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30 septembre 2010 4 30 /09 /septembre /2010 06:23

marie-nolle-thabut.jpg Je suis, chaque dimanche, impressionné par la qualité des commentaires de Marie-Noëlle Thabut sur les textes que nous propose la liturgie du jour.

 

Ces commentaires, trouvés sur le site "Eglise catholique en France", permettent à toute personne de bonne volonté, chrétienne ou non, de mieux comprendre la Bible, le livre le plus diffusé au monde. Notamment, en

  • donnant des explications historiques ;

  • décodant le langage imagé utilisé par l'auteur.

Je souhaite arriver à mettre ici, chaque dimanche, les commentaires de Marie-Noëlle Thabut. Ma seule contribution consiste à surligner les passages que je trouve les plus enrichissants et à écrire en rouge ceux qui parlent d'un thème qui m'est cher : la liberté (trois autres pages de mon blog sont consacrées à ces passages des Evangiles, du reste du Nouveau Testament ou de l'Ancien Testament qui parlent de la liberté)

 

Version audio, trouvée sur le site de Radio-Notre-Dame

 

PREMIERE LECTURE - Habacuc 1, 2 -3 ; -- 2, 2-4

1, 2 « Combien de temps, Seigneur,
vais-je t'appeler au secours,
et tu n'entends pas,
crier contre la violence,
et tu ne délivres pas !
3 Pourquoi m'obliges-tu à voir l'abomination
et restes-tu à regarder notre misère ?
Devant moi pillage et violence ;
dispute et discorde se déchaînent.

2, 1 Je guetterai ce que dira le Seigneur. »
2, 2 Alors le Seigneur me répondit :
« Tu vas mettre par écrit la vision,
bien clairement sur des tablettes,
pour qu'on puisse la lire couramment.
3 Cette vision se réalisera, mais seulement au temps fixé,
elle tend vers son accomplissement, elle ne décevra pas.
Si elle paraît tarder, attends-la :
elle viendra certainement, à son heure.
4 Celui qui est insolent n'a pas l'âme droite,
mais le juste vivra par sa fidélité. »


Le prophète Habacuc n'est plus très à la mode aujourd'hui, mais il l'était certainement à l'époque du Nouveau Testament, puisqu'il y est cité plusieurs fois. Par exemple, la phrase de la Vierge Marie dans le Magnificat : « Je bondis de joie dans le Seigneur, j'exulte en Dieu, mon Sauveur » se trouvait déjà, des siècles auparavant, dans le livre d'Habacuc (Ha 3, 18) ; c'est de lui également que Saint Paul a retenu et cité à plusieurs reprises une phrase si importante pour lui, qui fait partie de notre lecture d'aujourd'hui : « Le juste vivra par sa fidélité » (Rm 1, 17 ; Ga 3, 11) ; ce petit livre vaut donc la peine d'être ouvert ; ce n'est qu'un tout petit livre en effet, trois chapitres seulement, d'environ vingt versets chacun, mais quelle palette de sentiments ! De la complainte à la violence, de l'appel au secours à l'exultation pure ; ses cris de détresse font penser à Job : « Combien de temps, Seigneur, vais-je t'appeler au secours, et tu n'entends pas, crier contre la violence et tu ne délivres pas ! » Mais l'espérance ne le quitte jamais : quand Saint Pierre invite ses lecteurs à la patience, lui aussi reprend des expressions inspirées d'Habaquq : « Non, le Seigneur ne tarde pas à tenir sa promesse... » (2 P 3, 9).

Les premiers versets d'aujourd'hui sont un cri : « Combien de temps, Seigneur, vais-je t'appeler au secours, et tu n'entends pas... crier contre la violence et tu ne délivres pas ! » C'est un cri de détresse, d'appel au secours, devant le déchaînement de la violence ; mais aussi et surtout le cri de la détresse suprême, celle du silence de Dieu. Ce cri-là est toujours d'actualité. Et ici, comme dans le livre de Job, comme dans beaucoup de psaumes, la Bible ose dire des phrases presque impertinentes, où l'homme se permet de demander des comptes à Dieu. La violence dont parle Habacuc ici, c'est celle de l'ennemi du moment, Babylone. Il l'appelle « Les Chaldéens », traduisez les armées de Nabuchodonosor. Nous sommes vers 600 avant Jésus-Christ : l'ennemi numéro un, il n'y a pas longtemps encore, c'étaient les Assyriens de Ninive. Mais ils ont été écrasés à leur tour par Babylone qui est désormais la puissance montante au Moyen-Orient. Depuis que le monde est monde, les mêmes horreurs de la guerre se répètent ; on les devine ici : « Pourquoi m'obliges-tu à voir l'abomination et restes-tu à regarder notre misère ? Devant moi, pillage et violence ; dispute et discorde se déchaînent. »

Mais Habacuc ne perd pas la foi pour autant. Il ajoute : « Je guetterai ce que dira le Seigneur Dieu » ; dans cette expression, il y a au moins deux choses : d'abord c'est le guet du veilleur, assuré que l'aube viendra ; c'est le thème du psaume 129 (130) : « Mon âme attend le Seigneur, plus sûrement qu'un veilleur n'attend l'aurore ». Et ce verbe « attendre » veut dire attendre tout de Lui. Dans la phrase « Je guetterai ce que dira le Seigneur Dieu », la première chose, c'est donc la confiance ; la deuxième chose, c'est la conscience que son interpellation est un peu osée : le prophète Habacuc a demandé des comptes à Dieu et il s'attend à être rappelé à l'ordre : « Je guetterai ce que dira le Seigneur Dieu ».

Or, chose intéressante, Habacuc ne se fait pas rappeler à l'ordre. La réponse de Dieu ne lui fait aucun reproche ; il l'invite seulement à la patience et à la confiance ; les heures de victoire de l'ennemi ne dureront pas toujours : « Le Seigneur me répondit : Tu vas mettre par écrit la vision, bien clairement sur des tablettes, pour qu'on puisse la lire couramment. Cette vision se réalisera, mais seulement au temps fixé, elle tend vers son accomplissement, elle ne décevra pas. Si elle paraît tarder, attends-la : elle viendra certainement, à son heure. » Pour l'instant, Habacuc ne décrit pas la vision elle-même, ce sera l'objet du chapitre suivant ; mais, on s'en doute déjà, il s'agit de la libération de ceux qui, actuellement, sont opprimés.

Pour autant, Dieu n'a pas vraiment répondu à la question ; il n'a pas dit pourquoi, à certains moments, il semble devenu sourd à nos prières. Il a seulement réaffirmé une fois de plus qu'il ne nous abandonne jamais... Si bien que le message d'Habacuc semble bien être : dans les épreuves, même les plus terribles, la seule voie possible pour le croyant c'est de garder confiance en Dieu : accepter de ne pas comprendre, mais ne pas accuser Dieu. Toute autre attitude nous détruit : la méfiance à l'égard de Dieu ne nous fait que du mal. C'est probablement l'un des sens de la formule finale de ce texte : « Le juste vivra par sa fidélité » ou, pour le dire autrement, c'est la confiance en Dieu qui nous fait vivre ; le soupçon ou la révolte nous détruit. Mais si la Bible nous fait lire les cris de détresse et même les reproches faits à Dieu, c'est qu'un croyant a le droit de crier sa détresse, son impatience de voir cesser la violence qui l'écrase.

Reprenons la dernière phrase : « Celui qui est insolent n'a pas l'âme droite, mais le juste vivra par sa fidélité ». L'insolent, c'est Babylone qui s'enorgueillit de ses conquêtes et qui croit fonder sur elles une prospérité durable ; le juste, lui, sait que Dieu seul fait vivre. A ce sujet, l'exemple le plus célèbre dans l'histoire d'Israël, c'est Abraham : quand il a quitté son pays, sa famille, sur un simple appel de Dieu, il ne savait pas bien où Dieu le conduisait, vers quelle destinée. Le texte biblique dit de lui « Abraham eut foi dans le Seigneur et cela lui fut compté comme justice » (Gn 15, 6). Quand, encore sur un appel de Dieu, Abraham s'apprêtait à offrir son fils unique, il ne comprenait pas, mais il a continué de faire confiance à celui qui lui a donné ce fils... Et, là encore, sa foi les a fait vivre, lui et son fils (Gn 22).
Dernière remarque : quand Habacuc parle de Babylone, il dit « les Chaldéens » (entre parenthèses, c'est l'Irak d'aujourd'hui) mais, souvenons-nous, Abraham lui-même était un Chaldéen... or Abraham est qualifié de « juste » par la confiance qu'il a manifestée envers Dieu alors que les Chaldéens, ses compatriotes, quelques siècles plus tard, sont traités d'insolents qui n'ont pas l'âme droite. On peut en déduire que la justice n'est pas une affaire d'origine, de race, ou de circoncision, donc de religion, mais seulement d'attitude du coeur. Nous ferions peut-être bien de nous en souvenir quand nous rencontrons des croyants d'autres religions ... ?

***

Complément
« Tu vas mettre par écrit la vision, bien clairement sur des tablettes » : on écrivait sur des tablettes les textes que l'on souhaitait conserver ; on peut comprendre ici comme une insistance de Dieu : « Mes petits enfants, n'oubliez jamais ». Dieu est silencieux, mais il n'est pas absent, il reste à nos côtés.
Le rôle du prophète : être un guetteur
Is 21, 6 : « Car ainsi m'a parlé le Seigneur : Va, place le guetteur, qu'il annonce ce qu'il verra. »
Ez 3,17 // 33, 7 : « Fils d'homme, je t'établis guetteur pour la maison d'Israël ; quand tu entendras une parole venant de ma bouche, tu les avertiras de ma part. »

PSAUME 94 (95)

1 Venez, crions de joie pour le Seigneur,
acclamons notre Rocher, notre salut !
2 Allons jusqu'à lui en rendant grâce,
par nos hymnes de fête acclamons-le !

6 Entrez, inclinez-vous, prosternez-vous,
adorons le Seigneur qui nous a faits.
7 Oui, il est notre Dieu :
nous sommes le peuple qu'il conduit.

Aujourd'hui écouterez-vous sa parole ?
8 « Ne fermez pas votre coeur comme au désert
9 où vos pères m'ont tenté et provoqué,
et pourtant ils avaient vu mon exploit. »

Nous sommes au temple de Jérusalem, les pèlerins se pressent sur les marches du temple pour une grande célébration ; « Venez, crions de joie pour le Seigneur, acclamons notre Rocher, notre salut ».

« Notre Rocher », cette formule, à elle toute seule, est une profession de foi : Israël a choisi de s'appuyer sur Dieu et sur lui seul, comme aux premiers jours de l'Alliance. La Bible compare souvent l'histoire du peuple d'Israël à des fiançailles avec son Dieu. Après l'élan et les promesses, sont venues les questions, les infidélités. Dieu, lui, restait toujours fidèle, et après chaque orage, chaque infidélité, Israël revenait toujours, comme une fiancée repentante et reconnaissante pour l'Alliance toujours offerte. « Allons jusqu'à lui en rendant grâce ». Le mot hébreu, ici, c'est « tôdah » : il désigne un moment précis du culte de l'Alliance, le sacrifice de tôdah, qui exprime à la fois toute cette palette de sentiments : la reconnaissance, l'action de grâce, la louange, le repentir, le désir d'aimer... En hébreu moderne, « merci » se dit encore « tôdah ».

Un mot français caractériserait bien ce psaume : le mot « reconnaissance » ; reconnaître Dieu, connaître qui Il est, connaître ce que nous sommes, et alors la reconnaissance nous envahit.
Reconnaître Dieu, d'abord : notre Créateur mais plus encore, notre libérateur. « Adorons le Seigneur qui nous a faits »... Nous lui devons la vie, mais surtout d'être un peuple : « Il est notre Dieu, nous sommes le peuple qu'il conduit... » Cette expression est un rappel de l'Exode : « Nous sommes son peuple », c'est la formule même qui désigne l'Alliance ; chaque fois qu'on rencontre cette formule dans la Bible, c'est un rappel très explicite de l'Alliance : « Je serai votre Dieu et vous serez mon peuple »...

Tout semble si simple : si simple de faire confiance à ce Dieu qui nous conduit et nous protège, à ce Dieu qui nous a délivrés de l'esclavage en Egypte. C'est si simple tant qu'il n'y a pas de problème. Mais quand viennent les épreuves, viennent les doutes. C'est dans l'épreuve justement que se vérifie notre confiance.

« Aujourd'hui écouterez-vous sa parole ? » C'est très exactement la question de confiance qui est posée : « écouter », dans la Bible, veut dire justement « faire confiance » ; « Aujourd'hui écouterez-vous sa parole ? », cela veut dire, « aujourd'hui, lui ferez-vous confiance, quoi qu'il arrive ? Comme Abraham, n'oubliez pas que seule la confiance en Dieu vous fera vivre... rappelez-vous la phrase d'Habacuc dans la première lecture « Le juste vivra par sa fidélité ».

« Ecouter sa parole » c'est aussi le contraire de « fermer son coeur » : je reprends le psaume « Aujourd'hui écouterez-vous sa parole ? Ne fermez pas votre coeur comme au désert, comme au jour de tentation et de défi, (le texte hébreu dit comme à Meriba, comme au jour de Massa), où vos pères m'ont tenté et provoqué... et pourtant ils avaient vu mon exploit »... (Massa et Meriba, justement, cela veut dire tentation et provocation )... et là le psaume rappelle un épisode très célèbre de l'histoire du peuple pendant l'Exode dans le désert du Sinaï après la sortie d'Egypte. L'exploit, c'est cela précisément, la sortie d'Egypte ; le peuple a reconnu là, dans sa libération miraculeuse, l'exploit de Dieu ; mais à peine fini le cantique de la victoire, après la traversée de la Mer, les difficultés de la vie au désert ont commencé et alors la confiance du peuple a été mise à rude épreuve.

L'épisode de Massa et Meriba est resté célèbre dans la mémoire d'Israël comme l'exemple type de notre tentation de soupçonner Dieu dès la première difficulté. Je vous rappelle cette histoire. Cela se passait à Rephidim en plein désert ; après la traversée de la Mer des Joncs, Israël s'est retrouvé libre, certes, mais dans le désert... avec tout ce que cela comporte : faim, soif, dangers de toute sorte... Saurait-il faire confiance à son libérateur ? Si Dieu a pris la peine de libérer son peuple de l'esclavage, ce n'est pas pour le laisser mourir dans le désert...

Mais, dès la première soif, dès le premier manque, cela a mal tourné. Le peuple s'est mis à regretter son esclavage : sa liberté toute neuve était bien peu confortable : en Egypte, on était esclaves, peut-être, mais on survivait... et puis de loin, maintenant, l'Egypte n'apparaissait plus aussi terrible ; l'éloignement atténue les mauvais souvenirs, c'est connu.

Dans le désert, le peuple a eu soif : cet épisode de Massa et Meriba est raconté au chapitre 17 du livre de l'Exode. En voici juste quelques lignes : « Là-bas, le peuple eut soif ; le peuple murmura contre Moïse : Pourquoi nous as-tu fait monter d'Egypte ? Pour me laisser mourir de soif, moi, mes fils et mes troupeaux ? Cette phrase a deux sens, je crois : d'abord ils disent à Moïse « tu t'es bien mal débrouillé, c'est POUR en arriver là ? » Mais le deuxième sens est bien pire : « peut-être après tout était-ce une machination POUR qu'on meure tous ici, dans ce désert ? » Si on avait voulu se débarrasser d'eux, ce désert c'était l'idéal... et on s'est mis à faire un véritable procès d'intention à Moïse et à Dieu. Après tout « Le Seigneur, il est avec nous ? ou contre nous ? »

Et la révolte a grondé. Le texte dit que le peuple « murmure »... mais ce mot est certainement plus violent que dans notre français d'aujourd'hui puisque Moïse dit à Dieu : « Si cela continue, ils vont me lapider ! »
Alors Dieu intervient et l'eau jaillit du rocher (nous retrouvons l'expression Dieu, mon Rocher)... Mais il eût été plus juste de faire confiance. Dans la souffrance, nous l'avons vu avec le livre d'Habacuc dans la première lecture, nous pouvons crier, supplier, interpeller Dieu... mais jamais douter de lui... Massa et Meriba, ces deux mots signifient ce soupçon qui risque à tout instant de resurgir.

Chaque jour, ce psaume nous rappelle le choix de la confiance sans cesse à refaire : « Aujourd'hui écouterez-vous sa parole ? Ne fermez pas votre coeur comme au désert, comme au jour de tentation et de défi, où vos pères m'ont tenté et provoqué, et pourtant ils avaient vu mon exploit » : chaque jour est un jour neuf, aujourd'hui, se décider à faire confiance est de nouveau possible.

DEUXIEME LECTURE - 2 Tim 1, 6-8 . 13-14

Fils bien-aimé,
6 je te rappelle que tu dois réveiller en toi
le don de Dieu que tu as reçu quand je t'ai imposé les mains.
7 Car ce n'est pas un esprit de peur que Dieu nous a donné,
mais un esprit de force, d'amour et de raison.
8 N'aie pas honte de rendre témoignage à notre Seigneur,
et n'aie pas honte de moi, qui suis en prison à cause de lui ;
mais, avec la force de Dieu, prends ta part de souffrance
pour l'annonce de l'Evangile.

13 Règle ta doctrine sur l'enseignement solide
que tu as reçu de moi,
dans la foi et dans l'amour
que nous avons en Jésus Christ.
14 Tu es le dépositaire de l'Evangile ;
garde-le dans toute sa pureté
grâce à l'Esprit Saint qui habite en nous.

Quand Paul écrit sa deuxième lettre à Timothée, il est en prison à Rome, peu avant son exécution ; il dit lui-même qu'il est « enchaîné comme un malfaiteur » et il demande à Timothée de ne pas rougir de lui, comme d'autres l'ont fait. Il sait très bien qu'il n'en a plus pour longtemps et il se sent très seul. Cette deuxième lettre à Timothée est donc une sorte de testament. Timothée va avoir à prendre la relève et Paul lui fait des recommandations dans ce sens.

Il faut savoir que, pour des raisons de style, de vocabulaire et même de contenu, on pense généralement que les lettres à Timothée seraient non pas de Paul mais de l'un de ses disciples après sa mort. La communauté concernée traversait une crise grave (des faux docteurs s'étaient introduits et, avec eux, des querelles et des discussions interminables) : alors un disciple de Paul aurait pris la plume pour remettre son petit monde dans le droit chemin, en se réclamant de l'exemple de Paul qui faisait encore autorité. Nous n'avons pas les moyens, par nous-mêmes, de trancher cette question difficile ; et pour être fidèles à l'enseignement de ces lettres, n'allons pas à notre tour nous perdre en discussions interminables. Pour des raisons de commodité de langage, nous continuerons donc à parler de Paul et de Timothée.

D'ailleurs, qu'il s'agisse de Paul et de Timothée ou de leurs disciples futurs n'a plus guère d'importance pour nous aujourd'hui, ce qui compte c'est le contenu de ces lettres : il s'agit des recommandations faites à un jeune responsable chrétien, elles nous concernent donc au plus haut point.

La première recommandation est peut-être la plus importante : « Réveille en toi le don de Dieu » ; ce don de Dieu, si nous lisons la suite du texte, c'est bien évidemment l'Esprit-Saint. « Car ce n'est pas un esprit de peur que Dieu nous a donné, dit Paul, mais un esprit de force, d'amour et de raison. » Et, visiblement, Timothée va avoir besoin de tout cela ! Paul, enchaîné pour l'Evangile, ne le sait que trop bien. Ce don de l'Esprit, Timothée l'a reçu par l'imposition des mains : les mots « confirmation » et « ordination » n'existaient pas encore, mais on sait que, dès le début de l'Eglise, le geste de l'imposition des mains signifiait le don de l'Esprit. Dans le cas présent, on sait de quoi il s'agit par la première lettre à Timothée : « Ne néglige pas le don de la grâce qui est en toi, qui te fut conféré par une intervention prophétique, accompagnée de l'imposition des mains par le collège des Anciens ». Il s'agit ici de la célébration au cours de laquelle Timothée a été ordonné comme ministre (on dirait aujourd'hui prêtre) au service de la communauté.

Formule étonnante : « Réveille en toi le don de Dieu » ; c'est donc que les dons de Dieu peuvent « dormir » en nous ! Ailleurs Paul dit « N'éteignez pas l'Esprit »... Là encore, nous pouvons entendre un message très encourageant : nous portons en nous le feu de l'Esprit et même si nous avons l'air de l'avoir plus ou moins recouvert de cendre, il est encore en nous, il couve sous le cendre... Rien ne peut l'éteindre. On a là un écho au mot « aujourd'hui » que nous avons entendu dans le psaume 94 : chaque jour est un jour neuf où nous pouvons laisser jaillir en nous l'Esprit que nous avons reçu. Chaque jour, nous pouvons ranimer, raviver la flamme.
Cet esprit, comme dit Paul, n'est pas un esprit de peur, mais un esprit de force, d'amour, de maîtrise de soi (selon la Traduction Oecuménique de la Bible). Ce n'est donc pas en nous qu'il faut chercher force, amour et maîtrise de soi : c'est dans cette source inépuisable que Dieu a installée au plus intime de nous-mêmes au jour de notre baptême. Timothée, le premier, qui passait pour bien jeune et bien chétif, a su déployer des trésors de foi et de persévérance en puisant dans cette source de l'Esprit. D'ailleurs, si l'on poursuit la lecture un peu plus loin, Paul dit bien : « Avec la force de Dieu, prends ta part de souffrance pour l'annonce de l'Evangile » ; cette souffrance dont il parle, c'est la persécution inévitable ; mais Paul ne dit pas « rassemble tes forces », il dit « avec la force DE DIEU ».

Un peu plus loin, nous retrouvons un thème cher à Paul : celui de la transmission de la foi ; Paul a transmis à Timothée ce dépôt précieux, que Timothée doit transmettre à son tour et ainsi de suite. « Règle ta doctrine sur l'enseignement solide que tu as reçu de moi, dans la foi et l'amour que nous avons en Jésus-Christ. Tu es le dépositaire de l'Evangile ; garde-le dans toute sa pureté grâce à l'Esprit qui habite en nous. » Ailleurs, dans sa première lettre aux Corinthiens, Paul écrivait : « je vous ai transmis ce que j'ai moi-même reçu... ».

Cela fait penser à une course de relais dans laquelle les coureurs se transmettent un objet-témoin... à ceci près que cet objet, justement, est inchangé d'un bout à l'autre de la course ; alors que le dépôt de la foi, lui, s'exprime inévitablement dans des termes différents au long des siècles. Car la foi n'est pas un objet, justement, un objet bien ficelé, bien emballé, auquel personne ne pourrait toucher...

Paul rappelle donc à Timothée l'enseignement solide qu'il lui a donné, à charge pour Timothée de le transmettre à son tour. Solidité, ici, ne veut pas dire « rigidité » : être fidèle à la foi reçue commande au contraire de l'approfondir sans cesse et parfois de la reformuler au fur et à mesure que « l'Esprit-Saint conduit l'Eglise vers la vérité tout entière » selon l'expression de Jésus lui-même dans l'évangile de Jean. Et d'ailleurs l'expression de Paul « règle ta doctrine » ouvre bien la porte à des formulations nouvelles à condition que ce soit un développement fidèle au dépôt reçu. Car Paul ne dit pas « répète fidèlement ce que je t'ai enseigné sans changer une virgule » il dit « règle ta doctrine sur l'enseignement que tu as reçu » ; ce qui indique bien que la vraie fidélité ne se contente pas seulement de répéter. Les évangélisateurs ne sont pas des perroquets. La foi c'est un art de vivre en présence de Dieu, dans la confiance.

Tout le problème, évidemment, est de savoir si cette transmission est vraiment fidèle. Bien des querelles au long des siècles sont nées des divergences entre les chrétiens sur le contenu du dépôt de la foi. Mais, en fait, nous ne sommes pas nous-mêmes les garants de cette fidélité : c'est l'Esprit-Saint qui est le gardien suprême du dépôt de la foi ; Paul dit bien « Tu es le dépositaire de l'Evangile ; garde-le dans toute sa pureté grâce à l'Esprit Saint qui habite en nous ». Pour transmettre fidèlement le flambeau aux générations suivantes, il nous suffit donc de « réveiller », raviver, en nous le don de Dieu, le feu de l'Esprit que rien ne peut éteindre.

EVANGILE - Luc 17, 5-10

5 Un jour, les Apôtres dirent au Seigneur :
« Augmente en nous la foi ! »
6 Le Seigneur répondit :
« La foi,
si vous en aviez gros comme une graine de moutarde,
vous diriez au grand arbre que voici :
Déracine-toi et va te planter dans la mer ;
il vous obéirait.
7 Lequel d'entre vous,
quand son serviteur vient de labourer ou de garder les bêtes,
lui dira à son retour des champs :
Viens vite à table ?
8 Ne lui dira-t-il pas plutôt :
Prépare-moi à dîner,
mets-toi en tenue pour me servir,
le temps que je mange et que je boive.
Ensuite, tu pourras manger et boire à ton tour.
9 Sera-t-il reconnaissant envers ce serviteur
d'avoir exécuté ses ordres ?
10 De même vous aussi,
quand vous aurez fait tout ce que Dieu vous a commandé,
dites-vous :
Nous sommes des serviteurs quelconques :
nous n'avons fait que notre devoir. »

Voilà bien des versets qui se suivent et ne se ressemblent pas ! Il semble qu'il y ait deux parties dans ce texte : première partie, un dialogue entre Jésus et ses apôtres sur la foi, avec cette formule un peu terrible de Jésus : « La foi, si vous en aviez gros comme une graine de moutarde, vous diriez au grand arbre que voici : Déracine-toi et va te planter dans la mer, il vous obéirait. » Deuxième partie, une espèce de parabole sur le serviteur, et elle encore se termine par une formule très forte de Jésus : « Quand vous aurez fait tout ce que Dieu vous a commandé, dites-vous : Nous sommes des serviteurs quelconques : nous n'avons fait que notre devoir ».

Pour commencer, il faut se répéter que Jésus ne cherche certainement pas à nous décourager ; et que, d'autre part, si ces versets se suivent d'aussi près, sans aucune coupure, dans l'évangile de Luc, c'est qu'il y a un lien entre eux. Reprenons le texte au début : « Les apôtres dirent au Seigneur » ; le mot « apôtre » signifie « envoyé » : c'est donc un dialogue entre le Christ et ses envoyés ; cela veut dire que cette phrase de Jésus concerne les activités d'évangélisation ; les apôtres, les envoyés disent à celui qui les envoie « Augmente en nous la foi » ; cette prière, c'est la nôtre bien souvent. Quand nous prenons conscience de notre faiblesse, de notre impuissance, et qu'il nous semble que si nous étions plus riches de foi, nous serions plus efficaces. Mais comment harmoniser ceci avec la phrase de Paul : « Quand j'aurais la foi jusqu'à transporter les montagnes, s'il me manque l'amour, je ne suis rien. » (1 Co 13, 2) ? Dans son langage à lui, Jésus répond qu'il ne s'agit pas de chercher à évaluer notre foi, le problème n'est pas là. Il s'agit de compter sur la puissance de Dieu ; c'est lui qui agit, ce n'est pas notre foi, petite ou grande. Jésus accentue volontairement le paradoxe : la graine de moutarde était considérée comme la plus petite de toutes les graines, et le grand arbre dont il parle (en grec, sycomore) était réputé indéracinable. La phrase de Jésus veut donc dire : « Pas besoin d'avoir beaucoup de foi, rien qu'une graine de moutarde, minuscule, suffirait pour faire des choses apparemment impossibles » : on peut traduire « Quand vous agissez au nom de l'évangile, souvenez-vous que rien n'est impossible à Dieu ».

On connaît le slogan « le mot impossible n'est pas français » ; après cette lecture d'aujourd'hui, il faudrait plutôt dire « impossible n'est pas chrétien ». Concrètement, cela veut dire que rien ne doit nous décourager, qu'aucune situation n'est définitivement perdue ; et donc qu'il n'est pas question de rendre notre tablier, ce qui nous amène tout droit à la parabole du serviteur.

L'expression employée ici est « serviteur quelconque » ; selon d'autres traductions, on peut lire « serviteurs inutiles » : ce qu'on peut traduire « vous n'êtes que des serviteurs », c'est-à-dire au service d'une tâche qui vous dépasse ; qui que nous soyons, nous ne sommes que des subalternes. Et heureusement ! Qui de nous se sentirait les reins assez solides pour porter la responsabilité du Royaume de Dieu ? C'est là que ces phrases de Jésus ne sont pas dures mais au contraire encourageantes ! Oui, nous ne sommes que des subalternes, la responsabilité ne repose pas sur nous. Quel soulagement !

Nous ne sommes pas « inutiles » pour autant : si le serviteur était vraiment inutile, aucun maître ne le garderait ! Si Dieu nous prend comme serviteurs, c'est qu'il veut avoir besoin de nous ; si Jésus a choisi des apôtres, si sa parole « les ouvriers de la moisson sont trop peu nombreux » continue à résonner depuis 2000 ans, c'est qu'il veut avoir besoin de notre collaboration. Nous sommes quelconques, mais avec notre petit travail quelconque, il fait sa moisson. Dieu nous associe à son oeuvre... Cela peut nous remplir de fierté! Mais sans nous inquiéter : il nous demande seulement d'être ses serviteurs : le responsable, c'est lui !

Presque toujours, quand on contacte une maman pour faire le catéchisme, ou des jeunes parents pour aider à la préparation des baptêmes, et on a d'autres exemples sous les yeux... presque chaque fois, la personne contactée commence par dire « mais, je ne suis pas capable ! » Ce qui est la pure vérité ! Aucun de nous n'est capable. Ce sont ceux qui se croiraient capables du Royaume qui seraient dangereux ! Il nous suffit d'un peu de foi... Le Seigneur fera le reste. C'est le sens de la dernière phrase : « Quand vous aurez fait tout ce que Dieu vous a commandé, dites-vous : Nous sommes de simples serviteurs, nous n'avons fait que notre devoir » ; par là, Jésus nous suggère deux attitudes : premièrement, il nous invite une fois de plus à sortir de la perspective des mérites ou des récompenses ; mais surtout il nous invite à rester sereins dans l'exercice de notre mission. C'est lui le maître de la moisson, pas nous.

Alors on comprend mieux le lien entre les deux parties de ce texte : le message est bien le même ; il suffit d'un peu de foi, si peu que nous en ayons, cela suffit à Dieu pour faire des miracles. Encore faut-il la mettre à son service.

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21 septembre 2010 2 21 /09 /septembre /2010 23:29

marie-nolle-thabut.jpgJe suis, chaque dimanche, impressionné par la qualité des commentaires de Marie-Noëlle Thabut sur les textes que nous propose la liturgie du jour.

 

Ces commentaires, trouvés sur le site "Eglise catholique en France", permettent à toute personne de bonne volonté, chrétienne ou non, de mieux comprendre la Bible, le livre le plus diffusé au monde. Notamment, en

  • donnant des explications historiques ;

  • décodant le langage imagé utilisé par l'auteur.

Je souhaite arriver à mettre ici, chaque dimanche, les commentaires de Marie-Noëlle Thabut. Ma seule contribution consiste à surligner les passages que je trouve les plus enrichissants et à écrire en rouge ceux qui parlent d'un thème qui m'est cher : la liberté (trois autres pages de mon blog sont consacrées à ces passages des Evangiles, du reste du Nouveau Testament ou de l'Ancien Testament qui parlent de la liberté)

 

Version audio, trouvée sur le site de Radio-Notre-Dame

 

PREMIERE LECTURE - Amos 6,1...7

1 Malheur à ceux qui vivent bien tranquilles dans Jérusalem,
et à ceux qui se croient en sécurité sur la montagne de Samarie.

4 Couchés sur des lits d'ivoire,
vautrés sur leurs divans,
ils mangent les meilleurs agneaux du troupeau,
les veaux les plus tendres ;
5 ils improvisent au son de la harpe,
ils inventent, comme David, des instruments de musique ;
6 ils boivent le vin à même les amphores,
ils se frottent avec des parfums de luxe,
mais ils ne se tourmentent guère du désastre d'Israël !
7 C'est pourquoi maintenant ils vont être déportés,
ils seront les premiers des déportés ;
et la bande des vautrés n'existera plus.

Dans la Bible, Amos est le premier prophète « écrivain », comme on dit, c'est-à-dire qu'il est le premier dont il nous reste un livre. D'autres grands prophètes antérieurs sont restés très célèbres : Elie par exemple ou Elisée, ou Natan... mais on ne possède pas leurs sermons par écrit. On a seulement des souvenirs de leur entourage. Amos a prêché vers 780--750 av. J.C. Combien de temps ? On ne le sait pas. Il a sûrement été amené à dire des choses qui n'ont pas plu à tout le monde puisqu'il a fini par être expulsé sur dénonciation au roi. Vous vous rappelez que, originaire du Sud, il a prêché dans le Nord à un moment de grande prospérité économique. La semaine dernière, nous avions lu, déjà, un texte de lui, reprochant à certains riches de faire leur richesse au détriment des pauvres. Il suffit de lire le passage d'aujourd'hui pour imaginer le luxe qui régnait en Samarie : « Couchés sur des lits d'ivoire, ils mangent les meilleurs agneaux du troupeau, les veaux les plus tendres ; ils improvisent au son de la harpe... ils se frottent avec des parfums de luxe... ils ne se tourmentent guère du désastre d'Israël »... la politique de l'autruche, en somme. Les gouvernants ne savent pas ou ne veulent pas savoir qu'une terrible menace pèse sur eux. « Ils ne se tourmentent guère du désastre d'Israël ».

Il est vrai que, a posteriori, l'histoire nous apprend que cette confortable inconscience a été durement secouée quelques années plus tard. « Ils vont être déportés, ils seront les premiers des déportés ; et la bande des vautrés n'existera plus. » C'est très exactement ce qui s'est passé. On n'a pas écouté ce prophète de malheur qui essayait d'alerter le pouvoir et la classe dirigeante, et même on l'a fait taire en se débarrassant de lui. Mais ce qu'il craignait est arrivé.

C'est donc aux riches et aux puissants, aux responsables que le prophète Amos s'adresse ici. Que leur reproche-t-il au juste ? C'est la première phrase qui nous donne la clé : « Malheur à ceux qui se croient en sécurité sur la montagne de Samarie. » Manière de dire : vous êtes bien au chaud, tout contents dans votre confort et même votre luxe... eh bien moi, je ne partage pas votre inconscience, je vous plains. Je vous plains parce que vous n'avez rien compris : vous êtes comme des gens qui se mettraient sous leur couette pour ne pas voir le cyclone arriver. Le cyclone, ce sera l'écroulement de toute cette société, quelques années plus tard, l'écrasement par les Assyriens, la mort de beaucoup d'entre vous et la déportation de ceux qui restent... « Je vous plains », dit sur ce ton-là, c'est quelque chose qu'on n'aime pas tellement entendre !

« Malheur à ceux qui se croient en sécurité sur la montagne de Samarie »... Mais, où est le mal ? Le mal, c'est de fonder sa sécurité sur ce qui passe : quelques succès militaires passagers, la prospérité économique, et les apparences de la piété... pour ne pas déplaire à Dieu et à son prophète. Ils se vantent même de leurs réussites, ils croient en avoir quelque mérite, alors que tout leur vient de Dieu. Or la seule sécurité d'Israël, c'est la fidélité à l'Alliance... C'est la grande insistance de tous les prophètes : rappelez-vous Michée (qui prêchera quelques années plus tard à Jérusalem) « On t'a fait savoir, ô homme, ce qui est bien... rien d'autre que de pratiquer le droit, rechercher la justice et marcher humblement avec ton Dieu ». C'est juste le contraire à Samarie ; pire encore, ils sont hypocrites : quand ils offrent des sacrifices, ils transforment le repas qui suit en beuverie... car les repas que Amos décrit sont probablement des repas sacrés, comme il y en avait après certains sacrifices. Maintenant, ces repas sont sacrilèges, et n'ont plus grand chose à voir avec l'Alliance.

Ce qui fait la difficulté de ce passage, c'est sa concision : car, pour comprendre ces quelques lignes, il faut avoir en tête la prédication prophétique dans son ensemble ; la logique d'Amos, comme celle de tous les prophètes est la suivante : le bonheur des hommes et des peuples passe inévitablement par la fidélité à l'Alliance avec Dieu ; et fidélité à l'Alliance veut dire justice sociale et confiance en Dieu. Dès que vous vous écartez de cette ligne de conduite, tôt ou tard, vous êtes perdus.

C'est précisément sur ces deux points que Amos a des choses à redire : la justice sociale, on sait ce qu'il en pense, il suffit de relire le chapitre de la semaine dernière où il reprochait à certains riches de faire leur fortune sur le dos des pauvres ; et dans le texte d'aujourd'hui, les repas de luxe qu'on nous décrit ne profitent évidemment pas à tout le monde ; quant à Dieu, on n'a plus besoin de lui... croit-on ; pire, on fait des simulacres de cérémonie ; comme le dit Isaïe : « Ce peuple m'honore des lèvres, mais son coeur est loin de moi » (Is 29, 13). Il est probable qu'Amos, ce prophète venu d'ailleurs, puisqu'il venait du Sud, avait le regard d'autant plus aiguisé sur les faiblesses du royaume du Nord ; car au Sud, on ne connaissait pas encore une période aussi faste, et on conservait encore le style de vie des origines d'Israël ; tandis qu'au Nord, nous avons vu la semaine dernière que le règne de Jéroboam II était une période plus brillante. Mais la croissance économique exigeait une grande vigilance dans la transformation de la société. Malheureusement on s'éloignait de plus en plus de l'idéal des origines : au début, la Loi défendait l'égalité entre tous les citoyens et prévoyait donc la distribution égale de la terre entre tous. Or Samarie se couvrait de palais luxueux, construits par certains aux dépens des autres ; quand on s'était bien enrichi, grâce au commerce florissant, par exemple, on avait vite fait d'exproprier un petit propriétaire ; et nous avons vu que certains plus pauvres en étaient réduits à l'esclavage ; c'était notre texte de dimanche dernier.

L'archéologie apporte d'ailleurs sur ce point des précisions très intéressantes : alors qu'au dixième siècle, les maisons étaient toutes sur le même modèle et représentaient des trains de vie tout-à-fait identiques, au huitième siècle, au contraire, on distingue très bien des quartiers riches et des quartiers pauvres. Fini le bel idéal de la Terre Sainte, avec une société sans classes. Si nous voulons être fidèles aujourd'hui à ce que représentait pour les hommes de la Bible l'idéal de la terre sainte, il nous est bon de relire le prophète Amos.

****
N.B. le verset 1a qui concerne Jérusalem est postérieur ; il est une adaptation pour Jérusalem d'un texte écrit pour Samarie.

PSAUME 145 (146)

7 Le Seigneur fait justice aux opprimés,
Aux affamés, il donne le pain,
Le Seigneur délie les enchaînés.

8 Le Seigneur ouvre les yeux des aveugles,
Le Seigneur redresse les accablés,
Le Seigneur aime les justes.

9 Le Seigneur protège l'étranger,
il soutient la veuve et l'orphelin.
10 Le Seigneur est ton Dieu pour toujours

Cette litanie superbe n'est qu'une partie du psaume 145 ; et, malheureusement, la liturgie de ce dimanche ne nous fait pas entendre les Alleluia qui l'encadrent. (On l'appelle un « Psaume alleluiatique »). C'est dire que nous sommes, comme dimanche dernier, en face d'un psaume de louange. Et la première strophe, c'est « O mon âme, loue le Seigneur ! Toute ma vie, je louerai le Seigneur, le reste de mes jours, je jouerai pour mon Dieu. »
Qui parle au juste dans ce psaume ? Vous avez entendu : ce sont des opprimés, des affamés, des aveugles, des accablés, des étrangers, des veuves, des orphelins qui reconnaissent la sollicitude de Dieu pour eux. En réalité, c'est le peuple d'Israël qui parle de lui-même : c'est sa propre histoire qu'il raconte et il rend grâce pour la protection indéfectible de Dieu ; il a connu toutes ces situations : l'oppression en Egypte, dont Dieu l'a délivré « à main forte et à bras étendu » comme ils disent ; et aussi l'oppression à Babylone et, là encore, Dieu est intervenu. Israël a connu la faim, aussi, dans le désert et Dieu a envoyé la manne et les cailles.

Ils sont ces aveugles, encore, à qui Dieu ouvre les yeux, à qui Dieu se révèle progressivement, par ses prophètes, depuis des siècles ; ils sont ces accablés que Dieu redresse inlassablement, que Dieu fait tenir debout ; ils sont ce peuple en quête de justice que Dieu guide; (« Dieu aime les justes » ). C'est donc un chant de reconnaissance qu'ils chantent ici : « Le Seigneur fait justice aux opprimés / Aux affamés, il donne le pain / Le Seigneur délie les enchaînés./Le Seigneur ouvre les yeux des aveugles / Le Seigneur redresse les accablés / Le Seigneur aime les justes / Le Seigneur protège l'étranger / il soutient la veuve et l'orphelin. Le Seigneur est ton Dieu pour toujours . »
« Le Seigneur est ton Dieu », c'est la formule typique de l'Alliance : « Vous serez MON peuple et je serai VOTRE Dieu. » Cette affirmation d'appartenance réciproque, typique de l'Alliance, revient trois fois dans l'ensemble de ce psaume. Et ce nom « Seigneur » qui revient si souvent,de manière litanique, c'est la traduction, vous le savez bien, de ce fameux NOM de Dieu en 4 lettres « YHWH » qui dit sa présence agissante et libératrice. Le verset qui précède ceux d'aujourd'hui les résume tous : « Heureux l'homme dont le Dieu de Jacob est l'appui, et qui attend le Seigneur (YHWH) son Dieu » : le secret du bonheur, c'est de s'appuyer sur Dieu, c'est-à-dire d'attendre tout de Lui. Là on voit bien pourquoi ce psaume a été choisi pour ce dimanche en réponse au texte d'Amos. Surtout, disait Amos aux gens de Samarie, faites attention à bien placer votre confiance : Dieu seul est digne de confiance. En écho, je vous relis quelques autres versets de ce psaume : « Ne comptez pas sur les puissants, ce ne sont que des fils d'homme qui ne peuvent sauver ! Leur souffle s'en va, ils retournent à la terre ; et ce jour-là, périssent leurs projets. Heureux qui s'appuie sur le Dieu de Jacob, qui met son espoir dans le Seigneur son Dieu ».

Reconnaître notre dépendance fondamentale et la vivre en toute confiance parce que Dieu n'est que bienveillant... C'est le secret du bonheur. Je reprends l'épisode de la manne dont je parlais tout-à-l'heure : vous vous souvenez : en plein désert, ils avaient faim et Dieu avait envoyé la manne ; cette espèce de mince pellicule blanche qui recouvrait le sol... et Moïse avait bien dit : chacun ramasse le nécessaire pour la journée et rien de plus ... les petits malins qui croyaient pouvoir faire des provisions voyaient le surplus se gâter... on était obligé d'en laisser pour les autres et de se contenter de son nécessaire... (on se prend à rêver : si nos sociétés fonctionnaient comme çà ...?)

Mais surtout, plus tard, ils ont compris que de cette manière Dieu leur avait enseigné la confiance : il leur a appris à vivre au jour le jour sans s'inquiéter du lendemain... parce que ce lendemain lui appartient à lui, tout simplement, et pas à nous. Il ne faut jamais perdre de vue l'expérience unique dont les fils d'Israël ont eu le privilège : tout au long de leur combat pour la liberté, ils ont éprouvé à leurs côtés la présence de celui qu'ils ont reconnu comme leur Seigneur. Et c'est lui qui les a emmenés toujours plus loin dans la recherche de la liberté et de la justice pour tous. Et des phrases comme « Le Seigneur fait justice aux opprimés, Aux affamés, il donne le pain, Le Seigneur délie les enchaînés, Le Seigneur ouvre les yeux des aveugles, Le Seigneur redresse les accablés, Le Seigneur aime les justes, Le Seigneur protège l'étranger, il soutient la veuve et l'orphelin » résonnent pour eux comme des appels à plus de justice, plus de respect et de défense des petits et des faibles. Il en va pour eux du respect de l'Alliance. Si on y regarde de plus près, on constate que la loi d'Israël n'a pas d'autre objectif : faire d'Israël un peuple libre, respectueux de la liberté d'autrui. C'est sur ce long chemin de libération que Dieu mène inlassablement son peuple.

Pour terminer, je relis les derniers mots de ce psaume 145 : « Le Seigneur est ton Dieu pour toujours » ; une fois de plus, je remarque que la prière d'Israël est toujours tendue vers l'avenir ; elle n'évoque le passé que pour fortifier son attente, son espérance. Il est bien utile de se répéter ce psaume non seulement pour reconnaître la simple vérité de l'oeuvre de Dieu en faveur de son Peuple, mais aussi pour se donner une ligne de conduite : si Dieu a agi ainsi envers Israël, à notre tour, nous qui sommes héritiers de ce long chemin d'Alliance, nous sommes tenus d'en faire autant pour les autres.

DEUXIEME LECTURE 1 Timothée 6, 11-16

11 Toi, l'homme de Dieu,
cherche à être juste et religieux,
vis dans la foi et l'amour,
la persévérance et la douceur.
12 Continue à bien te battre pour la foi,
et tu obtiendras la vie éternelle ;
c'est à elle que tu as été appelé,
c'est pour elle que tu as été capable
d'une si belle affirmation de ta foi
devant de nombreux témoins.
13 Et maintenant,
en présence de Dieu qui donne vie à toutes choses,
et en présence du Christ Jésus
qui a témoigné devant Ponce Pilate
par une si belle affirmation,
voici ce que je t'ordonne :
14 garde le commandement du Seigneur,
en demeurant irréprochable et droit
jusqu'au moment où se manifestera notre Seigneur Jésus-Christ.
15 Celui qui fera paraître le Christ au temps fixé,
c'est le Souverain unique et bienheureux,
le Roi des rois, le Seigneur des seigneurs,
16 le seul qui possède l'immortalité,
lui qui habite la lumière inaccessible,
lui que personne n'a jamais vu,
et que personne ne peut voir.
A lui, honneur et puissance éternelle. Amen.

On ne peut pas rêver une synthèse plus complète de tout ce qui fait la foi et la vie du chrétien. En même temps on est surpris par la solennité des formules de Paul : par exemple « En présence de Dieu et en présence du Christ Jésus, voici ce que je t'ordonne... » Pourquoi Paul dessine-t-il cette espèce de fresque ?

A première lecture, on croit entendre les échos de difficultés dans la communauté d'Ephèse où Timothée avait des responsabilités : « Continue à bien te battre pour la foi ». Un peu plus haut, dans cette même lettre, Paul avait déjà parlé du « combat » pour la foi. Voici un verset du chapitre 1 : « Voilà l'instruction que je te confie, Timothée, mon enfant... afin que tu combattes le beau combat, avec foi et bonne conscience. Quelques-uns l'ont rejetée et leur foi a fait naufrage. » (1 Tm 18-19). Il y a donc un combat à mener pour oser affirmer sa foi. L'heure est grave et c'est ce qui explique ce ton solennel : il y va de la fidélité de la jeune communauté chrétienne à son Baptême.

Le passage que nous lisons aujourd'hui est encadré par deux textes tout à fait semblables qui précisent encore mieux les choses : les deux dangers à éviter, ce sont premièrement les fausses doctrines, deuxièmement la recherche des richesses. Sur le premier point, il faut croire qu'il y avait de réels problèmes : (en voici un passage) « O Timothée, garde le dépôt, évite les bavardages impies et les objections d'une pseudo-science. Pour l'avoir professée (sous-entendu cette pseudo-science), certains se sont écartés de la foi. » (1 Tm 6, 20-21). Et, dans le même sens, quelques versets plus haut : « Si quelqu'un enseigne une autre doctrine, s'il ne s'attache pas aux saines paroles de notre Seigneur Jésus-Christ, et à la doctrine conforme à la piété, c'est qu'il se trouve aveuglé par l'orgueil. C'est un ignorant, un malade, en quête de controverses et de querelles de mots. » (1 Tm 6, 3-4). Déjà ce problème était apparu dès le début de la lettre et Paul avait recommandé à Timothée de rester à Ephèse : « Selon ce que je t'ai recommandé... demeure à Ephèse pour enjoindre à certains de ne pas enseigner une autre doctrine, et de ne pas s'attacher à des légendes et à des généalogies sans fin ; cela favorise les discussions plutôt que le dessein de Dieu, qui se réalise dans la foi. » (1 Tm 1, 3-4).

Sur le deuxième point, il insiste aussi fort : « La racine de tous les maux, c'est l'amour de l'argent... pour s'y être adonné, certains se sont égarés loin de la foi et se sont transpercé l'âme de tourments multiples. » (1 Tm 6, 10).

Voilà les deux pires dangers pour la foi aux yeux de Paul. Timothée, quant à lui, doit rester fidèlement accroché à celle de son baptême. Ce n'est sûrement pas un hasard si Paul emploie deux fois exactement la même expression ; à propos de Timothée d'abord, il dit : « Tu as été capable d'une si belle affirmation de ta foi devant de nombreux témoins » ; c'est un rappel de la célébration du Baptême de Timothée : à l'époque de Paul on sait que les Baptêmes étaient administrés devant la communauté tout entière, et, dans le déroulement même du Baptême, la profession de foi était un moment très important... Un peu plus loin, Paul reprend exactement la même phrase à propos de Jésus : « Le Christ Jésus a témoigné devant Ponce Pilate par une si belle affirmation » ; sous-entendu, c'est dans le témoignage de Jésus que tu puiseras la force de témoigner à ton tour. Le oui de ton Baptême est enraciné dans le oui du Christ à son Père.

Ce oui du Baptême, c'est une chose, mais, maintenant, il va falloir être capable de le redire au jour le jour. Apparemment, Timothée va avoir besoin de toutes ses forces et c'est pour cela que Paul multiplie les recommandations : « Continue à bien te battre pour la foi, et tu obtiendras la vie éternelle ; c'est à elle que tu as été appelé, c'est pour elle que tu as été capable d'une si belle affirmation de ta foi devant de nombreux témoins. » Les armes de ce combat, ce sont la foi, l'amour, la persévérance, la douceur ; curieux combat dont l'arme principale est la douceur ; le vrai combat de la foi, si l'on en croit Paul, n'a rien à voir avec des guerres de religion : il se vit dans l'amour, la douceur, la persévérance (littéralement la « constance »). Nous l'avons trop souvent oublié... et pourtant l'histoire de toutes les religions montre que les guerres de religion n'ont jamais converti personne.

Enfin, par trois fois, dans ce texte, Paul rappelle quel est le but sur lequel nous devons toujours garder les yeux fixés : dans d'autres lettres de lui, nous avons déjà remarqué que toute sa pensée est orientée vers l'avenir ; entendons-nous bien, il faut écrire le mot à-venir en deux mots ; cet à-venir, il l'appelle « vie éternelle » ou encore « manifestation » (« épiphanie ») du Christ : « Garde le commandement du Seigneur, en demeurant irréprochable et droit jusqu'au moment où se manifestera notre Seigneur Jésus-Christ.... le Christ paraîtra au temps fixé » (sous-entendu que Dieu seul connaît).

Paul termine ce passage par une sorte de profession de foi, qui est, précisément, ce que Timothée doit continuer à affirmer contre vents et marées, avec douceur mais avec constance et fermeté : Dieu est « le Souverain unique et bienheureux, le Roi des rois, le Seigneur des seigneurs, lui seul possède l'immortalité, il habite la lumière inaccessible, personne ne l'a jamais vu, personne ne peut le voir ». On ne peut pas dire plus clairement que Dieu est le Tout-Autre : on ne peut pas mettre la main dessus et prétendre le connaître (comme le font les faux docteurs). Ce dernier paragraphe est superbe : on retrouve un thème très cher à l'Ancien Testament, ce qu'on appelle la transcendance de Dieu : Dieu est hors de notre portée, il est le Tout Autre, nous ne l'atteignons pas par nous-mêmes... Mais il se fait proche. C'est Lui qui « fera paraître le Christ au temps fixé ».

EVANGILE Luc 16, 19-31

Jésus disait cette parabole :
19 « Il y avait un homme riche,
qui portait des vêtements de luxe
et faisait chaque jour des festins somptueux.
20 Un pauvre, nommé Lazare,
était couché devant le portail, couvert de plaies.
21 Il aurait bien voulu se rassasier
de ce qui tombait de la table du riche ;
mais c'étaient plutôt les chiens qui venaient lécher ses plaies.
22 Or le pauvre mourut,
et les anges l'emportèrent auprès d'Abraham.
Le riche mourut aussi,
et on l'enterra.
23 Au séjour des morts, il était en proie à la torture ;
il leva les yeux
et vit de loin Abraham avec Lazare tout près de lui.
24 Alors il cria :
Abraham, mon père,
prends pitié de moi
et envoie Lazare tremper dans l'eau le bout de son doigt,
pour me rafraîchir la langue,
car je souffre terriblement dans cette fournaise.
25 - Mon enfant, répondit Abraham,
rappelle-toi :
tu as reçu le bonheur pendant ta vie,
et Lazare, le malheur.
Maintenant il trouve ici la consolation,
et toi, c'est ton tour de souffrir.
26 De plus, un grand abîme a été mis entre vous et nous,
pour que ceux qui voudraient aller vers vous
ne le puissent pas,
et que, de là-bas non plus, on ne vienne pas vers nous.
27 Le riche répliqua :
Eh bien ! Père,
je te prie d'envoyer Lazare dans la maison de mon père.
28 J'ai cinq frères :
qu'il les avertisse
pour qu'ils ne viennent pas, eux aussi, dans ce lieu de torture !
29 Abraham lui dit :
Ils ont Moïse et les prophètes :
qu'ils les écoutent !
30 - Non, père Abraham, dit le riche,
mais si quelqu'un de chez les morts vient les trouver,
ils se convertiront.
31 Abraham répondit :
S'ils n'écoutent pas Moïse ni les prophètes,
quelqu'un pourra bien ressusciter d'entre les morts :
ils ne seront pas convaincus. »

Elle est doublement terrible cette dernière phrase : « Quelqu'un pourra bien ressusciter d'entre les morts, ils ne seront pas convaincus » ; d'abord elle semble désespérée, comme si rien ne pouvait forcer un coeur de pierre à changer ! Mais elle est plus terrible encore dans la bouche de Jésus : on peut se demander s'il pense à lui-même en disant cela ? « Quelqu'un pourra bien ressusciter d'entre les morts »... ? Et quand Luc écrit son évangile, il ne sait que trop bien que la résurrection du Christ n'a pas converti tout le monde, loin de là, elle en a même endurci plus d'un.

Venons-en à l'histoire du riche et du pauvre Lazare : le riche, finalement, nous ne savons pas grand chose de lui, même pas son nom ; il n'est pas dit qu'il soit spécialement méchant, au contraire, puisqu'il pensera même plus tard à sauver ses frères de l'enfer. Simplement, il est dans son monde, dans son confort, « dans sa tour d'ivoire », pourrait-on dire, comme les Samaritains dont parlait Amos dans la première lecture. Tellement dans sa tour d'ivoire qu'il ne voit même pas à travers son portail, le mendiant qui crève de faim et qui se contenterait bien de ses poubelles.

Le mendiant, lui, a un nom « Lazare » qui veut dire « Dieu aide » et cela, déjà, est tout un programme : Dieu l'aide, non parce qu'il est vertueux, on n'en sait rien, mais parce qu'il est pauvre, tout simplement. Voilà peut-être la première surprise que Jésus fait à ses auditeurs en leur racontant cette parabole : car, en fait, cette histoire, ils la connaissaient déjà, c'était un conte bien connu, qui venait d'Egypte ; les deux personnages étaient un riche plein de péchés et un pauvre plein de vertus : arrivés dans l'au-delà, les deux passaient sur la balance : et on pesait leurs bonnes et leurs mauvaises actions. Et au fond la petite histoire ne dérangeait personne : les bons, qu'ils soient riches ou pauvres, étaient récompensés... les méchants, riches ou pauvres, étaient punis. Tout était dans l'ordre.

Les rabbins, eux aussi, avant Jésus, racontaient une histoire du même genre, elle aussi bien évidemment empruntée à l'Egypte. Le riche était un fils de publicain pécheur, le pauvre un homme très dévot ; eux aussi passaient sur une balance qui pesait soigneusement les mérites des uns et des autres ; très logiquement, le dévot était reconnu plus méritant que le fils du publicain.

Jésus bouscule un peu cette logique : il ne calcule pas les mérites et les bonnes actions ; car, encore une fois, il n'est dit nulle part que Lazare soit vertueux et le riche mauvais ; Jésus constate seulement que le riche est resté riche sa vie durant, pendant que le pauvre restait pauvre, à sa porte : c'est dire l'abîme d'indifférence, ou d'aveuglement si vous préférez, qui s'est creusé entre le riche et le pauvre, simplement parce que le riche n'a jamais entrouvert son portail.

Autre détail qui a son importance dans le récit de Jésus : il n'est pas tout-à-fait exact qu'on ne sait rien du riche ; en fait, on sait comment il était habillé : de pourpre et de lin dit le texte grec (allusion évidente aux vêtements des prêtres !) ; la traduction que nous lisons ici parle de « vêtements de luxe », mais c'est plus que cela : la couleur pourpre qui était primitivement la couleur des vêtements royaux, était devenue la couleur des grands prêtres parce qu'ils servent le roi du monde ; quant au lin c'était le tissu de la tunique du grand prêtre ; là, dans la bouche de Jésus, il y a sûrement une petite pointe à l'égard de ses auditeurs : très pieux mais peut-être indifférents à la misère des autres ; Jésus leur dit quelque chose comme « grand-prêtre ou pas, si vous méprisez vos frères, vous ne méritez pas votre titre de fils d'Abraham ».

Car, on l'aura remarqué : Abraham est cité sept fois dans cette page ; c'est donc sûrement une clé du texte. Au fond, la question de Jésus c'est « qui est vraiment fils d'Abraham ? » et sa réponse : si vous n'écoutez pas la Loi et les Prophètes, si vous êtes indifférents à la souffrance de vos frères, vous n'êtes pas les fils d'Abraham. Jésus va encore plus loin : le pauvre aurait bien voulu manger les miettes du riche, mais c'étaient plutôt les chiens qui venaient lécher ses plaies ; or les chiens étaient des animaux impurs... ce qui fait que même si le riche pieux s'était donné la peine d'ouvrir son portail, il aurait été choqué de toute façon et il aurait fui cet homme impur léché par les chiens... la leçon de Jésus, là encore, c'est « vous attachez de l'importance aux mérites, vous veillez à rester purs, vous êtes fiers d'être les descendants d'Abraham... mais vous oubliez l'essentiel ». Cet essentiel est dit dans la loi et les prophètes ; et là, nous n'avons que l'embarras du choix, dans le livre d'Isaïe par exemple : « Les pauvres sans abri, tu les hébergeras, si tu vois quelqu'un nu, tu le couvriras, devant celui qui est ta propre chair, tu ne te déroberas pas... Si tu cèdes à l'affamé ta propre bouchée, si tu rassasies le gosier de l'humilié, ta lumière se lèvera dans les ténèbres... » (Isaïe 58, 7-8). Pas besoin de signes extraordinaires pour nous convertir : nous avons la Loi, les Prophètes, les Evangiles : à nous de les écouter et d'en vivre !

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17 septembre 2010 5 17 /09 /septembre /2010 07:11

marie-nolle-thabut.jpgJe suis, chaque dimanche, impressionné par la qualité des commentaires de Marie-Noëlle Thabut sur les textes que nous propose la liturgie du jour.

 

Ces commentaires, trouvés sur le site "Eglise catholique en France", permettent à toute personne de bonne volonté, chrétienne ou non, de mieux comprendre la Bible, le livre le plus diffusé au monde. Notamment, en

  • donnant des explications historiques ;

  • décodant le langage imagé utilisé par l'auteur.

Je souhaite arriver à mettre ici, chaque dimanche, les commentaires de Marie-Noëlle Thabut. Ma seule contribution consiste à surligner les passages que je trouve les plus enrichissants et à écrire en rouge ceux qui parlent d'un thème qui m'est cher : la liberté (trois autres pages de mon blog sont consacrées à ces passages des Evangiles, du reste du Nouveau Testament ou de l'Ancien Testament qui parlent de la liberté)

 

Version audio, trouvée sur le site de Radio-Notre-Dame

 

PREMIERE LECTURE - Amos 8, 4 - 7

4 Ecoutez ceci, vous qui écrasez le pauvre
pour anéantir les humbles du pays,
5 car vous dites :
« Quand donc la fête de la nouvelle lune sera-t-elle passée,
pour que nous puissions vendre notre blé ?
Quand donc le sabbat sera-t-il fini,
pour que nous puissions écouler notre froment ?
Nous allons diminuer les mesures,
augmenter les prix,
et fausser les balances.
6 Nous pourrons acheter le malheureux pour un peu d'argent,
le pauvre pour une paire de sandales.
Nous vendrons jusqu'aux déchets du froment ! »
7 Le Seigneur le jure par la Fierté d'Israël :
« Non, jamais je n'oublierai aucun de leurs méfaits. »


L'heure est sûrement grave puisque le prophète Amos termine par une formule extrêmement solennelle : « Le Seigneur le jure par la Fierté d'Israël ». Or la « Fierté d'Israël », c'est Dieu lui-même ; car c'est lui qui est (ou qui devrait être) la seule fierté de son peuple ; en d'autres termes, le Seigneur jure par lui-même. On trouve dans la Bible des expressions du même genre, par exemple « Le Seigneur le jure par sa Sainteté » ou bien « Par mon Nom, dit le Seigneur ». C'est logique : lorsque les hommes prêtent serment, ils le font au nom de quelqu'un qui les dépasse ; Dieu, lui, ne peut s'engager que par lui-même ! Qui pourrait-il invoquer de plus grand ?

Et à propos de quoi Dieu prête-t-il serment ? « Le Seigneur le jure par la Fierté d'Israël : Non, jamais je n'oublierai aucun de leurs méfaits. » Il s'agit des méfaits des gens qui ne cherchent qu'à s'enrichir aux dépens des autres. Amos est un prophète du huitième siècle av J.C. à l'époque où la terre de Palestine est partagée en deux royaumes. Petit berger d'un village du Sud, (Téqoa) près de Bethléem, il a été choisi par Dieu pour aller prêcher dans le royaume du Nord qu'on appelle aussi la Samarie, du nom de sa capitale. Nous sommes sous le règne de Jéroboam II, vers 750 av.J.C. : un règne faste à tout point de vue... du moins, c'est ce que tout le monde pense ; tous sauf un, le prophète Amos justement. La Samarie traverse une période de prospérité économique et, logiquement, c'est le niveau de vie de toute la population qui devrait s'améliorer... mais cette période faste ne profite pas à tout le monde ; au contraire Amos est bien obligé de constater que la richesse ne concerne qu'une catégorie privilégiée... mais, pire, cet enrichissement des uns naît de l'appauvrissement des autres ; tout simplement parce que les produits de première nécessité, le pain quotidien ou les sandales, sont entre les mains de vendeurs peu scrupuleux. Et alors on en arrive au point où des pauvres n'ont plus d'autre solution pour ne pas mourir de faim ou de froid que de se vendre comme esclaves : « Nous pourrons acheter le malheureux pour un peu d'argent, le pauvre pour une paire de sandales. »

Bien sûr, celui qui est lésé peut essayer de s'adresser à la justice ; oui, en théorie ; mais dans la pratique, chaque fois qu'il y a un procès pour des fraudes ou des escroqueries manifestes, les tribunaux prennent systématiquement le parti des riches contre les pauvres ; pourquoi ? Tout simplement parce que les riches paient les juges : Amos le dit très clairement dans son livre : « Ils changent le droit en poison et traînent la justice à terre ». La justice elle-même est faussée, corrompue ; le texte que nous avons entendu est donc l'un de ceux où Amos prend la parole pour annoncer le jugement de Dieu. Et il dresse un véritable réquisitoire : il énonce les faits, puis il rend son verdict. Les faits d'abord : « Vous écrasez les pauvres, vous anéantissez les humbles du pays ; vous dites : quand donc la fête de la nouvelle lune sera-t-elle passée, que nous puissions vendre notre blé ? » Ce qu'on appelle « la nouvelle lune », c'est le premier jour du mois ; notre calendrier à nous se fonde sur le cycle du soleil, si bien que nous savons à peine quand est la nouvelle lune ou la pleine lune ; en Palestine au contraire le calendrier était lunaire ; dans les calendriers lunaires les mois sont de vingt-huit jours : ils débutent avec la nouvelle lune, et la pleine lune est au milieu du mois ; or la nouvelle lune, le premier jour du mois, (on l'appelait la « néoménie »), était un jour férié : ce qui veut dire que aucun travail, aucun déplacement, aucune activité commerciale n'étaient autorisés ; c'était par excellence le jour du repos et de la gratuité, exactement comme le sabbat (chaque samedi).

Ce répit dans les affaires visait à tourner l'homme vers Dieu. Mais ici il semble bien qu'il soit vécu avec impatience, car, désormais, l'homme a un autre maître, l'Argent. Evidemment pour quelqu'un dont le premier souci est de gagner de l'argent, un jour férié est sa bête noire : un jour de manque à gagner ; ce qui explique les reproches d'Amos : « Ecoutez ceci, vous qui écrasez le pauvre... car vous dites : quand donc la fête de la nouvelle lune sera-t-elle passée, pour que nous puissions vendre notre blé ? Quand donc le sabbat sera-t-il fini, pour que nous puissions écouler notre froment ? » Pour autant, Amos ne vise évidemment pas tous les commerçants, comme si la profession tout entière méritait des reproches ; il vise ici des vendeurs malhonnêtes, pour qui commerce rime non pas avec service mais avec prix exorbitants et balances truquées : puisqu'il leur dit « vous avez l'intention de diminuer les mesures, augmenter les prix et fausser les balances ». L'image de la balance faussée est à double sens : très concrètement, d'abord, on voit bien comment un balancier sournoisement tordu peut fausser une mesure ; mais, plus profondément, ce sont toutes les balances de cette société qui sont faussées ; au fond, Amos reproche au peuple de Samarie de vivre sa vie tout entière dans l'injustice : les balances sont faussées, la justice est dévoyée, on continue bien à respecter les jours fériés, mais à contre-coeur et avec une arrière-pensée ; tout est faussé en somme.

Et voici le jugement : « Le Seigneur le jure par la Fierté d'Israël : jamais je n'oublierai aucun de leurs méfaits. » Traduisez « vous qui vous enrichissez injustement, vous oubliez bien facilement vos forfaits et les tribunaux vous suivent, mais le Seigneur vous déclare : ce sont des choses que l'on ne doit pas oublier. Vous ne devez pas vous habituer à l'injustice. » Pour autant, ne faisons pas dire à ce texte ce qu'il ne dit pas : la menace « Jamais je n'oublierai aucun de leurs méfaits » ne veut pas dire que Dieu gardera éternellement en mémoire nos fautes : toute la leçon de l'Ancien Testament sur le pardon de Dieu dit le contraire. Mais Amos prononce sa mise en garde volontairement de la façon la plus solennelle possible, parce qu'il y a là une leçon très grave : la première chose que Dieu demande à son peuple, c'est de vivre dans la justice ; un père de la terre ne supporterait pas que certains de ses enfants soient appauvris par leurs propres frères. A plus forte raison, notre société humaine fondée sur tant d'injustices et de misères de toute sorte, ne peut qu'offenser Dieu. Amos est d'autant plus virulent que, depuis cent ans, le royaume du Nord se vante d'avoir balayé l'idolâtrie en supprimant tous les cultes des divinités qu'on appelle les Baals ; en fait, ce qu'il reproche à ses contemporains, c'est d'être tombés dans une idolâtrie plus pernicieuse encore, celle de l'argent.
Peut-être faudrait-il aujourd'hui des Amos parmi nous ! Mais encore faudrait-il que nous les écoutions ...

PSAUME 112 (113)

1 Alleluia !
Louez, serviteurs du Seigneur,
louez le nom du Seigneur !
2 Béni soit le nom du Seigneur,
maintenant et pour les siècles des siècles !
3 Du levant au couchant du soleil,
loué soit le nom du Seigneur !
4 Le Seigneur domine tous les peuples,
sa gloire domine les cieux.

5 Qui est semblable au Seigneur notre Dieu ?
Lui, il siège là-haut.
6 Mais il abaisse son regard
vers le ciel et vers la terre.
7 De la poussière il relève le faible,
il retire le pauvre de la cendre
8 pour qu'il siège parmi les princes,
parmi les princes de son peuple.
9 Il installe en sa maison la femme stérile,
heureuse mère au milieu de ses fils.



Ce psaume est le premier de ceux que Jésus a récités le soir du Jeudi-Saint. Quand Saint Matthieu raconte dans son évangile qu'ils partirent vers le Mont des Oliviers après avoir chanté les psaumes, il s'agit en particulier de ce psaume d'aujourd'hui. Et le premier mot que Jésus a chanté donc, c'est « ALLELUIA » ; Alleluia, qui veut dire littéralement « Louez-Dieu » : Allelu, c'est l'impératif tout simplement, louez ; et YA c'est la première syllabe du nom sacré. Donc, de toute évidence, il s'agit d'un psaume de louange, nous le savons dès ce premier mot « Alleluia ».

La composition de ce psaume est très intéressante ; il comporte deux parties de quatre versets chacune, qui encadrent un verset central ; ce verset central est une interrogation « Qui est semblable au Seigneur notre Dieu ? » Et les deux parties contemplent les deux faces, si j'ose dire, du mystère de Dieu : sa Sainteté, d'une part, sa miséricorde, d'autre part. Une fois de plus, nous retrouvons cette double dimension de la Révélation : Dieu s'est fait connaître à la fois comme le TOUT-AUTRE (c'est ce que l'on appelle sa « transcendance » ou sa Sainteté, si vous préférez) ET comme le TOUT-PROCHE. Sa sainteté, c'est l'objet de la première partie ; il suffit de regarder d'un peu près le vocabulaire ! Pour manifester à quel point Il est le Tout-Autre, on répète inlassablement le fameux Nom, celui qu'on ne prononce jamais en entier, par respect. Vous savez pourquoi : pour l'homme de la Bible, dire le nom de quelqu'un, c'est déjà d'une certaine manière oser parler de lui, prétendre le connaître intimement ; et qui pourrait prétendre connaître Dieu ? Dieu seul peut parler de lui-même. Si bien que le Nom de Dieu, tel qu'il l'a révélé lui-même en quatre lettres, on ne le prononce jamais. Et vous savez bien que, dans la Bible, quand on rencontre ces fameuses quatre lettres, spontanément le lecteur juif les remplace par le mot « Adonaï » qui veut dire « Mon Seigneur », mais qui ne prétend pas décrire ni définir Dieu.

Parfois aussi, pour parler de Dieu sans dire son Nom, on emploie l'expression « LE NOM » et il faut entendre tout le respect, toute la déférence que cela implique. Or ici, le mot « Seigneur », qui dit si bien la distance entre Dieu et nous, est employé cinq fois ; l'expression « Le NOM » est employée trois fois, le verbe « louez » trois fois. Tout cela en quatre versets... « Alleluia ! Louez, serviteurs du Seigneur, louez le nom du Seigneur ! Béni soit le nom du Seigneur, maintenant et pour les siècles des siècles ! Du levant au couchant du soleil, loué soit le nom du Seigneur ! Le Seigneur domine tous les peuples, sa gloire domine les cieux. » Et la grandeur de Dieu rayonne sur la totalité du temps et de l'espace « Béni soit le Nom du Seigneur maintenant et pour les siècles... Du levant au couchant du soleil, loué soit le Nom du Seigneur ». Cette insistance traduit également une résolution, une profession de foi, la décision d'abandonner définitivement toute idolâtrie : « Le Seigneur domine tous les peuples, sa gloire domine les cieux. » Dernière remarque pour cette première partie, encore une fois, c'est le peuple élu qui parle, mais il n'oublie jamais le reste de l'humanité : « Le Seigneur domine tous les peuples ».

Puis vient le verset central : « Qui est semblable au Seigneur notre Dieu ? » Sous-entendu la grande découverte (qui l'aurait cru ?), c'est que le Dieu de gloire est tout autant le Dieu de miséricorde. Et la deuxième strophe détaille l'action de Dieu auprès des plus petits, des plus pauvres. « De la poussière il relève le faible, il retire le pauvre de la cendre ». En particulier, parmi les faibles et les pauvres, on comptait la femme stérile, qui vivait dans la crainte continuelle d'être répudiée : « Il installe en sa maison la femme stérile, heureuse mère au milieu de ses fils. » Et l'on sait qu'en hébreu, le mot « maison » veut aussi dire « descendance ». Sara, la femme d'Abraham, a connu ce miraculeux renversement de situation ; on imagine sans peine l'éblouissement de celle qui a cru être stérile à tout jamais, et qui se retrouve quelques années plus tard, avec sa maison remplie d'enfants !

La Bible se plaît à noter de tels renversements de situation : car « rien n'est impossible à Dieu », on le sait bien, c'est même le leit-motiv des croyants. Le Magnificat de la Vierge Marie est tout plein de cette certitude confiante : « Il s'est penché sur son humble servante ; désormais, tous les âges me diront bienheureuse... Il renverse les puissants de leurs trônes, il élève les humbles. Il comble de biens les affamés, renvoie les riches les mains vides. » Sans oublier que si tout ceci peut s'appliquer aux individus, les psaumes visent d'abord le peuple d'Israël dans son ensemble.

Revenons au soir de la Cène où Jésus a chanté ce psaume avec ses disciples ; nul doute qu'en prenant le chemin du mont des Oliviers le soir du Jeudi-Saint, il a entendu résonner tout particulièrement le verset « De la poussière il relève le faible » : lui qui partait vers sa Passion et vers sa mort a certainement entendu là une annonce de sa résurrection ; poussière, nous sommes, à la poussière nous retournons ; mais « de la poussière Dieu relève (entendez il ressuscite) le faible pour qu'il siège parmi les princes »... C'est exactement ce qui s'est passé pour Jésus-Christ, et c'est ce qui nous attend.

****
Complément
A propos des renversements de situation : une toute petite étude de vocabulaire est très suggestive. En hébreu, à deux reprises, les mêmes mots sont employés pour parler de Dieu et pour parler des pauvres : malheureusement, notre traduction française ne peut pas toujours rendre toutes ces résonances ; par exemple le verbe « exalter » : une traduction littérale des versets 4a et 7b donnerait : « Que le Seigneur soit exalté sur toutes les nations » / « Du fumier il exalte le pauvre » ; ou encore le verbe « siéger » ou « trôner » : une traduction littérale, là encore, des versets 5b et 8a donnerait : « Lui il trône là-haut » / « Pour qu'il (le pauvre) trône parmi les princes ».

DEUXIEME LECTURE - 1 Timothée 2, 1-8

1 J'insiste avant tout
pour qu'on fasse des prières
de demande, d'intercession et d'action de grâce
pour tous les hommes,
2 pour les chefs d'Etat et tous ceux qui ont des responsabilités,
afin que nous puissions mener notre vie
dans le calme et la sécurité,
en hommes religieux et sérieux.
3 Voilà une vraie prière,
que Dieu, notre Sauveur, peut accepter,
4 car il veut que tous les hommes soient sauvés
et arrivent à connaître pleinement la vérité.
5 En effet, il n'y a qu'un seul Dieu,
il n'y a qu'un seul médiateur entre Dieu et les hommes :
un homme, le Christ Jésus,
6 qui s'est donné lui-même
en rançon pour tous les hommes.
Au temps fixé, il a rendu ce témoignage
7 pour lequel j'ai reçu la charge de messager et d'Apôtre
- je le dis en toute vérité -,
moi qui enseigne aux nations païennes la foi et la vérité.
8 Je voudrais donc qu'en tout lieu les hommes prient
en levant les mains vers le ciel,
saintement, sans colère ni mauvaises intentions.



Il y a au milieu de ce texte une phrase qui résume toute la Bible, une phrase de lumière, si j'ose dire ; je vous la rappelle : « Dieu, notre Sauveur veut que tous les hommes soient sauvés et arrivent à connaître pleinement la vérité. » Elle est au centre de ce texte, mais elle est aussi au centre de la pensée de Paul, et surtout elle est le centre, la chose la plus importante de l'histoire de l'humanité ; « Dieu, notre Sauveur veut que tous les hommes soient sauvés ». Tous les mots comptent : « Dieu veut » : c'est le mystère de sa volonté, ce « dessein bienveillant qu'il a d'avance arrêté en lui-même pour mener les temps à leur accomplissement », comme dit la lettre aux Ephésiens (1, 9 - 10). La volonté de Dieu est une volonté de salut, et cette volonté de Dieu concerne tous les hommes : « Dieu, notre Sauveur, veut que tous les hommes soient sauvés ». Visiblement, Paul veut insister très fort sur la dimension universelle du projet de Dieu. Je reprends ses expressions : « Dieu veut que tous les hommes soient sauvés... j'insiste pour qu'on fasse des prières... pour tous les hommes... le Christ lui-même s'est donné en rançon pour tous les hommes ».

Je reprends notre fameuse phrase parce qu'elle nous donne la définition du salut : « Dieu, notre Sauveur veut que tous les hommes soient sauvés et arrivent à connaître pleinement la vérité. » On sait bien que dans ce genre de phrase, le mot ET peut être remplacé par « C'EST-A-DIRE » ; il faut donc entendre : « Dieu veut que tous les hommes soient sauvés c'est-à-dire arrivent à connaître pleinement la vérité. »

Et qu'est-ce que la vérité ? C'est que Dieu nous aime et est sans cesse auprès de nous pour nous combler de son amour ; être sauvé c'est connaître cette vérité, non pas d'une manière intellectuelle, mais connaître à la manière biblique, c'est-à-dire en vivre, se laisser aimer et combler. Tant que les hommes ne connaissent pas l'amour de Dieu pour eux, tant qu'ils n'en vivent pas, ils sont comme prisonniers. Le Christ est venu justement pour les libérer. D'où l'expression « il s'est donné en rançon » : chaque fois que nous rencontrons ce mot « rançon », nous pouvons le remplacer par le mot « libération ». Le Christ est venu pour annoncer en paroles et en actes l'amour de Dieu pour tous les hommes. Croire à cet amour, vivre de cet amour, c'est être sauvé.
Alors, la vraie prière, celle que Dieu peut accepter, comme dit Paul, c'est parler à Dieu de son projet, c'est entrer dans son projet, nous en imprégner, pour être capables ensuite de répandre la nouvelle comme une traînée de poudre. Dans ce sens-là, on peut comparer la messe du dimanche à une réunion de chantier, la réunion de chantier du royaume ; sur un chantier de construction, on fait le point chaque lundi matin sur l'avancement des travaux ; de la même manière, les Chrétiens se réunissent tous les dimanches pour faire le point sur l'avancement du chantier de Dieu. Et à en croire cette lettre à Timothée, le chantier de Dieu, c'est très clair, est à la dimension de l'univers tout entier. C'est bien pour cela que la prière autrefois appelée « prière des fidèles » s'appelle aujourd'hui « prière universelle » ; les deux termes sont équivalents.

« La Prière des fidèles », cela veut dire « la prière de ceux qui ont la foi » : c'est-à-dire ceux qui ont assez de foi pour croire que « Dieu veut que tous les hommes soient sauvés ». Sûrs de cette foi, sûrs de l'amour de Dieu pour l'humanité tout entière, nous prions le Père : le texte officiel précise bien qu'il s'agit d'une prière de supplication ; mais il ne s'agit pas de mettre Dieu au courant des besoins du monde, comme s'il fallait lui apprendre quelque chose ; il s'agit d'une éducation de notre propre regard : nous apprenons à regarder le monde avec les yeux de Dieu. Les meilleurs outils pour préparer la Prière Universelle, ce sont le Livre de la Parole de Dieu dans une main, et dans l'autre, le journal qui nous tient au courant de l'actualité sur tous les continents. Ainsi armés, nous pourrons entendre l'Esprit nous souffler ce dont le monde a besoin, et dans quel sens orienter nos efforts pour le transformer.

Dernière remarque, on a ici une superbe description de ce qu'était la prière juive bien avant la prière chrétienne ; car si vous connaissez la prière juive, telle que nous la livre l'Ancien Testament, elle est faite exactement comme dit Saint Paul « de demande, d'intercession et d'action de grâce pour tous les hommes ». On n'a pas attendu le Nouveau Testament ni pour prier, ni pour demander, ni pour rendre grâce ; on n'a pas non plus attendu le Nouveau Testament pour savoir que le projet de Dieu concerne l'humanité tout entière. Et même la position de la prière les mains levées vers le ciel n'est pas une invention des Chrétiens. Il suffit de se rappeler la prière de Moïse, les bras levés, à Rephidim, dans le Sinaï. La prière chrétienne est vraiment la petite soeur, l'héritière de la prière juive. Et d'ailleurs, on trouve dans les catacombes des tombeaux sculptés représentant des hommes en prière dans cette position de Moïse, qu'on appelle la position de l'orant.

Notons que, dans la dernière phrase, l'insistance de Paul n'est pas sur la position à adopter, mais sur l'état d'esprit dans lequel on doit être pour la prière : « Je voudrais qu'en tout lieu, les hommes prient en levant les mains vers le ciel, saintement, sans colère ni mauvaises intentions. » Comment entrer dans le projet d'amour de Dieu pour tous si on a le coeur plein de colère et de mauvaises intentions ? Très certainement, là, on a une trace de difficultés graves, d'oppositions, de dissensions, de persécutions peut-être, dans la communauté à laquelle était destinée cette lettre. On ne peut pas aventurer d'hypothèses précises car on n'est pas très sûr de la date de composition de cette lettre, on n'est même pas sûr qu'elle soit de Paul lui-même, en tout ou en partie. Mais peu importe la date de cette lettre : ce qui compte à toute époque et quelles que soient les difficultés que nous rencontrons, c'est de ne jamais oublier que « Dieu veut que tous les hommes soient sauvés et arrivent à connaître pleinement la vérité ».

EVANGILE - Luc 16, 1-13

1 Jésus racontait à ses disciples cette parabole :
« Un homme riche avait un gérant
qui lui fut dénoncé parce qu'il gaspillait ses biens.
2 Il le convoqua et lui dit :
Qu'est-ce que j'entends dire de toi ?
Rends-moi les comptes de ta gestion,
car désormais tu ne pourras plus gérer mes affaires.
3 Le gérant pensa :
Que vais-je faire,
puisque mon maître me retire la gérance ?
Travailler la terre ? Je n'ai pas la force.
Mendier ? J'aurais honte.
4 Je sais ce que je vais faire,
pour qu'une fois renvoyé de ma gérance,
je trouve des gens pour m'accueillir.
5 Il fit alors venir, un par un,
ceux qui avaient des dettes envers son maître.
Il demanda au premier : Combien dois-tu à mon maître ?
6 - Cent barils d'huile.
Le gérant lui dit :
Voici ton reçu ; vite, assieds-toi et écris cinquante.
7 Puis il demanda à un autre :
Et toi, combien dois-tu ? - Cent sacs de blé.
Le gérant lui dit :
Voici ton reçu, écris quatre-vingts.
8 Ce gérant trompeur, le maître fit son éloge :
effectivement, il s'était montré habile,
car les fils de ce monde sont plus habiles entre eux
que les fils de la lumière.
9 Eh bien moi, je vous le dis :
Faites-vous des amis avec l'Argent trompeur,
afin que, le jour où il ne sera plus là,
ces amis vous accueillent dans les demeures éternelles.
10 Celui qui est digne de confiance dans une toute petite affaire
est digne de confiance aussi dans une grande.
Celui qui est trompeur dans une petite affaire
est trompeur aussi dans une grande.
11 Si vous n'avez pas été dignes de confiance
avec l'Argent trompeur,
qui vous confiera le bien véritable ?
12 Et si vous n'avez pas été dignes de confiance
pour des biens étrangers,
le vôtre, qui vous le donnera ?
13 Aucun domestique ne peut servir deux maîtres :
ou bien il détestera le premier, et aimera le second ;
ou bien il s'attachera au premier, et méprisera le second.
Vous ne pouvez pas servir à la fois Dieu et l'Argent. »


Ce texte nous réserve une surprise de taille : Jésus a l'air de féliciter les escrocs ! « Ce gérant trompeur, le maître fit son éloge, car il s'était montré habile... » Mais ses auditeurs ne s'y trompent pas car Jésus le qualifie de « trompeur », c'est-à-dire malhonnête et en ce temps-là comme aujourd'hui, l'honnêteté faisait bien partie de la morale élémentaire. Or le propos de Jésus n'est certainement pas d'aller contre la morale élémentaire. D'autre part, Jésus prend bien soin de préciser que le maître félicite cet homme pour son habileté. S'il emploie cet exemple un peu provocant, c'est pour nous faire réfléchir sur quelque chose de très grave, et c'est la dernière phrase qui nous le dit : nous avons un choix à faire, et il est urgent, entre Dieu et l'Argent. « Vous ne pouvez pas servir à la fois Dieu et l'Argent. »

Et Jésus dresse toute une série d'oppositions : entre les fils de ce monde et les fils de la lumière, entre une toute petite affaire et une grande affaire, entre l'Argent trompeur et le bien véritable, entre les biens étrangers et notre bien. Toutes ces oppositions n'ont qu'un but, nous faire découvrir que l'Argent n'est qu'une tromperie et que consacrer sa vie à « faire de l'argent » comme on dit, c'est faire fausse route. C'est aussi grave que l'idolâtrie que les prophètes ont tellement pourchassée. Dans la phrase « Vous ne pouvez pas servir à la fois Dieu et l'Argent », le mot « servir » a un sens religieux, bien sûr. Il n'y a qu'un seul Dieu, ne vous faites pas d'idoles, car toute idolâtrie fait de vous un esclave ; nous avions déjà entendu très fort ce message dans le livre de l'Exode, par la bouche de Moïse, la semaine dernière, dans l'épisode du veau d'or. Dieu seul libère (tout l'Ancien Testament nous l'a appris)... les idoles asservissent. Or l'argent peut fort bien devenir une idole, c'est-à-dire devenir une fin en soi et non plus un moyen ; quand on est obsédé par l'envie de gagner de l'argent, on devient vite esclave : bientôt nous n'aurons plus le temps de penser à autre chose ! « Se méfier de ce qu'on possède pour ne pas être possédé », dit la Sagesse populaire, et c'est un bon principe. Justement, le sabbat était fait entre autres pour cela : retrouver une fois par semaine le goût de la gratuité. C'est une manière de rester libre.

L'Argent est trompeur de deux manières : d'abord, il nous fait croire qu'il nous assurera le bonheur, mais viendra bien un jour, pourtant, où il nous faudra tout laisser. Dans la phrase de Jésus « Faites-vous des amis avec l'Argent trompeur, afin que le jour où il ne sera plus là... », la formule « il ne sera plus là » est une allusion à la mort. « Il n'y a pas grand intérêt à être le plus riche du cimetière ! » comme on dit. Ensuite, l'Argent nous trompe quand nous croyons qu'il nous appartient pour nous tout seuls. Jésus ne nous pousse pas à mépriser l'argent, mais à le mettre au service du Royaume, c'est-à-dire des autres. Les richesses méritent bien leur nom et il serait stupide et hypocrite de les bouder. Mais nous n'en sommes pas propriétaires pour notre seul usage égoïste, nous en sommes intendants. C'est pour cela que Jésus parle de « bien étranger », c'est parce qu'il ne nous appartient pas. Il est bien vrai « qu'il n'y a pas grand intérêt à être le plus riche du cimetière « , mais « il y a grand intérêt à être riche pour en faire profiter les autres ».

Dans la phrase « être digne de confiance avec l'Argent trompeur », le mot « confiance » est très important : Dieu nous fait confiance ; cet argent nous est confié, nous en sommes intendants, responsables ... toutes nos richesses, de tous ordres, nous sont confiées comme à des intendants pour que nous les partagions, pour que nous les transformions en bonheur pour ceux qui nous entourent. Alors on comprend mieux la parabole précédente : cet intendant menacé de licenciement et qui fait une dernière fois des cadeaux avec l'argent de son patron pour se faire des amis qui le lui rendront. Il est parfaitement malhonnête ; mais il a su trouver très vite une solution astucieuse pour assurer son avenir. Et l'astuce, ici, consiste à utiliser pour une fois l'Argent comme un moyen et non comme un but.

Ce n'est pas la malhonnêteté que Jésus admire, c'est l'habileté : qu'est-ce que nous attendons pour trouver des solutions astucieuses pour assurer l'avenir de tous ?... et il est vrai que l'envie de gagner de l'argent rend des quantités de gens très inventifs ; Jésus voudrait bien que l'ardeur pour la justice ou pour la paix nous rende aussi inventifs ! Le jour où nous consacrerons autant de temps et de matière grise à inventer des solutions de paix, de justice et de partage qu'à gagner de l'argent au-delà du nécessaire, la face du monde sera changée. Et déjà si nous passions autant de temps à parler de solidarité et de partage que nous passons de temps à parler d'argent, bien des choses changeraient, probablement.
Au fond la morale de l'histoire pourrait s'écrire ainsi : Choisissez Dieu, résolument, et mettez au service du Royaume l'habileté que vous mettriez à faire de l'argent. Les fils de la lumière savent que l'Argent n'est qu'une toute petite affaire, c'est le Royaume qui est la grande affaire. Ils ne « servent » pas l'Argent comme on sert une divinité, ils le mettent au service du Royaume.

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9 septembre 2010 4 09 /09 /septembre /2010 10:45

marie-nolle-thabut.jpg Je suis, chaque dimanche, impressionné par la qualité des commentaires de Marie-Noëlle Thabut sur les textes que nous propose la liturgie du jour.

 

Ces commentaires, trouvés sur le site "Eglise catholique en France", permettent à toute personne de bonne volonté, chrétienne ou non, de mieux comprendre la Bible, le livre le plus diffusé au monde. Notamment, en

  • donnant des explications historiques ;

  • donnant le sens passé de certains mots ou expressions dont la signification a parfois changé depuis ou peut être mal comprise (aujourd'hui, "tête dure", "nuque raide", "coeur de pierre", "coeur de chair",  "coeur brisé", "confesser" ; je consacre une page de mon blog à recenser tous ces mots ou expressions) ;

  • décodant le langage imagé utilisé par l'auteur.

Je souhaite arriver à mettre ici, chaque dimanche, les commentaires de Marie-Noëlle Thabut. Ma seule contribution consiste à surligner les passages que je trouve les plus enrichissants et à écrire en rouge ceux qui parlent d'un thème qui m'est cher : la liberté (trois autres pages de mon blog sont consacrées à ces passages des Evangiles, du reste du Nouveau Testament ou de l'Ancien Testament qui parlent de la liberté)

 

Version audio, trouvée sur le site de Radio-Notre-Dame

 

 

PREMIERE LECTURE - Exode 32, 7...14

Moïse était encore sur la montagne du Sinaï.
7 Le Seigneur lui dit :
« Va, descends,
ton peuple s'est perverti,
lui que tu as fait monter du pays d'Egypte.
8 Ils n'auront pas mis longtemps
à quitter le chemin que je leur avais prescrit !
Ils se sont fabriqué un veau en métal fondu.
Ils se sont prosternés devant lui,
ils lui ont offert des sacrifices
en proclamant :
Israël, voici tes dieux,
qui t'ont fait monter du pays d'Egypte. »
9 Le Seigneur dit encore à MoÏse :
« Je vois que ce peuple
est un peuple à la tête dure.
10 Maintenant, laisse-moi faire ;
ma colère va s'enflammer contre eux
et je vais les engloutir !
Mais, de toi, je ferai une grande nation. »
11 Moïse apaisa le visage du Seigneur son Dieu
en disant : « Pourquoi, Seigneur,
ta colère s'enflammerait-elle contre ton peuple,
que tu as fait sortir du pays d'Egypte
par la vigueur de ton bras et la puissance de ta main ?

13 Souviens-toi de tes serviteurs,
Abraham, Isaac et Jacob,
à qui tu as juré par toi-même :
Je rendrai votre descendance
aussi nombreuse que les étoiles du ciel,
je donnerai à vos descendants
tout ce pays que j'avais promis,
et il sera pour toujours leur héritage. »
14 Le Seigneur renonça
au mal qu'il avait voulu faire à son peuple.


Je vous rappelle très rapidement le contexte : trois mois après la sortie d'Egypte, Dieu a proposé l'Alliance à Moïse et à son peuple : et le peuple, unanime, a accepté l'Alliance. Et puis, il y a eu l'extraordinaire manifestation de Dieu, dans les éclairs, le tonnerre, le feu, la nuée. Et, de nouveau, le peuple s'est engagé : « Toutes les paroles que le Seigneur a dites, nous les mettrons en pratique. » Puis Moïse est remonté sur la montagne pour recevoir les tables de la Loi.
L'épisode du veau d'or se situe à ce moment-là : on trouve que Moïse est bien long à redescendre ; on vient de vivre une expérience religieuse extraordinaire, et nous voilà retombés dans le quotidien. On n'entend plus rien, on ne voit plus rien... Où donc est Dieu ? Où donc est Moïse ? Alors la tentation est trop forte ; on exige d'Aaron qu'il fabrique une statue. Quand Moïse, enfin, redescend de la montagne, les tables de la Loi à la main, il est accueilli par les cantiques adressés à la statue !

Clairement, cette fabrication d'une statue a été considérée par Dieu et par Moïse comme une faute. On peut se demander en quoi est-ce mal ? Pour comprendre ce que représentait l'interdiction des idoles, et en quoi la fabrication du veau d'or est une faute, il faut relire les commandements, ce qu'on appelle le Décalogue. La première phrase, on l'oublie souvent, ce n'est pas un commandement, c'est une affirmation : « C'est moi, le Seigneur ton Dieu, qui t'ai fait sortir d'Egypte, la maison de servitude. » Affirmation qui précède les commandements et les justifie, elle en donne le sens. C'est parce que Dieu a libéré son peuple que, maintenant, il lui donne les commandements : ceux-ci n'ont pas d'autre but que d'indiquer la façon de rester un peuple libre et heureux.

Le premier de ces commandements tient en deux points : premièrement, tu n'auras pas d'autres dieux que moi ; deuxièmement, tu ne te feras pas d'idoles... C'est très clair : « Tu ne te feras pas d'idole, ni rien qui ait la forme de ce qui se trouve au ciel, là-haut, sur terre ici-bas ou dans les eaux sous la terre. Tu ne te prosterneras pas devant ces dieux et tu ne les serviras pas, car c'est moi, le Seigneur... » Cette interdiction de fabriquer des idoles est très neuve pour ce peuple sorti d'Egypte, où pullulaient des statues de toutes sortes de dieux représentés sous des formes d'animaux. Et d'ailleurs, si les Hébreux à peine sortis d'Egypte ont eu l'idée de fabriquer un veau en or, c'est parce qu'ils en avaient déjà vu ! Par exemple, on a retrouvé sur une fresque de la nécropole de Thèbes un jeune veau d'or représentant le soleil à son lever. Cette interdiction toute nouvelle est donc très exigeante : la preuve, c'est que, irrésistiblement, le peuple désobéit ; ce serait tellement rassurant de pouvoir mettre la main sur Dieu : le toucher, le voir... mais aussi pouvoir s'en éloigner, s'en cacher...
Mais le culte des idoles n'est qu'une fausse piste et Dieu le sait mieux que nous ; d'abord, parce que toute tentative pour représenter Dieu, le Tout-Autre, est inexorablement vouée à l'échec ; on ne peut pas réduire Dieu à une statue, tout simplement parce que Dieu n'est pas à la mesure de l'homme. Ensuite, plus grave encore, toute tentative pour figer Dieu, le fixer, prétendre avoir un quelconque pouvoir sur lui, est une tromperie ; cela conduit immanquablement à la magie, au fétichisme, et aussi au pouvoir exorbitant du clergé puisque ce sont les prêtres qui sont en quelque sorte les servants de l'idole... (Entre parenthèses, c'est exactement ce qui se passait en Egypte avec le culte d'Amon).

Le culte des idoles est donc à jamais interdit au peuple qui, le premier, a rencontré le Dieu libérateur. Mieux encore, l'interdiction de fabriquer des idoles fait partie de l'entreprise de libération du peuple de Dieu : pour le dire autrement, cette interdiction signifiait un sens interdit, elle rappelait que l'idolâtrie est une fausse piste, une impasse. La liberté était à ce prix. Car notre liberté authentique exige que nous acceptions cette vérité fondamentale ; alors et alors seulement, nous pouvons entrer avec Dieu dans l'Alliance qu'il nous propose.

Le récit nous présente Dieu en colère et Moïse plaidant pour l'apaiser : Dieu dit à Moïse « ton peuple m'a désobéi » et Moïse supplie « Ne te mets pas en colère contre ton peuple ». Evidemment, c'est une façon de parler ! On sait aujourd'hui que Dieu n'est pas sujet à la colère comme n'importe lequel d'entre nous et qu'il n'a pas besoin de paroles d'apaisement pour se calmer. Mais, à l'époque de la sortie d'Egypte, on imaginait encore un Dieu qui ressemble fortement aux hommes avec les mêmes sentiments et les mêmes emportements. Il a fallu des siècles de révélation pour qu'on découvre le vrai visage de Dieu. Au bout du compte, quand la Bible parle de la colère de Dieu, c'est toujours pour exprimer son refus inlassable de nous laisser nous fourvoyer.

Même chose pour le pardon de Dieu : il a fallu des milliers d'années pour que les croyants découvrent que le pardon de Dieu n'est pas conditionné par nos plaidoieries ! La découverte de Dieu est très progressive et ce n'est que très lentement que nos façons de parler de lui évoluent : ce qui est extraordinaire dans ce texte, c'est que déjà le peuple fait l'expérience du pardon de Dieu : un Dieu qui persiste à proposer inlassablement son Alliance après chacune de nos infidélités.

Enfin le peuple gardera toujours en mémoire l'exemple de Moïse : lui, le bénéficiaire des faveurs de Dieu, puisqu'il est le seul à l'avoir rencontré face à face, il ne se désolidarise jamais de son peuple, même au moment de la colère de Dieu !

***
Compléments

1 - le contexte
Cela se passe pendant l'Exode, c'est-à-dire la marche du peuple hébreu dans le désert après la sortie d'Egypte : une période tellement importante qui a marqué profondément la mémoire du peuple. Il y a d'abord eu la sortie d'Egypte, la libération de l'esclavage égyptien sous la conduite de Moïse, et grâce à la protection miraculeuse de Dieu ; et ce fameux chant de victoire qui a suivi : c'était au chapitre 15 du livre de l'Exode ; et puis, tout de suite après, les premières étapes dans le désert ont été autant d'épreuves non seulement pour l'endurance du peuple, mais surtout pour sa foi : on n'était plus habitué à cette vie nomade et à l'insécurité du désert... le manque d'eau potable, la soif, la faim... à chaque nouvelle épreuve, le peuple se révolte contre Moïse qui les a entraînés dans cette folle aventure, et finalement contre ce Dieu qui a promis sa protection mais qui semble parfois les oublier... Ce Dieu de Moïse est à la fois si proche parfois et si insaisissable.
Et puis, trois mois après la sortie d'Egypte, Dieu a proposé l'Alliance à Moïse et à son peuple : « Vous avez vu vous-mêmes ce que j'ai fait à l'Egypte, comment je vous ai portés sur des ailes d'aigle et vous ai fait arriver jusqu'à moi. Et maintenant, si vous entendez ma voix et gardez mon alliance, vous serez ma part personnelle parmi tous les peuples... et vous serez pour moi un royaume de prêtres et une nation sainte. » Et déjà, une première fois, le peuple, unanime, a accepté l'Alliance ; il a répondu : « Tout ce que le Seigneur a dit, nous le mettrons en pratique ».
Puis Moïse, sur l'ordre de Dieu, est monté sur la montagne du Sinaï : et le peuple, ébloui et tremblant à la fois, a assisté à une extraordinaire manifestation de Dieu, dans les éclairs, le tonnerre, le feu, la nuée. Quand Moïse est redescendu de la montagne, le peuple a entendu la proclamation des commandements et a solennellement fait Alliance avec Dieu : au pied de la montagne, Moïse a bâti un autel et offert des sacrifices. Et, de nouveau, le peuple s'est engagé : « Toutes les paroles que le Seigneur a dites, nous les mettrons en pratique. » Puis Moïse est remonté sur la montagne pour recevoir les tables de la Loi.
L'épisode du veau d'or se situe à ce moment-là : pour la suite, voir plus haut le commentaire § 2.
2 - Je reviens sur l'expression « tête dure » : je n'ai pas eu le temps de l'aborder dans les limites de l'émission ; nous la retrouverons pour la fête de la Trinité (année A). « Tête dure » ce sont les termes de notre traduction liturgique ; mais, en hébreu, l'expression originale est « peuple à la nuque raide » ; au passage d'une langue à l'autre, malheureusement, nous avons perdu la richesse de l'image sous-jacente.
Dans une civilisation essentiellement agricole, ce qui était le cas en Israël au temps bibliques, le spectacle de deux animaux attelés par un joug était habituel : nous savons ce qu'est le joug : c'est une pièce de bois, très lourde, très solide, qui attache deux animaux pour labourer. Le joug pèse sur leurs nuques et les deux animaux en viennent inévitablement à marcher du même pas.
Les auteurs bibliques ont le sens des images : ils ont appliqué cette image du joug à l'Alliance entre Dieu et Israël. Prendre le joug était donc synonyme de s'attacher à Dieu pour marcher à son pas. Mais voilà, le peuple d'Israël se raidit sans cesse sous ce joug de l'Alliance conclue avec Dieu au Sinaï. Au lieu de le considérer comme une faveur, il y voit un fardeau. Il se plaint des difficultés de la vie au désert, et finit même par trouver bien fade la manne quotidienne. Au point que Moïse a connu des jours de découragement. Au lieu de se laisser entraîner par la force de Dieu, l'attelage de l'Alliance, en effet, est perpétuellement freiné par les réticences de ce peuple à la nuque raide.

PSAUME 50 ( 51 )

3 Pitié pour moi, mon Dieu, dans ton amour,
selon ta grande miséricorde, efface mon péché.
4 Lave-moi tout entier de ma faute,
purifie-moi de mon offense.

12 Crée en moi un coeur pur, ô mon Dieu,
renouvelle et raffermis au fond de moi mon esprit.
13 Ne me chasse pas loin de ta face,
ne me reprends pas ton esprit saint.

17 Seigneur, ouvre mes lèvres,
et ma bouche annoncera ta louange.
19 Le sacrifice qui plaît à Dieu, c'est un esprit brisé ;
tu ne repousses pas, ô mon Dieu, un coeur brisé et broyé.


La dernière phrase de ce psaume peut prêter à d'abominables contresens : « Le sacrifice qui plaît à Dieu, c'est un esprit brisé ; tu ne repousses pas, ô mon Dieu, un coeur brisé et broyé. » Dieu pourrait-il se réjouir de voir des coeurs brisés ? Comment concilier cette formule avec d'autres phrases de la Bible ? Par exemple, dans le livre de l'Exode, Dieu se définit lui-même comme le « Dieu miséricordieux et bienveillant, lent à la colère, plein de fidélité et de loyauté » (et cette formule, on la retrouve telle quelle dans plusieurs psaumes, par ex. ps 86, 15) ; ou encore toutes les affirmations que Dieu est Père et qu'il est amour et pardon... Et ces affirmations, on les trouve dès l'Ancien Testament car on n'a pas attendu le Nouveau Testament pour découvrir que Dieu est Amour.

Il ne s'agit donc pas d'imaginer que Dieu pourrait trouver une quelconque satisfaction à nous voir souffrir ; penser une chose pareille, c'est lui faire injure : nous qui sommes des parents bien imparfaits, nous ne supportons pas de voir souffrir nos enfants... comment imaginer que le Père par excellence pourrait y prendre plaisir... et si une telle idée nous choque, si j'ose dire, c'est tant mieux !

Et pourtant elle est bien là cette phrase « Le sacrifice qui plaît à Dieu, c'est un esprit brisé ; tu ne repousses pas, ô mon Dieu, un coeur brisé et broyé. » En fait, l'expression « coeur brisé » ne veut pas dire ce que nous croyons : il faut savoir qu'elle n'a pas été inventée par l'auteur du psaume ; on ne peut pas dire exactement quand le psaume 50 a été écrit mais il est certain que ses derniers versets au moins ont été écrits très tard, après l'Exil à Babylone : la preuve, c'est qu'ils parlent de la destruction de Jérusalem par Nabuchodonosor et prient pour sa reconstruction, ce qui, évidemment, n'était pas le souci de David ! Voici les derniers versets : « Accorde à Sion le bonheur, relève les murs de Jérusalem. » Nous sommes donc après le retour de l'Exil à Babylone ; or c'est pendant l'Exil que le prophète Ezéchiel a développé l'expression « coeur de pierre, coeur de chair »... C'est au chapitre 36 d'Ezéchiel : « Je vous donnerai un coeur neuf et je mettrai en vous un esprit neuf ; j'enlèverai de votre corps le coeur de pierre et je vous donnerai un coeur de chair. » (Ez 36, 26).

L'auteur de notre psaume reprend l'image d'Ezéchiel : ce qu'il appelle un « coeur brisé », c'est le coeur de chair qui apparaît quand notre coeur de pierre, notre carapace, est enfin brisé : un peu comme la coque dure de l'amande, quand on la casse, laisse apparaître l'amande elle-même qui est bonne. Dans le même sens, Jésus, à son tour, employait l'expression « doux et humble de coeur » : cela se traduit dans notre relation à Dieu et dans notre relation aux autres ; dans notre relation à Dieu, le coeur de chair, c'est tout le contraire des nuques raides dont parlait Moïse pendant l'Exode (voir supra la première lecture). Dans notre relation aux autres, le coeur brisé, ou le coeur de chair, c'est celui qui est compatissant et miséricordieux, un coeur tendre, aimant.

Si l'image « coeur de pierre, coeur de chair, coeur brisé » est nouvelle, l'affirmation que le sacrifice est avant tout affaire de coeur, elle, ne l'est pas. Car, si la Loi prévoyait bien des sacrifices d'action de grâce, les prophètes étaient depuis bien longtemps passés par là pour critiquer violemment l'attitude un peu facile qui consiste à offrir des sacrifices au Temple sans changer son coeur. C'est Isaïe, par exemple, qui disait de la part de Dieu : « Ce peuple m'honore des lèvres mais son coeur est loin de moi » (Is 29, 13). Et Osée : « C'est la miséricorde que je veux et non les sacrifices »... Ou encore Michée qui s'adressait justement à des gens qui cherchaient à plaire à Dieu et se demandaient quelle sorte de sacrifice Dieu préfère, des veaux, des béliers ou encore de l'huile? : « Avec quoi me présenter devant le Seigneur ?... Me présenterai-je devant lui avec des holocaustes ? Avec des veaux d'un an ? Le Seigneur voudra-t-il des milliers de béliers ? Des quantités de torrents d'huile ? Donnerai-je mon premier-né pour prix de ma révolte ? Et l'enfant de ma chair pour mon propre péché ? » Rien de tout cela, répondait Michée, dans une phrase superbe : « On t'a fait savoir, ô homme, ce qui est bien, ce que le Seigneur exige de toi : rien d'autre que respecter le droit, aimer la fidélité et t'appliquer à marcher avec ton Dieu. » (Mi 6, 6-8).

Visiblement, l'auteur du psaume 50 a retenu la leçon des prophètes ; et il la dédie au peuple qui se rend au Temple de Jérusalem pour une célébration pénitentielle, et qui, lui aussi, se demande ce qui pourrait plaire à Dieu. Pour célébrer le pardon de Dieu, le peuple se compare au roi David : lui aussi avait péché et pourtant il était le roi, il avait tout reçu de Dieu, il lui devait tout, lui le petit berger de rien du tout, choisi, protégé, comblé par Dieu... (vous vous souvenez de ce qu'on appelle le péché de David : c'est l'histoire de la trop belle Bethsabée que David avait aperçue par la fenêtre ; il l'avait fait venir au palais en l'absence du mari ; un peu plus tard, quand il avait appris que Bethsabée attendait un enfant de lui, David s'était arrangé pour faire tuer le mari gênant, pour pouvoir épouser Bethsabée et reconnaître l'enfant)... Après sa faute, David, rappelé à l'ordre par le prophète Natan, est resté célèbre pour son repentir.

A son tour, le peuple, qui, lui aussi, doit tout à Dieu, se reconnaît pécheur et annonce la miséricorde de Dieu. Et il veut rendre grâce... et c'est là qu'il se demande quelle est la meilleure manière de rendre grâce ; qu'est-ce qui plaît à Dieu ? C'est là que le psaume répond : « Le sacrifice qui plaît à Dieu, c'est un esprit brisé ; tu ne repousses pas, ô mon Dieu, un coeur brisé et broyé. » La leçon est magnifique et encourageante : plaire à Dieu, au fond, c'est bien facile : il suffit d'aimer.

DEUXIEME LECTURE - Première Lettre de Saint Paul à Timothée 1, 12-17

12 Je suis plein de reconnaissance
pour celui qui me donne la force,
Jésus Christ notre Seigneur, car il m'a fait confiance en me chargeant du ministère,
13 moi qui autrefois ne savais que blasphémer, persécuter, insulter.
Mais le Christ m'a pardonné :
ce que je faisais, c'était par ignorance,
car je n'avais pas la foi ;
14 mais la grâce de notre Seigneur a été encore plus forte,
avec la foi et l'amour dans le Christ Jésus.
15 Voici une parole sûre,
et qui mérite d'être accueillie sans réserve :
le Christ Jésus est venu dans le monde
pour sauver les pécheurs ;
et moi le premier, je suis pécheur,
16 mais si le Christ Jésus m'a pardonné,
c'est pour que je sois le premier
en qui toute sa générosité se manifesterait ;
je devais être le premier exemple
de ceux qui croiraient en lui pour la vie éternelle.
17 Honneur et gloire
au roi des siècles,
au Dieu unique, invisible et immortel,
pour les siècles des siècles. Amen.


Ce texte de Paul est, à lui tout seul, une superbe célébration pénitentielle ; rien n'y manque : l'aveu, le repentir, la proclamation de l'amour et du pardon de Dieu, et enfin le départ en mission pour annoncer à la face du monde la miséricorde de Dieu. La première phrase dit bien le sens du texte : « Je suis plein de reconnaissance » ; et c'est doublement vrai. C'est parce qu'il se reconnaît pécheur pardonné, lui l'ancien persécuteur, qu'il peut accueillir et reconnaître le pardon reçu et qu'il est du coup plein de reconnaissance, d'action de grâce. Et ces quelques lignes débordent littéralement de joie et de reconnaissance : « Il m'a fait confiance, moi qui ne savais que blasphémer, persécuter, insulter... » C'est cela l'inouï de l'amour de Dieu : il n'a pas attendu que Paul ait fait ses preuves pour lui confier un ministère. Il lui a fait confiance ; et c'est cette confiance qui a converti Paul et qui désormais le remplit de reconnaissance et d'énergie pour sa mission... « Je suis plein de reconnaissance pour celui qui me donne la force, car il m'a fait confiance ». Et cet amour et ce pardon que le Christ a prodigués à Paul, nous pouvons être certains qu'il nous les prodigue à nous aussi ; il n'y a pas des traitements différents pour les uns et les autres. Dieu n'est que miséricorde, il ne faut jamais l'oublier : quel que soit notre passé, il est toujours possible d'accueillir son pardon ; à chaque instant il nous fait confiance.

« Le Christ m'a pardonné : ce que je faisais, c'était par ignorance... » : on entend ici en écho la phrase du Christ en croix, « Père, pardonne-leur... ils ne savent pas ce qu'ils font ». Nous devrions toujours penser que ceux qui font le mal le font par ignorance. Pierre dit exactement la même chose aux Juifs de Jérusalem dans les Actes des Apôtres : « Je sais, frères, que c'est par ignorance que vous avez agi, ainsi d'ailleurs que vos chefs ». Paul était d'une parfaite bonne foi quand il persécutait les Chrétiens ; il croyait défendre le vrai Dieu, la pureté de la religion juive. Mais sans qu'il s'en aperçoive, il avait fini par se tromper de Dieu. A sa manière, il était devenu à son tour idolâtre, comme les Hébreux, dans le désert, avec leur veau d'or ; il dit lui-même « Je ne savais que blasphémer », et cette erreur le poussait jusqu'au meurtre, puisque son seul objectif était d'emprisonner et de faire condamner les Chrétiens.
Paul est très lucide sur tout cela et d'autant plus émerveillé du pardon reçu ; un pardon accordé gratuitement ; encore une chose très forte dans ces lignes et que l'on retrouve dans l'histoire de David, (dans le psaume 50) comme dans celle de l'enfant prodigue (dans l'évangile de Luc), c'est que Dieu n'attend pas notre aveu, notre repentir pour nous pardonner ! Paul sur le chemin de Damas n'avait que haine au coeur pour les Chrétiens ; il n'a pas eu le temps de demander pardon qu'il était déjà tout baigné dans la lumière et la grâce du Christ. David a vécu la même expérience : le prophète Natan venu le trouver après sa faute a commencé par lui renouveler la confiance et la protection et les bienfaits de Dieu avant de lui demander « Alors, pourquoi as-tu fait ce qui est mal aux yeux du Seigneur ? » L'enfant prodigue, quant à lui, n'a pas eu des sentiments bien admirables : c'est seulement la faim qui lui a fait reprendre le chemin de la maison et il n'a même pas eu le temps de réciter en entier sa petite formule toute faite que le Père l'étouffait de baisers et commandait la fête !

L'aveu est utile, pourtant, me direz-vous ; oui, mais non pas pour nous contempler nous ; ce que nous découvre l'aveu, ce n'est pas d'abord notre faiblesse, qui n'est plus à prouver, mais l'immensité de l'amour de Dieu qu'aucune faiblesse, aucune noirceur ne décourage. L'aveu est utile surtout pour nous faire mesurer la grandeur de celui qui nous pardonne (et aussi pour nous éclairer sur les conversions nécessaires) ; ce n'est pas la petitesse du pécheur qui compte, c'est la grandeur de Dieu. D'ailleurs le Rituel du sacrement de pénitence et de réconciliation nous le dit bien : quand il emploie le mot « confesser », il précise : le pénitent confesse d'abord l'amour de Dieu ; et le mot « confesser » veut dire « proclamer ». Donc le pénitent « proclame » d'abord l'amour de Dieu. Et là encore Paul nous donne une leçon : dans cette démarche pénitentielle à laquelle il se livre devant nous, ce n'est pas lui, Paul, qui est au centre, c'est le Christ : le Christ qui lui fait confiance, le Christ qui lui pardonne et lui donne la force, désormais, d'annoncer au monde la générosité de Dieu.

Autre élément très important de l'expérience du croyant, la responsabilité que nous donne le pardon reçu : « Si le Christ Jésus m'a pardonné, c'est pour que je sois le premier en qui toute sa générosité se manifesterait » ; pour le dire autrement, le pardon reçu ne nous engage qu'à une chose : le faire savoir. C'est une chose qu'il ne faut surtout pas garder secrète, mais qu'il faut crier sur les toits ! Là encore on croit entendre le psaume 50 « Seigneur, ouvre mes lèvres et ma bouche annoncera ta louange! » sous-entendu « annoncera au monde ». Celui qui se reconnaît sauvé devient un témoignage pour le reste du monde : depuis la libération d'Egypte, le peuple libéré est devenu à la face du monde un témoin et une preuve vivante de l'existence de ce Dieu libérateur. De la même manière, Paul, pécheur pardonné, est devenu à la face du monde témoin et preuve vivante du pardon de Dieu accordé à tous les pécheurs : « Voici une parole sûre et qui mérite d'être accueillie sans réserve : le Christ Jésus est venu dans le monde pour sauver les pécheurs ; et moi le premier je suis pécheur, mais si le Christ Jésus m'a pardonné, c'est pour que je sois le premier en qui toute sa générosité se manifesterait ; je devais être le premier exemple de ceux qui croiraient en lui pour la vie éternelle. » Et réellement, ce pardon reçu a ouvert les lèvres de Paul et il annonce au monde la louange de Dieu : précisément, la dernière phrase de ce passage est une pure louange de Dieu : « Honneur et gloire au roi des siècles, au Dieu unique, invisible et immortel, pour les siècles des siècles. Amen . »

***
N.B. Beaucoup d'exégètes pensent que cette lettre ne serait pas de Paul, et même bien postérieure à sa mort. Cela ne change rien à la leçon : la communauté destinataire est invitée à méditer l'exemple du grand apôtre, le pécheur-pardonné par excellence.

EVANGILE - Luc 15, 1-32

1 Les publicains et les pécheurs
venaient tous à Jésus pour l'écouter.
2 Les Pharisiens et les scribes récriminaient contre lui :
« Cet homme fait bon accueil aux pécheurs,
et il mange avec eux ! »
3 Alors Jésus leur dit cette parabole :
4 « Si l'un de vous a cent brebis et en perd une,
ne laisse-t-il pas les quatre-vingt-dix-neuf autres dans le désert
pour aller chercher celle qui est perdue,
jusqu'à ce qu'il la retrouve ?
5 Quand il l'a retrouvée,
tout joyeux, il la prend sur ses épaules,
6 et, de retour chez lui, il réunit ses amis et ses voisins ;
il leur dit :
Réjouissez-vous avec moi,
car j'ai retrouvé ma brebis,
celle qui était perdue !
7 Je vous le dis :
c'est ainsi qu'il y aura de la joie dans le ciel
pour un seul pécheur qui se convertit,
plus que pour quatre-vingt-dix-neuf justes
qui n'ont pas besoin de conversion.
8 Ou encore, si une femme a dix pièces d'argent et en perd une,
ne va-t-elle pas allumer une lampe, balayer la maison,
et chercher avec soin jusqu'à ce qu'elle la retrouve ?
9 Quand elle l'a retrouvée,
elle réunit ses amies et ses voisines
et leur dit :
Réjouissez-vous avec moi,
car j'ai retrouvé la pièce d'argent que j'avais perdue !
10 De même, je vous le dis :
il y a de la joie chez les anges de Dieu
pour un seul pécheur qui se convertit. »
11 Jésus dit encore :
« Un homme avait deux fils.
12 Le plus jeune dit à son père :
Père, donne-moi la part d'héritage qui me revient.
Et le père fit le partage de ses biens.
13 Peu de jours après,
le plus jeune rassembla tout ce qu'il avait
et partit pour un pays lointain,
où il gaspilla sa fortune en menant une vie de désordre.
14 Quand il eut tout dépensé,
une grande famine survint dans cette région,
et il commença à se trouver dans la misère.
15 Il alla s'embaucher chez un homme du pays
qui l'envoya dans ses champs garder les porcs.
16 Il aurait bien voulu se remplir le ventre
avec les gousses que mangeaient les porcs,
mais personne ne lui donnait rien.
17 Alors, il réfléchit :
Tant d'ouvriers chez mon père ont du pain en abondance,
et moi, ici je meurs de faim !
18 Je vais retourner chez mon père,
et je lui dirai :
Père, j'ai péché contre le ciel et contre toi.
19 Je ne mérite plus d'être appelé ton fils.
Prends-moi comme l'un de tes ouvriers.
20 Il partit donc pour aller chez son père.
Comme il était encore loin,
son père l'aperçut et fut saisi de pitié ;
il courut se jeter à son cou
et le couvrit de baisers.
21 Le fils lui dit :
Père, j'ai péché contre le ciel et contre toi.
Je ne mérite plus d'être appelé ton fils...
22 Mais le père dit à ses domestiques :
Vite, apportez le plus beau vêtement pour l'habiller.
Mettez-lui une bague au doigt et des sandales aux pieds.
23 Allez chercher le veau gras, tuez-le ;
mangeons et festoyons.
24 Car mon fils que voilà était mort,
et il est revenu à la vie ;
il était perdu,
et il est retrouvé.
Et ils commencèrent la fête.
25 Le fils aîné était aux champs.
A son retour, quand il fut près de la maison,
il entendit la musique et les danses.
26 Appelant un des domestiques,
il demanda ce qui se passait.
27 Celui-ci répondit :
C'est ton frère qui est de retour.
Et ton père a tué le veau gras,
parce qu'il a vu revenir sons fils en bonne santé.
28 Alors le fils aîné se mit en colère,
et il refusait d'entrer.
Son père, qui était sorti, le suppliait.
29 Mais il répliqua :
Il y a tant d'années que je suis à ton service
sans avoir jamais désobéi à tes ordres,
et jamais tu ne m'as donné un chevreau
pour festoyer avec mes amis.
30 Mais, quand ton fils que voilà est arrivé,
après avoir dépensé ton bien avec des filles,
tu as fait tuer pour lui le veau gras !
31 Le père répondit :
Toi, mon enfant, tu es toujours avec moi,
et tout ce qui est à moi est à toi.
32 Il fallait bien festoyer et se réjouir ;
car ton frère que voilà était mort,
et il est revenu à la vie ;
il était perdu,
et il est retrouvé. »


Nous avions déjà lu et médité la troisième parabole, celle de l'enfant prodigue cette année, pendant le Carême (Quatrième dimanche de Carême, Année C) ; on ne trouvera donc ici que quelques remarques sur l'ensemble des trois paraboles, puisque, cette fois, elles nous sont proposées en une seule et même lecture.

La première remarque nous est suggérée par les Pharisiens et les scribes eux-mêmes : « Cet homme fait bon accueil aux pécheurs, et il mange avec eux ! » Dans leur bouche, c'est un reproche ; au contraire, pour l'évangéliste et pour nous-mêmes, comme pour Paul dans la lettre à Timothée (notre deuxième lecture), c'est, bien sûr, un sujet d'émerveillement ! Pourquoi ? Parce que nous n'aurions pas l'audace, ni les uns ni les autres, de nous compter parmi les quatre-vingt-dix-neuf justes de la première parabole. Chacun de nous est ce pécheur invité à donner de la joie au ciel par sa conversion. Entendons-nous bien : le mot « conversion » ne signifie pas changement de religion, mais un changement de direction, un véritable demi-tour : nous tournions le dos à Dieu, et nous nous retournons vers lui . Eh bien, nous pouvons nous dire que chaque fois que nous avons pris la décision de faire demi-tour, nous avons donné de la joie au ciel.

La joie est bien la tonalité majeure de ces trois paraboles : la joie de Dieu s'entend. Une fois encore, on est dans la droite ligne de l'Ancien Testament ; là où nous entendions Sophonie parler de la « danse » de Dieu : « Le Seigneur ton Dieu est au milieu de toi... Il aura en toi sa joie et son allégresse, il te renouvellera par son amour ; il dansera pour toi avec des cris de joie, comme aux jours de fête. » (So 3, 17-18). Pourquoi une telle joie quand nous prenons le chemin de la réconciliation ? Parce que Dieu tient à nous comme à la prunelle de ses yeux. Et l'expression n'est pas trop forte, elle aussi nous vient tout droit de l'Ancien Testament, plus précisément du livre du Deutéronome : « Dieu rencontre son peuple au pays du désert... Il l'entoure, il l'instruit, il veille sur lui comme sur la prunelle de son oeil. » (Dt 32, 10).

Il veille, en effet, au point de partir lui-même à la recherche de la brebis perdue, car il sait bien qu'elle ne reviendra pas toute seule ; il veille au point de mettre la maison sens dessus dessous pour retrouver la pièce ; et s'il ne part pas lui-même à la recherche du prodigue, c'est pour respecter sa liberté ; mais il veille, là encore, au point d'attendre sur le pas de la porte l'ingrat qui est parti au loin et de l'accueillir par une fête sans s'interroger sur les véritables sentiments de son fils : car on peut quand même se demander si la contrition du garçon est vraiment parfaite ? Et, plus tard, il supplie le fils aîné parce que, pour lui, la fête n'est pas complète s'il en manque un.

Dernière remarque : Jésus fait appel à notre expérience : « lequel d'entre vous n'irait pas chercher sa brebis perdue...? » Ce qui veut dire que, quelque part, nous lui ressemblons, ce qui n'est pas étonnant. Ne peut-on pas en déduire que chaque fois que nous avons fait la fête pour l'enfant qui revient, chaque fois que nous avons pardonné à l'ami, à l'époux, à l'épouse, (à l'ennemi aussi !), chaque fois que nous avons remué ciel et terre pour essayer d'empêcher quelqu'un de sombrer, physiquement ou moralement, nous avons ressemblé à Dieu ; nous avons été son image : ce qui est, après tout, notre vocation, n'est-il pas vrai ?

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2 septembre 2010 4 02 /09 /septembre /2010 10:01

  marie-nolle-thabut.jpg Je suis, chaque dimanche, impressionné par la qualité des commentaires de Marie-Noëlle Thabut sur les textes que nous propose la liturgie du jour.

 

Ces commentaires, trouvés sur le site "Eglise catholique en France", permettent à toute personne de bonne volonté, chrétienne ou non, de mieux comprendre la Bible, le livre le plus diffusé au monde. Notamment, en

  • donnant des explications historiques ;

  • décodant le langage imagé utilisé par l'auteur.

Je souhaite arriver à mettre ici, chaque dimanche, les commentaires de Marie-Noëlle Thabut. Ma seule contribution consiste à surligner les passages que je trouve les plus enrichissants et à écrire en rouge ceux qui parlent d'un thème qui m'est cher : la liberté (trois autres pages de mon blog sont consacrées à ces passages des Evangiles, du reste du Nouveau Testament ou de l'Ancien Testament qui parlent de la liberté)

 

Version audio, trouvée sur le site de Radio-Notre-Dame

 

 

PREMIERE LECTURE - Sagesse 9, 13-18

13 Quel homme peut découvrir les intentions de Dieu ?
Qui peut comprendre les volontés du Seigneur ?
14 Les réflexions des mortels sont mesquines,
et nos pensées, chancelantes ;
15 car un corps périssable appesantit notre âme,
et cette enveloppe d'argile alourdit notre esprit aux mille pensées.
16 Nous avons peine à nous représenter ce qui est sur terre,
et nous trouvons avec effort ce qui est à portée de la main ;
qui donc a découvert ce qui est dans les cieux ?
17 Et qui aurait connu ta volonté,
si tu n'avais pas donné la Sagesse
et envoyé d'en haut ton Esprit Saint ?
18 C'est ainsi que les chemins des habitants de la terre
sont devenus droits ;
c'est ainsi que les hommes ont appris ce qui te plaît
et, par ta Sagesse, ont été sauvés.


La Sagesse, au sens biblique, c'est la connaissance de ce qui rend heureux ou malheureux, l'art de vivre en quelque sorte. Le peuple d'Israël, comme tous ses voisins, a développé toute une réflexion sur ce sujet, à partir du règne de Salomon, dit-on. Mais l'apport d'Israël, dans ce domaine, est tout à fait original ; il tient en deux points : pour les hommes de la Bible, premièrement, Dieu seul connaît les secrets du bonheur de l'humanité ; et quand l'homme prétend les découvrir par lui-même, il s'engage immanquablement sur des fausses pistes : c'est la leçon du jardin d'Eden. Mais deuxièmement (et très heureusement), Dieu révèle à son peuple d'abord (pour toute l'humanité ensuite) ce secret du bonheur.

C'est exactement le sens du texte que nous lisons ici : premier message, une leçon d'humilité. Isaïe avait déjà dit quelque chose du même genre : « Mes pensées ne sont pas vos pensées, dit Dieu... Mes chemins ne sont pas vos chemins » (Is 55, 8). C'était clair. Le livre de la Sagesse est écrit bien longtemps après le prophète Isaïe, il a un style tout différent, mais il dit la même chose : « Quel homme peut découvrir les pensées de Dieu ?... Qui peut comprendre les volontés du Seigneur ? » En d'autres termes, par nous-mêmes, il ne faut pas se leurrer, nous sommes à cent lieues d'imaginer ce que Dieu pense... Cela devrait nous rendre modestes : nous croyons facilement que nous avons tout compris et nous risquons de parler avec assurance... Eh bien non, il faut reconnaître humblement que nous n'avons pas la moindre idée de ce que Dieu pense ! En dehors de ce qu'il nous a dit expressément par la bouche de ses prophètes, bien sûr ! On croit entendre ici comme un écho du livre de Job : « La Sagesse, où la trouver ? Où réside l'intelligence ? On en ignore le prix chez les hommes et elle ne se trouve pas au pays des vivants... (mais) Dieu en a discerné le chemin, il a su, lui, où elle réside. » (Jb 28, 12. 23). Un peu plus loin, dans ce même livre (chapitres 38 à 41) Dieu rappelle à Job ses limites : à la fin de la démonstration, Job a compris, il s'incline, il avoue : « J'ai abordé sans le savoir des mystères qui me confondent. » (Jb 42,3).

Pour revenir à notre texte du livre de la Sagesse, il est intéressant de constater que cette relativisation des connaissances de l'esprit humain se développe dans le milieu le plus intellectuel qui soit : le livre de la Sagesse a été écrit à Alexandrie qui était certainement à l'époque la capitale de l'intelligence ! Les disciplines scientifiques et philosophiques y étaient très développées et la bibliothèque d'Alexandrie est restée célèbre. C'est à ces grands esprits que l'auteur croyant vient rappeler les limites du savoir humain : « Les réflexions des mortels sont mesquines, et nos pensées chancelantes. »

Petite précision sur le verset 16 : « Nous avons peine à nous représenter ce qui est sur terre, et nous trouvons avec effort ce qui est à portée de la main ; qui donc a découvert ce qui est dans les cieux ? » A première lecture on croirait que cela veut dire : quand on aura fini de découvrir la terre, on pourra chercher à comprendre ce qui est au ciel ; c'est seulement une question de distance ou de niveau de connaissances. Mais l'auteur du Livre de la Sagesse nous dit en réalité tout autre chose : ce n'est pas seulement une question de niveau de connaissances comme si un jour ou l'autre, on devait atteindre le bon niveau et découvrir les mystères de Dieu au bout de nos raisonnements et de nos recherches. C'est une affaire de nature : nous ne sommes que des hommes, il y a un abîme entre Dieu et nous. De la part de l'auteur inspiré, il y a là une affirmation de ce qu'on appelle la transcendance de Dieu : c'est-à-dire que Dieu est le Tout-Autre.

Il faut donc avoir la lucidité de le reconnaître et abandonner nos prétentions orgueilleuses à tout comprendre et tout expliquer : Dieu est le Tout-Autre ; ses pensées ne sont pas nos pensées, comme dit Isaïe, elles sont hors de notre portée ; c'est pourquoi l'on parle de mystères, au sens des secrets de Dieu. Mais précisément, deuxième leçon de ce texte, c'est quand nous reconnaissons notre impuissance que Dieu lui-même nous révèle ce que nous ne découvrons pas tout seuls. Il nous donne son Esprit : « Qui aurait connu ta volonté, si tu n'avais pas donné la Sagesse et envoyé d'en-haut ton Esprit Saint ? » Ce que la lettre aux Ephésiens traduit ainsi : « Dieu nous a fait connaître le mystère de sa volonté... » (Ep 1, 9). Pour nous, baptisés, confirmés, ce passage prend un relief particulier ! Les autres lectures de ce dimanche nous diront quels comportements nouveaux nous inspire l'Esprit de Dieu qui nous habite.

Pour le reste, il semble que ce texte développe une conception de l'homme qui n'est pas habituelle dans la Bible ; il décrit l'homme comme un être divisé, composé de deux éléments : un esprit immatériel et une enveloppe matérielle qui le contient : « Un corps périssable appesantit notre âme, et cette enveloppe d'argile alourdit notre esprit aux mille pensées. » Nous ne sommes pas habitués à ce type de langage, apparemment dualiste, dans la Bible qui, habituellement, insiste plutôt sur l'unité de l'être humain. En réalité, si l'auteur du livre de la Sagesse (qui écrit en milieu grec, ne l'oublions pas) utilise un vocabulaire qui ne rebutera pas ses lecteurs grecs, ce n'est pas un dualisme de l'être humain qu'il décrit, mais le combat intérieur qui se livre en chacun de nous et que Saint Paul décrit si bien : « Le bien que je veux, je ne le fais pas et le mal que je ne veux pas, je le fais. » (Rm 7, 19).
En définitive, ce texte apporte sa contribution propre à la grande découverte biblique qui est double : Dieu est à la fois le Tout-Autre ET le Tout Proche. Dieu est le Tout-Autre : « Quel homme peut découvrir les intentions de Dieu ? Qui peut comprendre les intentions du Seigneur ? »... En même temps, il se fait le Tout Proche de l'homme : « Tu as donné la Sagesse et envoyé d'en-haut ton Esprit Saint... Ainsi les hommes ont appris ce qui te plaît et, par la Sagesse, ont été sauvés. »

****
Compléments
- Concernant notre enveloppe d'argile : Is 45, 9 ; Is 64, 7 : « C'est nous l'argile, c'est toi qui nous façonnes, tous nous sommes l'ouvrage de ta main».
Si 33, 13 : « Comme l'argile qui se trouve dans la main du potier peut être façonnée selon son bon plaisir, ainsi sont les hommes entre les mains de leur auteur. »
Rm 9, 20-21 : « Qui es-tu donc, homme, pour entrer en contestation avec Dieu ? L'ouvrage va-t-il dire à l'ouvrier : Pourquoi m'as-tu fait ainsi ? Le potier n'est-il pas maître de son argile pour faire, de la même pâte, tel vase d'usage noble, tel autre d'usage vulgaire ? »

- La crainte du Seigneur, voilà la sagesse
Pr 1, 7 ; Pr 9, 10 ; Jb 28, 28 ;
« C'est le Seigneur qui donne la sagesse et de sa bouche viennent connaissance et raison » (Pr 2, 6).
1 Co 2, 7 : « Nous enseignons la sagesse de Dieu, mystérieuse et demeurée cachée, que Dieu, avant les siècles, avait d'avance destinée à notre gloire. »

PSAUME 89 ( 90 )

3 Tu fais retourner l'homme à la poussière ;
tu as dit : retournez, fils d'Adam !
4 A tes yeux, mille ans sont comme hier,
c'est un jour qui s'en va, une heure dans la nuit.

5 Tu les balaies : ce n'est qu'un songe ;
dès le matin, c'est une herbe changeante,
6 qui fleurit le matin, et qui change,
mais le soir, se fane et se dessèche.

12 Apprends-nous la vraie mesure de nos jours :
que nos coeurs pénètrent la sagesse.
13 Reviens, Seigneur, pourquoi tarder ?
Ravise-toi par égard pour tes serviteurs.

14 Rassasie-nous de ton amour au matin,
que nous passions nos jours dans la joie et les chants.
17 Consolide pour nous l'ouvrage de nos mains ;
oui, consolide l'ouvrage de nos mains.

Vous aurez certainement été frappés de l'extraordinaire cohérence entre ce psaume et la première lecture de ce dimanche, qui est un passage du livre de la Sagesse ; le psaume vient nous donner en écho une définition superbe de la sagesse : « apprends-nous la vraie mesure de nos jours, que nos coeurs pénètrent la sagesse »...

Nous n'avons pas lu la totalité de ce psaume (qui comporte 17 versets) mais ceux que nous avons lus nous donnent déjà une bonne idée de l'ambiance générale. En particulier, nous avons ici une formule tout à fait inhabituelle : « Reviens, Seigneur, pourquoi tarder ? Ravise-toi par égard pour tes serviteurs ». Et la phrase qui a été traduite par « pourquoi tarder ? », en hébreu, c'est « jusques à quand ? » Sous-entendu « en ce moment, nous sommes malheureux, nous sommes punis pour nos fautes; pardonne-nous et lève la punition ». C'est une formule typique d'une liturgie pénitentielle. Nous l'avons déjà rencontrée dans le même psaume il y a quelques semaines.

Nous sommes donc dans le cadre d'une cérémonie pénitentielle au Temple de Jérusalem. Mais pourquoi le peuple d'Israël demande-t-il pardon ? Les premiers versets nous suggèrent une réponse : « Tu fais retourner l'homme à la poussière; tu as dit retournez, fils d'Adam ! » Le problème est donc là d'abord, dans la faute d'Adam, c'est-à-dire dans notre condition d'hommes pécheurs. Et tout le psaume médite sur le récit de la faute d'Adam dans le livre de la Genèse. Au commencement Dieu et l'homme étaient face à face : Dieu, créateur, dans son éternité... l'homme, mortel, sa créature, sortie de la poussière, dans sa petitesse...

L'un des premiers versets de notre psaume dit justement « Avant que naissent les montagnes, que tu enfantes la terre et le monde, de toujours à toujours, toi tu es Dieu ». Face à lui, nous, nous ne sommes rien... rien qu'un peu de poussière dans sa main. Et voilà que l'homme s'est pris pour quelque chose... il a osé braver Dieu... il ne lui reste plus qu'à méditer maintenant sur sa véritable condition : « Le nombre de nos années ? 70, 80 pour les plus vigoureux ! Leur plus grand nombre n'est que peine et misère ; elles s'enfuient, nous nous envolons. »

Face à cette petitesse de l'homme il faut réentendre l'affirmation du verset 4 : « A tes yeux, mille ans sont comme hier, c'est un jour qui s'en va, une heure dans la nuit. » Et vous connaissez la reprise que Saint Pierre a faite de cette phrase : « Il y a une chose en tout cas, mes amis, que vous ne devez pas oublier : pour le Seigneur un seul jour est comme mille ans et mille ans comme un jour. » (2 Pi 3, 8). Nous voilà remis à notre vraie place, c'est-à-dire toute petite !

Voilà donc pour la prise de conscience ; puis vient la supplication : « Apprends-nous la vraie mesure de nos jours : que nos coeurs pénètrent la sagesse. Reviens, Seigneur, pourquoi tarder ? Ravise-toi par égard pour tes serviteurs. Rassasie-nous de ton amour au matin, que nous passions nos jours dans la joie et les chants. » (v.12-14).

« Apprends-nous la vraie mesure de nos jours », c'est juste l'inverse du Péché originel : la vraie sagesse, c'est d'être à notre place, toute petite devant Dieu ; le psaume use d'une image qui devrait nous aider à trouver notre juste place : il compare la durée de la vie humaine à celle de l'herbe : « une herbe changeante, qui fleurit le matin, et qui change, mais le soir, se fane et se dessèche. » Il est bien vrai que notre fragilité, notre précarité devraient nous rendre humbles : et devant un décès inattendu, il nous arrive de dire que nous ne sommes pas grand chose !

Il ne s'agit pas de s'humilier pour le plaisir, mais d'être lucides tout simplement. Alors nous pourrons être heureux sereinement dans la main de Dieu. « Rassasie-nous de ton amour au matin, que nous passions nos jours dans la joie et les chants » (v.14), ce n'est pas une parole en l'air ! C'est vraiment l'expérience du croyant.

Car, nous avons déjà eu l'occasion de le noter, dans la Bible, la conscience de la petitesse de l'homme n'est jamais humiliante puisqu'on est dans la main de Dieu : c'est une petitesse confiante, filiale. Tellement filiale et assurée de l'amour du Père qu'on peut lui demander en toute confiance : (versets 16-17a) : « Fais connaître ton oeuvre à tes serviteurs et ta splendeur à leurs fils. Que vienne sur nous la splendeur du Seigneur notre Dieu. »

La dernière phrase est encore plus audacieuse ! « Consolide pour nous l'ouvrage de nos mains » : il s'agit peut-être de l'oeuvre entreprise avec tant de difficultés au retour de l'Exil, c'est-à-dire la reconstruction du Temple de Jérusalem, au milieu d'oppositions de toute sorte. Mais, plus généralement, elle dit bien l'oeuvre commune de Dieu et de l'homme dans l'achèvement de la création ; l'homme agit véritablement, il oeuvre dans la création, et c'est Dieu qui donne à l'oeuvre humaine sa solidité, son efficacité. C'est le commentaire de Saint Pierre qui nous permettra le mieux de l'apprécier. Je reprends sa première phrase que je citais tout à l'heure, mais cette fois j'irai plus loin : « Il y a une chose en tout cas, mes amis, que vous ne devez pas oublier : pour le Seigneur un seul jour est comme mille ans et mille ans comme un jour. Non, le Seigneur ne tarde pas à tenir sa promesse, alors que certains prétendent qu'il a du retard, mais il fait preuve de patience envers vous, ne voulant pas que quelques-uns périssent mais que tous parviennent à la conversion... Dites-vous bien que la longue patience du Seigneur, c'est votre salut ! » (2 Pi 3, 8...15). Quand Pierre dit que Dieu fait preuve de patience, il veut dire que Dieu attend notre participation à la construction du royaume ! Alors c'est le coeur plein d'émerveillement que nous pouvons prier : « Consolide pour nous l'ouvrage de nos mains ; oui, consolide l'ouvrage de nos mains. »

DEUXIEME LECTURE - Philémon 9b... 17

Fils bien-aimé,
9 moi, Paul, qui suis un vieil homme,
moi qui suis aujourd'hui en prison à cause du Christ Jésus,
10 j'ai quelque chose à te demander pour Onésime,
mon enfant à qui, dans ma prison, j'ai donné la vie du Christ.
12 Je te le renvoie,
lui qui est une part de moi-même.
13 Je l'aurais volontiers gardé auprès de moi,
pour qu'il me rende des services en ton nom,
à moi qui suis en prison à cause de l'Evangile.
14 Mais je n'ai rien voulu faire sans ton accord,
pour que tu accomplisses librement ce qui est bien,
sans y être plus ou moins forcé.
15 S'il a été éloigné de toi pendant quelque temps,
c'est peut-être pour que tu le retrouves définitivement,
16 non plus comme un esclave,
mais, bien mieux qu'un esclave, comme un frère bien-aimé :
il l'est vraiment pour moi,
il le sera plus encore pour toi,
aussi bien humainement que dans le Seigneur.
17 Donc, si tu penses être en communion avec moi,
accueille-le comme si c'était moi



Nous avons lu cet été des extraits de la lettre de Paul aux Colossiens : elle était adressée aux Chrétiens de la ville de Colosses en Turquie. Cette fois, nous lisons une lettre adressée à UN Colossien bien précis alors que Paul est en prison, sans qu'on sache exactement où. Ce correspondant est probablement un homme important, dont l'attitude compte aux yeux des autres. Il s'appelle Philémon, il est chrétien. Il a donc le grand privilège de recevoir de Paul une lettre personnelle, pleine de diplomatie, sur un sujet, il faut le dire, très délicat. Ce Philémon avait probablement plusieurs esclaves, l'histoire ne le dit pas ; en tout cas, il en avait un, du nom d'Onésime. Un beau jour, Onésime s'est enfui de chez son maître : ce qui était totalement interdit en droit romain. Un esclave appartenait à son maître comme un objet ; il ne pouvait disposer de lui-même, et la fuite même était sévèrement châtiée.

Au cours de son escapade, Onésime a rencontré Paul, il s'est converti au Christianisme et s'est mis au service de Paul. La situation est très délicate : si Paul garde Onésime auprès de lui, il se fait le complice de son abandon de poste ; normalement, cela ne devrait pas être du goût de Philémon ; si Paul renvoie Onésime à Philémon, les choses risquent d'aller très mal pour l'esclave ; peut-être bien, d'ailleurs, n'est-il pas parti en odeur de sainteté, puisque Paul reconnaît un peu plus loin dans sa lettre que Onésime a peut-être des dettes vis-à-vis de son patron.

Paul a choisi sa position : il renvoie Onésime à son maître, muni d'une lettre de demande de pardon ; il lui reste à convaincre Philémon : il déploie pour cela toutes les richesses de sa persuasion : « Moi qui suis un vieil homme en prison, j'ai quelque chose à te demander »... mais en précisant bien que la décision finale revient à Philémon : « Je te renvoie Onésime, je l'aurais volontiers gardé auprès de moi, pour qu'il me rende des services en ton nom... mais je n'ai rien voulu faire sans ton accord, pour que tu accomplisses librement ce qui est bien, sans y être plus ou moins forcé. » Paul affirme qu'il ne veut pas forcer la main de Philémon, mais il sait bien ce qu'il veut obtenir : c'est très progressivement qu'il le dévoile ; il commence par demander à Philémon de pardonner la fugue ; puis, plus que le pardon accordé à l'esclave, ce que Paul suggère, c'est une véritable conversion : désormais, puisqu'Onésime est baptisé, il est un frère pour son ancien maître : « Si Onésime a été éloigné de toi pendant quelque temps, c'est peut-être pour que tu le retrouves définitivement, non plus comme un esclave, mais, bien mieux qu'un esclave, comme un frère bien-aimé. » Pour finir, Paul va encore plus loin : « Si tu penses être en communion avec moi, accueille-le comme si c'était moi. »

On est donc là dans une affaire très personnelle, et pourtant cette toute petite lettre de Paul à Philémon, qui fait à peine une page, a été conservée au même titre que les autres dans la Bible ; ce qui revient à dire qu'on la reconnaît comme Parole de Dieu, comme Révélation.

On peut se demander pourquoi : si je peux me permettre de risquer une réponse, je dirais trois choses : c'est premièrement, (ce qu'on avait déjà lu ailleurs chez Paul, en particulier dans la lettre aux Galates) : « Il n'y a plus ni juif ni grec ; il n'y a plus ni esclave ni homme libre ; il n'y a plus l'homme et la femme ; car tous, vous n'êtes qu'un en Jésus-Christ. » (Ga 3, 28). Autrement dit, il n'y a plus que des baptisés ; le baptême a fait de nous des frères en Jésus-Christ : et cette union intime en Jésus-Christ supprime toutes les distinctions antérieures. Il y a là un enseignement très fort sur le Baptême : la robe blanche du baptisé est là pour nous rappeler cette transformation intime ; désormais le baptisé n'est pas d'abord noir ou blanc, français ou étranger, patron ou employé, homme ou femme... il est d'abord un frère, un autre membre du Corps du Christ.

Deuxième point fort de cette lettre à Philémon, l'importance du quotidien de nos vies, de nos situations concrètes. Parce que, dans l'histoire d'Onésime, nous sommes presque au niveau du fait divers, on pourrait être tenté de dire : que chacun fasse bien comme il veut ; sur ce point, on pourrait s'interroger sur une phrase qu'on entend souvent : « Chacun fait ce qu'il veut de sa vie » : je ne suis pas sûre que Jésus la signerait ! Car la lettre de Paul, justement, montre bien que notre manière de mener notre vie fait un tout : on n'est pas chrétien à certaines heures seulement.

Enfin Paul intervient dans un domaine parfaitement régi par la loi pour demander à Philémon de ne pas appliquer à son esclave les peines légales, et tout cela au nom de la charité chrétienne. Il n'empêche que si Philémon punit très sévèrement Onésime, il sera dans son plus parfait bon droit ! Ce qui revient à dire, et c'est là une troisième leçon : on peut être dans son droit et n'être pas selon l'Evangile ! Car nos lois ne sont pas toujours inspirées par l'Evangile ! A l'inverse, on voit dans cette lettre à Philémon que l'Esprit Saint dicte à Paul des comportements tout à fait contraires à la pratique légale de l'esclavage à son époque, mais dictés par la perspective de la création nouvelle.

EVANGILE Luc 14, 25 - 33

25 De grandes foules faisaient route avec Jésus ;
il se retourna et leur dit :
26 « Si quelqu'un vient à moi
sans me préférer à son père, sa mère, sa femme,
ses enfants, ses frères et soeurs,
et même à sa propre vie,
il ne peut pas être mon disciple.
27 Celui qui ne porte pas sa croix
pour marcher derrière moi
ne peut pas être mon disciple.
28 Quel est celui d'entre vous
qui veut bâtir une tour,
et qui ne commence pas par s'asseoir
pour calculer la dépense
et voir s'il a de quoi aller jusqu'au bout ?
29 Car, s'il pose les fondations et ne peut pas achever,
tous ceux qui le verront se moqueront de lui :
30 Voilà un homme qui commence à bâtir
et qui ne peut pas achever !
31 Et quel est le roi
qui part en guerre contre un autre roi,
et qui ne commence pas par s'asseoir
pour voir s'il peut, avec dix mille hommes,
affronter l'autre qui vient l'attaquer avec vingt mille ?
32 S'il ne le peut pas,
il envoie, pendant que l'autre est encore loin,
une délégation pour demander la paix.
33 De même, celui d'entre vous qui ne renonce pas à tous ses biens,
ne peut pas être mon disciple. »

Commençons par la phrase de Jésus concernant nos attachements familiaux ; il ne nous dit pas de les compter pour rien désormais : ce serait injustement et inutilement cruel pour ceux qui nous entourent ; et ce serait contraire à tout son enseignement d'amour et tout simplement aux commandements (« tu honoreras ton père et ta mère ») ; cela veut sans doute dire : ces attachements sont bons, mais ils ne doivent pas être des entraves ; un attachement qui nous empêcherait de suivre le Christ ne serait pas un véritable amour. Désormais, le lien qui nous unit au Christ par le Baptême est plus fort que tout autre lien terrestre. On a vu quelque chose de tout à fait semblable dans la lettre de Paul à Philémon qui est notre deuxième lecture de ce dimanche.

Mais la difficulté de cet évangile est ailleurs : car, à première vue, on ne voit pas très bien le rapport entre les différentes parties ; première phrase de Jésus : « Si quelqu'un vient à moi, sans me préférer à son père, sa mère... , il ne peut pas être mon disciple... » Ce qui sera repris en écho (en inclusion) dans la dernière phrase : « Celui d'entre vous qui ne renonce pas à tous ses biens ne peut pas être mon disciple. » Entre ces deux phrases, deux petites paraboles : celle de l'homme qui veut bâtir une tour, et celle du roi qui part en guerre ; leurs leçons se ressemblent : quand on veut bâtir une tour, il faut commencer par faire ses comptes si on ne veut pas s'embarquer dans une folie ; quant au roi qui envisage une guerre, lui aussi, ferait bien de faire d'abord l'inventaire de ses possibilités : la sagesse consiste à ajuster ses ambitions au niveau de ses moyens ; c'est vrai dans tous les domaines, apparemment. Que d'entreprises avortées parce que lancées trop vite, sans réfléchir ; savoir compter, savoir prévoir, savoir calculer ses risques, c'est la sagesse élémentaire, le secret de la réussite. On dit « gouverner, c'est prévoir »... et ne peut-on penser que l'on devient adulte le jour où, justement, enfin, on a appris à calculer les conséquences de ses actes ?

Mais ceci n'est-il pas contradictoire avec le message des phrases qui encadrent les deux paraboles ? Car elles semblent tenir un langage qui n'a rien de sage et mesuré : première exigence, pour être disciple du Christ, il faut le préférer à tout autre, s'engager corps et âme à sa suite ; pourtant, la sagesse et même la simple justice nous commandent au contraire de respecter les attachements naturels de la famille et de l'entourage... et d'ailleurs, on pourrait bien avoir besoin plus tard, les uns des autres. Deuxième exigence, ensuite, il faut porter résolument sa croix (c'est-à-dire accepter le risque de la persécution) ; troisième exigence enfin, il faut renoncer à tous ses biens. Tout ceci revient à quitter pour lui toutes nos sécurités affectives et matérielles ; est-ce bien prudent ? On est loin apparemment des calculs arithmétiques dont nous parlent les deux paraboles !

Et pourtant, il est bien évident que Jésus ne s'amuse pas à cultiver le paradoxe ; il ne se contredit pas ; à nous de comprendre son message et en quoi les deux petites paraboles éclairent les choix que nous avons à faire pour le suivre. En fait, Jésus dit bien la même chose tout au long de ce passage : il dit « avant de vous lancer (que ce soit à ma suite, ou pour bâtir une tour, ou pour partir en guerre), faites bien vos comptes... seulement voilà, ne vous trompez pas de comptes ! » Celui qui bâtit une tour calcule le prix de revient ; celui qui part en guerre évalue ses forces en hommes et en munitions... celui qui marche à la suite du Christ doit aussi faire ses comptes, mais ce ne sont pas les mêmes ! Il renonce à tout ce qui pourrait l'entraver pour pouvoir mettre au service du royaume ses richesses de toute sorte, y compris affectives et matérielles. Et, par-dessus tout, il compte sur la puissance de l'Esprit qui est à l'oeuvre dans le monde pour achever toute sanctification, comme le dit la quatrième prière eucharistique.

On est bien, là aussi, dans une optique de risque calculé ; pour suivre Jésus, il nous dit les risques : savoir tout quitter, accepter l'incompréhension et parfois la persécution, accepter de renoncer à la rentabilité immédiate. Pour être chrétien, le vrai calcul, la vraie sagesse, c'est de ne compter sur aucune de nos sécurités de la terre ; c'est un peu comme s'il nous disait : « Acceptez de n'avoir pas de sécurités : ma grâce vous suffit. » Déjà, la première lecture tirée précisément du livre de la Sagesse nous l'avait bien dit : la sagesse de Dieu n'est pas celle des hommes ; ce qui paraîtrait une folie aux yeux des hommes est la seule sagesse valable aux yeux de Dieu. Avec lui, on est bien toujours dans la logique du grain de blé : il accepte d'être enfoui, mais c'est à ce prix qu'il germe et donne du fruit.

Bienheureux donc ceux qui sauront se désencombrer des fausses précautions... C'est peut-être cela se préparer à passer par la porte étroite dont il était question au vingt-et-unième dimanche (Lc 13, 24) ?

***
Complément

Ce que Jésus développe ici, c'est ce qu'on appellerait aujourd'hui un « principe de précaution ». Dans les deux paraboles, c'est évident : « s'asseoir » pour calculer les risques et la dépense relève de la plus élémentaire sagesse.

Dans le troisième cas, celui des disciples, les données du calcul sont toutes différentes. Nous parlions richesses, rapport de forces... Nous savons bien que notre seule richesse est en lui, nos seules forces également. Et même l'évaluation des risques et des enjeux nous échappe : comme dit le livre de la
Sagesse : « Quel homme peut découvrir les intentions de Dieu ? Qui peut comprendre les volontés du Seigneur ? Les réflexions des mortels sont mesquines, et nos pensées, chancelantes ».

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25 août 2010 3 25 /08 /août /2010 09:46

  marie-nolle-thabut.jpg Je suis, chaque dimanche, impressionné par la qualité des commentaires de Marie-Noëlle Thabut sur les textes que nous propose la liturgie du jour.

 

Ces commentaires, trouvés sur le site "Eglise catholique en France", permettent à toute personne de bonne volonté, chrétienne ou non, de mieux comprendre la Bible, le livre le plus diffusé au monde. Notamment, en

  • donnant des explications historiques ;

  • décodant le langage imagé utilisé par l'auteur.

Je souhaite arriver à mettre ici, chaque dimanche, les commentaires de Marie-Noëlle Thabut. Ma seule contribution consiste à surligner les passages que je trouve les plus enrichissants et à écrire en rouge ceux qui parlent d'un thème qui m'est cher : la liberté (trois autres pages de mon blog sont consacrées à ces passages des Evangiles, du reste du Nouveau Testament ou de l'Ancien Testament qui parlent de la liberté)

 

Version audio, trouvée sur le site de Radio-Notre-Dame

 

 

PREMIERE LECTURE - Ben Sirac 3, 17-18. 20. 28-29

17 Mon fils, accomplis toute chose dans l'humilité,
et tu seras aimé plus qu'un bienfaiteur.
18 Plus tu es grand, plus il faut t'abaisser :
tu trouveras grâce devant le Seigneur.

20 La puissance du Seigneur est grande,
et les humbles lui rendent gloire.

28 La condition de l'orgueilleux est sans remède,
car la racine du mal est en lui.
29 L'homme sensé médite les maximes de la sagesse ;
l'idéal du sage, c'est une oreille qui écoute.

Ce texte s'éclaire si on en commence la lecture par la fin : « L'homme sensé médite les maximes de la sagesse ; l'idéal du sage, c'est une oreille qui écoute. » Quand on dit « sagesse » dans la Bible, on veut dire l'art de vivre heureux. Etre un « homme sensé, un homme sage », c'est l'idéal de tout homme en Israël et du peuple tout entier : ce peuple tout petit, né plus tard que beaucoup de ses illustres voisins (si l'on considère qu'il mérite véritablement le nom de peuple au moment de la sortie d'Egypte) a ce privilège (grâce à la Révélation dont il a bénéficié) de savoir que « Toute sagesse vient du Seigneur » (Si 1, 1) : dans le sens que Dieu seul connaît les mystères de la vie et le secret du bonheur. C'est donc au Seigneur qu'il faut demander la sagesse : dans sa souveraine liberté, il a choisi Israël pour être le dépositaire de ses secrets, de sa sagesse.* Pour dire cela de manière imagée , Ben Sirac, l'auteur de notre lecture de ce dimanche, fait parler la sagesse elle-même comme si elle était une personne : « Le Créateur de toutes choses m'a donné un ordre, Celui qui m'a créée a fixé ma demeure. Il m'a dit : En Jacob, établis ta demeure, en Israël reçois ton patrimoine. » (Si 24, 8). Israël est ce peuple qui recherche chaque jour la sagesse : « Devant le Temple, j'ai prié à son sujet et jusqu'au bout je la rechercherai. » (Si 51, 14). Si l'on en croit le psaume 1, il y trouve son bonheur : « Heureux l'homme qui récite la loi du Seigneur jour et nuit. » (Ps 1, 2).
Il récite « jour et nuit », cela veut dire qu'il est tendu en permanence ; « Qui cherche trouve » dira plus tard un autre Jésus : encore faut-il chercher, c'est-à-dire reconnaître qu'on ne possède pas tout, qu'on est en manque de quelque chose. Ben Sirac le sait bien : il a ouvert à Jérusalem, vers 180 av.J.C., ce que nous appellerions aujourd'hui une école de théologie (une beth midrash). Pour faire sa publicité, il disait : « Venez à moi, gens sans instruction, installez-vous à mon école ». (Si 51, 23). Ne s'inscrivaient, bien sûr, que des gens qui étaient désireux de s'instruire. Si l'on croit tout savoir, on ne juge pas utile d'apprendre par des cours, des conférences, des livres. Au contraire, un véritable fils d'Israël ouvre toutes grandes ses oreilles ; sachant que toute sagesse vient de Dieu, il se laisse instruire par Dieu : « L'homme sensé médite les maximes de la sagesse ; l'idéal du sage, c'est une oreille qui écoute. » Le peuple d'Israël a si bien retenu la leçon qu'il récite plusieurs fois par jour « Shema Israël », Ecoute Israël (Dt 6, 4).
On voit bien ce qu'il y faut d'humilité ! Au sens d'avoir l'oreille ouverte pour écouter les conseils, les consignes, les commandements. A l'inverse, l'orgueilleux, qui croit tout comprendre par lui-même, ferme ses oreilles. Il a oublié que si la maison a les volets fermés, le soleil ne pourra pas y entrer ! C'est de simple bon sens. « La condition de l'orgueilleux est sans remède, car la racine du mal est en lui. » dit Ben Sirac (verset 28). En somme, l'orgueilleux est un malade incurable : parce qu'il est « plein de lui-même », comme on dit, il a le coeur fermé, comment Dieu pourrait-il y entrer ? La parabole du pharisien et du publicain (Lc 18) prend ici une résonance particulière. Etait-ce donc si admirable, ce qu'a fait le publicain ? Il s'est contenté d'être vrai. Dans le mot « humilité », il y a « humus » : l'humble a les pieds sur terre ; il se reconnaît fondamentalement petit, pauvre par lui-même ; il sait que tout ce qu'il a, tout ce qu'il est vient de Dieu. Et donc il compte sur Dieu, et sur lui seul. Il est prêt à accueillir les dons et les pardons de Dieu... et il est comblé. Le pharisien qui n'avait besoin de rien, qui se suffisait à lui-même, est reparti comme il était venu ; le publicain, lui, est rentré chez lui, transformé. « Toute sagesse vient du Seigneur ; avec lui elle demeure à jamais », dit Ben Sirac, et il continue « Dieu l'accorde à ceux qui l'aiment, lui. » (Si 1, 10). Et plus loin, faisant parler Israël : « Pour peu que j'aie incliné l'oreille, je l'ai reçue, et j'ai trouvé pour moi une abondante instruction. » (Si 51, 16). Isaïe dit la joie de ces humbles que Dieu comble : « De plus en plus les humbles se réjouiront dans le Seigneur, et les pauvres gens exulteront à cause du Saint d'Israël. » (Is 29, 19). Ce qui nous vaut une lumineuse parole de Jésus, ce que l'on appelle sa « jubilation » : « Je te bénis, Père, Seigneur du ciel et de la terre d'avoir caché cela aux sages et aux intelligents et de l'avoir révélé aux tout-petits. » (Mt 11, 25 // Lc 10, 21).
Avec ceux-là, les humbles, Dieu peut faire de grandes choses : il en fait les serviteurs de son projet. C'est ainsi, par exemple, qu'Isaïe décrit l'expérience du Serviteur de Dieu : « Matin après matin, il (le Seigneur) me fait dresser l'oreille, pour que j'écoute comme les disciples ; le Seigneur Dieu m'a ouvert l'oreille. Et moi, je ne me suis pas cabré, je ne me suis pas rejeté en arrière ». Cette vocation est, bien sûr, une mission confiée au service des autres : « Le Seigneur m'a donné une langue de disciple : pour que je sache soulager l'affaibli, il a fait surgir une parole. » (Is 50, 4-5). On comprend alors où se ressourçait Moïse qui fut un si grand et infatigable serviteur du projet de Dieu ; le livre des Nombres nous dit son secret : « Moïse était un homme très humble, plus qu'aucun autre homme sur la terre... » (Nb 12, 3). Jésus, lui-même, le Serviteur de Dieu par excellence, confie : « je suis doux et humble de coeur » (Mt 11, 29). Et quand Saint Paul, à son tour, décrit son expérience spirituelle, il peut dire : « S'il faut s'enorgueillir, je mettrai mon orgueil dans ma faiblesse... Le Seigneur m'a déclaré : Ma grâce te suffit ; ma puissance donne toute sa mesure dans la faiblesse. » (2 Co 11, 30 ; 12, 9).
En définitive, l'humilité est plus encore qu'une vertu. C'est un minimum vital, une condition préalable !
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* La sagesse est l'art de vivre, l'art et la manière d'être heureux ; et ce qui est valable pour les individus l'est tout autant pour le peuple dans son ensemble et pour l'humanité tout entière.

 

PSAUME 67 (68), 4-5, 6-7, 10-11

4 Les justes sont en fête, il exultent ;
devant la face de Dieu ils dansent de joie.
5 Chantez pour Dieu, jouez pour son nom .
Son nom est le Seigneur ; dansez devant sa face.

6 Père des orphelins, défenseur des veuves,
tel est Dieu dans sa sainte demeure ;
7 A l'isolé, Dieu accorde une maison ;
aux captifs, il rend la liberté.

10 Tu répandais sur ton héritage une pluie généreuse,
et quand il défaillait, toi, tu le soutenais.
11 Sur les lieux où campait ton troupeau,
tu le soutenais, Dieu qui es bon pour le pauvre.


Une toute petite phrase qui n'a l'air de rien donne bien le ton de l'ensemble : « Son Nom est le Seigneur » : ce fameux Nom révélé à Moïse qui dit la présence permanente de Dieu au milieu des siens. Et parce qu'il les entoure en tout temps de sa sollicitude, chacun des versets que nous chantons ici peut se lire à plusieurs niveaux.
C'est à la fois la richesse et la complexité de ce psaume, qu'on puisse le chanter à toute époque en se sentant concerné ! Je vais essayer de faire entendre (au moins un peu) ces divers niveaux de lecture possibles.
« Les justes sont en fête, il exultent ; devant la face de Dieu ils dansent de joie. Chantez pour Dieu, jouez pour son nom. Son nom est le Seigneur ; dansez devant sa face. » On ne peut manquer d'évoquer, bien sûr, la danse de David, lors du transfert de l'arche à Jérusalem. Mais, plus profondément, c'est de la joie du peuple libéré d'Egypte qu'il s'agit ici ; rappelons-nous le chant de Moïse lui-même après le passage de la mer ; puis Myriam avait pris le relais : « La prophétesse Myriam, soeur d'Aaron (et de Moïse), prit en main le tambourin ; toutes les femmes sortirent à sa suite, dansant et jouant du tambourin. Et Myriam leur entonna : Chantez le Seigneur, il a fait un coup d'éclat. Cheval et cavalier, en mer il les jeta ! » Puis vinrent les multiples interventions de Dieu au cours de l'Exode : autant de raisons, désormais, pour chanter et danser. Dans les versets de ce dimanche, c'est ce qui transparaît le plus : « Aux captifs, il rend la liberté. Tu répandais sur ton héritage une pluie généreuse, et quand il défaillait, toi, tu le soutenais. Sur les lieux où campait ton troupeau, tu le soutenais, Dieu qui es bon pour le pauvre. »
Mais, bien sûr, plusieurs niveaux de lecture se superposent. Nous savons bien déjà que toute allusion à la libération vise toujours à la fois la première libération, celle de la sortie d'Egypte, mais aussi le retour de l'Exil à Babylone, et encore toutes les autres libérations, c'est-à-dire chaque fois que les individus ou le peuple tout entier progressent vers plus de justice et de liberté. Enfin, et peut-être surtout, celle qu'on attend encore, la libération définitive de toutes les chaînes de toute sorte. « Aux captifs, il rend la liberté. » Nous, Chrétiens, bien sûr, nous pensons ici à la Résurrection du Christ et à la nôtre.
Une autre réminiscence de l'Exode, dans nos versets d'aujourd'hui, se prête également à des lectures que l'on pourrait dire « superposées » : « Tu répandais sur ton héritage (ton peuple) une pluie généreuse. » Il s'agit de la manne, bien sûr, d'abord. Le livre de l'Exode raconte : « Le Seigneur dit à Moïse : Du haut du ciel, je vais faire pleuvoir du pain pour vous. Le peuple sortira pour recueillir chaque jour la ration quotidienne... Le matin, une couche de rosée entourait le camp. La couche de rosée se leva ; alors, sur la surface du désert, il y avait quelque chose de fin, de crissant, quelque chose de fin tel du givre, sur la terre. Les fils d'Israël regardèrent et se dirent l'un à l'autre : Man hou ? (« Qu'est-ce que c'est ? »), car ils ne savaient pas ce que c'était. Moïse leur dit : C'est le pain que le Seigneur vous donne à manger. » ( Ex 16, 4. 13-15).
Il s'agit aussi, très probablement, de la pluie bénéfique, celle pour laquelle on prie si souvent là-bas, car elle conditionne toute vie. Sans la « pluie généreuse », le pays de la promesse ne ruisselle pas « de lait et de miel ».
Il y a eu dans le passé des sécheresses (et donc des famines) mémorables : pour commencer, on connaît l'histoire de Joseph et la terrible succession des sept années de sécheresse qui ont amené ses frères, les fils de Jacob, puis Jacob lui-même à descendre en Egypte. Ensuite, il y eut, au temps du prophète Elie (1 R 17-18), cette sécheresse qui fut l'occasion d'une grande confrontation entre Elie lui-même et la reine Jézabel, une païenne, adoratrice de Baal, le prétendu dieu de la fécondité, de l'orage et de la pluie. « Tu répandais sur ton héritage (ton peuple) une pluie généreuse. » : peut se lire « Toi seul as toujours répandu tes bienfaits sur le peuple de l'Alliance.
On connaît encore une autre famine célèbre, cette fois au temps de l'Empire Romain, sous l'empereur Claude ; on sait qu'à cette occasion, les communautés chrétiennes de l'ensemble du bassin méditerranéen (dans les régions non touchées par la famine) furent sollicitées de venir en aide financièrement aux sinistrés. (Ce qui valut à la communauté de Corinthe un petit rappel à l'ordre de saint Paul pour le manque d'empressement des Corinthiens à ouvrir leurs porte-monnaie, 2 Co chapitres 8 et 9).
A notre tour, nous Chrétiens avons bien aussi motif de rendre grâce ; la manne, notre pain de chaque jour, nous est offerte en Jésus-Christ, véritable pain vivant descendu du ciel : « Moi, je suis le pain de la vie. Au désert, vos pères ont tous mangé la manne, et ils sont morts. Mais ce pain-là, qui descend du ciel, celui qui en mange ne mourra pas. Moi, je suis le pain vivant, qui est descendu du ciel : si quelqu'un mange de ce pain, il vivra éternellement. Le pain que je donnerai, c'est ma chair, donnée pour que le monde ait la vie. » (Jn 6, 48-51). Oui, vraiment : « Les justes sont en fête, il exultent ; devant la face de Dieu ils dansent de joie. Chantez pour Dieu, jouez pour son nom . Son nom est le Seigneur ; dansez devant sa face. »
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* On se souvient que c'était l'objet du songe des sept vaches grasses et des sept vaches maigres (Gn 41).

DEUXIEME LECTURE - Hébreux 12, 18-19. 22-24a

Frères,
18 quand vous êtes venus vers Dieu,
il n'y avait rien de matériel comme au Sinaï,
pas de feu qui brûle,
pas d'obscurité, de ténèbres, ni d'ouragan,
19 pas de son de trompettes,
pas de paroles prononcées par cette voix
que les fils d'Israël demandèrent à ne plus entendre.

22 Mais vous êtes venus vers la montagne de Sion
et vers la cité du Dieu vivant, la Jérusalem céleste,
vers des milliers d'anges en fête
23 et vers l'assemblée des premiers-nés
dont les noms sont inscrits dans les cieux.
Vous êtes venus vers Dieu, le juge de tous les hommes,
et vers les âmes des justes arrivés à la perfection.
24 Vous êtes venus vers Jésus,
le médiateur d'une Alliance nouvelle.

La lettre aux Hébreux s'adresse très probablement à des Chrétiens d'origine juive ; son objectif clairement avoué est donc de situer correctement la Nouvelle Alliance par rapport à la Première Alliance.
Car, avant Jésus-Christ, on était dans le régime de la Première Alliance, alors que, désormais, nous sommes dans le régime de la Nouvelle Alliance. Avec la venue du Christ, sa vie terrestre, sa Passion, sa mort et sa Résurrection, tout ce qui a précédé est considéré par les Chrétiens comme une étape nécessaire dans l'histoire du salut, mais révolue pour eux. Révolue, peut-être mais pas annulée pour autant. Qui veut situer correctement la Nouvelle Alliance par rapport à la première Alliance devra donc manifester à la fois continuité et radicale nouveauté.
En faveur de la continuité, on entend ici des mots très habituels en Israël : Sinaï, feu, obscurité, ténèbres, ouragan, trompettes, Sion, Jérusalem, les noms inscrits dans les cieux, juge et justice, alliance... Ce vocabulaire évoque toute l'expérience spirituelle du peuple de l'Alliance ; il est très familier aux auditeurs de cette prédication. Prenons le temps de relire quelque textes de l'Ancien Testament puisqu'ils sont la source : « Le troisième jour, quand vint le matin, il y eut des voix, des éclairs, une nuée pesant sur la montagne et la voix d'un cor très puissant ; dans le camp, tout le peuple trembla. Moïse fit sortir le peuple à la rencontre de Dieu hors du camp, et ils se tinrent tout en bas de la montagne. Le mont Sinaï n'était que fumée, parce que le Seigneur y était descendu dans le feu ; sa fumée monta, comme la fumée d'une fournaise et toute la montagne trembla violemment. La voix du cor s'amplifia : Moïse parlait et Dieu lui répondait par la voix du tonnerre. » (Ex 19, 16-19). « Tout le peuple percevait les voix, les flamboiements, la voix du cor et la montagne fumante ; le peuple vit, il frémit et se tint à distance... Mais Moïse approcha de la nuit épaisse où Dieu était. » (Ex 20, 18. 21). Et le livre du Deutéronome commente : « En ce jour-là, vous vous êtes approchés, vous vous êtes tenus debout au pied de la montagne : elle était en feu, embrasée jusqu'en plein ciel, dans les ténèbres des nuages et de la nuit épaisse. » (Dt 4, 11).
La mémoire d'Israël est nourrie de ces récits ; ils sont les titres de gloire du peuple de l'Alliance.
La surprise que nous réserve ce texte de la lettre aux Hébreux, c'est qu'il semble déprécier cette expérience mémorable ; car, désormais, l'Alliance a été complètement renouvelée ; nous l'avons vu un peu plus haut : Moïse approchait de Dieu alors que le peuple était tenu à distance : « le peuple vit, il frémit et se tint à distance... Mais Moïse approcha de la nuit épaisse où Dieu était. » Et quelques versets auparavant, le peuple s'était vu interdire l'accès de la montagne.
Au contraire, désormais, les baptisés sont établis dans une véritable relation d'intimité avec Dieu. L'auteur décrit cette nouvelle expérience spirituelle comme l'entrée paisible dans un nouveau monde de beauté, de fête : « Mais vous êtes venus vers la montagne de Sion et vers la cité du Dieu vivant, la Jérusalem céleste, vers des milliers d'anges en fête et vers l'assemblée des premiers-nés dont les noms sont inscrits dans les cieux. Vous êtes venus vers Dieu, le juge de tous les hommes, et vers les âmes des justes arrivés à la perfection. Vous êtes venus vers Jésus, le médiateur d'une Alliance nouvelle. »
Dès l'Ancien Testament, on le sait, la crainte de Dieu avait changé de sens : au temps du Sinaï, elle était de la peur devant les démonstrations de puissance ; une peur telle que le peuple demandait même à « ne plus entendre la voix de Dieu » ; et puis, peu à peu les relations du peuple avec Dieu avaient évolué et la crainte s'était transformée en confiance filiale. Pour ceux qui ont connu Jésus, c'est plus beau encore : ils ont découvert en lui le vrai visage du Père : « Vous n'avez pas reçu un esprit qui vous rende esclaves et vous ramène à la peur, mais un Esprit qui fait de vous des fils adoptifs et par lequel nous crions : Abba, Père. Cet Esprit lui-même atteste à notre esprit que nous sommes enfants de Dieu. » (Rm 8, 15-16). Jésus joue donc pleinement son rôle de « médiateur d'une Alliance nouvelle » puisqu'il permet à tous les baptisés d'approcher de Dieu, de devenir des « premiers-nés » (au sens de « consacrés »). L'antique promesse faite à Moïse et au peuple d'Israël, au pied du Sinaï, est enfin réalisée : « Si vous entendez ma voix et gardez mon Alliance, vous serez ma part personnelle parmi tous les peuples - puisque c'est à moi appartient toute la terre - et vous serez pour moi un royaume de prêtres (de consacrés) et une nation sainte. » (Ex 19, 4). Ce que l'auteur de notre lettre traduit : « Avançons-nous donc avec pleine assurance vers le trône de la grâce » (He 4, 16).

 

EVANGILE - Luc 14, 1a. 7 - 14

1 Un jour de sabbat,
Jésus était entré chez un des pharisiens
pour y prendre son repas.

7 Remarquant que les invités choisissaient les premières places,
il leur dit cette parabole :
8 « Quand tu es invité à des noces,
ne va pas te mettre à la première place,
car on peut avoir invité
9 quelqu'un de plus important que toi.
Alors, celui qui vous a invités, toi et lui,
viendrait te dire :
Cède-lui ta place,
10 Et tu irais, plein de honte, prendre la dernière place.
Au contraire, quand tu es invité,
va te mettre à la dernière place.
Alors, quand viendra celui qui t'a invité, il te dira :
Mon ami, avance plus haut,
et ce sera pour toi un honneur
11 aux yeux de tous ceux qui sont à table avec toi.
Qui s'élève sera abaissé ; qui s'abaisse sera élevé. »
12 Jésus disait aussi à celui qui l'avait invité :
« Quand tu donnes un déjeuner ou un dîner,
n'invite pas tes amis, ni tes frères,
ni tes parents, ni de riches voisins ;
sinon, eux aussi t'inviteraient en retour,
13 et la politesse te serait rendue.
Au contraire, quand tu donnes un festin,
invite des pauvres, des estropiés,
14 des boiteux, des aveugles ;
et tu seras heureux,
parce qu'ils n'ont rien à te rendre :
cela te sera rendu à la résurrection des justes. »

Dans l'évangile de saint Luc, on trouve souvent des scènes de repas : chez Simon le pharisien (7, 36) ; chez Marthe et Marie (10, 38) ; à nouveau chez un pharisien (11, 37) ; chez Zachée (19) ; le repas pascal (22). L'importance que Jésus attachait aux repas faisait même dire aux gens malveillants « Voilà un glouton et un ivrogne » (Lc 7, 34). Trois de ces repas se déroulent chez des pharisiens et deviennent occasion de désaccord.
Au cours du premier, chez Simon (Luc 7, 36), une femme de mauvaise réputation était venue se jeter aux pieds de Jésus et, contre toute attente, il l'avait donnée en exemple ; le second (Lc 11, 37) fut également l'occasion d'un grave malentendu, cette fois parce que Jésus avait omis de se laver les mains avant de passer à table : le débat avait très mal tourné et Jésus en avait profité pour prononcer une diatribe sévère. Si bien que Luc conclut l'épisode en disant : « Quand ils furent sortis de là, les scribes et les pharisiens se mirent à s'acharner contre lui et à lui arracher des réponses sur quantité de sujets, lui tendant des pièges pour s'emparer de ses propos » (Lc 11, 53).
Le texte que nous lisons aujourd'hui raconte un troisième repas chez un pharisien : Luc le situe un jour de sabbat. On sait l'importance du sabbat dans la vie du peuple d'Israël : de ce jour de repos (« shabbat » en hébreu signifie cesser toute activité), le peuple élu avait fait un jour de fête et de joie en l'honneur de son Dieu. Fête de la création du monde, fête de la libération du peuple tiré d'Egypte... en attendant la grande fête du Jour où Dieu renouvellera la Création tout entière. A l'époque de Jésus, la fête était toujours là, et un repas solennel marquait ce jour : repas qui était souvent l'occasion de recevoir des coreligionnaires ; mais les interdits rituels de la Loi s'étaient tellement multipliés que le respect des prescriptions avait occulté chez certains l'essentiel : la charité fraternelle. Ce jour-là, au début du repas, une scène qui ne figure pas dans notre lecture liturgique est à l'origine des conversations : Jésus guérit un malade souffrant d'hydropisie (oedèmes) ; c'est l'occasion de nouvelles discussions autour de la table, parce que Jésus est accusé d'avoir enfreint la règle du repos du sabbat.
Il ne faut pas nous étonner de ce que nous rapporte ainsi l'évangile, concernant les relations entre Jésus et les pharisiens, mélange de sympathie et de sévérité extrême de part et d'autre. Sympathie, car les pharisiens étaient des gens très bien. Rappelons-nous que le mouvement religieux « Pharisien » est né vers 135 av.J.C. d'un désir de conversion ; son nom qui signifie « séparé » traduit un choix : le refus de toute compromission politique, de tout laisser-aller dans la pratique religieuse ; deux problèmes à l'ordre du jour en 135. Au temps du Christ, leur ferveur n'est pas entamée, ni leur courage : sous Hérode le Grand (39-4 av J.C.), six mille d'entre eux qui refusaient de prêter serment de fidélité à Rome et à Hérode ont été punis de fortes amendes. Le maintien de leur identité religieuse repose sur un très grand respect de la tradition : ce mot « tradition » ne doit pas être entendu de manière péjorative ; la tradition, c'est la richesse reçue des pères : tout le long labeur des anciens pour découvrir le comportement qui plaît à Dieu se transmet sous forme de préceptes qui régissent les plus petits détails de la vie quotidienne. Est-ce en soi criticable ? Et les consignes des pharisiens, mises par écrit après 70 (ap. J.C.) ressemblent fort, pour certaines, à celles de Jésus lui-même. (Or ils n'ont certainement pas copié ce qu'ils appelaient « l'hérésie chrétienne »).
Le Pharisianisme (en tant que mouvement) est donc tout à fait respectable. Et Jésus ne l'attaque jamais. Il ne refuse pas non plus de leur parler (à preuve, ces repas ; voir aussi Nicodème, Jn 3). Mais le plus bel idéal religieux peut avoir ses écueils : la rigueur d'observance peut engendrer une trop bonne conscience et rendre méprisant pour ceux qui n'en font pas autant. Plus profondément, vouloir être « séparé » n'est pas sans ambiguïté ; quand on sait que le dessein de Dieu est un projet de rassemblement dans l'amour. Ces déviances ont inspiré quelques paroles dures de Jésus : elles visent ce que l'on appelle le « Pharisaïsme » ; de cela tous les mouvements religieux de tous les temps sont capables : la parabole de la paille et de la poutre est là pour nous le rappeler.
A première vue, les conseils donnés par Jésus au cours du repas sur le choix des places et le choix des invités pourraient donc se limiter à des règles de bienséance et de philanthropie. En Israël comme ailleurs, les sages ont écrit de très belles maximes sur ces sujets ; par exemple, dans le livre des Proverbes : « Ne fais pas l'arrogant devant le roi et ne te tiens pas dans l'entourage des grands. Car mieux vaut qu'on te dise : Monte ici ! que de te voir humilié devant un notable. » (Pr 25, 6-7) ; et dans celui de Ben Sirac : « Quand un puissant t'invite, reste à l'écart et son invitation n'en sera que plus pressante. Ne te précipite pas, de peur d'être repoussé, ne te tiens pas trop loin, de peur d'être oublié. » (Si 13, 9-10).
Mais le propos de Jésus va beaucoup plus loin : à la manière des prophètes, il cherche avec véhémence, à ouvrir les yeux des Pharisiens avant qu'il ne soit trop tard ; trop de contentement de soi peut conduire à l'aveuglement. Précisément parce que les pharisiens étaient des gens très bien, de fidèles pratiquants de la religion juive, Jésus démasque chez eux le risque du mépris des autres ; or Jésus a toujours devant les yeux la venue du Royaume : pour y entrer, il faut, a-t-il dit souvent, se faire comme de petits enfants (cf Lc 9, 46-48 ; Mt 18, 4). La conversion qui conduit au Royaume n'est possible que si l'homme se reconnaît faible devant Dieu : à preuve la parabole du pharisien et du publicain (Lc18, 10-14).
Les pharisiens risquent d'être fort loin de l'accueil des pauvres et des estropiés qui est le signe principal du Royaume : « Allez rapporter à Jean ce que vous avez vu et entendu : les aveugles retrouvent la vue, les boiteux marchent droit, les lépreux sont purifiés et les sourds entendent, les morts ressuscitent, la Bonne Nouvelle est annoncée aux pauvres. » (Lc 7, 22). Ceux qui accueillent et respectent ces humbles sans attendre de retour participeront avec eux, dit Jésus, à la résurrection promise. C'est ce que souligne Saint Jacques dans sa lettre : « Mes frères, ne mêlez pas des cas de partialité à votre foi en notre glorieux Seigneur Jésus Christ. » (Jc 2, 1).

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18 août 2010 3 18 /08 /août /2010 06:17

  marie-nolle-thabut.jpg Je suis, chaque dimanche, impressionné par la qualité des commentaires de Marie-Noëlle Thabut sur les textes que nous propose la liturgie du jour.

 

Ces commentaires, trouvés sur le site "Eglise catholique en France", permettent à toute personne de bonne volonté, chrétienne ou non, de mieux comprendre la Bible, le livre le plus diffusé au monde. Notamment, en

  • donnant des explications historiques ;

  • décodant le langage imagé utilisé par l'auteur.

Je souhaite arriver à mettre ici, chaque dimanche, les commentaires de Marie-Noëlle Thabut. Ma seule contribution consiste à surligner les passages que je trouve les plus enrichissants et à écrire en rouge ceux qui parlent d'un thème qui m'est cher : la liberté (trois autres pages de mon blog sont consacrées à ces passages des Evangiles, du reste du Nouveau Testament ou de l'Ancien Testament qui parlent de la liberté)

 

Version audio, trouvée sur le site de Radio-Notre-Dame

 

 

PREMIERE LECTURE - Isaïe 66, 18 - 21

Parole du Seigneur.
18 Je viens rassembler les hommes
de toute nation et de toute langue.
Ils viendront et ils verront ma gloire :
19 je mettrai un signe au milieu d'eux !
J'enverrai des rescapés de mon peuple
vers les nations les plus éloignées,
vers les îles lointaines
qui n'ont pas entendu parler de moi
et qui n'ont pas vu ma gloire :
ces messagers de mon peuple
annonceront ma gloire parmi les nations.
20 Et, de toutes les nations, ils ramèneront tous vos frères,
en offrande au Seigneur,
sur des chevaux ou dans des chariots, en litière,
à dos de mulets ou de dromadaires.
Ils les conduiront jusqu'à ma montagne sainte, à Jérusalem,
comme les fils d'Israël apportent l'offrande,
dans des vases purs, au temple du Seigneur.
21 Et même je prendrai des prêtres et des lévites parmi eux.
Parole du Seigneur.

Première remarque : le prophète termine sa prédication par la formule : « Parole du Seigneur ». Les prophètes parlent toujours au nom de Dieu, leurs auditeurs le savent bien, mais lorsqu'ils veulent insister sur l'importance de leurs propos, ils rappellent qu'il s'agit de la Parole du Seigneur. Si Isaïe le fait ici, nous pouvons donc en déduire que ses propos étaient particulièrement importants et peut-être difficiles à entendre ou à accepter.
Effectivement, dans ce quelques lignes, il y a au moins deux annonces très importantes : la dimension universelle du projet de Dieu, d'abord, et ensuite le rôle du petit reste des croyants.
Je commence par ce deuxième point, le rôle du petit reste des croyants. Car c'est à eux, précisément, que le prophète s'adresse : il les appelle les « rescapés ». Ce sont ceux qui tiennent bon dans la foi au milieu du découragement général. D'autres prophètes, le premier Isaïe, par exemple, ou Michée les appelaient le « Reste d'Israël ». Et le discours était le même : vous avez un rôle à jouer, Dieu compte sur vous, s'il vous a choisis, c'est pour faire de vous des missionnaires au service de l'humanité tout entière.
Et là je rejoins l'autre annonce de cette prédication d'Isaïe : la dimension universelle du projet de Dieu. Isaïe est très clair : « Je viens rassembler les hommes de toute nation et de toute langue ». La phrase suivante est peut-être plus étonnante : « Ils viendront et ils verront ma gloire ». La difficulté pour nous vient du mot « gloire » qui n'a pas chez Isaïe le même sens que dans notre vocabulaire courant. La « gloire » au sens biblique, c'est le rayonnement de la Présence de Dieu, (littéralement, le mot hébreu signifie le « poids »). La gloire de Dieu n'a rien à voir avec la gloriole humaine. Ce n'est pas Dieu qui aurait besoin d'une quelconque célébrité que nous pourrions lui reconnaître.* C'est nous qui avons besoin de le connaître pour être heureux et nouer avec lui la relation d'amour qu'il nous propose (ce que la Bible appelle l'Alliance). (« La vie éternelle, c'est qu'ils te connaissent... » Jn 17, 3).
« Ils verront ma gloire » signifie : ils me reconnaîtront comme le seul Dieu, « c'est moi qui motiverai leurs actes et leurs pensées », comme dit la ligne qui précède tout juste ce passage. Traduisez : l'humanité sera enfin sortie de toutes ses fausses pistes, elle aura quitté toutes ses idolâtries de toute sorte. La gloire de Dieu illuminera désormais toutes les nations : ce dernier mot revient plusieurs fois dans ces quelques lignes. Pour annoncer qu'elles s'intègrent peu à peu au peuple des croyants.
Ce sont des messagers, des missionnaires du peuple élu qui seront les artisans du rassemblement des nations à Jérusalem, et de leur intégration dans l'Alliance de Dieu : « J'enverrai des rescapés de mon peuple vers les nations les plus éloignées... ces messagers de mon peuple annonceront ma gloire parmi les nations. Et, de toutes les nations, ils ramèneront tous vos frères, en offrande au Seigneur... Ils les conduiront jusqu'à ma montagne sainte, à Jérusalem. » Ce faisant, ils accompliront ce qui est leur vocation depuis le début de leur histoire : « Je t'ai destiné à être la lumière des nations, afin que mon salut soit présent jusqu'à l'extrémité de la terre. » (Is 49, 6), dit Dieu à son serviteur Israël dans l'un des chants du Serviteur.**
Annoncer la gloire de Dieu parmi les nations, c'est-à-dire tout simplement essayer de le faire connaître, témoigner de cette Bonne Nouvelle qui illumine nos vies, telle est bien notre vocation, c'est-à-dire notre seule et unique raison de vivre. Mais au fait Jésus lui-même nous invite à partager son désir que le Père soit connu et reconnu lorsqu'il nous fait répéter : « Que ton Nom soit sanctifié ».
C'est autour d'un signe que les nations se rassembleront : « Je mettrai un signe au milieu d'eux ! » Un signe, c'est l'une des façons de parler du Messie ; il est intéressant de noter que saint Jean reprend à plusieurs reprises le mot de signe pour parler des oeuvres de Jésus (et ainsi nous le faire découvrir comme Messie) ; à la fin du récit des noces de Cana par exemple, il écrit : « Tel fut, à Cana de Galilée, le commencement des signes de Jésus. Il manifesta sa gloire et ses disciples crurent en lui. » (2, 11). Et le deuxième signe de Cana, la guérison du fils d'un officier royal, concerne un mercenaire, un païen. La gloire de Dieu vient d'atteindre les nations ! Et Jésus lui-même fait appel à la même symbolique quand il déclare : « Quand j'aurai été élevé de terre, j'attirerai à moi tous les hommes. » (Jn 12, 32).
Reste la dernière phrase du texte d'Isaïe et c'est une troisième annonce très importante : non seulement les peuples païens s'approcheront du Seigneur, mais mieux encore, Dieu annonce : « Et même je prendrai des prêtres et des lévites parmi eux », ce qui veut dire que les conditions habituelles du sacerdoce ne seront plus exigées ; tout être humain peut approcher du Dieu vivant.
Dès lors, on comprend mieux pourquoi, quelques versets avant notre lecture de ce dimanche, Isaïe s'écriait : « Jubilez avec Jérusalem, exultez à son sujet, vous tous qui l'aimez ! »... Car ainsi parle le Seigneur : Voici que je vais faire arriver jusqu'à elle la paix comme un fleuve, et, comme un torrent débordant, la gloire des nations. »*** (Is 66, 10... 12).
Tout cela semble bien utopique à certains, c'est pourquoi le prophète termine sa prédication par la seule signature digne de foi : « Parole du Seigneur ».
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* Rappelons-nous saint Augustin : « Qui serait assez fou pour croire que Dieu a besoin des sacrifices qu'on lui offre ? Le culte qu'on rend à Dieu profite à l'homme et non à Dieu. Ce n'est pas à la source que cela profite si on y boit, ni à la lumière si on la voit. » (Cité de Dieu X, 5-6).
** Au passage, nous retrouvons chez le troisième Isaïe (prophète d'après l'Exil) la théologie du Reste sauveur dont nous lisons une trace dans le psaume 39 (40) : « Beaucoup d'hommes verront, ils craindront, ils auront foi dans le Seigneur. » (verset lu normalement pour le vingtième dimanche du temps ordinaire de l'année C, à moins que l'Assomption de la Vierge Marie ne soit célébrée ce dimanche-là). A rapprocher de l'annonce faite par Isaïe ici : « J'enverrai des rescapés de mon peuple vers les nations les plus éloignées... ces messagers de mon peuple annonceront ma gloire parmi les nations. Et, de toutes les nations, ils ramèneront tous vos frères, en offrande au Seigneur... Ils les conduiront jusqu'à ma montagne sainte, à Jérusalem. »
*** Dans la Bible, on n'a pas toujours parlé des nations de manière aussi positive ! Selon les textes, ce mot semble chargé de plusieurs sens contradictoires, tantôt positif, tantôt carrément péjoratif ; le livre du Deutéronome, par exemple, parle des « abominations des nations ». Mais c'est parce qu'il vise leur polythéisme, leurs pratiques religieuses en général, et les sacrifices humains en particulier. A la première étape de la pédagogie biblique, où il s'agit pour le peuple élu de s'attacher à Dieu sans partage, de découvrir le vrai visage du Dieu unique, il faut se garder de tout contact avec les « nations » : elles resteront longtemps un risque de contagion de l'idolâtrie. Et l'histoire d'Israël a prouvé maintes fois que ce risque est réel ! Tenir bon dans la foi est un choix à refaire sans cesse ; si l'on affirme avec force : « Il est grand, le Seigneur, hautement loué, redoutable au-dessus de tous les dieux : néant, tous les dieux des nations ! » (Psaume 95 /96), c'est qu'il faut encore et toujours se persuader que les dieux des nations ne sont que néant, pour éviter de retomber dans l'idolâtrie. Combat jamais complètement gagné. Or si le peuple élu manque à sa mission, qui témoignera du Dieu unique ?
Et pourtant, et c'est l'autre facette de ce mot, dès Abraham, c'est l'ensemble des nations qui est appelé à participer à la bénédiction promise par Dieu au patriarche : « En toi seront bénies toutes les familles de la terre » (Gn 12, 3). Alors, Dieu serait-il en contradiction avec lui-même ? S'il est le Dieu unique, il est évidemment aussi celui des « nations ». Et lorsque la foi juive sera mieux assurée, il sera temps de découvrir l'universalisme du projet de Dieu : le peuple élu comprendra peu à peu qu'il est le frère aîné, pas le fils unique : son rôle était justement d'ouvrir la voie à ses cadets, dans la longue marche de l'humanité à la rencontre de son Dieu. Telle est la conséquence ultime du monothéisme : si Dieu est le seul vrai Dieu, il est le Dieu de tous.

 

PSAUME 116 (117)

1 Louez le Seigneur, tous les peuples,
Fêtez-le, tous les pays !
2 Car il nous a prouvé son amour,
et le Seigneur est toujours fidèle.
Alleluia !

Voici le psaume le plus court du psautier ! Mais quelle richesse en quelques mots ! S'il fallait le résumer d'un mot, on retiendrait tout simplement : « Alleluia » ! Car il en est le dernier mot, mais aussi le premier puisque, littéralement, « Louez le Seigneur » (v. 1) est l'équivalent de « Alleluia » (« Allelu », impératif « Louez », « Ia », première syllabe du nom de Dieu). Nous voici donc invités ici tout spécialement à la louange, sans oublier que c'est l'objectif du psautier tout entier, dont le nom même « Louanges » (en hébreu Tehillim) est de la même racine que Alleluia. Et l'on sait le sens que ce petit mot a pris dans la méditation juive ; voici le commentaire que les rabbins font de l'Alleluia : « Dieu nous a amenés de la servitude à la liberté, de la tristesse à la joie, du deuil au jour de fête, des ténèbres à la brillante lumière, de la servitude à la rédemption. C'est pourquoi, chantons devant lui l'Alleluia ».
« Dieu nous a amenés de la servitude à la liberté » : c'est ce que Dieu a fait pour son peuple élu, mais c'est aussi, on ne l'oublie jamais, l'objectif de Dieu pour toute l'humanité, pour tous les autres, ceux qu'on appelle les « nations ». L'oeuvre de salut de Dieu pour son peuple est le début, la preuve, la promesse de ce qu'il fera pour toute l'humanité. « En toi seront bénies toutes les familles de la terre », a promis Dieu à Abraham (Gn 12, 3). Et Salomon, déjà, en avait rêvé : « Tous les peuples de la terre, comme ton peuple Israël, vont reconnaître ton Nom et t'adorer. » (1 R 8, 41-43 ; voir supra la première lecture).
D'où la structure de ce psaume, très simple, mais très suggestive : à un premier niveau, verset 1 « Louez Dieu », verset 2 pourquoi ? pour son oeuvre : « Car il a prouvé son amour » ; mais si l'on regarde d'un peu plus près, on lit : verset 1 « Louez Dieu tous les peuples », verset 2 pourquoi ? pour son oeuvre en faveur de son peuple : « Car il nous a prouvé son amour » (à nous). Le mot « CAR », ici, est très important : quand les nations verront ce que Dieu a fait pour nous, elles croiront. Pour le dire autrement : puisque Dieu a fait ses preuves en sauvant son peuple, les autres nations pourront croire en lui. On retrouve ce raisonnement-là dans le psaume 39/40 (du 20ème dimanche de l'année C) ; le psalmiste dit : « Dieu m'a tiré du gouffre inexorable... en voyant cela, beaucoup seront saisis, ils croiront au Seigneur. ». Dans le même sens, le psaume 125/126 chante à propos de l'Exil à Babylone : « Alors on disait parmi les nations : Quelles merveilles fait pour eux le Seigneur ! »
Cette idée se rencontre plusieurs fois chez les prophètes : quand le peuple est dans le malheur, les autres nations peuvent douter de la puissance de Dieu. C'est dans ce sens qu'Ezéchiel ose dire que l'Exil à Babylone est une honte pour Dieu : il va jusqu'à dire que l'Exil du peuple de Dieu « profane » le nom de Dieu et que la libération, au contraire, sera aux yeux de tous la preuve de sa puissance libératrice. C'est ce qui l'amène à proclamer en plein Exil à Babylone : « Je montrerai la sainteté de mon grand nom qui a été profané parmi les nations, mon nom que vous avez profané au milieu d'elles ; alors les nations connaîtront que je suis le Seigneur - oracle du Seigneur - quand j'aurai montré ma sainteté en vous sous leurs yeux. » (Ez 36, 23). Et encore : « Les nations qui subsisteront autour de vous connaîtront que je suis le Seigneur qui reconstruit ce qui a été démoli, qui replante ce qui a été dévasté. Moi, le Seigneur, je parle et j'accomplis. » (Ez 36, 36).
Reconnaître le Nom de Dieu, quel programme ! En langage biblique, cela veut dire découvrir le Dieu de tendresse et de fidélité révélé à Moïse (Ex 34, 6) : tendresse et fidélité qu'Israël a expérimentées tout au long de son histoire ; c'est le sens du deuxième verset de notre psaume : « Il nous a prouvé son amour, le Seigneur est toujours fidèle. » Dans le même sens, le psaume 99/100 disait : « Le Seigneur est bon : sa fidélité est pour toujours, et sa loyauté s'étend d'âge en âge. » (Ps 99, 5). « Il se souvient de son amour, de la promesse faite à nos pères en faveur d'Abraham et de sa race à jamais » chantera Marie (Lc 1, 54-55).
Dernière remarque : notre paume de ce dimanche (116/117) fait partie de ce que l'on appelle le Hallel, c'est-à-dire les psaumes 112/113 à 117/118 ; à ce titre, il tient une place toute particulière dans la liturgie d'Israël : sa récitation suit le repas pacal ; cela veut dire que Jésus l'a chanté au soir du Jeudi-Saint ; les évangiles de Matthieu et de Marc s'en font l'écho : « Après avoir chanté les Psaumes, ils sortirent pour aller au Mont des Oliviers. » (Mt 26, 30 ; Mc 14, 26). A notre tour, nous le redisons avec encore plus de force : « Il nous a prouvé son amour » ; c'est ô combien vrai pour Jésus-Christ : « Il n'y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ceux qu'on aime. » (Jn 15, 13). Et, par là, Jésus prouvait jusqu'où va la fidélité de Dieu : « Dieu a tant aimé le monde qu'il a donné son Fils, son unique pour que tout homme qui croit en lui ne périsse pas mais ait la vie éternelle. » (Jn 3, 16).
Ce que saint Paul commente magistralement dans la lettre aux Romains : « Je l'affirme, c'est au nom de la fidélité de Dieu que le Christ s'est fait serviteur des circoncis, pour accomplir les promesses faites aux pères ; quant aux païens, ils glorifient Dieu pour sa miséricorde, selon ce qui est écrit : « C'est pourquoi je te célébrerai parmi les nations païennes, je chanterai en l'honneur de ton nom. » Paul cite ici un chant d'action de grâce de David (2 S 22, 50 ; idem Ps 17/18, 50). Et, à la manière juive, Paul cite bout à bout plusieurs phrases de l'Ancien Testament : « Il est dit encore : Nations, réjouissez-vous avec son peuple. » (Dt 32, 43) « Et encore : Nations, louez toutes le Seigneur, et que tous les peuples l'acclament. » (Ps 116/117, 1 = notre psaume de ce dimanche). « Isaïe dit encore : Il paraîtra, le rejeton de Jessé, celui qui se lève pour commander aux nations. En lui les nations mettront leur espérance. » (Is 11, 10). (Rm 15, 8-12).
C'est certainement dans cette conviction que Dieu veut que tout homme (sans exception) soit sauvé que Paul a puisé l'énergie de toutes ses missions dans le bassin méditerranéen. A nous d'en faire autant, maintenant !

DEUXIEME LECTURE - Hébreux 12, 5-7. 11-13

Frères,
5 n'oubliez pas cette parole de réconfort,
qui vous est adressée comme à des fils :
Mon fils, ne néglige pas les leçons du Seigneur,
ne te décourage pas quand il te fait des reproches.
6 Quand le Seigneur aime quelqu'un,
il lui donne de bonnes leçons ;
il corrige tous ceux qu'il reconnaît comme ses fils.
7 Ce que vous endurez est une leçon.
Dieu se comporte envers vous comme envers des fils ;
et quel est le fils auquel son père ne donne pas des leçons ?

11 Quand on vient de recevoir une leçon,
on ne se sent pas joyeux, mais plutôt triste.
Par contre, quand on s'est repris grâce à la leçon,
plus tard, on trouve la paix et l'on devient juste.
12 C'est pourquoi il est écrit :
Redonnez de la vigueur aux mains défaillantes
et aux genoux qui fléchissent.
13 Et : Nivelez la piste pour y marcher.
Ainsi, celui qui boite ne se tordra pas le pied ;
bien plus, il sera guéri.

On sait, d'après les chapitres précédents de cette lettre que les destinataires ont déjà beaucoup souffert pour leur foi : « Souvenez-vous de vos débuts : à peine aviez-vous reçu la lumière (le Baptême) que vous avez enduré un lourd et douloureux combat : ici donnés en spectacle sous les injures et les persécutions ; là, devenus solidaires de ceux qui subissaient de tels traitements. Et, en effet, vous avez pris part à la souffrance des prisonniers et vous avez accepté avec joie la spoliation de vos biens, vous sachant en possession d'une fortune meilleure et durable. » (He 10, 32-34).
L'auteur de la lettre aux Hébreux cherche donc à redonner du courage à ces premiers chrétiens qui traversent une période de persécution ; ici, il le dit clairement : « Frères, n'oubliez pas cette parole de réconfort. » Et, pour les réconforter, que fait-il ? Ce que fait tout croyant, de son temps : il se replonge dans les paroles de l'Ancien Testament. Il se rappelle, entre autres ce que disait le prophète Isaïe à ses compatriotes dans une période terrible, celle de l'Exil à Babylone : « Redonnez de la vigueur aux mains défaillantes et aux genoux qui fléchissent ». Et tout le monde connaissait la suite : la promesse du salut, d'abord, c'est-à-dire bien concrètement du retour au pays, et ensuite, l'accomplissement de cette promesse, c'est-à-dire ce retour précisément.
Deuxième manière de réconforter ses frères, le prédicateur aborde le délicat problème de la souffrance. Non pas pour la justifier, ni pour l'expliquer, mais pour les inviter à lui donner un sens. La Bible a toujours soutenu que la souffrance est un mal, mais qu'elle peut devenir un chemin : parce qu'elle est une épreuve pour la foi, elle peut faire grandir la foi. Le croyant sait que quoi qu'il arrive, Dieu est silencieux, peut-être, mais il n'est ni sourd ni indifférent ; au contraire, il accompagne chacun de nos pas sur ce dur chemin. De ce mal, nous pouvons sortir grandis, avec l'aide de Dieu. C'est dans ce sens-là que l'on peut comprendre, je crois, la phrase : « Ce que vous endurez est une leçon. » Et là, notre auteur s'inspire d'un autre livre de la Bible, le livre des Proverbes : « Ne rejette pas, mon fils, l'éducation du Seigneur, et ne te lasse pas de ses avis. Car le Seigneur réprimande celui qu'il aime tout comme un père (réprimande) le fils qu'il chérit. » (Pr 3, 11-12).
Pour les premiers chrétiens, ce thème était familier car ils connaissaient bien le livre du Deutéronome qui comparait Dieu à un pédagogue qui accompagne au jour le jour la croissance de ceux qu'il éduque : « Tu te souviendras de toute la route que le Seigneur ton Dieu t'a fait parcourir depuis quarante ans dans le désert, afin de te mettre dans la pauvreté ; ainsi il t'éprouvait pour connaître ce qu'il y avait dans ton coeur et savoir si tu allais, oui ou non, observer ses commandements. Il t'a mis dans la pauvreté, il t'a fait avoir faim et il t'a donné à manger la manne que ni toi ni tes pères ne connaissiez, pour te faire reconnaître que l'homme ne vit pas de pain seulement, mais qu'il vit de tout ce qui sort de la bouche du Seigneur... et tu reconnais, à la réflexion, que le Seigneur ton Dieu faisait ton éducation comme un homme fait celle de son fils. » (Dt 8, 2-5).
Lorsqu'elle est vécue ainsi dans la confiance en Dieu, notre souffrance peut devenir pour ceux qui nous regardent un lieu de témoignage de notre espérance, de la paix intérieure que donne l'Esprit. La première lettre de Pierre est très éclairante à ce sujet : il compare la persécution à la fournaise d'un orfèvre : « Il faut que, pour un peu de temps, vous soyez affligés par diverses épreuves, afin que la valeur éprouvée de votre foi - beaucoup plus précieuse que l'or périssable qui pourtant est éprouvé par le feu - provoque louange, gloire et honneur lors de la révélation de Jésus-Christ. » (1 P 1, 6-7). Un peu plus loin, il en déduit : « Bien-aimés, ne trouvez pas étrange d'être dans la fournaise de l'épreuve, comme s'il vous arrivait quelque chose d'anormal. Mais, dans la mesure où vous avez part aux souffrances du Christ, réjouissez-vous, afin que, lors de la révélation de sa gloire, vous soyez aussi dans la joie et l'allégresse. » (1 P 4, 12-13).
La souffrance peut donc devenir une école ; celle où nous apprenons à vivre dans l'Esprit, quoi qu'il arrive ; c'est Pierre qui dit : « Si l'on vous outrage pour le nom du Christ, heureux êtes-vous, car l'Esprit de gloire, l'Esprit de Dieu repose sur vous. » (1 P 4, 14). Et Paul, qui sait, lui aussi, de quoi il parle, dit dans la lettre aux Romains : « La détresse produit la persévérance, la persévérance la fidélité éprouvée, la fidélité éprouvée l'espérance ; et l'espérance ne trompe pas, car l'amour de Dieu a été répandu dans nos coeurs par l'Esprit Saint qui nous a été donné. » (Rm 5, 3-4). Encore une fois, ce n'est pas la souffrance en elle-même qui est bonne ou qui serait voulue par Dieu ; mais elle fait partie de notre condition humaine : Dieu nous confie l'honneur et la responsabilité du témoignage de la foi ; si la persécution fait partie, malheureusement, du parcours chrétien, ce n'est pas que Dieu l'ait voulu, c'est le fait des hommes. Quand Jésus dit « Il faut que le Fils de l'homme souffre », il ne s'agit évidemment pas d'une exigence de Dieu, mais de la triste réalité de l'opposition des hommes. Comme disait Paul aux premières communautés d'Asie Mineure, elles aussi en butte à la persécution : « Il nous faut passer par beaucoup de détresses pour entrer dans le Royaume de Dieu. » (Ac 14, 22).

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Complément
Les versets 12-13 sont une bonne illustration de la façon dont un auteur relit ses prédécesseurs : Il s'agit en effet de deux phrases d'Isaïe (Is 35 et Is 40), prononcées dans un contexte tout-à-fait différent, celui de l'Exil à Babylone. En citant le grand prophète de l'Exil, l'auteur de la lettre aux Hébreux veut-il ici suggérer que les chrétiens en butte à la persécution sont eux aussi, de quelque manière en Exil ?

 

EVANGILE - Luc 13, 22 - 30

22 Dans sa marche vers Jérusalem,
Jésus passait par les villes et les villages en enseignant.
23 Quelqu'un lui demanda :
« Seigneur, n'y aura-t-il que peu de gens à être sauvés ? »
Jésus leur dit :
24 « Efforcez-vous d'entrer par la porte étroite,
car, je vous le déclare,
beaucoup chercheront à entrer
et ne le pourront pas.
25 Quand le maître de la maison se sera levé
et aura fermé la porte,
si vous, du dehors,
vous vous mettez à frapper à la porte,
en disant :
Seigneur, ouvre-nous,
il vous répondra :
Je ne sais pas d'où vous êtes.
26 Alors vous vous mettrez à dire :
Nous avons mangé et bu en ta présence,
et tu as enseigné sur nos places.
27 Il vous répondra :
Je ne sais pas d'où vous êtes.
Eloignez-vous de moi,
vous tous qui faites le mal.
28 Il y aura des pleurs et des grincements de dents
quand vous verrez Abraham, Isaac et Jacob
et tous les prophètes
dans le Royaume de Dieu,
et que vous serez jetés dehors.
29 Alors on viendra de l'orient et de l'occident,
du nord et du midi,
prendre place au festin dans le Royaume de Dieu.
30 Oui, il y a des derniers qui seront premiers,
et des premiers qui seront derniers. »

Jésus est en route vers Jérusalem et, visiblement, il ne manque pas une occasion d'enseigner, mais ce qu'il dit n'est pas toujours ce qu'on attend. Ici, par exemple, quelqu'un pose une question à Jésus et il n'y répond pas directement ; la question porte sur le salut : « Seigneur, n'y aura-t-il que peu de gens à être sauvés ? » La réponse ne porte pas sur ceux qui seront sauvés, comme s'il y avait d'avance des élus et des exclus, mais sur la seule condition pour entrer dans le royaume : être capable de passer par la porte ! « Efforcez-vous d'entrer par la porte étroite, car, je vous le déclare, beaucoup chercheront à entrer et ne le pourront pas. »
L'image de la porte étroite est très suggestive : un obèse ou quelqu'un qui est encombré de paquets volumineux ne passe évidemment pas par une porte étroite... à moins de se décider à laisser ses paquets derrière lui ! Et tout est là, bien sûr. Jésus ne vise certainement l'obésité physique, on s'en doute, ni des valises de voyage ; la suite du texte permet de deviner quelle sorte d'obésité spirituelle, quels paquets encombrants il vise.
A ses auditeurs qui sont des juifs, il dit : « Vous vous mettrez à frapper à la porte, et vous direz : Nous avons mangé et bu en ta présence, et tu as enseigné sur nos places. » Ce qu'il vise là, c'est l'assurance de ses interlocuteurs, leur conviction que, de par leur naissance dans le peuple élu, ils ont droit au salut automatiquement ; la porte s'ouvrira pour eux toute grande. Et là, Jésus les détrompe, la porte est la même pour tout le monde. Et pourquoi ne seront-ils pas capables de la passer ? Jésus continue : « Le maître vous répondra : Je ne sais pas d'où vous êtes. Eloignez-vous de moi, vous tous qui faites le mal. »
Il est vrai que Jésus est l'un des leurs, qu'il a mangé et bu avec eux et enseigné chez eux ; il est vrai que leurs ancêtres Abraham, Isaac, Jacob et tous les prophètes sont dans le Royaume de Dieu ; mais tout cela ne leur donne pas des droits. Et elle est là, peut-être, leur obésité spirituelle, ils sont là leurs paquets trop encombrants...c'est leur certitude : ils n'accueillent pas le royaume de Dieu comme un don, ils sont convaincus d'avoir des droits.
Alors on comprend la dernière phrase du discours de Jésus : « Il y a des derniers qui seront premiers, et des premiers qui seront derniers. » Ceux qui étaient premiers dans le plan de Dieu, c'est le peuple juif : ce sont, nous dit Paul, « les fils d'Israël ayant pour eux l'adoption, la gloire, les alliances, la Loi, le culte, les promesses ; ils ont les patriarches, et c'est de leur race que le Christ est né. » (Rm 9, 4-5). Car le peuple juif est bien le peuple de l'Alliance ; par le choix souverain de Dieu, ils étaient les premiers porteurs de la Révélation. Comme le dit le livre du Deutéronome : « C'est à tes pères seulement que le Seigneur s'est attaché pour les aimer ; et après eux, c'est leur descendance, c'est-à-dire vous qu'il a choisis entre tous les peuples. » (Dt 12, 15).
Et, à juste titre, le peuple d'Israël était heureux et fier d'être choisi par Dieu ; nous avons chanté récemment le psaume 32/33 : « Heureuse la nation qui a le Seigneur pour Dieu. Heureux le peuple qu'il s'est choisi pour patrimoine... Nous attendons le Seigneur. Notre aide et notre bouclier, c'est lui. La joie de notre coeur vient de lui et notre confiance est dans son nom très saint. » (Ps 33).
Mais, comme toute vocation, ce choix de Dieu était d'abord une mission : s'ils étaient les premiers invités du royaume, ils avaient mission d'y faire entrer toute l'humanité. Isaïe l'a rappelé plusieurs fois à ses contemporains : « C'est moi le Seigneur, je t'ai appelé selon la justice, je t'ai tenu par la main, je t'ai mis en réserve et je t'ai destiné... à être la lumière des nations. » (Is 42, 6)... « Le Seigneur m'a dit : C'est trop peu que tu sois pour moi un serviteur en relevant les tribus de Jacob, et en ramenant les préservés d'Israël ; je t'ai destiné à être la lumière des nations, afin que mon salut soit présent jusqu'à l'extrémité de la terre. » (Is 49, 6). Leur mission, c'est de partager le souci de Dieu : que son salut atteigne l'humanité tout entière.
Au lieu de cela quand Jésus parle au nom de Dieu, ils refusent son enseignement parce qu'il les dérange dans leurs certitudes et leur contentement de soi. Il est là le mal qu'ils font. Quand Jésus leur dit : « Eloignez-vous de moi, vous tous qui faites le mal. », il ne vise probablement pas des mauvaises actions, mais simplement leur fermeture de cœur. Par exemple, quelque temps auparavant, Jésus a accompli un miracle en guérissant une femme infirme : seulement voilà, c'était dans une synagogue un jour de sabbat. Au lieu de se réjouir de voir une femme guérie, ils ont critiqué le lieu et le moment. Voilà un bel exemple d'aveuglement ou d'obésité spirituelle pour reprendre l'image de la porte étroite. Voilà les paquets qu'il fallait accepter de laisser derrière soi pour passer la porte du royaume : accepter que Dieu ait d'autres pensées que nous sur son Royaume.
Pour certains des contemporains de Jésus, ce sont leurs certitudes qui les ont empêchés de reconnaître en lui le Messie qu'ils attendaient pourtant de tout leur cœur.
 

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11 août 2010 3 11 /08 /août /2010 19:41

  marie-nolle-thabut.jpg Je suis, chaque dimanche, impressionné par la qualité des commentaires de Marie-Noëlle Thabut sur les textes que nous propose la liturgie du jour.

 

Ces commentaires, trouvés sur le site "Eglise catholique en France", permettent à toute personne de bonne volonté, chrétienne ou non, de mieux comprendre la Bible, le livre le plus diffusé au monde. Notamment, en

  • donnant des explications historiques ;

  • décodant le langage imagé utilisé par l'auteur.

Je souhaite arriver à mettre ici, chaque dimanche, les commentaires de Marie-Noëlle Thabut. Ma seule contribution consiste à surligner les passages que je trouve les plus enrichissants et à écrire en rouge ceux qui parlent d'un thème qui m'est cher : la liberté (trois autres pages de mon blog sont consacrées à ces passages des Evangiles, du reste du Nouveau Testament ou de l'Ancien Testament qui parlent de la liberté)

 

Version audio, trouvée sur le site de Radio-Notre-Dame

 

PREMIERE LECTURE Apocalypse 11, 19a ; 12, 1-6a. 10ab

11,19 Le Temple qui est dans le ciel s'ouvrit,
et l'Arche d'Alliance du Seigneur
apparut dans son Temple.
12, 1 Un signe grandiose apparut dans le ciel :
une femme,
ayant le soleil pour manteau,
la lune sous les pieds,
et sur la tête une couronne de douze étoiles.
2 Elle était enceinte et elle criait,
torturée par les douleurs de l'enfantement.
3 Un autre signe apparut dans le ciel :
un énorme dragon rouge-feu,
avec sept têtes et dix cornes,
et sur chaque tête un diadème ;
4 Sa queue balayait le tiers des étoiles du ciel,
et les précipita sur la terre.
Le dragon se tenait devant la femme qui allait enfanter,
afin de dévorer l'enfant dès sa naissance.
5 Or, la femme mit au monde un fils, un enfant mâle,
celui qui sera le berger de toutes les nations,
les menant avec un sceptre de fer.
L'enfant fut enlevé auprès de Dieu et de son trône,
6 et la femme s'enfuit au désert,
où Dieu lui a préparé une place.
10 Alors j'entendis dans le ciel une voix puissante,
qui proclamait :
« Voici maintenant le salut,
la puissance et la royauté de notre Dieu,
et le pouvoir de son Christ ! »

La première phrase que nous lisons aujourd'hui est en fait la conclusion du chapitre 11 de l'Apocalypse qui est une annonce de la fin des temps et de la victoire de Dieu sur toutes les forces du mal. Voici, par exemple, une phrase de ce chapitre 11 : « Il y eut dans le ciel de grandes voix qui disaient : Le royaume du monde appartient maintenant à notre Seigneur et à son Christ ; il règnera pour les siècles des siècles. » (Ap 11, 15). Donc le ton de notre lecture tout entière est donné.

Pour exprimer ce message de victoire, comme dans tous les textes de l'Apocalypse, Saint Jean emploie de nombreuses images : nous avons vu successivement l'Arche d'Alliance, et trois personnages : la femme, le dragon, puis le nouveau-né. Je reprends successivement ces images, l'une après l'autre.

L'Arche d'Alliance, pour commencer, est un rappel de cette fameuse arche, le coffret de bois doré qui accompagnait le peuple pendant l'Exode au Sinaï et rappelait sans cesse au peuple d'Israël l'Alliance que Dieu avait conclue avec lui. A l'époque où Jean écrivait, il y avait des siècles que cette arche était perdue : elle a disparu, on ne sait comment, au moment de l'Exil à Babylone et l'on racontait que Jérémie l'avait mise à l'abri en la cachant quelque part au Mont Nebo (2 M 2, 8) ; on croyait généralement qu'elle réapparaîtrait au moment de la venue du Messie ; or Jean la voit réapparaître : « Le Temple qui est dans le ciel s'ouvrit, et l'Arche d'Alliance du Seigneur apparut dans son Temple. » (11, 19). Pour lui, c'est le signe que la fin des temps est arrivée : l'Alliance éternelle de Dieu avec l'humanité est enfin définitivement accomplie.
Puis apparaît, toujours dans le ciel, « une femme ayant le soleil pour manteau, la lune sous les pieds, et sur la tête une couronne de douze étoiles. Elle était enceinte et elle criait, torturée par les douleurs de l'enfantement. » On se demande aussitôt qui représente cette femme : là encore c'est l'Ancien Testament qui nous donne la clé ; car souvent, les relations entre Dieu et Israël, son peuple choisi, sont décrites en termes de noces. Chez Osée par exemple : « Je te fiancerai à moi pour toujours, je te fiancerai à moi par la justice et le droit, l'amour et la tendresse. Je te fiancerai à moi par la fidélité et tu connaîtras le Seigneur. » (Os 2, 21 - 22). Et Isaïe développe ce thème des noces pour aller jusqu'à présenter la venue du Messie comme un enfantement ; car c'est d'Israël que doit naître le Messie : « Avant d'être en travail, elle a enfanté, avant que lui viennent les douleurs, elle s'est libérée d'un garçon. Qui a jamais entendu chose pareille ? Qui a jamais vu semblable chose ? Un pays est-il mis au monde en un seul jour ? Une nation est-elle enfantée en une seule fois, pour qu'à peine en travail Sion ait enfanté ses fils ? » (Is 66, 7-8). Dans cette ligne, la femme décrite dans l'Apocalypse désigne donc le peuple élu qui engendre le Messie ; enfantement ô combien douloureux pour les disciples du Christ affrontés à la persécution ; mais Jean vient leur dire justement : vous êtes en train d'enfanter l'humanité nouvelle.

Le second personnage est le dragon posté « devant la femme afin de dévorer l'enfant dès sa naissance. » C'est dire le combat des forces du mal contre le projet de Dieu. Pour les chrétiens persécutés auxquels s'adresse l'Apocalypse, le mot « dragon » n'est pas trop fort. Et la description impressionnante dit la violence à laquelle ils sont affrontés : le dragon est « énorme... rouge-feu, avec sept têtes et dix cornes, et sur chaque tête un diadème » : la tête et les cornes disent l'intelligence et la force, le diadème désigne le pouvoir impérial, c'est dire sa réelle capacité de nuire. Et d'ailleurs, il parvient à balayer « le tiers des étoiles du ciel, et à les précipiter sur la terre. » Mais ce n'est que le tiers des étoiles, justement, ce n'est donc qu'un semblant de victoire et la suite du texte va nous dire que ce pouvoir du mal n'est que provisoire.

Voici l'enfant maintenant : « La femme mit au monde un fils, un enfant mâle, celui qui sera le berger de toutes les nations, les menant avec un sceptre de fer. » Pour les lecteurs de Jean, il désigne évidemment le Messie ; car Jean fait allusion ici à une phrase du psaume 2 qui concernait le Messie : « Le Seigneur m'a dit : Tu es mon fils ; moi, aujourd'hui, je t'ai engendré. Demande-moi, et je te donne les nations en héritage, en propriété les extrémités de la terre. Tu les écraseras avec un sceptre de fer. » (Ps 2, 7-9). Le terme de berger était également classique pour parler du Messie.
L'image suivante est celle de l'enlèvement de l'enfant « auprès de Dieu et de son trône » : elle symbolise la Résurrection du Christ ; là encore, c'était très clair pour les premiers Chrétiens habitués à parler de lui comme le « Premier-Né » désormais assis à la droite de Dieu ; mais son peuple, lui, demeure dans le monde ; comme le dit Jésus dans l'Evangile de Jean « Désormais, je ne suis plus dans le monde ; eux restent dans le monde, tandis que moi je vais à toi. » (Jn 17, 11). Un monde difficile, mais où ils sont assurés de la protection de Dieu, c'est le sens du désert qui est encore un rappel de l'Exode au cours duquel Dieu n'a cessé de prendre soin de son peuple. Que les croyants se rassurent donc, si le dragon a échoué dans le ciel, il ne peut réussir sur la terre.
Aux premiers chrétiens enfantant l'humanité nouvelle dans la douleur de la persécution, l'Apocalypse vient donc annoncer la victoire : « Voici maintenant (depuis la résurrection du Messie) le salut, la puissance et la royauté de notre Dieu, et le pouvoir de son Christ ! »

***
Compléments
- La lecture liturgique ne propose pas la fin de 11, 19, mais il vaut la peine de le lire : la mise en scène de ce verset (éclairs, voix, tonnerre, tremblement de terre) nous reporte bien au temps de la conclusion de l'Alliance au Sinaï. « Alors il y eut des éclairs, des voix, des tonnerres, un tremblement de terre et une forte grêle » (Ap 11, 19 à comparer avec « Le troisième jour, quand vint le matin, il y eut des voix, des éclairs, une nuée pesant sur la montagne et la voix d'un cor très puissant » (Ex 19, 16).
- Comme on le sait, l'Apocalypse s'adresse à des chrétiens persécutés pour les soutenir dans leur épreuve : son contenu, de bout en bout, est donc un message de victoire ; mais tout est codé, à nous de le décrypter. Ici, dès les premiers mots, l'auteur affirme que le dragon ne pourra faire échec au salut de Dieu.
- A propos du sceptre de fer du Messie, il faut relire également la prophétie de Balaam (Nb 24, 17).
- Une relecture chrétienne postérieure a parfois appliqué cette vision à la Vierge Marie, mais ce n'est certainement pas l'intention de l'auteur. La liturgie chrétienne nous donne à lire cette vision pour la fête de l'Assomption de la Vierge parce que celle-ci peut être considérée comme la première bénéficiaire du triomphe du Christ.
- On peut évidemment rapprocher le combat du dragon contre la femme du récit de la Genèse : « Je mettrai l'hostilité entre toi et la femme, entre ta descendance et sa descendance. Celle-ci te meurtrira à la tête et toi tu la meurtriras au talon. » (Gn 3, 15).
- Ce texte nous propose une très belle définition du salut = la puissance et la royauté de notre Dieu (Ap 12, 10).

PSAUME 44 ( 45 ), 11-16

11 Ecoute, ma fille, regarde et tends l'oreille ;
oublie ton peuple et la maison de ton père :
12 le roi sera séduit par ta beauté.

Il est ton Seigneur : prosterne-toi devant lui.
13 Alors, fille de Tyr, les plus riches du peuple,
chargés de présents, quêteront ton sourire.

14 Fille de roi, elle est là, dans sa gloire,
vêtue d'étoffes d'or ;
15 on la conduit, toute parée, vers le roi.

des jeunes filles, ses compagnes, lui font cortège ;
16 on les conduit parmi les chants de fête :
elles entrent au palais du roi.
Aujourd'hui, nous ne lisons que la deuxième partie du psaume 44 (45), qui s'adresse à la fiancée du roi de Jérusalem, le jour de son mariage. La première parie du psaume, elle, parle du roi lui-même. Il est couvert d'éloges, comme il se doit, par exemple : « Tu es beau, comme aucun des enfants de l'homme, la grâce est répandue sur tes lèvres : oui, Dieu te bénit pour toujours. » En plus de toutes les vertus, on lui promet un règne glorieux et on lui rappelle que c'est Dieu lui-même qui l'a choisi : « Oui, Dieu, ton Dieu t'a consacré, d'une onction de joie, comme aucun de tes semblables. »

La seconde partie du psaume, celle que nous chantons ce dimanche, pour la fête de l'Assomption, s'adresse à la jeune princesse qui va devenir l'épouse du roi. A un premier niveau, ce psaume semble donc décrire des noces royales : le roi d'Israël s'unit à une princesse étrangère pour sceller l'alliance entre deux peuples. Et, bien sûr, en Israël comme ailleurs, c'était un cas de figure classique. Tout au long de l'histoire des hommes, on a pu voir des alliances entre états scellées par des mariages.

Mais, la religion d'Israël étant l'Alliance exclusive avec le Dieu unique, toute jeune fille étrangère devenant reine de Jérusalem devait accepter une contrainte particulière, celle d'épouser également la religion du roi. Concrètement, dans ce psaume, la princesse qui vient de Tyr, nous dit-on, et est introduite à la cour du roi d'Israël, devra renoncer à ses pratiques idolâtriques pour être digne de son nouveau peuple et de son roi : « Ecoute, ma fille, regarde et tends l'oreille ; oublie ton peuple et la maison de ton père. » On sait bien, par exemple, que ce fut un problème crucial à l'époque du roi Salomon qui avait épousé des étrangères, donc des païennes ; puis plus tard, au temps du roi Achab et de la reine Jézabel : on se souvient du grand combat engagé par le prophète Elie contre les nombreux prêtres et prophètes de Baal que la reine Jézabel avaient amenés avec elle à la cour de Samarie..
Bien sûr, pour qui sait lire entre les lignes, ces conseils donnés à la princesse de Tyr s'adressent en réalité à Israël ; l'époux royal décrit dans ce psaume n'est autre que Dieu lui-même et cette « fille de roi, conduite toute parée vers son époux », c'est le peuple d'Israël admis dans l'intimité de son Dieu.

Une fois de plus, on est impressionné de l'audace des auteurs de l'Ancien Testament pour décrire la relation entre Dieu et son peuple, et, à travers lui, toute l'humanité. C'est le prophète Osée qui, le premier, a comparé le peuple d'Israël à une épouse : « Je vais la séduire, je la conduirai au désert et je parlerai à son coeur... Elle répondra comme au temps de sa jeunesse, au jour où elle monta du pays d'Egypte. Et il adviendra en ces jours-là - oracle du Seigneur - que tu m'appelleras mon mari. » (Os 2, 16... 18). A sa suite Jérémie, Ezéchiel, le deuxième et le troisième Isaïe ont développé ce thème des noces entre Dieu et son peuple ; et on retrouve chez eux tout le vocabulaire des fiançailles et des noces : les noms tendres, la robe nuptiale, la couronne de mariée, la fidélité ; par exemple « Ainsi parle le Seigneur : je te rappelle ton attachement du temps de ta jeunesse, ton amour de jeune mariée ; tu me suivais au désert. » (Jr 2, 2). « De l'enthousiasme du fiancé pour sa promise, ton Dieu sera enthousiasmé pour toi. » (Is 62, 5).

Quant au Cantique des Cantiques, long dialogue amoureux, composé de sept poèmes, nulle part il n'identifie les deux amoureux qui s'y expriment ; mais les Juifs l'ont toujours lu comme le dialogue entre Dieu et son peuple ; la preuve, c'est qu'ils le lisent tout spécialement pendant la célébration de la Pâque, la grande fête de l'Alliance de Dieu avec Israël. Pour être précis, ils le lisent au cours du sabbat qui a lieu pendant la semaine de la célébration de leur Pâque qui dure une semaine.

Malheureusement, cette épouse, trop humaine, fut souvent infidèle, traduisez idolâtre, et ces mêmes prophètes traiteront d'adultères les infidélités du peuple, c'est-à-dire ses retombées dans l'idolâtrie. Le vocabulaire alors parle de jalousie, adultère, et aussi de retrouvailles et de pardon, car Dieu est toujours fidèle. Isaïe, par exemple, parle des errements d'Israël en termes de déception amoureuse. C'est le fameux chant de la vigne : « Je chanterai pour mon ami le chant du bien-aimé à sa vigne. Mon ami avait une vigne sur un coteau plantureux. Il en attendait de beaux raisins, mais elle en donna de mauvais... La vigne du Seigneur, c'est la maison d'Israël, le plant qu'il chérissait, ce sont les hommes de Juda. Il en attendait le droit, et voici l'iniquité... » (Is 5, 1... 7). Et le prophète Osée, visant les cultes idolâtriques, traite Israël de prostituée.

Mais sans cesse, Dieu promet la réconciliation : « Ne crains pas car tu n'éprouveras plus de honte... Quand les montagnes feraient un écart et que les collines seraient branlantes, mon amour loin de toi jamais ne s'écartera et mon alliance de paix jamais ne s'ébranlera, dit celui qui te manifeste sa tendresse, le Seigneur. » (Is 54, 4... 10).

On peut se demander pourquoi l'idolâtrie tient tant de place dans les discours des prophètes ? Parce qu'il ne s'agit pas de noces humaines, justement, et que l'enjeu est très grave : comme toujours, Israël sait bien que son élection n'est pas exclusive ; ce n'est que par sa fidélité à Dieu que le peuple élu pourra remplir sa vocation de témoin pour toutes les nations. Car, en définitive, la Bible ose penser que c'est l'humanité tout entière que Dieu a demandée en mariage. Mais comment l'humanité le saura-t-elle si personne ne le lui dit ?

Lorsque l'Eglise chrétienne célèbre l'Assomption de Marie, et son introduction dans la gloire de Dieu, elle entrevoit déjà par avance l'entrée de l'humanité tout entière, à sa suite dans l'intimité de son Dieu.

DEUXIEME LECTURE - 1 Corinthiens 15, 20 - 27a

Frères,
20 Le Christ est ressuscité d'entre les morts,
pour être parmi les morts le premier ressuscité.
21 Car, la mort étant venue par un homme,
c'est par un homme aussi que vient la résurrection.
22 En effet, c'est en Adam que meurent tous les hommes ;
c'est dans le Christ que tous revivront,
23 mais chacun à son rang :
en premier, le Christ ;
et ensuite, ceux qui seront au Christ quand il reviendra.
24 Alors, tout sera achevé,
quand le Christ remettra son pouvoir royal à Dieu le Père,
après avoir détruit toutes les puissances du mal.
25 C'est lui en effet qui doit régner
jusqu'au jour où il aura mis sous ses pieds tous ses ennemis.
26 Et le dernier ennemi qu'il détruira, c'est la mort,
27 car il a tout mis sous ses pieds.

Le jour où nous célébrons l'Assomption de la Vierge, la liturgie nous propose une méditation de Paul sur la résurrection du Christ opposée à la mort d'Adam. Nous avons donc là une piste de réflexion : qu'ont-ils de commun, le Christ et Marie ? Et que n'a pas Adam ?

Justement, l'évangile de la Visitation (que nous lisons également aujourd'hui) nous fait contempler en Marie la croyante : « Heureuse celle qui a cru à l'accomplissement des paroles qui lui furent dites de la part du Seigneur », lui dit Elisabeth. Elle a cru, c'est-à-dire elle a accepté d'entrer dans le projet de Dieu sur elle, sans tout comprendre. Sa réponse à l'Ange est le modèle des croyants : « Qu'il me soit fait selon ta Parole. » (Lc 1, 38). Et pourtant, plus d'une fois, « un glaive a transpercé son âme », comme le lui avait prédit Syméon ; (Lc 2, 35). Ce qui résume le mieux son attitude, c'est peut-être sa phrase : « Je suis la servante du Seigneur ». Elle accepte tout simplement de mettre sa vie au service de l'oeuvre de Dieu. Et dans le chant du Magnificat, elle nous dit bien quelles sont ses préoccupations profondes : puisque, spontanément, elle relit sa propre vie à la lumière du grand projet de Dieu sur son peuple, « de la promesse faite à nos pères, en faveur d'Abraham et de sa race à jamais. »

Depuis toujours, dans la Bible, on avait compris que c'est la seule chose qui nous soit demandée, être prêt à dire « me voici ». Abraham, Moïse, Samuel sollicités par Dieu avaient su répondre ainsi. Et grâce à eux, l'oeuvre de Dieu a pu chaque fois franchir une étape.

Le Christ, à son tour, refait cet itinéraire du croyant et le Nouveau Testament ne cesse de nous le donner en exemple. Dans l'épisode des Tentations, il est celui qui répond à toutes les sollicitations du tentateur par les seules paroles de la foi. Et s'il nous enseigne à dire, dans le Notre Père « Que ta volonté soit faite », c'est bien parce que c'est son principal souci ; comme il le dit à ses apôtres dans l'épisode de la Samaritaine « ma nourriture, c'est de faire la volonté de celui qui m'a envoyé et d'accomplir son oeuvre » (Jn 4, 34). Au jardin de l'agonie, il ne se dément pas : « Mon Père, s'il est possible, que cette coupe passe loin de moi ! Pourtant, non pas comme je veux, mais comme tu veux ! » (Mt 26, 39). Et quand l'auteur de la lettre aux Hébreux résume toute la vie de Jésus, il écrit : « En entrant dans le monde (c'est-à-dire dès son entrée dans le monde), le Christ dit : voici je suis venu pour faire ta volonté. » (He 10, 5... 10). Si, de tout temps et quoi qu'il arrive, Jésus se soumet à la volonté de son père, c'est parce qu'il fait confiance. De lui aussi, on pourrait dire « heureux celui qui a cru... ». Sa résurrection vient prouver que le chemin qu'il a choisi, celui de la foi, était bien le chemin de la vie, même si la mort corporelle en a fait partie.

Paul, que ce soit dans la lettre aux Romains, ou dans celle-ci aux Corinthiens, ne cesse d'opposer ce comportement du Christ à celui d'Adam : Adam est celui à qui tout est proposé, l'arbre de vie, comme aussi la maîtrise sur la création ; mais il se méfie, il ne croit pas à la bienveillance de Dieu. Il refuse de se soumettre au moindre commandement. Le propos de Paul n'est pas de nous dire ce qui se serait passé si un certain Adam n'avait pas péché ; son propos c'est de nous rappeler qu'il n'y a qu'un seul chemin qui mène à la vie, c'est-à-dire à l'entrée dans la joie de Dieu. A partir du jour où Adam se met à douter de Dieu, il tourne le dos à l'arbre de vie : et c'est bien au présent qu'il faut parler ; car, pour Paul, Adam n'est pas un homme du passé, il est un type d'homme ; comme disent les rabbins « Chacun est Adam pour soi ».

On comprend mieux du coup la phrase de Paul : « C'est en Adam que meurent tous les hommes » ; c'est en nous comportant comme Adam que nous nous éloignons de Dieu et nous coupons de la vie véritable qu'il veut nous donner en abondance. A l'inverse, choisir comme le Christ le chemin de la confiance, quoi qu'il arrive, c'est faire un pas sur le chemin de la vraie vie ; comme dit Jésus dans l'évangile de Jean : « la vie éternelle, c'est qu'ils te connaissent, toi, le seul vrai Dieu et celui que tu as envoyé, Jésus-Christ. »(Jn 17, 3). Or connaître, en langage biblique, c'est croire, aimer, faire confiance. Comme le dit Paul, « c'est dans le Christ que tous revivront », c'est-à-dire en nous greffant sur lui, en adoptant le même comportement que lui.

Peut-être le mystère de l'Assomption de Marie peut-il nous aider à entrevoir un peu le projet de Dieu quand l'homme ne l'entrave pas. Marie est pleinement humaine, mais elle n'a jamais agi à la manière d'Adam ; elle connaît le destin que tout homme aurait dû connaître s'il n'y avait pas eu la chute ; or elle a connu, comme tout homme, toute femme, le vieillissement ; et un jour, elle a quitté la vie terrestre, elle a quitté ce monde, tel que nous le connaissons ; elle s'est endormie pour entrer dans un autre mode de vie auprès de Dieu. On parle de la « dormition » de la Vierge.

On peut donc affirmer deux choses : Premièrement, notre corps n'a jamais été programmé pour durer tel quel éternellement sur cette terre, et nous pouvons en avoir une idée en regardant Marie ; elle, la toute pure, pleine de grâce, s'est endormie. Deuxièmement, Adam a contrecarré le projet de Dieu et la transformation corporelle que nous aurions dû connaître, la « dormition » est devenue mort, avec son cortège de souffrance et de laideur. La mort, telle que nous la connaissons, si douloureusement, est entrée dans le monde par le fait de l'humanité elle-même.
Mais là où nous avons introduit les forces de mort, Dieu peut redonner la vie ; Jésus a été tué par la haine des hommes, mais Dieu l'a ressuscité ; lui, le premier ressuscité, il nous fait entrer dans la vraie vie, celle où règne l'amour.

De Marie, Elisabeth disait : « heureuse celle qui a cru... » ; Jésus applique cette béatitude à tous ceux qui croient : « Ma mère et mes frères, ce sont ceux qui écoutent la Parole de Dieu et qui la mettent en pratique. » (Lc 8, 21).

****
Complément
Le Ressuscité est apparu un jour à Saül de Tarse en route vers Damas ; ce jour-là, la royauté du Christ s'est imposée à lui comme une évidence ! Désormais, cette certitude habitera toutes ses paroles, toutes ses pensées. Car, pour lui, il n'y avait plus de doute possible : Jésus-Christ, vainqueur de la mort, l'est également de toutes les forces du mal. Il est donc, sans hésitation possible, le Messie attendu depuis des siècles. C'est pourquoi, au fil des lettres de Paul, on reconnaît toutes les expressions de l'attente messianique de l'époque : « Tout sera achevé quand le Christ remettra son pouvoir royal à Dieu le Père, après avoir détruit toutes les puissances du mal » ; ou encore « Il doit régner jusqu'au jour où il aura mis sous ses pieds tous ses ennemis » comme l'avait annoncé le psaume 110 (109).

EVANGILE Luc 1, 39 - 56

1, 39 En ces jours-là, Marie se mit en route rapidement
vers une ville de la montagne de Judée.
40 Elle entra dans la maison de Zacharie et salua Elisabeth.
41 Or, quand Elisabeth entendit la salutation de Marie,
l'enfant tressaillit en elle.
Alors Elisabeth fut remplie de l'Esprit Saint,
42 et s'écria d'une voix forte :
« Tu es bénie entre toutes les femmes,
et le fruit de tes entrailles est béni.
43 Comment ai-je ce bonheur
que la mère de mon Seigneur vienne jusqu'à moi ?
44 Car, lorsque j'ai entendu tes paroles de salutation,
l'enfant a tressailli d'allégresse au-dedans de moi.
45 Heureuse celle qui a cru
à l'accomplissement des paroles
qui lui furent dites de la part du Seigneur. »
46 Marie dit alors :
« Mon âme exalte le Seigneur,
47 mon esprit exulte en Dieu mon Sauveur.
48 Il s'est penché sur son humble servante ;
désormais tous les âges me diront bienheureuse.
49 Le Puissant fit pour moi des merveilles ;
Saint est son Nom !
50 Son amour s'étend d'âge en âge
sur ceux qui le craignent.
51 Déployant la force de son bras,
il disperse les superbes.
52 Il renverse les puissants de leur trône,
il élève les humbles.
53 Il comble de biens les affamés,
renvoie les riches les mains vides.
54 Il relève Israël son serviteur,
il se souvient de son amour,
55 de la promesse faite à nos pères,
en faveur d'Abraham et de sa race à jamais. »
56 Marie demeura avec Elisabeth environ trois mois,
puis elle retourna chez elle.


Nous sommes encore au tout début de l'évangile de Luc ; il y a eu, d'abord, les deux récits d'Annonciation : à Zacharie pour la naissance de Jean-Baptiste, puis à Marie pour la naissance de Jésus ; et voici ce récit que nous appelons couramment la « Visitation ». Tout ceci a plutôt les apparences d'un récit de famille, mais il ne faut pas s'y tromper : en fait, Luc écrit une oeuvre éminemment théologique ; il faut sûrement donner tout son poids à la phrase centrale de ce texte : « Elisabeth fut remplie de l'Esprit Saint, et s'écria d'une voix forte » ; cela veut dire que c'est l'Esprit Saint en personne qui parle pour annoncer dès le début de l'Evangile ce qui sera la grande nouvelle de l'évangile de Luc tout entier : celui qui vient d'être conçu est le « Seigneur ».

Et quelles sont ces paroles que l'Esprit inspire à Elisabeth ? « Tu es bénie... le fruit de tes entrailles est béni » : ce qui veut dire Dieu agit en toi et par toi et Dieu agit en ton fils et par ton fils. Comme toujours l'Esprit Saint est celui qui nous permet de découvrir dans nos vies et celle des autres, tous les autres, la trace de l'oeuvre de Dieu.

Luc n'ignore certainement pas non plus que la phrase d'Elisabeth « Tu es bénie entre toutes les femmes, et le fruit de tes entrailles est béni » reprend au moins partiellement une phrase de l'Ancien Testament. C'est dans le livre de Judith ( Jdt 13,18-19) : quand Judith revient de l'expédition dans le camp ennemi, où elle a décapité le général Holopherne, elle est accueillie dans son camp par Ozias qui lui dit : « tu es bénie entre toutes les femmes et béni est le Seigneur Dieu ». Marie est donc comparée à Judith : et le rapprochement entre ces deux phrases suggère deux choses : la reprise de la formule « tu es bénie entre toutes les femmes » laisse entendre que Marie est la femme victorieuse qui assure à l'humanité la victoire définitive sur le mal ; quant à la finale (pour Judith « béni est le Seigneur Dieu » et pour Marie « le fruit de tes entrailles est béni »), elle annonce que le fruit des entrailles de Marie est le Seigneur lui-même. Décidément, ce récit de Luc n'est pas seulement anecdotique !

Au passage, on ne peut pas s'empêcher de comparer la force de parole d'Elisabeth au mutisme de Zacharie ! Parce qu'elle est remplie de l'Esprit Saint, Elisabeth a la force de parler ; tandis que Zacharie, lui, ne savait plus parler après le passage de l'ange parce qu'il avait douté des paroles qui lui annonçaient la naissance de Jean-Baptiste.

Quant à Jean-Baptiste, lui aussi, il manifeste sa joie : Elisabeth nous dit qu'il « tressaille d'allégresse » dès qu'il entend la voix de Marie. Il faut dire que lui aussi est rempli de l'Esprit Saint, comme l'avait annoncé l'ange à Zacharie : « Sois sans crainte, Zacharie, car ta prière a été exaucée. Ta femme Elisabeth t'enfantera un fils et tu lui donneras le nom de Jean. Tu en auras joie et allégresse et beaucoup se réjouiront de sa naissance... il sera rempli de l'Esprit Saint dès le sein de sa mère. »

Revenons aux paroles d'Elisabeth : « Comment ai-je ce bonheur que la mère de mon Seigneur vienne jusqu'à moi ? » ; elles aussi nous renvoient à un épisode de l'Ancien Testament : l'arrivée de l'arche d'Alliance à Jérusalem ( 2 Sam 6, 2-11 ) ; lorsque David se fut installé comme roi à Jérusalem, lorsqu'il eut un palais digne du roi d'Israël, il envisagea de faire monter l'Arche d'Alliance dans cette nouvelle capitale. Mais il était partagé entre la ferveur et la crainte ; il y eut donc une première étape dans la ferveur et la joie : « David réunit toute l'élite d'Israël, trente mille hommes. David se mit en route et partit, lui et tout le peuple qui était avec lui... pour faire monter l'arche de Dieu sur laquelle a été prononcé un nom, le Nom du Seigneur le tout-puissant, siégeant sur les chérubins. On chargea l'arche de Dieu sur un chariot neuf... David et toute la maison d'Israël s'ébattaient devant le Seigneur au son de tous les instruments (de cyprès), des cithares, des harpes, des tambourins, des sistres et des cymbales... ». Mais là se produisit un incident qui rappela à David qu'on ne met pas impunément la main sur Dieu : un homme qui avait mis la main sur l'arche sans y être habilité mourut aussitôt.

Alors, chez David la crainte l'emporta et il dit « comment l' Arche du Seigneur pourrait-elle venir chez moi ? » Du coup le voyage s'arrêta là : David crut plus prudent de renoncer à son projet et remisa l'Arche dans la maison d'un certain Oved-Edom où elle resta trois mois, apportant le bonheur à cette maison. Voilà David rassuré. « On vint dire au roi David : le Seigneur a béni la maison de Oved-Edom et tout ce qui lui appartient à cause de l'arche de Dieu. David partit alors et fit monter l'arche de Dieu de la maison de Oved-Edom à la Cité de David dans la joie... David tournoyait de toutes ses forces devant le Seigneur... David et toute la maison d'Israël faisaient monter l'arche du Seigneur parmi les ovations et au son du cor. »

On peut penser que Luc a été heureux d'accumuler dans le récit de la Visitation les détails qui rappellent ce récit de la montée de l'arche à Jérusalem : les deux voyages, celui de l'Arche, celui de Marie se déroulent dans la même région, les collines de Judée ; l'Arche entre dans la maison d'Oved-Edom et elle y apporte le bonheur (2 Sm 6,12), Marie entre dans la maison de Zacharie et Elisabeth et y apporte le bonheur ; l'Arche reste 3 mois dans cette maison d'Oved-Edom, Marie restera 3 mois chez Elisabeth ; enfin David dansait devant l'Arche (le texte nous dit qu'il « sautait et tournoyait « ) (2 Sm 6,16), et Luc note que Jean-Baptiste « bondit de joie » devant Marie qui porte l'enfant.

Tout ceci n'est pas fortuit, évidemment. Luc nous donne de contempler en Marie la nouvelle Arche d'Alliance. Or l'Arche d'Alliance était le lieu de la Présence de Dieu. Marie porte donc en elle mystérieusement cette Présence de Dieu ; désormais Dieu habite notre humanité : « Le Verbe s'est fait chair et il a habité parmi nous. » Tout ceci grâce à la foi de Marie : Elisabeth lui dit « Heureuse celle qui a cru à l'accomplissement des paroles qui lui furent dites de la part du Seigneur. »

En guise de réponse aux paroles d'Elisabeth, Marie entonne le Magnificat ; une chose assez surprenante à propos du Magnificat : dans nos Bibles à cette page de Saint Luc, on trouve dans la marge des quantités de références à d'autres textes bibliques ; et l'on peut reconnaître des bribes de plusieurs psaumes dans presque toutes les phrases du Magnificat. Ce qui veut dire que Marie n'a pas inventé les mots de sa prière. Pour exprimer son émerveillement devant l'action de Dieu, elle a tout simplement repris des phrases prononcées par ses ancêtres dans la foi.

Il y a là, déjà, une double leçon : d'humilité d'abord. Spontanément, pourtant mise devant une situation d'exception, Marie reprend tout simplement les expressions de la prière de son peuple. De sens communautaire ensuite : on dirait aujourd'hui de sens de l'Eglise. Car aucune des citations bibliques reprises dans le Magnificat n'a un caractère individualiste ; elles concernent toujours le peuple tout entier. C'est l'une des grandes caractéristiques de la prière juive et maintenant de la prière chrétienne : le croyant n'oublie jamais qu'il fait partie d'un peuple et que toute vocation, loin de le mettre à l'écart, le met au service de ce peuple.

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Compléments sur les racines bibliques du Magnificat

On retrouve dans la prière de Marie les grands thèmes des prières bibliques : j'en retiens au moins quatre : Premièrement, la joie de la foi. Deuxièmement, la fidélité de Dieu à ses promesses et à son Alliance.Troisièmement, l'action de grâce pour l'oeuvre de Dieu.Quatrièmement, la prédilection de Dieu pour les pauvres et les petits.

Premièrement, la joie de la foi : « Mon âme exalte le Seigneur, exulte mon esprit en Dieu mon sauveur » ; on trouve presque la réplique de cette phrase chez Isaïe : « Je tressaille de joie dans le Seigneur, mon âme exulte en mon Dieu » (Is 61, 10 : c'est un texte du troisième Isaïe, donc vers 500 av.J.C). Et cent ans plus tôt, vers 600 av.J.C., Habacuq avait dit : « Je serai dans l'allégresse à cause du Seigneur, j'exulterai à cause du Dieu qui me sauve » (Ha 3, 18). Dans les psaumes, aussi, on trouve des quantités d'expressions de cette joie profonde des croyants. Par exemple, « J'exulte de tout mon coeur et je lui rends grâce en chantant : le Seigneur est la force de son peuple » (Ps 28). « Magnifiez avec moi le Seigneur, exaltons tous ensemble son nom... Rien ne manque à ceux qui cherchent le Seigneur » (Ps 34, 4. 11). « Je jubilerai à cause du Seigneur, j'exulterai, joyeux d'être sauvé » (Ps 35, 9). Et Léa, l'épouse de Jacob, avait déjà dit à propos d'une naissance : « Quel bonheur pour moi ! Car les filles m'ont proclamée heureuse » (Gn 30, 13).

Deuxièmement, la fidélité de Dieu à ses promesses et à son Alliance : « Toi, Israël, mon serviteur, Jacob, toi que j'ai choisi, descendance d'Abraham, mon ami, toi que j'ai tenu depuis les extrémités de la terre, toi que depuis ses limites j'ai appelé, toi à qui j'ai dit 'Tu es mon serviteur, je t'ai choisi... » (Is 41, 8 - 9). « Tu accorderas à Jacob ta fidélité et ton amitié à Abraham. C'est ce que tu as juré à nos pères depuis les jours d'autrefois » (Mi 7, 20). « Seigneur, pense à la tendresse et à la fidélité que tu as montrées depuis toujours » (Ps 25, 6). « Je danserai de joie pour ta fidélité, car tu as vu ma misère et connu ma détresse » (Ps 31, 8). « Il s'est rappelé sa fidélité, sa loyauté, en faveur de la maison d'Israël. Jusqu'au bout de la terre, on a vu la victoire de notre Dieu » (Ps 98, 3). « Car le Seigneur est bon, sa fidélité est pour toujours, et sa loyauté s'étend d'âge en âge » (Ps 100, 5). « La fidélité du Seigneur, depuis toujours et pour toujours, est sur ceux qui le craignent, et sa justice pour les fils de leurs fils, pour ceux qui gardent son alliance et pensent à exécuter ses ordres » (Ps 103, 17).

Troisièmement, l'action de grâce pour l'oeuvre de Dieu : c'est l'un des thèmes majeurs de la Bible, on le sait bien ; et quand on dit l'oeuvre de Dieu, il s'agit toujours de l'unique sujet de toute la Bible, c'est-à-dire son grand projet, son oeuvre de libération de l'humanité. Par exemple le psaume 67 : « Que les peuples te rendent grâce, Dieu ! Que les peuples te rendent grâce tous ensemble ! Que les nations chantent leur joie ! » Ou encore : « Il est ta louange, il est ton Dieu, lui qui a fait pour toi ces choses grandes et terribles que tu as vues de tes yeux » (Dt 10, 21). « Si haute est ta justice, Dieu ! Toi qui as fait de grandes choses, Dieu, qui est comme toi ? » (Ps 71, 19). » A son peuple il a envoyé la délivrance, prescrit pour toujours son alliance. » (Ps 111, 9).

Quatrièmement, la prédilection de Dieu pour les pauvres et les petits : et toujours il intervient pour les rétablir dans leur dignité. « Il s'est penché sur son humble servante, désormais tous les âges me diront bienheureuse ». « J'ai le coeur joyeux grâce au Seigneur, et le front haut grâce au Seigneur... Le Seigneur appauvrit et enrichit, il abaisse, il élève aussi. Il relève le faible de la poussière et tire le pauvre du tas d'ordures pour les faire asseoir avec les princes et leur attribuer la place d'honneur. » (C'est Anne, la maman de Samuel, qui parle ; 1 S 2, 1. 7. 8). « Il relève le faible de la poussière, il tire le pauvre du tas d'ordures, pour l'installer avec les princes, avec les princes de son peuple » (Ps 113, 7). « Ainsi parle celui qui est haut et élevé, qui demeure en perpétuité et dont le nom est saint : Haut placé et saint je demeure, tout en étant avec celui qui est broyé et qui en son esprit se sent rabaissé, pour rendre vie à l'esprit des gens rabaissés, pour rendre vie au coeur des gens broyés. » (Is 57,15). « Le Seigneur a culbuté les trônes des orgueilleux, il a établi les humbles à leur place. » (Si 10, 14).
Comment ne pas dire avec Marie, et tout son peuple avant elle : « Mon âme exalte le Seigneur, j'exulte de joie en Dieu, mon sauveur. »

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8 août 2010 7 08 /08 /août /2010 14:42

  marie-nolle-thabut.jpg Je suis, chaque dimanche, impressionné par la qualité des commentaires de Marie-Noëlle Thabut sur les textes que nous propose la liturgie du jour.

 

Ces commentaires, trouvés sur le site "Eglise catholique en France", permettent à toute personne de bonne volonté, chrétienne ou non, de mieux comprendre la Bible, le livre le plus diffusé au monde. Notamment, en

  • donnant des explications historiques ;

  • décodant le langage imagé utilisé par l'auteur.

Je souhaite arriver à mettre ici, chaque dimanche, les commentaires de Marie-Noëlle Thabut. Ma seule contribution consiste à surligner les passages que je trouve les plus enrichissants et à écrire en rouge ceux qui parlent d'un thème qui m'est cher : la liberté (trois autres pages de mon blog sont consacrées à ces passages des Evangiles, du reste du Nouveau Testament ou de l'Ancien Testament qui parlent de la liberté)

 

 

Version audio, trouvée sur le site de Radio-Notre-Dame

 

PREMIERE LECTURE - Sagesse 18, 6-9

6 La nuit de la délivrance pascale
avait été connue d'avance par nos Pères ;
assurés des promesses auxquelles ils avaient cru,
ils étaient dans la joie.
7 Et ton peuple accueillit à la fois
le salut des justes
et la ruine de leurs ennemis.
8 En même temps que tu frappais nos adversaires,
tu nous appelais pour nous donner ta gloire.
9 Dans le secret de leurs maisons,
les fidèles descendants des justes offraient un sacrifice,
et ils consacrèrent d'un commun accord cette loi divine :
que les saints partageraient aussi bien le meilleur que le pire ;
et déjà ils entonnaient les chants de louange des Pères.

Le premier verset nous met tout de suite dans l'ambiance : l'auteur du Livre de la Sagesse se livre à une méditation sur « La nuit de la délivrance pascale », c'est-à-dire la nuit de la sortie du peuple d'Israël, fuyant l'Egypte, sous la conduite de Moïse. De siècle en siècle, et d'année en année, depuis cette fameuse nuit, le peuple d'Israël célèbre le repas pascal pour revivre ce mystère de la libération opérée par Dieu : « Ce fut là une nuit de veille pour le Seigneur quand il les fit sortir du pays d'Egypte. Cette nuit-là appartient au Seigneur, c'est une veille pour tous les fils d'Israël, d'âge en âge. » (Ex 12, 42). Célébrer pour revivre, le mot n'est pas trop fort ; car, en Israël, le mot « célébrer » ne signifie pas seulement commémorer ; il s'agit de laisser Dieu agir à nouveau, de s'engager soi-même dans la grande aventure de la libération, dans la dynamique de Dieu, si l'on peut dire ; c'est ce que l'on appelle « faire mémoire » ; cela implique donc de se laisser transformer en profondeur. Nous sommes loin d'un simple rappel historique.

Cela est tellement vrai que, depuis des siècles, et encore aujourd'hui, lorsque le père de famille, au cours du repas pascal, initie son fils au sens de la fête, il ne lui dit pas : « Le Seigneur a agi en faveur de nos pères », il lui dit : « Le Seigneur a agi en ma faveur à ma sortie d'Egypte » (Ex 13, 8). Et les commentaires des rabbins confirment : « En chaque génération, on doit se regarder soi-même comme sorti d'Egypte. » Cette célébration de la nuit pascale comporte donc toutes les dimensions de l'Alliance vécue par le peuple d'Israël depuis Moïse : l'action de grâce pour l'oeuvre de libération accomplie par Dieu et l'engagement de fidélité aux commandements ; car on sait que libération, don de la Loi, et alliance, ne font qu'un seul et même événement. C'est le message même de Dieu à Moïse et, à travers lui, au peuple, au pied du Sinaï : « Vous avez vu vous-mêmes ce que j'ai fait à l'Egypte, comment je vous ai portés comme sur des ailes d'aigle et vous ai fait arriver jusqu'à moi. Et maintenant, si vous entendez ma voix et gardez mon alliance, vous serez ma part personnelle parmi tous les peuples - puisque c'est à moi qu'appartient toute la terre - et vous serez pour moi un royaume de prêtres et une nation sainte. » (Ex 19, 4-6).

Ces deux dimensions de la célébration pascale, action de grâce pour l'oeuvre de libération accomplie par Dieu et engagement de fidélité aux commandements se lisent à travers les quelques lignes du livre de la Sagesse qui nous sont proposées ici. Commençons par l'action de grâce : « La nuit de la délivrance pascale avait été connue d'avance par nos Pères ; assurés des promesses auxquelles ils avaient cru, ils étaient dans la joie... et déjà ils entonnaient les chants de louange des Pères. » De quelles promesses parle-t-on ici ? Le mot « promesses », à lui seul, est intéressant : qui l'eût cru, qu'un dieu s'engagerait par serment envers un homme ou un peuple ? Là encore, pour que l'homme ose y croire, il a fallu une Révélation ! Et pourtant, le récit de la grande aventure des patriarches n'est qu'une succession de promesses : d'une descendance, d'un pays ; ici, arrêtons-nous aux seules promesses de la sortie d'Egypte ; par exemple, « Dieu dit à Abram : Sache bien que ta descendance résidera dans un pays qu'elle ne possédera pas. On en fera des esclaves, qu'on opprimera pendant quatre cents ans. Je serai juge aussi de la nation qu'ils serviront, ils sortiront alors avec de grands biens. » (Gn 15, 13-14). La même promesse a été répétée à tous les patriarches, Abraham, Isaac, Jacob ; voici ce que Dieu dit à Jacob pour l'encourager à descendre en Egypte, au moment d'aller retrouver Joseph : « Je suis le Dieu de ton père. Ne crains pas de descendre en Egypte, car je ferai là-bas de toi une grande nation. Moi, je descendrai avec toi en Egypte et c'est moi aussi qui t'en ferai remonter. » (Gn 46, 3-4).

Bien sûr, évoquer la fuite d'Egypte et la protection de Dieu en faveur de son peuple, c'est aussi, inévitablement évoquer la déconfiture de leurs ennemis du moment, les Egyptiens : « Et ton peuple accueillit à la fois le salut des justes et la ruine de leurs ennemis. En même temps que tu frappais nos adversaires, tu nous appelais pour nous donner ta gloire. » Plus que du triomphalisme, c'est une leçon à méditer, que l'auteur de notre texte propose à ses contemporains, à savoir : en faisant le choix de l'oppression et de la violence, les Egyptiens ont provoqué eux-mêmes leur perte. Le peuple opprimé, lui, a bénéficié de la protection du Dieu qui vient au secours de toute faiblesse. Sous-entendu, à bon entendeur, salut ! La lumière que Dieu a fait briller sur nous au temps de notre oppression, il la fera tout aussi bien briller sur d'autres opprimés... C'est ainsi qu'on interprète la présence de la colonne de feu qui protégeait le peuple et le mettait à l'abri de ses poursuivants : « Tu a donné aux tiens une colonne flamboyante, guide pour un itinéraire inconnu et soleil inoffensif pour une glorieuse migration. Quant à ceux-là, ils méritaient d'être privés de lumière et emprisonnés par les ténèbres, pour avoir retenu captifs tes fils, par qui devait être donnée au monde la lumière incorruptible de la Loi. » (Sg 18, 3-4).

Deuxième dimension de la célébration de la nuit pascale, l'engagement personnel et communautaire : « Dans le secret de leurs maisons, les fidèles descendants des justes offraient un sacrifice, et ils consacrèrent d'un commun accord cette loi divine : que les saints partageraient aussi bien le meilleur que le pire ; et déjà ils entonnaient les chants de louange des Pères. » En quelques lignes, notre auteur n'a pas pu tout dire ; mais il est très remarquable justement qu'il ait mis en parallèle la pratique du culte (« ils offraient un sacrifice ») et l'engagement de solidarité fraternelle (« les saints, entendez les fidèles, partageraient aussi bien le meilleur que le pire »). La Loi d'Israël, on le sait bien, a toujours lié la célébration des dons de Dieu et la solidarité du peuple de l'Alliance. Rien d'étonnant donc ; Jésus-Christ fera le même rapprochement : on sait bien que « faire mémoire de lui » c'est du même mouvement pratiquer l'Eucharistie et se mettre au service de nos frères, comme il l'a fait lui-même, la nuit de la délivrance pascale (c'est-à-dire le jeudi saint), en lavant les pieds de ses disciples.

PSAUME 32 (33)

1 Criez de joie pour le Seigneur, hommes justes,
hommes droits, à vous la louange !
12 Heureux le peuple dont le Seigneur est le Dieu,
heureuse la nation qu'il s'est choisie pour domaine !

18 Dieu veille sur ceux qui le craignent,
qui mettent leur espoir en son amour,
19 pour les délivrer de la mort,
les garder en vie aux jours de famine.

20 Nous attendons notre vie du Seigneur :
il est pour nous un appui, un bouclier.
22 Que ton amour, Seigneur, soit sur nous,
comme notre espoir est en toi.

« Criez de joie pour le Seigneur, hommes justes ! Hommes droits, à vous la louange ! » : dès le premier verset, nous savons où nous sommes : au temple de Jérusalem, dans le cadre d'une liturgie d'action de grâce. Précisons tout de suite que ces titres « hommes justes »... « hommes droits » ne dénotent pas une attitude d'orgueil ou de contentement de soi. La justice dans la Bible n'est pas une qualité morale ; elle est tout simplement l'attitude humble de celui qui entre dans le projet de Dieu ; on pourrait dire que le juste est celui qui est accordé à Dieu, au sens où un instrument de musique est bien accordé.

Ce projet de Dieu dont il est question ici, c'est l'Alliance : c'est-à-dire le choix que Dieu, dans sa liberté souveraine, a fait de ce peuple pour lui confier son mystère. Tout naturellement, on rend grâce pour cela : « Heureux le peuple dont le Seigneur est le Dieu, heureuse la nation qu'il s'est choisie pour domaine ! » Nous avons rencontré à plusieurs reprises déjà dans l'Ancien Testament l'expression de la fierté du peuple élu : non pas de l'orgueil, mais une fierté bien légitime, le sentiment de l'honneur que Dieu lui fait de le choisir pour une mission. A vrai dire, chacun de nous, aujourd'hui, peut éprouver cette même fierté d'avoir été intégré par le baptême au peuple envoyé en mission dans le monde.

Réellement, pour les hommes de la Bible, pour nous aujourd'hui, la certitude de vivre dans l'Alliance de Dieu est une source de bonheur profond, ce que Jésus appelait plus tard « la joie que nul ne peut nous ravir ».
Le verset suivant dit autrement cette expérience de la foi : « Dieu veille sur ceux qui le craignent, qui mettent leur espoir en son amour ». Pour commencer, nous avons là une définition superbe de la « crainte de Dieu » au sens biblique : non pas de la peur, justement, mais une confiance sans faille ; la juxtaposition des deux parties du verset est très parlante : « Dieu veille sur ceux qui le craignent, qui mettent leur espoir en son amour ». La première partie du verset « ceux qui le craignent » est expliquée par la seconde : ce sont ceux qui « mettent leur espoir en son amour »... on est loin de la peur, c'est même tout le contraire ! Vous vous souvenez, dans le psaume 102 (103), nous avions rencontré une autre définition de la crainte de Dieu : c'est l'attitude d'un fils confiant qui répond à la tendresse de son père : « Comme la tendresse du père pour ses fils, ainsi est la tendresse du Seigneur pour qui le craint ». Et c'est vrai que toute la Bible, en même temps qu'elle nous révèle le dessein bienveillant de Dieu, nous enseigne peu à peu à convertir le sens du mot « crainte » : désormais pour les croyants la seule manière de respecter Dieu c'est de lui rendre son amour. La profession de foi juive le dit mieux que moi « Ecoute, Israël, le Seigneur notre Dieu est le Seigneur UN ; tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton coeur, de tout ton être, de toute ta force « (Dt 6, 4).

Je reviens à ce fameux verset : « Dieu veille sur ceux qui le craignent, qui mettent leur espoir en son amour ». Le peuple élu parle ici de son expérience bien concrète de la sollicitude de Dieu. Car Dieu a veillé sur eux comme un père sur ses fils, tout au long de la traversée du désert, après la libération d'Egypte. Jamais on n'aurait survécu à la traversée de la Mer si le Seigneur ne s'en était mêlé, on n'aurait pas non plus survécu à l'épreuve de la vie au désert. Au buisson ardent, Dieu avait promis à Moïse d'accompagner son peuple dans sa marche vers la liberté et il a tenu sa promesse. Et, d'ailleurs, le mot hébreu qui a été traduit ici par le mot « Dieu », c'est ce fameux mot de quatre lettres YHWH que, par respect, les Juifs ne prononcent jamais, et qui signifie quelque chose comme « Je suis, je serai avec vous, à chaque instant de votre histoire. »
Lorsque le Livre du Deutéronome évoque toute l'histoire d'Israël, au moment de la sortie d'Egypte et de la traversée du désert, il dit que Dieu a veillé sur son peuple « comme sur la prunelle de son œil ». Ici, le psalmiste continue : « Pour les délivrer de la mort, les garder en vie aux jours de famine » ; c'est une allusion à tous les dangers encourus pendant cette longue histoire ; quant à l'expression « jours de famine », elle est certainement une allusion à la manne que Dieu a fait tomber à point nommé pendant l'Exode, quand la faim devenait menaçante...

Bien sûr, cette confiance sans faille n'est pas facile tous les jours ! Et, tout au long de son histoire, le peuple élu a oscillé entre deux attitudes : tantôt confiant, sûr de son Dieu, conscient que son bonheur était au bout de l'observance fidèle des commandements, parce que si Dieu a donné la Loi, c'est pour le bonheur de l'homme ; tantôt au contraire, le peuple était en révolte, attiré par des idoles : à quoi bon être fidèle à ce Dieu et à ses commandements ? C'est bien exigeant et au nom de quoi faudrait-il obéir ? Qui nous dit que c'est le bonheur assuré ? On veut être libres et faire tout ce qu'on veut... n'obéir qu'à soi-même.
Celui qui a composé ce psaume connaît les oscillations de son peuple, il l'invite à se retremper dans la certitude de la foi, seule susceptible de construire du bonheur durable ; et d'ailleurs, s'il a composé un psaume de 22 versets, c'est pour dire (plus modestement que ne le font les psaumes vraiment alphabétiques, peut-être, mais l'allusion est claire), que la loi est un trésor pour toute la vie, de A à Z
On ne s'étonne évidemment pas que la fin de ce psaume soit une prière de confiance : « que ton amour soit sur nous... comme notre espoir est en toi » et on connaît bien le sens du subjonctif : ce n'est pas une incertitude : on sait bien que « Son amour est toujours sur nous ! » Mais c'est une invitation pour le croyant à s'offrir à cet amour. La dimension d'attente est très forte dans les derniers versets : « Nous attendons notre vie du Seigneur : il est pour nous un appui, un bouclier. » Sous-entendu « et lui seul » : c'est-à-dire, résolument, nous ne mettrons notre confiance qu'en lui. C'est dans cette confiance que le peuple élu puise sa force : non, pas SA force mais celle que Dieu lui donne.

***
Quand on affirme « il les délivre de la mort » on ne parle évidemment pas de la mort biologique individuelle : il n'est question ici que du peuple ; mais il faut savoir qu'à l'époque où ce psaume est composé, la mort individuelle n'est pas considérée comme un drame ; car ce qui compte, c'est la survie du peuple ; or on en est sûrs, Dieu fera survivre son peuple quoi qu'il arrive ; à tout moment, et particulièrement dans l'épreuve, Dieu accompagne son peuple et « le délivre de la mort ».

DEUXIEME LECTURE - Lettre aux Hébreux 11, 1-2. 8-19

Frères,
1 la foi est le moyen de posséder déjà ce qu'on espère,
et de connaître des réalités qu'on ne voit pas.
2 Et quand l'Ecriture rend témoignage aux anciens,
c'est à cause de leur foi.

8 Grâce à la foi, Abraham obéit à l'appel de Dieu :
il partit vers un pays
qui devait lui être donné comme héritage.
Et il partit sans savoir où il allait.
9 Grâce à la foi, il vint séjourner comme étranger
dans la terre promise ;
c'est dans un campement qu'il vivait,
ainsi qu'Isaac et Jacob,
héritiers de la même promesse que lui,
10 car il attendait la cité qui aurait de vraies fondations
celle dont Dieu lui-même est le bâtisseur et l'architecte.
11 Grâce à la foi, Sara, elle aussi, malgré son âge,
fut rendue capable d'avoir une descendance
parce qu'elle avait pensé que Dieu serait fidèle à sa promesse.
12 C'est pourquoi, d'un seul homme, déjà marqué par la mort,
ont pu naître des hommes aussi nombreux
que les étoiles dans le ciel
et les grains de sable au bord de la mer,
que personne ne peut compter.
13 C'est dans la foi qu'ils sont tous morts
sans avoir connu la réalisation des promesses ;
mais ils l'avaient vue et saluée de loin,
affirmant que, sur la terre, ils étaient des étrangers et des voyageurs.
14 Or, parler ainsi, c'est montrer clairement
qu'on est à la recherche d'une patrie.
15 S'ils avaient pensé à celle qu'ils avaient quittée,
ils auraient eu la possibilité d'y revenir.
16 En fait, ils aspiraient à une patrie meilleure,
celle des cieux.
Et Dieu n'a pas refusé d'être invoqué comme leur Dieu,
puisqu'il leur a préparé une cité céleste.
17 Grâce à la foi, quand il fut soumis à l'épreuve,
Abraham offrit Isaac en sacrifice.
Et il offrait le fils unique,
alors qu'il avait reçu les promesses
18 et entendu cette parole :
« C'est d'Isaac que naîtra une descendance
qui portera ton nom. »
19 Il pensait en effet
que Dieu peut aller jusqu'à ressusciter les morts :
c'est pourquoi son fils lui fut rendu ;
et c'était prophétique.



« Grâce à la foi... » cette expression revient comme un refrain dans le chapitre 11 de la lettre aux Hébreux ; et l'auteur va jusqu'à dire que le temps lui manque pour énumérer tous les croyants de l'Ancien Testament, dont la foi a permis au projet de Dieu de s'accomplir.

Le texte qui nous est proposé ce dimanche n'a retenu qu'Abraham et Sara, car ils sont considérés comme le modèle par excellence.

Tout a commencé pour eux avec le premier appel de Dieu (Gn 12) : « Pars de ton pays, de ta famille et de la maison de ton père, et va vers le pays que je te ferai voir ». Et Abraham « obéit », nous dit le texte ; au beau sens du mot « obéir » dans la Bible : non pas de la servilité, mais la libre soumission de celui qui accepte de faire confiance ; il sait que l'ordre donné par Dieu est donné pour son bonheur et sa libération, à lui, Abraham. Il faut dire que les lecteurs de cette lettre aux Hébreux, sont des Hébreux justement ; et que, donc, ils connaissent le texte hébreu de la Genèse ; en particulier, ils connaissent ce que notre traduction française ne rend pas bien, à savoir la tournure tout à fait particulière de l'ordre donné par Dieu : là où nous lisons « Pars », il faut en réalité lire « Va pour toi » ; Abraham a compris que l'ordre lui est donné « pour lui », (Va pour toi) dans son intérêt. Croire, c'est savoir que Dieu ne cherche que notre intérêt, notre bonheur.

« Abraham partit vers un pays qui devait lui être donné comme héritage » : croire, c'est savoir que Dieu donne, c'est vivre tout ce que nous possédons comme un cadeau de Dieu. « Il partit sans savoir où il allait » : si l'on savait où l'on va, il n'y aurait plus besoin de croire ! Croire, c'est accepter justement de faire confiance sans tout comprendre, sans tout savoir ; accepter que la route ne soit pas celle que nous avions prévue ou souhaitée ; accepter que Dieu la décide pour nous. « Que ta volonté se fasse et non la mienne » a dit bien plus tard Jésus, fils d'Abraham, qui s'est fait à son tour, obéissant, comme dit Saint Paul, jusqu'à la mort sur la croix (Phi 2).

« Grâce à la foi, Sara, elle aussi, malgré son âge avancé (90 ans), fut rendue capable d'avoir une descendance » : elle a bien un peu ri, vous vous souvenez, à cette annonce tellement invraisemblable, mais elle l'a acceptée comme une promesse ; et elle a fait confiance à cette promesse : elle a entendu la réponse du Seigneur à son rire « Y a-t-il une chose trop prodigieuse pour le Seigneur ? dit Dieu. A la date où je reviendrai vers toi, au temps du renouveau, Sara aura un fils » (Gn 18, 14). Alors Sara a cessé de rire, elle s'est mise à croire et à espérer. Et ce qui était impossible à vues humaines s'est réalisé. « Grâce à la foi, Sara, elle aussi, malgré son âge, fut rendue capable d'avoir une descendance parce qu'elle avait pensé que Dieu serait fidèle à sa promesse ». Et il fallait la foi de ce couple pour que la promesse se réalise et que naisse la descendance « aussi nombreuse que les étoiles dans le ciel et les grains de sable au bord de la mer ». Une autre femme, Marie, des siècles plus tard, entendit elle aussi l'annonce de la venue d'un enfant de la promesse et elle accepta de croire que « Rien n'est impossible à Dieu » (Lc 1).

Grâce à la foi, Abraham traversa l'épreuve de l'étonnante demande de Dieu de lui offrir Isaac en sacrifice ; mais là encore, le texte hébreu commence par « Va pour toi » et même s'il ne comprend pas, Abraham sait que l'ordre de Dieu lui est donné pour lui, que l'ordre de Dieu est le chemin de la Promesse... Chemin obscur, mais chemin sûr. La logique de la foi va jusque-là : à vues simplement humaines, la promesse d'une descendance et la demande du sacrifice d'Isaac sont totalement contradictoires ; mais la logique d'Abraham, le croyant, est tout autre ! Précisément, parce qu'il a reçu la promesse d'une descendance par Isaac, il peut aller jusqu'à le sacrifier. Dans sa foi, il sait que Dieu ne peut pas renier sa promesse ; à la question d'Isaac « Père, je vois bien le feu et les bûches... mais où est l'agneau pour l'holocauste ? » Abraham répond en toute assurance « Dieu y pourvoiera, mon fils ». Le chemin de la foi est obscur, mais il est sûr.

Il ne mentait pas non plus quand il a dit en chemin à ses serviteurs « Demeurez ici, vous, avec l'âne ; moi et Isaac, nous irons là-bas pour nous prosterner ; puis nous reviendrons vers vous ». Il ne savait pas quelle leçon Dieu voulait lui donner sur l'interdiction des sacrifices humains, il ne connaissait pas l'issue de cette épreuve ; mais il faisait confiance. Des siècles plus tard, Jésus, le nouvel Isaac, a cru Dieu capable de le ressusciter des morts et il a été exaucé comme le dit aussi la lettre aux Hébreux.

Nous avons là une formidable leçon d'espoir ! En langage courant, on dit souvent « C'est la foi qui sauve » ; l'auteur de la lettre aux Hébreux nous dit « Vous ne croyez pas si bien dire : le projet de salut de Dieu s'accomplit par vous les croyants... Laissez-le faire, en vous et par vous, son oeuvre ».

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Voilà tout ce dont la foi nous rend capables : en hébreu, le mot « croire » se dit « Aman » (d'où vient notre mot « Amen » d'ailleurs) ; ce mot implique la solidité, la fermeté ; croire, c'est « tenir fermement », faire confiance jusqu'au bout, même dans le doute, le découragement ou l'angoisse. En français, on dit « j'y crois dur comme fer »... en hébreu, on dit plutôt « j'y crois dur comme pierre ». C'est exactement ce que nous disons quand nous prononçons le mot « Amen ».

EVANGILE - Luc 12, 32 - 48

Jésus disait à ses disciples :
32 « Sois sans crainte, petit troupeau,
car votre Père a trouvé bon de vous donner le Royaume.
33 Vendez ce que vous avez,
et donnez-le en aumône.
Faites-vous une bourse qui ne s'use pas,
un trésor inépuisable dans les cieux,
là où le voleur ne s'approche pas,
où la mite ne ronge pas.
34 Car là où est votre trésor,
là aussi sera votre coeur.
35 Restez en tenue de service,
et gardez vos lampes allumées.
36 Soyez comme des gens qui attendent leur maître
à son retour des noces,
pour lui ouvrir dès qu'il arrivera et frappera à la porte.
37 Heureux les serviteurs que le maître, à son arrivée,
trouvera en train de veiller.
Amen, je vous le dis :
il prendra la tenue de service,
les fera passer à table
et les servira chacun à son tour.
38 S'il revient vers minuit ou plus tard encore,
et qu'il les trouve ainsi,
heureux sont-ils !
39 Vous le savez bien :
si le maître de maison
connaissait l'heure où le voleur doit venir,
il ne laisserait pas forcer sa maison.
40 Vous aussi, tenez-vous prêts :
c'est à l'heure où vous n'y penserez pas
que le Fils de l'homme viendra. »
41 Pierre dit alors :
« Seigneur, cette parabole s'adresse-t-elle à nous,
ou à tout le monde ? »
42 Le Seigneur répond :
« Quel est donc l'intendant fidèle et sensé,
à qui le maître confiera la charge de ses domestiques
pour leur donner, en temps voulu, leur part de blé ?
43 Heureux serviteur, que son maître, en arrivant, trouvera à son travail.
44 Vraiment, je vous le déclare :
il lui confiera la charge de tous ses biens.
45 Mais si le même serviteur se dit : Mon maître tarde à venir,
et s'il se met à frapper serviteurs et servantes,
à manger, à boire et à s'enivrer,
46 son maître viendra le jour où il ne l'attend pas
et à l'heure qu'il n'a pas prévue :
il se séparera de lui et le mettra parmi les infidèles.
47 Le serviteur qui, connaissant la volonté de son maître,
n'a pourtant rien préparé, ni accompli cette volonté,
recevra un grand nombre de coups.
48 Mais celui qui ne la connaissait pas,
et qui a mérité des coups pour sa conduite,
n'en recevra qu'un petit nombre.
A qui l'on a beaucoup donné, on demandera beaucoup ;
à qui l'on a beaucoup confié, on réclamera davantage. »


Ce texte commence par une parole d'espérance qui doit nous donner tous les courages : « Sois sans crainte, petit troupeau, car votre Père a trouvé bon de vous donner le Royaume. » Traduisez : Ce Royaume, c'est certain, vous est acquis ; croyez-le même si les apparences sont contraires. C'est pour cela que nous pouvons affirmer tranquillement chaque dimanche : « nous attendons le bonheur que Dieu promet, qui est l'avènement de Jésus-Christ, notre Sauveur ». Ceux qui ont la chance d'être « pratiquants » connaissent cette joie de célébrer et de déchiffrer chaque dimanche le dessein libérateur de Dieu.

Mais Jésus ne s'arrête pas là, il décrit aussitôt les exigences qui en découlent pour nous. Car « A qui l'on a beaucoup donné, on demandera beaucoup ; à qui l'on a beaucoup confié, on réclamera davantage. » Dieu nous confie chaque jour l'avancement de son projet, il nous reste à nous hisser au niveau de la confiance qu'il nous fait.

Désormais, nous ne devrions donc avoir qu'une seule affaire en tête, la réalisation de la promesse de Dieu. Cela commence par se débarrasser de toute autre préoccupation : « Vendez ce que vous avez, et donnez-le en aumône. Faites-vous une bourse qui ne s'use pas, un trésor inépuisable dans les cieux, là où le voleur ne s'approche pas, où la mite ne ronge pas. Car là où est votre trésor, là aussi sera votre coeur. » Ensuite Jésus détaille ce qu'il attend de nous ; il le fait de manière imagée, à l'aide de trois petites paraboles : la première est celle des serviteurs qui attendent leur maître ; la seconde, plus courte, compare son retour à la venue inattendue d'un voleur ; quant à la troisième, elle décrit l'arrivée du maître et le jugement qu'il porte sur ses serviteurs.

Le maître mot, ici, est celui de service : Dieu nous fait l'honneur de nous prendre à son service, de faire de nous ses collaborateurs. Plus tard, Saint Pierre qui a bien retenu le message de Jésus le dira aux chrétiens de Turquie : « Le Seigneur ne tarde pas à tenir sa promesse, alors que certains prétendent qu'il a du retard, mais il fait preuve de patience envers vous, ne voulant pas que quelques-uns périssent, mais que tous parviennent à la conversion » (2 P 3, 9). Et Saint Pierre va jusqu'à nous dire : « Vous qui attendez et qui hâtez la venue du jour de Dieu (2 P 3, 12) » (André Chouraqui traduisait même « Vous qui attendez et précipitez l'avènement du jour » de Dieu !). Il est de notre responsabilité de « précipiter » l'avènement du règne de Dieu ! La prière du Notre Père prend ici un relief singulier : « Que ton règne vienne ! » Il viendra d'autant plus vite que nous y croirons et nous y engagerons.

Arrivés là, il nous est bon de relire Saint Paul dans la lettre aux Thessaloniciens : « Vous êtes tous des fils de la lumière, des fils du jour... Alors ne restons pas endormis... » (1 Thes 5, 5). Dieu respecte trop la liberté des hommes pour les faire entrer de force dans son royaume, il ne le réalisera pas sans nous ; mais, pour notre plus grande fierté, il nous propose de prendre notre part à son projet de sauver l'humanité. D'où la grandeur de nos vies : il est en notre pouvoir de « hâter » le Jour de Dieu comme dit Pierre (2 P 3). Si bien que tout effort même modeste de notre part vers un peu plus d'amour et de paix contribue infimement, peut-être, mais efficacement, à la venue de ce Jour. Mystérieusement, nous collaborons à la venue du Jour de Dieu. « Heureux serviteur, que son maître, en arrivant, trouvera à son travail. Vraiment, je vous le déclare : il lui confiera la charge de tous ses biens. »

Pour terminer, je voudrais revenir sur l'une des phrases de Jésus dans cet évangile : « Heureux les serviteurs que le maître, à son arrivée, trouvera en train de veiller. Amen, je vous le dis : il prendra la tenue de service, les fera passer à table et les servira chacun à son tour. » N'est-ce pas ce qui se passe déjà pour nous, chaque dimanche à la messe ? Le Seigneur nous invite à sa table et c'est lui qui nous nourrit. Ainsi nous refaisons nos forces pour continuer notre service.

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31 juillet 2010 6 31 /07 /juillet /2010 16:06

  marie-nolle-thabut.jpg Je suis, chaque dimanche, impressionné par la qualité des commentaires de Marie-Noëlle Thabut sur les textes que nous propose la liturgie du jour.

 

Ces commentaires, trouvés sur le site "Eglise catholique en France", permettent à toute personne de bonne volonté, chrétienne ou non, de mieux comprendre la Bible, le livre le plus diffusé au monde. Notamment, en

  • donnant des explications historiques ;

  • décodant le langage imagé utilisé par l'auteur.

Je souhaite arriver à mettre ici, chaque dimanche, les commentaires de Marie-Noëlle Thabut. Ma seule contribution consiste à surligner les passages que je trouve les plus enrichissants et à écrire en rouge ceux qui parlent d'un thème qui m'est cher : la liberté (trois autres pages de mon blog sont consacrées à ces passages des Evangiles, du reste du Nouveau Testament ou de l'Ancien Testament qui parlent de la liberté)

 

 

Version audio

, trouvée sur le site de Radio-Notre-Dame

 

PREMIERE LECTURE - Ecclésiaste 1, 2 ; 2, 21-23

1, 2 Vanité des vanités, dit l'Ecclésiaste,
vanité des vanités, tout est vanité !
2, 21 Un homme s'est donné de la peine ;
il était avisé, il s'y connaissait, il a réussi.
Et voilà qu'il doit laisser son bien
à quelqu'un qui ne s'est donné aucune peine.
Cela aussi est vanité, c'est un scandale.
22 En effet, que reste-t-il à l'homme
de toute la peine et de tous les calculs
pour lesquels il se fatigue sous le soleil ?
23 Tous les jours sont autant de souffrances,
ses occupations sont autant de tourments ;
même la nuit, son coeur n'a pas de repos.
Cela encore est vanité.

Quand nous lisons le livre de l'Ecclésiaste, nous courons toujours un risque, celui de nous tromper de registre. Car, quelles que soient les apparences, l'auteur, Qohéleth n'est pas un philosophe, c'est un prédicateur. Il est vrai que son livre est classé dans la catégorie des « livres de sagesse ». Mais, ne nous y trompons pas, les livres bibliques dits de sagesse ne sont pas des essais philosophiques à la manière des païens ou des agnostiques ; ce sont d'abord et avant tout des livres de croyants écrits par des croyants pour des croyants, des catéchismes en somme.

« Vanité des vanités, tout est vanité » : ce sont les premiers mots de notre texte d'aujourd'hui, mais aussi les premiers mots du livre de l'Ecclésiaste et aussi peut-être ce qui le résume le mieux. Le mot « vanité », ici, n'a pas de connotation morale ; une traduction plus littérale serait « Buée de buées » : quelque chose d'évanescent ; qui peut se vanter de retenir une buée entre ses doigts ? Une autre expression, à peu près synonyme, que l'auteur affectionne est « poursuite de vent ». Traduisez : tout sur terre, tout ce à quoi nous dédions nos pensées, nos rêves, nos forces, nos activités, notre temps, tout n'est qu'éphémère, provisoire, passager. Tout ? Oui, tout... ou presque. Tout, sauf une seule chose au monde. Laquelle ? L'auteur laisse planer le suspense très longtemps. A la fin de son livre, seulement à la fin, il dira quelle est la seule chose importante au monde : la recherche de Dieu, évidemment. Quand l'auteur livre enfin son secret, on comprend alors qu'il ne nous a pas délivré une méditation philosophique désabusée, mais en réalité une prédication musclée dite à mots couverts.

En attendant, il décrit de mille et une manières les multiples activités des hommes, comme autant d'efforts en fin de compte inutiles, poursuite de vent, efforts dérisoires pour retenir des buées entre nos doigts. Pour appuyer son propos, il a choisi de faire parler l'un des grands de ce monde, le roi Salomon en personne ; probablement parce qu'il lui paraît bien représentatif : homme de désir, homme de pouvoir, homme couronné de gloire, mais d'une gloire sans lendemain. Car la vie de Salomon a connu plusieurs périodes très différentes : avant son accession au trône, nous ne savons rien de lui sinon son féroce appétit pour arriver au pouvoir. Une fois roi, il fut dans un premier temps admirable de sagesse et d'humilité ; en revanche, à la fin de sa vie, il tomba dans de grandes erreurs : l'idolâtrie et le goût de la richesse reprirent le dessus.

Notre auteur, Qohéleth trouve évidemment ici grande matière à méditation et dans son livre, il fait parler Salomon comme s'il faisait le bilan de son règne. Règne de puissance et de richesse (Jésus peut parler de lui en disant « Salomon dans toute sa gloire ») : sa sagesse et ses grands travaux ont subjugué les puissants et les sages de son temps ; il a profité de tous les plaisirs de la vie ; mais chacun sait aussi l'échec final de son règne : Roboam, son fils, s'avère incapable de mener une sage politique, le royaume se déchire, pire, l'idolâtrie reprend le dessus. En peu d'années, la gloire de Salomon a disparu et notre auteur peut écrire en pensant à lui : « Un homme s'est donné de la peine ; il était avisé, il s'y connaissait, il a réussi. Et voilà qu'il doit laisser son bien à quelqu'un qui ne s'est donné aucune peine... Que reste-t-il ??? »

Et c'est le grand roi Salomon qui parle ! Celui que beaucoup ont envié. Finalement, insinue Qohéleth, il n'y avait pas de quoi : « Moi, je déteste tout le travail que j'ai fait sous le soleil et que j'abandonnerai à l'homme qui me succédera. Qui sait s'il sera sage ou insensé ? » (Qo 2, 18-19). Lorsque Qohéleth médite ainsi sur l'histoire de Salomon, il sait trop bien qu'effectivement, Roboam, le fils de Salomon, et son successeur sur le trône de Jérusalem, manqua terriblement de sagesse. Et c'est de là que vint le schisme qui devait diviser à tout jamais le royaume de David.

C'est à la lumière de cette expérience que Qohéleth regarde la vie sur cette terre : « Tout n'est que vanité ». Plusieurs psaumes disaient d'ailleurs des choses semblables : « L'homme, ses jours sont comme l'herbe, il fleurit comme la fleur des champs : que le vent passe, elle n'est plus, et la place où elle était l'a oubliée. » (Ps 103, 15-16). Devant cet apparent pessimisme, on peut se demander, et on ne serait pas les premiers, pourquoi Qohéleth a été retenu dans le canon des Ecritures ? En réalité, il y a, sous cette apparente désespérance, un véritable langage de foi : Dieu est notre Créateur, lui seul connaît tous les mystères ; toute recherche de bonheur en dehors de Lui est vaine ; lui seul détient les clés de la vraie sagesse et, en définitive, même si nous ne comprenons pas les mystères de l'existence, nous savons que tout est don de Dieu. A travers le pessimisme apparent de Qohéleth, apparaissent donc des rais de lumière : la foi en Dieu est sous-jacente, l'horizon n'est pas bouché. Et la seule vraie valeur au monde, celle qui ne décevra pas, c'est la foi, justement, ou la Sagesse, qui est abandon dans les mains de Dieu : « Les justes, les sages et leurs travaux sont dans les mains de Dieu. » (Qo 9, 1). « Dieu donne à l'homme qui lui plaît sagesse, science et joie. » (Qo 2, 26). Et, bien sûr, la morale de l'histoire, c'est qu'il faut pratiquer les commandements de Dieu, c'est le seul chemin du bonheur : « Celui qui observe le commandement ne connaîtra rien de mauvais. » (Qo 8, 5).

Pour finir, le fin mot de la sagesse, la vraie, celle que Dieu seul peut donner, c'est l'humilité : celle qui consiste à vivre tout simplement notre vie, telle qu'elle est, toute petite en définitive, comme un cadeau de Dieu : « Tout homme qui mange et boit et goûte au bonheur en tout son travail, c'est là un don de Dieu. » (Qo 3, 13). Au fond, en se mettant à la place de Salomon, supposé faire le bilan de sa vie, c'est Qohéleth lui-même qui va jusqu'au bout de la Sagesse, là où Salomon lui-même aurait dû aller.

PSAUME 89 ( 90 )

3 Tu fais retourner l'homme à la poussière ;
tu as dit : retournez, fils d'Adam !
4 A tes yeux, mille ans sont comme hier,
c'est un jour qui s'en va, une heure dans la nuit.

5 Tu les balaies : ce n'est qu'un songe ;
dès le matin, c'est une herbe changeante,
6 qui fleurit le matin, et qui change,
mais le soir, se fane et se dessèche.

12 Apprends-nous la vraie mesure de nos jours :
que nos coeurs pénètrent la sagesse.
13 Reviens, Seigneur, pourquoi tarder ?
Ravise-toi par égard pour tes serviteurs.

14 Rassasie-nous de ton amour au matin,
que nous passions nos jours dans la joie et les chants.
17 Que vienne sur nous la douceur du Seigneur notre Dieu !
Consolide pour nous l'ouvrage de nos mains ;
oui, consolide l'ouvrage de nos mains.

Nous sommes très probablement dans le cadre d'une cérémonie de demande de pardon au Temple de Jérusalem, après l'Exil à Babylone : la prière « Reviens, Seigneur, pourquoi tarder ? Ravise-toi par égard pour tes serviteurs » est une formule typique d'une liturgie pénitentielle. D'ailleurs la phrase qui a été traduite par « pourquoi tarder ? », dit littéralement, en hébreu, « jusques à quand ? », sous-entendu « Hâte-toi de nous sauver de cette condition d'hommes pécheurs qui nous colle à la peau ».

Ce psaume est donc une prière pour demander la conversion : « Apprends-nous la vraie mesure de nos jours, que nos coeurs pénètrent la sagesse »... La conversion, ce serait de vivre selon la sagesse de Dieu, de connaître enfin « la vraie mesure de nos jours » ; ce n'est pas un hasard si ce psaume nous est offert en écho à la première lecture de ce dimanche : elle est un passage du livre de Qohéleth (l'Ecclésiaste) qui est une méditation sur la véritable sagesse et voici que le psaume vient nous donner une définition superbe de la sagesse : la vraie mesure de nos jours ; c'est-à-dire une saine lucidité sur notre condition d'hommes éphémères. Nés sans savoir pourquoi, et destinés à mourir sans pouvoir même le prévoir ; c'est bien notre destin et c'est le sens des premiers versets que nous avons lus : « Tu fais retourner l'homme à la poussière ; tu as dit : retournez, fils d'Adam ! » (sous-entendu « retournez à la terre dont je vous ai tirés »).

Mais cette lucidité n'a rien de triste, au contraire, elle est sereine, car notre petitesse s'appuie sur la grandeur, la stabilité de Dieu : « A tes yeux, mille ans sont comme hier, c'est un jour qui s'en va, une heure dans la nuit. » Sa grandeur est notre meilleure garantie, puisqu'il ne nous veut que du bien.

C'est quand nous perdons cette lucidité sur « la vraie mesure de nos jours », c'est-à-dire sur notre petitesse que les malheurs commencent. C'est bien la leçon des chapitres 2 et 3 de la Genèse qui racontent l'erreur d'Adam. Précisons tout de suite que Adam n'est qu'un personnage fictif dont le comportement est considéré comme le modèle de ce qu'il ne faut pas faire. Quand on dit « Adam a fait ceci ou cela » il faut donc toujours avoir cela à l'esprit : il ne s'agit pas d'un premier homme hypothétique mais d'un type de comportement.

Ici, la juxtaposition de ce psaume avec la première lecture tirée du livre de Qohéleth est très suggestive ; vous vous souvenez que l'auteur faisait parler Salomon ; or celui-ci, au cours de son long règne, a traversé deux périodes : une bonne, pour commencer, qu'on pourrait appeler sa « période sage » ; mais avec les années, il s'est laissé prendre par le goût du luxe, du pouvoir, des femmes et celles-ci l'ont fait tomber dans l'idolâtrie. Dans cette seconde partie de son règne, on peut dire qu'il s'est comporté à la manière d'Adam, c'est-à-dire l'homme qui s'écarte de la sagesse de Dieu.

Ce psaume demande en quelque sorte que nous sachions retrouver la sagesse et l'humilité du jeune Salomon. Le livre de la Sagesse nous rapporte cette prière du début de son règne : « Dieu des pères et Seigneur de miséricorde, toi qui, par ta parole, as fait les univers, toi qui, par ta Sagesse, as formé l'homme afin qu'il domine sur les créatures appelées par toi à l'existence, pour qu'il gouverne le monde avec piété et justice et rende ses jugements avec droiture d'âme, donne-moi la Sagesse qui partage ton trône et ne m'exclus pas du nombre de tes enfants. Vois, je suis ton serviteur et le fils de ta servante, un homme faible et dont la vie est brève, bien démuni dans l'intelligence du droit et des lois. Du reste, quelqu'un fût-il parfait parmi les fils des hommes, sans la Sagesse qui vient de toi, il sera compté pour rien. » (Sg 9, 1 - 6).

Voilà quelqu'un qui connaissait la vraie mesure de ses jours ! Et c'était le secret de son bonheur. La vraie sagesse, c'est d'être à notre place, toute petite devant Dieu ; face à lui, nous, nous ne sommes rien... rien qu'un peu de poussière dans sa main. Et c'est quand l'homme se reconnaît pour ce qu'il est, qu'il peut être heureux, qu'il peut être rassasié de l'amour de Dieu chaque matin, qu'il peut passer sa vie dans la joie et les chants. « Rassasie-nous de ton amour au matin, que nous passions nos jours dans la joie et les chants. » Car, dans la Bible, la conscience de la petitesse de l'homme n'est jamais humiliante puisqu'on est dans la main de Dieu : c'est une petitesse confiante, filiale. Tellement filiale et sûre de l'amour du Père qu'on peut lui demander en toute confiance : « Que vienne sur nous la douceur du Seigneur notre Dieu » (v. 17).

Le psalmiste qui a composé cette prière au retour de l'Exil a dédié son psaume à Moïse. Si vous vous reportez à votre Bible, vous verrez que le verset 1 précise : « Prière de Moïse, l'homme de Dieu ». Effectivement, on imagine bien que Moïse a eu de nombreuses occasions de méditer sur le manque de sagesse de ce peuple qu'il conduisait sur la route du Sinaï. Un jour, découragé, il a dit « Depuis le jour où vous êtes sortis d'Egypte, jusqu'à votre arrivée ici (c'est-à-dire aux portes de la Terre Promise), vous n'avez pas cessé d'être en révolte contre le Seigneur. » (Dt 9, 7). Et on sait bien que le récit de la faute d'Adam au Paradis terrestre s'est justement inspiré de l'expérience du désert et de la tentation toujours renaissante d'oublier la grandeur de Dieu et la vraie mesure de notre petitesse.

La dernière phrase du psaume est superbe « Consolide pour nous l'ouvrage de nos mains » : elle dit bien l'oeuvre commune de Dieu et de l'homme : l'homme agit véritablement, il oeuvre dans la création, et c'est Dieu qui donne à l'oeuvre humaine sa solidité, son efficacité.

DEUXIEME LECTURE - Colossiens 3, 1 - 5. 9 - 11

Frères,
1 vous êtes ressuscités avec le Christ.
Recherchez donc les réalités d'en haut :
c'est là qu'est le Christ, assis à la droite de Dieu.
2 Tendez vers les réalités d'en haut,
et non pas vers celles de la terre.
3 En effet, vous êtes morts avec le Christ,
et votre vie reste cachée avec lui en Dieu.
4 Quand paraîtra le Christ, votre vie,
alors vous aussi,
vous paraîtrez avec lui en pleine gloire.
5 Faites donc mourir en vous
ce qui appartient encore à la terre :
débauche, impureté, passions, désirs mauvais,
et cet appétit de jouissance qui est un culte rendu aux idoles.

9 Plus de mensonge entre vous ;
débarrassez-vous des agissements
de l'homme ancien qui est en vous,
10 et revêtez l'homme nouveau,
celui que le Créateur refait toujours neuf à son image,
pour le conduire à la vraie connaissance.
11 Alors,
il n'y a plus de Grec et de Juif,
d'Israélite et de païen,
il n'y a pas de barbare, de sauvage, d'esclave, d'homme libre,
il n'y a que le Christ :
en tous, il est tout.


Première remarque : Paul fait une distinction entre ce qu'il appelle « les réalités d'en haut » et « celles de la terre ». Il ne s'agit pas de choses d'en-haut ou d'en-bas, il veut dire par là qu'il y a deux manières de vivre : il y a les comportements inspirés par l'Esprit Saint et ceux qui ne sont pas inspirés par lui. Ce qu'il appelle les « réalités d'en-haut », c'est la bienveillance, l'humilité, la douceur, la patience, le pardon mutuel... Tout cela c'est la manière de vivre selon l'Esprit ; c'est ou ce devrait toujours être le comportement des baptisés. Ce qu'il appelle les réalités terrestres, c'est la débauche, l'impureté, la passion, la cupidité, la convoitise... Evidemment, toutes ces manières-là ne sont pas inspirées par l'Esprit Saint.

Deuxième remarque : lorsqu'il nous dit « vous êtes ressuscités », c'est de notre baptême qu'il parle. C'est pour cela qu'il fait un lien précis entre notre baptême et notre manière de vivre : « Vous êtes ressuscités avec le Christ. Recherchez donc les réalités d'en haut »

Troisième remarque : il parle au présent pour dire « vous êtes ressuscités » ; trois lignes plus bas, en revanche, il dira « vous êtes morts »... Nous nous sentons bien vivants, pourtant, c'est-à-dire pas encore morts... et encore moins ressuscités ! Il faut donc croire que les mots n'ont pas le même sens pour lui que pour nous ! Et là, nous reconnaissons bien la théologie de Paul. Car, pour lui, depuis la Résurrection du Christ, plus rien n'est comme avant.

Etre des ressuscités, c'est précisément être nés à une nouvelle manière de vivre, une vie selon l'Esprit, ce qu'il appelle les réalités d'en-haut. Un « chrétien », normalement, c'est quelqu'un qui est transformé, et qui vit à la manière du Christ : il l'appelle un « homme nouveau ». En nous voyant vivre et en voyant vivre nos communautés, on devrait pouvoir dire : il y a un avant et un après le Baptême. Notre vie quotidienne n'est pas changée, mais depuis la Résurrection du Christ et notre baptême, il y a une manière nouvelle de vivre notre réalité quotidienne : un comportement à la manière du Christ.

Pour autant, on est bien loin d'un mépris de ce que nous, nous appelons les choses de la terre ; au contraire, Paul dit à peine plus loin, dans cette même lettre : « Tout ce que vous pouvez dire ou faire, faites-le au nom du Seigneur Jésus, en rendant grâce par lui à Dieu le Père. » Pour le dire autrement, Dieu nous a confié les réalités de notre vie quotidienne, ce n'est pas pour que nous les méprisions !
Encore une fois, il ne s'agit pas de vivre une autre vie que la vie ordinaire, mais de vivre autrement la vie ordinaire. C'est ce monde-ci qui est promis au Royaume, il ne s'agit donc pas de le mépriser mais de le vivre déjà comme la semence du Royaume. Et ce Royaume, quel est-il ? Il est ce lieu où tous les hommes sont frères ; comme disait Paul dans la lettre aux Galates : « En Jésus Christ, vous êtes tous fils de Dieu par la foi. En effet, vous tous que le baptême a unis au Christ, vous avez revêtu le Christ ; il n'y a plus ni Juif ni païen, il n'y a plus ni esclave ni homme libre, il n'y a plus l'homme et la femme, car tous, vous ne faites plus qu'un dans le Christ Jésus. » (Ga 3, 26-28).
Nous venons d'entendre des termes presque identiques dans la lettre aux Colossiens (notre lecture de ce dimanche) : « Il n'y a plus de Grec et de Juif, d'Israélite et de païen, il n'y a pas de barbare, de sauvage, d'esclave, d'homme libre, il n'y a que le Christ : en tous, il est tout. »

Si Paul a senti la nécessité de reproduire presque à l'identique un passage entier de la lettre aux Galates c'est que la communauté de Colosses avait probablement encore les mêmes problèmes que les Galates. Or ces problèmes des Galates, nous les connaissons bien : en particulier, il y a la grande question qui a empoisonné les premières communautés chrétiennes : lorsque des non-Juifs ont voulu devenir chrétiens, Paul, qui était pourtant d'origine juive, n'a pas jugé utile de leur imposer en plus les coutumes juives, coutumes alimentaires, coutumes de purification et surtout la circoncision. Chez les Galates, comme plus tard, chez les Colossiens, il y avait donc dans les communautés chrétiennes, des baptisés circoncis et d'autres qui ne l'étaient pas. Or des prédicateurs, Juifs d'origine, eux aussi, sont venus et ont soutenu publiquement la thèse contraire : quand des non-Juifs deviennent chrétiens, il ne suffit pas de les baptiser, il faut d'abord en faire des Juifs par la circoncision.

La réponse de Paul aux Galates, la réponse de l'auteur de la lettre aux Colossiens sont identiques : le baptême fait de vous des frères, aucune des distinctions précédentes entre vous ne compte plus ; entre Chrétiens, tout ostracisme est déplacé, j'aurais dû dire dépassé. Traduisez « Vous êtes tous des baptisés » ; vous êtes des fidèles du Christ, c'est cela seul qui compte. Voilà votre dignité : même s'il subsiste dans la société civile des différences de rôle entre hommes et femmes, même si dans l'Eglise les mêmes responsabilités ne vous sont pas confiées, au regard de la foi, vous êtes avant tout des baptisés. « Il n'y a plus ni esclave ni homme libre » : là encore, cela ne veut pas dire que Paul préconise la révolution ; mais quel que soit le rang social des uns et des autres, vous aurez pour tous la même considération car tous vous êtes des baptisés. Vous ne regarderez pas avec moins de respect et de déférence celui qui vous paraît moins haut placé sur l'échelle sociale : il me semble que la recommandation vaut bien encore pour nous aujourd'hui !

***
Compléments
Certains exégètes pensent que cette lettre dite de Paul aux Colossiens n'est peut-être pas de Paul ; lequel n'est d'ailleurs jamais allé à Colosses : c'est Epaphras, un disciple de Paul qui a fondé cette communauté. Selon un procédé tout-à-fait admis et courant au premier siècle (et qu'on appelle la pseudépigraphie), on suppose (mais ce n'est qu'une hypothèse) qu'un disciple de Paul très proche de sa pensée se serait adressé aux Colossiens sous le couvert de l'autorité de l'apôtre parce que l'heure était grave. Si l'hypothèse est la bonne, on ne s'étonne pas de retrouver dans cet écrit des phrases textuellement empruntées à Paul et d'autres qui montrent comment la méditation théologique continuait à se développer dans les communautés chrétiennes : Jésus avait bien dit : « L'Esprit vous mènera vers la vérité tout entière. » Et, au cours des dimanches précédents, nous avons eu déjà l'occasion de signaler des développements théologiques que l'on ne retrouve pas encore dans les oeuvres de Paul lui-même.

EVANGILE - Luc 12, 13 - 21

13 Du milieu de la foule, un homme demanda à Jésus :
« Maître, dis à mon frère
de partager avec moi notre héritage. »
14 Jésus lui répondit :
« Qui m'a établi
pour être votre juge ou pour faire vos partages ? »
15 Puis, s'adressant à la foule :
« Gardez-vous bien de toute âpreté au gain ;
car la vie d'un homme,
fût-il dans l'abondance,
ne dépend pas de ses richesses. »
16 Et il leur dit cette parabole :
« Il y avait un homme riche,
dont les terres avaient beaucoup rapporté.
17 Il se demandait :
Que vais-je faire ?
Je ne sais pas où mettre ma récolte.
18 Puis il se dit :
Voici ce que je vais faire :
je vais démolir mes greniers,
j'en construirai de plus grands
et j'y entasserai tout mon blé et tout ce que je possède.
19 Alors je me dirai à moi-même :
Te voilà avec des réserves en abondance
pour de nombreuses années.
Repose-toi, mange, bois, jouis de l'existence.
20 Mais Dieu lui dit :
Tu es fou : cette nuit même, on te redemande ta vie.
Et ce que tu auras mis de côté,
qui l'aura ?
21 Voilà ce qui arrive à celui qui amasse pour lui-même,
au lieu d'être riche en vue de Dieu. »
La réponse de Jésus nous surprend, tellement elle paraît abrupte : « Qui m'a établi pour être votre juge ou pour faire vos partages ? », sous-entendu je ne suis pas venu pour cela, ce n'est pas ma mission*. Il est venu pour annoncer la vie, la vraie, et non pas pour parler d'argent ! La parabole qui suit va expliciter son idée. Car, comme tout bon pédagogue, Jésus rebondit aussitôt sur l'incident pour dégager une leçon.


La parabole en question est l'histoire tout à fait plausible d'un homme qui réussit en affaires et qui calcule les meilleurs moyens de profiter de sa réussite ; il commence par mettre en sécurité ce qu'il a acquis pour se donner désormais du bon temps : « Je vais démolir mes greniers, j'en construirai de plus grands et j'y entasserai tout mon blé et tout ce que je possède. Alors je me dirai à moi-même : Te voilà avec des réserves en abondance pour de nombreuses années. Repose-toi, mange, bois, jouis de l'existence. » Pauvre homme (tout riche qu'il se croit), il n'a oublié qu'une chose, c'est que son existence ne dépend pas de lui ! Il meurt la nuit suivante !

Tout est là, peut-être : il se croit riche ; mais la vraie richesse n'est pas ce qu'il croit. Cet enseignement de Jésus est limpide si on le replace dans son contexte. En introduction, Jésus affirme : « Gardez-vous bien de toute âpreté au gain ; car la vie d'un homme, fût-il dans l'abondance, ne dépend pas de ses richesses. » Et en conclusion, mais cela ne fait malheureusement pas partie de notre lecture de ce dimanche, Jésus tire la leçon : « Ne vous inquiétez pas pour votre vie de ce que vous mangerez, ni pour votre corps, de quoi vous le vêtirez, car la vie est plus que la nourriture et le corps plus que le vêtement. » (Lc 12, 22-23).

Mais, tout compte fait, cet enseignement de Jésus n'est pas nouveau : il reprend des thèmes bien connus de l'Ancien Testament. Par exemple, Ben Sirac, déjà, le disait fort bien : « Tel est riche à force d'attention et d'économie, mais voici quel sera son salaire : Quand il se dit : J'ai trouvé le repos, maintenant je vais manger de mes propres biens, il ne sait pas combien de temps s'écoulera, puis il laissera ses biens à d'autres, et il mourra. » (Si 11, 18-19). Et nous avons lu sur le même thème les appels à la lucidité de Qohéleth dans la première lecture de ce dimanche : « Que reste-t-il à l'homme de toute la peine et de tous les calculs pour lesquels il se fatigue sous le soleil ? » (Qo 2, 22). A plusieurs reprises, Qohéleth a repris ce sujet ; par exemple : « Il y a un mal affligeant que j'ai vu sous le soleil : la richesse conservée par son propriétaire pour son malheur... Comme il est sorti du sein de sa mère, nu, il s'en retournera comme il était venu : il n'a rien retiré de son travail qu'il puisse emporter avec lui. Et cela aussi est un mal affligeant qu'il s'en aille ainsi qu'il était venu : quel profit pour lui d'avoir travaillé pour du vent ? » (Qo 5, 9... 15). Et le livre de Job répète en écho : « Nu, je suis sorti du ventre de ma mère, et nu j'y retournerai. » (Jb 1, 21). Et vous savez qu'aujourd'hui encore, cette phrase est répétée en Israël à chaque enterrement.

Toutes ces phrases sonnent comme des avertissements, des rappels de la réalité de notre vie éphémère. Sur ce sujet, le prophète Isaïe était plein de véhémence lorsqu'il reprochait au peuple de Jérusalem de s'étourdir dans le plaisir sous prétexte que la vie est courte pour ne pas écouter l'appel de Dieu à la conversion : « On tue les boeufs, on égorge les moutons, on mange de la viande, on boit du vin, on mange, on boit... car demain nous mourrons. » (Is 22, 13).

Jésus qualifie cette conduite d'insensée : dans la parabole, Dieu dit à l'homme qui fait des plans sur sa richesse : « Tu es fou ! Cette nuit même, on te redemande ta vie. Et ce que tu auras mis de côté, qui l'aura ? » Nous voilà donc invités à la lucidité. Mais si nous voyons bien ce qu'il y a d'insensé à croire maîtriser entièrement notre avenir par nos propres moyens, nous ne voyons pas très bien quelle serait la vraie sagesse ? Mais voici la conclusion de la parabole : « Voilà ce qui arrive à celui qui amasse pour lui-même, au lieu d'être riche en vue de Dieu. » Ici, Jésus nous indique la bonne attitude : chercher à « être riche en vue de Dieu ».

On retrouve ici un enseignement habituel de Jésus sur l'unique trésor que nous devons rechercher, celui qui est dans les cieux. Car « En vue de Dieu » pourrait aussi être traduit « vers Dieu » ou « selon les vues de Dieu » ou même « au bénéfice du Royaume de Dieu ». Cela suppose au moins deux choses : premièrement, ne jamais oublier que les richesses viennent de lui ; deuxièmement, se rappeler en toutes circonstances que les richesses continuent à appartenir à Dieu et qu'il nous en confie la gestion pour que nous les fassions fructifier au profit de tous ses enfants.

Nous avons donc ici de la part de Jésus non pas une leçon de philosophie sur les richesses de ce monde, mais une prédication sur l'urgence de mettre toutes nos richesses de toute sorte au service du royaume de Dieu.
Oui, la vie est courte, comme le pensaient les contemporains d'Isaïe, mais justement, dépêchons-nous de la mettre à profit ! Si la nouvelle de l'évangile est bonne, alors il y a urgence. Voilà qui explique pourquoi Jésus a répondu un peu vivement au quémandeur d'héritage avec lequel a commencé notre lecture de ce dimanche. Cet homme-là se trompait vraiment de priorité.

***
Compléments
- *Quand Jésus répond de cette manière (abrupte), que ce soit à sa mère (Jn 2, 4 : Cana) ou à Pierre (Mt 16, 23 : Césarée), c'est toujours parce que sa mission est en jeu.
- Tout compte fait, l'héritage qui devrait nous paraître le plus précieux, ne serait-ce pas la foi reçue de nos pères ?

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