de venir, et on t'attend toujours. C'est bien la preuve que tu n'es pas un vrai apôtre envoyé par Dieu, tu n'as pas la vocation. Si on ne peut pas croire en tes promesses, on ne peut pas non plus croire en tes paroles. »

Reprenons ces deux thèmes : tout d'abord le reproche d'inconstance : à travers les lignes qui précèdent notre lecture d'aujourd'hui, on devine que Paul qui était à Ephèse avait prévu de faire un voyage à Corinthe ; de là il serait parti pour la Macédoine puis revenu à Corinthe. Mais, finalement, il a dû modifier ses projets et s'est rendu directement en Macédoine sans passer par Corinthe. Il demande aux Corinthiens de ne pas lui faire de procès d'intention. S'il a différé une visite pourtant promise, ce n'est pas par légèreté, ou par susceptibilité personnelle, c'est dans le souci de ne pas aggraver les dissensions en tombant au mauvais moment.

Dans les versets qui précèdent, il affirme qu'il a, comme on dit, sa conscience pour lui : « Notre sujet de fierté, c'est ce témoignage de notre conscience : nous nous sommes conduits dans le monde, et plus particulièrement envers vous, avec la simplicité et la pureté de Dieu, non avec une sagesse humaine, mais par la grâce de Dieu. » (2 Co 1, 12).

Et voici les phrases qui encadrent (et explicitent) les lignes d'aujourd'hui : « Aurais-je fait preuve de légèreté ? Mes projets ne sont-ils que des projets humains en sorte qu'il y ait en moi à la fois le « oui » et le « non » ?... Je prends Dieu à témoin sur ma vie : c'est pour vous ménager que je ne suis pas revenu à Corinthe. » On comprend mieux du coup les répétitions d'aujourd'hui sur le « oui et le « non » : « J'en prends à témoin le Dieu fidèle : le langage que nous parlons n'est pas à la fois « oui » et « non ».

Ce thème du « oui » et du « non » se trouve dans d'autres textes du Nouveau Testament, ce qui prouve que les querelles ne se rencontraient pas seulement à Corinthe : commençons par la phrase de Jésus lui-même, rapportée par l'évangile de Matthieu : « Quand vous parlez dites Oui ou Non : tout le reste vient du Malin. » (Mt 5, 37). Et Saint Jacques insistait : « Mes frères, ne jurez pas, ni par le ciel, ni par la terre, ni d'aucune autre manière. Que votre oui soit oui et votre non, non. » (Jc 5, 12).

Bien plus grave était le deuxième reproche adressé à Paul, la contestation de sa vocation d'apôtre : et c'est donc là-dessus, logiquement, qu'il s'étend le plus longuement. Il a commencé sa lettre en revendiquant le titre d'apôtre : « Paul, apôtre du Christ Jésus par la volonté de Dieu ». Dans la lettre aux Galates, il y insiste encore davantage, il précise : « Paul, apôtre, non de la part des hommes, ni par un homme, mais par Jésus Christ et Dieu le Père qui l'a ressuscité d'entre les morts » (Ga 1, 1).

Non seulement, il lui fallait justifier de son titre d'apôtre, lui qui n'avait pas fait partie des premiers disciples de Jésus, mais il lui fallait également se démarquer des faux prédicateurs qui, semble-t-il ne manquaient pas. Là aussi, il se défend avec force : « Nous avons dit non aux procédés secrets et honteux, nous nous conduisons sans fourberie, et nous ne falsifions pas la Parole de Dieu, bien au contraire, c'est en manifestant la vérité que nous cherchons à gagner la confiance de tous les hommes en présence de Dieu. » (2 Co 4, 2).

« Nous ne sommes pas en effet comme tant d'autres qui trafiquent la Parole de Dieu ; c'est avec sincérité, c'est de la part de Dieu, à la face de Dieu, dans le Christ, que nous parlons. » (2 Co 2, 17). On sent bien ici une pointe polémique contre des prétendus missionnaires. Dans le texte d'aujourd'hui, on devine également sa fierté sincère d'avoir été choisi et soutenu par Dieu : « Celui qui nous rend solides pour le Christ, dans nos relations avec vous, celui qui nous a consacrés, c'est Dieu ; il a mis sa marque sur nous, et il nous a fait une première avance sur ses dons : l'Esprit qui habite nos coeurs. »

Au passage, vous avez remarqué la façon dont Paul parle de l'Esprit Saint. Il y a là une nouveauté radicale par rapport à l'Ancien Testament puisque la formule de Paul est éminemment trinitaire ; il cite nommément Dieu, le Christ et l'Esprit dans la même phrase, ce qui aurait été impensable avant Jésus-Christ : « Celui qui nous rend solides pour le Christ, dans nos relations avec vous, celui qui nous a consacrés, c'est Dieu ; il a mis sa marque sur nous, et il nous a fait une première avance sur ses dons : l'Esprit qui habite nos coeurs. » Paul terminera cette deuxième lettre aux Corinthiens de façon encore plus percutante et Trinitaire : « La grâce du Seigneur Jésus Christ, l'amour de Dieu, et la communion du Saint Esprit soient avec vous tous. » (2 Co 13, 13).

EVANGILE - Marc 2, 1 - 12

1 Jésus était de retour à Capharnaüm,
et la nouvelle se répandit qu'il était à la maison.
2 Tant de monde s'y rassembla
qu'il n'y avait plus de place, même devant la porte.
Jésus leur annonçait la Parole.
3 Arrivent des gens
qui lui amènent un paralysé,
porté par quatre hommes.
4 Comme ils ne peuvent l'approcher à cause de la foule,
ils découvrent le toit au-dessus de Jésus,
font une ouverture,
et descendent le brancard sur lequel était couché le paralysé.
5 Voyant leur foi,
Jésus dit au paralysé :
« Mon fils, tes péchés sont pardonnés. »
6 Or, il y avait dans l'assistance quelques scribes
qui raisonnaient en eux-mêmes :
7 « Pourquoi cet homme parle-t-il ainsi ?
Il blasphème.
Qui donc peut pardonner les péchés,
sinon Dieu seul ? »
8 Saisissant aussitôt dans son esprit
les raisonnements qu'ils faisaient,
Jésus leur dit :
« Pourquoi tenir de tels raisonnements ?
9 Qu'est-ce qui est le plus facile ?
De dire au paralysé : Tes péchés sont pardonnés,
ou bien de dire :
Lève-toi, prends ton brancard et marche ?
10 Eh bien ! Pour que vous sachiez que le Fils de l'homme
a le pouvoir de pardonner les péchés sur la terre,
11 Je te l'ordonne,
(dit-il au paralysé),
lève-toi,
prends ton brancard et rentre chez toi. »
12 L'homme se leva, prit aussitôt son brancard,
et sortit devant tout le monde.
Tous étaient stupéfaits
et rendaient gloire à Dieu, en disant :
« Nous n'avons jamais rien vu de pareil. »
Les lectures de ce dimanche sont étonnamment liées : dans la deuxième lettre aux Corinthiens, Paul affirmait à propos du Christ « toutes les promesses de Dieu ont trouvé leur « oui » en sa personne » (2 Co 1, 20). Ces promesses dont parle Paul, ce sont celles de l'Ancien Testament, en particulier celles d'Isaïe qui résumaient bien l'attente d'Israël (et que nous avons lues en première lecture) : « Ne vous souvenez plus d'autrefois, ne songez plus au passé. Voici que je fais un monde nouveau : il germe déjà, ne le voyez-vous pas ? » (Is 43). Un monde nouveau bâti sur le pardon inconditionnel de Dieu : « Moi, oui, moi je pardonne tes révoltes, à cause de moi-même (traduisez « à cause de personne d'autre, c'est mon être même que de pardonner gratuitement »), et je ne veux plus me souvenir de tes péchés. » (Is 43).

Ce monde nouveau promis par Isaïe est arrivé puisque Jésus guérit les malades et pardonne les péchés ; et Jésus s'inscrit bien dans cette ligne : « Pour que vous sachiez que le Fils de l'homme a le pouvoir de pardonner les péchés sur la terre, je te l'ordonne, dit Jésus au paralysé, lève-toi, prends ton brancard et rentre chez toi. » (Mc 2, 10-11).

Et ceux qui ont la chance d'assister à cette naissance du monde nouveau (dans le récit de Marc) ne savent que dire : « Nous n'avons jamais rien vu de pareil. » (Mc 2, 12).

Mais que s'est-il passé pour que ce monde nouveau advienne ? Il a fallu d'abord que Dieu, dans sa souveraine liberté, envoie son Fils ; il a fallu ensuite qu'il trouve des coeurs prêts à l'accueillir ; c'est le cas de Pierre qui a entendu son appel, déjà, et lui ouvre sa maison de Capharnaüm ; il a fallu ensuite la foi, qui va jusqu'à l'audace, du paralysé et de ses porteurs : dans la détresse qui est la leur a pu s'ouvrir la brèche de la foi. Une foi qui n'est pas faite de raisonnements et de discours, mais d'une attente passionnée du salut que Jésus peut leur apporter. Marc peut aller jusqu'à dire que « Jésus a vu leur foi. »

Car l'appel au secours est la meilleure attitude devant Dieu. Matthieu rapporte cette phrase de Jésus : « Je te loue, Père, Seigneur du ciel et de la terre, d'avoir caché cela aux sages et aux intelligents et de l'avoir révélé aux tout-petits. » (Mt 11, 25). Les scribes, eux, qui ne sont pas en difficulté, en restent à leurs raisonnements ; on ne peut pas leur donner tort trop vite, car ils ont toutes les bonnes raisons de penser ce qu'ils pensent : « Pourquoi cet homme parle-t-il ainsi ? Il blasphème. Qui donc peut pardonner les péchés, sinon Dieu seul ? » Mais voilà, trop de raisonnement peut nuire à la foi : ils risquent de rester enfermés dans leurs certitudes. Jésus a déjà été confronté aux scribes, peu de temps auparavant, à Capharnaüm également, mais cette fois dans la synagogue, puisque Marc notait : « Il enseignait en homme qui a autorité et non pas comme les scribes. » (1, 22).

Dans la maison de Pierre, pour l'instant, l'épisode se termine bien : « Tous rendaient gloire à Dieu. » (Tous, donc y compris les scribes, peut-être ?). Mais Jésus vient de mettre en place lui-même les éléments de son procès : la prétention à pardonner les péchés (c'est se prendre pour Dieu), et la revendication du titre de Fils de l'homme, qui évoquait le Messie. C'est sur ce même motif, il ne faut pas l'oublier, qu'il sera inculpé de blasphème et condamné à mort quelques années plus tard : « Le Grand Prêtre l'interrogeait : il lui dit « Es-tu le Messie, le Fils du Dieu béni ? » Jésus dit : « Je le suis, et vous verrez le Fils de l'homme siégeant à la droite du Tout-Puissant et venant avec les nuées du ciel. » Le Grand Prêtre déchira ses habits et dit : « Qu'avons-nous encore besoin de témoins ! Vous avez entendu le blasphème. » (14, 61-64).

Pourtant, à Capharnaüm, et c'est probablement l'une des choses que Marc veut faire remarquer à ses lecteurs, les scribes auraient pu trouver une occasion d'ouvrir leurs yeux et leurs coeurs ; car Dieu, lui, n'a pas désavoué les prétentions de Jésus : la guérison corporelle du paralytique vient prouver le pouvoir qu'il tient de son Père ; c'est bien le pouvoir universel promis au Fils de l'homme dans le texte du prophète Daniel (Dn 7, 14).

Il nous restera à découvrir que cette mission du Fils de l'homme est partagée par les apôtres d'abord, par tous ses frères baptisés ensuite : comme le dit Paul dans la deuxième lecture « Celui qui nous a consacrés, c'est Dieu ; il a mis sa marque sur nous, et il nous a fait une première avance sur ses dons : l'Esprit qui habite nos coeurs. » (2 Co 1, 21-22). Désormais, devenus des « demeures » de l'Esprit, nous sommes envoyés pour annoncer au monde les paroles d'Isaïe, puis de Jésus-Christ qui disent le pardon de Dieu.

  L'intelligence des écritures

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7 février 2012 2 07 /02 /février /2012 09:35

marie-nolle-thabut.jpgJe suis, chaque dimanche, impressionné par la qualité des commentaires de Marie-Noëlle Thabut sur les textes que nous propose la liturgie du jour.

 

Ces commentaires, trouvés sur le site "Eglise catholique en France", permettent à toute personne de bonne volonté, chrétienne ou non, de mieux comprendre la Bible, le livre le plus diffusé au monde. Notamment, en

  • donnant des explications historiques ;

  • décodant le langage imagé utilisé par l'auteur.

Je souhaite arriver à mettre ici, chaque dimanche, les commentaires de Marie-Noëlle Thabut. Ma seule contribution consiste à surligner les passages que je trouve les plus importants ou enrichissants et à écrire en rouge ceux qui parlent d'un thème qui m'est cher : la liberté (trois autres pages de mon blog sont consacrées à ces passages des Evangiles, du reste du Nouveau Testament ou de l'Ancien Testament qui parlent de la liberté, directement ou indirectement)

 

Version audio (le lien sera inopérant dans un premier temps), trouvée sur le site de Radio-Notre-Dame.

 

PREMIERE LECTURE - Lévitique 13, 1-2. 45-46

1 Le SEIGNEUR dit à Moïse et à son frère Aaron :
2 « Quand un homme aura sur la peau
une tumeur, une inflammation ou une tache,
qui soit une marque de lèpre,
on l'amènera au prêtre Aaron
ou à l'un des prêtres ses fils.
45 Le lépreux atteint de cette plaie
portera des vêtements déchirés et les cheveux en désordre,
il se couvrira le haut du visage jusqu'aux lèvres,
et il criera : Impur ! Impur !
46 Tant qu'il gardera cette plaie, il sera impur.
C'est pourquoi il habitera à l'écart,
sa demeure sera hors du camp. »

Le livre du Lévitique n'est pas des plus faciles : il représente vingt-sept chapitres de réglementation souvent très minutieuse ; il n'y est question que du sacerdoce, et des règles à observer dans le culte aussi bien que dans la vie quotidienne pour rester dans l'Alliance avec Dieu. On est visiblement en présence d'un courant théologique particulier, très clérical : dans lequel les prêtres (les lévites, ce que l'on appelle le milieu sacerdotal) sont les intermédiaires privilégiés entre Dieu et le peuple. Rien à voir avec le livre du Deutéronome que nous lisions pour le quatrième dimanche, qui relève visiblement d'un autre courant théologique, dans lequel ce sont les prophètes qui sont les porte-parole de Dieu.

Mais après l'Exil, alors qu'il n'y avait plus ni roi ni prophète en Israël, les prêtres ont normalement et heureusement assumé la responsabilité de la survie spirituelle et même politique du peuple de l'Alliance. Car pour eux, et c'est ce qui fait la beauté profonde de ce livre, si on veut bien dépasser la première impression pour lire entre les lignes, l'Alliance proposée par Dieu à Israël est un honneur et une nécessité vitale : le Dieu Saint (c'est-à-dire le Tout-Autre) propose une véritable communion d'amour à ce petit peuple ; il est donc de la plus haute importance pour les fils d'Israël de rester dignes de la rencontre avec le Dieu Saint.
Nous lisons rarement le Livre du Lévitique, mais, pour ce dimanche, il nous est proposé pour introduire l'évangile qui rapporte un cas de guérison de la lèpre par Jésus. Nous ne pouvons pas comprendre l'importance de ce miracle si nous ne connaissons pas le contexte dans lequel Jésus a agi : car les prescriptions de la loi du Lévitique concernant les lépreux étaient encore en vigueur de son temps.

Ces prescriptions nous paraissent rudes : quand on a le malheur d'être malade, c'est évidemment une souffrance supplémentaire d'être un exclu. Or c'était très strict ; dès que quelqu'un présentait des signes d'une maladie de peau évolutive du type de la lèpre, il devait aussitôt se présenter au prêtre qui procédait à un examen en règle et qui décidait s'il fallait déclarer cette personne impure ; la déclaration d'impureté était une véritable mise à l'écart de toute vie religieuse, et donc à l'époque, de toute vie sociale. Car, être impur, c'était être inapte au culte et se voir privé de tout contact avec les autres membres du peuple saint qui doivent tout faire pour préserver leur pureté. Ainsi exclu de la communauté des vivants, le lépreux lui-même portait son propre deuil (vêtements déchirés, cheveux en désordre) : « Le SEIGNEUR dit à Moïse et à son frère Aaron : Quand un homme aura sur la peau une tumeur, une inflammation ou une tache, qui soit une marque de lèpre, on l'amènera au prêtre Aaron ou à l'un des prêtres ses fils. Le lépreux atteint de cette plaie portera des vêtements déchirés et les cheveux en désordre, il se couvrira le haut du visage jusqu'aux lèvres, et il criera : Impur ! Impur ! Tant qu'il gardera cette plaie, il sera impur. C'est pourquoi il habitera à l'écart, sa demeure sera hors du camp. »
Job en était un bon exemple (voir le texte que nous lisions dimanche dernier) : atteint de la lèpre, il en avait tiré lui-même les conséquences et s'était installé sur la décharge publique (Jb 2, 8) : il ne faisait en cela qu'observer cette législation du livre du Lévitique.
Quand le malade pouvait se considérer comme guéri, il se présentait de nouveau devant le prêtre, lequel procédait à un deuxième examen très approfondi et déclarait la guérison et donc le retour à l'état de pureté et à la vie normale. Cette réintégration du malade guéri s'accompagnait de nombreux rites dits de purification : aspersions, bains, sacrifices.

Pourquoi la lèpre prenait-elle une telle importance dans la vie sociale ? Probablement parce que c'est une maladie éminemment contagieuse, que personne ne savait encore soigner. La sagesse imposait donc la prudence pour préserver le reste de la population. On a là encore une preuve de la hiérarchie des priorités qui avait cours en Israël : le bien-être de l'individu doit céder le pas devant l'intérêt collectif.

A noter que, à l'époque actuelle, pour préserver une population d'un risque de contamination bactérienne, on n'hésitera pas à prescrire une mise en quarantaine des personnes déjà atteintes. Certains écoliers sont prudemment interdits d'école lorsqu'il y a soupçon de méningite, par exemple. S'il s'agit d'animaux (peste aviaire, vache folle ou autre), on procèdera à des abattages systématiques. Notre vingt-et-unième siècle gère ainsi ce qu'il pense être un indispensable principe de précaution. Conscient pourtant que la personne mise en quarantaine subit une réelle exclusion, le pouvoir politique n'hésite pas à édicter de telles mesures, au nom de l'intérêt commun.
Par ailleurs, spontanément on pensait que la maladie est toujours la conséquence d'un péché. Car Dieu est juste, nul n'en doute, et, à l'époque, on avait une conception pour ainsi dire arithmétique de la justice : les hommes bons sont récompensés à proportion de leurs mérites et les méchants sont punis selon une juste évaluation de leurs péchés. Cette loi que l'on appelle parfois la « logique de rétribution » ne souffrait, pensait-on, aucune exception. Au point que, devant une personne malade, on déduisait automatiquement qu'elle avait péché. Il y avait donc, là encore, une autre contagion à éviter. C'est pour cela, d'ailleurs, que le lépreux devait s'adresser au prêtre (et non au médecin !) pour déclarer la maladie aussi bien que la guérison.

Il faut croire qu'au temps de Jésus les choses n'avaient guère changé puisque les lépreux engendraient encore la même répulsion et les mêmes mesures d'exclusion. Il a fallu un long travail de la Révélation pour découvrir que le Dieu miséricordieux est attiré par la misère (c'est le sens même du mot « miséricordieux »), et que nul n'est exclu, ce que Jésus est venu prouver par ses paroles et par ses actes.

****

Complément
La lèpre fut longtemps considérée comme une maladie irrémédiablement incurable à tel point que les cas de guérison apparaissaient comme des miracles. A cet égard, l'exemple du général syrien, Naaman, est révélateur. Quand il s'était découvert lépreux, il était allé au palais de Damas, demander à son roi d'intervenir en sa faveur auprès du roi d'Israël ; car le bruit courait qu'il y avait là-bas un prophète guérisseur (il s'agit d'Elisée). Ce qui nous intéresse aujourd'hui dans l'histoire de Naaman, c'est la réaction du roi d'Israël qui prouve à quel point la lèpre passait alors pour un fléau sans recours. Quand il reçut la lettre du roi de Damas lui disant « Je t'envoie mon serviteur, le général Naaman, pour que tu le guérisses de sa lèpre », le roi d'Israël fut pris de panique. Le livre des Rois raconte : « Après avoir lu la lettre, le roi déchira ses vêtements et dit : Suis-je Dieu, capable de faire mourir et de faire vivre, pour que celui-là m'envoie quelqu'un pour le délivrer de sa lèpre ? Sachez donc et voyez : il me cherche querelle ! » (2 R 5, 7). Traduisez : bien sûr, je n'ai aucun espoir de sauver Naaman et le roi de Damas m'en voudra et je vais vers une catastrophe ; il est en train de se forger un prétexte pour pouvoir m'attaquer. (Voir le commentaire de cet épisode au vingt-huitième dimanche du Temps Ordinaire de l'année C, volume 6, page...)

PSAUME 101 (102), 2-3. 4-5. 6.13. 20-21

2 SEIGNEUR, entends ma prière :
que mon cri parvienne jusqu'à toi !
3 Ne me cache pas ton visage
le jour où je suis en détresse !
4 Mes jours s'en vont en fumée,
mes os comme un brasier sont en feu ;
5 mon coeur se dessèche comme l'herbe fauchée,
j'oublie de manger mon pain.
6 A force de crier ma plainte,
ma peau colle à mes os.
13 Mais toi, SEIGNEUR, tu es là pour toujours ;
d'âge en âge on fera mémoire de toi.
20 Des hauteurs, son sanctuaire, le SEIGNEUR s'est penché ;
du ciel, il regarde la terre
21 pour entendre la plainte des captifs
et libérer ceux qui devaient mourir.

Nous n'entendons ce dimanche que quelques versets du psaume 101/102, il est beaucoup plus long que cela, puisqu'il comporte vingt-neuf versets, mais cet extrait est bien représentatif de l'ensemble : le psaume tout entier répète d'un bout à l'autre les deux mêmes choses avec autant de force : un appel au secours et la certitude que cet appel est entendu. Tout compte fait, ce sont deux aspects bien caractéristiques de la foi juive en toutes circonstances. Car, dans la Bible, le croyant ne doute jamais que son Dieu l'accompagne à tout instant et entend sa prière.

Qui est ce plaignant dans le psaume 101 ? Le tout premier verset, ce qu'on appelle la « suscription », précise : « Prière du malheureux qui défaille et se répand en plaintes devant le SEIGNEUR ». Cela ne dit pas vraiment qui est ce malheureux : nous verrons tout à l'heure qu'il s'agit en fait du peuple tout entier, une fois de plus.
Mais commençons par écouter sa plainte, elle est d'un réalisme poignant : car celui qui parle sait admirablement trouver les mots pour décrire sa souffrance : « Mes jours s'en vont en fumée, mes os comme un brasier sont en feu ; mon coeur se dessèche comme l'herbe fauchée, j'oublie de manger mon pain. A force de crier ma plainte, ma peau colle à mes os. » On croit entendre ici Job le lépreux : « Mes os collent à ma peau et à ma chair » (Jb 19, 20) et on sait quelle répulsion inspirait cette maladie : « Tous mes intimes m'ont en horreur, même ceux que j'aime se sont tournés contre moi. » Si bien que dès qu'une marque suspecte, qui pouvait ressembler à de la lèpre, apparaissait, on devait trembler devant les autres : « Tu m'as creusé des rides qui témoignent contre moi, ma maigreur m'accuse et me charge. » (Jb 16, 8). Et le malade sait bien qu'on parle dans son dos, on suppute sur l'évolution de la maladie, on se dit « tu as vu, il dépérit à vue d'oeil, ses os qu'on ne voyait pas deviennent saillants. » (Jb 33, 21).

Voici quelques autres versets du psaume 101/102 : « Je ressemble au choucas du désert, je suis comme le hibou des ruines. Je reste éveillé et me voici, comme l'oiseau solitaire sur un toit... Comme pain je mange de la cendre, et je mêle des larmes à ma boisson... Mes jours s'en vont comme l'ombre, et je me dessèche comme l'herbe. »
Celui qui s'exprime dans ce psaume est donc en pleine détresse ; mais qui est ce plaignant ? Le découpage des versets d'aujourd'hui ne permet pas de répondre ; en revanche, si on lit le psaume en entier, c'est on ne peut plus clair ; il s'agit du peuple d'Israël lui-même, appelé ici tout simplement « Sion ». Car, en réalité, l'évocation d'une maladie terrible n'est ici qu'une métaphore, une comparaison pour évoquer le grand drame vécu par le peuple d'Israël tout entier. Qu'il s'agisse du peuple, c'est une évidence lorsqu'on lit les versets 14 et 15 : « Tu te lèveras par amour pour Sion, car il est temps d'en avoir pitié : oui, le moment est venu ! Tes serviteurs tiennent à ses pierres, et sa poussière leur fait pitié. » Quant à savoir de quel malheur il s'agit, on le comprend à l'évocation de la poussière et des ruines : ce psaume est écrit à un moment où Jérusalem est détruite et l'on demande au Seigneur de la relever. Cela explique des versets comme ceux-ci : « Tous les jours mes ennemis m'outragent... Par ton indignation et ton courroux tu m'as soulevé et rejeté. » (versets 9 et 11).

Et d'ailleurs la comparaison avec l'herbe fanée, qui revient deux fois dans ce psaume, nous mettait déjà sur la voie ; Isaïe l'avait employée au moment de l'exil à Babylone ; il disait : « le peuple, c'est de l'herbe » (Is 40) ; en écho, notre psaume se plaint : « mon coeur se dessèche comme l'herbe fauchée ».
Le malheureux qui s'exprime dans ce psaume, c'est donc le peuple d'Israël, exilé et prisonnier à Babylone, qui ne rêve que de rentrer au pays et de reconstruire Jérusalem.

Mais en même temps, puisqu'on ne perd jamais la foi, on anticipe sur la reconstruction de la Ville Sainte : « Les nations craindront le nom du SEIGNEUR, et tous les rois de la terre, sa gloire : quand le SEIGNEUR rebâtira Sion... » (versets 16-17). Car cela ne fait pas de doute : depuis la Révélation du buisson ardent, ce peuple sait, de toute certitude, sans aucune hésitation possible que Dieu entend nos prières : il est silencieux, peut-être, mais il n'est pas sourd. Et dans les moments les plus difficiles, le rôle des prophètes, justement, est de raviver l'espérance. On supplie : « SEIGNEUR, entends ma prière : que mon cri parvienne jusqu'à toi ! Ne me cache pas ton visage le jour où je suis en détresse ! » Mais on sait déjà que Dieu entend notre prière et on affirme : « Toi, SEIGNEUR, tu es là pour toujours ; d'âge en âge on fera mémoire de toi. » C'est pour cela que, déjà, on peut anticiper sur le relèvement de Jérusalem : « Tu te lèveras par amour pour Sion, car il est temps d'en avoir pitié... Des hauteurs, son sanctuaire, le SEIGNEUR s'est penché ; du ciel, il regarde la terre pour entendre la plainte des captifs et libérer ceux qui devaient mourir. »

Le plus beau peut-être c'est que l'on se réjouit d'avance que le salut accordé au peuple élu soit une occasion de faire découvrir aux autres la grandeur de Dieu : « Les nations craindront le nom du SEIGNEUR... quand le SEIGNEUR rebâtira Sion... On publiera le nom du SEIGNEUR dans Sion et sa louange dans Jérusalem, quand se réuniront peuples et royaumes pour servir le SEIGNEUR. »

DEUXIEME LECTURE - Première Lettre de Paul aux Corinthiens 10, 31 - 11, 1

Frères,
10, 31 tout ce que vous faites :
manger, boire, ou n'importe quoi d'autre,
faites-le pour la gloire de Dieu.
32 Ne soyez un obstacle pour personne,
ni pour les Juifs, ni pour les païens,
ni pour l'Eglise de Dieu.
33 Faites comme moi :
en toutes circonstances je tâche de m'adapter à tout le monde ;
je ne cherche pas mon intérêt personnel,
mais celui de la multitude des hommes,
pour qu'ils soient sauvés.
11, 1 Prenez-moi pour modèle ;
mon modèle à moi, c'est le Christ.

Il y a au moins deux leçons dans ce texte : une affirmation théologique, d'abord, qui devrait nous faire voir notre vie quotidienne sous un autre jour ; et ensuite une leçon de comportement.

L'affirmation théologique est la suivante : parce que Dieu n'a pas dédaigné de se faire homme, aucun des aspects de votre vie n'est méprisable ; Dieu vous a ressemblé en tout, vous pouvez lui ressembler en tout. Car agir « pour sa gloire », cela veut dire que chacun de nos gestes, même les plus ordinaires, peut être un point de ressemblance avec Dieu. Nous ne pourrons plus jamais dire que l'un quelconque de nos gestes « manger, boire, ou n'importe quoi d'autre » serait comme on dit « bassement ordinaire » ! Plus rien n'est méprisable ou indigne ; chacune de nos actions peut être digne de Dieu. Depuis que le Verbe s'est fait chair, comme dit Saint Jean, nous savons que toute notre vie dans la chair peut être révélation de Dieu ; quand on parle du « mystère de l'Incarnation », on devrait dire la « merveille de l'Incarnation ». Voilà donc la grande nouvelle : nos gestes les plus ordinaires peuvent être religieux, vécus avec Dieu ; seulement, si l'on en croit Paul, ces mêmes gestes peuvent aussi devenir des obstacles pour les autres : « Ne soyez un obstacle pour personne, ni pour les Juifs, ni pour les païens, ni pour l'Eglise de Dieu. »

Il s'agit ici, encore une fois, du problème posé à la conscience des nouveaux Chrétiens par la coutume païenne de sacrifier des viandes aux idoles : de telles viandes se retrouvaient ensuite (au moins en partie) sur le marché : un chrétien pouvait-il en manger ? (Sur ce problème, cf le commentaire de 1 Corinthiens 9, 22 « J'ai partagé la faiblesse des plus faibles », cinquième Dimanche du Temps Ordinaire de l'année B, supra, page 000). La question s'inscrit dans un ensemble beaucoup plus vaste qui est celui de la liberté : les chapitres 6 à 11 de cette première lettre aux Corinthiens traitent de ce problème du comportement chrétien. Deux fois Paul répète : « Tout est permis, mais tout ne convient pas. » (6, 12 ; 10, 23). « Tout est permis », c'est une manière de dire que celui qui croit en Jésus-Christ ne vit pas sous un régime d'obligations et d'interdits ; pour Paul lui-même, élevé dans le plus grand respect et même l'amour de la loi juive, c'est une découverte capitale. Tous les commandements compliqués, précis, minutieux, concernant la circoncision, les ablutions, le sabbat, tout cela est aboli : Dieu ne demande rien, n'exige rien de tout cela. Plus personne ne peut nous imposer des obligations au nom de Dieu, sauf une, celle d'aimer. Quand il était Juif, Paul croyait être agréable à Dieu en observant fidèlement les six cent-treize commandements énumérés par les docteurs de la Loi ; une fois devenu Chrétien, il découvre que nous ne sommes plus « sous la Loi », comme il dit, mais « sous la grâce » (Rm 6, 14).

Bien sûr, la liberté n'est pas la licence de faire n'importe quoi ! « Tout est permis, mais tout ne convient pas » dit Paul. Premièrement, il ne s'agit pas de s'affranchir de la loi juive pour retomber dans un autre régime d'obligations ; dans la lettre aux Galates, il insiste : « C'est pour que nous soyons vraiment libres que le Christ nous a libérés » (Ga 5, 1). Deuxièmement, il reste un commandement, un seul, mais qui doit guider toute notre vie, le commandement d'aimer. Saint Augustin a résumé la doctrine de Paul en une maxime qui devrait nous accompagner toujours : « Aime et fais ce que tu veux ». Cela veut dire que nous sommes libres de prendre des initiatives, libres d'inventer le comportement qui nous paraît le meilleur dans chaque circonstance de notre vie, mais qu'une seule préoccupation doit nous guider dans nos choix, le souci des autres : « Ne soyez un obstacle pour personne, ni pour les Juifs, ni pour les païens, ni pour l'Eglise de Dieu. » On pourrait traduire « Ne risquez pas de choquer ». Dans les versets qui précèdent tout juste ceux d'aujourd'hui, Paul a dit : « Tout est permis, mais tout n'édifie pas. » (10, 23) : au sens de « tout est permis, mais tout ne construit pas (sous-entendu la communauté) ; il y a des comportements qui sèment la zizanie, et donc détruisent.

On se rappelle que dans cette même lettre aux Corinthiens, Paul parle de l'utilisation des dons de chacun en donnant un seul critère « Que tout se fasse pour l'édification (au sens de construction) commune. » (1 Co 14, 26). Ici, il dit exactement la même chose sous une autre forme : « Que personne ne cherche son propre intérêt, mais celui d'autrui. » (1 Co 10, 24).

Suit un conseil un peu surprenant : « Faites comme moi... (et quelques lignes plus loin) Prenez-moi pour modèle » ; ce n'est pas de l'orgueil de la part de l'apôtre, évidemment, mais le conseil avisé de celui qui a déjà affronté les difficultés ; lui qui est Juif mais de culture grecque, et qui a fait le chemin du Judaïsme au Christianisme sait bien que l'évangélisation passe par le respect de chacun dans sa différence : « Faites comme moi : en toutes circonstances je tâche de m'adapter à tout le monde ; je ne cherche pas mon intérêt personnel, mais celui de la multitude des hommes, pour qu'ils soient sauvés. Prenez-moi pour modèle ; mon modèle à moi, c'est le Christ. » Or, que fait le Christ ? Il accueille tous les hommes, même les exclus, comme le lépreux (dans l'évangile de ce dimanche).

Accueillir sans mépris, s'adapter sans se renier, voilà deux beaux mots d'ordre pour notre comportement quotidien ; encore nous faut-il apprendre à discerner au jour le jour en quoi consiste concrètement cette liberté : l'Esprit Saint nous a été donné pour cela.

EVANGILE - Marc 1, 40 - 45

40 Un lépreux vient trouver Jésus ;
il tombe à ses genoux et le supplie :
« Si tu le veux, tu peux me purifier. »
41 Pris de pitié devant cet homme,
Jésus étendit la main,
le toucha et lui dit :
« Je le veux, sois purifié. »
42 A l'instant même,
sa lèpre le quitta
et il fut purifié.
43 Aussitôt Jésus le renvoya
avec cet avertissement sévère :
44 « Attention, ne dis rien à personne,
mais va te montrer au prêtre.
Et donne pour ta purification
ce que Moïse prescrit dans la Loi :
ta guérison sera pour les gens un témoignage. »
45 Une fois parti,
cet homme se mit à proclamer et à répandre la nouvelle,
de sorte qu'il n'était plus possible à Jésus
d'entrer ouvertement dans une ville.
Il était obligé d'éviter les lieux habités,
mais de partout on venait à lui.

C'est le premier voyage missionnaire de Jésus : jusqu'ici, il était à Capharnaüm, que les évangélistes présentent comme sa ville d'élection en quelque sorte, au début de sa vie publique ; Jésus y avait accompli de nombreux miracles et il avait dû s'arracher en disant : « Allons ailleurs dans les bourgs voisins, pour que j'y proclame aussi l'évangile. » Et Marc ajoute : « Il alla par toute la Galilée ; il prêchait dans leurs synagogues et chassait les démons. » Nous sommes donc quelque part en Galilée, hors de Capharnaüm, quand un lépreux s'approche de lui.

Il y a en fait dans ce récit deux histoires au lieu d'une : la première, celle qui saute aux yeux, à première lecture, est le récit du miracle ; le lépreux est guéri, il retrouve sa peau saine, et, du même coup, sa place dans la société. Mais en même temps que ce récit de miracle débute ici une tout autre histoire, bien plus longue, bien plus grave, celle du combat incessant que Jésus a dû mener pour révéler le vrai visage de Dieu. Car, en prenant le risque de toucher le lépreux, Jésus a posé un geste audacieux, scandaleux même.

C'est certainement là-dessus que Marc veut attirer notre attention car les mots « purifier » et « purification » reviennent quatre fois dans ces quelques lignes : c'est dire que c'était un souci du temps ; la pureté, on le sait, était la condition pour entrer en relation avec le Dieu Saint ; tous les membres du peuple élu étaient donc très vigilants sur ce sujet. Et le livre du Lévitique (dont nous lisons un extrait en première lecture de ce dimanche) comporte de nombreux chapitres concernant toutes les règles de pureté ; Marc lui-même le rappelle plus loin, dans la suite de son évangile : « Les Pharisiens, comme tous les juifs, ne mangent pas sans s'être lavé soigneusement les mains, par attachement à la tradition des anciens ; en revenant du marché, ils ne mangent pas sans avoir fait des ablutions ; et il y a beaucoup d'autres pratiques traditionnelles auxquelles ils sont attachés : lavage rituel des coupes, des cruches et des plats. » (Mc 7, 3-4).

Cette recherche de pureté entraînait logiquement l'exclusion de tous ceux que l'on considérait comme impurs ; et malheureusement, à la même époque, on croyait spontanément que le corps est le miroir de l'âme et la maladie, la preuve du péché ; et donc, tout naturellement, on cherchait, par souci de pureté, à éviter tout contact avec les malades : c'est ce que nous avons entendu dans la première lecture « le lépreux, homme impur, habitera à l'écart, sa demeure sera hors du camp. » (Lv 13). Ce qui veut dire que quand Jésus et ce lépreux passent à proximité l'un de l'autre, ils doivent à tout prix s'éviter ; ce qui veut dire aussi, et qui est terrifiant, si on y réfléchit, que, du temps de Jésus, on pouvait être un exclu au nom même de Dieu.

Le lépreux n'aurait donc jamais dû oser approcher Jésus et Jésus n'aurait jamais dû toucher le lépreux : l'un et l'autre ont transgressé l'exclusion traditionnelle, et c'est de cette double audace que le miracle a pu naître.

Le lépreux a probablement eu vent de la réputation grandissante de Jésus puisque Marc a affirmé un peu plus haut que « sa renommée s'était répandue partout, dans toute la région de Galilée. » Il s'adresse à Jésus comme s'il était le Messie : « Il tombe à ses genoux et le supplie : Si tu le veux, tu peux me purifier. » D'une part, on ne tombe à genoux que devant Dieu ; et d'autre part, à l'époque de Jésus, on attendait avec ferveur la venue du Messie et on savait qu'il inaugurerait l'ère de bonheur universel ; dans les « cieux nouveaux et la terre nouvelle » promis par Isaïe, il n'y aurait plus larmes ni cris (Is 65, 19), ni voiles de deuil (Is 61, 2). C'est bien cela que le lépreux demande à Jésus, la guérison promise pour les temps messianiques. Et Jésus répond exactement à cette attente : (littéralement) « Je veux, sois purifié. »

Jésus s'affirme donc ici d'entrée de jeu comme celui qu'on attendait ; plus tard, il dira aux disciples de Jean-Baptiste : « Allez rapporter à Jean ce que vous entendez et voyez : les aveugles retrouvent la vue et les boiteux marchent droit, les lépreux sont purifiés et les sourds entendent, les morts ressuscitent et la Bonne Nouvelle est annoncée aux pauvres. » (Mt 11, 4-5). Pauvre, ce lépreux l'est vraiment : et de par sa maladie, et de par son attitude empreinte d'humilité : « Si tu veux, tu peux me guérir ». Il suffit de cet élan de foi pour que Jésus puisse agir.

Mais ce miracle de Jésus est aussi le premier épisode de son long combat contre toutes les exclusions : car cette Bonne Nouvelle qu'il annonce et que le lépreux va s'empresser de colporter, c'est que désormais personne ne peut être déclaré impur et exclu au nom de Dieu. La description du monde nouveau dans lequel « les lépreux sont purifiés » est vraiment une « Bonne Nouvelle » pour les pauvres : non seulement les malades et autres lépreux sont guéris, mais ils sont « purifiés » au sens de « amis de Dieu ».

Ce qui veut dire que si l'on veut ressembler à Dieu, être comme le Dieu qui « entend la plainte des captifs et libère ceux qui doivent mourir » (Ps 101/102), il ne faut exclure personne, mais bien au contraire, se faire proche de tous. Ressembler au Dieu saint, ce n'est pas éviter le contact avec les autres, quels qu'ils soient, c'est développer nos capacités d'amour. C'est très exactement l'attitude de Jésus ici, vis-à-vis du lépreux (Mc 1, 40). Et Paul (dans la deuxième lecture de ce dimanche) nous invite tout simplement à imiter le Christ : « Prenez-moi pour modèle, mon modèle à moi, c'est le Christ. » (1 Co 11, 1).

Il reste que, pour aller jusqu'au bout du commandement d'amour (« Tu aimeras ton prochain comme toi-même »), Jésus a transgressé la lettre de la Loi : il vient de poser un geste d'une extraordinaire liberté, mais tout le monde n'est pas prêt à comprendre ; d'où la consigne de silence qu'il impose au lépreux purifié : « Aussitôt Jésus le renvoya avec cet avertissement sévère : « Attention, ne dis rien à personne, mais va te montrer au prêtre. » Dès le début de sa vie publique, le combat qui va le mener à la mort est ébauché.


La Passion est déjà évoquée dans ces lignes : Jésus rabaissé plus bas qu'un lépreux, souillé de sang et de crachats, exclu plus qu'aucun autre, exécuté en dehors de la Ville Sainte, sera le Bien-Aimé du Père, l'image même de Dieu : le « Pur » par excellence.
******
Jésus était ce que nous appelons aujourd'hui un « pratiquant », puisque nous l'avons vu à la synagogue de Capharnaüm pour la célébration du sabbat. Cela ne l'empêche pas de désobéir à la Loi qui interdisait d'approcher le lépreux.

 

L'intelligence des écritures

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4 février 2012 6 04 /02 /février /2012 21:23

Deux manifestations, en lien avec la Doctrine Sociale de l'Eglise, vont avoir lieu en fin de semaine prochaine en Île-de-France : une conférence, le vendredi 10 février, et un colloque, le lendemain.

 

  1. Conférence du Pr Jean-Yves Naudet
     
     

     Une éthique économique pour temps de crise :
    Caritas in Veritate, de Benoît XVI 

     

    Vendredi 10 février 2012 à 20h30

    Salle paroissiale d’Ozoir-la-Ferrière (derrière l’église)

     

    Jean-Yves Naudet est économiste, Professeur à la Faculté de droit de l’Université d’Aix-Marseille, Président de l’Association des Économistes Catholiques, Membre de l’Académie Catholique de France. Il est aussi Directeur du Centre de Recherches en Éthique Économique, Vice-président de l’Association Internationale pour l’Enseignement Social Chrétien et il enseigne l’Éthique économique et la Doctrine sociale de l’Église dans de nombreux établissements.

    Après la conférence, Jean-Yves Naudet échangera avec l’auditoire, puis dédicacera son dernier livre :

    La doctrine sociale de l'Église, une éthique pour notre temps aux Presses Universitaires de l'Aix-Marseille.

                                       

    La-doctrine-sociale-de-l-Eglise--une-ethique-economique-.jpg Caritas in Veritate couverture            

     

    Inscription préalable préférable (pour être prévenu en cas d’éventuel changement de dernière minute), par courriel adressé à eap.ozoir@gmail.com et/ou thierry.jallas@free.fr

  2. Colloque AEC / FSP : crise politique, crise économique, crise morale.

    Introduction-au-colloque-du-11-fevrier-2012_visuel.jpg

     

    Programme

     

    9h30             Accueil

    10h15            Allocution d’ouverture, par Francis Jubert, président de l’AFSP

    10h30            La dimension morale de la crise selon Benoît XVI par Mgr Éric de Moulins-Beaufort, évêque auxiliaire de Paris

    11h00            Une dette publique immorale ? par Jean-Yves Naudet, professeur des universités, président de l’AEC

    11h20            Une irresponsabilité monétaire et financière ? par Pierre de Lauzun, directeur général délégué de la Fédération bancaire française

    11h40            Rembourser ou remettre les dettes ? par Gérard Thoris, professeur à Sciences Po

    12h00            Discussion

    12h30            Pause déjeuner

    14h30            Une économie déboussolée ? par Jacques Bichot, professeur des universités

    15h00            Don et gratuité peuvent-ils contribuer à régler la crise ? par Pierre Deschamps, ancien dirigeant d’Unilog, président du fonds de dotation CapitalDon, président des Entrepreneurs et Dirigeants chrétiens (2006-2010)

    15h30              Discussion

    16h00                  Pause

    16h30            Sauver la gouvernance mondiale ? par François Martin, consultant international, auteur de la Mondialisation sans peur (Muller, 2010)

    17h00             Les valeurs morale de la démocratie ou le risque d'une démocratie amorale, par Damien Le Guay, philosophe, maître de conférences à HEC

    17h30             Discussion

    18h00            Comment s’en sortir ?

                par François de Lacoste Lareymondie, vice-président de l’AFSP 

    18h30            Fin des travaux

     

    Contact :

    Astrid Coeurderoy
    astrid@libertepolitique.com
    01 47 53 05 50

    Lieu : Paroisse catholique St-Pierre du Gros-Caillou (VIIe)
    Date : 11/02/2012
    Adresse :
    92, rue Saint-Dominique
    75007 Paris
    Horaires : De 09:30 h à 18:30 h
    Type d'entrée :Entrée gratuite sous réservation

    Informations : astrid@libertepolitique.com

    Buffet-déjeuner : 13 euros 

    Inscriptions 

    2 modes d'inscriptions :

  3.  Participation libre avec préinscription (sans déjeuner) : inscriptions ci-dessus
  4. Participation avec déjeuner : 13 eurosCLIQUEZ ICI
         Préinscriptions et règlements en ligne obligatoire.
     

 

  • Colloque AEC / FSP du 30 avril 2011 : "La logique du don et de la gratuité dans l'économie selon Caritas in Veritate".

    Programme 

    14h30 :     Introduction par Francis Jubert, président de l’Association pour la Fondation de Service politique :
     

     

     

    14h40 :     Mgr Alain Castet, évêque de Luçon, chancelier de l'Institut catholique d'études supérieures (ICES, La Roche-sur-Yon) : « La relation entre Dieu et les hommes : échange et/ou gratuité ? »
     

     

    15h00 :     Jean-Yves Naudet, président de l’Association des Economistes catholiques, professeur à l’université Paul-Cézanne d’Aix-Marseille : « Vol, échange ou don : comment se procurer des ressources rares ? – Les pistes ouvertes par Benoît XVI »
     

     

    15h20 :     Gérard Thoris, professeur à Sciences Po, Paris, AEC : « La place du don dans l’économie marchande »
     

     

    15h40 :     Discussion
     

    16h00 :     Pause

    16h20 :     Jean-Didier Lecaillon, professeur à l'Université Panthéon-Assas, AEC : « Le marché du don »
     

     

    16h40 :     Jacques Bichot, économiste, professeur honoraire à l’Université de Lyon III, AEC : « La charité légale de l’Etat-providence »
     

     

     

    17h00 :     Nicolas Masson, consultant en ressources humaines : « La présence du don dans la vie des entreprises et sa nécessité pour leur performance »
     

     

     

    17h20 :     Thierry Boutet, Association pour la Fondation de Service politique : « Comment la politique peut-elle ordonner l’économie au bien commun ? »
     

     

     

    17h40 :     Discussion
     

    18h00 :     Conclusion par Jean-Yves Naudet
     

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31 janvier 2012 2 31 /01 /janvier /2012 14:30

marie-nolle-thabut.jpgJe suis, chaque dimanche, impressionné par la qualité des commentaires de Marie-Noëlle Thabut sur les textes que nous propose la liturgie du jour.

 

Ces commentaires, trouvés sur le site "Eglise catholique en France", permettent à toute personne de bonne volonté, chrétienne ou non, de mieux comprendre la Bible, le livre le plus diffusé au monde. Notamment, en

  • donnant des explications historiques ;

  • décodant le langage imagé utilisé par l'auteur.

Je souhaite arriver à mettre ici, chaque dimanche, les commentaires de Marie-Noëlle Thabut. Ma seule contribution consiste à surligner les passages que je trouve les plus importants ou enrichissants et à écrire en rouge ceux qui parlent d'un thème qui m'est cher : la liberté (trois autres pages de mon blog sont consacrées à ces passages des Evangiles, du reste du Nouveau Testament ou de l'Ancien Testament qui parlent de la liberté, directement ou indirectement)

 

Version audio (le lien sera inopérant dans un premier temps), trouvée sur le site de Radio-Notre-Dame.

 

PREMIERE LECTURE - Job 7, 1 ... 7

Job prit la parole et dit :
1 « Vraiment, la vie de l'homme sur la terre est une corvée,
il fait des journées de manoeuvre.
2 Comme l'esclave qui désire un peu d'ombre,
comme le manoeuvre qui attend sa paye,
3 depuis des mois je n'y ai gagné que du néant,
je ne compte que des nuits de souffrance.
4 A peine couché, je me dis :
Quand pourrai-je me lever ?
Le soir n'en finit pas :
je suis envahi de cauchemars jusqu'à l'aube.
6 Mes jours sont plus rapides que la navette du tisserand,
ils s'achèvent quand il n'y a plus de fil.
7 Souviens-toi, Seigneur : ma vie n'est qu'un souffle,
mes yeux ne verront plus le bonheur. »

Nous n'avons lu ici malheureusement que quelques lignes du livre de Job qui compte quarante-deux chapitres ! Mais nous comprenons déjà qu'il affronte la question la plus terrible de nos vies, celle de la souffrance. Et beaucoup d'entre nous se reconnaîtront dans les plaintes de Job ; car l'une des grandes qualités de ce livre est la vérité, l'actualité des questions qu'il ose poser.

Vous connaissez l'histoire : « Il était une fois un homme du nom de Job, un homme intègre et droit qui craignait Dieu et s'écartait du mal ». Il était heureux, il était riche... tout allait bien pour lui, dirait-on aujourd'hui. Il avait une femme et de nombreux enfants et son seul souci à leur égard était de les voir rester dans le droit chemin. Bref, en tous points, il était irréprochable.

Et puis, soudain, tous les malheurs du monde s'abattent sur lui ; en moins de temps qu'il n'en faut pour le raconter, il perd tout : ses richesses, ses troupeaux, et, bien pire, tous ses enfants.

Il lui reste encore la santé, mais pas pour longtemps : une deuxième vague de malheurs s'abat sur lui ; il est atteint d'une maladie de peau du genre de la lèpre, il devient affreux à voir et sa maladie l'oblige à quitter la ville ; il doit quitter sa maison magnifique pour s'installer sur la décharge publique ; et, dans tout cela, il est horriblement seul : sa propre femme ne le comprend pas.

Tout au long du livre, Job ne sait que redire sa souffrance, physique, psychologique, morale, l'angoisse devant la mort prématurée, et pourtant l'horreur de vivre, l'incompréhension des amis... et, pire que tout, le silence de Dieu. Il égrène toute cette douleur, dans des termes admirables, d'ailleurs, et répète sans cesse son incompréhension devant l'injustice qu'elle représente à ses yeux. Car, à l'époque où ce livre a été écrit, tout le monde en Israël pensait que la justice de Dieu consiste à récompenser scrupuleusement les bons et à punir les méchants. C'est ce que l'on appelle la « logique de rétribution ». Mais voilà, justement, Job a toujours mené une vie droite et il ne mérite nullement d'être puni.

Ses amis ne l'entendent pas de cette oreille : ils pensent comme tout le monde et donc lui répètent à longueur de journée le même discours. En gros, cela tourne autour de deux argumentations : premier raisonnement, puisque la souffrance est toujours une punition : si tu souffres, c'est que tu as péché, fais ton examen de conscience ; à quoi Job répond : non, je vous assure, je n'ai pas péché ; et les amis de surenchérir : tu as donc doublement tort ; non seulement, tu as péché (la preuve, c'est que tu souffres), mais en plus tu as l'audace de le nier !

Soyons francs, quand nous disons aujourd'hui « Qu'est-ce que j'ai fait au Bon Dieu ? » ou « ils ne l'ont pas volé », nous parlons comme eux. Deuxième raisonnement, la souffrance est une école de vertu, quelque chose comme « Qui aime bien châtie bien » ; par exemple un de ses amis ose lui dire : « Heureux l'homme que Dieu réprimande ! Ne dédaigne donc pas la semonce du Puissant. C'est lui qui, en faisant souffrir répare, lui dont les mains, en brisant, guérissent. » (Jb 5, 17-18).

Tout au long du livre, Job refuse ces explications trop faciles ; il voudrait bien que cesse tout ce verbiage inutile qui l'enfonce encore dans la solitude ; certaines de ses phrases sont d'ailleurs une leçon pour tous les visiteurs de malades et de souffrants de toute sorte : « Qui vous apprendra le silence, la seule sagesse qui vous convienne ? » (Jb 13, 5)... « Ecoutez-moi, écoutez-moi, c'est ainsi que vous me consolerez » (Jb 21, 2), autrement dit : Vous feriez mieux de vous taire et de m'écouter, c'est la seule manière de me consoler. Lui ne sait que dire, clamer, hurler sa souffrance et sa révolte... mais sans jamais cesser d'affirmer « Dieu ne peut être que juste ». Lui-même va faire un long chemin : au début du livre, il répète sans arrêt « je vous dis que je n'ai pas péché, donc ce qui m'arrive est injuste »... sans s'apercevoir qu'en disant cela, il est bien dans la même logique que ses amis : « si on souffre, c'est qu'on a péché ». Puis peu à peu, la voix de l'expérience parle : il a vu combien de fois des bandits vivre heureux, impunis et mourir sans souffrir pendant que des gens honnêtes, des innocents ont des vies d'enfer et de longues agonies. Non, il n'y a pas de justice, comme on dit. Et ses amis ont tort de prétendre que les bons sont toujours récompensés et les méchants toujours punis. Alors, il comprend qu'il s'est lui-même trompé sur la justice de Dieu. A la fin, à bout d'arguments, il fait acte d'humilité et reconnaît que, Dieu seul sait les mystères de la vie.

Alors il est prêt pour la découverte, et Dieu l'attendait là : c'est Lui, désormais qui prend la parole ; il ne lui fait pas de reproche, il dit aux amis de Job que leurs explications ne valent rien ; il va jusqu'à dire : « Seul, Job a bien parlé de moi » ; ce qui veut dire qu'on a le droit de crier, de se révolter ; puis il invite Job à contempler la Création et à reconnaître humblement son ignorance ; comme un père reprend gentiment mais fermement son fils, Dieu fait comprendre à Job que « ses pensées ne sont pas nos pensées » et que si sa justice nous échappe, cela ne nous autorise pas à la contester. Job qui est un homme intègre et droit, on nous l'a dit dès le début, comprend la leçon : il avoue « J'ai abordé, sans le savoir, des mystères qui me confondent... Je ne fais pas le poids, que te répliquerais-je ?... » (Jb 42, 3 ; 40, 4).

En définitive, le livre de Job ne donne pas d'explication au problème de la souffrance ; si nous en attendions une, nous serons déçus ; mais il nous indique le chemin : ne pas retenir nos cris, mais garder confiance et tenir fort la main de Dieu : puisqu'Il est avec nous tous les jours jusqu'à la fin du monde. Comme dit Claudel, « Jésus n'est pas venu expliquer la souffrance mais l'habiter par sa présence ».

 

PSAUME 146 (147 a), 1. 3 - 7

1 Alleluia !
Il est bon de fêter notre Dieu,
il est beau de chanter sa louange :
3 il guérit les coeurs brisés
et soigne leurs blessures.

4 Il compte le nombre des étoiles,
il donne à chacune un nom ;
5 il est grand, il est fort, notre Maître :
nul n'a mesuré son intelligence.

6 Le SEIGNEUR élève les humbles
et rabaisse jusqu'à terre les impies.
7 Entonnez pour le SEIGNEUR l'action de grâce,
jouez pour notre Dieu sur la cithare !

Ce psaume commence par le mot « Alleluia » qui a tellement d'importance dans la tradition juive : c'est l'acclamation qu'on adresse au Dieu qui a libéré son peuple ; voici comment on l'explique : « Dieu nous a fait passer de la servitude à la liberté, de la tristesse à la joie, du deuil au jour de fête, des ténèbres à la brillante lumière, de la servitude à la rédemption. C'est pourquoi chantons devant lui l'Alleluia » (Mishna, Traité Pesahim V, 5).

On comprend mieux, du coup, la phrase « Il est bon de fêter notre Dieu, il est beau de chanter sa louange ! » et on voit bien, aussi, pourquoi il nous est proposé ce dimanche, en écho à la première lecture tirée du livre de Job ; le verset 3 affirme « Dieu guérit les coeurs brisés, il soigne leurs blessures » ; coeur brisé, Job en était un : affronté à la plus cruelle énigme de notre vie, la souffrance. Au sein même de sa douleur, ce qui nous était donné en exemple, chez Job, c'était sa ténacité à vouloir à tout prix entrer en dialogue avec Dieu. Et ce qu'il découvre, en fin de compte, ce n'est pas un coup de baguette magique qui le délivrerait de toutes ses souffrances, mais c'est la présence de Dieu à ses côtés, quoi qu'il arrive.

Quand on dit « le SEIGNEUR guérit les coeurs brisés, il soigne leurs blessures », il s'agit bien des coeurs, pas des corps ! Cette présence de Dieu auprès des plus petits et de ceux qui souffrent est une des grandes découvertes de l'Ancien Testament : désormais l'homme n'est plus seul face aux difficultés et, pour certains, aux cruautés de l'existence. Le livre de l'Ecclésiastique va jusqu'à dire : « Les larmes de la veuve coulent sur les joues de Dieu » (Si 35, 18). Il est probable que les coeurs brisés dont il est question ici, ce sont les Juifs de Jérusalem déportés à Babylone par Nabuchodonosor... L'Alleluia le laissait entendre, et puis, dès le début du psaume, le verset 2 que nous ne lisons pas ce dimanche, parle d'eux justement : « Le SEIGNEUR rebâtit Jérusalem, il rassemble les déportés d'Israël ». Voici donc la première strophe dans son ensemble : « Alleluia ! Il est bon de fêter notre Dieu, il est beau de chanter sa louange ! Le SEIGNEUR rebâtit Jérusalem, il rassemble les déportés d'Israël. Il guérit les coeurs brisés, et soigne leurs blessures. »

Cet « Alleluia » qui est le chant de la libération prend tout son sens avec le rappel de la fin de l'Exil à Babylone. Surtout si on se souvient que ce retour d'Exil est vécu non seulement comme une libération politique, mais peut-être plus encore comme une libération spirituelle : pendant l'Exil, le peuple d'Israël a eu tout loisir de relire son histoire et de faire son examen de conscience ; les prophètes avaient prédit le désastre si on ne se convertissait pas ; et le désastre est arrivé sous les traits de Nabuchodonosor ; le retour au pays, la reconstruction de Jérusalem ouvrent un nouvel avenir : Dieu a pardonné. Désormais, de retour sur la Terre sainte, on va de nouveau essayer d'y vivre saintement.

Et ne croyez pas qu'on change de sujet avec les versets suivants : « Il compte le nombre des étoiles, il donne à chacune un nom... » Bien sûr, c'est une allusion à la Création ; mais on sait bien que le premier article de foi pour Israël est « je crois en Dieu libérateur » et le deuxième article seulement « je crois en Dieu créateur » ; la foi au Dieu créateur est lue à la lumière de l'expérience de la libération d'Egypte et de toutes les libérations successives : le Dieu créateur est admiré, loué pour sa toute-puissance, mais surtout pour son projet d'amour sur l'humanité. D'ailleurs, chaque fois qu'on parle d'étoiles en Israël, on pense sûrement à la fameuse promesse faite à Abraham : une descendance aussi nombreuse que les étoiles.

Ce projet de Dieu sur l'homme est un rêve de grandeur (à la hauteur des étoiles) ; le Créateur qui a modelé l'homme à partir de la poussière du sol est aussi celui qui, inlassablement, le relève chaque fois que c'est nécessaire pour l'attirer à lui : « Le SEIGNEUR relève les humbles ... » Les humbles, les petits, nous les rencontrons souvent dans la Bible : ce sont ceux qui n'ont pas de prétentions devant Dieu, ni de mérites à faire valoir. Les impies, au contraire (on pourrait traduire « les prétentieux ») ne sont pas prêts à accueillir les dons de Dieu. Dans cette phrase « Le SEIGNEUR relève les humbles, et rabaisse jusqu'à terre les impies », on reconnaît le cantique d'Anne, la maman de Samuel et aussi le Magnificat, sans compter quelques psaumes. Jésus aussi avait une prédilection pour les tout-petits : « Je te loue, Père, Seigneur du ciel et de la terre, d'avoir caché cela aux sages et aux intelligents et de l'avoir révélé aux tout-petits » (Mt 11, 25).

Et c'est pour cela que le chant de reconnaissance jaillit du coeur des croyants : « Il est bon de fêter notre Dieu... Il est beau de chanter sa louange ! » Cela est bon de deux manières : d'abord, parce que c'est justice, et aussi parce que c'est notre bonheur. L'homme est ainsi fait qu'il ne trouve son bonheur que dans une relation filiale avec Dieu. Saint Augustin priait ainsi : « Tu nous as faits pour toi, Seigneur, et notre coeur est sans repos tant qu'il ne demeure en toi ».

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Compléments

1 - On notera que c'est toujours dans les périodes de grande détresse, dans les moments où le peuple pourrait être tenté de désespérer, que les auteurs bibliques écrivent les plus beaux textes sur la Création : pour rappeler la toute-puissance et la sollicitude de Dieu. Le Créateur qui a tout fait surgir à partir de rien saura nous faire resurgir nous-mêmes, quel que soit l'abîme dans lequel nous sommes tombés. (Par exemple, les textes du deuxième Isaïe pendant l'Exil à Babylone ; ou encore les chapitres 38 à 41 du livre de Job).

2 - Pour une fois la traduction grecque de la Bible nous joue un mauvais tour : car elle a compté deux psaumes différents (146 et 147) là où la Bible en hébreu n'en compte qu'un, numéroté 147. Premier inconvénient, pas bien grave, c'est l'un des rares psaumes qui posent un problème de numérotation. Deuxième conséquence, plus fâcheuse, cela nous prive d'apprécier la construction de l'ensemble de ce cantique unique : il est encadré par le mot Alleluia (au verset 1 et à la fin du verset 20).

 

DEUXIEME LECTURE - 1 Corinthiens 9, 16 ... 23

Frères,
16 si j'annonce l'Evangile, je n'ai pas à en tirer orgueil,
c'est une nécessité qui s'impose à moi ;
malheur à moi si je n'annonçais pas l'Evangile !
17 Certes, si je le faisais de moi-même,
je recevrais une récompense du Seigneur.
Mais je ne le fais pas de moi-même,
je m'acquitte de la charge que Dieu m'a confiée.
18 Alors, pourquoi recevrai-je une récompense ?
Parce que j'annonce l'Evangile
sans rechercher aucun avantage matériel,
ni faire valoir mes droits de prédicateur de l'Evangile.
19 Oui, libre à l'égard de tous,
je me suis fait le serviteur de tous
afin d'en gagner le plus grand nombre possible.
22 J'ai partagé la faiblesse des plus faibles
pour gagner aussi les faibles.
Je me suis fait tout à tous
pour en sauver à tout prix quelques-uns.
23 Et tout cela, je le fais à cause de l'Evangile,
pour bénéficier, moi aussi, du salut.

Il apparaît dans plusieurs lettres de Saint Paul qu'il se fait une gloire de travailler de ses mains pour ne pas être financièrement à la charge de la communauté chrétienne. Il semble que, dans l'Eglise de Corinthe, certains de ses adversaires aient trouvé dans ce comportement un argument contre lui : puisque Paul n'use pas de son droit d'être rétribué, c'est qu'il veut échapper à tout contrôle. Est-il authentiquement l'apôtre qu'il prétend être ? Paul présente ici les raisons profondes de sa conduite. S'il se montre à ce point désintéressé, c'est pour que l'on sache bien qu'il « ne roule pas pour lui » ; il ne considère pas l'annonce de la Bonne Nouvelle comme l'exercice d'un métier dont il pourrait tirer quelque avantage que ce soit, mais l'accomplissement de la mission qui lui est confiée. Il est en « service commandé » et c'est cela qui le rend libre.

« J'annonce l'Evangile, c'est une nécessité qui s'impose à moi » : Paul n'a pas choisi d'annoncer l'évangile, on le sait bien ; ce n'était pas prévu au programme, pourrait-on dire ! Il était un Juif fervent, cultivé, un Pharisien : tellement fervent qu'il a commencé par persécuter la toute nouvelle secte des Chrétiens. Et puis sa conversion imprévisible a tout changé ; désormais, il a mis son tempérament passionné au service de l'évangile. Pour lui, la prédication est une fonction qui lui a été imposée lors de sa vocation : comme si, à ses yeux, on ne pouvait pas être Chrétien sans être apôtre. Il sait bien que s'il a été appelé par Dieu, c'est POUR le service des autres, ceux qu'il appelle les « païens » ; il le dit dans la lettre aux Galates : « ...Celui qui m'a mis à part depuis le sein de ma mère et m'a appelé par sa grâce, a jugé bon de révéler en moi son Fils afin que je l'annonce parmi les païens... » (Ga 1, 15).

Comment ne pas penser à la vocation de certains prophètes ; Amos, par exemple : « Je n'étais pas prophète, je n'étais pas fils de prophète, j'étais bouvier, je traitais les sycomores ; mais le Seigneur m'a pris de derrière le bétail et le Seigneur m'a dit : Va, prophétise à Israël mon peuple. » (Am 7, 14). Ou encore Jérémie : « La Parole du Seigneur s'adressa à moi : Avant de te façonner dans le sein de ta mère, je te connaissais ; avant que tu sortes de son ventre, je t'ai consacré ; je fais de toi un prophète pour les nations. (Jr 1, 4-5). Un prophète, par hypothèse, est toujours un homme POUR les autres. Dans l'évangile de Marc, que nous lisons dans cette même liturgie, Jésus dit bien que c'est POUR annoncer la Bonne Nouvelle qu'il est venu.

Cette conscience de sa responsabilité fait dire à Paul une phrase très forte qui nous surprend peut-être : « Malheur à moi si je n'annonce pas l'évangile ! » Cela ne veut pas dire qu'il a peur d'une sanction quelconque ou qu'il ressent une menace extérieure pour le cas où il ne remplirait pas sa mission ; mais quelque chose comme « Si je n'annonçais pas l'Evangile, je serais le plus malheureux des hommes » : cette passion nouvelle pour l'évangile est devenue une seconde nature. Parce que cette découverte qu'il a faite, il brûle de la partager.

Elle est là sa joie et sa récompense : simplement savoir qu'il a accompli sa mission. Paul n'est pas un prédicateur itinérant qui vend ses talents d'orateur en faisant des conférences payantes ici ou là ; il est en service commandé : « C'est une nécessité qui s'impose à moi... Je ne le fais pas de moi-même, je m'acquitte de la charge que Dieu m'a confiée. » Cette dernière expression était celle qu'on employait pour les esclaves ; si bien qu'on pourrait résumer ainsi les versets 17-18 : si j'avais choisi ce métier moi-même, je me ferais payer comme pour tout autre métier ; mais en réalité, je suis devenu l'esclave de Dieu, et un esclave n'est pas payé, comme chacun sait ! Mais pourtant ma récompense est grande, car c'est un grand honneur et une grande joie d'annoncer l'évangile : traduisez « Ne recevoir aucun salaire, voilà mon salaire » ; cet apparent paradoxe est la merveilleuse expérience quotidienne de tous les serviteurs de l'évangile. Car la gratuité est le seul régime qui s'accorde avec le discours sur la gratuité de l'amour de Dieu. Bien sûr, il faut vivre et assurer sa subsistance ; mais Paul nous dit très fort ici que la prédication de l'Evangile est une charge, une mission, une vocation et non un métier. En accomplissant de tout coeur la tâche qui lui est imposée, l'apôtre est gratifié de la joie de donner : en cela il est à l'image de celui qu'il annonce.

Cette prédication n'est pas seulement paroles mais aussi tout un comportement : « J'ai partagé la faiblesse des faibles, pour gagner les faibles » ; de quelle sorte de faiblesse parle-t-il ? Je m'explique : cette phrase traduit le contexte dans lequel Paul écrit : les membres de la communauté de Corinthe n'ont pas tous eu le même parcours, comme on dit. Certains sont d'anciens Juifs, devenus Chrétiens, comme Paul ; mais les autres sont d'anciens non-Juifs ; ils n'étaient pourtant pas des païens, à proprement parler ; ils avaient une religion, des dieux, des rites... leur Baptême et leur entrée dans la communauté chrétienne leur ont imposé des changements d'habitudes parfois radicaux. Par exemple, dans leur ancienne religion, ils offraient des sacrifices à leurs idoles et mangeaient ensuite la viande des animaux sacrifiés, dans une sorte de repas sacré. En adhérant à la foi chrétienne, ils ont évidemment abandonné ces pratiques : on sait que l'entrée en catéchuménat imposait des exigences très strictes.

Mais il peut leur arriver d'être invités par des proches ou des amis païens1 ; par exemple, on a retrouvé des cartes d'invitation à une réception dans un Temple à Corinthe, dont voici la formule : « Antoine, fils de Ptolémée, t'invite à dîner avec lui à la table du Seigneur Sarapis (l'un des nombreux dieux de Corinthe), dans les locaux du Sarapeion de Claude... » suivent le jour et l'heure. Quand on est un Chrétien sûr de sa foi (Paul dit « fort ») on n'a aucun cas de conscience à accepter ce genre d'invitations : puisque les idoles n'existent pas, on peut bien leur immoler tous les animaux que l'on voudra, ces sacrifices n'ont aucun sens et donc ces repas ne sont pas un blasphème à l'égard du Dieu des Chrétiens. Un Chrétien sûr de sa foi est assez libre pour cela. Et il préfère ne pas peiner sa famille ou ses amis en refusant une invitation.

Mais il y a des Chrétiens moins sûrs d'eux, ceux que Paul appelle les faibles : ils savent bien, eux aussi, que les idoles ne sont rien... Mais ce genre de problème les trouble encore ; d'une part, ils risquent d'être choqués en voyant certains Chrétiens participer à ces banquets. D'autre part, s'ils suivent cet exemple, ils risquent de vivre ensuite dans une épouvantable culpabilité. Paul donne alors des conseils de prudence à ceux qui n'ont pas ce genre de scrupules : « Prenez garde que cette liberté même, qui est la vôtre, ne devienne une occasion de chute pour les faibles. Car si l'on te voit, toi qui as la connaissance, attablé dans un temple d'idole, ce spectacle risque de pousser celui dont la conscience est faible à manger lui aussi des viandes sacrifiées... » (1 Co 8, 9-10). Et il conclut « Si un aliment doit faire tomber mon frère, je renoncerai à tout jamais à manger de la viande, plutôt que de faire tomber mon frère » (1 Co 8, 13). Ici, il dit la même chose dans d'autres termes : « J'ai partagé la faiblesse des plus faibles pour gagner aussi les faibles. »

Dans les chapitres 14 et 15 de la lettre aux Romains, il reprendra le même thème : « Le Règne de Dieu n'est pas affaire de nourriture ou de boisson ; il est justice, paix et joie dans l'Esprit Saint... Recherchons donc ce qui convient à la paix et à l'édification mutuelle... Tout est pur, certes, mais il est mal de manger quelque chose lorsqu'on est ainsi occasion de chute... C'est un devoir pour nous, les forts, de porter l'infirmité des faibles et de ne pas rechercher ce qui nous plaît » (Rm 14, 17-20 ; 15, 1).

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Note

1 - Par exemple, on a retrouvé des cartons d'invitation à une réception dans un Temple à Corinthe, dont voici la formule : « Antoine, fils de Ptolémée, t'invite à dîner avec lui à la table du Seigneur Sérapis (l'une des nombreuses divinités de Corinthe), dans les locaux du Serapeion de Claude... » suivent le jour et l'heure.

EVANGILE - Marc 1, 29 - 39

29 En quittant la synagogue de Capharnaüm,
Jésus, accompagné de Jacques et de Jean,
alla chez Simon et André.
30 Or, la belle-mère de Simon
était au lit avec de la fièvre.
Sans plus attendre,
on parle à Jésus de la malade.
31 Jésus s'approcha d'elle,
la prit par la main,
et il la fit lever.
La fièvre la quitta,
et elle les servait.
32 Le soir venu, après le coucher du soleil,
on lui amenait tous les malades,
et ceux qui étaient possédés par des esprits mauvais.
33 La ville entière se pressait à la porte.
34 Il guérit toutes sortes de malades,
il chassa beaucoup d'esprits mauvais
et il les empêchait de parler,
parce qu'ils savaient, eux, qui il était.
35 Le lendemain, bien avant l'aube,
Jésus se leva.
Il sortit et alla dans un endroit désert,
et là il priait.
36 Simon et ses compagnons se mirent à sa recherche.
37 Quand ils l'ont trouvé,
ils lui disent :
« Tout le monde te cherche. »
38 Mais Jésus leur répond :
« Partons ailleurs, dans les villages voisins,
afin que là aussi je proclame la Bonne Nouvelle ;
car c'est pour cela que je suis sorti. »
39 Il parcourut donc toute la Galilée,
proclamant la Bonne Nouvelle dans leurs synagogues,
et chassant les esprits mauvais.

On dirait presque un reportage : Marc nous dit les lieux et les moments ; mais comme justement les objectifs des évangélistes ne sont jamais d'ordre journalistique, il faut croire que toutes ces précisions ont un sens théologique ; à nous de savoir lire entre les lignes.

Donc, ceci se passe en Galilée, à Capharnaüm ; un jour, un soir et un lendemain de sabbat ; comme chacun sait, le jour pour les Juifs ne se compte pas de minuit à minuit, mais du coucher du soleil au coucher du soleil ; le sabbat commence le vendredi soir au coucher du soleil et finit le samedi soir à l'apparition des premières étoiles ; on sait aussi que le sabbat est un jour réservé à la prière et à l'étude de la Torah, à la synagogue et chez soi ; c'est bien pour cela que les habitants de Capharnaüm amènent leurs malades à Jésus seulement le soir du sabbat ; Marc nous dit : « Le soir venu, après le coucher du soleil, on lui amenait tous les malades, et ceux qui étaient possédés par des esprits mauvais. » En précisant que le soleil est couché, Marc veut peut-être également attirer notre attention : puisque le soleil est couché, nous sommes déjà dimanche, le premier jour de la semaine. On sait le sens que le dimanche a pris pour les premiers chrétiens : il symbolise le début de la création nouvelle.

Le reste de la journée, Jésus n'a fait qu'une chose : aller à la synagogue de la ville et il est rentré aussitôt après à la maison ; si Marc le précise, c'est sans doute pour nous rappeler que Jésus est un Juif fidèle à la loi. Le matin, à la synagogue, il a délivré un « homme possédé d'un esprit impur » (v. 23), selon l'expression de Marc ; et la nouvelle s'est répandue comme une traînée de poudre que Jésus commande aux esprits impurs ; pas étonnant que le soir, après la fin du sabbat, on lui amène tous les malades et les possédés. En filigrane, Marc nous dit déjà : voici le Messie, celui qui annonce et accomplit le Royaume.

Curieusement, les démons connaissent l'identité de Jésus, et Jésus leur interdit de parler : « Il chassa beaucoup d'esprits mauvais et il les empêchait de parler, parce qu'ils savaient, eux, qui il était. » Eux savent ce qui a été révélé lors du Baptême de Jésus par Jean-Baptiste et que l'esprit impur a proclamé le matin même à la synagogue de Capharnaüm : « De quoi te mêles-tu, Jésus de Nazareth ? Tu es venu pour nous perdre. Je sais qui tu es : Le Saint de Dieu ».

Pourquoi ce silence imposé ? Alors que Jésus n'est pas venu pour se cacher... Probablement parce que les habitants de Capharnaüm ne sont pas encore prêts pour cette révélation : il leur reste encore tout un chemin à parcourir avant de découvrir le vrai visage du Christ ; il ne suffit pas de savoir dire « Tu es le Saint de Dieu » ; cela, les démons savent très bien le faire. Pour l'instant, les malades sont attirés par Jésus, mais sont-ils prêts pour la foi ? C'est là l'ambiguïté des miracles : le risque de repartir guéri sans avoir rencontré Dieu. Et quand Simon voudrait retenir Jésus en lui disant « Tout le monde te cherche », Jésus le ramène à l'essentiel, la prédication du Royaume : « Partons ailleurs, dans les villages voisins, afin que là aussi je proclame la Bonne Nouvelle ; car c'est pour cela que je suis sorti. » Jésus n'a jamais déclaré « Je suis venu pour faire des miracles », il a dit qu'il était venu pour annoncer la Bonne Nouvelle : « Le Règne de Dieu s'est approché ». Les miracles sont le signe que le règne de Dieu est déjà là ; le risque est de n'y voir que le prodige. « C'est POUR cela que je suis sorti » : on ne peut pas ne pas penser à l'insistance de Paul dans la lettre aux Corinthiens que nous lisons ce même dimanche en deuxième lecture : Jésus et Paul ont cette même passion de l'annonce de la Bonne Nouvelle ; on dirait qu'il y a urgence.

« Le lendemain, bien avant l'aube, Jésus se leva. Il sortit et alla dans un endroit désert, et là il priait. » Jésus va au désert pour rencontrer Dieu ; et aussitôt revenu près de ses disciples, il leur dit « Partons »... Est-ce la prière qui le pousse à partir ailleurs ? Loin d'affaiblir son ardeur missionnaire, il semble bien que cette retraite dans le silence le relance au contraire ; comme disait Mgr Coffy : « Jésus ne serait pas allé aussi loin dans l'évangélisation s'il ne s'était pas retiré aussi loin dans la prière ». Au fond, Prière ou action, c'est un faux dilemme : l'une ne peut aller sans l'autre. Un autre Evêque disait au congrès eucharistique de Lourdes en 1981 : « Un évangélisateur qui ne prie plus, bientôt n'évangélisera plus ».

Dernière remarque : les guérisons opérées par Jésus devraient, semble-t-il, remettre en cause certains de nos discours sur la souffrance ; si Jésus guérit les malades, c'est que la maladie est un mal ; s'il guérit en même temps qu'il annonce le Royaume, c'est parce que le mal contrecarre le projet de Dieu et donc il faut nous en débarrasser. Dans la première lecture, nous avons entendu Job crier sa souffrance, et à la fin du livre, Dieu lui donne raison d'avoir osé crier. La souffrance en soi est toujours un mal, il faut oser le dire ; il faudrait être fou pour oser dire en face à un malade « ce qui vous arrive est très bien »... Il est vrai que certains, avec la grâce de Dieu, trouvent dans la souffrance un chemin qui les fait grandir, mais la souffrance reste un mal. Et tous nos efforts pour lutter contre les souffrances des hommes vont dans le sens du projet de Dieu. Car Dieu sauve des hommes, et non des âmes désincarnées : la prédication de l'évangile n'est pas que paroles qui s'adresseraient à l'intelligence ou à la conscience ; elle est en même temps et inséparablement lutte contre ce qui fait souffrir les hommes.

 

L'intelligence des écritures

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25 janvier 2012 3 25 /01 /janvier /2012 18:28

marie-nolle-thabut.jpgJe suis, chaque dimanche, impressionné par la qualité des commentaires de Marie-Noëlle Thabut sur les textes que nous propose la liturgie du jour.

 

Ces commentaires, trouvés sur le site "Eglise catholique en France", permettent à toute personne de bonne volonté, chrétienne ou non, de mieux comprendre la Bible, le livre le plus diffusé au monde. Notamment, en

  • donnant des explications historiques ;

  • décodant le langage imagé utilisé par l'auteur.

Je souhaite arriver à mettre ici, chaque dimanche, les commentaires de Marie-Noëlle Thabut. Ma seule contribution consiste à surligner les passages que je trouve les plus importants ou enrichissants et à écrire en rouge ceux qui parlent d'un thème qui m'est cher : la liberté (trois autres pages de mon blog sont consacrées à ces passages des Evangiles, du reste du Nouveau Testament ou de l'Ancien Testament qui parlent de la liberté, directement ou indirectement)

 

Version audio (le lien sera inopérant dans un premier temps), trouvée sur le site de Radio-Notre-Dame.

 

PREMIERE LECTURE - Deutéronome 18, 15 - 20

Moïse dit au peuple d'Israël :
15 « Au milieu de vous, parmi vos frères,
le SEIGNEUR votre Dieu
fera se lever un prophète comme moi,
et vous l'écouterez.
16 C'est bien ce que vous avez demandé au SEIGNEUR votre Dieu,
au mont Horeb, le jour de l'assemblée, quand vous disiez :
Je ne veux plus entendre la voix du SEIGNEUR mon Dieu,
je ne veux plus voir cette grande flamme,
je ne veux pas mourir !
17 Et le SEIGNEUR me dit alors :
Ils ont raison.
18 Je ferai se lever
au milieu de leurs frères
un prophète comme toi ;
je mettrai dans sa bouche mes paroles,
et il leur dira tout ce que je lui prescrirai.
19 Si quelqu'un n'écoute pas les paroles
que ce prophète prononcera en mon nom,
moi-même je lui en demanderai compte.
20 Mais un prophète qui oserait dire en mon nom
une parole que je ne lui aurais pas prescrite,
ou qui parlerait au nom d'autres dieux,
ce prophète-là mourra. »

Le livre du Deutéronome nous rappelle ici un vieil épisode du Sinaï au temps de Moïse. Le peuple rassemblé au pied de la montagne avait entendu la voix de Dieu parlant à Moïse et son coeur était partagé entre l'émerveillement et la peur : l'émerveillement parce que c'était inouï que Dieu lui-même s'adresse à ce pauvre petit peuple ; mais aussi la peur car pouvait-on entendre la voix de Dieu sans mourir ? Et c'est la crainte qui l'avait emporté : « Je ne veux plus entendre la voix du SEIGNEUR mon Dieu, disait-on, je ne veux plus voir cette grande flamme, je ne veux pas mourir. »

Alors Dieu avait fait transmettre par Moïse cette promesse qui est rapportée ici : « Ils ont raison, je ferai se lever au milieu de leurs frères un prophète comme toi ; je mettrai dans sa bouche mes paroles... » C'était pour le peuple une assurance formidable : Dieu comprenait sa peur mais ne le priverait pas pour autant de sa Parole, car le risque est toujours grand pour les hommes d'écouter des charlatans : comme disait Moïse, « Les nations écoutent ceux qui pratiquent l'incantation et consultent les oracles. Mais pour toi, le SEIGNEUR ton Dieu n'a rien voulu de pareil. » (Dt 18, 14).

La promesse rapportée par Moïse insiste sur quatre points : premièrement, c'est un prophète choisi par Dieu et par nul autre qui doit conduire ses frères ; deuxièmement, il doit être issu du peuple de l'Alliance ; troisièmement, il doit transmettre fidèlement la Parole de Dieu et nulle autre ; enfin, quatrièmement, il est vital pour le peuple de l'écouter.

Premièrement, c'est un prophète choisi par Dieu et par nul autre qui doit conduire ses frères : on sent affleurer ici une pointe contre des faux prophètes non envoyés par Dieu ; or au temps de Jérémie, qui est contemporain pour une large part du Deutéronome (dont est extrait notre texte d'aujourd'hui), on sait que les faux prophètes ne manquaient pas : Jérémie s'en est assez plaint ; c'est lui qui avait dit un jour à un prétendu prophète : « Ecoute, Hananya, le SEIGNEUR ne t'a pas envoyé ; c'est toi qui fais que ce peuple se berce d'illusions. » (Jr 28, 15) ; Ezékiel, lui non plus, ne mâchait pas ses mots : « Malheureux les prophètes insensés qui suivent leur esprit sans avoir rien vu... ils ont des visions illusoires et des prédictions trompeuses, eux qui disent : « oracle du SEIGNEUR » sans que le SEIGNEUR les ait envoyés. » (Ez 13, 3... 6). Moïse, au contraire, Dieu l'avait choisi, appelé, envoyé.

C'est pour cela que notre passage d'aujourd'hui insiste pour qu'on ne donne sa confiance qu'à un prophète « comme Moïse », c'est-à-dire un véritable envoyé de Dieu : « Je ferai se lever... un prophète comme toi ; je mettrai dans sa bouche mes paroles... » Avec ce texte, le prophétisme en Israël se démarque résolument de toutes les pratiques de divination ; le prophète n'est pas un devin, il est le porte-parole de Dieu et Dieu ne s'amuse pas à prédire l'avenir.

Deuxièmement, un véritable prophète doit être issu du peuple de l'Alliance ; la formule « pris parmi les frères » est claire : car il existait des quantités de prophètes étrangers, qui poussaient le peuple vers d'autres cultes ; il suffit de se rappeler les quatre cents prêtres de Baal amenés à Samarie par la reine Jézabel et contre qui le prophète Elie a tant lutté. Donc non seulement le prophète en Israël n'est pas un devin, mais il est le médiateur de l'Alliance.

Troisièmement, un vrai prophète doit transmettre fidèlement la Parole de Dieu et nulle autre : « je mettrai dans sa bouche mes paroles, et il leur dira tout ce que je lui prescrirai... Mais un prophète qui oserait dire en mon nom une parole que je ne lui aurais pas prescrite, ou qui parlerait au nom d'autres dieux, ce prophète-là mourra. » Au temps de Jérémie, ce genre de beaux parleurs ne devait pas manquer : son chapitre 23 les attaque de front : « Ainsi parle le SEIGNEUR le tout-puissant : Ne faites pas attention aux paroles des prophètes qui vous prophétisent ; ils vous leurrent ; ce qu'ils prêchent n'est que vision de leur imagination, cela ne vient pas de la bouche du SEIGNEUR. » (Jr 23, 16 ; voir aussi Jr 23, 25-28)... « Je vais m'en prendre aux prophètes qui ont des songes fallacieux - oracle du SEIGNEUR -, qui les racontent et qui, par leur fausseté et leurs balivernes, égarent mon peuple... » (Jr 23, 32).

Enfin, quatrièmement, il est vital pour le peuple d'écouter les prophètes envoyés par Dieu : « Si quelqu'un n'écoute pas les paroles que ce prophète prononcera en mon nom, dit Dieu, moi-même je lui en demanderai compte. » Pour citer encore une fois Jérémie : « Ainsi parle le SEIGNEUR, le Dieu d'Israël : malheureux l'homme qui n'écoute pas les termes de cette Alliance que j'ai proposée à vos pères lorsque je les ai fait sortir du pays d'Egypte... » (Jr 11, 3).

On peut être surpris de l'insistance du livre du Deutéronome tout autant que de Jérémie sur les exigences d'une véritable prophétie : il faut croire que le problème était aigu ; on peut se demander s'il ne l'est pas tout autant aujourd'hui et si d'ailleurs il ne l'est pas de tous les temps ; il suffit de lire le premier chapitre de la deuxième lettre de Pierre, l'écrit le plus tardif peut-être de tout le Nouveau Testament : « Nous avons la parole des prophètes qui est la solidité même, sur laquelle vous avez raison de fixer votre regard comme sur une lampe brillant dans un lieu obscur... Ce n'est pas la volonté humaine qui a jamais produit une prophétie, mais c'est portés par l'Esprit Saint que des hommes ont parlé de la part de Dieu. » (2 P 1, 19-21).

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Compléments
- En parlant d'un « prophète comme Moïse », le livre du Deutéronome pensait peut-être à Samuel (cf 1 S 3, 19 - 4, 1) puisque Jérémie lui-même fait le rapprochement (cf Jr 15, 1).
- Mais qui donc, au temps de la composition du livre du Deutéronome, avait intérêt à réveiller cette vieille histoire ? Le livre du Deutéronome est très tardif et s'adresse au peuple d'Israël, à une période cruciale, dans les années 600 av. J.C. Il faut croire qu'il circulait alors de nombreux faux prophètes et que les croyants désorientés étaient tentés d'écouter n'importe qui. Alors ce texte vient à point nommé rappeler qu'il ne faut pas se laisser berner par des prétendus prophètes : Dieu ne confie ni sa parole ni son peuple à la légère.

 

PSAUME 94 (95), 1-2. 6-7. 8-9

1 Venez, crions de joie pour le SEIGNEUR,
acclamons notre Rocher, notre salut !
2 Allons jusqu'à lui en rendant grâce,
par nos hymnes de fête acclamons-le !

6 Entrez, inclinez-vous, prosternez-vous,
adorons le SEIGNEUR qui nous a faits.
7 Oui, il est notre Dieu :
nous sommes le peuple qu'il conduit.

Aujourd'hui écouterez-vous sa parole ?
8 « Ne fermez pas votre coeur comme au désert
9 où vos pères m'ont tenté et provoqué,
et pourtant ils avaient vu mon exploit. »

Après l'insistance de la première lecture sur l'importance d'écouter la véritable parole de Dieu transmise par les prophètes, on n'est pas surpris d'entendre en écho « Aujourd'hui écouterez-vous sa parole ? » Car le peuple d'Israël n'a pas toujours écouté docilement ses prophètes : y compris dans le désert quand il a eu bien des réticences à l'égard de Moïse lui-même ; et ce psaume justement est tout imprégné d'une expérience très négative qui s'est déroulée au désert.

Si vous allez vérifier dans votre Bible le texte de la dernière strophe que nous venons d'entendre, voilà ce que vous lirez « Aujourd'hui écouterez-vous sa parole ? Ne fermez pas votre coeur comme à Meriba, comme au jour de Massa dans le désert, où vos pères m'ont tenté et provoqué, et pourtant ils avaient vu mon exploit ». Massa et Meriba, en réalité, ce sont deux lieux qui ne figurent sur aucune carte : l'histoire s'est passée à Rephidim (aujourd'hui on situe cette oasis dans le Sud du Sinaï, au Wadi Feiran). On a campé là, mais il n'y avait pas d'eau ; très vite, entre le peuple et Moïse, le ton a monté : faire camper tout le peuple dans un endroit où il n'y avait rien à boire, c'était certainement pour les faire tous mourir de soif ; c'est ce qu'on a pensé ; comme on pouvait s'y attendre, ce genre de récrimination a été ressentie par Moïse comme l'injure suprême ; lui, pourtant, continuait à faire confiance à son Dieu ; s'il les avait menés jusque-là, il saurait aussi les faire survivre. Et c'est là, en réponse à cette foi de Moïse et en pardonnant la méfiance du peuple, que Dieu a fait jaillir l'eau d'un rocher. Pour que cela ne se reproduise plus jamais, Moïse a donné à ce lieu mémorable le double nom de Massa et Meriba qui veut dire épreuve et querelle parce qu'on avait querellé Dieu.

Et donc la strophe du psaume prend tout son sens : « Aujourd'hui écouterez-vous sa parole ? Ne fermez pas votre coeur comme au désert où vos pères m'ont tenté et provoqué, et pourtant ils avaient vu mon exploit. » Dans cette simple strophe, est résumée toute l'aventure de notre vie de foi, personnelle et communautaire. C'est ce qu'on peut appeler, au vrai sens du terme, la « question de confiance ». Pour le peuple d'Israël, la question de confiance s'est posée à chaque difficulté de la vie au désert : « Le SEIGNEUR est-il vraiment au milieu de nous, ou bien n'y est-il pas ? » (Ex 17, 7), ce qui revient à dire « Peut-on lui faire confiance ? S'appuyer sur lui ? Etre sûr qu'il nous donnera à chaque instant les moyens de nous en sortir... ? »

La Bible dit que la foi, justement, c'est tout simplement la confiance. Cette question de confiance, telle qu'elle s'est posée à Massa et Meriba, est l'un des piliers de la réflexion d'Israël ; la preuve, c'est qu'elle affleure sous des quantités de textes bibliques ; et, par exemple, le mot qui dit la foi en Israël signifie « s'appuyer sur Dieu » ; c'est de lui que vient le mot « Amen » qui dit l'adhésion de la foi : il signifie « solide », « stable » ; on pourrait le traduire « j'y crois dur comme pierre » (en français on dit plutôt « dur comme fer »). Et Isaïe, par exemple dit au roi Achaz « Si vous ne croyez pas, si vous ne vous appuyez pas sur Dieu, vous ne tiendrez pas » (Is 7, 9).
Toute une autre série de textes brodent sur le mot « écouter », parce que quand on fait confiance à quelqu'un, on l'écoute. D'où la fameuse prière juive, le « Shema Israël » : « Ecoute Israël, le SEIGNEUR ton Dieu est le SEIGNEUR UN. Tu aimeras le SEIGNEUR ton Dieu de tout ton coeur, de tout ton esprit, de toutes tes forces »... Tu aimeras, c'est-à-dire tu lui feras confiance.

Pour écouter, encore faut-il avoir l'oreille ouverte : encore une expression qu'on rencontre à plusieurs reprises dans la Bible, dans le sens de mettre sa confiance en Dieu ; par exemple dans le psaume 39/40 : « Tu ne voulais ni offrande ni sacrifice, tu m'as ouvert l'oreille » ; ou encore dans ce chant du Serviteur d'Isaïe : « Le SEIGNEUR Dieu m'a ouvert l'oreille... » (Is 50, 5). Et les mots « obéir, obéissance » sont de la même veine : en hébreu comme en grec, quand il s'agit de l'obéissance à Dieu, ils sont de la même racine que le verbe écouter, au sens de faire confiance. En français aussi, d'ailleurs, puisque notre verbe « obéir » vient du verbe latin « audire » qui veut dire « entendre ».

Cette confiance de la foi est appuyée sur l'expérience... Pour le peuple d'Israël, tout a commencé avec la libération d'Egypte ; c'est ce que notre psaume appelle « l'exploit de Dieu » : « Et pourtant ils avaient vu mon exploit. » Cette expérience, et de siècle en siècle, pour les générations suivantes, la mémoire de cette expérience vient soutenir la foi : si Dieu a pris la peine de libérer son peuple de l'esclavage, ce n'est pas pour le laisser mourir de faim ou de soif dans le désert.

Et donc, on peut s'appuyer sur lui comme sur un rocher... « Acclamons notre rocher, notre salut », ce n'est pas de la poésie : c'est une profession de foi. Une foi qui s'appuie sur l'expérience du désert : à Massa et Meriba, le peuple a douté que Dieu lui donne les moyens de survivre... Mais Dieu a quand même fait couler l'eau du Rocher ; et, désormais, on rappellera souvent cet épisode en disant de Dieu qu'il est le « Rocher » d'Israël.

Ce choix résolu de la confiance est à refaire chaque jour : « Aujourd'hui écouterez-vous sa parole ? » Il faut lire cette phrase comme très libérante : chaque jour est un jour neuf, aujourd'hui, tout est de nouveau possible. Chaque jour nous pouvons réapprendre à « écouter », à « faire confiance » : c'est pour cela que ce psaume 94/95 est le premier chaque matin dans la liturgie des heures ; et que chaque jour les juifs récitent deux fois leur profession de foi (le Shema Israël) qui commence par ce mot « Ecoute ». Et le « Chant du Serviteur » d'Isaïe (cité plus haut) le dit bien : « Le SEIGNEUR Dieu m'a donné une langue de disciple... Matin après matin, il me fait dresser l'oreille, pour que j'écoute, comme les disciples. »

Dernière remarque, le psaume parle au pluriel : « Aujourd'hui écouterez-vous sa parole ? »... Cette conscience de faire partie d'un peuple était très forte en Israël ; quand le psaume 94/95 dit : « Nous sommes le peuple que Dieu conduit », c'est l'expérience qui parle ; dans toute son histoire, on pourrait dire qu'Israël parle au pluriel. « Entrez, inclinez-vous, prosternez-vous » sous-entendu sans vous demander où vous en êtes chacun dans votre sensibilité croyante ; nous touchons peut-être là un des problèmes de l'Eglise actuelle : dans la Bible, c'est un peuple qui vient à la rencontre de son Dieu... « Venez, crions de joie pour le SEIGNEUR, acclamons notre rocher, notre salut ! »

******
Compléments
Le récit du paradis terrestre, lui-même, peut se lire à la lumière de cette réflexion d'Israël sur la foi, à partir de l'épisode de Massa et Meriba : pour Adam, c'est-à-dire chacun d'entre nous, la question de confiance peut se poser sous la forme d'un obstacle, une limitation de nos désirs (par exemple la maladie, le handicap, la perspective de la mort)... Ce peut être aussi un commandement à respecter, qui limite apparemment notre liberté, parce qu'il limite nos désirs d'avoir, de pouvoir... La foi, alors, c'est la confiance que, même si les apparences sont contraires, Dieu nous veut libres, vivants, heureux et que de nos situations d'échec, de frustration, de mort, il fera jaillir la liberté, la plénitude, la résurrection.
Pour certains d'entre nous la question de confiance se pose chaque fois que nous ne trouvons pas de réponse à nos interrogations : accepter de ne pas tout savoir, de ne pas tout comprendre, accepter que les voies de Dieu nous soient impénétrables exige parfois de nous une confiance qui ressemble à un chèque en blanc... Il ne nous reste plus qu'à dire comme Pierre à Césarée, « Seigneur, à qui irions-nous ? Tu as les paroles de la vie éternelle ».
Quand Saint Paul dit dans la lettre aux Corinthiens « Laissez-vous réconcilier avec Dieu » on peut traduire « Cessez de lui faire des procès d'intention, comme à Massa et Meriba » ou quand Marc dit dans son Evangile « Convertissez-vous et croyez à la Bonne Nouvelle », on peut traduire « croyez que la Nouvelle est bonne », c'est-à-dire croyez que Dieu vous aime, qu'il n'est que bienveillant à votre égard.

DEUXIEME LECTURE - Première Lettre de Paul aux Corinthiens 7, 32 - 35

Frères,
32 j'aimerais vous voir libres de tout souci.
Celui qui n'est pas marié a le souci des affaires du Seigneur,
il cherche comment plaire au Seigneur.
33 Celui qui est marié a le souci des affaires de cette vie,
il cherche comment plaire à sa femme,
et il se trouve divisé.
34 La femme sans mari,
ou celle qui reste vierge,
a le souci des affaires du Seigneur ;
elle veut lui consacrer son corps et son esprit.
Celle qui est mariée a le souci des affaires de cette vie,
elle cherche comment plaire à son mari.
35 En disant cela, c'est votre intérêt à vous que je cherche ;
je ne veux pas vous prendre au piège,
mais vous proposer ce qui est bien,
pour que vous soyez attachés au Seigneur sans partage.

« Etre attachés au Seigneur sans partage », décidément, c'est la seule chose qui compte pour Saint Paul ; il faut garder en mémoire la belle formule que nous avons lue dimanche dernier : « Le temps est limité », littéralement « le temps a cargué ses voiles » comme un navire qui arrive au port. Traduisez « l'histoire humaine arrive à son terme, le Christ vient accomplir le dessein de Dieu, c'est-à-dire nous réunir tous en lui. »

Mais on pouvait très bien s'appuyer sur cette imminence du Royaume pour tomber dans deux excès contraires, et apparemment, les Corinthiens n'y échappaient pas : certains se livrant à la débauche, sous prétexte que « seul le royaume compte et que ce que l'on fait dans la vie quotidienne ne compte pas, on peut donc faire tout ce qu'on veut, Jésus nous a libérés » ; d'autres au contraire, méprisant la sexualité, se prenant pour des « surhommes », prêchant la continence à tout prix et soutenant « qu'il est bon pour l'homme de s'abstenir de la femme » (c'est au début du chapitre 7).

Nous avons lu au deuxième dimanche la réponse de Paul aux débauchés : elle était on ne peut plus claire : « Frères, fuyez l'impureté... Ne le savez-vous pas ? Votre corps est le temple de l'Esprit Saint, qui est en vous et que vous avez reçu de Dieu... » (1 Co 6, 18-19). Ici il s'attaque à l'excès inverse : ceux qui prêchent la continence absolue dans le mariage ou plus radicalement le célibat ; il a commencé très prudemment en précisant en début de chapitre qu'il ne fait que répondre à des questions qu'on lui a posées : « Venons-en à ce que vous m'avez écrit » (7, 1).

Il a d'autant plus de raisons d'être prudent que la question du célibat était déjà très controversée chez les Juifs : pendant des siècles, la méditation des phrases de la Genèse « Il n'est pas bon pour l'homme d'être seul » (Gn 2, 18) et « Soyez féconds et prolifiques » (Gn 1, 28) avait conduit à considérer que le seul état de vie normal pour le croyant était le mariage ; à tel point que les eunuques ne pouvaient ni être prêtres (Lv 21, 20), ni même entrer dans l'assemblée du Seigneur (Dt 23, 2). Et la stérilité était ressentie comme une honte et une malédiction : « Dieu a enfin enlevé mon opprobre », s'écrie Rachel en mettant au monde son premier fils (Gn 30, 23).

Après l'Exil à Babylone, ce mépris pour les célibataires et les eunuques s'était estompé dans les textes bibliques (cf Is 56, 3-5 et Sg 3, 14) ; mais l'opinion populaire est restée longtemps réticente au choix délibéré pour le célibat ; Paul, lui, lutte certainement contre ce mépris ; il n'a d'ailleurs de mépris pour personne, ni pour les gens mariés, ni pour les célibataires.

Il ne fait pas non plus de théorie : il ne nous propose pas un cours sur le mariage, le célibat et la vie sexuelle en général ; il veut encore moins donner de directives contraignantes : « Je ne veux pas vous prendre au piège, mais vous proposer ce qui est bien... c'est votre intérêt à vous que je cherche » ; seulement, il constate : il y a des célibataires qui savent user de leur liberté pour se consacrer à Dieu et aux autres. Il arrive également que la vie du couple occupe tellement l'horizon des amoureux qu'ils en délaissent leur vie spirituelle ; il faut croire qu'il avait ces deux sortes d'exemples sous les yeux...

Paul avait également rencontré des couples mariés auxquels le Baptême de l'un des deux avait posé des problèmes insurmontables : il en a parlé explicitement dans les versets précédents. Car lorsqu'un couple entendait parler de la foi chrétienne, il arrivait que l'un des deux se convertisse et pas l'autre : comment dans ce cas le nouveau baptisé pouvait-il être attaché au Seigneur sans partage ?

Mais l'inverse peut se produire aussi : que l'amour vécu dans le mariage soit un chemin de progression dans l'amour de Dieu et des frères ; et que, au contraire, des célibataires se recroquevillent dans leur égoïsme. Deux types d'attitudes que nous connaissons bien mais que Paul préfère ne pas évoquer dans l'ambiance de mépris du célibat qui prévalait alors.

Son seul objectif est la propagation de l'évangile. A chacun de choisir l'état de vie qui lui permet d'être le plus disponible : la seule chose qui compte, c'est que nous soyons « attachés au Seigneur sans partage », car nous sommes dans les derniers temps. Cette perspective seule doit occuper notre esprit ; il dit bien : « J'aimerais vous voir libres de tout souci. » Il faut croire que c'est très important pour lui puisque le mot « souci » revient cinq fois dans ce court passage ! On entend résonner ici la phrase de la lettre aux Philippiens (Phi 4, 5-7) : « Le Seigneur est proche. N'entretenez aucun souci, mais, en toute occasion, par la prière et la supplication accompagnée d'action de grâce, faites connaître vos demandes à Dieu. Et la paix de Dieu, qui surpasse toute intelligence, gardera vos coeurs et vos pensées en Jésus-Christ. »

**************************
Complément
Le célibat volontaire, jusque-là inconnu dans le Judaïsme, avait fait son apparition à Qumran, dans un milieu qui, précisément, vivait ardemment l'attente du Jour de Dieu.

EVANGILE - Marc 1, 21-28

Jésus, accompagné de ses disciples,
arrive à Capharnaüm.
Aussitôt, le jour du sabbat,
il se rendit à la synagogue, et là, il enseignait.
22 On était frappé par son enseignement,
car il enseignait en homme qui a autorité,
et non pas comme les scribes.
23 Or, il y avait dans leur synagogue
un homme,
tourmenté par un esprit mauvais,
qui se mit à crier :
24 « Que nous veux-tu, Jésus de Nazareth ?
Es-tu venu pour nous perdre ?
Je sais fort bien qui tu es :
le Saint, le Saint de Dieu. »
25 Jésus l'interpella vivement :
« Silence ! Sors de cet homme. »
26 L'esprit mauvais le secoua avec violence
et sortit de lui en poussant un grand cri.
27 Saisis de frayeur,
tous s'interrogeaient :
« Qu'est-ce que cela veut dire ?
Voilà un enseignement nouveau, proclamé avec autorité !
Il commande même aux esprits mauvais,
et ils lui obéissent. »
28 Dès lors, sa renommée se répandit
dans toute la région de la Galilée.

Je prends le texte dans l'ordre : Jésus vient tout juste de recruter ses quatre premiers disciples au bord de ce que nous appelons aujourd'hui le lac de Tibériade : Simon et André son frère, d'abord, puis Jacques et Jean, les fils de Zébédée. Avec eux, il « arrive à Capharnaüm. Aussitôt, le jour du sabbat, il se rend à la synagogue » : rien de plus normal pour un Juif ; Marc note ici l'enracinement de Jésus dans le monde juif, dans la tradition de son peuple. Quand ce même Jésus a commencé à parcourir la Galilée en proclamant : « Le temps est accompli, le Règne de Dieu s'est approché » (Mc 1, 15), il s'inscrivait bien dans l'attente de son peuple, dans la continuité du projet de Dieu sur Israël. Et là, dans la synagogue de Capharnaüm, il se met à enseigner. Rien de plus normal, non plus : tout Juif avait le droit de se présenter pour commenter les Ecritures qui venaient d'être lues.

Mais il semble bien que Marc ait voulu concentrer l'intérêt du lecteur sur l'enseignement de Jésus, puisque les mots « enseigner » et « enseignement » reviennent quatre fois en quelques lignes : au début du texte « Jésus se rendit à la synagogue, et là, il enseignait. On était frappé par son enseignement, car il enseignait en homme qui a autorité, et non pas comme les scribes. » Et à la fin du texte : « Tous s'interrogeaient : Qu'est-ce que cela veut dire ? Voilà un enseignement nouveau, proclamé avec autorité ! » Peut-être, parmi les assistants, certains ont-ils pensé à la promesse que Dieu avait faite à Moïse : « Je ferai se lever au milieu de leurs frères un prophète comme toi ; je mettrai dans sa bouche mes paroles. » (Dt 18, 18 ; première lecture).

C'est donc au coeur même de cet enseignement de Jésus que Marc note une rupture, une nouveauté : l'histoire du monde vient de basculer ; à l'enseignement des scribes vient de se substituer celui du Sauveur ; et on va en avoir tout de suite la preuve, car Marc ne nous rapporte pas ce que Jésus a bien pu dire, mais, bien mieux, entre ces deux insistances sur l'étonnant enseignement de ce nouveau venu, Marc décrit l'expulsion d'un démon, ce que nous appellerions aujourd'hui un « exorcisme ». Ce qui veut dire que pour Marc les deux facettes de l'oeuvre de Jésus (enseignement et exorcisme) vont ensemble ; ou même que le meilleur des enseignements est l'action, la vraie, celle qui libère l'homme de toute forme de mal.

Et tout ceci, nous l'avons vu, se passe à la synagogue (Marc le précise deux fois) et, qui plus est, un jour de sabbat, ce qui n'est pas non plus sans importance ! Puisque le sabbat était le jour par excellence où l'on célébrait l'action du Dieu créateur et libérateur. En Jésus, Marc nous montre le Père libérant l'homme de tous les démons qui le possèdent : les temps sont accomplis, oui, puisque le Mal est vaincu. (« Si c'est par l'Esprit de Dieu que je chasse les démons, alors le règne de Dieu vient de vous atteindre. » Mt 12, 28).

Il y avait donc ce jour-là, parmi les croyants réunis à la synagogue, un homme possédé d'un esprit impur ; Jésus ne l'agresse pas, mais l'esprit impur, lui, se sent agressé par cette seule présence. Car ce face à face avec le Dieu Saint lui est intolérable, lui qui est l'impur, c'est-à-dire en grec le contraire même, l'incompatible avec le Dieu Saint. Et c'est lui qui crie, annonçant lui-même sa défaite : « Que nous veux-tu, Jésus de Nazareth ? Es-tu venu pour nous perdre ? Je sais fort bien qui tu es : le Saint, le Saint de Dieu. » (v. 24). L'esprit impur a tout compris, son interrogation « Es-tu venu pour nous perdre ? » n'en est pas une. Mis en présence de celui qui sauve les hommes de tout mal, il se démasque lui-même, reconnaissant l'autorité de Jésus.

Cette fois, Jésus hausse le ton : « Silence ! Sors de cet homme. » Et il emploie pour cela un verbe étonnant que nous retrouverons (adressé à la mer déchaînée) dans le récit de la tempête apaisée : « Sois muselé » (phimoô). Mais pourquoi Jésus commande-t-il à l'esprit impur de se taire ? Il s'agit peut-être de ce que l'on appelle le « secret messianique » : Jésus ne voulant pas que le mystère de sa personne soit divulgué trop tôt, avant que ses disciples ne soient prêts à l'entendre. Plus simplement, ce ne sont pas des belles paroles que Jésus attend : car une déclaration, même exacte, ne constitue pas forcément une profession de foi ; et comme très souvent dans les évangiles, ce sont les démons qui font les plus belles déclarations.

Encore un cri de l'esprit impur et cette fois l'homme possédé est délivré ; alors les langues se délient pour reconnaître l'importance de l'événement : « Saisis de frayeur, tous s'interrogeaient : Qu'est-ce que cela veut dire ? Voilà un enseignement nouveau, proclamé avec autorité ! Il commande même aux esprits mauvais, et ils lui obéissent. » (v. 27). Le récit de Marc se clôt donc sur une question : « Qu'est-ce que cela veut dire ? » C'est bien le rôle des miracles et des actes de puissance de Jésus en général : ils interrogent, ils font signe.

Reprenons maintenant l'ensemble du texte du point de vue de ses lecteurs : parce qu'un texte, quel qu'il soit, et un évangile plus que tout autre, vise toujours des lecteurs. Quand Marc écrit son évangile, bien des années après la résurrection de Jésus, il propose à ses lecteurs chrétiens une contemplation qui doit les encourager à tenir bon dans la foi : un peu comme si Marc leur disait « les quatre disciples qui accompagnent Jésus dès le début de son enseignement et de ses oeuvres, c'est l'Eglise naissante ; eh bien, c'est vous qui êtes appelés désormais à annoncer cette Bonne Nouvelle à toute l'humanité ; (ce que laisse entendre ce chiffre de quatre). Vous êtes cette Eglise désormais détachée du Judaïsme, (il faudrait dire déchirée), et dont le déchirement était en germe, déjà, dans l'opposition latente entre Jésus et les scribes ; mais vous pouvez faire confiance à Celui dont la Parole efficace a déjà vaincu les forces du Mal. Celui-ci, il est vrai, agite encore l'humanité et même le peuple croyant ; mais ses cris même et son agitation sont les convulsions de la fin : le Mal est vaincu depuis la Résurrection du Christ. Mes frères, la vérité du Christ, son autorité, vous en êtes les dépositaires ; avec lui, à votre tour, vous musellerez les forces du Mal. »

A la synagogue de Capharnaüm, les contemporains de Jésus se sont étonnés (« Saisis de frayeur, tous s'interrogeaient : Qu'est-ce que cela veut dire ? Voilà un enseignement nouveau, proclamé avec autorité ! Il commande même aux esprits mauvais, et ils lui obéissent. »), mais pour les lecteurs de Marc, comme pour nous aujourd'hui, il s'agit d'aller plus loin : il s'agit de croire en celui qui seul peut libérer l'humanité de toutes les forces du Mal.
L'intelligence des écritures

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16 janvier 2012 1 16 /01 /janvier /2012 20:13

marie-nolle-thabut.jpgJe suis, chaque dimanche, impressionné par la qualité des commentaires de Marie-Noëlle Thabut sur les textes que nous propose la liturgie du jour.

 

Ces commentaires, trouvés sur le site "Eglise catholique en France", permettent à toute personne de bonne volonté, chrétienne ou non, de mieux comprendre la Bible, le livre le plus diffusé au monde. Notamment, en

  • donnant des explications historiques ;

  • décodant le langage imagé utilisé par l'auteur.

Je souhaite arriver à mettre ici, chaque dimanche, les commentaires de Marie-Noëlle Thabut. Ma seule contribution consiste à surligner les passages que je trouve les plus importants ou enrichissants et à écrire en rouge ceux qui parlent d'un thème qui m'est cher : la liberté (trois autres pages de mon blog sont consacrées à ces passages des Evangiles, du reste du Nouveau Testament ou de l'Ancien Testament qui parlent de la liberté, directement ou indirectement)

 

Version audio (le lien sera inopérant dans un premier temps), trouvée sur le site de Radio-Notre-Dame.

 

PREMIERE LECTURE - Jonas 3, 1-5. 10

1 La parole du SEIGNEUR fut adressée à Jonas :
2 « Lève-toi, va à Ninive, la grande ville païenne,
proclame le message que je te donne pour elle. »
3 Jonas se leva et partit pour Ninive,
selon la parole du SEIGNEUR.
Or, Ninive était une ville extraordinairement grande :
il fallait trois jours pour la traverser.
4 Jonas la parcourut une journée à peine
en proclamant :
« Encore quarante jours, et Ninive sera détruite ! »
5 Aussitôt, les gens de Ninive crurent en Dieu.
Ils annoncèrent un jeûne,
et tous, du plus grand au plus petit,
prirent des vêtements de deuil.
10 En voyant leur réaction,
et comment ils se détournaient de leur conduite mauvaise,
Dieu renonça au châtiment dont il les avait menacés.

Le livre de Jonas est très court : il doit faire quatre pages, tout au plus. Il a été écrit très tard vers le quatrième ou troisième siècle av.J.C. Il prétend raconter une histoire qui serait arrivée à un prophète du nom de Jonas, cinq cents ans auparavant ; mais en réalité c'est une fable, un conte pleine d'humour mais surtout de leçons pour ses contemporains et pour nous. Encore faut-il savoir lire entre les lignes.

Voici le conte : il était une fois, en Israël, un petit prophète plein de bon sens qui s'appelait Jonas. Dieu lui dit : Il ne suffit pas que tu cherches à convertir mon peuple dans ton pays minuscule. Je t'envoie en mission à Ninive (sur les cartes d'aujourd'hui, les ruines de Ninive sont tout près de Mossul au nord de l'Irak actuel). Jonas aurait bien voulu obéir à Dieu, mais le bon sens a parlé, plus fort que Dieu lui-même ; car Ninive à l'époque, (au huitième siècle), c'était l'ennemi juré, déjà, la capitale de l'empire le plus dangereux pour Israël, une grande ville très puissante et assoiffée de conquêtes. Un empire païen, bien sûr, et chez qui un petit prédicateur juif ne pouvait que risquer inutilement sa vie. Quand on voit comme il est dur, déjà, d'essayer de convertir Israël... non vraiment c'est trop demander... mission impossible... courir des risques, se fatiguer pour son propre peuple, passe encore... mais pour ces païens !... Et puis, Ninive était une très grande ville ! Il fallait trois jours pour la traverser sans s'arrêter. Que serait-ce s'il fallait s'arrêter pour prêcher à chaque coin de rue...

Jonas fait donc la sourde oreille et embarque sur la Méditerranée, à Jaffa (près de l'actuelle Tel Aviv), sur un bateau à destination de Tarsis (autant dire l'autre bout du monde, vers l'ouest... c'est-à-dire le plus loin possible de Ninive qui, elle, est plein Est, au bord du Tigre). Le voilà tranquille, mais pas pour longtemps. Pendant que Jonas dort à fond de cale dans le bateau, la tempête se lève... et comme il est un homme de son époque, il ne peut pas s'empêcher de penser que sa désobéissance y est pour quelque chose... et comme il est un honnête homme, quand même, il avoue à ses compagnons qu'il a mécontenté le ciel. Bien sûr, les matelots n'ont plus qu'une idée en tête : se débarrasser de Jonas pour apaiser les éléments et prier ce Dieu inconnu que Jonas a mis en colère... On jette le prophète à la mer.

Mais Dieu n'abandonne pas Jonas et dépêche un gros poisson qui l'avale pour le mettre à l'abri. Bien au chaud dans le ventre du poisson Jonas prie... et, bien sûr, cela le convertit. Si bien que quand le poisson le recrache sur la terre ferme, trois jours plus tard, Dieu n'a plus qu'un mot à dire... et Jonas part pour Ninive, cette fois sans discuter. Et le miracle se produit... La ville était immense, il fallait au moins trois jours pour la parcourir ; eh bien, en moins d'une journée, du plus petit jusqu'au plus grand, tous les Ninivites sont convertis. Même les animaux font pénitence !

Seulement voilà, il n'en restait plus qu'un à convertir (et c'est tout le sel de ce petit livre !)... c'était Jonas lui-même... Jonas n'était pas du tout content... à son idée, la justice aurait voulu que Dieu exerce sa colère contre ces païens, ces pécheurs. Et Jonas, écoeuré, va s'installer à l'écart de la ville. Mais on est en plein été, il étouffe au grand soleil. Alors Dieu, qui ne l'oublie décidément pas, fait pousser un arbuste (on dit que c'est un ricin) au-dessus de sa tête pour le protéger. Jonas va déjà mieux... pas pour longtemps. Le lendemain, Dieu s'en mêle encore et le ricin crève. Alors là, Jonas est vraiment en colère... Et Dieu l'attendait là. Il lui dit : « Quelle histoire pour un arbre qui crève à peine poussé !... Mais ces Ninivites qui allaient se perdre... tu ne crois pas que cela aurait été plus grave ? Ils sont mes enfants tout de même ! »

Ce conte apparemment léger est en fait plein de leçons : d'abord, et c'est la pointe du récit, c'est d'ailleurs pour cela qu'il nous est proposé ce dimanche, « Dieu aime tous les hommes » et il n'attend qu'un geste d'eux pour leur pardonner ; c'est le sens de la dernière phrase de la lecture liturgique : « En voyant leur réaction, et comment ils se détournaient de leur conduite mauvaise, Dieu renonça au châtiment dont il les avait menacés ». Il n'attendait que cela : les menaces du prophète « Encore quarante jours et Ninive sera détruite » étaient un cri d'alarme ; quand la fable de Jonas a été écrite, l'Ancien Testament savait déjà très bien qu'on n'est jamais définitivement condamné, que Dieu pardonne toujours ; encore faut-il que nos oreilles et nos coeurs soient ouverts à sa parole de pardon.

Deuxième leçon : Dieu est le Dieu de l'univers ; on peut le prier partout, bien au-delà des frontières d'Israël, sur un bateau et même jusque dans le ventre d'un poisson. La présence de Dieu n'est pas limitée à un lieu, un pays, un parti, ou une religion... Troisième leçon : ceux que nous considérons comme des païens ou des pécheurs sont souvent plus prêts que nous à écouter la Parole ; Jésus dira bien « les publicains et les prostituées vous précèdent dans le Royaume ». Sur ce thème, l'auteur du livre de Jonas, visiblement, se plaît à en rajouter, comme on dit : sur le bateau, déjà, on voit les matelots prier avec ferveur et offrir un sacrifice d'action de grâce. Quant aux Ninivites, leur conversion totale et instantanée est un défi à tout effort pastoral. « Jonas parcourut la ville une journée à peine... Aussitôt les gens de Ninive crurent en Dieu ». Quand Jésus parlait plus tard du « signe de Jonas », il rappelait le séjour de Jonas pendant trois jours dans le ventre du poisson, mais surtout il posait une question à ses contemporains : sauraient-ils voir dans le Fils de l'Homme le « signe » que les Ninivites ont su voir en Jonas ?

Quatrième leçon : cette fable a été inventée, après l'Exil à Babylone, à une époque où les prophètes voulaient rappeler que Dieu veut sauver l'humanité tout entière et pas seulement le peuple élu ; un peu comme dans une famille, il faut faire comprendre à l'aîné qu'il n'est pas fils unique. Nos prophètes à nous pourraient nous en dire autant.

Cinquième leçon : la petite histoire du ricin est une véritable pédagogie ; manière de faire comprendre à Jonas « tu n'es pas un bon prophète si tu n'aimes pas comme moi tous les hommes ».
Décidément, Dieu est plus grand que notre coeur !

*******
Compléments
« Maintenant, Seigneur, prends ma vie car mieux vaut pour moi mourir que vivre ! » Le cri de désespoir de Jonas (4, 3) ressemble à celui d'Elie (1 R 19, 4).
La conversion de Ninive contraste avec le refus de conversion des habitants de Jérusalem au temps de Jérémie : « Ni le roi, ni aucun de ses serviteurs, à entendre toutes ces paroles, ne furent effrayés et ne déchirèrent leurs vêtements » (Jr 36, 24).

PSAUME 24 (25), 4-9

Seigneur, enseigne-moi tes voies,
fais-moi connaître ta route.
5 Dirige-moi par ta vérité, enseigne-moi,
car tu es le Dieu qui me sauve.
6 Rappelle-toi, Seigneur, ta tendresse,
ton amour qui est de toujours.
7 Oublie les révoltes, les péchés de ma jeunesse ;
dans ton amour, ne m'oublie pas.
8 Il est droit, il est bon, le Seigneur,
lui qui montre aux pécheurs le chemin.
9 Sa justice dirige les humbles,
il enseigne aux humbles son chemin.

Les Ninivites de l'histoire de Jonas étaient des gens très coupables : la ville était tellement pervertie que Dieu avait dit : « La méchanceté des habitants de Ninive est montée jusqu'à moi », ce qui était une formule habituelle dans la Bible pour ce qu'on pourrait appeler « les cas graves » ! Et pourtant Dieu leur avait accordé son pardon dès leur premier geste de conversion. Le livre de Jonas dit bien « Dieu vit leur réaction : ils revenaient de leur mauvais chemin. Aussi revint-il sur sa décision... » Ce qui voulait dire : on peut toujours changer de conduite, « revenir de son mauvais chemin », on n'est jamais définitivement condamné. Il suffit de se retourner vers le Seigneur, de faire demi-tour ; d'ailleurs, c'est le sens même du verbe se « convertir » en hébreu.

Le psaume 24/25 est justement la prière d'un pécheur : un pécheur qui désire changer de chemin, se convertir ; un pécheur qui sait que c'est toujours possible parce qu'il est confiant dans la miséricorde de Dieu : « Le Seigneur montre aux pécheurs le chemin, Il enseigne aux humbles son chemin »... sous-entendu la seule chose qui nous est demandée, ce n'est pas la vertu, mais l'humilité. Le mot « humbles », ici traduit le mot hébreu « anawim » très fréquent dans la Bible : il s'agit de ceux qu'on appelle aussi les « pauvres de Dieu » (ce que nous appelons les « pauvres de coeur »), c'est-à-dire tous ceux qui se reconnaissent démunis, pauvres, impuissants ; on dit aussi « les dos courbés ». Ce sont ceux dont la prière se réduit à dire « prends pitié de moi parce que je suis un pauvre homme pécheur » comme le publicain de l'évangile.

C'est à ceux-là que Dieu enseigne son chemin : non pas que Dieu les choisisse ou les préfère ; mais les autres n'écouteraient pas les explications puisqu'ils n'en éprouvent pas le besoin ! Prière et précarité, c'est la même racine, en latin ! Prenons un exemple : il nous est arrivé à tous, un jour ou l'autre, d'être un peu perdus dans une ville ou sur une route inconnue et d'être réduits à demander notre chemin à un passant... Que se passe-t-il si on n'a pas écouté ? Très vite on est de nouveau perdus. Tandis que ceux qui éprouvaient réellement le besoin des explications les ont écoutées ; ils trouvent le chemin.
Ce thème du chemin est très présent dans ce psaume 24/25 : ici , déjà, dans les quelques versets proposés pour ce troisième dimanche, il y a déjà les mots « voies », « route », « chemin », et le verbe « dirige-moi ». « SEIGNEUR, enseigne-moi tes voies, fais-moi connaître ta route. Dirige-moi par ta vérité, enseigne-moi, car tu es le Dieu qui me sauve... Le SEIGNEUR montre aux pécheurs le chemin. Sa justice dirige les humbles, il enseigne aux humbles le chemin ». C'est un thème typique des psaumes pénitentiels : parce que la Loi de Dieu (les commandements) est considérée comme le code de la route en quelque sorte ; Dieu a commencé par libérer son peuple, puis après, seulement après, il lui a dicté la loi qui est le mode d'emploi de cette liberté pour toute la vie religieuse, familiale et sociale, de A à Z, comme on dit.

On comprend dès lors pourquoi ce psaume 24/25 est ce qu'on appelle un « psaume alphabétique ». Il comprend vingt-deux versets dont chacun commence par une lettre de l'alphabet, dans l'ordre alphabétique ; nos Bibles le signalent parfois en inscrivant la première lettre de chaque verset en marge du psaume ; ce procédé littéraire bien connu s'appelle un acrostiche ; mais ici, nous ne sommes pas en littérature : il s'agit d'une véritable profession de foi. Le juif croyant sait que si Dieu a donné la Loi à l'homme, c'est pour son bonheur : la Loi est donc un véritable cadeau de Dieu. A vrai dire, le mot « Torah » en hébreu, ne vient pas d'une racine qui signifierait « prescrire » mais d'un verbe qui signifie « enseigner » : la loi est un maître de liberté ; elle enseigne la voie pour aller à Dieu : « SEIGNEUR, enseigne-moi tes voies, fais-moi connaître ta route. Dirige-moi par ta vérité, enseigne-moi, car tu es le Dieu qui me sauve... »

Au passage, ce psaume nous offre une série de variations sur le thème du souvenir et de l'oubli. « Rappelle-toi, SEIGNEUR, ta tendresse... Oublie les révoltes... Ne m'oublie pas ». Au fond, on prie Dieu d'avoir une mémoire sélective, une sorte de filtre : « Oublie les révoltes, les péchés de ma jeunesse » et au contraire « Rappelle-toi, SEIGNEUR, ta tendresse, ton amour qui est de toujours ». C'est à la fois de l'audace et de l'humilité ! L'audace que permet l'Alliance : car le pécheur qui parle ici, on le sait bien, n'est pas un individu, mais le peuple élu tout entier ; le JE est un JE collectif. Dieu a choisi ce peuple et l'a libéré ; et il s'est révélé à lui comme le Dieu de tendresse et de fidélité, lent à la colère et plein d'amour » (Ex 34, 6). Plus que la prière personnelle d'un individu isolé, ce psaume a certainement été composé pour des célébrations pénitentielles au Temple de Jérusalem.

Face à cette Alliance indéfectible de Dieu, le peuple, lui, sait bien qu'il a multiplié les infidélités ; au milieu du psaume, au verset 11, il y a cette prière « pardonne ma faute, elle est grande ! » Mais puisque Dieu demeure celui qui aime et pardonne, on ose lui dire « Oublie mes révoltes »... et « Rappelle-toi ta tendresse »... C'est logique, d'ailleurs : quand on aime vraiment quelqu'un, c'est l'amour même qu'on lui porte qui permet de lui pardonner ! Et si on ne pardonne pas... c'est qu'on n'aime pas vraiment !

Enfin, ce psaume nous réserve encore une leçon : ni dans les versets que nous lisons ce dimanche, ni dans le reste du psaume, il n'y a ce qu'on pourrait appeler un examen de conscience ; le centre de cette prière de pénitence, ce n'est pas notre péché, c'est Dieu et son oeuvre de salut, de libération. Il n'est question que de lui : « tes voies, ta route, ta vérité, ta tendresse, ton amour... » Elle est là, déjà, la conversion : quand nous cessons de nous regarder nous-mêmes, pour nous tourner vers Dieu.

DEUXIEME LECTURE - Première Lettre de Paul aux Corinthiens 7, 29-31

29 Frères,
je dois vous le dire : le temps est limité.
Dès lors,
que ceux qui ont une femme
soient comme s'ils n'avaient pas de femme,
30 ceux qui pleurent,
comme s'ils ne pleuraient pas,
ceux qui sont heureux,
comme s'ils n'étaient pas heureux,
ceux qui font des achats,
comme s'ils ne possédaient rien,
31 ceux qui tirent profit de ce monde,
comme s'ils n'en profitaient pas.
Car ce monde tel que nous le voyons
est en train de passer.

Saint Paul vient de chanter la grandeur du corps de l'homme qui est devenu par son Baptême le temple de l'Esprit Saint ; c'était notre lecture de dimanche dernier ; ce serait donc certainement un contresens de lire dans le passage d'aujourd'hui une dévalorisation du mariage : « Que ceux qui ont une femme soient comme s'ils n'avaient pas de femme »... Pour comprendre cette phrase, il faut donc résolument chercher une autre explication.

Le passage d'aujourd'hui est encadré par deux affirmations presque semblables : la première, « le temps est limité », la seconde qui en est la conséquence « Ce monde tel que nous le voyons est en train de passer ». « Le temps est limité » ; en fait, dans le texte grec, c'est un terme de navigation : « le temps a cargué ses voiles » ; l'image est suggestive : quand un bateau parvient en vue du port, au terme de son voyage, il cargue ses voiles, c'est-à-dire qu'il les replie pour entrer dans le port. Paul se représente l'humanité comme un bateau au terme de son voyage : l'arrivée au port est imminente, c'est-à-dire à la fois proche et certaine. On pourrait dire, comme nos commentateurs sportifs « Nous sommes sur la dernière ligne droite ». On comprend bien alors la dernière phrase qui en est la conséquence évidente : si l'humanité est parvenue au terme de sa course, « ce monde tel que nous le voyons est en train de passer ». Nous sommes au seuil d'un monde nouveau ; celui qu'Isaïe nous promettait : « Voici que je vais créer des cieux nouveaux et une terre nouvelle » (Is 65, 17).

Et alors le centre de ce passage est une invitation à lever les yeux au-dessus de notre horizon quotidien, pour regarder, à l'horizon de Dieu, le monde nouveau en train de naître. Ce n'est pas d'abord une leçon de morale, mais une invitation à se réjouir : la Bonne Nouvelle de l'imminence du Royaume est la même pour tous, riches ou pauvres, mariés ou non. Ensuite, Paul cherche à rassurer ses lecteurs quant à leur manière de vivre : il ne s'agit pas de quitter sa femme, si on en a une, mais de vivre désormais toutes les réalités de notre vie quotidienne dans la perspective du monde nouveau. Une perspective à la fois proche et certaine. Qui dit perspective dit regard : c'est notre regard sur le monde qui change, et, du coup, toute notre manière de vivre. Le monde présent et le monde à venir ne se succèdent pas uniquement comme deux phases distinctes de l'histoire ; il s'agit plutôt de deux manières de vivre les mêmes réalités, la manière païenne et la manière chrétienne, la manière d'Adam et la manière du Christ.
C'est encore sous la plume de Paul un langage de liberté : manière de dire « que rien ne vous entrave, que rien ne vous retienne, ni votre état de vie, ni vos richesses, ni vos soucis, ni les événements heureux ou malheureux de votre vie... » Une seule chose compte : le monde nouveau. Et toutes les réalités de notre existence révèlent alors leur grandeur : elles sont la matière première du royaume.

Il semble bien que dans leur correspondance avec Paul, les responsables de l'Eglise de Corinthe l'avaient consulté sur des questions très pratiques et concrètes de la vie quotidienne, en particulier sur le mariage : la vie sexuelle est-elle compatible avec la sainteté ? Faut-il se marier ? Et si on est marié, comment vivre ensemble ?... Paul ne donne pas de directive précise, mais la clé du comportement chrétien : quel que soit notre état de vie, vivre en Chrétien, c'est vivre les yeux fixés sur le royaume, comme un coureur n'a de regard que sur le but, il ne regarde pas ses pieds !
Paul s'adresse à différentes catégories de chrétiens : mariés et non mariés ; heureux et malheureux ; riches et pauvres ; et il leur dit : « Les uns et les autres, n'ayez qu'un horizon, le Royaume. » Ceux qui ont une femme et ceux qui n'ont pas de femme, ceux qui pleurent et ceux qui ne pleurent pas, ceux qui sont heureux et ceux qui ne sont pas heureux, ceux qui font des achats et ceux qui ne possèdent rien, ceux qui tirent profit de ce monde et ceux qui n'en profitent pas... Tous, vivez dans le monde présent à la manière du Christ. Aux Chrétiens d'origine juive (donc circoncis) et à ceux d'origine païenne (donc non circoncis), Paul donne le même conseil : « Que chacun vive selon la condition que le Seigneur lui a donnée en partage, et dans laquelle il se trouvait quand Dieu l'a appelé... L'un était-il circoncis lorsqu'il a été appelé ? Qu'il ne dissimule pas sa circoncision. L'autre était-il incirconcis ? Qu'il ne se fasse pas circoncire. La circoncision n'est rien et l'incirconcision n'est rien : le tout c'est d'observer les commandements de Dieu. » (1 Co 7, 17 - 19).

Notre Baptême ne nous engage pas à changer notre état de vie, mariage ou célibat, par exemple, mais notre manière de le vivre : « Le tout c'est d'observer les commandements de Dieu ». Et cela est possible dans tous les états de vie. Trois fois en quelques lignes, Paul insiste « Que chacun demeure dans la condition où il se trouvait quand il a été appelé. Etais-tu esclave quand tu as été appelé ? Ne t'en soucie pas ; au contraire, alors même que tu pourrais te libérer, mets à profit ta situation d'esclave. » (1 Co 7, 19 - 21).

Tout cela est logique : puisque nous sommes le levain dans la pâte, il ne faut certainement pas quitter la pâte dans laquelle nous avons été enfouis. Au contraire, toute situation, même celle d'esclave, peut être un lieu de révélation du Royaume, pour nous et pour les autres. C'est au coeur même de ce monde présent et des réalités quotidiennes, heureuses ou non, que « l'Esprit poursuit son oeuvre dans le monde et achève toute sanctification », comme le dit la quatrième prière eucharistique. Cette oeuvre de l'Esprit est une fécondation qui transfigure la réalité et lui fait porter ses fruits, des fruits que Paul décrit dans la lettre aux Galates : « amour, joie, paix, patience, bonté, bienveillance, foi, maîtrise de soi » (Ga 5, 22 - 23).

Le plus beau commentaire de ce passage, Paul lui-même nous le donne un peu plus loin, dans cette même lettre aux Corinthiens (1 Co 10, 31) : « Soit que vous mangiez, soit que vous buviez, quoi que vous fassiez, faites tout pour la gloire de Dieu ».

EVANGILE - Marc 1, 14-20

14 Après l'arrestation de Jean Baptiste,
Jésus partit pour la Galilée
proclamer la Bonne Nouvelle de Dieu ; il disait :
15 « Les temps sont accomplis,
le règne de Dieu est tout proche.
Convertissez-vous
et croyez à la Bonne Nouvelle. »
16 Passant au bord du lac de Galilée,
il vit Simon et son frère André
en train de jeter leurs filets :
c'étaient des pêcheurs.
17 Jésus leur dit :
« Venez derrière moi.
Je ferai de vous des pêcheurs d'hommes. »
18 Aussitôt, laissant là leurs filets,
ils le suivirent.
19 Un peu plus loin,
Jésus vit Jacques, fils de Zébédée, et son frère Jean,
qui étaient aussi dans leur barque
et préparaient leurs filets.
20 Jésus les appela aussitôt.
Alors, laissant dans la barque leur père avec ses ouvriers,
ils partirent derrière lui.
Ceci se passe « Après que Jean eut été livré », nous dit Marc : l'arrestation brutale de Jean-Baptiste par la police d'Hérode vient de mettre fin à la mission du Précurseur. Marc emploie ici (dans le texte grec) le mot « livré » qu'il reprendra de nombreuses fois par la suite au sujet de Jésus (par exemple « le Fils de l'Homme va être livré aux mains des hommes » - 9, 31), puis des apôtres (« on vous livrera aux tribunaux et aux synagogues » - 13, 9). Manière de nous dire déjà : le sort de Jean-Baptiste préfigure celui de Jésus puis celui des apôtres : c'est le lot commun des prophètes, exactement comme le décrivait Isaïe dans les chants du Serviteur (Is 50 et 52-53) ; ou le livre de la Sagesse : « Traquons le juste, il nous gêne, il s'oppose à nos actions » (Sg 2, 13).

Comme les prophètes, Jean-Baptiste d'abord, Jésus ensuite, proclament la conversion : Marc emploie les mêmes mots pour l'un et pour l'autre : « proclamer, conversion » ; ce n'est certainement pas un hasard ; quelques lignes plus haut, Marc disait : « Jean le Baptiste parut dans le désert, proclamant un baptême de conversion... », et ici « Jésus partit pour la Galilée proclamer la Bonne Nouvelle de Dieu ; il disait... Convertissez-vous ». Le contenu de la prédication est le même ; cependant le décor a changé : « Jésus partit pour la Galilée » : après le baptême au bord du Jourdain (Mc 1, 9-11) et son passage au désert (1, 12), Jésus retourne en Galilée et c'est là qu'il commence sa prédication : sous-entendu la Bonne Nouvelle du Royaume de Dieu vient de Galilée, ce pays suspect, dont on se demandait « que peut-il sortir de bon ? » Et Jésus commence à proclamer : « Les temps sont accomplis, le Règne de Dieu est tout proche. Convertissez-vous et croyez à la Bonne Nouvelle ».

« Les temps sont accomplis ! » Le peuple d'Israël a une notion de l'histoire tout-à-fait particulière : pour lui, l'histoire n'est pas un perpétuel recommencement, elle a un SENS, c'est-à-dire à la fois une signification et une direction. Il y a un début et une fin de l'histoire et c'est dans le cadre de cette histoire humaine que Dieu déploie son projet d'Alliance avec l'humanité. Dire « Les temps sont accomplis », c'est dire que nous touchons au but. Comme dit Paul « le temps a cargué ses voiles », comme un bateau qui arrive au port. Ce but, c'est le Jour où « l'Esprit sera répandu sur toute chair », selon la promesse du prophète Joël (Jl 3, 1). Or, justement, Jean-Baptiste a vu dans la venue de Jésus l'accomplissement de cette promesse : « Moi, je vous ai baptisés d'eau, mais lui vous baptisera d'Esprit Saint », a-t-il dit au moment du Baptême de Jésus.

Voilà la Bonne Nouvelle : le Jour de Dieu vient, « le Règne de Dieu est tout proche » (littéralement, dans le texte grec, « le Règne de Dieu s'est approché »)1 ; ce qui veut dire deux choses : premièrement, c'est le Royaume qui s'approche de nous : nous n'avons qu'à l'accueillir ; nous ne croirons jamais assez à la gratuité du don de Dieu. Deuxièmement, c'est déjà une réalité ; l'expression est au passé : « Le Règne de Dieu s'est approché » ; au-dessus de Jésus sortant des eaux du Jourdain, les cieux se sont déchirés : le ciel communique de nouveau avec la terre.

La conversion à laquelle Jésus nous invite consiste peut-être tout simplement à croire que ce don de Dieu est actuel et qu'il est gratuit. Une gratuité que le prophète Isaïe annonçait déjà : « Vous tous qui avez soif, venez, voici de l'eau » (Is 55). Cela nous permet de comprendre l'expression : « Convertissez-vous et croyez à la Bonne Nouvelle » : en français, ET veut dire « et en plus » ; en grec, le même mot peut signifier tantôt « en plus » comme en français, tantôt « c'est-à-dire » ; il faut donc comprendre : « Convertissez-vous, c'est-à-dire croyez à la Bonne Nouvelle » ; se convertir c'est croire à la Bonne Nouvelle, ou pour le dire autrement c'est croire que la Nouvelle est Bonne : Dieu est amour et pardon, et son amour est pour tous.

C'est sans doute pour cela que la première lecture qui nous est proposée ce dimanche est tirée du livre de Jonas ; il disait deux choses : d'une part, Dieu veut le salut de tous les hommes et non pas seulement de quelques privilégiés ; d'autre part, voyez l'exemple de Ninive : Dieu n'attend qu'un geste de vous. Il suffit de vous convertir pour entrer dans son pardon. Dans le même ordre d'idées, Paul dit dans sa deuxième lettre aux Corinthiens : « Laissez-vous réconcilier avec Dieu », ce qui veut dire « croyez que son dessein est bienveillant », cessez de faire comme Adam qui croit que Dieu est mal intentionné ! C'est bien le sens du mot « conversion » en hébreu, c'est-à-dire demi-tour ; « convertissez-vous » veut dire « retournez-vous ». Si on se retourne, on verra Dieu tel qu'il est, c'est-à-dire le Dieu d'amour et de pardon. C'est bien la découverte du fils prodigue.

Quelques mots, enfin, sur l'appel des premiers disciples, Simon et André, Jacques et Jean. Comme dans toute vocation, il y a deux phases, l'appel et la réponse. Jésus passe, les voit, les appelle : l'initiative est de son côté ; pour les disciples, c'est bien le royaume qui s'approche et les appelle ; quant à la réponse, « Aussitôt, laissant là leurs filets, ils le suivirent », elle fait penser à celle d'Abraham dont le livre de la Genèse dit tout simplement : « Abraham partit comme le Seigneur le lui avait dit » (Gn 12). Jésus leur dit « Venez derrière moi. Je ferai de vous des pêcheurs d'hommes. » Il ne leur fait pas miroiter quelque chose pour eux-mêmes, mais pour les autres ; il les associe à son entreprise. Par là même, il leur dit quelque chose de sa propre mission : repêcher les hommes ; comme il le dit lui-même dans l'évangile de Jean (Jn 10, 10) : « Je suis venu pour que les hommes aient la vie et qu'ils l'aient en abondance. »

******
Note
1 - A l'époque de Jésus, le mot « évangile » était employé pour signaler la venue du roi (sa naissance ou bien sa venue dans une ville). C'est donc tout à fait équivalent de dire : « Le règne de Dieu est tout proche » et « croyez à la Bonne Nouvelle ». En Jésus, le Règne de Dieu s'est approché. (Voir le commentaire de l'évangile du Deuxième dimanche de l'Avent - B - volume 3 page 000)
L'intelligence des écritures

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11 janvier 2012 3 11 /01 /janvier /2012 22:56

marie-nolle-thabut.jpgJe suis, chaque dimanche, impressionné par la qualité des commentaires de Marie-Noëlle Thabut sur les textes que nous propose la liturgie du jour.

 

Ces commentaires, trouvés sur le site "Eglise catholique en France", permettent à toute personne de bonne volonté, chrétienne ou non, de mieux comprendre la Bible, le livre le plus diffusé au monde. Notamment, en

  • donnant des explications historiques ;

  • décodant le langage imagé utilisé par l'auteur.

Je souhaite arriver à mettre ici, chaque dimanche, les commentaires de Marie-Noëlle Thabut. Ma seule contribution consiste à surligner les passages que je trouve les plus importants ou enrichissants et à écrire en rouge ceux qui parlent d'un thème qui m'est cher : la liberté (trois autres pages de mon blog sont consacrées à ces passages des Evangiles, du reste du Nouveau Testament ou de l'Ancien Testament qui parlent de la liberté, directement ou indirectement)

 

Version audio (le lien sera inopérant dans un premier temps), trouvée sur le site de Radio-Notre-Dame.

 

PREMIERE LECTURE - Premier Livre de Samuel 3, 3b-10. 19

3 Le jeune Samuel couchait dans le temple du SEIGNEUR,
où se trouvait l'arche de Dieu.
4 Le SEIGNEUR appela Samuel, qui répondit :
« Me voici ! »
5 Il courut vers le prêtre Eli, et il dit :
« Tu m'as appelé, me voici. »
Eli répondit :
« Je ne t'ai pas appelé. Retourne te coucher. »
L'enfant alla se coucher.
6 De nouveau, le SEIGNEUR appela Samuel.
Et Samuel se leva. Il alla auprès d'Eli, et il dit :
« Tu m'as appelé, me voici. »
Eli répondit :
« Je ne t'ai pas appelé, mon fils. Retourne te coucher. »
7 Samuel ne connaissait pas encore le SEIGNEUR,
et la parole du SEIGNEUR ne lui avait pas encore été révélée.
8 Une troisième fois, le SEIGNEUR appela Samuel.
Celui-ci se leva. Il alla auprès d'Eli, et il dit :
« Tu m'as appelé, me voici. »
Alors Eli comprit que c'était le SEIGNEUR qui appelait l'enfant,
9 et il lui dit :
« Retourne te coucher,
et si l'on t'appelle, tu diras :
Parle, SEIGNEUR, ton serviteur écoute. »
Samuel retourna se coucher.
10 Le SEIGNEUR vint se placer près de lui
et il appela comme les autres fois :
« Samuel ! Samuel ! »
et Samuel répondit :
« Parle, ton serviteur écoute. »
19 Samuel grandit.
Le SEIGNEUR était avec lui,
et aucune de ses paroles ne demeura sans effet.


Il faut relire tout le début du premier livre de Samuel : c'est presque un roman, tellement l'histoire est belle... mais comme toujours, le texte biblique n'est pas là seulement pour l'anecdote ; il faut lire entre les lignes. On connaît l'histoire de Samuel ; c'est un enfant du miracle car sa maman, Anne, était désespérément stérile ; un jour de grand chagrin, elle a fait un voeu : si j'ai un fils, il sera consacré au service de Dieu. Et Samuel est né ; Anne, bien sûr, a tenu sa promesse et voilà l'enfant confié au vieux prêtre Eli qui est le gardien du sanctuaire de Silo (à ne pas confondre avec le prophète Elie qui a vécu beaucoup plus tard).

Où est Silo ? Ce n'est plus aujourd'hui qu'un petit hameau à une trentaine de kilomètres au Nord de Jérusalem ; mais ce fut un lieu de rassemblement important pour les tribus d'Israël pendant toute une période. Qui dit lieu de rassemblement à cette époque-là dit surtout lieu de culte : et c'est dans ce sanctuaire de Silo qu'un petit garçon, Samuel, reçoit vers 1050 av.J.C. sa vocation de prophète. A partir de là, il deviendra l'une des figures les plus marquantes de l'histoire d'Israël, le dernier des Juges. A tel point que plus tard, Jérémie l'a comparé à Moïse lui-même (Jr 15, 1) et le psaume 98/99 en fait autant : « Moïse et Aaron et Samuel faisaient appel au SEIGNEUR et il leur répondait » (Ps 98/99, 6).

Comme Moïse également, Samuel a été visiblement un chef à la fois spirituel et politique : on le voit exerçant une fonction de prêtre, chargé d'offrir les sacrifices, mais aussi rendant la justice ; c'est lui encore qui sera chargé de couronner les deux premiers rois d'Israël, Saül et David ; à ce titre, il a vécu lui-même et fait vivre au peuple d'Israël un véritable tournant de son histoire ; il joue sûrement (aussi) un rôle important à la cour : on le voit transmettre aux rois les décisions de Dieu, et dans ces occasions, il est présenté comme un véritable prophète.

Les deux phrases qui encadrent le récit de la vocation de Samuel insistent justement sur ce point ; les voici : le début du chapitre 3 précise : « La parole du SEIGNEUR était rare en ces jours-là, la vision n'était pas chose courante. » (1 S 3, 1). Et à la fin du récit, l'auteur conclut : « Samuel grandit. Le SEIGNEUR était avec lui et ne laissa sans effet aucune de ses paroles. Tout Israël, de Dan à Béer-Shéva, sut que Samuel était accrédité comme prophète du SEIGNEUR. Le SEIGNEUR continua d'apparaître à Silo. Le SEIGNEUR, en effet, se révélait à Samuel, à Silo, par la parole du SEIGNEUR, et la parole du SEIGNEUR s'adressait à tout Israël. » (1 S 3, 21s).
Une telle insistance laisse penser que ce texte a été écrit à une époque où il était urgent de mettre le peuple en garde contre les faux prophètes, ceux qui se désignaient eux-mêmes au lieu de répondre à un appel de Dieu. Un vrai prophète, au contraire, c'est quelqu'un comme Samuel qui transmet au peuple toute la parole du Seigneur et seulement la parole du Seigneur. Peut-être l'auteur veut-il également raffermir la foi du peuple à une période difficile : en rappelant que même quand le Seigneur est silencieux, il ne nous oublie pas et son appel résonne... manière de dire : « La parole du SEIGNEUR était rare en ces jours-là, la vision n'était pas chose courante », eh bien justement c'est à ce moment de silence apparent que Dieu a appelé l'un de vos plus grands prophètes.

Enfin, bien sûr, ce récit nous propose un exemple pour le temps présent ; le récit de la vocation de Samuel est un modèle de réponse à l'appel de Dieu, un modèle d'acceptation d'une vocation prophétique. Voici donc quelques remarques sur la vocation de Samuel et à travers elle sur toute vocation prophétique ; on peut noter trois points :
Sur l'appel, d'abord : Samuel n'est encore qu'un enfant ; pas besoin d'être âgé, fort, puissant, compétent ! On retrouve une fois de plus le paradoxe habituel : c'est dans la faiblesse humaine que Dieu se manifeste. Alors que Jérémie disait : « Ah, SEIGNEUR Dieu, je ne saurais parler, je suis trop jeune ! » Dieu lui a répondu : « Ne dis pas je suis trop jeune !... N'aie peur de personne, car je suis avec toi pour te libérer » (Jr 1, 7). A propos de l'appel encore, ce n'est pas Samuel qui a compris le premier qu'il était appelé par Dieu ; c'est le prêtre Eli. Il a su au bon moment aider Samuel à discerner la voix de Dieu. Là aussi sans aucun doute, l'auteur de ce texte propose un exemple à suivre : Eli s'efface ; il n'interfère pas dans ce qu'il reconnaît comme une initiative de Dieu ; il éclaire l'enfant et lui permet de répondre à l'appel.

Sur la réponse enfin : elle est bien simple ! « Me voici » répété quatre fois et enfin « Parle, SEIGNEUR, ton serviteur écoute ». Elle est le reflet de la totale disponibilité, la seule chose que Dieu recherche pour poursuivre son projet d'alliance avec l'humanité. La dernière phrase de ce texte est encore une leçon pour chacun d'entre nous. « Samuel grandit, le SEIGNEUR était avec lui, et aucune de ses paroles ne demeura sans effet. » Dans le cadre de notre vocation propre, nous sommes assurés à chaque instant de la présence et de la force de Dieu.
Enfin, il est vrai, et c'est presque une vérité de La Palice, que Samuel a pu répondre à l'appel parce qu'il l'a entendu ! Et il l'a entendu parce qu'il était dans le sanctuaire : Anne, sa mère, l'y avait conduit et Eli prenait soin de lui. Peut-être faut-il se donner et donner à ceux dont nous avons la charge des occasions de franchir les portes des sanctuaires pour y entendre l'appel de Dieu ?

PSAUME 39 (40), 2.4 7-11

2 D'un grand espoir, j'espérais le SEIGNEUR,
Il s'est penché vers moi
4 Dans ma bouche il a mis un chant nouveau
une louange à notre Dieu.

7 Tu ne voulais ni offrande ni sacrifice
tu as ouvert mes oreilles
tu ne demandais ni holocauste ni victime
8 alors j'ai dit : « Voici, je viens. »

Dans le livre est écrit pour moi
9 ce que tu veux que je fasse.
Mon Dieu, voilà ce que j'aime :
Ta Loi me tient aux entrailles.

10 Vois, je ne retiens pas mes lèvres ,
SEIGNEUR, tu le sais.
11 J'ai dit ton amour et ta vérité
A la grande assemblée.

« Tu ne voulais ni offrande ni sacrifice, tu ne demandais ni holocauste ni victime... ». Phrase étonnante pour nous qui croyons parfois que Dieu réclame des sacrifices ; et pourtant cette phrase est là : « Tu ne voulais ni offrande ni sacrifice, tu as ouvert mes oreilles ; tu ne demandais ni holocauste ni victime, alors j'ai dit : « Voici, je viens. »
Il a fallu toute une pédagogie des prophètes pour faire évoluer la pratique sacrificielle. Toute la Bible est l'histoire d'un long apprentissage et, avec ce psaume 39/40, nous sommes à la phase finale de cette lente transformation des relations entre Israël et son Dieu.
Je reprends rapidement cette histoire des sacrifices en Israël : elle se développe en même temps que progresse la connaissance de Dieu. C'est logique : « sacrifier », (« sacrum facere » en latin) signifie « faire du sacré », entrer en contact ou mieux en communion avec Dieu. Tout dépend évidemment de l'idée qu'on se fait de Dieu. Donc au fur et à mesure qu'on découvre le vrai visage de Dieu, la pratique sacrificielle va changer.

Je commence par le début : Première chose à retenir : ce n'est pas Israël qui a inventé la démarche du Sacrifice ou de l'offrande : (il y en a chez les autres peuples du Moyen Orient bien avant que le peuple hébreu ne mérite le nom de peuple).

Deuxième constatation lorsqu'on s'intéresse à la pratique sacrificielle d'Israël : il y a toujours eu des offrandes et des sacrifices en Israël tout au long de l'histoire biblique. Il y a une très grande variété de sacrifices mais tous sont un moyen de communiquer avec Dieu.
Troisième point : les sacrifices pratiqués par le peuple élu ressemblent à ceux de leurs voisins... oui, mais à une exception près et une exception qui est colossale : la spécificité des sacrifices en Israël, c'est que, dès le début de l'histoire biblique, les sacrifices humains sont strictement interdits. Il y en a eu ; c'est vrai. Et même si il y en a eu peu, on ne peut pas nier qu'il y a eu des sacrifices humains en Israël. Cela ne prouve pas que cela était permis et approuvé ! Au contraire, c'est une constante dans la Bible : les sacrifices humains sont de tout temps considérés comme une horreur ; Jérémie dit de la part de Dieu : « Cela, je n'en ai jamais eu idée! » et un peu plus loin : « Cela je ne l'ai jamais demandé et je n'ai jamais eu l'idée de faire commettre une telle horreur... » (Jr 7, 31 ; 19, 6 ; 32, 35). Et le fameux récit du sacrifice d'Abraham, ce que les Juifs appellent « la ligature d'Isaac » est lu justement comme la preuve que, depuis le début de l'Alliance entre Dieu et ce peuple qu'il s'est choisi, les sacrifices humains sont strictement interdits. Justement, Abraham va découvrir que « sacrifier » (« faire sacré ») ne veut pas dire « tuer » ! Il a offert son fils, il ne l'a pas tué.

Si on y réfléchit, c'est tout ce qu'il y a de plus logique ! Dieu est le Dieu de la vie : impensable que pour nous rapprocher de Lui, il faille donner la mort ! Cette interdiction des sacrifices humains sera la première insistance de la religion de l'Alliance. On continuera à pratiquer seulement des sacrifices d'animaux. Puis peu à peu, on va assister au long des siècles à une véritable transformation, on pourrait dire une conversion du sacrifice. Cette conversion va porter sur deux points :
Sur le sens des sacrifices d'abord, sur la matière des sacrifices ensuite :

Premièrement, donc, la conversion va porter sur le sens des sacrifices : dans la Bible, au fur et à mesure que l'on découvre Dieu, les sacrifices vont évoluer. En fait, on pourrait dire : « Dis-moi tes sacrifices, je te dirai quel est ton Dieu ». Notre Dieu est-il un Dieu qu'il faut apprivoiser ? Dont il faut obtenir les bonnes grâces ? Auprès duquel il faut acquérir des mérites ? Un Dieu courroucé qu'il faut apaiser ? Un Dieu qui exige des morts ? Alors nos sacrifices seront faits dans cet esprit là, ce seront des rites magiques pour acheter Dieu en quelque sorte. Ou bien notre Dieu est-il un Dieu qui nous aime le premier... un Dieu dont le dessein n'est que bienveillant... dont la grâce est acquise d'avance, parce qu'il n'est que Grâce... le Dieu de l'Amour et de la Vie. Et alors nos sacrifices seront tout autres. Ils seront des gestes d'amour et de reconnaissance. Les rites ne seront plus des gestes magiques mais des signes de l'Alliance conclue avec Dieu.
Toute la Bible est l'histoire de ce lent apprentissage pour passer de la première image de Dieu à la seconde. C'est nous qui avons besoin d'être apprivoisés, qui avons besoin de découvrir que tout est « cadeau », qui avons besoin d'apprendre à dire simplement « MERCI » (Ce que la Bible appellera plus tard le « sacrifice des lèvres »). Toute la pédagogie biblique vise à nous faire quitter la logique du « donnant-donnant », du calcul, des mérites, pour entrer dans la logique de la grâce, du don gratuit. Et notre apprentissage n'est jamais fini.

Deuxièmement, la conversion va aussi porter sur la matière des sacrifices : les prophètes ont joué un grand rôle dans ce lent apprentissage du peuple élu. Ils lui ont fait découvrir peu à peu le véritable sacrifice que Dieu attend : accomplir des sacrifices au sens de « sacrum-facere » : « faire sacré », c'est tout à fait bien à condition de ne pas se tromper sur ce que Dieu attend de nous ! Tout se passe comme si les prophètes nous disaient : « tu veux entrer en relation avec Dieu...? Fort bien ! ... à condition de ne pas te tromper de Dieu ! »
C'est peut-être une phrase du prophète Osée (au huitième siècle) qui résume le plus parfaitement cette prédication des prophètes : « C'est l'amour que je veux et non les sacrifices » (Os 6, 6). On découvre peu à peu que le véritable « sacrifice », « faire sacré » consiste non plus à tuer mais à faire vivre. Dieu est le Dieu des vivants : donner la mort ne peut pas être la meilleure façon de nous rapprocher de Lui ! Faire vivre nos frères, voilà la seule manière de nous rapprocher de Lui.

Et l'ultime étape de cette pédagogie des prophètes nous présentera l'idéal du sacrifice : c'est le service de nos frères. Nous trouvons cela dans les quatre Chants du Serviteur qui sont inclus dans le deuxième livre d'Isaïe. L'idéal du Serviteur qui est l'idéal du sacrifice, c'est « une vie donnée pour faire vivre ».
Le psaume 39/40 résume donc admirablement la découverte biblique sur le Sacrifice : « Tu ne voulais ni offrande ni sacrifice, Tu as ouvert mes oreilles, tu ne demandais ni holocauste ni victime, alors j'ai dit : « Voici, je viens. » sous-entendu pour me mettre à ton service.

********************
Complément
« Tu as ouvert mes oreilles » (verset 7) : depuis l'aube de l'humanité, Dieu « ouvre l'oreille » de l'homme pour entamer avec lui le dialogue de l'amour ; le psaume 39/40 reflète le long apprentissage du peuple élu pour entrer dans ce dialogue : dans l'Alliance du Sinaï, les sacrifices d'animaux symbolisaient la volonté du peuple d'appartenir à Dieu ; dans l'Alliance Nouvelle, l'appartenance est totale : le dialogue est réalisé ; « Tu ne demandais ni holocauste ni victime, alors j'ai dit voici, je viens ». Offrandes et sacrifices sont « spirituels » comme dira Saint Paul ; alors, le chant nouveau jaillit du coeur de l'homme : « J'ai dit ton amour et ta vérité à la grande assemblée ».

DEUXIEME LECTURE : Première Lettre aux Corinthiens 6, 13... 20

Frères,
13 Notre corps n'est pas fait pour l'impureté,
il est pour le Seigneur Jésus,
et le Seigneur est pour le corps.
14 Et Dieu, qui a ressuscité le Seigneur,
nous ressuscitera aussi, par sa puissance.
15 Ne savez-vous pas que vos corps sont des membres du Christ ?
17 Celui qui s'unit au Seigneur
n'est plus qu'un seul esprit avec lui.
18 Fuyez l'impureté.
Tous les péchés que l'homme peut commettre
sont extérieurs à son corps ;
mais l'impureté
est un péché contre le corps lui-même.
19 Ne le savez-vous pas ?
Votre corps est le temple de l'Esprit Saint,
qui est en vous et que vous avez reçu de Dieu ;
vous ne vous appartenez plus à vous-mêmes,
20 car le Seigneur vous a achetés très cher.
Rendez gloire à Dieu dans votre corps.

Visiblement, il y avait des problèmes de comportement à Corinthe, puisque dans ces quelques lignes Paul emploie trois fois le mot « impureté » : il s'agit là clairement de la vie sexuelle, puisque le mot grec est « porneia » qui a donné en français « pornographie ». On sait bien que les moeurs étaient particulièrement relâchées à Corinthe à tel point que l'expression « vivre à la Corinthienne » (sous-entendu une vie sexuelle dissolue) était proverbiale.

Pour se justifier, certains prétendaient que la sexualité est un besoin naturel au même titre que la nourriture et que nos choix n'engagent à rien : il faut manger pour vivre, et nous sommes libres de manger comme nous voulons. De la même manière, notre vie sexuelle ne regarde que nous ; chacun de nous peut bien se conduire dans ce domaine comme il veut, tout est permis.

Paul donne donc ici une leçon de morale ; ce qui est très intéressant, c'est de voir les arguments qu'il emploie : il ne se place pas sur le terrain du permis et du défendu : plus profondément, il nous dit : soyez cohérents avec votre Baptême ; il y a une logique chrétienne. Il y a des comportements indignes d'un Chrétien. Probablement employait-il souvent l'expression « tout est permis », mais certains Chrétiens de Corinthe la répétaient à tort et à travers.
« Tout est permis », disait Paul, sous-entendu : puisque l'Esprit de Dieu est en vous depuis votre Baptême, vous n'avez même plus besoin qu'on vous impose une loi de l'extérieur ; vous pouvez déterminer librement votre conduite : si elle est inspirée par l'Esprit de Dieu, elle est forcément conforme à la Loi de Dieu. Mais visiblement, certains Corinthiens employaient l'expression « Tout est permis » pour justifier leur vie de débauche. Alors Paul a commencé son discours par une phrase qu'il leur laisse un peu comme une règle de vie ou comme un slogan, si vous voulez : « Tout m'est permis, mais tout ne me convient pas ». C'est le verset qui précède tout juste notre passage d'aujourd'hui. « Tout m'est permis, mais tout ne me convient pas » : bien sûr, tout le monde sait bien que la véritable liberté ne consiste pas à faire n'importe quoi.

Puis Paul donne ses arguments :

Un : d'abord, on ne peut pas comparer l'alimentation et la vie sexuelle : la nourriture est une affaire de survie biologique ; tandis que la vie sexuelle engage notre être tout entier ; quand Paul emploie le mot « corps », il n'oppose pas le corps et l'âme, comme nous le faisons parfois ; pour lui, le corps c'est notre être tout entier dans sa vie affective, sociale, relationnelle ; car c'est bien par notre corps que nous entrons en relation avec les autres. La nourriture disparaîtra, la vie biologique cessera, mais notre vie affective, sociale, relationnelle a une dimension d'éternité ; la preuve, c'est que nous ressusciterons : « Dieu, qui a ressuscité le Seigneur, nous ressuscitera aussi, par sa puissance ».
Vous voyez qu'il n'y a pas chez Paul une dépréciation de la sexualité ! Puisqu'au contraire, il dit qu'elle nous engage tout entiers et pour toujours, jusque dans l'éternité !

Deuxième argument : la sexualité est une véritable union intime de votre être tout entier avec une autre personne, or, depuis votre Baptême, vous êtes intimement liés à Jésus-Christ. Vous ne vous appartenez plus ! Le nom « Chrétiens » le dit bien d'ailleurs : Chrétien, cela veut dire « du Christ » ! Pour exprimer cette vérité de manière forte, Paul va jusqu'à dire : « Ne savez-vous pas que vos corps sont des membres du Christ ? » (Les formules interrogatives, et en particulier celle-ci « Ne savez-vous pas ? » sont des manières pour Paul d'appuyer des vérités qu'il juge essentielles.) Un peu plus loin il reprend la même idée sous une autre forme : « Vous ne vous appartenez plus à vous-mêmes ».

Peut-être Paul a-t-il découvert cette vérité sur le chemin de Damas ? La phrase de Jésus « Saül, Saül, pourquoi me persécutes-tu ? » lui a révélé le lien très intime qui existe entre chaque Chrétien et le Christ lui-même.
Autre expression très forte : « Ne le savez-vous pas ? Votre corps est le temple de l'Esprit Saint, qui est en vous et que vous avez reçu de Dieu. » Pour comprendre la force de cette affirmation « votre corps est le temple de l'Esprit Saint », il suffit de se rappeler combien, dans le monde antique, on avait le plus profond respect pour les temples, considérés comme des lieux sacrés ; pour un Juif comme Paul, le Temple de Jérusalem était le lieu privilégié de la Présence de Dieu ; et pour le dire, on disait que la Gloire de Dieu (entendez le rayonnement de sa Présence) résidait dans le Temple. Alors, on comprend la dernière phrase : « Rendez gloire à Dieu dans votre corps » ; cela veut dire, et c'est inouï, fantastique, que notre personne, que notre vie concrète est un reflet de la présence de Dieu.

Paul présente donc ici aux Corinthiens une magnifique théologie du corps humain : membre du corps du Christ, temple de l'Esprit Saint, rayonnement de la présence de Dieu, destiné à la résurrection ; nous sommes tout cela ! (En tout cas, c'est notre vocation).
Reste une phrase difficile : « Le Seigneur vous a achetés très cher ». Bien sûr, il ne s'agit pas d'un prix d'argent ! Et on ne voit pas d'ailleurs à qui Dieu devrait payer quelque chose ! Paul fait allusion ici à toute l'oeuvre de Dieu pour sauver l'humanité : depuis l'aube de l'humanité, il a déployé toute sa patience et son amour pour accompagner l'humanité dans sa marche vers la liberté et la solidarité. Et le dernier acte de cette oeuvre de salut, c'est l'envoi du Fils Unique. C'est dire à quel point nous sommes précieux aux yeux de Dieu !
C'est pour cette raison que Saint Léon au cinquième siècle osait dire : « Chrétien, rappelle-toi à quel chef tu appartiens et de quel corps tu es membre... Chrétien, prends conscience de ta dignité... »

******
Complément
« Le Seigneur vous a achetés très cher » : nous savons d'expérience parfois combien nous a coûté d'efforts, de patience, d'insomnies et de larmes la guérison d'un être aimé... ou combien coûte à certains la victoire sur le tabac, l'alcool, ou tout autre lien qui retenait prisonnier ; on dira aussi que quelqu'un a payé de sa vie tel ou tel acte de courage... Quand Saint Paul dit « Le Seigneur vous a achetés très cher », c'est de cet ordre-là : ce n'est pas du commerce ; mais Dieu a tout mis en oeuvre pour restaurer notre liberté.

EVANGILE - Jean 1, 35 - 42

35 Jean Baptiste se trouvait avec deux de ses disciples.
36 Posant son regard sur Jésus qui allait et venait, il dit :
« Voici l'Agneau de Dieu. »
37 Les deux disciples entendirent cette parole,
et ils suivirent Jésus.
38 Celui-ci se retourna, vit qu'ils le suivaient,
et leur dit :
« Que cherchez-vous ? »
Ils lui répondirent :
« Rabbi (c'est-à-dire : Maître), où demeures-tu ? »
39 Il leur dit :
« Venez, et vous verrez. »
Ils l'accompagnèrent,
ils virent où il demeurait,
et ils restèrent auprès de lui ce jour-là.
C'était vers quatre heures du soir.
40 André, le frère de Simon-Pierre, était l'un des deux disciples
qui avaient entendu Jean Baptiste et qui avaient suivi Jésus.
41 Il trouve d'abord son frère Simon et lui dit :
« Nous avons trouvé le Messie » (autrement dit : « le Christ »).
42 André amena son frère à Jésus.
Jésus posa son regard sur lui et dit :
« Tu es Simon, fils de Jean ; tu t'appelleras Képha »,
(ce qui veut dire : « pierre »).

Jean-Baptiste prêche aux abords du Jourdain, et ce jour-là il est accompagné de deux de ses disciples, André, et un autre, dont nous ne saurons pas le nom : certains pensent qu'il s'agit peut-être de l'apôtre Jean lui-même ; voyant Jésus, Jean-Baptiste dit à ses disciples : « Voici l'Agneau de Dieu » et il n'en faut pas plus pour que les deux disciples quittent leur maître, Jean-Baptiste, pour se mettre à suivre Jésus.

Saint Jean raconte : « Les deux disciples entendirent cette parole, et ils suivirent Jésus ». On peut en déduire que l'expression « Agneau de Dieu » était habituelle.

Je m'arrête donc sur ce titre « d'agneau de Dieu » appliqué à Jésus : pour des hommes qui connaissaient bien l'Ancien Testament, ce qui est le cas des disciples de Jean-Baptiste, l'expression « agneau de Dieu » pouvait évoquer quatre images très différentes.

Premièrement, on pouvait penser à l'agneau pascal : le rite de la Pâque, chaque année, rappelait au peuple que Dieu l'avait libéré ; la nuit de la sortie d'Egypte, Moïse avait fait pratiquer par le peuple le rite traditionnel de l'agneau égorgé, mais il avait insisté : « Désormais, chaque année, ce rite vous rappellera que Dieu est passé parmi vous pour vous libérer. Le sang de l'agneau signe votre libération. »

Deuxièmement, le mot « agneau » faisait penser au Messie dont avait parlé le prophète Isaïe : il l'appelait le Serviteur de Dieu et il le comparait à un agneau : « Brutalisé, il s'humilie ; il n'ouvre pas la bouche, comme un agneau traîné à l'abattoir, comme une brebis devant ceux qui la tondent : elle est muette ; lui n'ouvre pas la bouche. » (Is 53, 7).

D'après Isaïe, le Serviteur de Dieu, le Messie subissait la persécution et la mort (c'est pour cela que le prophète parlait d'abattoir), mais ensuite il était reconnu comme le sauveur de toute l'humanité :
Isaïe disait : « Voici que mon serviteur triomphera, il sera haut placé, élevé, exalté à l'extrême. » (Is 52, 13)

Troisièmement, l'évocation d'un agneau, cela faisait penser à Isaac, le fils tendrement aimé d'Abraham. Or Abraham avait cru un moment que Dieu exigeait la mort d'Isaac en sacrifice. Et il était prêt à accomplir ce geste que nous trouvons horrible, parce qu'à son époque, d'autres religions le demandaient. Et, quand Isaac avait posé à son père la question « mais où est donc l'agneau pour l'holocauste ? », Abraham avait répondu : « C'est Dieu qui pourvoiera à l'agneau pour l'holocauste, mon fils ». Et, Abraham ne croyait pas si bien dire : car au moment où il allait offrir son fils, Dieu avait arrêté son geste, comme chacun sait, en lui disant « ne porte pas la main sur l'enfant ». Et il avait lui-même désigné à Abraham un animal pour le sacrifice. Et depuis ce jour-là, en Israël, on a toujours su que Dieu ne veut à aucun prix voir couler le sang des hommes.

Enfin, quatrièmement, en entendant Jean-Baptiste parler d'un agneau, les disciples ont peut-être pensé à Moïse ; car les commentaires juifs de l'Exode comparaient Moïse à un agneau : ils imaginaient une balance : sur l'un des deux plateaux, il y avait toutes les forces de l'Egypte rassemblées : Pharaon, ses chars, ses armées, ses chevaux, ses cavaliers. Sur l'autre plateau, Moïse représenté sous la forme d'un petit agneau. Eh bien, face à la puissance des Pharaons, c'étaient la faiblesse et l'innocence qui l'avaient emporté.

Nous ne savons évidemment pas ce que Jean-Baptiste avait en vue lorsqu'il a comparé Jésus à un agneau ; mais, lorsque, bien longtemps après, l'évangéliste Jean rapporte la scène, il nous invite à rassembler toutes ces images différentes ; à ces yeux, c'est l'ensemble de ces quatre images qui dessine le portrait du Messie. Tout d'abord, il est le véritable « agneau pascal », car il libère l'humanité du pire esclavage, celui du péché. Il ôte le péché du monde, ce qui pourrait se traduire « il répand l'amour sur le monde », il réconcilie l'humanité avec Dieu.

Deuxième facette de sa personne, il mérite bien le titre de Serviteur de Dieu puisqu'il accomplit la mission fixée au Messie, celle d'apporter le salut à l'humanité ; et comme le serviteur souffrant décrit par Isaïe, il a connu l'horreur et la persécution (c'est la croix) puis la gloire (et c'est la Résurrection).

Troisièmement, Saint Jean nous invite à voir en Jésus un nouvel Isaac. Lui aussi est un fils tendrement aimé totalement offert et disponible à la volonté du Père. Comme le dit la lettre aux Hébreux (en reprenant le psaume 39/40 : « En entrant dans le monde, le Christ dit : « Tu ne voulais ni offrandes ni sacrifices... alors je t'ai dit : Me voici, mon Dieu, je suis venu pour faire ta volonté. »

Enfin, quatrièmement, vous vous souvenez que la petitesse de Moïse face aux forces de Pharaon était comparée à celle d'un agneau. Et, grâce à Dieu, le petit avait réussi à conquérir sa liberté et celle de son peuple. L'image s'applique tout aussi bien à Jésus, le « doux et humble de coeur », comme il le disait lui-même.
Les événements de la vie, la mort et la Résurrection du Christ accompliront donc encore mieux que Jean-Baptiste ne pouvait l'entrevoir ce mystère de l'agneau victime et pourtant triomphant ; Saint Pierre justement dans sa première lettre, y reviendra : « Ce n'est point par des choses périssables, argent ou or, que vous avez été rachetés (c'est-à-dire libérés) de la vaine manière de vivre héritée de vos pères, mais par le sang précieux, comme d'un agneau sans défaut et sans tache, celui du Christ... » (1 P 1, 18 - 19). Et ici, comme on le sait, « sang » veut dire « vie offerte ».

*****
Complément
On sait à quel point l'image de l'agneau était importante dans la méditation de Jean, l'auteur de l'Apocalypse.

 

L'intelligence des écritures

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2 janvier 2012 1 02 /01 /janvier /2012 20:20

marie-nolle-thabut.jpgJe suis, chaque dimanche, impressionné par la qualité des commentaires de Marie-Noëlle Thabut sur les textes que nous propose la liturgie du jour.

 

Ces commentaires, trouvés sur le site "Eglise catholique en France", permettent à toute personne de bonne volonté, chrétienne ou non, de mieux comprendre la Bible, le livre le plus diffusé au monde. Notamment, en

  • donnant des explications historiques ;

  • donnant le sens passé de certains mots ou expressions dont la signification a parfois changé depuis ou peut être mal comprise (aujourd'hui, "Jour de Dieu", "Royaume des cieux", "dessein bienveillant de Dieu", "mystère (du Christ)" ; je consacre une page de mon blog à recenser tous ces mots ou expressions) ;

  • décodant le langage imagé utilisé par l'auteur.

Je souhaite arriver à mettre ici, chaque dimanche, les commentaires de Marie-Noëlle Thabut. Ma seule contribution consiste à surligner les passages que je trouve les plus importants ou enrichissants et à écrire en rouge ceux qui parlent d'un thème qui m'est cher : la liberté (trois autres pages de mon blog sont consacrées à ces passages des Evangiles, du reste du Nouveau Testament ou de l'Ancien Testament qui parlent de la liberté, directement ou indirectement)

 

Version audio (le lien sera inopérant dans un premier temps), trouvée sur le site de Radio-Notre-Dame.

 

PREMIERE LECTURE - Isaïe 60, 1 - 6

Debout, Jérusalem !
Resplendis :
elle est venue ta lumière,
et la gloire du SEIGNEUR s'est levée sur toi.
2 Regarde : l'obscurité recouvre la terre,
les ténèbres couvrent les peuples ;
mais sur toi se lève le SEIGNEUR,
et sa gloire brille sur toi.
3 Les nations marcheront vers ta lumière,
et les rois, vers la clarté de ton aurore.
4 Lève les yeux, regarde autour de toi :
tous, ils se rassemblent, ils arrivent ;
tes fils reviennent de loin,
et tes filles sont portées sur les bras.
5 Alors tu verras, tu seras radieuse,
ton coeur frémira et se dilatera.
Les trésors d'au-delà des mers afflueront vers toi
avec les richesses des nations.
6 Des foules de chameaux t'envahiront,
des dromadaires de Madiane et d'Epha.
Tous les gens de Saba viendront,
apportant l'or et l'encens
et proclamant les louanges du SEIGNEUR.
Vous avez remarqué toutes les expressions de lumière, tout au long de ce passage : « Resplendis, elle est venue ta lumière... la gloire (le rayonnement) du SEIGNEUR s'est levée sur toi (comme le soleil se lève)... sur toi se lève le SEIGNEUR, sa gloire brille sur toi...ta lumière, la clarté de ton aurore...tu seras radieuse ».
On peut en déduire tout de suite que l'humeur générale était plutôt sombre ! Je ne dis pas que les prophètes cultivent le paradoxe ! Non ! Ils cultivent l'espérance.

Alors, pourquoi l'humeur générale était-elle sombre, pour commencer. Ensuite, quel argument le prophète avance-t-il pour inviter son peuple à l'espérance ?

Pour ce qui est de l'humeur, je vous rappelle le contexte : ce texte fait partie des derniers chapitres du livre d'Isaïe ; nous sommes dans les années 525-520 av.J.C., c'est-à-dire une quinzaine ou une vingtaine d'années après le retour de l'exil à Babylone. Les déportés sont rentrés au pays, et on a cru que le bonheur allait s'installer. En réalité, ce fameux retour tant espéré n'a pas répondu à toutes les attentes.

D'abord, il y avait ceux qui étaient restés au pays et qui avaient vécu la période de guerre et d'occupation. Ensuite, il y avait ceux qui revenaient d'Exil et qui comptaient retrouver leur place et leurs biens. Or si l'Exil a duré cinquante ans, cela veut dire que ceux qui sont partis sont morts là-bas... et ceux qui revenaient étaient leurs enfants ou leurs petits-enfants ... Cela ne devait pas simplifier les retrouvailles. D'autant plus que ceux qui rentraient ne pouvaient certainement pas prétendre récupérer l'héritage de leurs parents : les biens des absents, des exilés ont été occupés, c'est inévitable, puisque, encore une fois, l'Exil a duré cinquante ans !
Enfin, il y avait tous les étrangers qui s'étaient installés dans la ville de Jérusalem et dans tout le pays à la faveur de ce bouleversement et qui y avaient introduit d'autres coutumes, d'autres religions...
Tout ce monde n'était pas fait pour vivre ensemble...

La pomme de discorde, ce fut la reconstruction du Temple : car, dès le retour de l'exil, autorisé en 538 par le roi Cyrus, les premiers rentrés au pays (nous les appellerons la communauté du retour) avaient rétabli l'ancien autel du Temple de Jérusalem, et avaient recommencé à célébrer le culte comme par le passé ; et en même temps, ils entreprirent la reconstruction du Temple lui-même.

Mais voilà que des gens qu'ils considéraient comme hérétiques ont voulu s'en mêler ; c'étaient ceux qui avaient habité Jérusalem pendant l'Exil : mélange de juifs restés au pays et de populations étrangères, donc païennes, installées là par l'occupant ; il y avait eu inévitablement des mélanges entre ces deux types de population, et même des mariages, et tout ce monde avait pris des habitudes jugées hérétiques par les Juifs qui rentraient de l'Exil ; alors la communauté du retour s'est resserrée et a refusé cette aide dangereuse pour la foi : le Temple du Dieu unique ne peut pas être construit par des gens qui, ensuite, voudront y célébrer d'autres cultes ! Comme on peut s'en douter, ce refus a été très mal pris et désormais ceux qui avaient été éconduits firent obstruction par tous les moyens. Finis les travaux, finis aussi les rêves de rebâtir le Temple !

Les années ont passé et on s'est installés dans le découragement. Mais la morosité, l'abattement ne sont pas dignes du peuple porteur des promesses de Dieu. Alors, Isaïe et un autre prophète, Aggée, décident de réveiller leurs compatriotes : sur le thème : fini de se lamenter, mettons-nous au travail pour reconstruire le Temple de Jérusalem.
Et cela nous vaut le texte d'aujourd'hui :
Connaissant le contexte difficile, ce langage presque triomphant nous surprend peut-être ; mais c'est un langage assez habituel chez les prophètes ; et nous savons bien que s'ils promettent tant la lumière, c'est parce qu'elle est encore loin d'être aveuglante... et que, moralement, on est dans la nuit. C'est pendant la nuit qu'on guette les signes du lever du jour ; et justement le rôle du prophète est de redonner courage, de rappeler la venue du jour. Un tel langage ne traduit donc pas l'euphorie du peuple, mais au contraire une grande morosité : c'est pour cela qu'il parle tant de lumière !
Pour relever le moral des troupes, nos deux prophètes n'ont qu'un argument, mais il est de taille : Jérusalem est la Ville Sainte, la ville choisie par Dieu, pour y faire demeurer le signe de sa Présence ; c'est parce que Dieu lui-même s'est engagé envers le roi Salomon en décidant « Ici sera Mon Nom », que le prophète Isaïe, des siècles plus tard, peut oser dire à ses compatriotes « Debout, Jérusalem ! Resplendis... »

Le message d'Isaïe aujourd'hui, c'est donc : « vous avez l'impression d'être dans le tunnel, mais au bout, il y a la lumière. Rappelez-vous la Promesse : le JOUR vient où tout le monde reconnaîtra en Jérusalem la Ville Sainte. » Conclusion : ne vous laissez pas abattre, mettez-vous au travail, consacrez toutes vos forces à reconstruire le Temple comme vous l'avez promis.

J'ajouterai trois remarques pour terminer : premièrement, une fois de plus, le prophète nous donne l'exemple : quand on est croyants, la lucidité ne parvient jamais à étouffer l'espérance.
Deuxièmement, la promesse ne vise pas un triomphe politique... Le triomphe qui est entrevu ici est celui de Dieu et de l'humanité qui sera un jour enfin réunie dans une harmonie parfaite dans la Cité Sainte ; reprenons les premiers versets : si Jérusalem resplendit, c'est de la lumière et de la gloire du SEIGNEUR : « Debout, Jérusalem ! Resplendis : elle est venue ta lumière, et la gloire du SEIGNEUR s'est levée sur toi... sur toi se lève le SEIGNEUR, et sa gloire brille sur toi... »
Troisièmement, quand Isaïe parlait de Jérusalem, déjà à son époque, ce nom désignait plus le peuple que la ville elle-même ; et l'on savait déjà que le projet de Dieu déborde toute ville, si grande ou belle soit-elle, et tout peuple, il concerne toute l'humanité.

********************
Complément
Certains d'entre nous reconnaissent au passage un chant que les assemblées chrétiennes aiment bien chanter : « Jérusalem, Jérusalem, quitte ta robe de tristesse... Debout, resplendis car voici ta lumière... »

PSAUME 71

1 Dieu, donne au roi tes pouvoirs,
à ce fils de roi ta justice.
2 Qu'il gouverne ton peuple avec justice,
qu'il fasse droit aux malheureux !

7 En ces jours-là, fleurira la justice,
grande paix jusqu'à la fin des lunes !
8 Qu'il domine de la mer à la mer,
et du Fleuve jusqu'au bout de la terre !

10 Les rois de Tarsis et des Iles apporteront des présents.
Les rois de Saba et de Seba feront leur offrande.
11 Tous les rois se prosterneront devant lui,
tous les pays le serviront.

12 Il délivrera le pauvre qui appelle
et le malheureux sans recours.
13 Il aura souci du faible et du pauvre,
du pauvre dont il sauve la vie.
Imaginons que nous sommes en train d'assister au sacre d'un nouveau roi. Les prêtres expriment à son sujet des prières qui sont tous les souhaits, j'aurais envie de dire tous les rêves que le peuple formule au début de chaque nouveau règne : voeux de grandeur politique pour le roi, mais surtout voeux de paix, de justice pour tous. Les « lendemains qui chantent », en quelque sorte ! C'est un thème qui n'est pas d'aujourd'hui... On en rêve depuis toujours ! Richesse et prospérité pour tous... Justice et Paix... Et cela pour tous... d'un bout de la terre à l'autre...

La dernière strophe de ce psaume, elle, change de ton (malheureusement, elle ne fait pas partie de la liturgie de cette fête) : il n'est plus question du roi terrestre, il n'est question que de Dieu : « Béni soit le SEIGNEUR, le Dieu d'Israël, lui seul fait des merveilles ! Béni soit à jamais son nom glorieux, toute la terre soit remplie de sa gloire ! Amen ! Amen ! » C'est cette dernière strophe qui nous donne la clé de ce psaume : en fait, il a été composé et chanté après l'Exil à Babylone, (donc entre 500 et 100 av.J.C.) c'est-à-dire à une époque où il n'y avait déjà plus de roi en Israël ; ce qui veut dire que ces voeux, ces prières ne concernent pas un roi en chair et en os... ils concernent le roi qu'on attend, que Dieu a promis, le roi-messie. Et puisqu'il s'agit d'une promesse de Dieu, on peut être certain qu'elle se réalisera.

La Bible tout entière est traversée par cette espérance indestructible : l'histoire humaine a un but, un sens ; et le mot « sens » veut dire deux choses : à la fois « signification » et « direction ». Dieu a un projet. Ce projet inspire toutes les lignes de la Bible, Ancien Testament et Nouveau Testament : il porte des noms différents selon les auteurs. Par exemple, c'est le JOUR de Dieu pour les prophètes, le Royaume des cieux pour Saint Matthieu, le dessein bienveillant pour Saint Paul, mais c'est toujours du même projet qu'il s'agit. Comme un amoureux répète inlassablement des mots d'amour, Dieu propose inlassablement son projet de bonheur à l'humanité. Ce projet sera réalisé par le messie et c'est ce messie que les croyants appellent de tous leurs voeux lorsqu'ils chantent les psaumes au Temple de Jérusalem.

Ce psaume 71, particulièrement, est vraiment la description du roi idéal, celui qu'Israël attend depuis des siècles : quand Jésus naît, il y a 1000 ans à peu près que le prophète Natan est allé trouver le roi David de la part de Dieu et lui a fait cette promesse dont parle notre psaume. Je vous redis les paroles du prophète Natan à David : « Quand tes jours seront accomplis et que tu seras couché avec tes pères, je maintiendrai après toi le lignage issu de tes entrailles et j'affermirai sa royauté... Je serai pour lui un père et il sera pour moi un fils... Ta maison et ta royauté subsisteront à jamais devant moi, ton trône sera affermi à jamais » (2 S 7, 12 - 16).1
De siècle en siècle, cette promesse a été répétée, répercutée, précisée. La certitude de la fidélité de Dieu à ses promesses en a fait découvrir peu à peu toute la richesse et les conséquences ; si ce roi méritait vraiment le titre de fils de Dieu, alors il serait à l'image de Dieu, un roi de justice et de paix.

A chaque sacre d'un nouveau roi, la promesse était redite sur lui et on se reprenait à rêver... Depuis David, on attendait, et le peuple juif attend toujours... et il faut bien reconnaître que le règne idéal n'a encore pas vu le jour sur notre terre. On finirait presque par croire que ce n'est qu'une utopie...

Mais les croyants savent qu'il ne s'agit pas d'une utopie : il s'agit d'une promesse de Dieu, donc d'une certitude. Et la Bible tout entière est traversée par cette certitude, cette espérance invincible : le projet de Dieu se réalisera, nous avançons lentement mais sûrement vers lui. C'est le miracle de la foi : devant cette promesse à chaque fois déçue, il y a deux attitudes possibles : le non-croyant dit « je vous l'avais bien dit, cela n'arrivera jamais » ; mais le croyant affirme tranquillement « patience, puisque Dieu l'a promis, il ne saurait se renier lui-même », comme dit Saint Paul (1 Tm 2, 13).

Ce psaume dit bien quelques aspects de cette attente du roi idéal : par exemple « pouvoir » et « justice » seront enfin synonymes ; c'est déjà tout un programme : de nombreux pouvoirs humains tentent loyalement d'instaurer la justice et d'enrayer la misère mais n'y parviennent pas ; ailleurs, malheureusement, « pouvoir » rime parfois avec avantages de toute sorte et autres passe-droits ; parce que nous ne sommes que des hommes.

En Dieu seul le pouvoir n'est qu'amour : notre psaume le sait bien puisqu'il précise « Dieu, donne au roi tes pouvoirs, à ce fils de roi ta justice ».

Et alors puisque notre roi disposera de la puissance même de Dieu, une puissance qui n'est qu'amour et justice, il n'y aura plus de malheureux dans son royaume. « En ces jours-là fleurira la justice, grande paix jusqu'à la fin des lunes !... Il délivrera le pauvre qui appelle et le malheureux sans recours. »
Ce roi-là, on voudrait bien qu'il règne sur toute la planète ! C'est de bon coeur qu'on lui souhaite un royaume sans limite de temps ou d'espace ! « Qu'il règne jusqu'à la fin des lunes... » et « Qu'il domine de la mer à la mer et du Fleuve jusqu'aux extrémités de la terre ». Pour l'instant, quand on chante ce psaume, les extrémités du monde connu, ce sont l'Arabie et l'Egypte et c'est pourquoi on cite les rois de Saba et de Seba : Saba, c'est au Sud de l'Arabie, Seba, c'est au Sud de l'Egypte... Quant à Tarsis, c'est un pays mythique, qui veut dire « le bout du monde ».

Aujourd'hui, le peuple juif chante ce psaume dans l'attente du roi-Messie2 ; nous, chrétiens, l'appliquons à Jésus-Christ et il nous semble que les mages venus d'Orient ont commencé à réaliser la promesse « Les rois de Tarsis et des Iles apporteront des présents, les rois de Saba et de Seba feront leur offrande... Tous les rois se prosterneront devant lui, tous les pays le serviront ».

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Notes
1 - Quand le chant « Il est né le divin enfant » nous fait dire « Depuis plus de 4000 ans nous le promettaient les prophètes », le compte n'est pas tout à fait exact, peut-être le nombre 4000 n'a-t-il été retenu que pour les nécessités de la mélodie.
2 - De nos jours, encore, dans certaines synagogues, nos frères juifs disent leur impatience de voir arriver le Messie en récitant la profession de foi de Maïmonide, médecin et rabbin à Tolède en Espagne, au douzième siècle : « Je crois d'une foi parfaite en la venue du Messie, et même s'il tarde à venir, en dépit de tout cela, je l'attendrai jusqu'au jour où il viendra. »

DEUXIEME LECTURE - Ephésiens 3, 2...6

Frères,
2 vous avez appris en quoi consiste
la grâce que Dieu pour réaliser son plan,
m'a donnée pour vous :
3 par révélation, il m'a fait connaître le mystère du Christ.
5 Ce mystère,
il ne l'avait pas fait connaître
aux hommes des générations passées,
comme il l'a révélé maintenant par l'Esprit
à ses saints Apôtres et à ses prophètes.
6 Ce mystère,
c'est que les païens sont associés au même héritage,
au même corps,
au partage de la même promesse,
dans le Christ Jésus,
par l'annonce de l'Evangile.
Ce passage est extrait de la lettre aux Ephésiens au chapitre 3 ; or c'est dans le premier chapitre de cette même lettre que Paul a employé sa fameuse expression « le dessein bienveillant de Dieu » ; ici, nous sommes tout à fait dans la même ligne ; je vous rappelle quelques mots du chapitre 1 : « Dieu nous a fait connaître le mystère de sa volonté, le dessein bienveillant qu'il a d'avance arrêté en lui-même pour mener les temps à leur accomplissement, réunir l'univers entier sous un seul chef le Christ, ce qui est dans les cieux et ce qui est sur la terre ».

Dans le texte d'aujourd'hui, nous retrouvons ce mot de « mystère ». Le « mystère », chez Saint Paul, ce n'est pas un secret que Dieu garderait jalousement pour lui ; au contraire, c'est son intimité dans laquelle il nous fait pénétrer. Paul nous dit ici : « Par révélation, Dieu m'a fait connaître le mystère du Christ » : ce mystère, c'est-à-dire son dessein bienveillant, Dieu le révèle progressivement ; tout au long de l'histoire biblique, on découvre toute la longue, lente, patiente pédagogie que Dieu a déployée pour faire entrer son peuple élu dans son mystère ; nous avons cette expérience qu'on ne peut pas, d'un coup, tout apprendre à un enfant : on l'enseigne patiemment au jour le jour et selon les circonstances ; on ne fait pas d'avance à un enfant des leçons théoriques sur la vie, la mort, le mariage, la famille... pas plus que sur les saisons ou les fleurs... l'enfant découvre la famille en vivant les bons et les mauvais jours d'une famille bien réelle ; il découvre les fleurs une à une, il traverse avec nous les saisons... quand la famille célèbre un mariage ou une naissance, quand elle traverse un deuil, alors l'enfant vit avec nous ces événements et, peu à peu, nous l'accompagnons dans sa découverte de la vie.

Dieu a déployé la même pédagogie d'accompagnement avec son peuple et s'est révélé à lui progressivement ; pour Saint Paul, il est clair que cette révélation a franchi une étape décisive avec le Christ : l'histoire de l'humanité se divise nettement en deux périodes : avant le Christ et depuis le Christ. « Ce mystère1, Dieu ne l'avait pas fait connaître aux hommes des générations passées, comme il l'a révélé maintenant par l'Esprit à ses saints apôtres et à ses prophètes ». A ce titre, on peut se réjouir que nos calendriers occidentaux décomptent les années en deux périodes, les années avant J.C. et les années après J.C.
Ce mystère, ici, Paul l'appelle simplement « le mystère du Christ », mais on sait ce qu'il entend par là : à savoir que le Christ est le centre du monde et de l'histoire, que l'univers entier sera un jour réuni en lui, comme les membres le sont à la tête ; d'ailleurs, dans la phrase « réunir l'univers entier sous un seul chef le Christ », le mot grec que nous traduisons « chef » veut dire tête.

Il s'agit bien de « l'univers entier » et ici Paul précise : « Dans le Christ Jésus, les païens sont associés au même héritage, au même corps, au partage de la même promesse » ; on pourrait dire encore autrement : l'Héritage, c'est Jésus-Christ... la Promesse, c'est Jésus-Christ... le Corps, c'est Jésus-Christ... Le dessein bienveillant de Dieu, c'est que Jésus-Christ soit le centre du monde, que l'univers entier soit réuni en lui. Dans le Notre Père, quand nous disons « Que ta volonté soit faite », c'est de ce projet de Dieu que nous parlons et, peu à peu, à force de répéter cette phrase, nous nous imprégnons du désir de ce Jour où enfin ce projet sera totalement réalisé.
Donc le projet de Dieu concerne l'humanité tout entière, et non pas seulement les Juifs : c'est ce qu'on appelle l'universalisme du plan de Dieu. Cette dimension universelle du plan de Dieu fut l'objet d'une découverte progressive par les hommes de la Bible, mais à la fin de l'histoire biblique, c'était une conviction bien établie dans le peuple d'Israël, puisqu'on fait remonter à Abraham la promesse de la bénédiction de toute l'humanité : « En toi seront bénies toutes les familles de la terre » (Gn 12, 3). Et le passage d'Isaïe que nous lisons en première lecture de cette fête de l'Epiphanie est exactement dans cette ligne. Bien sûr, si un prophète comme Isaïe a cru bon d'y insister, c'est qu'on avait tendance à l'oublier.

De la même manière, au temps du Christ, si Paul précise : « Dans le Christ Jésus, les païens sont associés au même héritage, au même corps, au partage de la même promesse », c'est que celà n'allait pas de soi. Et là, nous avons un petit effort d'imagination à faire : nous ne sommes pas du tout dans la même situation que les contemporains de Paul ; pour nous, au vingt-et-unième siècle, c'est une évidence : beaucoup d'entre nous ne sont pas juifs d'origine et trouvent normal d'avoir part au salut apporté par le Messie ; pour un peu, même, après deux mille ans de Christianisme, nous aurions peut-être tendance à oublier qu'Israël reste le peuple élu parce que, comme dit ailleurs Saint Paul, « Dieu ne peut pas se renier lui-même ». Aujourd'hui, nous avons un peu tendance à croire que nous sommes les seuls témoins de Dieu dans le monde.

Mais au temps du Christ, c'était la situation inverse : c'est le peuple juif qui, le premier, a reçu la révélation du Messie. Jésus est né au sein du peuple juif : c'était la logique du plan de Dieu et de l'élection d'Israël ; les Juifs étaient le peuple élu, ils étaient choisis par Dieu pour être les apôtres, les témoins et l'instrument du salut de toute l'humanité ; et on sait que les Juifs devenus chrétiens ont eu parfois du mal à tolérer l'admission d'anciens païens dans leurs communautés. Saint Paul vient leur dire « Attention... les païens, désormais, peuvent aussi être des apôtres et des témoins du salut »... Au fait, je remarque que Matthieu, dans l'évangile de la visite des mages, qui est lu également pour l'Epiphanie, nous dit exactement la même chose.

Les derniers mots de ce texte résonnent comme un appel : « Dans le Christ Jésus, les païens sont associés au même héritage, au même corps, au partage de la même promesse, par l'annonce de l'évangile » : si je comprends bien, Dieu attend notre collaboration à son dessein bienveillant : les mages ont aperçu une étoile, pour laquelle ils se sont mis en route ; pour beaucoup de nos contemporains, il n'y aura pas d'étoile dans le ciel, mais il faudra des témoins de la Bonne Nouvelle.

******
Note
1 - Attention, au verset 5 du texte originel grec, le mot mystère lui-même n'est pas repris ; c'est affaire de traduction (dans le grec, il y a seulement reprise du pronom).

EVANGILE Matthieu 2, 1 - 12

Jésus était né à Bethléem en Judée,
au temps du roi Hérode le Grand.
Or, voici que des mages venus d'Orient
arrivèrent à Jérusalem
2 et demandèrent :
« Où est le roi des Juifs qui vient de naître ?
Nous avons vu se lever son étoile
et nous sommes venus nous prosterner devant lui. »
3 En apprenant cela, le roi Hérode fut pris d'inquiétude,
et tout Jérusalem avec lui.
4 Il réunit tous les chefs des prêtres et tous les scribes d'Israël,
pour leur demander en quel lieu devait naître le Messie.
Ils lui répondirent :
5 « A Bethléem en Judée,
car voici ce qui est écrit par le prophète :
6 Et toi, Bethléem en Judée, tu n'es certes pas le dernier
parmi les chefs-lieux de Judée ;
car de toi sortira un chef,
qui sera le berger d'Israël mon peuple. »
7 Alors Hérode convoqua les mages en secret
pour leur faire préciser à quelle date l'étoile était apparue ;
8 Puis il les envoya à Bethléem, en leur disant :
« Allez vous renseigner avec précision sur l'enfant.
Et quand vous l'aurez trouvé, avertissez-moi
pour que j'aille, moi aussi, me prosterner devant lui. »
9 Sur ces paroles du roi, ils partirent.
Et voilà que l'étoile qu'ils avaient vue se lever
les précédait ;
elle vint s'arrêter au-dessus du lieu
où se trouvait l'enfant.
10 Quand ils virent l'étoile, ils éprouvèrent une très grande joie.
11 En entrant dans la maison,
ils virent l'enfant avec Marie sa mère ;
et, tombant à genoux, ils se prosternèrent devant lui.
Ils ouvrirent leurs coffrets,
et lui offrirent leurs présents :
de l'or, de l'encens et de la myrrhe.
12 Mais ensuite, avertis en songe de ne pas retourner chez Hérode,
ils regagnèrent leur pays par un autre chemin.
On sait à quel point l'attente du Messie était vive au temps de Jésus. Tout le monde en parlait, tout le monde priait Dieu de hâter sa venue. La majorité des Juifs pensait que ce serait un roi : ce serait un descendant de David, il régnerait sur le trône de Jérusalem, il chasserait les Romains, et il établirait définitivement la paix, la justice et la fraternité en Israël ; et les plus optimistes allaient même jusqu'à dire que tout ce bonheur s'installerait dans le monde entier.

Dans ce sens, on citait plusieurs prophéties convergentes de l'Ancien Testament : d'abord celle de Balaam dans le Livre des Nombres. Je vous la rappelle : au moment où les tribus d'Israël s'approchaient de la terre promise sous la conduite de Moïse, et traversaient les plaines de Moab (aujourd'hui en Jordanie), le roi de Moab, Balaq, avait convoqué Balaam pour qu'il maudisse ces importuns ; mais, au lieu de maudire, Balaam, inspiré par Dieu avait prononcé des prophéties de bonheur et de gloire pour Israël ; et, en particulier, il avait osé dire : « Je le vois, je l'observe, de Jacob monte une étoile, d'Israël jaillit un sceptre ... » (Nb 24, 17). Le roi de Moab avait été furieux, bien sûr, car, sur l'instant, il y avait entendu l'annonce de sa future défaite face à Israël ; mais en Israël, dans les siècles suivants, on se répétait soigneusement cette belle promesse ; et peu à peu on en était venu à penser que le règne du Messie serait signalé par l'apparition d'une étoile. C'est pour cela que le roi Hérode, consulté par les mages au sujet d'une étoile, prend l'affaire très au sérieux.

Autre prophétie concernant le Messie : celle de Michée : « Toi, Bethléem, trop petite pour compter parmi les clans de Juda, c'est de toi que sortira le Messie » ; prophétie tout à fait dans la ligne de la promesse faite par Dieu à David : que sa dynastie ne s'éteindrait pas et qu'elle apporterait au pays le bonheur attendu.
Les mages n'en savent pas tant : ce sont des astrologues et ils ne partagent certainement pas la foi et l'espérance d'Israël. Ils se sont mis en marche tout simplement parce qu'une nouvelle étoile s'est levée ; et, spontanément, en arrivant à Jérusalem, ils vont se renseigner auprès des autorités. Et c'est là, peut-être, la première surprise de ce récit de Matthieu : il y a d'un côté, les mages qui n'ont pas d'idées préconçues ; il sont à la recherche du Messie et ils finiront par le trouver. De l'autre, il y a ceux qui savent, qui peuvent citer les Ecritures sans faute, mais qui ne bougeront pas le petit doigt ; ils ne feront même pas le déplacement de Jérusalem à Bethléem. Evidemment, ils ne rencontreront pas l'enfant de la crèche.

Quant à Hérode, c'est une autre histoire. Mettons-nous à sa place : il est le roi des Juifs, reconnu comme roi par le pouvoir romain, et lui seul... Il est assez fier de son titre et férocement jaloux de tout ce qui peut lui faire de l'ombre ... Il a fait assassiner plusieurs membres de sa famille, y compris ses propres fils, il ne faut pas l'oublier. Car dès que quelqu'un devient un petit peu populaire... Hérode le fait tuer par jalousie. Et voilà qu'on lui rapporte une rumeur qui court dans la ville : des astrologues étrangers ont fait un long voyage jusqu'ici et il paraît qu'ils disent : « Nous avons vu se lever une étoile tout à fait exceptionnelle, nous savons qu'elle annonce la naissance d'un enfant-roi... tout aussi exceptionnel... Le vrai roi des juifs vient sûrement de naître » ! ... On imagine un peu la fureur, l'extrême angoisse d'Hérode !

Donc, quand Saint Matthieu nous dit : « Hérode fut pris d'inquiétude et tout Jérusalem avec lui », c'est certainement une manière bien douce de dire les choses ! Evidemment, Hérode ne va pas montrer sa rage, il faut savoir manoeuvrer : il a tout avantage à extorquer quelques renseignements sur cet enfant, ce rival potentiel... Alors il se renseigne :
D'abord sur le lieu : Matthieu nous dit qu'il a convoqué les chefs des prêtres et les scribes et qu'il leur a demandé où devait naître le Messie ; et c'est là qu'intervient la prophétie de Michée : le Messie naîtra à Bethléem.
Ensuite, Hérode se renseigne sur l'âge de l'enfant car il a déjà son idée derrière la tête pour s'en débarrasser ; il convoque les mages pour leur demander à quelle date au juste l'étoile est apparue. On ne connaît pas la réponse mais la suite nous la fait deviner : puisque, en prenant une grande marge, Hérode fera supprimer tous les enfants de moins de deux ans.
Très probablement, dans le récit de la venue des mages, Matthieu nous donne déjà un résumé de toute la vie de Jésus : dès le début, à Bethléem, il a rencontré l'hostilité et la colère des autorités politiques et religieuses. Jamais, ils ne l'ont reconnu comme le Messie, ils l'ont traité d'imposteur... Ils l'ont même supprimé, éliminé. Et pourtant, il était bien le Messie : tous ceux qui le cherchent peuvent, comme les mages, entrer dans le salut de Dieu.

**********
Complément
Au passage, on notera que c'est l'un des rares indices que nous ayons de la date de naissance exacte de Jésus ! On connaît avec certitude la date de la mort d'Hérode le Grand : 4 av JC (il a vécu de 73 à 4 av JC)... or il a fait tuer tous les enfants de moins de 2 ans : c'est-à-dire des enfants nés entre 6 et 4 (av JC) ; donc Jésus est probablement né entre 6 et 4 ! Probablement en 6 ou 5... C'est quand au sixième siècle on a voulu - à juste titre - compter les années à partir de la naissance de Jésus, (et non plus à partir de la fondation de Rome) qu'il y a eu tout simplement une erreur de comptage.
L'intelligence des écritures

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28 décembre 2011 3 28 /12 /décembre /2011 20:17

marie-nolle-thabut.jpgJe suis, chaque dimanche, impressionné par la qualité des commentaires de Marie-Noëlle Thabut sur les textes que nous propose la liturgie du jour.

 

Ces commentaires, trouvés sur le site "Eglise catholique en France", permettent à toute personne de bonne volonté, chrétienne ou non, de mieux comprendre la Bible, le livre le plus diffusé au monde. Notamment, en

  • donnant des explications historiques ;

  • décodant le langage imagé utilisé par l'auteur.

Je souhaite arriver à mettre ici, chaque dimanche, les commentaires de Marie-Noëlle Thabut. Ma seule contribution consiste à surligner les passages que je trouve les plus importants ou enrichissants et à écrire en rouge ceux qui parlent d'un thème qui m'est cher : la liberté (trois autres pages de mon blog sont consacrées à ces passages des Evangiles, du reste du Nouveau Testament ou de l'Ancien Testament qui parlent de la liberté, directement ou indirectement)

 

Version audio (le lien sera inopérant dans un premier temps), trouvée sur le site de Radio-Notre-Dame.

 

PREMIERE LECTURE - Nombres 6, 22-27

22 Le SEIGNEUR dit à Moïse :
23 « Voici comment Aaron et ses descendants
béniront les fils d'Israël :
24 Que le SEIGNEUR te bénisse et te garde !
25 Que le SEIGNEUR fasse briller sur toi son visage,
Qu'il se penche vers toi !
26 Que le SEIGNEUR tourne vers toi son visage,
qu'il t'apporte la paix ! 
27 C'est ainsi que mon nom sera prononcé sur les fils d'Israël,
et moi, je les bénirai. »

Voici donc comment les prêtres d'Israël, depuis Aaron et ses fils, bénissaient le peuple au cours des cérémonies liturgiques au Temple de Jérusalem... Formule qui fait partie du patrimoine chrétien désormais : puisque cette phrase du livre des Nombres figure parmi les bénédictions solennelles proposées pour la fin de la Messe. Vous avez remarqué la phrase : « Mon nom sera prononcé sur les enfants d'Israël » ; c'est une façon de parler, puisque, précisément, là-bas, on ne dit jamais le nom de Dieu, pour marquer le respect qu'on lui porte.
On sait à quel point, dans ce monde-là, le nom représente la personne elle-même. Prononcer le nom est un acte juridique marquant une prise de possession, mais aussi un engagement de protection. Quand un guerrier conquiert une ville, par exemple, on dit qu'il prononce son nom sur elle ; et le jour du mariage, le nom du mari est prononcé sur sa femme ; là encore, cela implique appartenance et promesse de vigilance. (A noter que la femme ne porte pas le nom de son mari pour autant).
Quand Dieu révèle son nom à son peuple, il se rend accessible à sa prière. Réciproquement, l'invocation du nom de Dieu constitue normalement un gage de bénédiction. Par voie de conséquence, les atteintes portées au peuple ou au temple de Dieu constituent un blasphème contre son nom, une insulte personnelle. Du coup, nous comprenons mieux la phrase de Jésus : « Ce que vous avez fait au plus petit d'entre mes frères, c'est à moi que vous l'avez fait ». Sur toutes les personnes que nous rencontrerons cette année, nous pourrons nous dire que Dieu a posé son nom ! Voilà qui nous incitera à les regarder d'un oeil neuf !
Revenons sur la bénédiction du Livre des Nombres. Je vous propose cinq remarques :
Première remarque : la formule des prêtres est au singulier : « Que le SEIGNEUR te bénisse » et non pas : « Que le SEIGNEUR vous bénisse » ; mais, en réalité, il s'agit bien d'Israël tout entier : c'est un singulier collectif. Et, plus tard, le peuple d'Israël a bien compris que cette protection de Dieu ne lui est pas réservée, qu'elle est offerte à l'humanité tout entière.
Deuxième remarque : « Que le SEIGNEUR te bénisse » (v. 24) est au subjonctif ; curieuse expression quand on y réfléchit : est-ce que le Seigneur pourrait ne pas nous bénir ? « Que le SEIGNEUR fasse briller sur toi son visage... Que le SEIGNEUR se penche vers toi... » De la même manière : « c'est ainsi que sera prononcé mon nom sur les fils d'Israël, et moi, je les bénirai. » (v. 27). On a envie de demander : sinon il ne les bénirait pas ? Lui qui « fait lever son soleil sur les bons et sur les méchants », c'est-à-dire sur tous les hommes, Lui qui nous dit d'aimer même nos ennemis... ? Bien sûr, nous connaissons la réponse : nous savons bien que Dieu nous bénit sans cesse, que Dieu nous accompagne, qu'il est avec nous en toutes circonstances.
Et pourtant ce subjonctif, comme tous les subjonctifs exprime un souhait : mais c'est de nous qu'il s'agit : Dieu nous bénit sans cesse, mais nous sommes libres de ne pas accueillir sa bénédiction... comme le soleil brille en permanence même quand nous recherchons l'ombre... nous sommes libres de rechercher l'ombre... de la même manière, nous sommes libres d'échapper à cette action bienfaisante de Dieu... Celui ou celle qui se met à l'abri du soleil, perd toute chance de bronzer... ce ne sera pas la faute du soleil !
Alors, la formule « que Dieu vous bénisse » est le souhait que nous nous mettions sous la bénédiction de Dieu... On pourrait dire : Dieu nous propose sa bénédiction (sous-entendu : libre à nous de nous laisser faire ou pas). Ce subjonctif, justement, est là pour manifester notre liberté.
Troisième remarque, en forme de question : En quoi consiste la « bénédiction » de Dieu ? Que se passe-t-il pour nous ? Bénir est un mot latin : « bene dicere », « dire du bien »... Dieu dit du bien de nous. Ne nous étonnons pas que Dieu « dise du bien » de nous ! Puisqu'il nous aime... Il pense du bien de nous, il dit du bien de nous... Il ne voit en nous que ce qui est bien. Or la Parole de Dieu est acte : « Il dit et cela fut » (Gn 1). Donc quand Dieu dit du bien de nous, sa Parole agit en nous, elle nous transforme, elle nous fait du bien. Quand nous demandons la bénédiction de Dieu, nous nous offrons à son action transformante.
Quatrième remarque : ce n'est pas pour autant un coup de baguette magique ! Etre « béni », c'est être dans la grâce de Dieu, vivre en harmonie avec Dieu, vivre dans l'Alliance. Cela ne nous épargnera pas pour autant les difficultés, les épreuves comme tout le monde ! Mais celui qui vit dans la bénédiction de Dieu, traversera les épreuves en « tenant la main de Dieu ». « Béni tu le seras, plus qu'aucun autre peuple » promettait Moïse au peuple d'Israël (Dt 7, 14). Le peuple d'Israël est béni, cela ne l'a pas empêché de traverser des périodes terribles, mais au sein de ses épreuves le croyant sait que Dieu l'accompagne.
En cette fête de Marie, mère de Dieu, tout ceci prend un sens particulier. Lorsque l'ange Gabriel envoyé à Marie pour lui annoncer la naissance de Jésus l'a saluée, il lui a dit « Je te salue, pleine de grâce », c'est-à-dire comblée de la grâce de Dieu ; elle est par excellence celle sur qui le nom de Dieu a été prononcé, celle qui reste sous cette très douce protection : « Tu es bénie entre toutes les femmes... »
--------------------------------------
Note
1 - Malheureusement, le texte français ne nous délivre pas toute la richesse de la formule originelle en hébreu ; cela pour deux raisons. Tout d'abord, le nom de Dieu, YHVH transcrit ici par « le SEIGNEUR », est celui que Dieu a révélé lui-même à Moïse. A lui tout seul, il est une promesse de présence protectrice, celle-là même qui a accompagné les fils d'Israël depuis leur sortie d'Egypte. Ensuite, la traduction des verbes hébreux par un subjonctif en français est un indéniable appauvrissement. Il faudrait pouvoir dire « Le SEIGNEUR te bénit et te garde depuis toujours, il te bénit et te garde en ce moment, et il te bénira et te gardera à jamais. » Telle est bien notre foi !

PSAUME 66 (67)

2 Que Dieu nous prenne en grâce et nous bénisse,
que son visage s'illumine pour nous ;
3 et ton chemin sera connu sur la terre,
ton salut, parmi toutes les nations.

4 Que les peuples, Dieu, te rendent grâce ;
qu'ils te rendent grâce, tous ensemble ! 

5 Que les nations chantent leur joie,
car tu gouvernes le monde avec justice ;
tu gouvernes les peuples avec droiture,
sur la terre, tu conduis les nations.

6 Que les peuples, Dieu, te rendent grâce ;
qu'ils te rendent grâce, tous ensemble ! 

7 La terre a donné son fruit ;
Dieu, notre Dieu, nous bénit.
Que Dieu nous bénisse,
et que la terre tout entière l'adore !

On ne pouvait pas trouver de plus belle réponse que ce psaume 66 en écho à la première lecture qui nous offrait la superbe formule de bénédiction rapportée par le livre des Nombres : « Que le SEIGNEUR te bénisse et te garde ! Que le SEIGNEUR fasse briller sur toi son visage, Qu'il se penche vers toi ! Que le SEIGNEUR tourne vers toi son visage, qu'il t'apporte la paix ! » Notre psaume est bien dans la même tonalité.
Je vous propose cinq remarques :
Première remarque : sur le sens même du mot « bénédiction » pour commencer. On trouve chez le prophète Zacharie cette phrase : « En ces jours-là, dix hommes de toutes les langues que parlent les nations s'accrocheront à un Juif par le pan de son vêtement en déclarant : « Nous voulons aller avec vous, car nous l'avons appris : Dieu est avec vous. » (Za 8, 23). Voilà une très belle définition de la « bénédiction » : dire que Dieu nous bénit, c'est dire que Dieu nous accompagne, que Dieu est avec nous. C'était, d'ailleurs, le Nom même de Dieu révélé au Sinaï : YHVH, ce Nom imprononçable1 que l'on traduit par « SEIGNEUR ». On ne sait pas le traduire mais nos frères juifs le comprennent comme une promesse de présence permanente de Dieu auprès de son peuple.
Deuxième remarque : Cette fois, c'est le peuple qui appelle sur lui, qui demande la bénédiction de Dieu : « Que Dieu nous prenne en grâce et nous bénisse » ; à propos de la formule des prêtres (la bénédiction du livre des Nombres), j'avais insisté sur le fait que nous sommes assurés en permanence de la bénédiction de Dieu, mais que nous sommes libres de ne pas l'accueillir ; quand le prêtre dit « Que le Seigneur vous bénisse », il n'exprime pas le souhait que Dieu veuille bien nous bénir... comme si Dieu pouvait tout d'un coup cesser de nous bénir ! Le prêtre exprime le souhait que nous ouvrions notre coeur à cette bénédiction de Dieu qui peut, si nous le désirons, agir en nous et nous transformer. La fin de ce psaume le dit très bien : « Dieu, notre Dieu, nous bénit. Que Dieu nous bénisse ... » Ces deux phrases ne sont pas contradictoires : Dieu nous bénit sans cesse, c'est une certitude (c'est la première phrase : « Dieu, notre Dieu, nous bénit ») ; pour nous ouvrir à son action, il suffit que nous le désirions (c'est la deuxième phrase : « Que Dieu nous bénisse »).
Troisième remarque : Cette certitude d'être exaucé avant même de formuler une demande est caractéristique de toute prière en Israël. Le croyant sait qu'il baigne en permanence dans la bénédiction, la présence bienfaisante de Dieu. « Je sais que tu m'exauces toujours » disait Jésus (Jn 11).
Quatrième remarque : Le peuple d'Israël ne demande pas cette bénédiction pour lui seul. Car cette bénédiction prononcée sur Israël rayonnera, rejaillira sur les autres : « Béni (est) celui qui te bénit », avait dit Dieu à Abraham ; et il avait ajouté : « A travers toi seront bénies toutes les familles de la terre. » (Gn 12, 3). Dans ce psaume, on retrouve, comme toujours, les deux thèmes entrelacés : d'une part ce qu'on appelle l'élection d'Israël, de l'autre l'universalisme du projet de Dieu ; l'œuvre du salut de l'humanité passe à travers l'élection d'Israël.
L'élection d'Israël est bien présente dans l'expression « Dieu, notre Dieu », qui à elle seule est un rappel de l'Alliance que Dieu a conclue avec le peuple qu'il a choisi. L'universalisme du projet de Dieu est aussi très clairement affirmé : « Ton chemin sera connu sur la terre, ton salut, parmi toutes les nations », ou encore « Que les nations chantent leur joie ». Et d'ailleurs, vous aurez remarqué le refrain répété deux fois qui appelle le jour où tous les peuples, enfin, accueilleront la bénédiction de Dieu : « Que les peuples, Dieu, te rendent grâce ; qu'ils te rendent grâce, tous ensemble ! »
Israël sait qu'il est choisi pour être le peuple témoin : la lumière qui brille sur lui est le reflet de Celui qu'il doit faire connaître au monde. A vrai dire, cette compréhension de l'élection d'Israël comme une vocation n'a pas été immédiate pour les hommes de la Bible. Et c'est bien compréhensible : au tout début de l'histoire biblique, chaque peuple s'imaginait que les divinités régnaient sur des territoires : il y avait les divinités de Babylone et les divinités de l'Egypte et celles de tous les autres pays. C'est seulement au sixième siècle, probablement, que le peuple d'Israël a compris que son Dieu avec lequel avait été conclue l'Alliance du Sinaï, était le Dieu de tout l'univers ; l'élection d'Israël n'était pas abolie pour autant, mais elle prenait un sens nouveau. Le texte de Zacharie, que nous lisions tout à l'heure, est écrit dans cette nouvelle perspective. (« En ces jours-là, dix hommes de toutes les langues que parlent les nations s'accrocheront à un Juif par le pan de son vêtement en déclarant : « Nous voulons aller avec vous, car nous l'avons appris : Dieu est avec vous. » (Za 8, 23)
A notre tour, nous sommes un peuple témoin : chaque fois que nous recevons la bénédiction de Dieu, c'est pour devenir dans le monde les reflets de sa lumière. Voilà un magnifique souhait que nous pouvons formuler les uns pour les autres en ce début d'année : être des vecteurs de la lumière de Dieu pour tous ceux qu'elle n'éblouit pas encore.
Cinquième remarque : « La terre a donné son fruit ; Dieu, notre Dieu, nous bénit. » Parce que la Parole de Dieu est acte, elle produit du fruit. Dieu avait promis une terre fertile où couleraient le lait et le miel. Et Dieu a tenu promesse. A plus forte raison, les Chrétiens relisent ce psaume en pensant à la naissance du Sauveur : quand les temps furent accomplis, la terre a porté son fruit.
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Note
Par respect pour le Nom de Dieu (YHVH, ce que l'on appelle le Tétragramme), et en fidélité à la récente directive romaine, chaque fois que je le rencontre dans un texte de l'Ancien Testament, je le transcris systématiquement en français par le mot « SEIGNEUR » en majuscules.

DEUXIEME LECTURE - Galates 4, 4-7


Frères
4 lorsque les temps furent accomplis,
Dieu a envoyé son Fils ;
il est né d'une femme,
il a été sous la domination de la Loi de Moïse
5 pour racheter ceux qui étaient sous la domination de la Loi
et pour faire de nous des fils.
6 Et voici la preuve que vous êtes des fils :
envoyé par Dieu,
l'Esprit de son Fils est dans nos coeurs,
et il crie vers le Père
en l'appelant « Abba ! »
7 Ainsi tu n'es plus esclave, mais fils,
et comme fils, tu es héritier
par la grâce de Dieu.

Je prends le texte tout simplement en suivant
« Lorsque les temps furent accomplis, Dieu a envoyé son Fils » : nous retrouvons ici le mot « accomplissement ». Pour les croyants juifs, puis chrétiens, c'est un élément très important de notre foi : l'histoire n'est pas un perpétuel recommencement, elle est une marche progressive de l'humanité vers son accomplissement, vers la réalisation du projet de Dieu, « le dessein bienveillant de Dieu ». C'est un thème très important dans les lettres de Saint Paul ; et il est, je crois, une bonne clé de lecture pour aborder les lettres de Paul, mais pas lui seulement : en fait, c'est une clé de lecture pour toute la Bible, dès l'Ancien Testament.
Je m'arrête un peu sur ce point : les auteurs du Nouveau Testament prennent bien soin de préciser à plusieurs reprises que la vie, la passion, la mort et la résurrection de Jésus de Nazareth accomplissent les Ecritures. Paul, par exemple, affirme à ses juges : « Moïse et les prophètes ont prédit ce qui devait arriver et je ne dis rien de plus. » (Ac 26, 22). Et Matthieu en particulier aime dire « Tout cela arriva pour que s'accomplisse ce qui avait été dit par le prophète... ». Une question nous vient immédiatement à l'esprit : tout était-il donc écrit d'avance ? En fait, c'est sur le mot « pour » qu'il faut bien s'entendre car il peut avoir deux sens : ou bien un sens de finalité, ou bien seulement un sens de conséquence. Si l'on optait pour le sens de finalité, alors, les événements se seraient produits selon un plan bien défini, prédéterminé. Si on opte pour le sens de conséquence (et c'est, je crois, ce qu'il faut faire), les événements se sont produits de telle ou telle manière et, après coup, nous comprenons comment, à travers ces événements, Dieu a accompli son projet.
Celui-ci n'est donc pas un programme, comme si le rôle de tout un chacun était déjà déterminé par avance. Dieu prend le risque de notre liberté ; et, au long des siècles, les hommes ont bien souvent contrecarré le beau projet. Alors on a pu entendre les prophètes se lamenter ; mais ils n'ont jamais perdu l'espérance ; bien au contraire, ils ont promis à maintes reprises que Dieu ne se lassait pas. Isaïe, par exemple, annonçait de la part de Dieu : « Je dis : Mon dessein subsistera et tout ce qui me plaît, je l'exécuterai. » (Is 46, 10). Et Jérémie n'était pas en reste : « Moi, je sais les projets que j'ai formés à votre sujet - oracle du SEIGNEUR -, projets de prospérité et non de malheur : je vais vous donner un avenir et une espérance. » (Jr 29, 11). Ce que les auteurs du Nouveau Testament contemplent inlassablement, c'est l'accomplissement par Jésus des promesses de Dieu.
« Dieu a envoyé son Fils : né d'une femme, sujet de la Loi de Moïse » : en quelques mots Paul nous dit tout le mystère de la personne de Jésus : Fils de Dieu, homme comme tous les autres, Juif comme tous les Juifs. L'expression « né d'une femme », pour commencer, est courante dans la Bible ; elle veut dire tout simplement « un homme comme les autres » ; il arrive par exemple que, pour ne pas répéter dans une même phrase le mot «  hommes », on le remplace par « ceux qui naissent des femmes » (Si 10, 18 ; Jb 15, 14 ; Jb 25, 4). Jésus lui-même l'a employée en parlant de Jean-Baptiste : « En vérité, je vous le déclare : parmi ceux qui sont nés d'une femme, il ne s'en est pas levé de plus grand que Jean le Baptiste. » Mt 11, 11 ; Lc 7, 28).1 Quant à l'expression « Sujet de la Loi de Moïse », elle signifie qu'il a accepté la condition des hommes de son peuple.
Paul continue « Pour racheter ceux qui étaient sous la domination de la Loi et faire de nous des fils ». Nous avons déjà rencontré de nombreuses fois le mot « racheter » : nous savons qu'il signifie « libérer », « affranchir ». Dans l'Ancien Testament, le « racheteur » était précisément celui qui affranchissait l'esclave. Ce n'est donc pas la même chose d'être sous la domination de la Loi et d'être fils... Il y a un passage à faire : le sujet de la Loi, c'est celui qui se soumet à des ordres ; il se conduit en esclave. Le fils, c'est celui qui vit dans l'amour et la confiance : il peut « obéir » à son père ; c'est-à-dire mettre son oreille sous la parole du père parce qu'il fait confiance à son père, il sait que la parole du père n'est dictée que par l'amour. Ce qui veut dire que nous passons de la domination de la Loi à l'obéissance des fils.
Ce passage à une attitude filiale, confiante, nous pouvons le faire parce que « L'Esprit du Fils est dans nos coeurs, et il crie vers le Père en l'appelant Abba ! » ce qui veut dire « Père ». Le seul cri qui nous sauve, en toutes circonstances, c'est ce mot « Abba », Père, qui est le cri du petit enfant. Etre sûr, quoi qu'il arrive, que Dieu est un Père pour nous, qu'il n'est que bienveillant à notre égard, c'est l'attitude filiale que le Christ est venu vivre parmi nous, en notre nom. Paul continue : « Tu n'es plus esclave, mais fils, et comme fils, tu es héritier ». Il faut prendre le mot au sens fort ; « héritier », cela veut dire que ce qui est à Lui nous est promis ; seulement, il faut oser le croire... et c'est là notre problème.
Quand Jésus nous traite « d'hommes de peu de foi », peut-être est-ce cela qu'il veut dire : nous n'osons pas croire que l'Esprit de Dieu est en nous, nous n'osons pas croire que sa force est en nous, nous n'osons pas croire que tout ce qui est à lui est à nous ; c'est-à-dire que sa capacité d'amour est en nous.
Sans oublier que nous n'y avons aucun mérite ! Paul précise bien « tu es héritier par la grâce de Dieu » : alors nous commençons à comprendre pourquoi on peut dire que « tout est grâce ».
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Note
Paul pensait peut-être à ce que le livre de la Sagesse fait dire à Salomon : « Je suis, moi aussi, un homme mortel, égal à tous, descendant du premier qui fut modelé de terre. Dans le ventre d'une mère, j'ai été sculpté en chair. » (Sg 6-7, 1).

 

EVANGILE - Luc 2, 16-21

16 Quand les bergers arrivèrent à Bethléem,
ils découvrirent Marie et Joseph,
avec le nouveau-né couché dans une mangeoire.
17 Après l'avoir vu, ils racontèrent ce qui leur avait été annoncé
au sujet de cet enfant.
18 Et tout le monde s'étonnait
de ce que racontaient les bergers.
19 Marie, cependant, retenait tous ces événements
et les méditait dans son coeur.
20 Les bergers repartirent ;
ils glorifiaient et louaient Dieu
pour tout ce qu'ils avaient entendu et vu
selon ce qui leur avait été annoncé.
21 Quand fut arrivé le huitième jour,
celui de la circoncision,
l'enfant reçut le nom de Jésus,
le nom que l'Ange lui avait donné avant sa conception.

Ce récit apparemment anecdotique est en réalité profondément « théologique ». Ce qui veut dire que tous les détails comptent. Je vous propose de les relire un à un dans l'ordre du texte.
Les bergers, tout d'abord : c'étaient des gens peu recommandables, des marginaux, car leur métier les empêchait de fréquenter les synagogues et de respecter le sabbat. Or ce sont eux qui sont les premiers prévenus de l'événement qui vient de bouleverser l'histoire de l'humanité ! Et ils deviennent de ce fait les premiers apôtres, les premiers témoins : ils racontent, on les écoute, ils étonnent ! Ils racontent cette annonce étrange dont ils ont bénéficié en pleine nuit ; voici le récit de Luc pour cette fameuse nuit : « Dans les environs se trouvaient des bergers qui passaient la nuit dans les champs pour garder leurs troupeaux. L'Ange du Seigneur s'approcha, et la gloire du Seigneur les enveloppa de sa lumière. Ils furent saisis d'une grande crainte, mais l'ange leur dit : « Ne craignez pas, car voici que je viens vous annoncer une bonne nouvelle, une grande joie pour tout le peuple : Aujourd'hui vous est né un Sauveur, dans la ville de David. Il est le Messie, le Seigneur. Et voilà le signe qui vous est donné : vous trouverez un nouveau-né emmaillotté et couché dans une mangeoire. Et soudain, il y eut avec l'ange une troupe céleste innombrable, qui louait Dieu en disant : « Gloire à Dieu au plus haut des cieux, et paix sur la terre aux hommes qu'il aime. » (sous-entendu parce que Dieu les aime). Ils racontent tout cela, avec leurs mots à eux ; et on ne peut s'empêcher de penser à une fameuse phrase de Jésus, une trentaine d'années plus tard : « Ce que tu as caché aux sages et aux savants, tu l'as révélé aux tout-petits » (Lc 10, 21-22 ; Mt 11, 25). Cela a commencé dès le début de sa vie.
Tout ceci se passe dans le petit village de Bethléem : tout le monde le savait à l'époque, c'est la ville qui devait voir naître le Messie, dans la descendance de David. Bethléem, c'est aussi la ville dont le nom signifie littéralement « la maison du pain » et le nouveau-né est couché dans une mangeoire : belle image pour celui qui vient se donner en nourriture pour l'humanité.
« Marie, cependant, retenait tous ces événements et les méditait dans son coeur. » A l'inverse des bergers que l'événement rend bavards, Marie contemple et médite dans son coeur ; Luc veut-il faire ici un rapprochement avec la vision du fils de l'homme chez le prophète Daniel ? Après cette vision, Daniel avoue : « Mes réflexions me tourmentèrent... et je gardai la chose dans mon coeur. » (Dn 7, 28). Ce serait pour Luc une manière de profiler déjà devant nous le destin grandiose de ce nourrisson. On sait, premièrement, que le livre de Daniel était bien connu au temps de Jésus, et, deuxièmement, qu'il annonçait un Messie-Roi triomphant de tous les ennemis d'Israël.
Le nom de l'enfant, déjà, révèle son mystère : « Jésus » signifie « Dieu sauve » et si (à l'inverse de Matthieu) Luc ne précise pas cette étymologie, il a, quelques versets plus haut, rapporté la phrase de l'ange « Il vous est né un Sauveur » (Lc 2, 11).
En même temps, il vit à fond la solidarité avec son peuple : comme tout enfant juif, il est circoncis le huitième jour ; « il a été sous la domination de la Loi de Moïse pour racheter ceux qui étaient sous la domination de la Loi », dit Paul dans la lettre aux Galates (Ga 4, 4 : notre deuxième lecture). Les trois autres évangiles ne parlent pas de la circoncision de Jésus, tellement la chose allait de soi. « Ce sera le signe de l'Alliance entre moi et vous... Mon Alliance deviendra dans votre chair une alliance perpétuelle », avait dit Dieu à Abraham (Gn 17). Et le Livre du Lévitique en avait tiré une loi selon laquelle tout garçon devait être circoncis le huitième jour. Joseph et Marie n'ont fait que s'y conformer : pour tout Juif de l'époque, obéir à la Loi de Moïse était le meilleur moyen, pensait-on, de faire la volonté de Dieu. Le plus surprenant pour nous n'est donc pas le fait même de la circoncision de Jésus, mais l'insistance de cet évangéliste : visiblement, Saint Luc a souhaité marquer la volonté du jeune couple de se conformer en tous points à la Loi de Moïse.
Il y revient quelques lignes plus tard, pour raconter la présentation de l'enfant au Temple : « Quand arriva le jour fixé par la Loi de Moïse pour la purification, les parents de Jésus le portèrent à Jérusalem pour le présenter au Seigneur, selon ce qui est écrit dans la Loi... Ils venaient aussi présenter en offrande le sacrifice prescrit par la Loi du Seigneur. » (Lc 2, 22-24). Plus que la bonne volonté d'un couple fervent, sans doute Luc veut-il nous faire entrevoir l'entière solidarité de Jésus avec son peuple ; le dernier soir, Jésus lui-même l'a revendiquée : « Il faut que s'accomplisse en moi ce texte de l'Ecriture : Il a été compté avec les pécheurs » (Lc 22, 37).
Enfin, dernière remarque, on ne peut s'empêcher de remarquer (et cela est valable pour les quatre lectures de cette fête) la discrétion du personnage de Marie, alors même que cette liturgie lui est dédiée sous le vocable de « Marie, Mère de Dieu ». Peut-être ce silence même est-il un message pour nous : la gloire de Marie, c'est justement d'avoir tout simplement accepté d'être la mère de Dieu, d'avoir su se mettre tout entière, humblement, au service de l'accomplissement du projet de salut de Dieu ; elle n'est pas le centre du projet ; le centre du projet, c'est Jésus, celui dont le nom signifie « Dieu sauve ».

 

L'intelligence des écritures

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19 décembre 2011 1 19 /12 /décembre /2011 22:57

marie-nolle-thabut.jpgJe suis, chaque dimanche, impressionné par la qualité des commentaires de Marie-Noëlle Thabut sur les textes que nous propose la liturgie du jour.

 

Ces commentaires, trouvés sur le site "Eglise catholique en France", permettent à toute personne de bonne volonté, chrétienne ou non, de mieux comprendre la Bible, le livre le plus diffusé au monde. Notamment, en

  • donnant des explications historiques ;

  • décodant le langage imagé utilisé par l'auteur.

Je souhaite arriver à mettre ici, chaque dimanche, les commentaires de Marie-Noëlle Thabut. Ma seule contribution consiste à surligner les passages que je trouve les plus importants ou enrichissants et à écrire en rouge ceux qui parlent d'un thème qui m'est cher : la liberté (trois autres pages de mon blog sont consacrées à ces passages des Evangiles, du reste du Nouveau Testament ou de l'Ancien Testament qui parlent de la liberté, directement ou indirectement)

 

Version audio (le lien sera inopérant dans un premier temps), trouvée sur le site de Radio-Notre-Dame.

 

PREMIERE LECTURE Isaïe 52, 7-10

7 Comme il est beau de voir courir sur les montagnes
le messager qui annonce la paix,
le messager de la bonne nouvelle,
qui annonce le salut,
celui qui vient dire à la cité sainte :
« Il est roi, ton Dieu ! »
8 Ecoutez la voix des guetteurs,
leur appel retentit,
c'est un seul cri de joie ;
ils voient de leurs yeux
le SEIGNEUR qui revient à Sion.
9 Eclatez en cris de joie,
ruines de Jérusalem,
car le SEIGNEUR a consolé son peuple,
il rachète Jérusalem !
10 Le SEIGNEUR a montré la force divine de son bras
aux yeux de toutes les nations.
Et, d'un bout à l'autre de la terre,
elles verront le salut de notre Dieu.

« Eclatez en cris de joie, ruines de Jérusalem ! » L'expression « ruines de Jérusalem » nous permet de situer très précisément ce texte d'Isaïe : Jérusalem a été dévastée par les troupes de Nabuchodonosor en 587 av.J.C. Elles ont commis les horreurs que commettaient toutes les armées victorieuses à l'époque : pillage, destructions, viols, profanations. Des agriculteurs ont été maintenus sur place pour nourrir les occupants ; et ce qui restait d'hommes et de femmes valides ont été emmenés en déportation à Babylone. Cet Exil devait durer cinquante ans, ce qui est considérable ; amplement le temps de se décourager, de croire qu'on ne reverrait jamais le pays.

Et voilà que le prophète annonce le retour ; il a commencé sa prédication par les mots « Consolez, consolez mon peuple, dit votre Dieu » (Is 40, 1). Ici, il reprend exactement le même mot, mais cette fois il parle au passé (il dit « le SEIGNEUR a consolé son peuple »), pour dire que Dieu a déjà agi, le retour est pour très bientôt. Et il voit déjà le messager qui ira annoncer la grande nouvelle à Jérusalem et le guetteur qui, du haut des collines de Jérusalem, verra revenir les colonnes de déportés.

Un messager à pied et un guetteur, voilà deux personnages qu'on a bien du mal à se représenter aujourd'hui ! En ce temps de télécommunications triomphantes (télévision, téléphone portatif, fax...) nous avons un effort d'imagination à faire !..
Mais dans le monde antique, il n'y avait pas d'autre moyen qu'un coureur à pied pour annoncer les nouvelles. On connaît le fameux exemple du coureur de Marathon : en 490 av.J.C., lorsque les Athéniens ont remporté la bataille de Marathon contre les Perses, un coureur s'est précipité à Athènes (qui est à quarante-deux kilomètres de Marathon), pour annoncer la Bonne Nouvelle de la victoire. Il a couru d'un trait les quarante-deux kilomètres et a juste eu le temps de crier victoire avant de s'effondrer. C'est de là que vient notre expression « courir le Marathon ».
A l'époque, lorsque les messagers couraient porter les nouvelles, il y avait dans le même temps des guetteurs postés sur les murailles des villes ou sur les collines alentour pour surveiller l'horizon.

Isaïe imagine le guetteur posté sur le haut des remparts ou sur le mont des Oliviers, peut-être, et qui voit déjà voler de colline en colline le messager qui annonce le retour au pays : « Comme il est beau de voir courir sur les montagnes le messager qui annonce la paix, le messager de la Bonne Nouvelle qui annonce le salut ». Non seulement le peuple est sauvé, mais la ville elle-même va l'être, elle sera rebâtie par ceux qui reviennent. C'est pour cela que les ruines de Jérusalem sont invitées à éclater en cris de joie.
A l'époque on considérait que les défaites d'un peuple étaient aussi celles de son Dieu. Mais voici que le peuple est délivré, son Dieu a fait preuve de sa puissance, il « a montré la force de son bras » comme dit Isaïe. C'est pour cela que le messager vient dire à la ville sainte : « Il est roi, ton Dieu ».
Une fois de plus, Dieu a délivré son peuple comme il l'avait libéré d'Egypte, « à main forte et à bras étendu », comme disait le livre de l'Exode (Ex 15). Et, juste derrière le messager, le guetteur voit déjà le cortège triomphal ; et du haut des remparts, que voit-il ? Qui est en tête du cortège triomphal du retour ? Le Seigneur lui-même ! Le Seigneur revient à Sion. Il marche au milieu de son peuple et désormais, il sera de nouveau là, à Jérusalem, au milieu de son peuple.

Pour dire cette action de Dieu, Isaïe emploie un mot très fort, le mot « racheter ». Dans le langage biblique, ce mot « racheter » signifie « libérer » : vous connaissez l'institution du « Go'el » : lorsqu'un Israélite a été obligé de se vendre comme esclave ou de vendre sa maison à son créancier pour payer ses dettes, son plus proche parent se présentera au créancier pour libérer son parent débiteur. On dira qu'il « rachète » son parent, qu'il le « revendique »... Bien sûr le créancier ne laissera pas partir son débiteur s'il n'est pas remboursé, mais cet aspect financier n'est pas premier dans l'opération. Ce qui est premier, c'est la libération du débiteur. Isaïe a eu l'audace d'appliquer ce mot de « Go'el » à Dieu : manière de dire à la fois qu'il est le plus proche parent de son peuple et qu'Il le libère.

Autre phrase significative de ce texte et qui traduit une avancée très importante de la pensée juive pendant l'Exil à Babylone : c'est à ce moment-là qu'Israël a découvert l'amour de Dieu pour toute l'humanité et pas seulement pour son peuple. Il a compris que son « élection » est une mission au service du salut de toute l'humanité. C'est ce qui explique la phrase : « Le SEIGNEUR a montré la force divine de son bras aux yeux de toutes les nations. Et, d'un bout à l'autre de la terre, elles verront le salut de notre Dieu. » : c'est-à-dire, elles reconnaîtront que Dieu est sauveur.
En relisant ce texte à l'occasion du la fête de Noël, évidemment, cette prédication d'Isaïe prend un sens nouveau ; plus que jamais, nous pouvons dire : « Le SEIGNEUR a montré la force divine de son bras aux yeux de toutes les nations. Et, d'un bout à l'autre de la terre, elles verront le salut de notre Dieu. » Notre mission, désormais, c'est d'être ces messagers qui annoncent la paix, ces messagers de la bonne nouvelle, qui annoncent le salut, ceux qui viennent dire non seulement à la cité sainte mais au monde entier : « Il est roi, ton Dieu » !

PSAUME 97 (98) , 1-6

Chantez au SEIGNEUR un chant nouveau,
car il a fait des merveilles ;
par son bras très saint, par sa main puissante,
il s'est assuré la victoire.

2 Le SEIGNEUR a fait connaître sa victoire
et révélé sa justice aux nations ;
3 il s'est rappelé sa fidélité, son amour,
en faveur de la maison d'Israël.

La terre tout entière a vu
la victoire de notre Dieu.
4 Acclamez le SEIGNEUR, terre entière.
sonnez, chantez, jouez !

5 Jouez pour le SEIGNEUR sur la cithare,
sur la cithare et tous les instruments ;
6 au son de la trompette et du cor,
acclamez votre roi, le SEIGNEUR !

« La terre tout entière a vu la victoire de notre Dieu » : c'est le peuple d'Israël qui parle ici et qui dit « notre » Dieu, affichant ainsi la relation tout-à-fait privilégiée qui existe entre ce petit peuple et le Dieu de l'univers ; mais Israël a peu à peu compris que sa mission dans le monde est précisément de ne pas garder jalousement pour lui cette relation privilégiée mais d'annoncer l'amour de Dieu pour tous les hommes, afin d'intégrer peu à peu l'humanité tout entière dans l'Alliance.

Ce psaume dit très bien ce que l'on pourrait appeler « les deux amours de Dieu » : son amour pour son peuple choisi, élu, Israël... ET son amour pour l'humanité tout entière, ce que le psalmiste appelle les « nations » ... Relisons le verset 2 : « Le SEIGNEUR a fait connaître sa victoire et révélé sa justice aux nations » : les « nations », ce sont tous les autres, les païens, ceux qui ne font pas partie du peuple élu. Mais vient aussitôt le verset 3 : « Il s'est rappelé sa fidélité, son amour, en faveur de la maison d'Israël », ce qui est l'expression consacrée pour rappeler ce qu'on appelle « l'élection d'Israël ». Derrière cette toute petite phrase, il faut deviner tout le poids d'histoire, tout le poids du passé : les simples mots « sa fidélité », « son amour » sont le rappel vibrant de l'Alliance : c'est par ces mots-là que, dans le désert, Dieu s'est fait connaître au peuple qu'il a choisi. « Dieu d'amour et de fidélité ». Cette phrase veut dire : oui, Israël est bien le peuple choisi, le peuple élu ; mais la phrase d'avant, et ce n'est peut-être pas un hasard si elle est placée avant, cette phrase qui parle des nations, rappelle bien que si Israël est choisi, ce n'est pas pour en jouir égoïstement, pour se considérer comme fils unique, mais pour se comporter en frère aîné. Comme disait André Chouraqui, « le peuple de l'Alliance est destiné devenir l'instrument de l'Alliance des peuples ».
Un des grands acquis de la Bible, c'est que Dieu aime toute l'humanité, et pas seulement Israël. Dans ce psaume, cette certitude marque la composition même du texte ; si on regarde d'un peu plus près la construction de ces quelques versets, on remarque la disposition en « inclusion » de ces deux versets 2 et 3 : l'inclusion est un procédé de style qu'on trouve souvent dans la Bible. Une inclusion, c'est un peu comme un encadré, dans un journal ou dans une revue ; bien évidemment le but est de mettre en valeur le texte écrit dans le cadre.

Dans une inclusion, c'est la même chose : le texte central est mis en valeur, « encadré » par deux phrases identiques, une avant, l'autre après... Ici, la phrase centrale, qui parle d'Israël, est encadrée par deux phrases synonymes qui parlent des nations : « Le SEIGNEUR a fait connaître sa victoire et révélé sa justice aux nations », voilà la première phrase donc, sur les nations ... la deuxième phrase, elle, concerne Israël : « il s'est rappelé sa fidélité, son amour en faveur de la maison d'Israël »... et voici la troisième phrase : « la terre tout entière a vu la victoire de notre Dieu ». Le mot « nations » ne figure pas ici, mais il est remplacé par l'expression « la terre tout entière ». La phrase centrale sur ce qu'on appelle « l'élection d'Israël » est donc encadrée par deux phrases sur l'humanité tout entière. L'élection d'Israël est centrale mais on n'oublie pas qu'elle doit rayonner sur l'humanité tout entière et cette construction le manifeste bien.

Et quand le peuple d'Israël, au cours de la fête des Tentes à Jérusalem, acclame Dieu comme roi, ce peuple sait bien qu'il le fait déjà au nom de l'humanité tout entière ; en chantant cela, on imagine déjà (parce qu'on sait qu'il viendra) le jour où Dieu sera vraiment le roi de toute la terre, c'est-à-dire reconnu par toute la terre.
La première dimension de ce psaume, très importante, c'est donc l'insistance sur ce « les deux amours de Dieu », pour son peuple choisi, d'une part, et pour toute l'humanité, d'autre part. Une deuxième dimension de ce psaume est la proclamation très appuyée de la royauté de Dieu.

Par exemple, on chante au Temple de Jérusalem « Acclamez le SEIGNEUR, terre entière, acclamez votre roi, le SEIGNEUR » Mais dire « on chante », c'est trop faible ; en fait, par le vocabulaire employé en hébreu, ce psaume est un cri de victoire, le cri que l'on pousse sur le champ de bataille après la victoire, la « terouah » en l'honneur du vainqueur. Le mot de victoire revient trois fois dans les premiers versets. « Par son bras très saint, par sa main puissante, il s'est assuré la victoire » ... « Le SEIGNEUR a fait connaître sa victoire et révélé sa justice aux nations »... « La terre tout entière a vu la victoire de notre Dieu ».

La victoire de Dieu dont on parle ici est double : c'est d'abord la victoire de la libération d'Egypte ; la mention « par son bras très saint, par sa main puissante » est une allusion au premier exploit de Dieu en faveur des fils d'Israël, la traversée miraculeuse de la mer qui les séparait définitivement de l'Egypte, leur terre de servitude. L'expression « Le SEIGNEUR t'a fait sortir de là d'une main forte et le bras étendu » (Dt 5, 15) était devenue la formule-type de la libération d'Egypte ; on la retrouve par exemple dans le livre du Deutéronome et dans les psaumes. La formule « il a fait des merveilles » est aussi un rappel de la libération d'Egypte.

Mais quand on chante la victoire de Dieu, on chante également la victoire attendue pour la fin des temps, la victoire définitive de Dieu contre toutes les forces du mal. Et déjà on acclame Dieu comme jadis on acclamait le nouveau roi le jour de son sacre en poussant des cris de victoire au son des trompettes, des cornes et dans les applaudissements de la foule. Mais alors qu'avec les rois de la terre, on allait toujours vers une déception, cette fois, on sait qu'on ne sera pas déçus ; raison de plus pour que cette fois la « terouah » soit particulièrement vibrante !

Désormais les Chrétiens acclament Dieu avec encore plus de vigueur parce qu'ils ont vu de leurs yeux le roi du monde : depuis l'Incarnation du Fils, ils savent et ils affirment (envers et contre tous les événements apparemment contraires), que le Règne de Dieu, c'est-à-dire de l'amour est déjà commencé.
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Note
1 - Les instruments de musique : c'est par les psaumes, et en particulier le Ps 150 que l'on connaît les instruments de musique de l'époque. Ici déjà, en voici 3 énumérés : cithare, trompette et cor.
Complément : Devant la Crèche, on ne peut pas s'empêcher de penser que, pour l'instant la force divine du bras de Dieu qui libère son peuple repose dans deux petites mains d'enfant.


 

DEUXIEME LECTURE Commencement de la lettre aux Hébreux 1, 1-6

Souvent, dans le passé,
Dieu a parlé à nos pères par les prophètes
sous des formes fragmentaires et variées ;
2 mais, dans les derniers temps,
dans ces jours où nous sommes,
il nous a parlé par ce Fils
qu'il a établi héritier de toutes choses
et par qui il a créé les mondes.
3 Reflet resplendissant de la gloire du Père,
expression parfaite de son être,
ce Fils qui porte toutes choses par sa parole puissante,
après avoir accompli la purification des péchés,
s'est assis à la droite de la Majesté divine
au plus haut des cieux ;
4 et il est placé bien au-dessus des anges,
car il possède par héritage un nom bien plus grand que les leurs.
5 En effet, Dieu n'a jamais dit à un ange :
« Tu es mon Fils,
aujourd'hui je t'ai engendré. »
Ou bien encore :
« Je serai pour lui un père,
il sera pour moi un fils. »
6 Au contraire, au moment d'introduire le Premier-né
dans le monde à venir,
il dit :
« Que tous les anges de Dieu se prosternent devant lui. »

« Dieu a parlé à nos pères par les prophètes » ; à travers cette phrase on devine que les destinataires de la lettre aux Hébreux sont des Juifs devenus chrétiens. L'une des caractéristiques d'Israël, c'est bien cette conviction que Dieu s'est révélé progressivement à ce peuple qu'il a choisi. Parce que Dieu n'est pas à la portée de l'homme, il faut bien qu'il se révèle lui-même. Vous connaissez la fameuse phrase de Paul dans la lettre aux Ephésiens : « Dieu nous a fait connaître le mystère de sa volonté... » Sous-entendu, nous ne l'aurions pas trouvé tout seuls. Et cette révélation ne pouvait être que progressive, tout comme l'éducation d'un enfant ne se fait pas en un jour. Au contraire, les parents disent à leur enfant progressivement, au fur et à mesure du développement de son intelligence, ce dont il a besoin pour comprendre le monde et la société dans laquelle il vit. C'est exactement comme cela que Moïse explique la pédagogie de Dieu dans le livre du Deutéronome : « Tu reconnais à la réflexion que ton Dieu faisait ton éducation comme un homme fait celle de son fils » (Dt 8, 5).

Pour cette éducation progressive de son peuple, Dieu a suscité, à chaque époque, des prophètes qui parlaient de sa part, dans des termes qui correspondaient à la mentalité de l'époque. On disait qu'ils étaient la « bouche de Dieu ». Comme dit l'une des phrases de notre liturgie : « Tu les as formés par les prophètes dans l'espérance du salut. » (Prière Eucharistique N° IV). Parce que Dieu utilise avec son peuple cette pédagogie très progressive, il lui parle « sous des formes fragmentaires et variées », comme dit l'auteur de la lettre.

Quand l'auteur de la lettre aux Hébreux prend la plume, ce salut est arrivé : c'est pour cela qu'il coupe l'histoire de l'humanité en deux périodes : avant Jésus-Christ et depuis Jésus-Christ. Avant Jésus-Christ, c'est ce qu'il appelle le passé ; depuis Jésus-Christ, c'est ce qu'il appelle « les derniers temps où nous sommes », c'est le temps de l'accomplissement. En Jésus-Christ, le monde nouveau est déjà inauguré. Le Christ est en lui-même l'accomplissement du projet de Dieu, du « dessein bienveillant ».

Après l'éblouissement et la stupeur de la résurrection du Christ, la conviction des premiers Chrétiens s'est forgée peu à peu : oui, Jésus de Nazareth est bien le Messie que le peuple juif attendait, mais il est bien différent de l'idée qu'on s'en était faite à l'avance. L'ensemble du Nouveau Testament médite cette découverte étonnante. Certains attendaient un Messie-roi, d'autres, un Messie-prophète, d'autres, un Messie-prêtre. L'auteur de la lettre aux Hébreux, dans le passage d'aujourd'hui, nous dit : Eh bien, mes frères, Jésus est bien tout cela.

Je vous propose donc une remarque sur chacun de ces trois points : Jésus est le Messie-prophète qu'on attendait, il est le Messie-prêtre, il est le Messie-Roi.

Pour commencer, Il est le Messie - prophète : l'auteur nous dit : « Dieu nous a parlé par ce Fils » : Jésus est bien le prophète par excellence ; si les prophètes de l'Ancien Testament étaient la « bouche de Dieu », lui, il est la Parole même de Dieu, la Parole créatrice « par qui Dieu a créé les mondes » (v. 2). Mieux encore, il est le « reflet resplendissant de la gloire du Père » (v. 3) 1 ; il dira lui-même « qui m'a vu a vu le Père » (il est l'expression parfaite de l'être de Dieu).

Ensuite, Il est le Messie - prêtre : C'était le rôle du grand-prêtre d'être l'intermédiaire entre Dieu et le peuple pécheur ; or, en vivant une relation d'amour parfaite avec son Père, une véritable relation filiale, Jésus-Christ restaure l'Alliance entre Dieu et l'humanité. Il est donc le grand-prêtre par excellence, qui accomplit la « purification des péchés » : cette « purification des péchés », (l'auteur reviendra longuement sur ce thème dans la suite de sa lettre), Jésus l'a opérée en vivant toute sa vie dans une relation parfaitement filiale, comme un parfait dialogue d'amour et « d'obéissance » avec son Père.

Enfin, Il est le Messie - roi : L'auteur lui applique des titres et des prophéties qui concernaient le Messie : on a là l'image du trône royal, « il est assis à la droite de la Majesté divine », et surtout il est appelé « Fils de Dieu » : or c'était le titre qui était conféré au nouveau roi le jour de son sacre. « Tu es mon fils, aujourd'hui je t'ai engendré », était l'une des phrases de la cérémonie du sacre (reprise par le psaume 2). Et le prophète Natan avait annoncé : « Je serai pour lui un Père et il sera pour moi un fils. » (2 S 7, 14). Et, à la différence des rois de la terre, lui, Il est roi sur toute la création, même les Anges : l'auteur nous dit « il est placé bien au-dessus des Anges, il a reçu en héritage un Nom bien plus grand que les leurs » (v. 4). Et lorsqu'il dit « Au moment d'introduire le Premier-né dans le monde à venir, Dieu dit : Que tous les anges de Dieu se prosternent devant lui », l'auteur annonce que le Christ est Dieu lui-même ! Puisque Dieu seul a droit à l'adoration des Anges.

Prêtre, prophète et roi, Jésus l'est donc, c'est pourquoi on peut l'appeler Christ qui veut dire « Messie » ; mais ce texte nous révèle en même temps notre propre grandeur puisque notre vocation est d'être in-timement unis à Jésus-Christ, de devenir à notre tour les reflets de la gloire du Père... d'être à notre tour appelés Fils... d'être rois en lui... prêtres en lui... prophètes en lui. Au jour de notre baptême, le prêtre nous a annoncé que, désormais, nous étions membres du Christ, Prêtre, Prophète et Roi.

Et si ce passage nous est proposé dès le jour de Noël, c'est pour que nous sachions déjà déchiffrer le mystère de la crèche à cette profondeur-là. L'enfant qui nous est donné à contempler est porteur de tout ce mystère-là et nous en lui, par lui et avec lui.

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Note sur Hébreux 1
1 - Dans l'expression « reflet resplendissant de la gloire du Père », on peut entendre un écho de l'épisode de la Transfiguration de Jésus.
Compléments
On a longtemps cru que la lettre aux Hébreux était de saint Paul. Aujourd'hui, on dit souvent par manière de boutade : « Ce n'est pas une lettre, elle n'est pas de saint Paul, elle ne s'adresse pas aux Hébreux. » Le mot « Hébreux », dans cet écrit, désigne probablement d'anciens Juifs devenus chrétiens. Cela expliquerait ses allusions très fréquentes aux textes bibliques et aux pratiques juives.

Commencement de l'Evangile de Jésus Christ selon saint Jean (1, 1-18)

01 Au commencement était le Verbe, la Parole de Dieu,et le Verbe était auprès de Dieu,et le Verbe était Dieu.
02 Il était au commencement auprès de Dieu.
03 Par lui, tout s'est fait,et rien de ce qui s'est fait ne s'est fait sans lui.
04 En lui était la vie,et la vie était la lumière des hommes ;
05 la lumière brille dans les ténèbres,et les ténèbres ne l'ont pas arrêtée.
06 Il y eut un homme envoyé par Dieu.Son nom était Jean.
07 Il était venu comme témoin,pour rendre témoignage à la Lumière,afin que tous croient par lui.
08 Cet homme n'était pas la Lumière,mais il était là pour lui rendre témoignage.
09 Le Verbe était la vraie Lumière, qui éclaire tout hommeen venant dans le monde.
10 Il était dans le monde,lui par qui le monde s'était fait,mais le monde ne l'a pas reconnu.
11 Il est venu chez les siens,
et les siens ne l'ont pas reçu.
12 Mais tous ceux qui l'ont reçu,
ceux qui croient en son nom,
il leur a donné de pouvoir devenir enfants de Dieu.
13 Ils ne sont pas nés de la chair et du sang,
ni d'une volonté charnelle, ni d'une volonté d'homme :
ils sont nés de Dieu.
14 Et le Verbe s'est fait chair,
il a habité parmi nous,
et nous avons vu sa gloire,
la gloire qu'il tient de son Père
comme Fils unique,
plein de grâce et de vérité.
15 Jean Baptiste lui rend témoignage en proclamant :
« Voici celui dont j'ai dit :
Lui qui vient derrière moi,
il a pris place devant moi
car avant moi il était. »
16 Tous nous avons eu part à sa plénitude,
nous avons reçu grâce après grâce :
17 après la Loi communiquée par Moïse,
la grâce et la vérité sont venues par Jésus Christ.
18 Dieu, personne ne l'a jamais vu ;
le Fils unique, qui est dans le sein du Père,
c'est lui qui a conduit à le connaître.

« Au commencement » : Jean reprend volontairement le premier mot de la Genèse (« Bereshit ») ; il faut entendre la profondeur de ce mot : ce n'est pas une précision d'ordre chronologique ! Ce qui commence, c'est ce qui commande toute l'histoire humaine, c'est l'origine, le fondement de toutes choses ...

« Au commencement était le VERBE » : tout est mis sous le signe de la Parole, Parole d'Amour, Dialogue... Voilà l'Origine, le commencement de toutes choses... « Et le Verbe était au commencement auprès de Dieu » (v. 2-3) : en grec c'est « pros ton Théon »qui veut dire littéralement « tourné vers Dieu » ; le Verbe était tourné vers Dieu... C'est l'attitude du dialogue. Quand on dit « Je t'aime », ou quand on dialogue vraiment avec quelqu'un, on lui fait face ; on est « tourné vers lui » ; quand on lui tourne le dos, qu'on se dé-tourne, le dialogue est rompu ; et il faudra faire demi-tour pour renouer le dialogue.

Ce que saint Jean nous dit ici est capital : la Création tout entière, puisque rien n'a été fait sans le Verbe, (la Création tout entière) est le fruit du dialogue d'amour du Père et du Fils ; et nous, à notre tour, nous sommes créés dans ce dialogue et pour ce dialogue. La vocation de l'humanité, d'Adam, pour reprendre le mot de la Genèse, c'est de vivre un parfait dialogue d'amour avec le Père. Mais toute notre histoire humaine, malheureusement, étale le contraire. Le récit de la chute d'Adam et Eve, au deuxième chapitre de la Genèse, nous le dit à sa manière : il montre bien que le dialogue est rompu ; l'homme et la femme se sont méfiés de Dieu, ont soupçonné Dieu d'être mal intentionné à leur égard ; c'est le contraire même du dialogue d'amour ! Nous le savons bien : quand le soupçon traverse nos relations, le dialogue est empoisonné. Et, dans notre vie personnelle, toute l'histoire de notre relation à Dieu pourrait être représentée comme cela : nous sommes tantôt tournés vers lui, tantôt détournés et il nous faut alors faire demi-tour pour qu'il puisse renouer le dialogue... « Demi-tour », c'est exactement le sens du mot « conversion » dans la Bible.

Le Christ, lui, vit en perfection ce dialogue sans ombre avec le Père : il vient prendre la tête de l'humanité ; j'ai envie de dire : il est le « OUI » de l'humanité au Père. Il vient vivre ce « OUI » au quotidien ; et alors, par lui, nous sommes réintroduits dans le dialogue primordial : « Tous ceux qui l'ont reçu, ceux qui croient en son nom, il leur a donné de pouvoir devenir enfants de Dieu. » C'est-à-dire de retrouver cette relation filiale, confiante, sans ombre. Et son seul but, c'est que l'humanité tout entière puisse rentrer dans ce dialogue d'amour ; « ceux qui croient en son nom », ce sont ceux qui lui font confiance, qui marchent à sa suite. « Afin que le monde croie » : c'est le souhait ardent de Jésus : « Que tous soient Un comme toi, Père, tu es en moi, et que je suis en toi, qu'ils soient en nous, eux aussi, afin que le monde croie que tu m'as envoyé. » (Jn 17, 21). Je reprends une phrase de Kierkegaard : « Le contraire du péché, ce n'est pas la vertu, le contraire du péché, c'est la foi ».

« Croire », c'est faire confiance au Père, savoir en toutes circonstances, quoi qu'il nous arrive, que Dieu est bienveillant, ne jamais soupçonner Dieu, ne jamais douter de l'amour de Dieu pour nous et pour le monde... et du coup, bien sûr, regarder le monde avec ses yeux.

Regarder le monde avec les yeux de Dieu : « Le Verbe s'est fait chair », cela veut dire que Dieu est parmi nous ; qu'il n'y a pas besoin de s'évader du monde pour rencontrer Dieu. C'est dans la « chair » même, dans la réalité du monde que nous lisons sa Présence. Comme Jean-Baptiste, à notre tour, nous sommes envoyés comme témoins de cette Présence.
L'intelligence des écritures

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