Overblog
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
19 novembre 2018 1 19 /11 /novembre /2018 00:45

Ces commentaires, trouvés sur le site "Église catholique en France", permettent à toute personne de bonne volonté, chrétienne ou non, de mieux comprendre la Bible, le livre le plus diffusé au monde, en

  • donnant des explications historiques ;

  • donnant le sens passé de certains mots ou expressions dont la signification a parfois changé depuis ou peut être mal comprise (aujourd'hui, "Fils d'homme", "peuple des saints du Très-Haut", "Fils de l'Homme", "Jésus", "Christ", "vérité", "amen"; je consacre une double page de mon blog à recenser tous ces mots ou expressions) ;

  • décodant le langage imagé utilisé par l'auteur.

Attention, le texte écrit peut différer des versions audio (Radio-Notre-Dame) et vidéo (KTO TV) qui ont été modifiées par Marie-Noëlle Thabut, parfois pour les améliorer, parfois pour s'adapter aux formats imposés par ces chaînes de radio ou de télévision. Dans cette hypothèse, nous mettons en italiques les passages supprimés pour ces médias.

Je souhaite arriver à mettre ici, chaque dimanche, les commentaires de Marie-Noëlle Thabut. Ma seule contribution consiste à surligner les passages que je trouve les plus enrichissants et à écrire en rouge ceux qui parlent d'un thème qui m'est cher : la liberté (trois autres pages de mon blog sont consacrées à ces passages des Évangiles, du reste du Nouveau Testament ou de l'Ancien Testament qui parlent de la liberté). D'après Marie-Noëlle Thabut, "... si nous ne trouvons pas dans les textes une parole libérante, c'est que nous ne les avons pas compris."

Version audio, trouvée sur le site de Radio-Notre-Dame (disponible seulement à compter du 24 novembre 2018).

En bas de page, vous avez les versions vidéo des commentaires, trouvées sur KTO TV. Attention, ces vidéos peuvent être celles d'il y a 3 ans et ne pas correspondre tout à fait aux commentaires écrits cette année.

LECTURE DU LIVRE DU PROPHÈTE DANIEL     7,  13-14


            Moi, Daniel,
13        je regardais, au cours des visions de la nuit,
            et je voyais venir, avec les nuées du ciel,     
            comme un Fils d'homme ;     
            il parvint jusqu'au Vieillard,  
            et on le fit avancer devant lui.
14        Et il lui fut donné
            domination, gloire et royauté ;         
            tous les peuples, toutes les nations et les gens de toutes langues    
            le servirent.
            Sa domination est une domination éternelle,           
            qui ne passera pas,     
            et sa royauté,
            une royauté qui ne sera pas détruite.
----------------------------------------------------------------------------------------

UNE SCÈNE DE COURONNEMENT

Le prophète Daniel nous décrit une véritable scène de couronnement. Cela se passe, nous dit-il, dans « les nuées du ciel », c’est-à-dire dans le monde de Dieu. Et voici qu’un « fils d’homme » (c’est-à-dire un être humain) s’avance vers le Vieillard qui représente Dieu.

Dès les premiers mots, nous sommes prévenus : le prophète Daniel nous décrit une vision. « Je regardais, au cours des visions de la nuit, et je voyais ». Et que voit-il ? Il voit « les nuées du ciel », d’abord ; cela veut dire qu’il assiste à ce qui se passe là-haut, dans le monde de Dieu. Daniel, ici, n’emploie pas le mot Dieu, mais il parle d’un Vieillard et, quelques versets plus haut, il l’a décrit assis sur un trône. Et tout le monde comprend qu’il s’agit bien de Dieu lui-même. Et voici qu’un « fils d’homme » s’avance vers le Vieillard : « fils d’homme », en hébreu, cela veut dire « homme » tout simplement.

Je reprends ces premiers versets : « Moi, Daniel, je regardais, au cours des visions de la nuit, et je voyais venir, avec les nuées du ciel, comme un Fils d'homme ; il parvint jusqu'au Vieillard, et on le fit avancer devant lui. » Et il s’avance pour être consacré roi. C’est le jour de son sacre en quelque sorte ! « Et il lui fut donné domination, gloire et royauté ; tous les peuples, toutes les nations et toutes les langues le servirent. Sa domination est une domination éternelle, qui ne passera pas, et sa royauté, une royauté qui ne sera pas détruite. » C’est donc une royauté universelle et éternelle. Je note qu’il ne s’en empare pas, il ne la conquiert pas par la force : Daniel dit d’une part, qu’on le fait avancer vers le trône de Dieu (il ne s’en approche pas de sa propre initiative), et, d’autre part, « il lui fut donné » domination, gloire et royauté.

Notre lecture de ce dimanche s’arrête ici ; mais pour bien la comprendre, il faut aller un peu plus loin. Car Daniel poursuit le récit de sa vision. Voici donc la suite, elle va peut-être nous surprendre, car nous allons découvrir que ce fils d’homme n’est pas, comme nous le pensions spontanément, un individu particulier, c’est un peuple : « Mon esprit à moi, Daniel, fut angoissé... les visions de mon esprit me tourmentaient. Je m’approchai d’un de ceux qui se tenaient là, et je demandai ce qu’il y avait de certain au sujet de tout cela. Il me le dit et me fit connaître l’interprétation des choses : les saints du Très-Haut recevront la royauté et ils posséderont la royauté pour toujours et à tout jamais. » Et le même interprète céleste redit quelques versets plus loin : « La royauté, la souveraineté et la grandeur de tous les royaumes qu’il y a sous tous les cieux ont été données au peuple des saints du Très-Haut : sa royauté est une royauté éternelle ; toutes les souverainetés le serviront et lui obéiront. » Cela veut dire que le fils d’homme est en réalité le peuple des saints du Très-Haut. « Peuple des saints du Très-Haut », en langage biblique, cela veut dire Israël ou au moins, en temps de persécution, le petit noyau, le Reste fidèle.

N’oublions pas que Daniel a eu cette vision à un moment de l’histoire d’Israël particulièrement douloureux : pendant l’occupation grecque, sous le règne d’Antiochus Épiphane vers 165 av. J.-C. Et il s’adresse à ceux qui restent fidèles à la foi juive au cœur même de la persécution. Il leur dit « Vous êtes ce peuple des saints du Très-Haut qui va recevoir bientôt la royauté ». Cette vision résonne donc comme un message de réconfort : en clair, mes frères, pour l’instant, vous êtes écrasés, mais votre libération approche et elle sera définitive.

Cette prédication du prophète Daniel a incontestablement encouragé ses frères à tenir bon, à garder l’espérance, tout comme la prédication sur la Résurrection des morts que nous lisions dimanche dernier. Et l’on sait que, peu de temps après, les Juifs se sont révoltés contre Antiochus Épiphane et ils ont réussi à lui faire plier bagages. Et la paix est revenue. Mais on a continué à lire Daniel et à le lire, cette fois, comme une prophétie pour l’avenir. Et certains, parmi les Juifs, ont commencé à penser que le Messie, le roi idéal attendu pour la fin des temps ne serait pas un individu particulier, mais un peuple. À tel point que, à l’époque de la naissance de Jésus, si tout le monde en Israël attendait impatiemment le Messie, tout le monde ne l’imaginait pas de la même manière : certains attendaient un homme, d’autres attendaient un Messie collectif, qu’ils appelaient le petit Reste d’Israël (une expression qui remonte au prophète Amos), ou le fils d’homme, précisément, en référence à cette parole du prophète Daniel.

 

QUI EST LE FILS DE L’HOMME ?

Or voici que Jésus de Nazareth employait très volontiers l’expression « Fils de l’Homme » ! (On la lit plus de quatre-vingts fois dans les évangiles) et, très visiblement, à de nombreuses reprises, c’était pour se désigner lui-même.

Mais cela posait immédiatement plusieurs questions.  

Premièrement, Jésus emploie fréquemment l’expression « Fils de l’homme », et, très visiblement, c’est pour se désigner lui-même ; mais il est le seul ! Personne d’autre ne lui attribue ce titre, et ce n’est pas par ignorance car le livre de Daniel était bien connu. Mais justement, s’il était bien connu, on ne pouvait certainement pas reconnaître ce titre à Jésus : d’abord, parce que ce Fils de l’homme qui vient sur les nuées du ciel désignait le Messie. Donc quand Jésus utilisait cette expression en parlant de lui-même, il prétendait du même coup être le Messie ! Or il ne pouvait pas l’être : ses contemporains n’étaient certainement pas tentés d’identifier Jésus de Nazareth, le charpentier, avec « le peuple des saints du Très-Haut » !

Deuxièmement, Jésus a apporté une modification de fond à la représentation classique du Fils de l’homme. Il reprend bien les termes du livre de Daniel : « On verra le Fils de l’homme venir, entouré de nuées, dans la plénitude de la puissance et de la gloire. » (Mc 13, 26), mais il y ajoute tout un aspect de souffrance : (toujours chez Marc) « Il enseignait ses disciples et leur disait : Le Fils de l’homme va être livré aux mains des hommes ; ils le tueront ... »  (Mc 9, 31).

Après sa Résurrection, tout est devenu lumineux pour ses disciples : d’une part, il mérite bien ce titre de Fils de l’homme sur les nuées du ciel, lui qui est à la fois homme et Dieu ; d’autre part, Jésus est le premier-né de l’humanité nouvelle, la Tête, et il fait de nous un seul Corps : à la fin de l’histoire, nous serons tellement unis que nous serons avec lui comme « un seul homme » !... Avec lui, greffés sur lui, nous serons « le peuple des saints du Très-Haut ».

Troisièmement, enfin, Jésus introduit une légère modification grammaticale : il parle du « Fils de l’homme » alors que Daniel disait un « Fils d’homme » ; fils d’homme voulait dire « un homme », mais quand on dit « l’homme », on pense « l’Humanité » et du coup « Fils de l’Homme » veut dire l’Humanité ; en s’appliquant ce titre à lui-même, Jésus se révèle comme le porteur du destin de l’humanité tout entière.1

Alors nous découvrons la merveille à laquelle nous osons à peine croire : le « dessein bienveillant » de Dieu est de faire de nous un peuple de rois ...! C’est cela son projet, depuis toujours, en créant l’humanité. Le livre de la Genèse le disait déjà : « Dieu créa l’homme à son image, à l’image de Dieu Il le créa ; mâle et femelle Il les créa. Dieu les bénit et leur dit : Soyez féconds et prolifiques, remplissez la terre et dominez-la. » (Gn 1, 27-28).

----------------------------------------------------------------------------------------Note

1 - Dans le même sens, Paul dira de lui qu’il est le nouvel Adam ; comme Jean citera cette extraordinaire phrase de Pilate au cours de la Passion : « voici l’Homme » (ecce homo). Et Jean en citant cette parole de Pilate semble nous dire : « Pilate ne croyait pas si bien dire ! »
----------------------------------------------------------------------------------------

PSAUME  92 (93), 1. 2. 5

 

1          Le SEIGNEUR est roi ;        
            il s'est vêtu de magnificence,
            le SEIGNEUR a revêtu sa force.

2          Et la terre tient bon, inébranlable,     
            dès l'origine, ton trône tient bon,      
            depuis toujours tu es.

5          Tes volontés sont vraiment immuables :       
            la sainteté emplit ta maison,  
            SEIGNEUR, pour la suite des temps.
----------------------------------------------------------------------------------------

OSER PROCLAMER LA ROYAUTÉ DE DIEU

L'histoire universelle fourmille d'exemples de chefs de guerre qui se sont fait acclamer comme rois après une victoire ! Et on reconnaît qu'un chef a bien mérité de se faire acclamer comme roi quand il a pris la tête de son peuple pour le libérer et le protéger, quand il parvient à faire régner le droit et la justice parmi ses sujets et à leur assurer la sécurité à l'intérieur comme à l'extérieur des frontières.

Si la liturgie chrétienne célèbre la Fête du Christ-Roi, c'est parce qu'elle le considère comme le grand vainqueur : par sa Résurrection, il a vaincu la mort ; par le pardon accordé à ses bourreaux, il a vaincu la haine. En même temps, nous, Chrétiens, sommes bien conscients du caractère paradoxal, presque provocant d'une telle fête : nous osons dire que le Christ est déjà roi, mais nous rencontrons tous les jours l'apparence du contraire ! La mort engloutit tous les jours des millions d'hommes et la haine sévit sur des quantités de champs de bataille, petits ou grands. Mais, justement, en célébrant la fête du Christ-Roi, nous affirmons opiniâtrement notre foi et nous réchauffons notre espérance pour y puiser la force de hâter la réalisation de ce règne.

Le psaume 92/93 se situe exactement dans cette optique : de la même manière que la liturgie chrétienne célèbre la Fête du Christ-Roi, la liturgie juive célèbre Dieu-Roi ; la même foi, la même espérance animent les Juifs et la même impatience de voir poindre le « Jour » de Dieu. Eux, bien sûr, ne peuvent pas s'appuyer sur l'expérience de la Résurrection du Christ pour proclamer la victoire de Dieu sur les forces du Mal, mais leur foi est tout aussi convaincue. Leur point d'appui, c'est d'abord l'expérience de l'Exode : Dieu s'est révélé à eux comme le Dieu libérateur, Dieu leur a proposé son Alliance. Voilà ses titres de gloire.

Pour cette acclamation de la royauté de Dieu, le compositeur du psaume a pris comme modèle ce qui se passait le jour du sacre d'un nouveau roi. La scène se déroule dans la salle du trône : le roi est revêtu du manteau royal, il siège désormais sur le trône : il a signé la charte d'intronisation, il est entré en possession du palais royal. Alors s'élève une clameur immense, jaillie de la poitrine de milliers d'assistants... quelque chose comme « Vive le Roi ! ». En hébreu, on appelle cette acclamation la « térouah » ; c’est  une acclamation guerrière à l'origine, l'acclamation de la victoire sur l'ennemi.

Ici le roi que l'on acclame c'est Dieu lui-même. Plus que tout autre, il mérite la terouah, l’acclamation, les ovations : Lui qui est victorieux de toutes les forces du mal, du chaos, de la séparation. C’est pourquoi le psaume commence par l’acclamation : « Le SEIGNEUR est roi » ; lui aussi est revêtu de vêtements royaux : « il s’est vêtu de magnificence, le SEIGNEUR a revêtu sa force ». En fait, ce sont les vêtements du Créateur : « magnificence et force ». En hébreu, l’expression est très imagée : « Il a revêtu sa force », cela évoque littéralement le geste de nouer un vêtement sur ses reins comme le potier noue son tablier pour travailler l’argile.

 

LE TRÔNE DE DIEU, C’EST LE COSMOS

Son trône, c'est le cosmos tout entier ! Un trône qui tient bon ! « Et la terre tient bon, inébranlable, dès l’origine, ton trône tient bon, depuis toujours tu es. » Il y a dans ce verset apparemment anodin au moins deux petites pointes : l’une contre les idoles dont les statues sont à la merci de n’importe qui ; l’autre contre les rois de la terre : en Israël, de tout temps, l’histoire de la royauté a été troublée, dramatique... Le trône de Dieu, au contraire, est « inébranlable ». Et il est établi dans la durée ! Combien de rois d'Israël n'ont régné que très peu d'années, voire de jours !...

Et c'est la Création tout entière qui clame qu'il est roi, parce qu'il en est le maître incontesté : même les forces de la mer lui sont soumises ; Israël, qui a une fenêtre sur la Méditerranée, sait bien que la mer peut se montrer indomptable ; indomptable pour l'homme, peut-être, mais pas pour Dieu ! Notre psaume le dit magnifiquement : les flots ont beau se soulever dans un mugissement terrible, ils sont sous la domination de Dieu ; là il faut lire les deux versets centraux de ce psaume qui ne font pas partie de la lecture de ce dimanche : « Les flots s’élèvent, SEIGNEUR, les flots élèvent leur voix, les flots élèvent leur fracas... Plus que la voix des eaux profondes, des vagues superbes de la mer, superbe est le SEIGNEUR dans les hauteurs. »

Ces flots maîtrisés, ce sont également ceux de la Mer des Roseaux à laquelle Dieu a imposé de laisser le passage à son peuple. Et depuis ce jour, le Dieu fidèle a toujours accompagné son peuple : c'est le sens de la phrase « Tes volontés sont vraiment immuables » ; le mot traduit ici par « immuables » est de la même racine que le mot « AMEN » ; il évoque fidélité, stabilité, vérité, immuabilité, fermeté... Cette fidélité de Dieu toujours présent au milieu de son peuple est concrétisée par le Temple magnifique de Jérusalem : signe de la présence de Dieu, il est un reflet de sa sainteté : « La sainteté emplit ta maison » ; on peut probablement relever ici une nouvelle petite pointe d’ironie : les rois d’Israël ont été rarement des saints ! On peut entendre en sourdine « la sainteté emplit ta maison » (sous-entendu « la tienne et elle seule ») ! Mais surtout, après l’Exil à Babylone, cette phrase reflète la joie d’avoir reconstruit le Temple dignement : la ville de Jérusalem abrite de nouveau la sainte maison de Dieu.

Quand ce psaume est chanté au Temple de Jérusalem, après l'Exil, donc, à une époque où il n'y a plus de roi en Israël, il célèbre la royauté de Dieu, mais aussi, il célèbre d'avance le futur roi-Messie qu'on attend et qui sera, lui, la fidèle image de Dieu. Et on sait déjà, qu'à travers ce Messie, c'est le peuple élu et, en définitive, l'humanité tout entière qui partagera la Royauté, comme la Reine trône auprès du Roi. Au cours de la Fête des Tentes (à l'automne) où ce psaume était repris chaque année, on célébrait par avance l'accomplissement de toute l'histoire, l'Alliance définitive, les Noces de Dieu et de l'Humanité.

----------------------------------------------------------------------------------------

LECTURE DE L’APOCALYPSE DE SAINT JEAN   1, 5 - 8

 

            À vous, la grâce et la paix
5          de la part de Jésus-Christ, le témoin fidèle,
            le premier-né des morts,        
            le prince des rois de la terre.
            À lui qui nous aime,  
            qui nous a délivrés de nos péchés par son sang,
6          qui a fait de nous un royaume
            et des prêtres pour son Dieu et Père,            
            à lui, la gloire et la souveraineté        
            pour les siècles des siècles. Amen.
7          Voici qu'il vient avec les nuées,
            tout œil le verra,        
            ils le verront, ceux qui l'ont transpercé ;                   
            et sur lui se lamenteront toutes les tribus de la terre.                       
            Oui ! Amen !
8          Moi, je suis l'Alpha et l'Oméga,        
            dit le Seigneur Dieu,
            Celui qui est, qui était et qui vient,   
            le Souverain de l’univers.
----------------------------------------------------------------------------------------

À VOUS LA GRÂCE ET LA PAIX DE LA PART DE JÉSUS-CHRIST    

            « À vous la grâce et la paix... » voilà le grand souhait de Jean pour les Églises d’Asie Mineure auxquelles il s’adresse ; c’est tout simplement celui de voir se réaliser enfin le projet de Dieu, ce que la lettre aux Éphésiens appelle son dessein bienveillant : « Paix sur la terre aux hommes parce que Dieu les aime » chantaient les voix célestes de la nuit de Noël. Suit l’affirmation que le dessein de Dieu pour l’humanité est accompli en Jésus-Christ : « Que la grâce et la paix vous soient données, de la part de Jésus-Christ... »

            La difficulté de ce texte vient de l’extrême densité de ses phrases : elles évoquent tout le mystère du Christ : « Jésus-Christ, le témoin fidèle, le premier-né d’entre les morts, le souverain des rois de la terre. » Chaque mot, chaque expression en dit un aspect : « Jésus », c’est le nom d’un simple homme de Nazareth, mais il veut déjà dire « Dieu sauve » ; « Christ », c’est-à-dire Messie, rempli de l’Esprit de Dieu ; « le témoin fidèle » fait écho à la déclaration de Jésus à Pilate (que nous entendons ce dimanche) : « Je suis né, je suis venu dans le monde pour ceci : rendre témoignage à la vérité » ; « le premier-né d’entre les morts » : toute la foi des premiers Chrétiens est là ; cet homme, mortel comme les autres, Dieu l’a ressuscité et désormais il entraîne derrière lui tous ses frères, lui qui est le premier-né d’une longue lignée ; « le souverain des rois de la terre », nouvelle affirmation qu’il est le Messie (et qu’il a mis tous ses ennemis sous ses pieds comme dit le psaume 109/110). Au passage, on l’a remarqué, l’énumération comporte trois qualificatifs, « témoin fidèle, premier-né d’entre les morts, souverain des rois de la terre » : dans l’Apocalypse, les nombres sont toujours symboliques ; les expressions ternaires étant réservées à Dieu, les utiliser pour Jésus, c’est dire qu’il est l’égal de Dieu, qu’il est Dieu.

            La deuxième phrase reprend et amplifie la première « À lui qui nous aime, qui nous a délivrés de nos péchés par son sang, qui a fait de nous le royaume et les prêtres de Dieu son Père, à lui gloire et puissance pour les siècles des siècles. Amen. » Là encore nous retrouvons les énoncés traditionnels de la foi : l’amour du Christ pour l’humanité, sa vie donnée (c’est le sens de l’expression « sang versé ») pour nous libérer du mal ; « Il a fait de nous le royaume et les prêtres de Dieu son Père » : enfin en Jésus-Christ s’est réalisée la lointaine promesse du livre de l’Exode : « Vous serez pour moi un royaume de prêtres et une nation sainte » (Ex 19, 6).

            Ces deux paragraphes sont en forme de souhait : au début « Que la grâce et la paix vous soient données... » et à la fin « à lui gloire et puissance » : pour nous la grâce et la paix, pour lui la gloire et la puissance. On peut évidemment se demander pourquoi ces propositions sont au subjonctif ? Pour la deuxième, c’est évident : saint Jean nous invite à rendre gloire à Dieu, mais encore faut-il que nous le fassions. Mais pour la première, c’est plus surprenant : « Que la grâce et la paix vous soient données... » Dieu pourrait-il ne pas nous donner grâce et paix ? Nous rencontrons souvent de tels subjonctifs dans la liturgie : par exemple « Que Dieu vous bénisse » ; ils veulent toujours dire la même chose : comme dans tout subjonctif, il y a un souhait, celui de voir se réaliser un événement désirable, mais non certain ; le souhait en question ne concerne pas l’œuvre de Dieu, car elle, elle est certaine. Dieu nous donne sans cesse sa grâce, sa paix, sa bénédiction ; le souhait nous concerne, nous : pourvu que nous soyons perméables à ce rayonnement permanent de la grâce... « Que la grâce et la paix vous soient données... », cela veut dire que grâce et paix nous sont offertes, mais il nous reste à accepter le cadeau qui nous est fait !

            « Voici qu’il vient parmi les nuées » : on reconnaît ici le Fils d’homme dont parlait Daniel dans notre première lecture de ce dimanche ; ce Fils d’homme s’avance vers le trône de Dieu pour y recevoir la royauté universelle. Voilà la première facette de la royauté du Christ, la facette-triomphe, si l’on peut dire.

 

ILS LÈVERONT LES YEUX VERS CELUI QU’ILS ONT TRANSPERCÉ

            Et voici la deuxième, la facette-souffrance : « Tous les hommes le verront, même ceux qui l’ont transpercé ; et en le voyant, toutes les tribus de la terre se lamenteront. » C’est une allusion à la croix du Christ et au coup de lance du soldat.

            Saint Jean, ici, fait référence à une parole du prophète Zacharie, la voici : « Ce jour-là, je répandrai sur la maison de David et sur l’habitant de Jérusalem un esprit de bonne volonté et de supplication. Alors ils regarderont vers moi, celui qu’ils ont transpercé. Ils célébreront le deuil pour lui, comme pour le fils unique. Ils le pleureront amèrement comme on pleure un premier-né... Ce jour-là, une source jaillira pour la maison de David et les habitants de Jérusalem, en remède au péché et à la souillure. » (Za 12, 10 ; 13, 1). En parlant d’un « esprit de bonne volonté et de supplication », Zacharie pense à une transformation du cœur de l’homme : en levant les yeux vers celui qu’ils ont transpercé, les hommes verront un innocent exécuté injustement, sous un fallacieux prétexte, uniquement parce qu’il dérangeait les autorités religieuses du moment !... Et en le voyant, tout d’un coup, leurs yeux et leurs cœurs s’ouvriront.

            La royauté du Christ sera définitive quand enfin le cœur de tous les hommes sera transformé : seule cette ouverture de notre cœur nous fera entrer dans la grâce et la paix prévues pour nous par Dieu de toute éternité. « Venez les bénis de mon Père, recevez en partage le Royaume qui a été préparé pour vous depuis la fondation du monde. » (Mt 25, 44).

----------------------------------------------------------------------------------------

Compléments

- Ézéchiel, lui aussi, prévoyait cette transformation du cœur de l’homme quand il annonçait le remplacement des cœurs de pierre par des cœurs de chair. Le cœur de pierre, c’est celui qui s’entête à rester dur ; le cœur de chair, c’est le cœur compatissant, celui qui « se lamente » (comme dit notre texte) devant les ravages de la haine qui pousse à torturer et tuer un innocent, en croyant le faire au nom de Dieu.

- Jésus avait annoncé le don de sa vie « pour la multitude ». L’Apocalypse insiste très fort, semble-t-il, sur cet aspect : « Voici qu’il vient parmi les nuées, et tous les hommes le verront, même ceux qui l’ont transpercé ; et en le voyant, toutes les tribus de la terre se lamenteront. Oui, vraiment ! Amen ! »

- L'expression « Celui qui est, qui était et qui vient » (v. 8) est l'une des traductions du NOM de Dieu (YHVH, Ex 3, 14) dans les commentaires juifs (Targum de Jérusalem).
----------------------------------------------------------------------------------------

ÉVANGILE DE JÉSUS-CHRIST SELON SAINT JEAN    18,  33b - 37

 

            En ce temps-là, Pilate appela Jésus et lui dit :
33        « Es-tu le roi des Juifs ? »
34        Jésus lui demanda :   
            « Dis-tu cela de toi-même,    
            ou bien d'autres te l'ont dit à mon sujet ? »
35        Pilate répondit :         
            « Est-ce que je suis Juif, moi ?          
            Ta nation et les grands prêtres t'ont livré à moi :      
            qu'as-tu donc fait ? »
36        Jésus déclara :            
            « Ma royauté n’est pas de ce monde ;          
            si ma royauté était de ce monde,      
            j'aurais des gardes     
            qui se seraient battus pour que je ne sois pas livré aux Juifs.           
            En fait, ma royauté n’est pas d'ici. »
37        Pilate lui dit :
            « Alors, tu es roi ? »
            Jésus répondit :          
            « C'est toi-même qui dis que je suis roi.       
            Moi, je suis né, je suis venu dans le monde pour ceci :        
            rendre témoignage à la vérité.           
            Quiconque appartient à la vérité       
            écoute ma voix. »
----------------------------------------------------------------------------------------

LE MONDE À L’ENVERS

         Voilà un texte bien surprenant pour la Fête du Christ-Roi ! Dans les évangiles on trouve très peu d'affirmations de la royauté du Christ ! Il faut aller chercher dans le récit de la Passion de Jésus la claire affirmation par lui-même de sa royauté. On peut se demander pourquoi Jésus n'a pas dit plus tôt qu'il était roi. Chaque fois qu'on a voulu le faire roi, il s'est dérobé. Chaque fois qu'on a voulu lui faire de la publicité, après des miracles particulièrement impressionnants, il donnait des consignes très strictes de silence. Même chose après la Transfiguration. Et maintenant, alors qu'il est enchaîné, pauvre, condamné, il se reconnaît roi ! C'est-à-dire au moment précis où il n'en a vraiment pas les apparences... au moins à vues humaines.

         Cela veut peut-être dire... Cela veut sûrement dire qu'il faut que nous révisions nos conceptions de la royauté : rappelons-nous ce qu'il disait à ses disciples : « Ceux qu’on regarde comme les chefs des nations les tiennent sous leur pouvoir et les grands sous leur domination. Il n’en sera pas ainsi parmi vous. Au contraire, si quelqu’un veut être grand parmi vous, qu’il soit votre serviteur. Et si quelqu’un veut être le premier parmi vous, qu’il soit l’esclave de tous. Car le Fils de l’homme est venu non pour être servi, mais pour servir et donner sa vie en rançon (au sens de libération) pour la multitude. » (Mc 10, 42 - 45).

         Ce que veut nous dire Jean, quand il nous rapporte l'interrogatoire de Jésus par Pilate, c'est que Jésus est le roi de l'humanité au moment même où il donne sa vie pour elle. Ce roi-là n'a pas d'autre ambition que le service. En fait d'interrogatoire, d'ailleurs, ce face à face entre le représentant de l'immense Empire Romain et un condamné à mort comme il y en avait des centaines devient un « dialogue » ; car c’est vraiment le monde à l’envers : tout au long de la Passion, Jean souligne comme à plaisir le renversement de la situation ; ici, c’est le pouvoir romain qui va reconnaître que le véritable roi c’est Jésus-Christ : quand Pilate dit à Jésus « Alors, tu es roi ? », Jésus répond « C’est toi qui dis que je suis roi » (« su legeis ») dans le sens « tu as tout compris, tu le dis toi-même ».

            Mais ce royaume n’a rien à voir avec nos royaumes de la terre, défendus par des gardes : « Si ma royauté venait de ce monde, j’aurais des gardes qui se seraient battus pour que je ne sois pas livré aux Juifs ». Son royaume, c’est celui de la vérité : pas d’autre défense que la vérité. « Je suis né, je suis venu dans le monde pour ceci : rendre témoignage à la vérité. Tout homme qui appartient à la vérité écoute ma voix. » Dans la deuxième lecture de ce dimanche, tirée de l’Apocalypse, nous avons entendu Jean dire que Jésus est le « témoin fidèle ». Il est le « Fils unique plein de grâce et de vérité » que nous annonçait déjà le Prologue de son évangile.

            Pilate qui vit dans le monde gréco-romain ne peut que poser la question « Qu’est-ce que la vérité ? » Les Juifs, eux, savent depuis le début de leur Alliance avec Dieu, que la vérité c’est Dieu lui-même.

 

CHOISIR D’APPARTENIR À LA VÉRITÉ

Le mot « vérité » au sens biblique veut dire « fidélité solide » de Dieu ; en hébreu, il est de la même racine que le mot « AMEN » qui signifie ferme, stable, fidèle, vrai (nous l’avons vu dans le psaume 92/93 de cette fête).

Précisément parce que la Vérité est une Personne, Dieu lui-même, personne ne peut prétendre détenir la vérité !  On appartient à la vérité, elle ne nous appartient pas ; que de querelles inutiles, et même de guerres meurtrières nous aurions pu et pourrions encore éviter si nous n’avions jamais perdu de vue que nous ne possédons pas la vérité !... La seule chose importante est d’écouter et de se laisser instruire par elle.

            « Tout homme qui appartient à la vérité écoute ma voix » affirme Jésus à Pilate, tout comme il avait dit plus tôt aux Juifs : « Celui qui est de Dieu écoute les paroles de Dieu ; et c’est parce que vous n’êtes pas de Dieu que vous ne m’écoutez pas. » (Jn 8, 47). Seul Dieu peut nous dire « Écoute ». Chaque jour Jésus et ses disciples répétaient la profession de foi juive enseignée par la Torah : « Shema Israël » (« écoute Israël ! »...) ; ce mot dans la bouche de Jésus, c’est donc une autre manière de se révéler comme Dieu. (Au Baptême et à la Transfiguration, la voix du ciel disant à propos de Jésus « Écoutez-le » dit aussi qu’il est Dieu). Pilate n’aura pas senti toutes ces résonances, mais quand Jean rapporte tout cela aux premiers Chrétiens, ceux-ci savent lire entre les lignes.

Pilate est resté avec sa question et, visiblement, il a manqué sa chance de découvrir Dieu : il raisonne sur la vérité au lieu de s’abandonner à elle et de croire tout simplement. Tout l’évangile de Jean décrit le dilemme qui se pose à tout homme « croire ou ne pas croire ». Marthe de Béthanie a fait le bon choix, celui de l’humilité et de la confiance: « Je crois que tu es le Messie, le Fils de Dieu, Celui qui devait venir en ce monde ». Pourquoi Marthe, la femme obscure de Judée, a-t-elle accès à cette vérité, elle ? Et pourquoi pas Pilate ? Pourtant il n’en est pas loin : puisque Jésus lui fait remarquer qu’il y est presque : « Tu reconnais toi-même que je suis roi » (v.37). Que lui manque-t-il donc à Pilate ?

            Peut-être d’accepter de ne pas chercher à détenir la vérité, mais d’être pris par elle, de lui appartenir. Apparemment, c’est la seule chose qui nous est demandée pour participer à la royauté du Christ : « Heureux les pauvres de cœur, le royaume des cieux est à eux ! » Autrement dit, ce sont les pauvres de cœur qui sont les vrais rois, à commencer par Jésus lui-même.

Commentaires de Marie-Noëlle Thabut, année liturgique B, fête du Christ, Roi de l'univers (25 novembre 2018)

Partager cet article

Repost0
12 novembre 2018 1 12 /11 /novembre /2018 11:39

Ces commentaires, trouvés sur le site "Église catholique en France", permettent à toute personne de bonne volonté, chrétienne ou non, de mieux comprendre la Bible, le livre le plus diffusé au monde, en

  • décodant le langage imagé utilisé par l'auteur.

Attention, le texte écrit peut différer des versions audio (Radio-Notre-Dame) et vidéo (KTO TV) qui ont été modifiées par Marie-Noëlle Thabut, parfois pour les améliorer, parfois pour s'adapter aux formats imposés par ces chaînes de radio ou de télévision. Dans cette hypothèse, nous mettons en italiques les passages supprimés pour ces médias.

Je souhaite arriver à mettre ici, chaque dimanche, les commentaires de Marie-Noëlle Thabut. Ma seule contribution consiste à surligner les passages que je trouve les plus enrichissants et à écrire en rouge ceux qui parlent d'un thème qui m'est cher : la liberté (trois autres pages de mon blog sont consacrées à ces passages des Évangiles, du reste du Nouveau Testament ou de l'Ancien Testament qui parlent de la liberté). D'après Marie-Noëlle Thabut, "... si nous ne trouvons pas dans les textes une parole libérante, c'est que nous ne les avons pas compris."

Version audio, trouvée sur le site de Radio-Notre-Dame (disponible seulement à compter du 17 novembre 2018).

En bas de page, vous avez les versions vidéo des commentaires, trouvées sur KTO TV. Attention, ces vidéos peuvent être celles d'il y a 3 ans et ne pas correspondre tout à fait aux commentaires écrits cette année.

LECTURE DU LIVRE DU PROPHÈTE DANIEL    12, 1-3

        

1          « En ce temps-là se lèvera Michel, le chef des anges,          
            celui qui se tient auprès des fils de ton peuple.        
            Car ce sera un temps de détresse      
            comme il n'y en a jamais eu   
            depuis que les nations existent,
            jusqu’à ce temps-ci.   
            Mais en ce temps-ci,  ton peuple sera délivré,                      
            tous ceux qui se trouveront inscrits dans le Livre.
2          Beaucoup de gens qui dormaient dans la poussière de la terre       
            s'éveilleront, les uns pour la vie éternelle,     
            les autres pour la honte et la déchéance éternelles.
3          Ceux qui ont l’intelligence resplendiront
            comme la splendeur du firmament,              
            et ceux qui sont des maîtres de justice pour la multitude    
            brilleront comme les étoiles pour toujours et à jamais. »
----------------------------------------------------------------------------------------

DANS LA TOURMENTE DE LA PERSÉCUTION

Il y a au moins deux affirmations très importantes du prophète Daniel dans ces quelques lignes : premièrement, une parole de réconfort à l’adresse de ses contemporains qui traversent une période effroyable ; deuxièmement, et c’est une très grande nouveauté, une proclamation de la foi en la Résurrection des morts. D’abord, premièrement, une parole de réconfort à l’adresse de ses contemporains qui traversent une période terrible... Quand Daniel dit : « Ce sera un temps de détresse, comme il n’y en a jamais eu », il parle au futur, mais ce n’est qu’une apparence : parce qu’on est en période d’occupation et de persécution, on ne peut pas faire circuler des livres d’opposition non déguisée ; alors on fait semblant de parler du passé ou du futur, jamais du présent. Mais les lecteurs ne s’y trompent pas. Ils savent bien, eux, que le livre de Daniel qu’ils ont entre les mains les concerne, eux, dans l’immédiat. Et c’est d’abord de cela qu’ils ont besoin.

Nous sommes au deuxième siècle avant J.-C. Depuis les grandes conquêtes d'Alexandre le Grand, le pays est sous occupation grecque ; Alexandre et ses premiers successeurs se montraient libéraux à l’égard des populations des pays occupés, mais le temps a passé depuis Alexandre ; et son lointain successeur au pouvoir dans le pays des Juifs, à l'époque du livre de Daniel, c'est-à-dire vers 170 av. J.-C., est un certain Antiochus Épiphane tristement célèbre dans la mémoire juive.

Antiochus se livre à une effroyable persécution anti-juive : il interdit toute pratique de la religion et exige qu'on lui rende à lui les honneurs qu'on rendait jusqu'ici à Dieu ; c'est lui, désormais, qui est le centre du Temple et de la vie religieuse ; pour les Juifs, le choix est clair : il faut se soumettre ou bien rester fidèle à sa foi, et, dans ce cas, affronter la torture et la mort. Et en férocité, Antiochus s'y connaît. Comme toujours dans ces cas-là, on verra les deux attitudes : certains plieront, l'épreuve est trop dure ; mais de nombreux Juifs ont choisi la fidélité et l'ont payé de leur vie. Pour rester fidèles à la foi de leurs pères, à l'Alliance de Dieu tout simplement.

C’est à ce moment-là que le prophète Daniel prend la parole. Son premier message est une parole de réconfort pour tous ceux qui sont affrontés à l'horrible cas de conscience : « En ce temps-là se lèvera Michel, le chef des anges, celui qui se tient auprès des fils de ton peuple. Car ce sera un temps de détresse comme il n’y en a jamais eu. Mais en ce temps-ci tes fils seront délivrés. »

Ce « temps de détresse, comme il n'y en a jamais eu », c'est ce qu'ils vivent en ce moment et qui dépasse en horreur tout ce qu'on avait déjà vécu.

Daniel leur dit en substance : Michel, le chef des Anges, veille sur vous... apparemment, sur terre, ce que vous voyez, mes amis, ce que vous vivez, c'est l'échec, la mort des meilleurs, l'horreur... la victoire de ceux qui sèment le mal et la terreur. Mais, en finale, vous êtes les grands vainqueurs ! Le combat se déroule à la fois sur terre et au ciel : vous, vous ne voyez que ce qui se passe sur la terre, mais au ciel, dites-vous bien, les armées célestes ont déjà gagné la victoire pour vous.

C'est une caractéristique du livre de Daniel de représenter l'histoire humaine et ici du peuple de l'Alliance, comme un gigantesque combat : un combat dont on connaît déjà le vainqueur.

 

NAISSANCE DE LA FOI EN LA RÉSURRECTION

Voilà donc le message de réconfort de Daniel pour les vivants. Mais il y a tous ceux qui sont morts dans cette tourmente : ils ont fait le sacrifice de leur vie pour ne pas trahir le Dieu vivant... Paradoxe !... Alors, pour Daniel, cela devient une évidence : Dieu ne peut pas abandonner éternellement ceux qui ont accepté de mourir pour lui. Ils sont morts, c'est vrai, mais ils ressusciteront. Et voilà une nouvelle conquête de la révélation : il revient à Daniel l'honneur d'avoir le premier percé cette lumière extraordinaire de la foi.

Après deux mille ans de Christianisme, le mot « Résurrection » fait partie de notre vocabulaire habituel. Mais il n'en avait jamais été question jusque-là. Comme toujours, il faut nous replacer dans la longue histoire de la pédagogie biblique et du développement progressif de la foi d'Israël. Pendant des siècles, la question de la résurrection individuelle ne s'est même pas posée : on s'intéressait au peuple et non à l'individu, au présent et à l'avenir du peuple, mais pas au lendemain de l'individu.

Pour croire à la résurrection individuelle, il faut combiner deux éléments : premièrement, s'intéresser au sort de l'individu pour lui-même (et pas seulement du peuple) ; deuxièmement, croire en un Dieu fidèle qui ne vous abandonne pas à la mort. Sur le premier point, l'intérêt pour le sort de l'individu n'est apparu que progressivement dans l'histoire d'Israël ; cela a été une conquête, un progrès très tardif. Vous savez bien que la notion de responsabilité individuelle date seulement de l'Exil. Sur le deuxième point, la foi dans la fidélité de Dieu ne pouvait venir que de l'expérience, et donc progressivement elle aussi. La certitude que Dieu s'intéresse à l'homme, et ne lui veut que du bien, et que donc il ne l'abandonne jamais, s'est développée au rythme des événements concrets de l'histoire du peuple élu. C'est l'expérience historique de l'Alliance qui a nourri la foi d'Israël.

Un jour, on a fini par comprendre que le Dieu qui veut l'homme libre de toute servitude ne peut le laisser dans les chaînes de la mort. Peu à peu cette évidence est apparue au grand jour : et elle a éclaté précisément le jour où des croyants ont été à ce point fidèles au Dieu vivant qu'ils ont sacrifié leur vie pour lui. Si bien que, paradoxalement, c'est leur mort qui a été pour leurs frères la source de la foi dans la vie éternelle. « Les sages brilleront comme la splendeur du firmament, et ceux qui sont des maîtres de justice pour la multitude resplendiront comme les étoiles dans les siècles des siècles. »

Pour les martyrs, donc, c'est clair, ils ressusciteront pour la vie éternelle ; mais pour les autres ? L'une des phrases de Daniel résonne un peu comme une sorte de verdict sans appel : « Beaucoup de gens qui dormaient dans la poussière de la terre s’éveilleront : les uns pour la vie éternelle, les autres pour la honte et la déchéance éternelles. »

Pour l’instant, l'auteur du livre de Daniel n'envisage la résurrection que pour les justes ; mais il y aura d'autres étapes dans la découverte du projet de Dieu. On sait aujourd'hui que la résurrection est promise à toute chair ; car l'humanité n'est pas coupée en deux : les bons et les méchants ; personne n'est entièrement bon, personne n'est entièrement mauvais. C'est en chacun de nous que le tri s'opérera. Tout ce qui est de l'ordre de l'amour vient de Dieu et donc vivra éternellement.

----------------------------------------------------------------------------------------

PSAUME  15 (16), 5.8, 9-10, 11

 

5          SEIGNEUR, mon partage et ma coupe :     
            de toi dépend mon sort.
8          Je garde le SEIGNEUR devant moi sans relâche ;  
            il est à ma droite, je suis inébranlable.          

9          Mon cœur exulte, mon âme est en fête,       
            ma chair elle-même repose en confiance :
10        tu ne peux m'abandonner à la mort   
            ni laisser ton ami voir la corruption.          

11        Tu m'apprends le chemin de la vie :  
            devant ta face, débordement de joie !          
            À ta droite, éternité de délices !

----------------------------------------------------------------------------------------

LE GRAND ENJEU

Dans les versets qui nous sont proposés aujourd'hui, tout a l'air si simple ! Dieu, c'est toi et toi seul, mon Dieu, je n'aime que Toi... le « mariage »  parfait ...! (en quelque sorte). Et vous connaissez le negro spiritual qui s’en est inspiré : « Tu es, Seigneur, le lot de mon cœur, Tu es mon héritage, En Toi, Seigneur, j’ai mis mon bonheur, Toi, mon seul partage. » En réalité,

Sous des apparences bien simples, ce psaume traduit un combat terrible, celui de la fidélité à la vraie foi : exactement ce dont il était question dans la première lecture, quand Daniel exhortait ses frères à ne pas renier leur foi malgré la persécution du roi grec Antiochus Épiphane.

Ce combat de la fidélité a été le lot d'Israël depuis le début. Si Moïse, dès la période de l'Exode, s'est montré si ferme là-dessus, c'est parce que le danger de l'idolâtrie était bien réel : rappelez-vous l'épisode du veau d'or (Ex 32). Sous prétexte que Moïse tardait un peu trop à redescendre de la montagne, le peuple s'est empressé d'oublier toutes ses belles promesses ; on avait promis : « Tout ce que Dieu a dit, nous le ferons... » Et Dieu a bien dit de ne pas se fabriquer de statues, c'est trop dangereux... Pourquoi est-ce dangereux de tomber dans l’idolâtrie ? Parce qu’on finirait par croire vraiment qu’il existe d’autres dieux à qui l’on peut faire confiance. Oui, mais, c'est trop inconfortable, ce Dieu insaisissable, lointain ; on ne sait rien de lui, on n'a pas prise sur lui. Alors, puisque Moïse tardait, on a eu vite fait de convaincre Aaron et on a fabriqué une belle statue, un veau tout en or.

Et puis, de nouveau, quand on est entré en Canaan, le danger d'idolâtrie a été permanent : quand tout ne va pas comme on voudrait, quand survient la guerre, la famine, l'épidémie... ne croyez-vous pas que deux sûretés valent mieux qu'une ? Et puis, qui nous dit que notre Dieu à nous, celui qui nous a accompagnés dans le Sinaï, a du pouvoir ici, en Canaan ? Ne serait-ce pas plutôt Baal, le dieu des Cananéens, qui règne ici ?

Alors, quand on ne sait plus à quel saint se vouer, comme on dit aujourd'hui, on est bien tenté de prier tous les dieux possibles et imaginables. Et vous savez bien qu'on l'a fait : le roi Achaz, encore au huitième siècle, a sacrifié son fils aux idoles, parce qu'il avait peur de la guerre et que sa foi au Dieu d'Israël ne lui suffisait pas... et son petit-fils Manassé en a fait autant cinquante ans plus tard.

C’est pour cela que les prophètes ont mené une lutte acharnée contre l'idolâtrie tout au long de l'histoire biblique. Parce que Dieu nous veut libres et que l'idolâtrie est le pire des esclavages : la preuve, elle mène à des actes atroces qui n'ont plus rien d'humain (comme les sacrifices d’enfants). Ce psaume traduit donc sous forme de prière la prédication des prophètes : il résonne un peu comme une résolution, le oui des croyants à cette prédication, et en même temps la supplication adressée à Dieu de nous aider à tenir bon. Voici quelques versets que nous ne lisons pas ce dimanche : « Garde-moi, mon Dieu, j'ai fait de toi mon refuge. J'ai dit au SEIGNEUR : Tu es mon Dieu ! Je n'ai pas d'autre bonheur que toi. Toutes les idoles du pays, ces dieux que j'aimais, ne cessent d'étendre leurs ravages, et l'on se rue à leur suite. (Non) Je n'irai pas leur offrir  le sang des sacrifices ; leur nom ne viendra pas sur mes lèvres ! » (v. 1-4).

« Toutes les idoles du pays, ces dieux que j’aimais, ne cessent d’étendre leurs ravages, et l’on se rue à leur suite » : cela veut bien dire que le danger est réel ; même les meilleurs succombent apparemment. « Je n’irai pas leur offrir le sang des sacrifices ; leur nom ne viendra pas sur mes lèvres » : il s'agit d'abord des sacrifices humains, bien sûr, mais pas seulement : en Israël tout geste, toute pratique religieuse doivent être adressés exclusivement au Dieu de l'Alliance et à lui seul, tout simplement parce qu'il est le seul Dieu vivant, celui qui est seul capable de mener son peuple sur le difficile chemin de la liberté.

Au long des siècles, on a mieux compris que Dieu est le Dieu unique, non pas seulement pour Israël, mais pour l’humanité tout entière. Et il est devenu évident que l’exigence d’exclusivité de Dieu à l'égard de son peuple est la contrepartie de l'Alliance, de l'élection d'Israël : Dieu a gratuitement choisi ce peuple et s'est révélé à lui comme le seul vrai Dieu ; si Israël répond dignement à cette vocation en s'attachant exclusivement à son Dieu, alors seulement il pourra remplir sa mission de témoin du Dieu unique devant les autres nations. Mais s'il se laisse aller à rendre un culte à d'autres dieux, quel témoignage pourra-t-il porter ? D'où cette grande exigence des prophètes.

À L’IMAGE DU LÉVITE

Dans ce psaume, Israël illustre son statut très particulier de peuple choisi en se comparant à un lévite : « SEIGNEUR, mon partage et ma coupe : de toi dépend mon sort. La part qui me revient fait mes délices ; j'ai même le plus bel héritage. » Ces expressions « partage, lot, héritage ... » sont des allusions à la situation particulière des lévites : au moment du partage de la Terre d’Israël entre les tribus des descendants de Jacob, les membres de la tribu de Lévi n'avaient pas reçu de part du territoire : leur part c'était la Maison de Dieu (le Temple), le service de Dieu... Vous vous souvenez que leur vie tout entière était consacrée au service du culte ; leur subsistance était assurée par les dîmes (aujourd'hui, on dirait le denier de l’Église) et par une partie des récoltes et des viandes offertes en sacrifice. À la réflexion, la position d’Israël comme peuple consacré à Dieu au milieu de l’humanité est analogue au statut très particulier des lévites en Israël. Cette fidélité (du lévite et tout autant du peuple d'Israël), cette consécration au service du Seigneur, est source de grande joie : « Mon Dieu j’ai fait de toi mon refuge, tu m’apprends le chemin de la vie : devant ta face, débordement de joie ! À ta droite, éternité de délices ! »

Je m'arrête sur cette dernière phrase : « À ta droite, éternité de délices ! » Après la première lecture de ce dimanche (Dn 12) qui annonçait la Résurrection des corps, on pourrait croire qu'il s'agit de la même chose ici ; mais, en fait, l'éternité dont il est question ici n'est pas une affirmation de la résurrection individuelle ; n'oublions pas que le véritable sujet de tous les psaumes n'est jamais un individu particulier mais toujours le peuple d'Israël tout entier. Le peuple est assuré de survivre éternellement puisqu'il est l'élu du Dieu vivant. Et vous savez bien que quand on a composé ce psaume, bien longtemps avant le livre de Daniel, personne n'imaginait encore la possibilité d'une Résurrection individuelle.

 De la même manière le verset « Tu ne peux m’abandonner à la mort, ni laisser ton ami voir la corruption » n’est pas une proclamation de foi en la Résurrection individuelle, mais un plaidoyer pour la survie du peuple ; bien sûr, par la suite, quand, avec le prophète Daniel (première lecture), on a commencé à croire en la Résurrection des morts, on a relu ce verset dans ce sens. Plus tard encore, on a appliqué ce verset à Jésus : désormais, avec Jésus-Christ, nous pouvons dire en toute confiance : « Mon cœur exulte, mon âme est en fête... Tu ne peux m’abandonner à la mort... À ta droite, (j’attends une) éternité de délices ».      

----------------------------------------------------------------------------------------

LECTURE DE LA LETTRE AUX HÉBREUX     10, 11-14. 18

 

            Dans l'Ancienne Alliance,
11        tout prêtre, chaque jour, se tenait debout dans le Lieu saint           
            pour le service liturgique,      
            et il offrait à maintes reprises les mêmes sacrifices,
            qui ne peuvent jamais enlever les péchés.
12        Jésus Christ, au contraire,     
            après avoir offert pour les péchés un unique sacrifice,        
            s'est assis pour toujours à la droite de Dieu.
13        Il attend désormais
            que ses ennemis soient mis sous ses pieds. »
14        Par son unique offrande,       
            il a mené pour toujours à leur perfection      
            ceux qu’il sanctifie.
18        Or, quand le pardon est accordé,      
            on n'offre plus le sacrifice pour le péché.

----------------------------------------------------------------------------------------

CELUI QUI LIBÈRE L’HUMANITÉ DE LA FATALITÉ DU PÉCHÉ

 

            L'un des grands objectifs de la lettre aux Hébreux, comme de tous les textes du Nouveau Testament, c'est de nous faire comprendre que Jésus est bien le Messie qu'on attendait ; or certains des lecteurs de cette lettre aux Hébreux attendaient visiblement un Messie qui serait un Prêtre. Donc, il s'agit de montrer comment Jésus est bien ce Messie-prêtre qu'on attendait ; par conséquent, le sacerdoce juif est dépassé : les prêtres de l'Ancienne Alliance ont accompli leur rôle ; désormais, on est dans un régime nouveau, celui de la « Nouvelle Alliance » et il n'y a plus qu'un seul prêtre, Jésus-Christ.

         C'est pour cela que notre auteur développe longuement toutes les caractéristiques des prêtres de son époque et il les compare à Jésus-Christ. La comparaison, aujourd’hui, porte sur deux points : premièrement, la liturgie des prêtres de l’Ancien Testament était quotidienne et ils offraient indéfiniment les mêmes sacrifices ; Jésus, lui, a offert un sacrifice unique ; deuxièmement, le culte des prêtres juifs était inefficace, puisque leurs sacrifices n'ont jamais pu enlever les péchés. Tandis que par son unique sacrifice, par sa vie donnée, Jésus a enlevé une fois pour toutes le péché du monde.

         Soyons francs, ce genre de raisonnement nous est assez étranger ; mais pour le milieu juif et chrétien de l'époque, toutes ces considérations étaient très importantes.

         Je commence par  l'expression « enlever les péchés » parce que c'est peut-être celle qui nous étonne le plus dans ce texte : et pourtant l'auteur y tient certainement parce que le mot péché revient plusieurs fois dans ces quelques phrases. Évidemment, ni vous ni moi ni personne ne peut prétendre que plus aucun péché n'a été commis depuis la mort et la Résurrection du Christ. Mais dire que Jésus a enlevé le péché du monde, c'est dire que le péché n'est plus une fatalité parce que l'Esprit Saint nous a été donné.

         C'est le sens de la phrase : « Il a mené pour toujours à leur perfection ceux qu’il sanctifie. » Entendons-nous bien : le mot « perfection », ici, n’a pas un sens moral ; il veut dire plutôt « accomplissement, achèvement ». Nous avons été menés par le Christ à notre accomplissement, cela veut dire que nous sommes redevenus grâce à lui des hommes et des femmes libres : libres de ne pas retomber dans la haine, la violence, la jalousie ; libres de vivre en fils et filles de Dieu et en frères et sœurs entre nous.   

         C'est pour cela que, à chaque Eucharistie, nous continuons à dire « Voici l’agneau de Dieu qui enlève le péché du monde ». C’est une véritable révolution en quelque sorte ! C’est bien celle qu’avaient annoncée les prophètes : Jérémie, par exemple, quand il parlait de la Nouvelle Alliance : « Voici venir des jours, oracle du SEIGNEUR, où je conclurai avec la maison d’Israël et avec la maison de Juda une Alliance Nouvelle.. Je déposerai mes directives au fond de leur cœur... » (Jr 31, 31…33). Et Ézéchiel : « J’enlèverai de votre corps le cœur de pierre et je vous donnerai un cœur de chair. Je mettrai en vous mon propre esprit et je vous ferai marcher selon mes lois. » (Ez 36, 26-27).

         Le bonheur immense des premiers Chrétiens, c'était bien cette certitude que Jésus avait accompli cette grande promesse de Dieu. Désormais, nous pouvons laisser l'Esprit Saint mener nos vies. Évidemment, cela suppose que nous restions sans cesse étroitement greffés sur Jésus-Christ, comme le rameau sur la vigne.

         Autre formule étonnante dans ce texte : « Jésus-Christ s’est assis pour toujours à la droite de Dieu. Il attend désormais que ses ennemis soient mis sous ses pieds. » En fait, elle s’adresse à une autre catégorie de lecteurs de la lettre aux Hébreux, ceux qui attendaient un Messie-roi.

ASSIS À LA DROITE DE DIEU 

         Je m'explique : l'expression « assis à la droite de Dieu » était depuis des siècles en Israël un titre royal : pourquoi ? Parce que, très concrètement, si vous vous placiez derrière le Temple de Jérusalem et le palais royal (à l'époque où tous les deux étaient encore debout), et que vous regardiez vers l'Est, le palais royal était réellement à droite du Temple, en contrebas : ce qui veut dire que le trône du roi était à droite de ce qu'on pourrait appeler le trône de Dieu. Littéralement, le jour de son sacre, lorsqu'il prenait possession de son trône, le nouveau roi s'asseyait à la droite de Dieu. Du coup on voit ce que veut dire : « Jésus-Christ s’est assis pour toujours à la droite de Dieu. » C’est affirmer tout simplement que Jésus est bien le roi-Messie qu'on attendait.

         La phrase suivante dit exactement la même chose : « Il attend désormais que  ses ennemis soient mis sous ses pieds. »  Là encore, il faut se replacer dans le contexte : sur les marches des trônes des rois à l’époque, on gravait ou on sculptait des silhouettes d’hommes enchaînés ; ils représentaient les ennemis du royaume ; en gravissant les marches de son trône, le roi écrasait ces silhouettes, il piétinait symboliquement ses ennemis. Ce n’était pas de la cruauté gratuite, mais un gage de sécurité pour ses sujets.

         On ne voit évidemment plus le trône des rois de Jérusalem, mais les trônes de Tout-Ankh-Ammon au Musée du Caire portent exactement ces mêmes sculptures. En Israël, la seule trace qu’on en ait gardée est la phrase que le prophète disait de la part de Dieu à chaque nouveau roi, le jour de son sacre, et qui est citée dans le psaume 109/110 : « Siège à ma droite, que je fasse de tes ennemis l’escabeau de tes pieds. »

         Pour l'auteur de la lettre aux Hébreux, c'est une manière imagée de nous dire que Jésus-Christ est bien le Messie, celui qu'on attendait, le roi éternel, descendant de David. Et si Jésus est bien le Messie, alors, désormais, l'ancien monde est révolu.

----------------------------------------------------------------------------------------Complément

- Reste une question : pourquoi parlons-nous du sacrifice de la Messe ? L’auteur de la Lettre aux Hébreux, lui-même, nous dit : « Quand le pardon est accordé, on n’offre plus de sacrifice pour le péché. » En fait, nous avons gardé le mot « sacrifice » mais, avec Jésus-Christ, son sens a complètement changé : pour lui, « sacrifier » (sacrum facere, accomplir un acte sacré) ne signifie pas tuer un ou mille animaux, mais vivre dans l’amour et faire vivre ses frères. Le prophète Osée le disait déjà (au huitième siècle av. J.-C.) de la part de Dieu : « C’est l’amour que je veux, non les sacrifices, la connaissance de Dieu, non les holocaustes. » (Os 6, 6).

----------------------------------------------------------------------------------------

Complément

- Reste une question : pourquoi parlons-nous du sacrifice de la Messe ? L’auteur de la Lettre aux Hébreux, lui-même, nous dit : « Quand le pardon est accordé, on n’offre plus de sacrifice pour le péché. » En fait, nous avons gardé le mot « sacrifice » mais, avec Jésus-Christ, son sens a complètement changé : pour lui, « sacrifier » (sacrum facere, accomplir un acte sacré) ne signifie pas tuer un ou mille animaux, mais vivre dans l’amour et faire vivre ses frères. Le prophète Osée le disait déjà (au huitième siècle av. J.-C.) de la part de Dieu : « C’est l’amour que je veux, non les sacrifices, la connaissance de Dieu, non les holocaustes. » (Os 6, 6).

----------------------------------------------------------------------------------------

ÉVANGILE  DE JÉSUS-CHRIST SELON SAINT MARC     13, 24-32

 

            En ce temps-là, Jésus parlait à ses disciples de sa venue :
24        « En ces jours-là,       
            après une pareille détresse,    
            le soleil s'obscurcira   
            et la lune ne donnera plus sa clarté ;
25        les étoiles tomberont du ciel
            et les puissances célestes seront ébranlées.
26        Alors on verra le Fils de l'homme venir dans les nuées        
            avec grande puissance et avec gloire.
27        Il enverra les anges    
            pour rassembler les élus des quatre coins du monde,           
            depuis l'extrémité de la terre jusqu’à l'extrémité du ciel.
28        Laissez-vous instruire par la comparaison du figuier :         
            dès que ses branches deviennent tendres     
            et que sortent les feuilles,      
            vous savez que l'été est proche.
29        De même, vous aussi,
            lorsque vous verrez arriver cela,        
            sachez que le Fils de l'homme est proche, à votre porte.
30        Amen, je vous le dis :            
            cette génération ne passera pas         
            avant que tout cela n'arrive.
31        Le ciel et la terre passeront,  
            mes paroles ne passeront pas.
32        Quant à ce jour et à cette heure-là,   
            nul ne les connaît,      
            pas même les anges dans le ciel,       
            pas même le Fils,       
            mais seulement le Père. »

----------------------------------------------------------------------------------------

LE STYLE APOCALYPTIQUE

         Jésus ne nous avait guère habitués à ce genre de discours ! Tout d'un coup son style se met à ressembler à toute une littérature très florissante à son époque, mais bien étrangère à nos mentalités actuelles. Il faut se rappeler que les derniers siècles avant l'ère chrétienne ont été le théâtre d'une grande effervescence intellectuelle, pas seulement en Israël, mais en Égypte, en Grèce, en Mésopotamie. La littérature de divination faisait fortune ; dans toutes les civilisations, dans toutes les religions, les questions sont partout et toujours les mêmes : qui aura le dernier mot ? L'humanité va-t-elle irrémédiablement à sa perte ? Ou alors le Bien triomphera-t-il ? Que sera la fin du monde ?

         Peu à peu un style était né dans tout le Proche-Orient pour aborder ces sujets : partout on retrouve les mêmes images : des bouleversements cosmiques, éclipses de soleil ou de lune, des personnages célestes, anges ou démons ; ce qui est intéressant pour nous, c'est de voir comment des croyants, Juifs puis Chrétiens ont emprunté les formes de ce style de leur temps mais en y coulant leur propre message, la révélation divine. C'est pour cela que, dans la Bible, ce style littéraire est appelé « apocalyptique » parce qu’il apporte une « révélation » de la part de Dieu (littéralement le verbe grec « apocaluptô » veut dire « lever un coin du voile », « révéler »). Au sens de « lever le voile qui recouvre l’histoire des hommes ».

         Cette sorte de langage nous est assez étrangère aujourd'hui, mais au temps de Jésus, c'était transparent pour tout le monde. C'était du langage codé : en surface, il est question du soleil, des étoiles, de la lune et tout cela va être bouleversé. Mais en réalité il s'agit de tout autre chose ! Il s'agit de la victoire de Dieu et de ses enfants dans le grand combat qu'ils livrent contre le mal depuis l'origine du monde. Elle est là la spécificité de la foi judéo-chrétienne. C'est donc un contresens d'employer le mot « Apocalypse » à propos d'événements terrifiants : dans le langage croyant, juif ou chrétien, c'est juste le contraire. La révélation du mystère de Dieu ne vise jamais à terrifier les hommes, mais au contraire à leur permettre d'aborder tous les bouleversements de l'histoire en soulevant le coin du voile pour garder l'espérance.

POUR ANNONCER LE SALUT

         Chaque fois que les prophètes de l'Ancien Testament veulent annoncer le Grand jour de Dieu, sa victoire définitive contre toutes les forces du mal, on retrouve ce même langage, ces mêmes images. Par exemple, le prophète Joël : « La terre frémit, le ciel est ébranlé ; le soleil et la lune s'obscurcissent et les étoiles retirent leur clarté, tandis que le SEIGNEUR donne de la voix à la tête de son armée. Ses bataillons sont très nombreux : puissant est l'exécuteur de sa parole. Grand est le jour du SEIGNEUR, redoutable à l'extrême : qui peut le supporter ? » (Jl 2, 10-11). Ou encore : « Je répandrai mon esprit sur toute chair. Vos fils et vos filles prophétiseront, vos vieillards auront des songes, vos jeunes gens auront des visions. Même sur les serviteurs et sur les servantes, en ce temps-là, je répandrai mon Esprit. Je placerai des prodiges dans le ciel et sur la terre, du sang, du feu, des colonnes de fumée. Le soleil se changera en ténèbres et la lune en sang à l’avènement du jour du SEIGNEUR, grandiose et redoutable. Alors, quiconque invoquera le nom du SEIGNEUR sera sauvé. » (Jl 3, 1-5). Et au chapitre 4 : « Le soleil et la lune s’obscurcissent, les étoiles retirent leur clarté... Le SEIGNEUR rugit de Sion, de Jérusalem il donne de la voix : alors les cieux et la terre sont ébranlés mais le SEIGNEUR est un abri pour son peuple, un refuge pour les fils d’Israël. » (Jl 4, 15-16).

         Tous ces textes ont un point commun : ils ne sont pas faits pour inquiéter, au contraire, puisqu'ils annoncent la victoire du Dieu d'amour. Le chamboulement cosmique qu'ils décrivent complaisamment n'est qu'une image du renversement complet de la situation ; le message, c'est « Dieu aura le dernier mot ». Le mal sera définitivement détruit ; par exemple Isaïe emploie les mêmes images pour annoncer le jugement de Dieu : « les étoiles du ciel et leurs constellations ne feront plus briller leur lumière. Dès son lever, le soleil sera obscur et la lune ne donnera plus sa clarté. Je punirai le monde pour sa méchanceté, les impies pour leurs crimes. » (Is 13, 10) ; c’est le même Isaïe qui, quelques versets plus haut, annonçait le salut des fils de Dieu : « Tu diras ce jour-là : Voici mon Dieu sauveur, j’ai confiance et je ne tremble plus, car ma force et mon chant, c’est le SEIGNEUR ! Il a été pour moi le salut. » (Is 12, 1-2). Et vous avez entendu Joël : « Quiconque invoquera le nom du Seigneur sera sauvé... le SEIGNEUR est un abri pour son peuple ». Dans le style apocalyptique, tout-à-fait conventionnel, donc, l’annonce de la foi, c’est Dieu est le maître de l’histoire et le jour vient où le mal disparaîtra. Il ne faut pas parler de « fin du monde » mais de « transformation du monde », de « renouvellement du monde ».

         Dans le Nouveau Testament, qui utilise, lui aussi parfois le style apocalyptique, par exemple dans l'évangile de Marc de ce dimanche, le message de la foi reste fondamentalement le même, avec cette précision toutefois : le dernier mot, la victoire définitive de Dieu contre le Mal, c'est pour tout de suite, en Jésus-Christ. Il n'est donc pas étonnant qu'à quelques jours de sa dernière Pâque à Jérusalem, Jésus recoure à ce langage, à ces images : le combat entre le Christ et les forces du mal est à son paroxysme et dans ce texte, si nous savons lire entre les lignes, nous avons un message équivalent à la phrase de Jésus dans l'évangile de Jean : « Courage, j'ai vaincu le monde » (Jn 16, 33).

Commentaires de Marie-Noëlle Thabut, année liturgique B, 33e dimanche du temps ordinaire (18 novembre 2018)

Partager cet article

Repost0
5 novembre 2018 1 05 /11 /novembre /2018 00:10

Ces commentaires, trouvés sur le site "Église catholique en France", permettent à toute personne de bonne volonté, chrétienne ou non, de mieux comprendre la Bible, le livre le plus diffusé au monde, en

  • décodant le langage imagé utilisé par l'auteur.

Attention, le texte écrit peut différer des versions audio (Radio-Notre-Dame) et vidéo (KTO TV) qui ont été modifiées par Marie-Noëlle Thabut, parfois pour les améliorer, parfois pour s'adapter aux formats imposés par ces chaînes de radio ou de télévision. Dans cette hypothèse, nous mettons en italiques les passages supprimés pour ces médias.

Je souhaite arriver à mettre ici, chaque dimanche, les commentaires de Marie-Noëlle Thabut. Ma seule contribution consiste à surligner les passages que je trouve les plus enrichissants et à écrire en rouge ceux qui parlent d'un thème qui m'est cher : la liberté (trois autres pages de mon blog sont consacrées à ces passages des Évangiles, du reste du Nouveau Testament ou de l'Ancien Testament qui parlent de la liberté). D'après Marie-Noëlle Thabut, "... si nous ne trouvons pas dans les textes une parole libérante, c'est que nous ne les avons pas compris."

Version audio, trouvée sur le site de Radio-Notre-Dame (disponible seulement à compter du 10 novembre 2018).

En bas de page, vous avez les versions vidéo des commentaires, trouvées sur KTO TV. Attention, ces vidéos peuvent être celles d'il y a 3 ans et ne pas correspondre tout à fait aux commentaires écrits cette année.

LECTURE DU PREMIER LIVRE DES ROIS  17,10-16

 

            En ces jours-là,
10        le prophète Élie partit pour Sarepta,
            et il parvint à l'entrée de la ville.
            Une veuve ramassait du bois ;
            il l'appela et lui dit :
            « Veux-tu me puiser, avec ta cruche,
            un peu d'eau pour que je boive ? »
11        Elle alla en puiser.
            Il lui dit encore :
            « Apporte-moi aussi un morceau de pain. »
12        Elle répondit :
            « Je le jure par la vie du SEIGNEUR ton Dieu :
            je n'ai pas de pain.
            J'ai seulement, dans une jarre, une poignée de farine,
            et un peu d'huile dans un vase.
            Je ramasse deux morceaux de bois,
            je rentre préparer pour moi et pour mon fils ce qui nous reste.
            Nous le mangerons, et puis nous mourrons. »
13        Élie lui dit alors :
            « N'aie pas peur, va, fais ce que tu as dit.
            Mais d'abord cuis-moi une petite galette et apporte-la moi ;
            ensuite tu en feras pour toi et ton fils.
14        Car ainsi parle le SEIGNEUR, Dieu d'Israël :
            Jarre de farine point ne s'épuisera,
            vase d'huile point ne se videra,
            jusqu'au jour où le SEIGNEUR
            donnera la pluie pour arroser la terre. »
15        La femme alla faire ce qu'Élie lui avait demandé,
            et pendant longtemps, le prophète, elle-même et son fils
            eurent à manger.
16        Et la jarre de farine ne s'épuisa pas,
            et le vase d'huile ne se vida pas,
            ainsi que le SEIGNEUR l'avait annoncé par l’intermédiaire d'Élie.

----------------------------------------------------------------------------------------

LE PROPHÈTE ÉLIE, LE PASSIONNÉ DE DIEU

Pourquoi le prophète Élie est-il ici, loin de son pays ? Il est prophète du royaume du Nord, et cela se passe ailleurs, à Sarepta, une ville de la côte phénicienne, une région qui, à l'époque, fait partie du royaume de Sidon et pas du tout du royaume d'Israël. En clair, le grand prophète a quitté sa patrie qui est le lieu de sa mission pour se réfugier à l'étranger : il est en exil volontaire, pourrait-on dire. Que se passe-t-il donc dans sa patrie ?

Nous sommes au neuvième siècle av. J.-C., puisqu'il s'agit du grand prophète Élie, et, plus précisément sous le règne du roi Achab et de la reine Jézabel (vers 870). Or Jézabel n'est pas une fille d'Israël, elle est la fille du roi de Sidon ; en l'épousant, Achab a pratiqué une politique d'alliance (ce que les rois font souvent) mais il a pris un risque ; car le mariage avec une étrangère (donc païenne) est le premier pas vers l'apostasie, on le sait bien. Voici le palais, la ville, bientôt le peuple, ouverts à l'idolâtrie. Car la jeune reine païenne a apporté avec elle ses coutumes, ses prières, ses statues, ses prêtres ; désormais quatre cents prêtres de ce culte idolâtre paradent au palais et prétendent que Baal est le vrai dieu de la fertilité, de la pluie, de la foudre et du vent. Quant au roi Achab, trop faible, il laisse faire, pire, il trahit sa propre religion et il a poussé l’apostasie jusqu’à construire un temple de Baal dans sa capitale, Samarie.

Pour le prophète Élie et les fidèles du Seigneur, c’est la honte ! Car le premier des commandements était : « Tu n’auras pas d’autres dieux que moi ! » C’était le B.A. BA en quelque sorte de l’Alliance avec le Dieu de Moïse : Dieu seul est Dieu, toutes les idoles ne servent à rien.

Évidemment, si Élie jouait son rôle de prophète, il ne pouvait que s’opposer à la reine Jézabel, ce qui n’a pas manqué. Mais comment prouver que les idoles ne sont rien que des statues impuissantes ? C’est à ce moment-là qu’intervint en Israël une grande sécheresse ; Élie saisit l’occasion : vous prétendez que Baal est le dieu de la pluie ? Eh bien moi, Élie, je vais vous montrer que le Dieu d’Israël est l’Unique et que tout, pluie ou sécheresse, vient de lui et de personne d’autre. On va voir ce qu’on va voir.

Notre texte d’aujourd’hui se situe à ce moment-là ; prévenu par Dieu, Élie a déclaré solennellement : « Par la vie du SEIGNEUR, le Dieu d’Israël au service duquel je suis, il n’y aura ces années-ci ni rosée ni pluie sinon à ma parole », traduisez Dieu est le seul maître des éléments, vos Baals n’y peuvent rien. Puis il est parti se mettre à l’abri car Dieu lui a dit : « Va-t-en d’ici, dirige-toi vers l’orient et cache-toi dans le ravin de Kerith, qui est à l’est du Jourdain. Ainsi tu pourras boire au torrent, et j’ai ordonné aux corbeaux de te ravitailler là-bas. » (1 R 17, 3-4). La sécheresse persistant, le torrent cesse de couler et Dieu envoie Élie un peu plus loin, à Sarepta, près de Sidon : « La parole du SEIGNEUR lui fut adressée : Lève-toi, va à Sarepta qui appartient à Sidon, tu y habiteras ; j’ai ordonné là-bas à une femme, à une veuve, de te ravitailler. » Bien sûr, Élie obéit et le voilà à Sarepta.

 

OSER LA CONFIANCE

Voici donc le grand prophète, mendiant, (téléguidé par Dieu, c’est vrai, mais mendiant quand même) et réduit à demander à une inconnue : « Apporte-moi un morceau de pain » ; la femme, elle aussi, est une pauvre, le texte le dit assez : « Je le jure par la vie du SEIGNEUR ton Dieu : je n’ai pas de pain. J’ai seulement, dans une jarre, une poignée de farine, et un peu d’huile dans un vase. Je ramasse deux morceaux de bois, je rentre préparer pour moi et pour mon fils ce qui nous reste. Nous mangerons, et puis nous mourrons. » (Sous-entendu ce sera notre dernier repas, puisque ce sont mes dernières provisions).

Mais puisque Dieu a parlé, il faut oser la confiance ; c’est bien le rôle du prophète de le rappeler : « N’aie pas peur, va, fais ce que tu dis. Mais d’abord cuis-moi un petit pain et apporte-le moi, ensuite tu feras du pain pour toi et ton fils. Car ainsi parle le SEIGNEUR, Dieu d’Israël : Jarre de farine point ne s’épuisera, vase d’huile point ne se videra, jusqu’au jour où le SEIGNEUR donnera la pluie pour arroser la terre. »  On sait la suite magnifique, sur le plan théologique autant que littéraire : « Et la jarre de farine ne s’épuisa pas, et le vase d’huile ne se vida pas, ainsi que le SEIGNEUR l’avait annoncé par la bouche d’Élie. »

Mais pour cela, il a fallu que la veuve de Sarepta qui est une païenne joue sa vie (puisqu’elle donne la totalité du peu qui lui reste) sur la parole du Dieu d’Israël. L’intention de l’auteur du texte est claire : le peuple bénéficiaire de toutes les sollicitudes de Dieu ferait bien de prendre exemple sur certains païens ! Alors que le peuple élu crève de faim et de malheur, sur sa terre retombée dans l’idolâtrie, des païens peuvent bénéficier des largesses de Dieu, simplement parce qu’ils ont la foi. Et la femme de Sarepta a même entendu Dieu lui parler (lui ordonnant de ravitailler son prophète) : ce qui revient à dire : la Parole de Dieu, mes frères, résonne aussi en terre païenne, qu’on se le dise ! Plus tard, Jésus ne fera pas plaisir à ses compatriotes en leur rappelant cet épisode (Lc 4,25-26). Dans les textes tardifs de l’Ancien Testament (et le premier livre des Rois en fait partie), des païens sont souvent donnés en exemple : on avait bien compris que le salut de Dieu est promis à l’humanité tout entière et pas seulement à Israël.

La grande leçon de ce passage, enfin, c’est la sollicitude de Dieu pour ceux qui lui font confiance : le prophète qui fait assez confiance pour tenir tête à Achab et Jézabel... la veuve qui prend le risque de se dépouiller du peu qui lui reste... L’un et l’autre sont dans la main de Dieu. L’un et l’autre seront comblés au-delà de leur attente.

----------------------------------------------------------------------------------------

PSAUME 145 (146), 6c-7, 8-9a, 9bc-10


 

            Le SEIGNEUR garde à jamais sa fidélité,
7          il fait justice aux opprimés ;
            aux affamés il donne le pain.
            Le SEIGNEUR délie les enchaînés

8          Le SEIGNEUR ouvre les yeux des aveugles,
            Le SEIGNEUR redresse les accablés,
            le SEIGNEUR aime les justes.
9          Le SEIGNEUR protège l'étranger,

            Il soutient la veuve et l'orphelin,
            Il égare les pas du méchant.
10        D'âge en âge, le SEIGNEUR régnera :
            ton Dieu, ô Sion, pour toujours !
----------------------------------------------------------------------------------------

QUAND ISRAËL RELIT SON HISTOIRE

« Le SEIGNEUR fait justice aux opprimés… accablés… affamés… » Lorsque le peuple d'Israël chante ce psaume, c'est sa propre histoire qu'il raconte. Et il rend grâce pour la protection indéfectible de Dieu ; « opprimés, accablés, affamés », il a connu toutes ces situations : l'oppression en Égypte, pour commencer, dont Dieu l'a délivré « à main forte et à bras étendu » comme ils disent ; et, plus tard, l’oppression à Babylone et, là encore, Dieu est intervenu. Et ce psaume, d’ailleurs, a été écrit après le retour de l’Exil à Babylone, peut-être pour la dédicace du Temple restauré. Le Temple avait été détruit en 587 av. J.-C. par les troupes du roi de Babylone, Nabuchodonosor. Mais Cyrus, roi de Perse, a vaincu Babylone à son tour (en 539 av. J.-C.) et, dès 538, il a autorisé les Juifs, qui étaient esclaves à Babylone, à rentrer en Israël et à reconstruire leur Temple. La dédicace de ce Temple rebâti a été célébrée dans la joie et dans la ferveur. Le livre d’Esdras raconte : « Les fils d’Israël, les prêtres, les lévites et le reste des déportés firent dans la joie la Dédicace de cette Maison de Dieu » (Esd 6, 16).

Ce psaume est donc tout imprégné de la joie du retour au pays. Une fois de plus, Dieu vient de prouver sa fidélité à son Alliance : il a libéré son peuple, il a agi comme son plus proche parent, son vengeur, son « racheteur », comme dit la Bible. Quand Israël relit son histoire, il peut témoigner que Dieu l’a accompagné tout au long de sa lutte pour la liberté : « Le SEIGNEUR fait justice aux opprimés, Le SEIGNEUR redresse les accablés ».

Israël a connu la faim, aussi, dans le désert, pendant l’Exode, et Dieu a envoyé la manne et les cailles pour sa nourriture : « Aux affamés, il donne le pain ». Et, peu à peu, on a découvert ce Dieu qui, systématiquement, prend parti pour le redressement des accablés et pour le relèvement des petits de toute sorte.

Ils sont ces aveugles, encore, à qui Dieu ouvre les yeux, à qui Dieu se révèle progressivement, par ses prophètes, depuis des siècles ; ils sont ces accablés que Dieu redresse inlassablement, que Dieu fait tenir debout ; ils sont ce peuple en quête de justice que Dieu guide ; (« Dieu aime les justes »).

C’est donc un chant de reconnaissance qu’ils chantent ici : « Le SEIGNEUR fait justice aux opprimés / Aux affamés, il donne le pain / Le SEIGNEUR ouvre les yeux des aveugles / Le SEIGNEUR redresse les accablés / Le SEIGNEUR aime les justes / Le SEIGNEUR protège l’étranger / il soutient la veuve et l’orphelin. Ton Dieu, ô Sion, pour toujours. »

Vous avez remarqué l’insistance sur le nom « SEIGNEUR » : ici, il traduit le fameux NOM de Dieu, le NOM révélé à Moïse au Buisson ardent : les quatre lettres « YHVH » qui disent la présence permanente, agissante, libérante, de Dieu à chaque instant de la vie de son peuple.

Je reprends la dernière ligne d’aujourd’hui, « Ton Dieu, ô Sion, pour toujours ». « Le SEIGNEUR est ton Dieu » : dans la Bible, l’expression « mon Dieu » (ou « ton Dieu ») est toujours un rappel de l’Alliance, de toute l’aventure étonnante de l’Alliance entre Dieu et son peuple choisi : Alliance à laquelle Dieu n’a jamais failli.

« Ton Dieu pour toujours » : tout d’abord, une fois de plus, je remarque que la prière d’Israël est tendue vers l’avenir ; elle n’évoque le passé que pour fortifier son attente, son espérance. Et d’ailleurs quand Dieu avait dit son nom à Moïse, il l’avait dit de deux manières : ce fameux nom, imprononçable en quatre lettres, YHVH que nous retrouvons souvent dans la Bible, et en particulier dans ce psaume, et que nous traduisons « le SEIGNEUR » ; mais aussi, et d’ailleurs il avait commencé par là, il avait donné une formule plus développée, « Ehiè asher ehiè » qui se traduit en français à la fois par un présent « Je suis qui je suis » et par un futur « Je serai qui je serai ». Manière de dire sa présence permanente et pour toujours auprès de son peuple.

 

UN MODÈLE À IMITER

Ensuite, l’insistance sur le futur, « pour toujours » vise également à fortifier l’engagement du peuple. Il est bien utile de se répéter ce psaume non seulement pour reconnaître la simple vérité de l’œuvre de Dieu en faveur de son Peuple, mais aussi pour se donner une ligne de conduite : car, en définitive, cet inventaire est aussi un programme de vie : si Dieu a agi ainsi envers Israël, celui-ci se sent tenu d’en faire autant pour les autres ; tous les exclus du monde (et de nos sociétés) ne connaîtront l’amour que Dieu leur porte qu’à travers le comportement de ceux qui en sont les premiers témoins.

D’où l’insistance de la Loi de Moïse et des Prophètes sur ce point. Pour commencer, la Loi était prescrite pour éduquer le peuple à se conformer peu à peu à la miséricorde de Dieu : pour cette raison, elle comportait de nombreuses règles de protection des veuves, des orphelins, des étrangers. Parce que Dieu mène inlassablement son peuple, et à travers lui, l’humanité tout entière, sur un long chemin de libération, la Loi n’avait qu’un objectif : faire d’Israël un peuple libre, respectueux de la liberté d’autrui.

Quant aux prophètes, c’est principalement sur l’attitude par rapport aux pauvres et aux affligés de toute sorte qu’ils jugeaient de la fidélité d’Israël à l’Alliance. Si on fait l’inventaire des paroles des prophètes, on est bien obligé d’admettre que leurs rappels à l’ordre portent majoritairement sur deux points (qui nous surprennent peut-être) : une lutte acharnée contre l’idolâtrie, d’une part, (nous l’avons vu avec Élie dans la première lecture) et les appels à la justice et au souci des autres, d’autre part. Jusqu’à oser dire de la part de Dieu : « C’est la miséricorde que je veux, non les sacrifices, la connaissance de Dieu, non les holocaustes. » (Os 6, 6) ; ou encore : « On t’a fait savoir, ô homme, ce qui est bien, ce que le SEIGNEUR exige de toi : rien d’autre que respecter le droit, aimer la fidélité et marcher humblement avec ton Dieu. » (Mi 6, 8).

Pour terminer, vous connaissez la phrase du livre de Ben Sirac : « Les larmes de la veuve coulent sur les joues de Dieu » (Si 35, 18). Le peuple d’Israël en est certain, ce sont toutes les larmes de tous ceux qui souffrent qui coulent sur les joues de Dieu... Mais alors, si nous sommes assez près de Dieu, logiquement, elles devraient couler aussi sur nos joues à nous !... C’est probablement cela, être à son image ?

----------------------------------------------------------------------------------------

LECTURE DE LA LETTRE AUX HÉBREUX   9, 24-28


 

24        Le Christ n'est pas entré
            dans un sanctuaire fait de main d’homme,
            figure du sanctuaire véritable ;
            il est entré dans le ciel même,
            afin de se tenir maintenant pour nous
            devant la face de Dieu.
25        Il n'a pas à s’offrir lui-même plusieurs fois,
            comme le grand prêtre qui, tous les ans,
            entrait dans le sanctuaire
            en offrant un sang qui n'était pas le sien ;
26        car alors, le Christ aurait dû plusieurs fois souffrir la Passion
            depuis la fondation du monde.
            Mais en fait, c'est une fois pour toutes,
            à la fin des temps,
            qu'il s'est manifesté
            pour détruire le péché par son sacrifice.
27        Et, comme le sort des hommes est de mourir une seule fois,
            et puis d’être jugés,
28        ainsi le Christ s'est-il offert une seule fois
            pour enlever les péchés de la multitude ;
            il apparaîtra une seconde fois,
            non plus à cause du péché,
            mais pour le salut de ceux qui l'attendent.
----------------------------------------------------------------------------------------

LE LIEU DE LA RENCONTRE

L'auteur de la lettre aux Hébreux, nous l'avons vu depuis plusieurs semaines, s'adresse à des chrétiens d'origine juive qui ont peut-être quelque nostalgie du culte ancien ; dans la pratique chrétienne, il n'y a plus de temple, plus de sacrifices sanglants ; est-ce bien cela ce que Dieu veut ? Alors notre auteur reprend une à une toutes les réalités, toutes les pratiques de la religion juive et il démontre que tout cela est périmé.

Ici, il s’agit surtout du Temple, appelé le « sanctuaire » ; l’auteur précise : il faut distinguer le vrai sanctuaire dans lequel Dieu réside, c’est-à-dire le ciel même, et le temple construit par les hommes qui n’en est évidemment qu’une pâle copie. Les Juifs étaient particulièrement fiers, et à bon droit, de leur magnifique Temple de Jérusalem. Pour autant, ils n’oubliaient jamais que toute construction humaine reste humaine par définition et donc, faible, imparfaite, périssable. De surcroît, personne non plus en Israël ne prétendait enfermer la présence de Dieu dans un temple, même immense. Le tout premier bâtisseur du temple de Jérusalem, le roi Salomon disait déjà : « Est-ce que vraiment Dieu pourrait habiter sur la terre ? Les cieux eux-mêmes et les cieux des cieux ne peuvent te contenir ! Combien moins cette Maison que j’ai bâtie ! » (1 R 8, 27).

On a donc toujours su, dès l’Ancien Testament, que la Présence de Dieu n’était pas limitée à la Tente de la Rencontre pendant l’Exode, ni, plus tard, au Temple de Jérusalem. Mais on recevait ce lieu de prière comme un cadeau : dans sa miséricorde, Dieu avait accepté de donner à son peuple un signe visible de sa Présence.

Désormais, pour les Chrétiens, le vrai Temple, le lieu où l’on rencontre Dieu n’est plus un bâtiment : l’Incarnation de Jésus-Christ a tout changé : désormais le lieu de rencontre entre Dieu et l’homme, c’est Jésus-Christ, le Dieu fait homme. Sous une autre forme, c’est ce que saint Jean explique aux lecteurs de son évangile, dans l’épisode des vendeurs chassés du Temple : c’était peu de temps avant la fête juive de la Pâque, Jésus qui était monté à Jérusalem avec ses disciples, s’était permis de chasser de l’enceinte du Temple tous les changeurs de monnaie et les marchands de bestiaux pour les sacrifices. Et Jean, plus tard, avait compris : dans peu de temps tout ceci serait périmé. Un dialogue, ou plutôt une querelle avait commencé entre les Juifs et Jésus : les Juifs lui demandaient : « Quel signe nous montreras-tu pour agir de la sorte ? » (traduisez « au nom de qui peux-tu te permettre de faire la révolution ? ») Et Jésus avait répondu : « Détruisez ce Temple et, en trois jours, je le relèverai. » Plus tard, après la Résurrection, les disciples ont compris : « Le Temple dont il parlait, c’était son corps. » (Jn 2, 13-21).

 

DIEU PARMI LES HOMMES

Je reviens à notre texte : La lettre aux Hébreux dit la même chose : restons greffés sur Jésus-Christ, nourrissons-nous de son corps, ainsi nous sommes mis en présence de Dieu : lui, il est entré une fois pour toutes dans le sanctuaire véritable et il se « tient devant la face de Dieu » (ce sont les termes que l’on employait pour parler du sacerdoce). « Le Christ n’est pas entré dans un sanctuaire fait de main d’homme, figure du sanctuaire véritable ; il est entré dans le ciel même, afin de se tenir maintenant pour nous devant la face de Dieu. »

Quand y est-il entré ? Par sa mort bien sûr. Une fois de plus, nous voyons la place centrale de la croix dans le mystère chrétien, pour tous les auteurs du Nouveau Testament. Un peu plus loin (He 10), l’auteur de la lettre aux Hébreux précisera que cette mort du Christ n’est que le point d’orgue d’une vie tout entière offerte et que quand on parle de son sacrifice, il faut bien entendre « l’acte sacré que fut toute sa vie » et non pas seulement les dernières heures de la Passion.

Pour l’instant, le texte que nous avons sous les yeux parle seulement de la Passion du Christ et de son sacrifice, sans préciser davantage. Il oppose le sacrifice du Christ à celui qu’offrait le grand-prêtre d’Israël, chaque année au jour du Yom Kippour (littéralement « Jour du Pardon ») : ce jour-là, le grand prêtre entrait seul dans le Saint des Saints : en prononçant le Nom sacré (YHVH) et en répandant le sang d’un taureau (pour ses propres fautes) et celui d’un bouc (pour les fautes du peuple), il renouvelait solennellement l’Alliance avec Dieu. À la sortie du grand prêtre du Saint des Saints, le peuple massé à l’extérieur savait que ses péchés étaient pardonnés. Mais ce renouvellement de l’Alliance était précaire, et il fallait recommencer chaque année : « Le grand prêtre, tous les ans, entrait dans le sanctuaire en offrant un sang qui n’était pas le sien ».

Tandis que l’Alliance que Jésus-Christ a conclue avec le Père en notre nom est parfaite et définitive : sur le Visage du Christ en croix, les croyants ont découvert le vrai Visage de Dieu qui aime les siens jusqu’au bout ; désormais ils ne se méprennent plus sur Dieu, ils savent que Dieu est leur Père, comme il est le Père de Jésus ; ils peuvent enfin vivre de tout leur cœur l’Alliance que Dieu leur propose ; tout cela c’est la nouveauté, la Nouvelle Alliance apportée par le Christ.

Alors, nous ne craignons plus le jugement de Dieu : nous croyons et nous affirmons que « Jésus reviendra pour juger les vivants et les morts » (dans notre Credo), mais nous savons désormais que, en Dieu, jugement est synonyme de salut : « le Christ, après s’être offert une seule fois pour enlever les péchés de la multitude, apparaîtra une seconde fois, non plus à cause du péché, mais pour le salut de ceux qui l’attendent. » 

----------------------------------------------------------------------------------------

Complément

On peut bien dire de Jésus-Christ qu’il est « le grand prêtre du bonheur qui vient » ! (selon une autre expression de l’auteur de cette lettre -He 9, 11- lue pour la fête du Corps et du Sang du Christ - année B).
----------------------------------------------------------------------------------------

ÉVANGILE DE JÉSUS-CHRIST SELON SAINT MARC   12, 38-44


 

            En ce temps-là, dans son enseignement, Jésus disait aux foules :
38        « Méfiez-vous des scribes, 
            qui tiennent à se promener en vêtements d’apparat
            et qui aiment les salutations sur les places publiques,
39        les sièges d’honneur dans les synagogues
            et les places d'honneur dans les dîners.
40        Ils dévorent les biens des veuves
            et, pour l’apparence, ils font de longues prières :
            ils seront d'autant plus sévèrement jugés. »
41        Jésus s'était assis dans le Temple
            en face de la salle du trésor
            et regardait comment la foule y mettait de l'argent.
            Beaucoup de riches y mettaient de grosses sommes.
42        Une pauvre veuve s'avança
            et mit deux petites pièces de monnaie.
43        Jésus appela ses disciples et leur déclara :
            « Amen, je vous le dis :
            cette pauvre veuve a mis dans le Trésor
            plus que tous les autres.
44        Car tous, ils ont pris sur leur superflu,
            mais elle, elle a pris sur son indigence :
            elle a mis tout ce qu’elle possédait,
            tout ce qu'elle avait pour vivre. »
----------------------------------------------------------------------------------------

MÉFIEZ-VOUS DES APPARENCES

« Méfiez-vous ... » Dans la bouche de Jésus, voici une parole inattendue ! Nous sommes dans les derniers chapitres de l’Évangile de Marc, avant la Passion et la Résurrection du Christ. Jésus donne ses derniers conseils à ses disciples. Quelques versets plus haut, il leur a dit : « Ayez foi en Dieu  (11, 22)... Tout ce que vous demandez en priant, croyez que vous l’avez reçu et cela vous sera accordé. » Un peu plus loin, il leur conseillera encore : « Prenez garde que personne ne vous égare ... » (13, 5). Ici, c’est quelque chose comme « Ne donnez pas votre confiance à n’importe qui ! » Il s’agit de certains scribes. Nous sommes peut-être surpris de cette véhémence de Jésus, mais elle relève du style prophétique : combien de fois avons-nous vu les prophètes employer un langage très violent pour stigmatiser certaines attitudes ; pour autant, il ne s’agit pas pour Jésus de faire en bloc le procès de tous les scribes.

Les scribes jouissaient d’une grande considération au temps de Jésus, et elle était généralement justifiée. Qui étaient-ils ? Des laïcs qui avaient étudié la Loi de Moïse dans des écoles spécialisées, des diplômés de la Loi (comme on dirait aujourd’hui des « docteurs en théologie »). Ils avaient le droit de commenter l’Écriture et de prêcher. Ils siégeaient au Sanhédrin, le tribunal permanent de Jérusalem qui se réunissait au Temple deux fois par semaine. Les meilleurs d’entre eux étaient nommés « docteurs de la Loi ». Le respect qu’on leur vouait était en réalité celui qu’on ressentait pour la Loi elle-même. Le livre de Ben Sirac (ou Siracide) consacre une page entière (Si 38,34 - 39,11) à l’éloge du scribe, « celui qui s’applique à réfléchir sur la loi du Très-Haut, qui étudie la sagesse de tous les anciens, et consacre ses loisirs aux prophéties... Il étudie le sens caché des Proverbes, il passe sa vie parmi les énigmes des paraboles. » (Si 39,1... 3). Mais cette reconnaissance populaire pouvait bien monter à la tête de certains : dans les synagogues, ils avaient des places réservées dans les premiers rangs, et les mauvaises langues faisaient remarquer que ces places, curieusement, tournaient le dos aux Tables de la Loi et étaient situées face au public !

Jésus manifeste une très grande liberté à leur égard : dans les versets précédents, il a rendu hommage à l’un d’entre eux : Marc nous raconte que « Jésus, voyant qu’il avait fait une remarque judicieuse, lui dit : Tu n’es pas loin du Royaume de Dieu. » (12, 34). Ici, en revanche, il semble les prendre à partie de façon plus générale ; en réalité, ce n’est qu’une réponse au harcèlement dont il a été l’objet de la part de certains d’entre eux, depuis le début de sa vie publique, et qui lui a fait prendre conscience de leur jalousie à son égard. En effet, Marc a montré amplement, tout au long de l’évangile, la méfiance grandissante des scribes contre Jésus.

Il faudrait relire (ou relier) tous ces épisodes : la guérison du paralytique de Capharnaüm (2,6-7) ; le repas chez Lévi (2,16) ; les accusations d’être un suppôt du démon, ce qui expliquerait son pouvoir : « Les scribes qui étaient descendus de Jérusalem disaient : « Il a Béelzéboul en lui et : C’est par le chef des démons qu’il chasse les démons. » (3,23). Ou encore la discussion sur le non-respect des traditions (7,5).

Leur jalousie s’est peu à peu muée en haine et a fait naître en eux l’idée de le faire mourir : après qu’il a chassé les vendeurs du Temple, « Les grands prêtres et les scribes l’apprirent et ils cherchaient comment ils le feraient périr. Car ils le redoutaient, parce que la foule était frappée de son enseignement » (11,18 : en somme c’est une jalousie de professeurs). Après l’épisode des vendeurs, justement, ils lui demanderont de justifier ses audaces : « Alors que Jésus allait et venait dans le Temple, les grands prêtres, les scribes et les anciens s’approchent de lui. Ils lui disaient : En vertu de quelle autorité fais-tu cela ? Ou qui t’a donné autorité pour le faire ? » (11,27-28). D’ailleurs, au moment de la Passion, Pilate ne s’y trompera pas (Marc note « Pilate voyait bien que les grands prêtres l’avaient livré par jalousie » : 15,10).

Jésus est bien conscient de la haine dont il est l’objet, mais ce n’est pas cela qu’il leur reproche ; à ses yeux, il y a plus grave : « Ils dévorent les biens des veuves » ; par là, il reproche à certains de profiter de leur fonction ; on peut supposer que les scribes, donnant des consultations, les veuves leur demandaient probablement des conseils juridiques (qui n’étaient pas gratuits, apparemment !) « Ils dévorent les biens des veuves et affectent de prier longuement : ils seront d’autant plus sévèrement condamnés. » Phrase sévère, mais bien dans le style prophétique : on sait bien que l’endurcissement du cœur vient tout doucement si l’on n’y prend pas garde ; ceux qui sont visés ici « affectent de prier longuement », mais cette prière feinte, affectée, n’est évidemment pas une vraie prière puisque, ensuite, ils volent les pauvres gens... leur prière ne les rapproche donc pas de Dieu ; (traduisez ils s’excluent eux-mêmes du salut).

 

L’AUDACE DE LA GÉNÉROSITÉ

Et voici qu’une veuve se présente, justement pour faire son offrande. Elle est pauvre, de toute évidence, Marc le dit trois fois (v.42, 43 « pauvre veuve » ; v. 44 « indigence ») : c’était malheureusement le cas général, car elles n’avaient pas droit à l’héritage de leur mari et leur sort dépendait en grande partie de la charité publique. La preuve de leur pauvreté est dans l’insistance toute particulière de la Loi sur le soutien que l’on doit apporter à la veuve et à l’orphelin, ce qu’un scribe ne peut pas ignorer, lui, le spécialiste de la Loi. La veuve s’avance donc pour déposer deux piécettes ; et c’est elle que Jésus donne en exemple à ses disciples : « Amen, je vous le dis : cette pauvre veuve a mis dans le tronc plus que tout le monde. Car tous, ils ont pris sur leur superflu, mais elle, elle a pris sur son indigence : elle a tout donné, tout ce qu’elle avait pour vivre. » L’évangile n’en dit pas plus, mais la réflexion de Jésus à son sujet laisse entendre que sa confiance sera récompensée... Le rapprochement avec la première lecture de ce dimanche (la veuve de Sarepta) est suggestif : comme la veuve de Sarepta avait donné ses dernières provisions au prophète Élie, celle du Temple de Jérusalem donne ses derniers sous. Sa confiance en Dieu va jusque-là. Jusqu’à prendre le maximum de risques, le dépouillement complet.

Ces derniers conseils de Jésus à ses disciples prendront quelques jours après un relief tout particulier. À leur tour, ils devront choisir leur attitude dans l’Église naissante. Le modèle que leur Seigneur leur a assigné, ce n’est pas l’ostentation de certains scribes, leur recherche des honneurs... mais la générosité discrète de la veuve et l’audace de tout risquer.

Commentaires de Marie-Noëlle Thabut, année liturgique B, 32e dimanche du temps ordinaire (11 novembre 2018)

Partager cet article

Repost0
28 octobre 2018 7 28 /10 /octobre /2018 22:02

Ces commentaires, trouvés sur le site "Église catholique en France", permettent à toute personne de bonne volonté, chrétienne ou non, de mieux comprendre la Bible, le livre le plus diffusé au monde, en

  • décodant le langage imagé utilisé par l'auteur.

Attention, le texte écrit peut différer des versions audio (Radio-Notre-Dame) et vidéo (KTO TV) qui ont été modifiées par Marie-Noëlle Thabut, parfois pour les améliorer, parfois pour s'adapter aux formats imposés par ces chaînes de radio ou de télévision. Dans cette hypothèse, nous mettons en italiques les passages supprimés pour ces médias.

Je souhaite arriver à mettre ici, chaque dimanche, les commentaires de Marie-Noëlle Thabut. Ma seule contribution consiste à surligner les passages que je trouve les plus enrichissants et à écrire en rouge ceux qui parlent d'un thème qui m'est cher : la liberté (trois autres pages de mon blog sont consacrées à ces passages des Évangiles, du reste du Nouveau Testament ou de l'Ancien Testament qui parlent de la liberté). D'après Marie-Noëlle Thabut, "... si nous ne trouvons pas dans les textes une parole libérante, c'est que nous ne les avons pas compris."

Version audio, trouvée sur le site de Radio-Notre-Dame (disponible seulement à compter du 3 novembre 2018).

En bas de page, vous avez les versions vidéo des commentaires, trouvées sur KTO TV. Attention, ces vidéos peuvent être celles d'il y a 3 ans et ne pas correspondre tout à fait aux commentaires écrits cette année.

LECTURE DU LIVRE DU DEUTÉRONOME   6, 2 - 6

 

            Moïse disait au peuple  :
2          « Tu craindras le SEIGNEUR ton Dieu.
            Tous les jours de ta vie,
            toi, ainsi que ton fils et le fils de ton fils,
            tu observeras tous ses décrets et ses commandements,
            que je te prescris aujourd'hui,
            et tu auras longue vie.
3          Israël, tu écouteras,
            tu veilleras à mettre en pratique
            ce qui t'apportera bonheur et fécondité,
            dans un pays ruisselant de lait et de miel,
            comme te l'a dit le SEIGNEUR, le Dieu de tes pères.
4          Écoute, Israël :
            le SEIGNEUR notre Dieu est l'Unique.
5          Tu aimeras le SEIGNEUR ton Dieu de tout ton cœur,
            de toute ton âme et de toute ta force.
6          Ces paroles que je te donne aujourd'hui
            resteront dans ton cœur. »

----------------------------------------------------------------------------------------

            Voici l’un des grands textes  de l’Ancien Testament ! Il joue un rôle très important encore actuellement dans la religion et la prière d’Israël.

            Le livre du Deutéronome lui-même figure parmi les premiers livres de nos Bibles actuelles, mais en réalité, c’est un livre tardif ; il est le résultat de toute la réflexion de plusieurs siècles après la sortie d’Égypte. Pour entrer vraiment dans ce texte, il faut connaître, (autant que faire se peut) l’histoire du livre du Deutéronome : avec Moïse et la sortie d’Égypte, nous sommes vers 1250 av. J.-C. L’installation sur la Terre Promise se situe vers 1200 ; les douze tribus se répartissent les lieux et vont conquérir leur territoire, chacune pour soi ; mais elles gardent le lien de leur foi commune dans le Dieu qui les a libérées d’Égypte. Moïse n’a rien mis par écrit de son vivant : on possède seulement les deux tables de la Loi en pierre ; mais on se répète ses enseignements, on se les transmet de père en fils, pendant des générations.

            Les siècles passant, on éprouvera le besoin de mettre les éléments les plus importants par écrit. Selon les lieux, ces documents qui prennent peu à peu naissance ont chacun leurs caractéristiques propres. Ce qui est écrit à la cour du roi Salomon au dixième siècle a d’autres accents que ce qui prend naissance, deux cents ans plus tard, au huitième siècle dans le royaume du Nord, là où retentissent des voix aussi exigeantes que celles des prophètes Amos ou Osée. C’est dans leur entourage qu’est né très probablement le noyau de ce qui est aujourd’hui le livre du Deutéronome. Au moment de la dévastation du royaume du Nord par les Assyriens, des lévites du Nord se réfugient à Jérusalem, emportant avec eux ce qu’ils ont de plus précieux, les rouleaux qui contiennent les enseignements de Moïse tels que les prophètes les leur ont transmis. Ils y ajouteront bientôt les leçons qu’ils ont tirées de la tragédie qui s’est abattue sur le Nord : si seulement leurs frères du Sud pouvaient écouter, eux, les enseignements de Moïse et des prophètes, ils ne feraient pas leur propre malheur, comme les autres.

            Plus tard, ces documents connaîtront encore bien des aventures : cachés dans le Temple de Jérusalem, sous le règne d’un roi sacrilège, ils seront retrouvés presque par hasard, en 622, sous le règne de Josias, le pieux. Lequel s’appuiera sur les enseignements de ce document pour lancer une grande réforme religieuse. Et puis, quand la catastrophe se sera abattue sur le royaume du Sud (Jérusalem est prise par Nabuchodonosor en 587), il sera temps d’en tirer aussi des leçons pour le retour de l’Exil : la Terre promise par Dieu se mérite. D’où l’insistance sur le mot « écouter » dans ce livre, dont les accents sont ceux d’une prédication, voire d’une sonnette d’alarme. Ainsi est né, probablement, au fil des siècles et de l’histoire mouvementée du peuple élu, ce livre du Deutéronome que nous avons sous les yeux (et dont le nom, en grec, veut dire « Deuxième loi », puisque c’est, en quelque sorte une deuxième expression des enseignements de Moïse).

            Mais nous en savons assez maintenant pour comprendre le texte d’aujourd’hui. Il s’agit donc d’une relecture de l’Exode et des enseignements de Moïse, bien après la mort de celui-ci, au moment où il faut rappeler de toute urgence au royaume du Sud les exigences de l’Alliance et la conversion en profondeur qui s’impose : « Israël, tu écouteras, tu veilleras à mettre en pratique ce qui t’apportera bonheur et fécondité... comme te l’a promis le SEIGNEUR, le Dieu de tes pères. Écoute Israël, le Seigneur notre Dieu est l’Unique. »

Tout le destin d’Israël est là, peut-être, dans la juxtaposition de ces deux mots (« Écoute » et « Israël ») : Israël, le peuple élu, mais qui tient son nom d’un combat mémorable, si vous vous souvenez ! Car c’est après la nuit de son combat avec l’ange (au gué du Yabbok, un affluent du Jourdain en Jordanie actuelle) que Jacob a reçu de son adversaire ce nouveau nom « Israël », qui signifie précisément « celui qui a bagarré contre Dieu » ! « On ne t’appellera plus Jacob, mais Israël, car tu as lutté avec Dieu et avec les hommes et tu l’as emporté ». (Gn 32, 29). C’est à ce peuple, toujours tenté de se dresser contre Dieu, de bagarrer avec Dieu (« peuple à la nuque raide », disait Moïse) que l’auteur du livre du Deutéronome rappelle qu’il faut au contraire « écouter » Dieu... C’est lui, justement, qui est sans cesse remis devant cette nécessité de se soumettre et d’écouter, s’il veut conquérir son bonheur et sa liberté.

            Cette phrase « Écoute Israël, le SEIGNEUR notre Dieu est l’Unique »  est devenue la prière quotidienne des Juifs. C’est le fameux « SHEMA ISRAËL »1 qu’on récite matin et soir, dès l’âge de trois ou quatre ans. La suite du texte insiste pour qu’on n’oublie jamais cette profession de foi : voici les quelques versets qui suivent, et qui sont tellement beaux : « Les paroles que je te donne aujourd’hui seront présentes à ton cœur : tu les répéteras à tes fils ; tu les leur diras quand tu resteras chez toi et quand tu marcheras sur la route... Quand tu seras couché et quand tu seras debout... Tu en feras un signe attaché à ta main, tu en feras une marque placée entre tes yeux... Tu les inscriras sur les montants de porte de ta maison, tu les inscriras à l’entrée de ta ville. » Belle manière de dire que c’est à tout instant, au cœur de chacune de ses occupations que le croyant doit resté attaché de tout son être à ces commandements qui lui ont été donnés pour son bonheur.

            Ce signe à la main et sur le front et sur les portes des maisons et des villes, vous savez qu’il est respecté à la lettre ; vous connaissez ce qu’on appelle les « phylactères » (en araméen, tefilines) : ces petits cubes de cuir noir, que le fidèle attache avec des lanières, sur le front et sur le bras (à la hauteur du cœur), pour la prière quotidienne ; dans ces petits cubes, justement, sont renfermés des rouleaux de papier où est inscrit, entre autres, le texte du « Shema Israël »2. (« Tu en feras un signe attaché à ta main, tu en feras une marque placée entre tes yeux »). De la même façon, le Deutéronome dit : « Tu les inscriras sur les montants de porte de ta maison, tu les inscriras à l’entrée de ta ville. » Alors on accroche au chambranle de la porte d’entrée de la maison un petit étui (mezouza) qui contient justement le Shema Israël ; même chose, il y a une mezouza accrochée à la porte de la ville (sur le mur d’enceinte de la vieille ville de Jérusalem par exemple). Ainsi, aujourd’hui encore, la fidélité du peuple élu s’inscrit dans sa pratique quotidienne. Israël n’a jamais oublié l’appel du Deutéronome.

            Au passage, on aura repéré l’importance de la transmission familiale de la foi : « Tu craindras le SEIGNEUR ton Dieu, tous les jours de ta vie, toi, ainsi que ton fils et le fils de ton fils... » L’expression « le Dieu de tes pères » que l’on rencontre ici, comme dans de nombreux textes de l’Ancien Testament,  évoque aussi cette transmission depuis des siècles. Il y a là certainement l'un des secrets de la survie de la foi juive à travers l'histoire.

----------------------------------------------------------------------------------------

Note

1 – Cette prière est devenue aussi importante pour les Juifs que le Notre Père l’est pour les Chrétiens. Si importante que le premier mot « Écoute » et le dernier « Unique » sont en majuscules dans nos Bibles.

2 – Voici les références des textes reproduits dans les phylactères : Ex 13, 1-10 ; Ex 13, 11-16 ; Dt 6, 4-9 ; Dt 11, 13-21.

----------------------------------------------------------------------------------------

Attention ! Le nouveau Lectionnaire a modifié le choix du psaume pour ce dimanche (c’était le psaume 118/119)

PSAUME 17 (18), 2-3, 4, 47.51ab

 

2          Je t'aime, SEIGNEUR, ma force :    
3          SEIGNEUR, mon roc, ma forteresse,
            Dieu mon libérateur, le rocher qui m'abrite,
            mon bouclier, mon fort, mon arme de victoire !

4          Louange à Dieu !
            Quand je fais appel au SEIGNEUR,
            je suis sauvé de tous mes ennemis.          

47        Vive le SEIGNEUR ! Béni soit mon Rocher !        
            Qu'il triomphe, le Dieu de ma victoire !
51        Il donne à son roi de grandes victoires,        
            il se montre fidèle à son messie.

----------------------------------------------------------------------------------------

LE SEIGNEUR SE MONTRE FIDÈLE À SON MESSIE

« Le SEIGNEUR se montre fidèle à son messie » : ici le mot « messie » veut dire « roi » tout simplement. Le psalmiste fait parler le roi David.  Et le Seigneur l’a secouru. Je vous rappelle son histoire. Cela se passe un peu avant l’an mille avant J.-C. À l’époque le roi légitime d’Israël, choisi par Dieu et consacré par l’onction d’huile du prophète Samuel, ce n’était pas David (pas encore), mais Saül, le premier roi d’Israël.

Mais celui-ci ne remplissait plus sa mission ; son règne, bien commencé, se terminait mal. Au lieu d’écouter le prophète, il avait sciemment transgressé ses ordres, et le prophète Samuel l’avait désavoué. C’est alors qu’il avait choisi David encore très jeune pour qu’il soit formé à la cour et qu’il succède plus tard à Saül. Saül est donc resté le roi en titre jusqu’à sa mort, mais il a dû supporter de voir grandir à la cour David, son rival de plus en plus populaire et à qui tout réussissait. Si bien qu’une haine farouche remplit peu à peu le cœur de Saül et qu’il essaya, à plusieurs reprises, mais vainement, de se débarrasser de David. Une fois entre autres, Saül poursuivait David et c’est dans une caverne que David a trouvé refuge. D’où l’expression : « Dieu mon libérateur, le rocher qui m’abrite... » Choisi, à sa grande surprise, pour être le futur roi, David savait qu’il pouvait compter sur la protection de Dieu : « Quand je fais appel au SEIGNEUR, je suis sauvé de tous mes ennemis. » Ou encore : « Dieu, mon bouclier, mon fort, mon arme de victoire ! »

Le deuxième livre de Samuel dit que David a chanté ce psaume pour remercier Dieu de l’avoir délivré de tous ses ennemis, à commencer par Saül ; et si vous avez la curiosité de consulter ce deuxième livre de Samuel au chapitre 22, vous y retrouverez le texte de ce psaume 17/18 presque à l’identique. Cela ne prouve pas que, historiquement, David a dit textuellement ces paroles-là, mais que le rédacteur final du livre de Samuel a pensé que ce psaume s’appliquait particulièrement bien à David.

Mais, bien sûr, le vrai sujet du psaume, comme toujours, n’est pas un personnage particulier, pas même le roi David : c’est le peuple tout entier. Et quand il veut rendre grâce à Dieu pour son soutien et sa sollicitude au long des siècles, il se compare au roi David poursuivi par Saül.

 

LE ROCHER D’ISRAËL

Le peuple d’Israël tout entier, lui aussi, peut dire ces versets en toute vérité : « SEIGNEUR, mon roc... Dieu mon libérateur, le rocher qui m’abrite... Lui m’a dégagé, mis au large, il m’a libéré car il m’aime. Vive le SEIGNEUR ! Béni soit mon Rocher ! ... » Tout d’abord, bien avant David, on avait expérimenté qu’une caverne dans un rocher peut être un lieu d’asile ; le livre des Juges en donne des exemples ; dire que Dieu est notre Rocher, c’est donc d’abord dire qu’il est notre secours, notre appui le plus sûr. Par exemple, on trouve dans le Deutéronome le fameux cantique de Moïse au Rocher d’Israël : « C’est le nom du SEIGNEUR que j’invoque ; à notre Dieu, reportez la grandeur. Il est le Rocher : son œuvre est parfaite ; tous ses chemins ne sont que justice. Dieu de vérité, non pas de perfidie, il est juste, il est droit. » (Dt 32, 3-4). À une époque où on pense que chaque peuple a son dieu protecteur, on admet bien que les autres peuples puissent avoir leur rocher, mais il ne vaut quand même pas celui d’Israël ; on trouve dans le même cantique cette phrase superbe : « Le Rocher de nos ennemis n’est pas comme notre Rocher » (Dt 32, 31).

 

LE ROCHER DE MASSA ET MÉRIBA

Moïse, quand il parle de rocher, lui donne certainement encore un autre sens ; on a là évidemment un écho de la libération d’Égypte (« Le SEIGNEUR m’a libéré car il m’aime ») et aussi de l’Exode, la longue marche au Sinaï ; tout au long de ce périple éprouvant, dans la chaleur, la faim, la soif, parmi les scorpions et les serpents brûlants, la présence de Dieu, sa sollicitude ont été le secours du peuple ; une sollicitude qui est allée jusqu’à faire couler l’eau du Rocher : c’est le célèbre passage de Massa et Meriba ; là où on a eu tellement soif qu’on a eu peur d’en mourir et qu’on a accusé Moïse de vouloir la mort du peuple... L’histoire de cette révolte hante la mémoire d’Israël car elle est typique des doutes qui assaillent le croyant ; mais ici, ce n’est pas la révolte qui est évoquée, c’est la bonté de Dieu qui répond à la révolte par un don plus grand encore :

« Là, le peuple souffrit de la soif. Il récrimina contre Moïse et dit : « Pourquoi nous as-tu fait monter d’Égypte ? Était-ce pour nous faire mourir de soif avec nos fils et nos troupeaux ? » Moïse cria vers le SEIGNEUR : « Que vais-je faire de ce peuple ? Encore un peu, et ils me lapideront ! » Et Dieu répondit « Tu frapperas le Rocher, il en sortira de l’eau et le peuple boira » (Ex 17, 3-6).

Quand le peuple d’Israël chante ce psaume, il rappelle donc cette présence fidèle depuis toujours à ses côtés de Celui dont le Nom même est « Je suis avec vous » ; mais ce rappel est aussi la source de son espérance ; car tout comme David, ce peuple attend la réalisation des promesses du Dieu fidèle, la venue du Messie qui libèrera définitivement l’humanité. « Vive le SEIGNEUR ! Béni soit mon Rocher ! Qu’il triomphe, le Dieu de ma victoire. Il donne à son roi de grandes victoires, il se montre fidèle à son Messie. »

----------------------------------------------------------------------------------------

LECTURE DE LA LETTRE AUX HÉBREUX  7, 23 - 28

 

             Frères, dans l'ancienne Alliance,
23        un grand nombre de prêtres se sont succédé
            parce que la mort les empêchait de rester en fonction.
24        Jésus, lui, parce qu'il demeure pour l’éternité,
            possède un sacerdoce qui ne passe pas.
25        C'est pourquoi il est capable de sauver d'une manière définitive
            ceux qui par lui s'avancent vers Dieu,
            car il est toujours vivant
            pour intercéder en leur faveur.
26        C'est bien le grand prêtre qu'il nous fallait :
            saint, innocent, immaculé ;
            séparé maintenant des pécheurs,
            il est désormais plus haut que les cieux.
27        Il n'a pas besoin, comme les autres grands prêtres,
            d'offrir chaque jour des sacrifices,
            d'abord pour ses péchés personnels,
            puis pour ceux du peuple ;
            cela, il l'a fait une fois pour toutes
            en s'offrant lui-même.
28        La loi de Moïse établit comme grands prêtres
            des hommes remplis de faiblesse ;
            mais la parole du serment divin, qui vient après la Loi,
            établit comme grand prêtre le Fils
            conduit pour l’éternité à sa perfection.

----------------------------------------------------------------------------------------

            La lettre aux Hébreux nous déroutera toujours : écrite probablement par un Juif devenu chrétien, et adressée à d’autres Juifs devenus chrétiens, elle revêt un style très habituel pour les Juifs, mais parfois surprenant pour nous. En particulier, elle multiplie les antithèses qui, en définitive, reviennent toutes à une seule, à savoir la différence entre la Première Alliance et la Nouvelle Alliance. Dans le texte de ce dimanche, cette comparaison n’est pas écrite en toutes lettres, mais elle affleure sous toutes les lignes : dans le passé, lors de la Première Alliance, « un grand nombre de prêtres se sont succédé, parce que la mort les empêchait de durer toujours » (v. 23) ; les grands prêtres étaient « des hommes remplis de faiblesse » (v. 28) ; parce qu’ils étaient pécheurs, ils avaient « besoin d’offrir chaque jour des sacrifices, d’abord pour leurs péchés personnels, puis pour ceux du peuple » (v. 27).

            Les autres versets nous disent l’autre volet de l’antithèse : les prêtres de la Première Alliance étaient mortels, Jésus, lui, « demeure pour l’éternité » ; leur sacerdoce était temporaire, le sien « ne passe pas ». Ils étaient « séparés », certes, des autres hommes, par le rituel de leur consécration, mais ils étaient pécheurs ; lui, est « saint, innocent, immaculé », et donc, en cela, il est « séparé des pécheurs » ; ils étaient remplis de faiblesse, lui est rempli de puissance : il est « capable de sauver » (v. 25) ; ils étaient désignés par la loi de Moïse, lui est désigné par Dieu lui-même comme son Fils (v. 28).

            De la Première Alliance, inachevée, imparfaite, Jésus fait passer les croyants à la Nouvelle Alliance, parfaite, achevée : le mot « accomplissement » ne figure pas dans ces quelques lignes, mais le thème est partout présent ; il suffit de remarquer l’abondance des expressions « pour l’éternité », « une fois pour toutes », « d’une manière définitive ». C’est bien ce qu’avait annoncé Jérémie : « Des jours viennent - oracle du SEIGNEUR - où je conclurai avec la communauté d’Israël, et la communauté de Juda, une Alliance nouvelle. Elle sera différente de l’Alliance que j’ai conclue avec leurs pères... » (Jr 31, 31-32).

            Au passage, l’auteur a évoqué les thèmes majeurs de la foi chrétienne : la Résurrection et l’Eucharistie : « Jésus, lui, demeure éternellement... il vit pour toujours » (v. 24-25), c’est la Résurrection ; quant à l’Eucharistie, elle est évoquée par la référence au sacrifice de Jésus « s’offrant lui-même une fois pour toutes » (v. 27) ; on entend résonner ici les paroles du Christ au soir de son repas pascal : « Cette coupe est la Nouvelle Alliance en mon sang répandu pour vous. » (Lc 22, 20).

            Plus loin, l’auteur s’étendra longuement sur le sacrifice du Christ (10, 1-10 ; cf trente-troisième Dimanche Ordinaire B) ; rappelons seulement qu’aux yeux des Chrétiens, c’est la vie tout entière de Jésus (et non sa mort seule), donnée librement pour manifester jusqu’au bout l’amour du Père, qui constitue un « sacrifice » (agir sacré). Lorsque Jésus, au cours du repas pascal, a prononcé la phrase « Cette coupe est la Nouvelle Alliance en mon sang répandu pour vous », les disciples ne risquaient pas d’imaginer un sacrifice humain, ils savaient que « répandre son sang » voulait dire accepter de donner sa vie.

            Le dernier verset pose une question : « Quand Dieu s’engage par serment, il désigne son Fils qu’il a pour toujours mené à sa perfection » ; je ne reviens pas sur le mot « perfection » : on sait qu’il désignait la consécration sacerdotale du grand prêtre ; mais de quel « serment » s’agit-il ? C’est une allusion au psaume 109/110 ; celui-ci avait certainement une grande importance à la fois pour les Juifs et pour les Chrétiens car il est cité à plusieurs reprises dans le Nouveau Testament ; notre lettre aux Hébreux y revient souvent y compris dans ce chapitre 7. Donc pour pouvoir comprendre notre texte d’aujourd’hui, il faut avoir ce psaume présent à l’esprit ; voici quelques versets de ce psaume : « Oracle du SEIGNEUR (Dieu) à mon seigneur (le Messie) : Siège à ma droite, et je ferai de tes ennemis le marchepied de ton trône. De Sion, le SEIGNEUR te présente le sceptre de ta force : Domine jusqu’au cœur de l’ennemi. Le jour où paraît ta puissance, tu es prince, éblouissant de sainteté : Comme la rosée qui naît de l’aurore, je t’ai engendré. Le SEIGNEUR l’a juré dans un serment irrévocable : Tu es prêtre à jamais selon l’ordre du roi Melchisédech. »

            D’un bout à l’autre, il est question du futur Messie, le roi promis à la descendance de David (c’est à lui qu’est décerné le titre de seigneur). Le jour où il montera sur le trône, il siègera à la droite de Dieu, puisque le palais est au sud du temple (donc à droite si on est tourné vers l’est) ; et il entendra tous les souhaits de réussite que l’on prononcera sur lui, par exemple : « Domine jusqu’au cœur de l’ennemi. » D’ailleurs, sur les marches du trône, sont sculptées des têtes, celles des ennemis supposés : « je ferai de tes ennemis le marchepied de ton trône ». Jusque-là, rien de très nouveau, c’est le décalque d’une cérémonie de sacre ; la grande nouveauté tient dans le verset suivant : « Le SEIGNEUR l’a juré dans un serment irrévocable : Tu es prêtre à jamais selon l’ordre du roi Melchisédech. » Voilà donc un Messie, roi, descendant de David (donc de la tribu de Juda) qui porte en même temps le titre de prêtre ; chose impossible si l’on respecte la loi de Moïse (puisque les prêtres devaient obligatoirement être de la tribu de Lévi). On voit bien en quoi ce psaume éclairait la méditation des premiers Chrétiens issus du Judaïsme : pour eux, Jésus était ce Messie qui rassemblait sur sa personne les titres de roi et de prêtre ; c’est le sens de la phrase : « Quand Dieu s’engage par serment, il désigne son Fils ». Quant à nous, au matin de la Résurrection, nous pouvons bien lui dire cet autre verset du psaume 109/110 : « Le jour où paraît ta puissance, tu es prince, éblouissant de sainteté. »

----------------------------------------------------------------------------------------

Complément

- Deuxième question posée par ce verset 28, « Dieu l’a pour toujours mené à la perfection » : notre auteur y tient puisqu’il y revient à trois reprises dans sa lettre : « Dieu a mené (le Christ) à l’accomplissement par des souffrances » (2, 10) ; « Tout Fils qu’il était, il apprit par ses souffrances l’obéissance, et conduit jusqu’à son propre accomplissement, il devint pour tous ceux qui lui obéissent cause de salut éternel. » (5, 8-9). Et ici : « Dieu l’a pour toujours mené à la perfection ». 

            Jésus avait-il besoin d’être mené à sa perfection, au sens habituel du terme ? Certainement pas, puisqu’il vient d’être reconnu « saint, sans tache, sans aucune faute » (ici, v. 26). Mais le mot « perfection » employé ici en grec désignait la consécration sacerdotale du grand prêtre ; l’auteur poursuit son projet : prouver à des lecteurs d’origine juive que Jésus est vraiment le grand prêtre unique et définitif ; mais il n’a pas été « consacré » (on dirait aujourd’hui « ordonné »), lui dit-on ; si, répond l’auteur : sur la croix ; sa passion est le moment de sa consécration sacerdotale ; c’est là qu’il est devenu le médiateur entre Dieu et les hommes : d’où l’insistance sur la souffrance pour situer la Passion, et sur l’obéissance du Christ, totalement accordé à la volonté du Père, totalement consacré à sa mission, remis totalement à la disposition du projet de Dieu. Dans le même sens, Luc rapporte la phrase de Jésus, prêtre, intercesseur, sur la croix : « Père, pardonne-leur car ils ne savent pas ce qu’ils font » (Lc 23, 34) ; Matthieu, lui, note que le linceul dont Joseph d’Arimatie l’enveloppa après sa mort était en lin, comme la tunique des grands prêtres (Mt 27, 59). Ici, l’auteur en tire la conséquence : désormais, « Jésus est en mesure de sauver d’une manière définitive ceux qui s’avancent vers Dieu grâce à lui, car il vit pour toujours afin d’intercéder en leur faveur. »  Alors, ne craignons plus comme le dit l’auteur un peu plus haut (4, 16) : « Avançons-nous donc avec pleine assurance vers le trône de la grâce... »

----------------------------------------------------------------------------------------

LECTURE DE L’ÉVANGILE SELON SAINT MARC  12, 28b-34


 

            En ce temps-là,
28        un scribe s'avança vers Jésus pour lui demander :
            « Quel est le premier de tous les commandements ? »
29        Jésus lui fit cette réponse :
            « Voici le premier :
            Écoute, Israël :
            le SEIGNEUR notre Dieu
            est l'unique SEIGNEUR.
30        Tu aimeras le SEIGNEUR ton Dieu
            de tout ton cœur, de toute ton âme,
            de tout ton esprit et de toute ta force.
31        Et voici le second :
            Tu aimeras ton prochain comme toi-même.
            Il n'y a pas de commandement plus grand que ceux-là. »
32        Le scribe reprit :
            « Fort bien, Maître, tu as dit vrai :
            Dieu est l'Unique
            et il n'y en a pas d'autre que lui.
33        L'aimer de tout son cœur,
            de toute son intelligence, de toute sa force,
            et aimer son prochain comme soi-même,
            vaut mieux que toute offrande d’holocaustes et de sacrifices. »
34        Jésus, voyant qu'il avait fait une remarque judicieuse, lui dit :
            « Tu n'es pas loin du Royaume de Dieu. »
            Et personne n'osait plus l'interroger.
----------------------------------------------------------------------------------------

            Le scribe qui s’avance n’est pas malveillant, au contraire : sa question était classique, un sujet de conversation courant, apparemment : si l’on comptait bien tous les détails de la loi juive, on dénombrait six cent-treize commandements : des problèmes de choix de priorité se posaient inévitablement. D’où la question : « Quel est le premier de tous les commandements ? »  Comme toujours, Jésus répond en se référant à I’Écriture elle-même ; et comme tout bon scribe, il sait rapprocher les textes entre eux. Ici, il en cite deux, extrêmement connus :  « Voici le premier : Écoute, Israël : le SEIGNEUR notre Dieu est l’unique SEIGNEUR. Tu aimeras le SEIGNEUR ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme, de tout ton esprit et de toute ta force. Voici le second : Tu aimeras ton prochain comme toi-même. Il n’y a pas de commandement plus grand que ceux-là »  Le premier n’est autre que le fameux « Shema Israël », le Credo juif en quelque sorte ; le second est un passage du livre du Lévitique, bien connu des autorités religieuses.

            Ces deux commandements sont des commandements d’aimer et Jésus ne leur ajoute rien pour l’instant. Le « Shema Israël » prescrivait d’aimer Dieu, et lui seul : c’était un thème très habituel dans l’Ancien Testament, aimer Dieu au sens de « s’attacher » à lui, à l’exclusion de tout autre dieu, c’est-à-dire en clair refuser toute idolâtrie. Cet amour dû à Dieu n’est d’ailleurs qu’une réponse à l’amour de Dieu, au choix qu’il a fait de ce peuple : « Si le SEIGNEUR s’est attaché à vous et s’il vous a choisis, ce n’est pas que vous soyez le plus nombreux de tous les peuples, car vous êtes le moindre de tous les peuples. Mais si le SEIGNEUR, d’une main forte, vous a fait sortir et vous a rachetés de la maison de servitude, de la main du Pharaon, roi d’Égypte, c’est que le SEIGNEUR vous aime et tient le serment fait à vos pères. » (Dt 7, 7-8)... « À toi il t’a été donné de voir, pour que tu saches que c’est le Seigneur qui est Dieu, il n’y en a pas d’autre que lui. » (Dt 4, 35).

Mais l’amour peut-il se commander ? L’élan, non, mais la fidélité, oui et c’est de cela qu’il est question ici : faire de l’amour une loi, c’est relativiser toute autre loi : désormais, la loi, quelle qu’elle soit, est au service de l’amour de Dieu, elle ne peut le remplacer ; or les palabres interminables sur l’ordre de priorité des commandements peuvent détourner du principal, l’amour lui-même.

          Quant au deuxiè­me com­man­de­ment ci­té par Jé­sus, « Tu ai­me­ras ton pro­chain com­me toi-mê­me », il fi­gu­re au li­vre du Lé­vi­ti­que, dans ce que l’on ap­pel­le la « Loi de sain­te­té » qui  com­men­ce par ces mots : « Soyez saints, car je suis saint, moi le SEIGNEUR vo­tre Dieu » (Lv 19, 2). Or, cu­rieu­se­ment, ce cha­pi­tre ap­pa­rem­ment cen­tré sur la sain­te­té de Dieu égre­nait jus­te­ment tou­te une sé­rie de com­man­de­ments d’amour du pro­chain ; ce qui veut di­re en clair que, bien avant Jé­sus-Christ, dans l’idéal d’Israël, les deux amours de Dieu et du pro­chain ne fai­saient qu’un. Les ta­bles de la Loi tra­dui­saient bien la mê­me exi­gen­ce puis­que les com­man­de­ments concer­nant la re­la­tion à Dieu pré­cé­daient tout jus­te les com­man­de­ments concer­nant le pro­chain.

            Les pro­phè­tes avaient énor­mé­ment dé­ve­lop­pé les exi­gen­ces concer­nant l’amour du pro­chain (et les scri­bes du temps de Jé­sus, à la dif­fé­ren­ce des Sad­du­céens, li­saient cou­ram­ment les tex­tes pro­phé­ti­ques). Pour n’en ci­ter qu’un, fort cé­lè­bre du temps de Jé­sus, re­te­nons cet­te phra­se du pro­phè­te Osée : « C’est la mis­é­ri­cor­de que je veux, non les sa­cri­fi­ces, la connais­san­ce de Dieu, non les ho­lo­caus­tes. » (Osée 6, 6). No­tre scri­be est vi­si­ble­ment dans cet­te li­gne de pen­sée ; Marc no­te « Le scri­be re­prit : Fort bien, Maî­tre, tu as rai­son de di­re que Dieu est l’Unique et qu’il n’y en a pas d’autre que lui. L’aimer de tout son cœur, de tou­te son in­tel­li­gen­ce, de tou­te sa for­ce, et ai­mer son pro­chain com­me soi-mê­me, vaut mieux que tou­tes les of­fran­des et tous les sa­cri­fi­ces. »

            Jé­sus conclut par une for­mu­le d’encouragement, com­me une « béa­ti­tu­de » : « Tu n’es pas loin du Royau­me de Dieu » (sous-en­ten­du « heu­reux es-tu »). Au pas­sa­ge, il est in­té­res­sant de no­ter que la pré­di­ca­tion ha­bi­tuel­le de Jé­sus n’est pas un en­sei­gne­ment du ty­pe « il faut, tu dois... » mais une ré­vé­la­tion sur la pro­fon­deur de ce que nous vi­vons : par­ce que tu as com­pris que le plus im­por­tant est d’aimer, heu­reux es-tu, tu es tout près du royau­me. Ain­si Jé­sus clôt-il cet­te sé­rie de contro­ver­ses par une no­te po­si­ti­ve, ce qui est pro­pre à Marc : « Tu n’es pas loin du Royau­me. »

            Res­tent deux ques­tions : la pre­miè­re étant, au vu de cet é­ton­nant ac­cord en­tre Jé­sus et le scri­be, pour­quoi n’a-t-on pas évi­té la Pas­sion ? La ré­pon­se de Marc est la sui­van­te : les contem­po­rains de Jé­sus n’ont pas bu­té sur son en­sei­gne­ment, mais sur sa per­son­ne. « Par quel­le au­to­ri­té » agis­sait-il ? Quel était son mys­tè­re ? On re­tro­u­ve là le pro­blè­me po­sé à la sy­na­go­gue de Na­za­reth (6, 1-6 ; cf qua­tor­ziè­me di­man­che) : pour qui se prend-il le fils du char­pen­tier ?

            Quant à la deuxiè­me ques­tion, el­le est la sui­van­te : en définitive, quel est l’apport ori­gi­nal de Jé­sus ? Tout n’était-il pas dé­jà dans la Loi ? Oui, tout était en ger­me dans la Loi d’Israël, mais Jé­sus vient an­non­cer et ac­com­plir la der­niè­re éta­pe de la Ré­vé­la­tion : pre­miè­re­ment, il vient élar­gir à l’infini la no­tion de pro­chain ; Marc nous mon­tre à plu­sieurs re­pri­ses Jé­sus lut­tant contre tou­te ex­clu­sion ; deuxiè­me­ment, Jé­sus vient sur ter­re pour vi­vre en lui ces deux amours in­sé­pa­ra­bles, ce­lui de Dieu, ce­lui des au­tres sans ex­cep­tion ; en­fin, il vient nous en ren­dre ca­pa­bles en nous don­nant son Es­prit : « À ce­ci tous vous re­con­naî­tront pour mes dis­ci­ples : à l’amour que vous au­rez les uns pour les au­tres. » (Jn 13, 35).

            Jé­sus vient de don­ner au scri­be la plus bel­le dé­fi­ni­tion du Royau­me : c’est là où l’amour est roi, l’amour de Dieu nour­ris­sant l’amour des au­tres.

----------------------------------------------------------------------------------------

Compléments

- Les dis­ci­ples de Jé­sus sont tous Juifs, com­me lui-mê­me, d'ailleurs, et com­me bon nom­bre des pre­miers Chré­tiens. On ne doit donc pas s'étonner de dé­cou­vrir une ré­el­le com­mu­nion de pen­sée en­tre Jé­sus et cer­tains re­pré­sen­tants du Ju­daïs­me : c'est le cas ici. Le scri­be qui s'avance n'est pas mal­veillant, au contrai­re : dans les ver­sets pré­cé­dents, il a ap­pré­cié les pri­ses de po­si­tion de Jé­sus.

- Dans le cha­pi­tre 11, et le dé­but du cha­pi­tre 12, Marc vient de rap­por­ter tou­te une sé­rie de contro­ver­ses avec les au­to­ri­tés re­li­gieu­ses : tout d'abord, le ré­cit des vendeurs chas­sés du Tem­ple (11, 15-17) ; l'apprenant, les grands prê­tres et scri­bes se sont de­man­dé com­ment on pour­rait le fai­re pé­rir (v. 18) ; quand ils le ren­con­trent à nou­veau dans le Tem­ple, les grands prê­tres, scri­bes et an­ciens lui de­man­dent en ver­tu de quel­le au­to­ri­té il se per­met des cho­ses pa­reilles (v. 28) ; Jé­sus ne ré­pond pas di­rec­te­ment, mais en­chaî­ne aus­si­tôt sur la pa­ra­bo­le des vi­gne­rons ho­mi­ci­des (12, 1-12) ; ses ad­ver­sai­res com­pren­nent très bien qu'ils sont vi­sés et rê­vent en­co­re une fois de l'arrêter ; seu­le la peur de la fou­le les re­tient. Il fau­drait ar­ri­ver à le pren­dre au piè­ge : c'est le but avoué des deux ques­tions sui­van­tes : faut-il payer l'impôt à Cé­sar  ? (C'est la ques­tion des Pha­ri­siens et des Hé­ro­diens ; 12, 13-17) ; com­ment se pas­se­ra la ré­sur­rec­tion des morts pour la fem­me aux sept ma­ris ? (C'est la ques­tion des Sad­du­céens ; 12, 18-27). Dans cet­te at­mos­phè­re em­poi­son­née, voi­ci tout d'un coup une ques­tion de bon­ne foi : « Le scri­be les avait en­ten­dus dis­cu­ter et voyait que Jé­sus leur avait bien ré­pon­du. » (12, 28). Et l'on as­sis­te pour une fois à un vé­ri­ta­ble dia­lo­gue, cha­cun re­con­nais­sant la jus­tes­se des vues de l'autre. Mais il est trop clair que ce scri­be fait fi­gu­re de cas iso­lé.

Commentaires de Marie-Noëlle Thabut, année liturgique B, 31e dimanche du temps ordinaire (4 novembre 2018)

Partager cet article

Repost0
22 octobre 2018 1 22 /10 /octobre /2018 09:55

Ces commentaires, trouvés sur le site "Église catholique en France", permettent à toute personne de bonne volonté, chrétienne ou non, de mieux comprendre la Bible, le livre le plus diffusé au monde, en

  • décodant le langage imagé utilisé par l'auteur.

Attention, le texte écrit peut différer des versions audio (Radio-Notre-Dame) et vidéo (KTO TV) qui ont été modifiées par Marie-Noëlle Thabut, parfois pour les améliorer, parfois pour s'adapter aux formats imposés par ces chaînes de radio ou de télévision. Dans cette hypothèse, nous mettons en italiques les passages supprimés pour ces médias.

Je souhaite arriver à mettre ici, chaque dimanche, les commentaires de Marie-Noëlle Thabut. Ma seule contribution consiste à surligner les passages que je trouve les plus enrichissants et à écrire en rouge ceux qui parlent d'un thème qui m'est cher : la liberté (trois autres pages de mon blog sont consacrées à ces passages des Évangiles, du reste du Nouveau Testament ou de l'Ancien Testament qui parlent de la liberté). D'après Marie-Noëlle Thabut, "... si nous ne trouvons pas dans les textes une parole libérante, c'est que nous ne les avons pas compris."

Version audio, trouvée sur le site de Radio-Notre-Dame (disponible seulement à compter du 27 octobre 2018).

En bas de page, vous avez les versions vidéo des commentaires, trouvées sur KTO TV. Attention, ces vidéos peuvent être celles d'il y a 3 ans et ne pas correspondre tout à fait aux commentaires écrits cette année.

LECTURE DU LIVRE DE JÉRÉMIE   31, 7-9

 

7          Ainsi parle le SEIGNEUR :  
            Poussez des cris de joie pour Jacob, 
            acclamez la première des nations !    
            Faites résonner vos louanges et criez tous :  
            « SEIGNEUR, sauve ton peuple,     
            le reste d'Israël ! »
8          Voici que je les fais revenir du pays du Nord,         
            que je les rassemble des confins de la terre ;
            parmi eux, tous ensemble, l'aveugle et le boiteux,   
            la femme enceinte et la jeune accouchée ;    
            c'est une grande assemblée qui revient.
9          Ils avancent dans les pleurs et les supplications,      
            je les mène, je les conduis vers les cours d’eau        
            par un droit chemin où ils ne trébucheront pas.       
            Car je suis un père pour Israël,          
            Éphraïm est mon fils aîné.
----------------------------------------------------------------------------------------------------------------

UNE LUMIÈRE DANS LA NUIT

Il faut croire que cela allait bien mal ! Il suffit d'entendre ce ton presque triomphal par avance pour deviner dans quel contexte épouvantable Jérémie a pris la parole ici. Car c'est une caractéristique des prophètes. Jérémie, comme tous les prophètes, tient deux langages : à l'heure de l'insouciance et de l’infidélité à la Loi, il a des paroles très sévères pour inviter ses compatriotes à la conversion. Il menace, il annonce la catastrophe imminente. À temps et à contretemps, au risque de devenir insupportable et d'être persécuté, il met en garde, il invite à ouvrir les yeux, à revenir vers Dieu. Son message, c'est « vos bêtises vous mènent tout droit à la catastrophe ! » Mais, au contraire, à l’heure du malheur et de la déportation, il vient redonner l’espérance, il rappelle que Dieu n’abandonne jamais son peuple, quelles que soient ses bêtises.

Le ton de ce texte  est presque triomphal : mais il faut lire entre les lignes. Et alors on devine que le prophète prêche dans un contexte de malheur. C’est parce qu’on est au fin fond du désespoir que Jérémie ose dire « Poussez des cris de joie », c’est parce qu’on est au fin fond de l’humiliation que Jérémie appelle Jacob (c’est-à-dire le peuple d’Israël) « la première des nations ». Ce n’est pas par goût du paradoxe, c’est le cri de la foi ! C’est quand on est dans la nuit, qu’il faut à tout prix croire que la lumière reviendra. Le prophète, dans ces cas-là, c’est celui qui sait, le premier, discerner les lueurs de l’aube. On aura peut-être du mal à croire à ce message d’espoir puisque tout va mal, c’est pour cela qu’il prend la peine d’introduire son message par la formule solennelle : « Ainsi parle le SEIGNEUR ». Manière de dire : je ne parle pas de moi-même, ce que je vous dis, c’est Dieu lui-même qui vous le promet1.

De quel malheur s’agit-il ? Bien évidemment de l’exil à Babylone. Il ne peut pas s’agir des malheurs du royaume du Nord : on ne connaît pas exactement les dates de Jérémie, mais ce qui est sûr, c’est qu’il  est né longtemps après la fin du royaume du Nord, lequel a été définitivement détruit par l’Assyrie (c’est-à-dire Ninive) en 721. Lui-même dit avoir entendu la parole du Seigneur pour la première fois pendant le règne de Josias qui a régné de 640 à 609. Le malheur dont il s’agit ne peut donc être que l’Exil à Babylone qui a duré de 587 à 538.

Mais alors comment expliquer la phrase : « Je les fais revenir des pays du Nord » ? Babylone est plutôt à l'est par rapport à Jérusalem, que l’on sache. Mais tout simplement, parce que pour se rendre à l’est ou au sud, il fallait commencer par se diriger vers le nord et emprunter les routes du croissant fertile.

Une première vague de déportations a eu lieu en 597 puis une deuxième vague en 587 ; Jérémie, lui, n’a pas été déporté ; il a bien failli l’être, pourtant, il faisait partie de la file de déportés enchaînés ; mais le chef de la garde personnelle de Nabuchodonosor lui a laissé le choix, soit de partir à Babylone avec les déportés, soit de rester à Jérusalem et Jérémie a choisi de rester ; il a fort à faire à Jérusalem pour maintenir le moral de ceux qui sont restés au pays. Sur le plan politique, plusieurs partis s’opposent : faut-il rester sur place, subir cette tutelle babylonienne, et essayer de faire survivre le pays en attendant des jours meilleurs ? C’était la position de Jérémie ; faut-il au contraire s’exiler en Égypte ? Ou encore faut-il continuer la guérilla, quitte à supprimer ceux qui s’accommodent trop bien de la présence babylonienne ?

Le texte que nous venons d’entendre est donc écrit par Jérémie resté à Jérusalem, pour lutter contre le désespoir de ses compatriotes. Il annonce le grand retour des exilés « Voici que je les fais revenir du pays du Nord, que je les rassemble des extrémités du monde... C’est une grande assemblée qui revient. » Et il oppose les conditions du départ en exil dans l’humiliation au retour triomphal au pays : « Ils étaient partis dans les larmes, dans les consolations je les ramène. » Dans les convois de déportés, on sait bien d’avance qu’un certain nombre ne supportera pas la brutalité des conditions de détention et les difficultés de la route. Mais quand il s’agira de revenir, la marche sera douce, si douce que, même les plus faibles pourront l’entreprendre ! « Il y a parmi eux l’aveugle et le boiteux, la femme enceinte et la jeune accouchée. » C’est un peuple vaincu, affaibli, trébuchant qui a été emmené enchaîné, et, pour certains, les yeux crevés... C’est un peuple libre, assuré qui reviendra.

 

JE SUIS UN PÈRE POUR ISRAËL

Ce qui est troublant, c’est que tous les noms (Jacob, Éphraïm, Israël) que Jérémie emploie pour parler du peuple sont des noms qui qualifiaient non pas le royaume du Sud (Jérusalem) mais le royaume du Nord avant sa destruction ; sachant qu’en aucun cas Jérémie ne peut avoir été contemporain du royaume du Nord, on peut penser qu’il annonce ici, tacitement, la réunification du peuple de Dieu. On sait également qu’une partie de la population du Nord s’était réfugiée à Jérusalem après la destruction de Samarie en 721 ; peut-être s’adresse-t-il à eux tout particulièrement ?

Dernière remarque, la paternité de Dieu est affirmée très clairement ici : « Je suis un père pour Israël, Éphraïm est mon fils aîné ». Cette manière de parler de Dieu est récente : c’est peut-être le prophète Osée qui en a parlé le premier, au huitième siècle, dans le royaume du Nord, en décrivant la sollicitude de Dieu pour son peuple « Quand Israël était jeune, je l’aimai, et d’Égypte, j’appelai mon fils... J’étais pour eux comme celui qui élève un nourrisson, tout contre sa joue. » (Os 11, 1. 4). Jusque-là, on hésitait à appeler Dieu Père, pour éviter toute ambiguïté ; car les autres peuples utilisaient volontiers ce même titre mais ils envisageaient la paternité divine à l’image de la paternité humaine, charnelle, biologique. En Israël, Dieu est le Tout-Autre, et sa paternité est d’un autre ordre. Mais Jérémie franchit le pas, il emploie le mot « Père » : « Je suis un père pour Israël, Éphraïm est mon fils aîné » ; encore une fois, c’est au creux même de la catastrophe que la foi d’Israël a fait un bond en avant.

-----------------------------------------------------------------------------------------------------------------------

PSAUME  125  (126) – « Chant des montées »

 

1          Quand le SEIGNEUR ramena les captifs à Sion,    
            nous étions comme en rêve !
2          Alors notre bouche était pleine de rires,       
            nous poussions des cris de joie.          

            Alors on disait parmi les nations :     
            « Quelles merveilles fait pour eux le SEIGNEUR ! »
3          Quelles merveilles le SEIGNEUR fit pour nous :    
            nous étions en grande fête !

4          Ramène, SEIGNEUR, nos captifs,  
            comme les torrents au désert.
5          Qui sème dans les larmes      
            moissonne dans la joie.

6          Il s'en va, il s'en va en pleurant,        
            il jette la semence ;    
            il s'en vient, il s'en vient dans la joie,
            il rapporte les gerbes.
----------------------------------------------------------------------------------------------------------------

MERVEILLES QUE FIT POUR NOUS LE SEIGNEUR

Dans la première lecture de ce dimanche, le prophète Jérémie, au début de l’Exil à Babylone, annonçait déjà le retour au pays. Visiblement, au moment où ce psaume a été écrit, le retour est chose faite : « Quand le SEIGNEUR ramena nos captifs à Sion »... Vous connaissez l’histoire : la grande puissance Babylone vaincue à son tour ; le nouveau maître des lieux, Cyrus, a une tout autre politique : quand il s’empare de Babylone, en 538, il renvoie dans leurs pays respectifs toutes les populations déplacées par Nabuchodonosor. Les habitants de Jérusalem en ont bénéficié comme les autres. Cela paraît tellement miraculeux que Cyrus sera considéré comme l’envoyé de Dieu, ni plus, ni moins !

Ce psaume évoque donc la joie, l’émotion du retour : « Nous étions comme en rêve ». En exil, là-bas, on en avait tant de fois rêvé... quand cela s’est réalisé, on osait à peine y croire. Cette libération  est pour le peuple une véritable résurrection : en exil à Babylone, il était littéralement condamné à la disparition, en tant que peuple : par l’oubli de ses racines et de ses traditions, par la contamination de l’idolâtrie ambiante. Pour évoquer cette résurrection, le psalmiste évoque deux images chères à ce peuple, celle de l’eau, celle de la moisson. L’eau pour commencer : « Ramène, SEIGNEUR nos captifs, comme torrents au désert » ; au sud de Jérusalem, le Néguev est un désert : mais au printemps, des torrents dévalent les pentes et tout à coup éclosent des myriades de fleurs. Deuxième image, quand le grain de blé est semé en terre, c’est pour y pourrir, apparemment y mourir... quand viennent les épis, c’est comme une naissance... « Il s’en va, il s’en va en pleurant, il jette la semence : il s’en vient, il s’en vient dans la joie, il rapporte les gerbes. » Il y a certainement là l’évocation de la joie que suscite chaque nouvelle récolte : il suffit de penser que, dans toutes les civilisations, la moisson a toujours donné lieu à des réjouissances. 

Mais, plus profondément, il y a la joie de la reprise en main du pays et de ses cultures : quand les exilés reviennent au pays, le pays revit. Au dernier verset, la traduction littérale est « Il s’en va, il s’en va en pleurant, il jette la semence : il s’en vient, il s’en vient dans la joie, il rapporte ses gerbes. » En clair, l’esclavage, la captivité sont du passé : désormais le peuple cultive « ses » terres, il est propriétaire de « sa » récolte.

« On rapporte les gerbes » : la fête des Tentes était primitivement une fête des récoltes. Dans la pratique d’Israël, il en reste des rites d’apport de gerbes, précisément. Chaque année, ce cantique était chanté au cours du pèlerinage, tandis que l’on « montait » à Jérusalem, pour la fête des Tentes, à l’automne. Si vous consultez votre Bible, vous verrez que ce psaume fait partie de ce qu’on appelle « les cantiques des montées » (c’est-à-dire des pèlerinages). En chantant ce psaume durant la montée à Jérusalem, on évoquait cette autre montée, celle du retour d’Exil.

Mais en Israël, quand on évoque le passé, ce n’est jamais pour le seul plaisir de faire de l’histoire. On rend grâce à Dieu pour son œuvre dans le passé, on fait mémoire, comme on dit, mais c’est surtout pour puiser la force de croire à son œuvre définitive pour demain. Cette libération, ce retour à la vie, que l’on peut dater historiquement, devient une raison d’espérer d’autres résurrections, d’autres libérations. Comme, déjà, on avait chanté la libération d’Égypte, et elle est évidemment sous-jacente ici, (dans le mot « merveilles » par exemple qui fait partie du vocabulaire de la libération d’Égypte), comme, désormais, on chantait la libération et le retour de l’exil à Babylone, on priait Dieu de hâter le Jour de la libération définitive. C’est pour cela qu’à l’action de grâce se mêle la prière « Ramène, SEIGNEUR, nos captifs... »

 

RAMÈNE, SEIGNEUR, NOS CAPTIFS

Ces « captifs », ce sont d’abord ceux qui sont restés au loin, dispersés parmi les peuples étrangers. Mais ce sont aussi tous les hommes : depuis l’Exil à Babylone, précisément, Israël sait qu’il a vocation à prier pour toute l’humanité. Ou pour le dire autrement, Israël sait que sa vocation, son « élection » est au service de l’humanité. C’est très net dans la deuxième strophe de ce psaume : « Alors on disait parmi les nations : Quelles merveilles fait pour eux le SEIGNEUR ! » : ce n’est pas de la prétention ; c’est la reconnaissance de la gratuité de ce choix que Dieu a fait d’un tout petit peuple, pas meilleur que les autres (comme dit le livre du Deutéronome) ; c’est aussi la joie missionnaire de voir les nations devenir sensibles à l’action de Dieu, premier pas vers leur conversion, et donc leur libération.

La libération définitive de toute l’humanité, des « nations » comme dit le psaume, c’est la venue du Messie : on sait que la fête des Tentes comportait une dimension d’attente messianique très forte. C’est au cours de cette fête, par exemple, qu’on faisait cette immense procession avec les gerbes, dont parle ce psaume, en chantant des « Hosanna » (ce qui veut dire « sauve ton peuple ») ; on poussait également cette exclamation que nous connaissons bien « Béni soit celui qui vient au nom du SEIGNEUR ! » qui était une acclamation anticipée du Messie.

Après tant et tant d’aventures, ce peuple, notre frère aîné, comme dit le Concile Vatican II, est bien placé pour nous donner une superbe leçon d’espérance et d’attente : faisons confiance au « Maître de la moisson ».

-----------------------------------------------------------------------------------------------------------------------

LECTURE DE LA LETTRE AUX HÉBREUX   5, 1 - 6

 

1          Tout grand prêtre est pris parmi les hommes,           
            il est établi pour intervenir en faveur des hommes   
            dans leurs relations avec Dieu ;        
            il doit offrir des dons et des sacrifices pour les péchés.
2          Il est capable de compréhension       
            envers ceux qui commettent des fautes par ignorance ou par égarement,   
            car il est, lui aussi, rempli de faiblesse ;
3          et, à cause de cette faiblesse,
            il doit offrir des sacrifices pour ses propres péchés  
            comme pour ceux du peuple.
4          On ne s'attribue pas cet honneur à soi-même,          
            on est appelé par Dieu, comme Aaron.
5          Il en est bien ainsi pour le Christ :    
            il ne s’est pas donné à lui-même la gloire de devenir grand prêtre ;
            il l'a reçue de Dieu, qui lui a dit :      
            Tu es mon Fils,          
            moi, aujourd'hui, je t'ai engendré,
6          car il lui dit aussi dans un autre psaume :     
            Tu es prêtre de l’ordre de Melkisédek
            pour l’éternité.
----------------------------------------------------------------------------------------------------------------

LE SACERDOCE DANS L’ANCIEN TESTAMENT         

Décidément on pourrait écrire la lettre aux Hébreux en deux colonnes : dans la colonne de gauche, il y a le régime (si l’on peut dire) de l’Ancien Testament, dans l’autre, celui du Nouveau Testament ; ou pour le dire autrement, ce qui était avant Jésus-Christ et ce qui est depuis ; pour l’auteur, comme pour tout le Nouveau Testament, depuis Jésus-Christ, tout est changé ; il passe son temps à comparer ces deux régimes pour dire : Faites le pas ; acceptez sans hésiter la nouveauté apportée par Jésus ; cette nouveauté du Christ n’est pas une infidélité à la religion de vos pères ; elle en est l’accomplissement. Comme avait dit Jésus lui-même « je ne suis pas venu abolir  la loi et les prophètes, je suis venu accomplir. » (Mt 5, 17).

En Jésus-Christ, tout est nouveau et pourtant, tout est dans la droite ligne de l’Ancien Testament. Aujourd’hui, l’auteur évoque trois points précis : premier point, le grand prêtre est un homme comme les autres ; deuxième point, il fait le pont entre Dieu et les hommes (il est « pontife ») ; ces deux points nous les avons vus dans les passages que nous avons lus les dimanches précédents ; troisième point, la mission de grand prêtre découle d’un appel de Dieu.

Reprenons nos deux colonnes : dans l’Ancien Testament, vous vous rappelez que les prêtres devaient être des hommes séparés : le mot « consacré » dans l’Ancien Testament signifiait « séparé ». Et donc, parmi les douze tribus d’Israël, on avait choisi, mis à part une tribu particulière, celle de Lévi. Les descendants de Lévi (les lévites) ne possédaient pas un territoire particulier, ils étaient répartis sur l’ensemble du territoire, et ils étaient consacrés au service du Temple. Leurs revenus provenaient pour une part des offrandes faites au Temple.

L’institution du sacerdoce s’est précisée au cours des siècles et on distinguait plusieurs classes de prêtres selon les diverses fonctions à remplir dans le Temple. Il faut bien imaginer ce que pouvait être le service d’un lieu de culte où se déroulaient des sacrifices quotidiens, et des pèlerinages gigantesques avec de multiples chorales ; quand on pense qu’en certaines occasions, on a sacrifié en une seule cérémonie plusieurs milliers d’animaux, on imagine le personnel nécessaire ; le deuxième livre des Rois raconte par exemple que Salomon a sacrifié lors de la dédicace du Temple qu’il venait de construire vingt-deux mille têtes de gros bétail et cent vingt mille têtes de petit bétail !

Moïse et son frère Aaron étaient tous les deux descendants de Lévi ; plus tard, c’est aux descendants d’Aaron qu’on a réservé le privilège d’être grand prêtre ; il ne suffisait donc plus d’être lévite, il fallait faire partie de la famille d’Aaron. Ce grand prêtre nommé pour un an avait seul le droit d’entrer dans le Saint des Saints (la partie la plus sacrée du Temple de Jérusalem) le jour du Yom Kippour, c’est-à-dire du grand pardon. Voilà le régime de l’Ancien Testament.

Arrivé là, notre auteur a évidemment un problème pour remplir la colonne de droite concernant Jésus-Christ ! Car une chose est sûre : Jésus ne descend pas de Lévi ni d’Aaron : il descend de David par son père (on ne connaît pas l’origine de Marie, mais c’est l’origine paternelle qui comptait). Donc dans la logique de l’Ancien Testament, Jésus ne peut pas recevoir le titre de grand prêtre.

À moins que... À moins que Dieu soit quand même libre d’appeler qui il veut ! Notre auteur dit « On ne s’attribue pas à soi-même cet honneur d’être grand prêtre, on le reçoit par appel de Dieu ». L’appel de Dieu pour certains consiste dans leur naissance, c’étaient les lévites ; mais pour Jésus, Dieu en a décidé autrement : premièrement si son Fils s’est fait homme, c’est précisément pour être le médiateur, le « pont » entre Dieu et les hommes ; deuxièmement, une fois de plus, la liberté de Dieu déborde tous nos schémas : le psaume 109/ 110 affirme : « Le SEIGNEUR l’a juré, il ne s’en repentira pas : tu es prêtre pour toujours, à la manière de Melkisédek. » (Ps 109/110, 4).

 

JÉSUS, PRÊTRE À LA MANIÈRE DE MELCHISÉDECH

Qui donc était Melkisédek? Nous sommes au temps d’Abraham, c’est-à-dire bien avant l’institution des lévites : Loth ayant été victime d’une razzia et fait prisonnier, Abraham a volé à son secours pour le délivrer. Ce faisant, il s’est taillé une réputation d’homme fort, dans la région. C’est là qu’il rencontre Melchisédech. Or la Bible présente ce personnage qui était jusque-là un inconnu comme roi de Salem (on pense qu’il s’agit peut-être de la future Jérusalem) ; et un peu plus bas, alors qu’on ne sait rien de ses ascendances, le texte précise « Il était prêtre du Dieu Très-Haut ». Ce qui veut bien dire qu’il peut exister un sacerdoce légitime en dehors de la descendance d’Aaron : puisque, je vous rappelle que Melkisédek était contemporain d’Abraham, et donc ne descendait pas de Lévi qui a vécu plusieurs générations plus tard.

Ce psaume a probablement été écrit par quelqu’un qui était très critique à l’égard du sacerdoce de Jérusalem, et il  imaginait un sacerdoce dégagé des contraintes d’appartenance à la famille de Lévi ; plus tard, parmi les premiers Chrétiens, ceux qui attendaient un Messie-prêtre et étaient bien obligés d’admettre que Jésus ne descendait pas de Lévi, se sont référés à ce psaume qui reconnaissait le titre de grand prêtre à Melkisédek ; ils y ont lu l’annonce que le Messie déborderait toutes les catégories et les institutions  de l’Ancien Testament, même celles du sacerdoce.

Enfin, pour faire alliance avec Abraham, Melkisédek, ce prêtre étonnant, lui propose un sacrifice à base de pain et de vin. Bien évidemment, l’auteur de la lettre aux Hébreux fait le rapprochement ! Pour lui, cela ne fait aucun doute : Jésus est le nouveau Melkisédek, il est bien dans la droite ligne de l'Ancien Testament.

-----------------------------------------------------------------------------------------------------------------------

ÉVANGILE  DE JÉSUS-CHRIST SELON SAINT MARC   10, 46b - 52

 

46        Tandis que Jésus sortait de Jéricho   
            avec ses disciples et une foule nombreuse,   
            le fils de Timée, Bartimée, un aveugle  qui mendiait,          
            était assis au bord du chemin.
47        Quand il entendit que c'était Jésus de Nazareth,     
            il se mit à crier :         
            «  Fils de David, Jésus, prends pitié de moi ! »
48        Beaucoup de gens  le rabrouaient pour le faire taire,                       
            mais il criait de plus belle :    
            « Fils de David, prends pitié de moi ! »
49        Jésus s'arrête et dit :  
            « Appelez-le. »          
            On appelle donc l'aveugle, et on lui dit :      
            « Confiance, lève-toi ;           
            il t'appelle. »
50        L'aveugle jeta son manteau,  
            bondit et courut vers Jésus.
51        Prenant la parole, Jésus lui dit :        
            « Que veux-tu que je fasse pour toi ?           
            - Rabbouni, que je retrouve la vue ! »
52        Et Jésus lui dit :         
            « Va, ta foi t'a sauvé. »
            Aussitôt l'homme retrouva la vue,    
            et il suivait Jésus sur chemin.
----------------------------------------------------------------------------------------------------------------

LE MESSIE AUX PORTES DE JÉRUSALEM

Ce texte s’inscrit juste après ceux des dimanches précédents, c’est-à-dire dans la dernière montée de Jésus vers Jérusalem ; Jésus a annoncé pour la troisième fois à ses disciples sa passion, sa mort et sa résurrection ; puis il y a eu cette demande des fils de Zébédée « accorde-nous de partager ta gloire » ; et Jésus a saisi cette occasion pour leur dire à tous : « Vous le savez, les chefs des nations païennes se conduisent en maîtres et font sentir leur pouvoir... Il ne doit pas en être ainsi parmi vous » ; et il terminait par cette phrase étonnante et inquiétante à la fois : « Le Fils de l’homme est venu non pour être servi mais pour servir et donner sa vie en rançon (libération) pour la multitude ». Lui et ses disciples quittent Jéricho, suivis par toute une foule, nous dit Marc. Ils entament la dernière étape avant Jérusalem. Et voilà que Bartimée, le mendiant aveugle se met à crier : « Jésus, Fils de David, aie pitié de moi ! » Marc précise que beaucoup cherchent à le faire taire : effectivement, par les temps qui courent, les disciples et l’entourage de Jésus se passeraient de cette publicité : après ce que Jésus vient de leur dire, ce n’est pas le moment d’attirer l’attention.

Mais rien ne fait taire les appels au secours de Bartimée : « Il criait de plus belle Fils de David, aie pitié de moi ! » On ne peut pas savoir ce que recouvre exactement sa demande « aie pitié de moi ». Car on employait la même expression que ce soit pour mendier ou pour prier. Tant il est vrai que nos prières sont bien des demandes d’aumône que nous adressons à Dieu. Jésus l’entend et dit « Appelez-le » ; lui, c’est clair, a décidé de ne pas prendre de précautions. Cette fois, au lieu de rabrouer Bartimée, les proches de Jésus l’encouragent : « Confiance, lève-toi ; il t’appelle. » Est-ce cela qui décuple l’audace de Bartimée ? Cette fois, sa demande à Jésus est sans ambiguïté : « Rabbouni, que je retrouve la vue ! » Immédiatement, sans faire un geste, Jésus lui répond « Va, ta foi t’a sauvé. » Et aussitôt l’aveugle recouvra la vue.

Quelques jours plus tard, Jésus fera à ses disciples toute une leçon sur la foi : « Ayez foi en Dieu. En vérité je vous le déclare, si quelqu’un dit à cette montagne : ôte-toi de là et jette-toi dans la mer, et s’il ne doute pas en son cœur, mais croit que ce qu’il dit arrivera, cela lui sera accordé. C’est pourquoi je vous déclare : tout ce que vous demandez en priant, croyez que vous l’avez reçu, et cela vous sera accordé. » (Mc 12, 22-24). Et une autre fois, déjà, il avait dit : « Tout est possible à celui qui croit. » (Mc 9, 23).

Cette guérison miraculeuse d’un aveugle à ce moment précis résonne donc certainement comme une révélation de l’identité véritable de Jésus. C’est un aveugle, qui, le premier, sait ouvrir les yeux et appelle Jésus « Fils de David » (l’un des titres du Messie) ; et, (dans l’évangile de saint Marc), cette guérison est suivie aussitôt de l’entrée triomphale à Jérusalem, où Jésus est acclamé comme le Messie : « Béni soit celui qui vient au Nom du Seigneur. Béni soit le règne qui vient, le règne de David notre père. »

On est tentés de faire le rapprochement avec l’annonce de Jérémie que nous avons entendue en première lecture : « Le SEIGNEUR sauve son peuple, le reste d’Israël... Il y  a même parmi eux l’aveugle et le boiteux ». (Jr 31). D’autant plus que, à l’époque de Jésus, cette prophétie de Jérémie était considérée comme une annonce du Messie.

 

FINI, LE TEMPS DU SECRET

Chose curieuse, Jésus ne cherche pas à garder secret ce dernier miracle : dans le chapitre 8, Marc avait déjà raconté un miracle identique : c’était à Bethsaïde, en Galilée, juste avant la profession de foi de Pierre à Césarée. Mais alors Jésus n’avait autorisé ni l’aveugle guéri ni les disciples à lui faire la moindre publicité ; Marc précisait « Il leur commanda sévèrement de ne parler de lui à personne. » Parce qu’à cette phase de sa vie, on risquait encore de se méprendre sur son titre de messie : on ne rêvait que trop encore d’un messie glorieux, chassant l’occupant romain par la force.

Cette fois, au contraire, aux portes de Jérusalem, Jésus accepte pour la première fois d’être reconnu pour ce qu’il est, le Messie, le fils de David. C’est la première fois que ce titre apparaît dans l’évangile de Marc. Car, désormais, les choses sont claires : Jésus lui-même s’est reconnu comme le Messie en se disant « Fils de l’homme » mais il a aussitôt précisé que ce serait à la manière d’un serviteur et non d’un maître. Cette guérison vient confirmer que Jésus est bien le Messie attendu. Il accomplit en sa personne ce que le prophète Isaïe disait du Serviteur de Dieu : « C’est moi le SEIGNEUR, je t’ai appelé selon la justice, je t’ai tenu par la main, je t’ai mis en réserve et je t’ai destiné à être l’alliance du peuple, à être la lumière des nations, à ouvrir les yeux aveuglés, à tirer du cachot les prisonniers et de la maison d’arrêt, les habitants des ténèbres. » (Is 42, 6 - 7).

Dans l’ambiance de l’entrée triomphale de Jésus à Jérusalem, les apôtres ont certainement repensé à plusieurs annonces du Messie dans l’Ancien Testament : dans un autre passage d’Isaïe, par exemple : « Alors, les yeux des aveugles verront et les oreilles des sourds s’ouvriront. Alors le boiteux bondira comme un cerf et la bouche du muet criera de joie. » (Is 35, 5-6)... ou encore : « En ce jour-là, les sourds entendront la lecture du livre et, sortant de l’obscurité et des ténèbres, les yeux des aveugles verront. De plus en plus, les humbles se réjouiront dans le SEIGNEUR et les pauvres gens exulteront à cause du Saint d’Israël. » (Is 29, 18-19).

Marc précise que l’aveugle s’est levé d’un bond pour venir près de Jésus. Lui, l’humble, s’est, le premier, réjoui dans le Seigneur… Le pauvre, le mendiant, a exulté à cause du Saint d’Israël et est entré à sa suite dans Jérusalem.

Commentaires de Marie-Noëlle Thabut, année liturgique B, 30e dimanche du temps ordinaire (28 octobre 2018)

Partager cet article

Repost0
15 octobre 2018 1 15 /10 /octobre /2018 13:44

Ces commentaires, trouvés sur le site "Église catholique en France", permettent à toute personne de bonne volonté, chrétienne ou non, de mieux comprendre la Bible, le livre le plus diffusé au monde, en

  • décodant le langage imagé utilisé par l'auteur.

Attention, le texte écrit peut différer des versions audio (Radio-Notre-Dame) et vidéo (KTO TV) qui ont été modifiées par Marie-Noëlle Thabut, parfois pour les améliorer, parfois pour s'adapter aux formats imposés par ces chaînes de radio ou de télévision. Dans cette hypothèse, nous mettons en italiques les passages supprimés pour ces médias.

Je souhaite arriver à mettre ici, chaque dimanche, les commentaires de Marie-Noëlle Thabut. Ma seule contribution consiste à surligner les passages que je trouve les plus enrichissants et à écrire en rouge ceux qui parlent d'un thème qui m'est cher : la liberté (trois autres pages de mon blog sont consacrées à ces passages des Évangiles, du reste du Nouveau Testament ou de l'Ancien Testament qui parlent de la liberté). D'après Marie-Noëlle Thabut, "... si nous ne trouvons pas dans les textes une parole libérante, c'est que nous ne les avons pas compris."

Version audio, trouvée sur le site de Radio-Notre-Dame (disponible seulement à compter du 20 octobre 2018).

En bas de page, vous avez les versions vidéo des commentaires, trouvées sur KTO TV. Attention, ces vidéos peuvent être celles d'il y a 3 ans et ne pas correspondre tout à fait aux commentaires écrits cette année.

LECTURE DU LIVRE D’ISAÏE    53, 10 - 11
 

10        Broyé par la souffrance, le Serviteur a plu au SEIGNEUR.
            S’il remet sa vie en sacrifice de réparation,  
            il verra une descendance, il prolongera ses jours :    
            par lui, ce qui plaît au SEIGNEUR réussira.
11        Par suite de ses tourments,    
            il verra la lumière,
            la connaissance le comblera. 
            Le juste, mon serviteur, justifiera les multitudes,     
            il se chargera de leurs fautes.
----------------------------------------------------------------------------------------------------------------

LES EXILÉS DANS LA TOURMENTE

Essayons d'abord de lire ce texte sans penser tout de suite à Jésus-Christ : le prophète Isaïe qui écrivait au sixième siècle av. J.-C. parlait d'abord pour ses contemporains ; sinon qui l'écouterait ? Un prédicateur qui, aujourd'hui, nous parlerait pour l'an 3000 n'aurait guère d'auditeurs ! Il faut donc chercher ce qu'Isaïe voulait dire à ses contemporains, en quoi son message pouvait les stimuler. 

La seule chose évidente dans les quelques lignes que nous lisons ici, c’est qu’on est dans un contexte de persécution : un « Serviteur » est « broyé par la souffrance ». Puisque ce passage est inséré dans le livre du deuxième Isaïe (c’est-à-dire les chapitres 40 à 55 d’Isaïe), on peut penser qu’il s’agit de l’Exil à Babylone. La souffrance est là pour ce peuple qui a tout perdu et qui peut aller jusqu’à se sentir abandonné de Dieu. Alors le prophète vient redonner des raisons de vivre et d’espérer, des raisons de tenir le coup, malgré tout. Il vient dire : votre souffrance n’est pas inutile, elle a un sens, vous pouvez lui donner un sens.

 Il cite l’exemple d’un Serviteur, mais sans le désigner précisément ; qui est ce « Serviteur » ? Ce même titre revient avec insistance dans les quatre textes qu’on appelle justement « les chants du Serviteur » chez le deuxième Isaïe. Il s’agit probablement du peuple lui-même exilé, ou ce qu’il en reste : le petit noyau qui essaie coûte que coûte de rester un serviteur de Dieu.

Je commence par la phrase la plus difficile : « Broyé par la souffrance, le Serviteur a plu au SEIGNEUR. » L’horrible contresens à ne pas faire, ce serait de croire une seule seconde que Dieu puisse prendre un quelconque plaisir à la souffrance d’un homme ; comment concilier cette manière de voir avec tout ce que nous savons par ailleurs, à savoir que Dieu est Amour...  Même nous, qui ne sommes pas très bons, nous ne nous réjouissons pas des souffrances des autres ! Donc, ne faisons pas dire à ce texte ce qu’il ne dit pas !... Nulle part, dans le texte hébreu, il n’est dit que Dieu s’est complu à broyer son Serviteur par la souffrance.

Le verbe « plaire » ici est un mot que l’on employait à propos des sacrifices pour dire qu’ils étaient agréés par Dieu et qu’il donnait son absolution au peuple tout entier. Pour le dire autrement, dans sa souffrance, le serviteur est invité à adopter une attitude que Dieu peut agréer comme une œuvre de réparation, d’absolution.  

Ce qui revient à dire que le serviteur peut transformer sa souffrance en une œuvre de salut. D’abord pour lui-même : derrière l’expression « broyé par la souffrance », il y a l’image du « cœur brisé » d’Ézéchiel ou du psaume 50/51: un cœur de pierre qui devient cœur de chair...  dans la souffrance, et spécialement celle infligée par les hommes, la persécution, on peut réagir par le durcissement (haine pour haine), ou par l’amour et le pardon. C’est donc au sein même de sa souffrance que le serviteur peut tracer un chemin de lumière : c’est le sens de la phrase « par suite de ses tourments, il verra la lumière ». De tout mal, Dieu peut nous aider à faire sortir un bien ! Voilà la merveille, la puissance de l’amour de Dieu.

 

TRACER UN CHEMIN DE LUMIÈRE

Mais ce serviteur souffrant peut également contribuer au salut des autres. C’est le deuxième message d’Isaïe : Cette souffrance que les hommes vous ont infligée, vous pouvez en faire un moyen de salut pour eux ; Dieu accepte, agrée votre attitude intérieure d’offrande comme un sacrifice et il pardonne à tous, y compris vos bourreaux. Il est vrai que vous n’êtes pas en train d’accomplir un sacrifice au Temple de Jérusalem selon les rites traditionnels, mais, dans sa miséricorde pour tous les hommes, Dieu accueille votre attitude intérieure d’offrande et de pardon comme un sacrifice de réparation. Étant entendu que c’est toujours Dieu qui répare, qui pardonne. 

C’est bien ce qui est dit ici par Isaïe au sujet du Serviteur : broyé par la hai­ne des hom­mes, le Jus­te a ré­pon­du par le si­len­ce et le par­don. Dieu a per­mis que ce par­don soit le sa­lut des bour­reaux...! Que ce pardon convertisse le cœur des bourreaux parce qu’ils se sont ouverts à l’absolution offerte par Dieu.    

Alors Isaïe délivre le message le plus important de sa prophétie : « Par lui (par le serviteur), ce qui plaît au SEIGNEUR réussira » ; c’est la phrase centrale de ce texte ; cette volonté de Dieu, Isaïe le sait bien, comme déjà Moïse le savait avant lui, c’est de sauver l’humanité, de la libérer de toutes ses chaînes ; et la pire de nos chaînes, c’est la haine, la violence, la jalousie qui rongent notre cœur. Cette volonté de Dieu, c’est donc tout simplement que l’humanité redécouvre la paix ; or cela peut se réaliser grâce aux serviteurs de Dieu. C’est ce que dit Isaïe ; « Si le Serviteur fait de sa vie un sacrifice de réparation... par lui ce qui plaît au SEIGNEUR réussira ». À partir de ce pardon accordé par Dieu, tous les pécheurs, délivrés de leur culpabilité, peuvent entamer une nouvelle vie. Devant l’attitude du Serviteur, le cœur des bourreaux s’attendrira. « Le juste, mon serviteur, justifiera les multitudes, il se chargera de leurs fautes. » Ce qu’Isaïe dit ici, c’est que le salut des bourreaux est dans les mains de leurs victimes. Car seul le pardon accordé par la victime peut attendrir le cœur de son bourreau et le convertir.           

C’est bien le sens de la phrase de Jésus : « Lorsque j’aurai été élevé de terre, j’attirerai tout à moi. »

--------------------------------------------------------------------------------------------------------------

Complément

Quelques siècles plus tard, le prophète Zacharie s’inscrivait dans la même ligne : « Ils lèveront les yeux vers celui qu’ils ont transpercé… Ce jour-là, une source jaillira pour la maison de David et les habitants de Jérusalem en remède au péché et à la souillure. » (Za 12, 10 ; 13, 1).

-----------------------------------------------------------------------------------------------------------------------

PSAUME  32 (33), 4-5. 18-19. 20.22 

 

4          Oui, elle est droite, la parole du SEIGNEUR ;        
            il est fidèle en tout ce qu'il fait.
5          Il aime le bon droit et la justice ;      
            la terre est remplie de son amour.

18        Dieu veille sur ceux qui le craignent, 
            qui mettent leur espoir en son amour,
19        pour les délivrer de la mort,  
            les garder en vie aux jours de famine.

20        Nous attendons notre vie du SEIGNEUR : 
            il est pour nous un appui, un bouclier.
22        Que ton amour, SEIGNEUR, soit sur nous, 
            comme notre espoir est en toi !

----------------------------------------------------------------------------------------------------------------

UNE PAROLE QUI EST LUMIÈRE   

         Dommage, nous n’avons entendu que quelques versets de ce psaume magnifique qui commence par « jubilez, hommes justes ! » Il est tout plein de jubilation, effectivement. Il comporte vingt-deux versets, ce qui est déjà tout un programme, nous l’avons vu souvent. Parce que vingt-deux, c’est le nombre des lettres de l’alphabet hébreu, on dit donc que ce psaume est « alphabétisant ». Lorsqu’on rencontre un psaume alphabétisant, on sait d’avance qu’il est consacré à l’Alliance que Dieu a proposée à son peuple pour annoncer son projet au monde et pour le réaliser. Manière symbolique de dire la perfection du projet de Dieu, qui est le tout de notre vie, « de A à Z »

            L’Alliance, le projet de Dieu est donc au centre de ce psaume : le mot « Alliance » ne sera pas prononcé une seule fois, mais il est sous-entendu dans le choix de ce nombre de vingt-deux versets. Et d’ailleurs, curieusement, (et ce n’est sûrement pas un hasard), la strophe centrale de ce psaume (les versets 11 et 12) dit : « Le plan du SEIGNEUR demeure pour toujours, les projets de son cœur subsistent d’âge en âge. » Et aussitôt après (verset 13), vient le rappel de l’élection d’Israël, c’est-à-dire de sa vocation particulière au service du projet de Dieu : « Heureux le peuple dont le SEIGNEUR est le Dieu, heureuse la nation qu’il s’est choisie pour domaine. »

            On ne s’étonne donc pas d’avoir entendu pour commencer tout à l’heure « Oui, elle est droite la Parole du SEIGNEUR ; il est fidèle en tout ce qu’il fait. » Sans cesse, dans la Bible, on médite sur cet événement extraordinaire : le Dieu inaccessible parle à l’homme. Il parle pour créer, il parle pour proposer son Alliance, il parle pour guider la marche de son peuple, et avec lui, de toute l’humanité au long des siècles. « Oui, elle est droite la Parole du SEIGNEUR », elle est en ligne droite depuis le début, elle poursuit toujours l’unique projet. La juxtaposition des deux lignes de ce verset est très intéressante : « Oui, elle est droite la Parole du SEIGNEUR ; il est fidèle en tout ce qu’il fait. » Contrairement aux apparences peut-être, il n’y a pas là deux affirmations distinctes, l’une concernant la Parole de Dieu, l’autre portant sur ses actes, sur ce qu’il fait. Chez l’homme, la parole et l’action ne sont pas toujours très cohérents ; nos beaux discours sont souvent sans lendemain. Mais en Dieu la parole est acte : le même mot hébreu « Davar » veut dire à la fois « parole » et « action, œuvre, événement ». Ce que Dieu dit, Il le fait ! « Il dit et cela fut » répète le récit de la création au chapitre 1 de la Genèse. Ou encore rappelez-vous Isaïe au chapitre 55 : « La Parole qui sort de ma bouche ne retourne pas vers moi sans résultat, sans avoir exécuté ce qui me plaît et fait aboutir ce pour quoi je l’avais envoyée. » Il y a certainement là aussi, comme très souvent dans la Bible, une allusion (j’aurais envie de dire un coup de patte) aux idoles qui, elles sont muettes et inertes, impuissantes.

            «  Il est fidèle en tout ce qu’il fait » : il s’agit encore et toujours de ce projet de Dieu : et le psaume détaille toute cette œuvre de Dieu : la Création non pas comme un acte du passé mais comme une présence de Dieu, une vigilance sur tous ceux qu’il a appelés à l’existence ; j’ai employé le mot « vigilance » parce que nous le trouverons tout à l’heure.

            Pour guider la marche de son peuple, Dieu parle à travers sa Loi. On en a un écho dans ce verset : « Il aime le bon droit et la justice, la terre est remplie de son amour. » La Création tout entière a vocation à devenir le lieu de l’amour, du droit et de la justice. Rappelez-vous le mot du prophète Michée : « On t’a fait savoir, ô homme, ce qui est bien, ce que le SEIGNEUR attend de toi : rien d’autre que de respecter le droit, d’aimer la fidélité et de t’appliquer à marcher humblement avec ton Dieu. » (Mi 6, 8). C’est la Loi qui éduque peu à peu ce peuple et promeut le droit et la justice tels que Dieu les entend. Dans tous les peuples du monde, la loi est faite pour garantir et développer les valeurs régnantes de la société ; la particularité en Israël c’est que la Loi a été donnée par Dieu et donc elle défend les valeurs de Dieu : l’amour, la liberté, le respect mutuel, la solidarité ; les commandements tendent tous à éduquer le peuple dans ce sens.

            Les autres versets que nous entendons ce dimanche font partie de la fin du psaume, mais ils sont dans la suite logique de ceux que nous venons de voir : « Dieu veille sur ceux qui le craignent, qui mettent leur espoir en son amour », car la crainte de Dieu comporte toujours une dimension d’obéissance à sa Loi : une obéissance dictée par la confiance ; comme un enfant écoute celui qui l’avertit du danger, s’il lui fait confiance toutefois. Au passage, vous avez remarqué, nous avons là une belle définition de la « crainte de Dieu » : « Craindre » Dieu c’est espérer en son amour.  Encore une fois, vous voyez qu’on est bien loin de la peur.
 

LA VIGILANCE DE DIEU

            « Dieu veille sur ceux qui le craignent, qui mettent leur espoir en son amour, pour les délivrer de la mort, les garder en vie aux jours de famine. » On voit bien pourquoi ce verset a été choisi précisément pour ce dimanche, en réponse à la première lecture : le chant du Serviteur souffrant au chapitre 53 d’Isaïe. Dans la souffrance, le serviteur ne tient le coup que parce qu’il sait qu’il est l’objet de la vigilance de Dieu, Isaïe dit « de la prédilection de Dieu ». En hébreu, le texte de notre psaume dit « L’œil de Dieu est sur ceux qui le craignent ». Belle manière de dire sa sollicitude. Quant à la citation des « jours de famine », elle est certainement une allusion au temps de l’Exode : pendant la marche dans le désert, Dieu a réellement sauvé le peuple qui mettait son espoir en lui, en lui envoyant la manne, chaque matin.

            Il reste que l’expression « pour les délivrer de la mort » pose question : pour tous, croyants ou incroyants, la mort est inéluctable et, à l’époque où ce psaume a été écrit, personne n’a encore ressuscité ! Dieu n’a délivré personne de la mort physique ! Mais il s’agit du peuple : et, réellement, ce peuple peut témoigner que Dieu l’a délivré plusieurs fois de la mort : que ce soit en Égypte, ou à Babylone, ou ailleurs.

            Le dernier verset est un beau résumé de l’Alliance, une expression de confiance extraordinaire : le peuple met tout son espoir dans celui qui l’accompagne de sa vigilance : « Que ton amour, SEIGNEUR, soit sur nous, comme notre espoir est en toi. » Cette confiance ne devrait jamais nous quitter puisque, dans la foi, nous savons que : « Le plan du SEIGNEUR demeure pour toujours, les projets de son cœur subsistent d’âge en âge. » Dans nos moments de découragement, nous devrions nous répéter cette phrase !

-----------------------------------------------------------------------------------------------------------------------

LECTURE DE LA LETTRE AUX HÉBREUX   4, 14 - 16

 

          Frères,
14     en Jésus, le Fils de Dieu,       
         nous avons le grand prêtre par excellence,               
         celui qui a traversé les cieux ; 
         tenons donc ferme l'affirmation de notre foi.
15     En effet, nous n’avons pas un grand prêtre
         incapable de compatir à nos faiblesses,
         mais un grand prêtre éprouvé  en toutes choses,
         à notre ressemblance, excepté le péché.
16     Avançons-nous donc avec assurance           
         vers le Trône de la grâce,      
         pour obtenir miséricorde       
         et recevoir, en temps voulu, la grâce de son secours.
----------------------------------------------------------------------------------------------------------------

JÉSUS N’ÉTAIT PAS PRÊTRE À LA MANIÈRE JUIVE

         Tout se passe comme si nous assistions à une discussion sur le thème de la religion : deux théories, ou plutôt deux groupes, sont en présence : d'une part des Juifs, fervents, très attachés au culte du Temple et à l'institution du sacerdoce à Jérusalem : hors de là pas de salut ; et, en face, des Chrétiens tout neufs qui ont trouvé en Jésus-Christ, mort et ressuscité, le salut que l'humanité attend. Le dialogue entre ces deux groupes est d'autant plus difficile qu'ils emploient exactement le même vocabulaire, mais en donnant aux mots des sens complètement différents, voire même opposés.

            Pour les Juifs, le rôle des prêtres en général, et du grand prêtre en particulier, c’est de faire le pont entre le Dieu inaccessible et le peuple. Quand on dit « Dieu saint », on pense Dieu séparé, inaccessible ; les hommes, eux, appartiennent au monde profane, ce que l’Ancien Testament appelle impur. (Encore un mot qui a changé de sens !) ; alors, pour transmettre à ce Dieu nos prières, ou même nos actions de grâce, il faut un médiateur, un intermédiaire, quelqu’un qui fasse le pont. (C’est de là que vient le mot « pontife », « pontifex »). Ce quelqu’un ne peut pas être un homme ordinaire, qui appartient au monde profane ; d’où tout le rituel de la consécration du grand prêtre ; le mot « consécration » signifiant justement séparation, mise à part. Pourtant, nous savons que déjà l’Ancien Testament avait découvert, et merveilleusement, le Dieu tout proche ; mais le chemin était à sens unique, si l’on peut dire : Dieu traversait l’abîme qui nous sépare de lui, mais pour l’homme, c’était impossible. D’où la nécessité du prêtre, mis à part pour cela.

            Dans cette logique-là, il est évident que Jésus ne remplit aucune des conditions du sacerdoce : premièrement, il n’est pas de la tribu des prêtres (la tribu de Lévi), puisqu’il descend de David, qui est de la tribu de Juda ; ses disciples se vantent assez, d’ailleurs, de cette filiation davidique ; pire, pour être grand prêtre, il fallait, à l’intérieur de la tribu de Lévi, descendre de la famille d’Aaron, ce qui évidemment n’était pas non plus le cas. Il n’a donc pas non plus reçu la consécration de grand prêtre, et pour cause. Et encore plus grave, il est mort comme un maudit : la mort de Jésus n’est pas un acte du culte, bien au contraire : c’est l’exécution d’un condamné ; et pour ceux qui l’ont condamné, il n’était qu’un imposteur, un faux Messie ; d’ailleurs la preuve, c’est que Dieu ne lui épargne pas cette mort infâme ; il a donc menti en se prétendant fils de Dieu. C’est en le tuant, au contraire, qu’on a accompli un acte religieux, en supprimant un blasphémateur qui ne pouvait que dévoyer le peuple.

            Pour les Chrétiens, au contraire, tout repose sur le mystère de l’Incarnation. Dieu s’est fait homme ; en Jésus-Christ, homme et Dieu ne font qu’un. Le voilà, celui qui, réellement, efficacement, fait le pont. En lui, Dieu est venu vers l’humanité, Dieu a traversé l’abîme qui nous sépare de lui. Notre texte dit « Il a traversé les cieux ». En lui aussi, et en même temps, par sa Résurrection, un homme a traversé les cieux : pour rester dans cette image, on pourrait dire que le chemin a été fait dans les deux sens. En lui, l’humanité tient fermement une fois pour toutes la main de Dieu. Et nous, puisque nous sommes son corps, nous avons par lui accès à Dieu. Donc, c’est lui notre médiateur une fois pour toutes. « Tenons ferme dans l’affirmation de notre foi » nous dit l’auteur, c’est-à-dire ne nous laissons plus intimider par une théorie d’un autre âge. Désormais, tout est changé. Ne regardons plus vers le passé ; il n’était qu’une étape dans le projet de Dieu. Désormais, « En Jésus, le Fils de Dieu, nous avons le grand prêtre par excellence. »

 

LE MYSTÈRE DE L’INCARNATION 

            Nous lisons ici que, au moment où cette lettre a été écrite, déjà la communauté chrétienne donnait à Jésus le titre de Fils de Dieu. Mais, du coup, ces Chrétiens avaient la même difficulté que nous. Ce Fils de Dieu pouvait-il en même temps être un homme comme nous ? Il est là, le mystère de l’Incarnation, et il faut bien accepter qu’il reste pour nous un mystère : les desseins de Dieu sont trop impénétrables pour nous. Chez nous tous, même si nous récitons fidèlement que Jésus est « vrai homme et vrai Dieu », l’idée que Dieu est irrémédiablement lointain demeure tenace.

            C’est probablement pour répondre à ce genre de difficulté que l’auteur ajoute tout de suite après : « Le grand prêtre que nous avons n’est pas incapable, lui, de partager nos faiblesses ; en toutes choses, il a connu l’épreuve comme nous, et il n’a pas péché. » Cette épreuve du Christ, recouvre certainement les multiples tentations qui ont jalonné sa vie : celles que nous rapportent les évangiles synoptiques dans ce qu’on appelle les tentations au désert ; celle du pouvoir, du succès, du prestige ; celle de se faire servir au lieu de se faire serviteur (nous en aurons un écho dans l’évangile de ce même dimanche) ;  celle que lui a occasionnée Pierre en le poussant à éviter la persécution et la mort qui l’attendaient à Jérusalem ; celle de Gethsémani... Celle, enfin, de se croire abandonné, au pire moment, c’est-à-dire sur la croix. Toutes ces tentations sont les nôtres, mais lui n’a jamais succombé ; pas une fois il ne s’est éloigné de la volonté de son père : « Que ta volonté soit faite et non la mienne ». Il est donc bien à la fois notre frère, qui partage notre condition, nos épreuves, nos tentations, et Fils de Dieu vivant parfaitement selon la volonté du Père.

Il ne nous reste plus qu’à marcher à sa suite, nous qui sommes ses membres, comme dit saint Paul dans la lettre aux Corinthiens. Ce qui est dit ici sous la forme : « Avançons-nous donc avec pleine assurance... » Désormais, l’institution israélite du sacerdoce n’a plus de raison d’être. Mais alors, tout de suite se pose la question : pourquoi y a-t-il encore des prêtres  parmi nous ? Soyons francs, quand l’auteur de la lettre aux Hébreux écrivait, personne dans aucune communauté chrétienne ne portait le titre de prêtre ; et si ce titre est revenu en usage par la suite, c’est avec un sens tout différent. Le prêtre chrétien ne prétend pas « faire le pont » entre Dieu et les fidèles. Mais, par sa présence, il rappelle sans cesse à ses frères, que Jésus-Christ, le seul grand prêtre, le seul pontife, est au milieu d’eux.

-----------------------------------------------------------------------------------------------------------------------

ÉVANGILE DE JÉSUS-CHRIST SELON SAINT MARC     10, 35-45

 

         En ce temps-là,
35     Jacques et Jean, les fils de Zébédée, 
         s'approchent de Jésus et lui disent :  
         « Maître, ce que nous allons te demander,
         nous voudrions que tu le fasses pour nous. »
36     Il leur dit :      
         « Que voulez-vous que je fasse pour vous ? »
37     Ils lui répondirent :    
         « Donne-nous de siéger,       
         l'un à ta droite et l'autre à ta gauche, 
         dans ta gloire. »
38     Jésus leur dit : 
         « Vous ne savez pas ce que vous demandez.           
         Pouvez-vous boire la coupe que je vais boire,          
         être baptisés du baptême dans lequel je vais être plongé ? »
39     Ils lui dirent : 
         « Nous le pouvons. » 
         Jésus leur dit : 
         « La coupe que je vais boire, vous la boirez ;           
         et vous serez baptisés
         du baptême dans lequel je vais être plongé.
40     Quant à siéger à ma droite ou à ma gauche, 
         ce n’est pas à moi de l'accorder,       
         il y a ceux pour qui cela est préparé. »
41     Les dix autres, qui avaient entendu, 
         se mirent à s'indigner contre Jacques et Jean.
42     Jésus les appela et leur dit :   
         « Vous le savez :       
         ceux que l'on regarde comme chefs des nations      
         les commandent en maîtres ; 
         les grands leur font sentir leur pouvoir.
43     Parmi vous, il ne doit pas en être ainsi.        
         Celui qui veut devenir grand parmi vous 
         sera votre serviteur.
44     Celui qui veut être parmi vous le premier     
         sera l'esclave de tous :
45     car le Fils de l'homme n'est pas venu pour être servi,          
         mais pour servir,        
         et donner sa vie en rançon pour la multitude. »
----------------------------------------------------------------------------------------------------------------

POUR LIBÉRER LA MULTITUDE
 

            Commençons par ces derniers mots « rançon pour la multitude » : ils ont malheureusement complètement changé de sens depuis le temps du Christ, et nous risquons donc de les entendre de travers ; aujourd’hui, quand nous entendons le mot rançon, c’est dans le contexte d’une prise d’otage, il s’agit de payer la somme exigée par les ravisseurs, seul moyen d’obtenir la libération du prisonnier. Le mot « rançon » désigne le montant de la somme à verser. On dira, par exemple, que les preneurs d’otage exigent une « forte rançon ». Tandis qu’à l’époque du Christ, au contraire, le mot « rançon » signifiait la libération, c’est-à-dire la seule chose importante en définitive. Le mot grec qui a été traduit par rançon est dérivé d’un verbe qui signifie « délier, détacher, délivrer ».

            C’est donc un contresens, par rapport au texte grec de l’évangile de saint Marc, d’imaginer que Jésus doive payer quelque chose pour nous. Ce contresens défigure complètement l’image de Dieu : un fameux chant de Noël a cru bien faire en parlant d’apaiser le courroux de Dieu, mais celui qui l’a écrit n’avait certainement pas complètement lu l’Ancien Testament ! Les disciples de Jésus l’avaient lu, eux, et ils ne risquaient donc pas de faire le contresens. D’autant plus que toute la Bible raconte la longue entreprise de Dieu pour libérer son peuple, d’abord, et toute l’humanité ensuite, de tous ses esclavages de toute sorte. Dieu est le Dieu libérateur, c’est le premier article du Credo d’Israël.

            D’autre part, nous savons bien que tous les prophètes ont lutté de toutes leurs forces contre l’horrible pratique des sacrifices humains, dont ils disaient que c’est une abomination. Donc, quand les disciples ont entendu Jésus leur dire « je dois donner ma vie en rançon pour la multitude », il ne leur est pas venu à l’idée une minute que Dieu pouvait exiger l’exécution de son Fils pour apaiser un quelconque courroux : ils savaient depuis longtemps que Dieu n’a pas de courroux contre l’humanité et qu’il ne veut pas de sacrifice humain.

En revanche, ils attendaient une libération : de l’occupant romain d’abord, c’est certain ; et le malentendu a duré longtemps pour quelques-uns d’entre eux, y compris Judas, probablement. Plus profondément, ils étaient des croyants et donc, ils attendaient aussi la libération définitive de l’humanité de tout le mal qui la ronge : le mal d’ordre physique, moral, spirituel. Et ils entendaient Jésus leur dire « je dois consacrer ma vie à cette œuvre divine de libération de l’humanité ». Mais Jésus leur dit aussi que cette œuvre de libération de l’humanité passe par la conversion du cœur de l’homme ; et cela va lui coûter la vie, il le sait. Il vient, pour la troisième fois de leur annoncer sa passion, sa mort et sa résurrection ; annonce qui ne fait que confirmer leurs craintes ; Marc note un peu plus haut qu’ils sont sur la route qui monte à Jérusalem et que Jésus marche en avant du groupe ; eux suivent sans empressement, parce qu’ils ont peur, et à juste titre, de ce qui les attend à Jérusalem.

 

SERVIR QUOI QU’IL EN COÛTE

            Du groupe, deux hommes se détachent, peut-être les plus courageux, ou les plus clairvoyants ? Jacques et Jean, les fils de Zébédée, ceux que Jésus a surnommés « les fils du tonnerre ». Alors, de cette troisième annonce qui confirme leurs pires craintes, ils préfèrent ne retenir que la fin et ils demandent à Jésus de les rassurer : nous qui allons affronter Jérusalem avec toi, dis-nous qu’ensuite, nous aurons part à ta gloire. Jésus répond : « Vous ne savez pas ce que vous demandez. Pouvez-vous boire à la coupe que je vais boire ? Recevoir le Baptême dans lequel je vais être plongé ? » Manière de dire, je ne peux pas éviter le chemin de souffrance et de mort sur lequel les hommes m’entraînent ; et vous, êtes-vous prêts à vous engager sur ce même chemin ?

            La dernière phrase de Jésus est très curieuse, si on y réfléchit : « Le Fils de l’homme n’est pas venu pour être servi » : mais, justement, le Fils de l’homme, d’après le prophète Daniel (Dn 7), était celui qui devait être sacré roi de toute l’humanité. Curieux portrait de roi qu’un roi à genoux devant l’humanité au lieu d’être assis sur son trône au-dessus des autres.

            Clairement, ici, Jésus se présente non comme un roi triomphant mais comme le serviteur d’Isaïe dont nous lisions le portrait en première lecture : « Le Fils de l’homme n’est pas venu pour être servi, mais pour servir, et donner sa vie » ; Isaïe disait « Par lui s’accomplira la volonté du SEIGNEUR », c’est-à-dire le salut de l’humanité ; parce que la non-violence, le pardon, le service, l’humilité sont le seul moyen de changer le cœur de l’homme ; alors on comprend la phrase de Jésus : « Les chefs des nations païennes commandent en maîtres... Il ne doit pas en être ainsi parmi vous ». Vous, mes disciples, qui êtes le noyau et le ferment de l’humanité nouvelle, soyez à l’image du Fils de l’homme, faites-vous serviteurs.

---------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------

 Compléments

 - Le livre de l’Exode raconte qu’à une époque où on croyait encore qu’il fallait payer quelque chose à Dieu pour se « racheter » à ses yeux, Moïse avait répondu « si cela peut vous aider à apaiser votre conscience, donnez une pièce d’argent pour le service de la Tente de la Rencontre, et n’en parlons plus. » Cette pièce d’argent pesait environ sept grammes, (c’était le franc symbolique, en quelque sorte), et Moïse précisait bien que ce devait être la même chose pour tout le monde, riches ou pauvres, car toutes les vies ont la même valeur aux yeux de Dieu (Ex 30, 16).

- « Le Fils de l'homme n'est pas ve­nu pour être ser­vi, mais pour ser­vir, et don­ner sa vie » : le rap­pro­che­ment avec la pre­miè­re lec­ture s'impose : la fi­gu­re du Ser­vi­teur an­non­cée par Isaïe a été pour les pre­miers Chré­tiens la seu­le ma­niè­re de com­pren­dre l'incompréhensible : le roi du mon­de hu­mi­lié au lieu d'être cou­ron­né.

- On peut pen­ser que, très cer­tai­ne­ment, cet épisode et la ré­pon­se de Jé­sus de­vaient trou­ver un écho dans la com­mu­nau­té pour la­quel­le Marc a ré­di­gé son évan­gi­le : car, pour el­le, la per­sé­cu­tion était dé­jà u­ne ré­a­li­té. Et au long des siè­cles, cet­te phra­se de Jé­sus se ré­per­cu­te en­co­re : l'œuvre de li­bé­ra­tion de l'humanité n'est pas ter­mi­née ; el­le né­ces­si­te­ra en­co­re d'autres té­moins, d'autres mar­tyrs

Commentaires de Marie-Noëlle Thabut, année liturgique B, 29e dimanche du temps ordinaire (21 octobre 2018)

Partager cet article

Repost0
8 octobre 2018 1 08 /10 /octobre /2018 23:25

Ces commentaires, trouvés sur le site "Église catholique en France", permettent à toute personne de bonne volonté, chrétienne ou non, de mieux comprendre la Bible, le livre le plus diffusé au monde, en

  • décodant le langage imagé utilisé par l'auteur.

Attention, le texte écrit peut différer des versions audio (Radio-Notre-Dame) et vidéo (KTO TV) qui ont été modifiées par Marie-Noëlle Thabut, parfois pour les améliorer, parfois pour s'adapter aux formats imposés par ces chaînes de radio ou de télévision. Dans cette hypothèse, nous mettons en italiques les passages supprimés pour ces médias.

Je souhaite arriver à mettre ici, chaque dimanche, les commentaires de Marie-Noëlle Thabut. Ma seule contribution consiste à surligner les passages que je trouve les plus enrichissants et à écrire en rouge ceux qui parlent d'un thème qui m'est cher : la liberté (trois autres pages de mon blog sont consacrées à ces passages des Évangiles, du reste du Nouveau Testament ou de l'Ancien Testament qui parlent de la liberté). D'après Marie-Noëlle Thabut, "... si nous ne trouvons pas dans les textes une parole libérante, c'est que nous ne les avons pas compris."

Version audio, trouvée sur le site de Radio-Notre-Dame (disponible seulement à compter du 13 octobre 2018).

En bas de page, vous avez les versions vidéo des commentaires, trouvées sur KTO TV. Attention, ces vidéos peuvent être celles d'il y a 3 ans et ne pas correspondre tout à fait aux commentaires écrits cette année.

LECTURE DU LIVRE DE LA SAGESSE  7, 7-11

 

7          J'ai prié,          
            et le discernement m'a été donné.     
            J'ai supplié,    
            et l'esprit de la Sagesse est venu en moi.
8          Je l'ai préférée aux trônes et aux sceptres ;   
            à côté d'elle, j'ai tenu pour rien la richesse ;
9          je ne l'ai pas comparée           
            à la pierre la plus précieuse ;  
            tout l'or du monde auprès d'elle n'est qu'un peu de sable,   
            et, en face d'elle, l'argent sera regardé comme de la boue.
10        Plus que la santé et la beauté, je l'ai aimée ; 
            je l'ai choisie de préférence à la lumière,      
            parce que sa clarté ne s'éteint pas.
11        Tous les biens me sont venus avec elle,        
            et, par ses mains, une richesse incalculable.
----------------------------------------------------------------------------------------------------------------

 Toute une partie de ce texte que nous venons d'entendre pourrait être signée par un philosophe grec non croyant. « J’ai préféré la Sagesse aux trônes et aux sceptres ; à côté d’elle (toujours la Sagesse) j’ai tenu pour rien la richesse ; je ne l’ai pas mise en comparaison avec les pierres précieuses ; tout l’or du monde auprès d’elle n’est qu’un peu de sable, et en face d’elle, l’argent sera regardé comme de la boue. » 

Bien sûr, il n’y a pas besoin d’avoir la foi pour dire des choses pareilles. L’humanité n’a pas attendu la Bible et la religion du Dieu d’Israël pour découvrir que les richesses de l’intelligence et surtout du cœur valent mieux que tout l’or et les bijoux du monde.

Mais l’intérêt de ce texte est ailleurs.

Ce n’est pas une leçon de savoir-vivre qui nous est donnée ici, même si il n’est pas interdit de nous la répéter.

Car il y a tout un message à lire entre les lignes : je m’explique : le livre de la Sagesse met en scène le roi Salomon et c’est lui qui est censé nous parler ici. Pour comprendre ce que Salomon va nous dire, il faut se rappeler un épisode très célèbre de sa vie (1 R 3) : nous sommes au tout début de son règne ; après d’effroyables intrigues de cour et autres règlements de comptes, Salomon est enfin installé sur le trône, tous ses ennemis politiques éliminés. Bientôt il construira le Temple de Jérusalem, mais pour l’instant, c’est à Gabaon à douze kilomètres au Nord de Jérusalem qu’il organise la première grande cérémonie de son règne. Salomon a prévu de faire offrir en sacrifice à Gabaon mille animaux, ce qui prendra évidemment un certain temps ; et il faut croire qu’il a dormi sur place, puisque c’est pendant la nuit qu’il a fait un rêve qui est resté célèbre : Dieu lui apparaissait et lui disait « demande-moi tout ce que tu voudras ». Salomon avait répondu : « Je suis un tout jeune homme, je ne sais pas agir en chef... Je suis au milieu du peuple que tu as choisi, un peuple nombreux, si nombreux qu’on ne peut pas le compter... Donne-moi, je t’en prie, un cœur plein de jugement pour discerner entre le bien et le mal. Car, qui pourrait gouverner ton peuple qui est si grand ? »

Le récit biblique continue : « Cette demande plut au Seigneur. Dieu lui dit : Puisque tu as demandé cela et que tu n’as pas demandé pour toi une longue vie, que tu n’as pas demandé pour toi la richesse, que tu n’as pas demandé la mort de tes ennemis, mais que tu as demandé le discernement pour gouverner avec droiture, voici, j’agis selon tes paroles : je te donne un cœur sage et perspicace, de telle sorte qu’il n’y a eu personne comme toi avant toi et qu’après toi, il n’y aura personne comme toi. Et même ce que tu n’as pas demandé, je te le donne : et la richesse et la gloire,  de telle sorte que durant toute ta vie, il n’y aura personne comme toi parmi les rois. » (1 R 3, 4-13 ; 2 Ch 1, 7-13)

Si le livre de la Sagesse, donc (dans notre lecture d’aujourd’hui), neuf cents ans plus tard, rappelle cette histoire, ce n’est pas pour donner un cours d’histoire sur Salomon, c’est qu’il a quelque chose de très important à dire à ses contemporains ; il y consacre plusieurs chapitres ; quand il cite Salomon disant « J’ai supplié, et l’esprit de la sagesse est venu en moi », il y a certainement là une pointe contre les grands de ce monde : tous les politiques de tous les temps ont toujours un peu tendance à croire qu’ils ont la sagesse innée... et même qu’ils en ont le monopole ! Ce texte vient leur dire : dites-vous bien que même chez les rois, la sagesse n’est pas congénitale... Il faut la demander humblement dans la prière. Même le grand roi Salomon, réputé pour sa sagesse, savait bien qu’il la tenait de Dieu et il avait eu cette humilité de la demander.

On peut aller plus loin : plus qu’une pointe contre l’orgueil des politiques, il y a une véritable révélation ;

ici, une fois de plus, on voit à quel point la Bible à la fois ressemble aux littératures voisines et en même temps s’en démarque absolument : et c’est dans cet écart que réside la Révélation ;

dans les autres peuples, et en Égypte en particulier, selon une croyance bien établie, le roi était un être d’exception, doté par sa naissance d’une sagesse divine. (Évidemment, tous les rituels de cour faisaient tout pour étayer cette croyance !)

La Bible, au contraire, met en scène ici un roi fort célèbre, dont personne ne conteste la grandeur, les succès, la richesse et qui, de lui-même, reconnaît qu’il n’est qu’un homme tout simplement ; dans le chapitre suivant de ce même livre de la Sagesse, Salomon s’explique : « J’étais certes, un enfant bien né... mais pourtant, je savais que je n’obtiendrais pas la sagesse autrement que par un don de Dieu » (Sg 8, 21). Et ce même roi Salomon précise : « Je suis moi aussi un homme mortel, égal à tous, descendant du premier qui fut modelé de la terre. Dans le ventre d’une mère j’ai été sculpté en chair... Moi aussi, dès ma naissance, j’ai aspiré l’air qui nous est commun, et je suis tombé sur la terre où l’on souffre pareillement : comme pour tous, mon premier cri fut des pleurs. J’ai été élevé dans les langes, au milieu des soucis. Aucun roi n’a débuté autrement dans l’existence. Pour tous, il n’y a qu’une façon d’entrer dans la vie comme d’en sortir. » (7, 1-6). Et il continue « C’est pourquoi j’ai prié et l’intelligence m’a été donnée... » et la suite constitue notre texte d’aujourd’hui.

Donc première leçon de ce texte, les rois sont de simples mortels, ils ne diffèrent en rien des autres hommes. Dieu seul est Dieu, le roi n’est ni dieu, ni demi-dieu. Et deuxième leçon : toute Sagesse vient de Dieu, elle est un don de Dieu. Personne, sur la terre, ne peut prétendre posséder la sagesse par lui-même. Le livre de la Sagesse va encore plus loin, et c’est déjà contenu implicitement dans ce que nous avons lu aujourd’hui : dans les versets qui suivent, il affirme que ce trésor de la Sagesse, accessible aux rois qui ne sont que des hommes comme les autres, peut tout aussi bien être donné à tous les simples mortels ; il suffit de le demander dans la prière. Comme dit encore la fin de ce même chapitre : « Au long des âges, elle passe dans les âmes saintes pour former des amis de Dieu et des prophètes. » (Sg 7, 27).

Ce qui revient à dire que l'humanité tout entière a vocation à partager la sagesse de Salomon.
----------------------------------------------------------------------------------------------------------------

Complément

À propos de la sagesse du roi Salomon : si tant de propos et même de livres sur la véritable sagesse lui sont attribués, c’est parce qu’il est un exemple de ce que l’homme peut être de meilleur ou de pire selon qu’il se laisse ou non guider par la sagesse de Dieu. Car sa vie peut se découper en trois étapes : après une première période peu glorieuse avant son accession au trône (sur lequel il n’est monté que grâce à des intrigues et à des meurtres de ses frères aînés), il a effectivement fait preuve dans une deuxième période d’une grande sagesse. Mais, l’âge venant, et ce fut la troisième phase, il se laissa dominer par le goût de la grandeur et du pouvoir et l’influence païenne de ses femmes.
-----------------------------------------------------------------------------------------------------------------------

PSAUME  89 (90), 12-13, 14-15, 16-17

 

12        Apprends-nous la vraie mesure de nos jours :          
            que nos cœurs pénètrent la sagesse.
13        Reviens, SEIGNEUR, pourquoi tarder ?     
            Ravise-toi par égard pour tes serviteurs.

14        Rassasie-nous de ton amour au matin,         
            que nous passions nos jours dans la joie et les chants.
15        Rends-nous en joies tes jours de châtiment  
            et les années où nous connaissions le malheur.          

16        Fais connaître ton œuvre à tes serviteurs      
            et ta splendeur à leurs fils.
17        Que vienne sur nous la douceur du SEIGNEUR notre Dieu !
            Consolide pour nous l'ouvrage de nos mains ;        
            oui, consolide l'ouvrage de nos mains.

----------------------------------------------------------------------------------------------------------------

Nous sommes très probablement dans le cadre d'une cérémonie pénitentielle au Temple de Jérusalem, après l'Exil à Babylone : la prière « Reviens, SEIGNEUR, pourquoi tarder ? Ravise-toi par égard pour tes serviteurs » est une formule typique d’une liturgie pénitentielle. D’ailleurs la phrase qui a été traduite par « pourquoi tarder ? », dit littéralement, en hébreu, « jusques à quand ? », sous-entendu « en ce moment, nous sommes malheureux, nous sommes punis pour nos fautes ; pardonne-nous et lève la punition ». Deuxième indice qui va dans le même sens : le verset « Rends-nous en joies tes jours de châtiment et les années où nous connaissions le malheur. » Ces jours de châtiment, ces années de malheur, ce sont dans le langage biblique les cinquante années de l’Exil à Babylone. Car celui-ci a toujours été lu comme un châtiment pour tous les manquements d’Israël à l’Alliance.

Ce psaume est donc une prière pour demander la conversion : « Apprends-nous la vraie mesure de nos jours, que nos cœurs pénètrent la sagesse »... La conversion, ce serait de vivre selon la sagesse de Dieu, de connaître enfin « la vraie mesure de nos jours » ; ce n’est pas un hasard si ce psaume nous est offert en écho à la première lecture de ce dimanche : laquelle est un passage du livre de la Sagesse et voici que le psaume vient nous donner une définition superbe de la sagesse : c’est tout simplement la vraie mesure de nos jours.

Ici, le psalmiste nous donne à méditer l’opposition entre Adam et Salomon : tous deux avaient été créés pour être rois ; le livre de la Genèse nous dit qu’Adam avait vocation à dominer la création ; quant à Salomon, il était destiné à gouverner le peuple de Dieu. Mais l’un s’est enflé d’orgueil, alors que Salomon n’a pas perdu de vue qu’il n’était qu’une créature. Les croyants savent que Dieu seul connaît le bien et le mal ; et l’orgueil d’Adam dans le jardin de la Genèse a été justement de prétendre acquérir par lui-même cette connaissance. « Vous serez comme des dieux, si vous mangez du fruit de l’arbre de la connaissance de ce qui rend heureux ou malheureux », avait promis le serpent.

Salomon, au contraire, savait que la sagesse n’est pas naturelle à l’homme, et il avait prié pour l’obtenir. Le livre de la Sagesse nous rapporte cette prière de Salomon : « Dieu des pères et Seigneur de miséricorde, toi qui, par ta parole, as fait les univers, toi qui, par ta Sagesse, as formé l’homme (sous-entendu Adam, l’humanité) afin qu’il domine sur les créatures appelées par toi à l’existence, pour qu’il gouverne le monde avec piété et justice et rende ses jugements avec droiture d’âme, donne-moi la Sagesse qui partage ton trône et ne m’exclus pas du nombre de tes enfants. Vois, je suis ton serviteur et le fils de ta servante, un homme faible et dont la vie est brève, bien démuni dans l’intelligence du droit et des lois. Du reste, quelqu’un fût-il parfait parmi les fils des hommes, sans la Sagesse qui vient de toi, il sera compté pour rien. » (Sg 9, 1 - 6).

Voilà quelqu’un qui connaissait la vraie mesure de ses jours ! Quelqu’un qui avait su reconnaître l’œuvre de Dieu, sa splendeur... « Fais connaître ton œuvre à tes serviteurs, et ta splendeur à tes fils ». Et c’est le secret de son bonheur. La vraie sagesse, c’est d’être à notre place, toute petite devant Dieu ; face à lui, nous, nous ne sommes rien... rien qu’un peu de poussière dans sa main. Et c’est quand l’homme se reconnaît pour ce qu’il est, qu’il peut être heureux, qu’il peut être rassasié de l’amour de Dieu chaque matin, qu’il peut passer sa vie dans la joie et les chants. « Rassasie-nous de ton amour au matin, que nous passions nos jours dans la joie et les chants. » Car, dans la Bible, la conscience de la petitesse de l’homme n’est jamais humiliante puisqu’on est dans la main de Dieu : c’est une petitesse confiante, filiale, sûre de l’amour du Père. Un autre verset de ce même psaume nous fait demander : « Que vienne sur nous la douceur du SEIGNEUR notre Dieu. »

Le psalmiste qui a composé cette prière au retour de l’Exil a dédié son psaume à Moïse. Si vous vous reportez à votre Bible, vous verrez que le verset 1 précise : « Prière de Moïse, l’homme de Dieu ».

Effectivement, on imagine bien que Moïse a eu de nombreuses occasions de méditer sur le manque de sagesse de ce peuple qu’il conduisait sur la route du Sinaï. Un jour, découragé, il a dit « Depuis le jour où vous êtes sortis d’Égypte, jusqu’à votre arrivée ici (c’est-à-dire aux portes de la Terre Promise), vous n’avez pas cessé d’être en révolte contre le SEIGNEUR. » (Dt 9, 7). Et on sait bien que le récit de la faute d’Adam au Paradis terrestre s’est justement inspiré de l’expérience du désert et de la tentation toujours renaissante d’oublier la grandeur de Dieu et la vraie mesure de notre petitesse.

La dernière phrase du psaume est superbe « Consolide pour nous l’ouvrage de nos mains » : il s’agit peut-être de l’œuvre entreprise avec tant de difficultés au retour de l’Exil, c’est-à-dire la reconstruction du Temple de Jérusalem, au milieu d’oppositions de toute sorte. Mais, plus généralement, elle dit bien l’œuvre commune de Dieu et de l’homme : l’homme agit véritablement, il œuvre dans la création, et c’est Dieu qui donne à l’œuvre humaine sa solidité, son efficacité.

À l’inverse, la conséquence du péché d’Adam, c’était un labeur ingrat et pénible... Mais alors, nous pouvons nous poser une question : chaque fois que nos efforts pour faire avancer le Royaume nous paraissent trop pénibles, est-ce que ce ne serait pas tout simplement que nous avons oublié « la vraie mesure de nos jours », comme dit le psaume, c’est-à-dire que nous avons oublié de remettre notre petitesse dans la main de Dieu ?

-----------------------------------------------------------------------------------------------------------------------

LECTURE DE LA LETTRE AUX HÉBREUX   4, 12 - 13

 

           Frères,
12       Elle est vivante, la parole de Dieu,   
           énergique et plus coupante qu'une épée à deux tranchants ;
           elle va jusqu’au point de partage de l'âme et de l’esprit,     
           des jointures et des moelles ; 
           elle juge des intentions et des pensées du cœur.
           Pas une créature n'échappe à ses yeux,         
13       tout est nu devant elle, soumis à son regard ;          
           nous aurons à lui rendre des comptes.
----------------------------------------------------------------------------------------------------------------

Nul n’est prophète en son pays : c’est bien connu. Pourquoi ? Parce qu’un prophète, inévitablement, dérange.

Il est vrai que la Parole de Dieu dérange parfois, parce qu’elle nous invite à nous convertir. Vous connaissez l’histoire de Jérémie qui a passé sa vie à essayer d’ouvrir les yeux de ses contemporains, sans beaucoup de succès apparemment. Un jour il décida de mettre par écrit toutes les paroles que le Seigneur lui avait dites depuis bien des années, dans l’espoir que l’accumulation des mises en garde réveillerait la conscience du roi et du peuple (Jr 36). Il fit donc venir son secrétaire Baruch et lui dicta tous les oracles qu’il avait reçus de Dieu pour qu’il les écrive sur un rouleau. Après quoi, Baruch se rendit au Temple de Jérusalem, un jour de fête, au moment de la prière, et fit la lecture intégrale du rouleau des paroles de Jérémie à tous les fidèles.

Il lui fallut sûrement du courage, mais il était plein d’espoir ; Jérémie avait dit « Il se pourrait que les gens t’écoutent, que leur supplication jaillisse devant le SEIGNEUR et que chacun se convertisse de sa mauvaise conduite... » (Jr 36, 7). Or le fils d’un des ministres du roi Yoyaqîm assistait à cette lecture ; le cœur tout remué, il se précipita au palais en plein conseil des ministres ; ceux-ci, impressionnés par ce qu’on leur rapportait, demandèrent à Baruch de venir leur faire la lecture de ce fameux rouleau au palais, en dehors de la présence du roi.

Puis, quand ils l’eurent entendu, ils eurent eux aussi à leur tour le cœur tout remué ; mais ils avaient bien conscience que ce genre de vérités ne plairaient pas au roi ; alors ils conseillèrent à Baruch et à Jérémie de se cacher et ils se chargèrent eux-mêmes de faire la lecture au roi.

On était en hiver et le roi se chauffait près d’un feu. Malgré toutes les tentatives de ses ministres pour l’arrêter, le roi imperturbablement brûla les unes après les autres toutes les colonnes du rouleau de Baruch. Il venait de laisser passer la chance qui lui était offerte de se convertir ; alors que le peuple et les ministres, eux, étaient prêts à écouter, ils avaient « l’oreille ouverte » comme on dit. Or, en refusant d’écouter, le roi venait en même temps de faire son malheur et celui de son peuple. Car les paroles de Jérémie, contenues dans ce fameux rouleau de Baruch, n’avaient pas d’autre but que de faire prendre conscience au roi et au peuple qu’ils étaient en train d’accumuler des malheurs sur leur tête.

C’est dans ce sens-là que la lettre aux Hébreux compare la parole de Dieu à un glaive : c’est par sa Parole que Dieu a créé l’univers et l’humanité ; c’est aussi par sa Parole qu’il fait grandir peu à peu cette humanité en marche vers sa plénitude ; c’est par sa Parole qu’il l’appelle sans cesse vers plus de liberté, plus de responsabilité. La Parole créatrice était comme un glaive pour séparer la lumière des ténèbres (Gn 1, 3) ; la Parole libératrice est comme un glaive pour trancher dans nos vies tout ce qui nous emprisonne. Le bistouri du chirurgien est bien obligé de trancher dans le vif pour nous guérir parfois, pour extraire la tumeur mortelle.

Dans le même sens le livre du Deutéronome disait : « Il ne s’agit pas d’une parole sans importance pour vous ; cette parole, c’est votre vie. » (Dt 32, 47). Et encore : « La Parole est toute proche de toi, elle est dans ta bouche et dans ton cœur, pour que tu la mettes en pratique. Vois : je mets aujourd’hui devant toi la vie et le bonheur, la mort et le malheur, moi qui te commande aujourd’hui d’aimer le SEIGNEUR ton Dieu, de suivre ses chemins, de garder ses commandements, ses lois et ses coutumes... Si tu n’écoutes pas, si tu te laisses entraîner à te prosterner devant d’autres dieux et à les servir, je vous le déclare aujourd’hui : vous disparaîtrez totalement... Tu choisiras la vie, pour que tu vives, toi et ta descendance, en aimant le SEIGNEUR ton Dieu, en écoutant sa voix, et en t’attachant à lui. » (Dt 30, 14 - 20).

Tout au long de l’histoire d’Israël, la parole des prophètes a été ce bistouri engagé dans la lutte pour la vie : les tumeurs qui rongeaient Israël, comme elles rongent encore toute l’humanité, s’appelaient idolâtrie, injustice, recherche de l’argent ou du pouvoir ; quand le livre du Deutéronome nous commande d’aimer Dieu, cela veut dire « ne servez pas des idoles, vous feriez votre malheur », et tous les commandements vont dans le même sens : il s’agit toujours d’un combat pour la vie, une lutte continuelle pour libérer l’humanité de toutes ses fausses routes.

Il est frappant de remarquer que chaque fois que la parole de Dieu est présentée comme une parole tranchante, c’est toujours dans le but de sauver le peuple, de le libérer. Par exemple, chez le prophète Osée : « J’ai frappé (mon peuple) par les prophètes, je les ai massacrés par les paroles de ma bouche, et mon jugement jaillit comme la lumière. Car c’est l’amour qui me plaît, non le sacrifice, et la connaissance de Dieu, je la préfère aux holocaustes. » (Os 6, 5-6). Et Isaïe, parlant du Messie : « Un rameau sortira de la souche de Jessé, un rejeton jaillira de ses racines. Sur lui reposera l’Esprit du SEIGNEUR : esprit de sagesse et de discernement, esprit de conseil et de vaillance, esprit de crainte et de connaissance du SEIGNEUR et il lui inspirera la crainte du SEIGNEUR. Il ne jugera pas d’après ce que voient ses yeux, il ne se prononcera pas d’après ce qu’entendent ses oreilles. Il jugera les faibles avec justice, il se prononcera dans l’équité envers les pauvres du pays. De sa parole, comme d’un bâton, il frappera le pays, du souffle de ses lèvres il fera mourir le méchant (c’est-à-dire supprimera la méchanceté) » (Is 11, 1-4).

Jésus, qui est cette Parole faite chair, accomplit cette prophétie en lui donnant tout son sens : « Dieu n’a pas envoyé son Fils dans le monde pour juger le monde mais pour que le monde soit sauvé par lui. » Et il reprend l’image de la Parole de Dieu qui sépare la lumière et les ténèbres : « La lumière est venue dans le monde et les hommes ont préféré l’obscurité à la lumière parce que leurs œuvres étaient mauvaises. En effet, quiconque fait le mal hait la lumière et refuse de venir à la lumière de crainte que ses œuvres ne soient démasquées. Celui qui fait la vérité vient à la lumière pour que ses œuvres soient manifestées, elles qui avaient été accomplies en Dieu. » (Jn 3, 17... 21).
-----------------------------------------------------------------------------------------------------------------------

ÉVANGILE DE JÉSUS-CHRIST SELON SAINT MARC    10, 17 - 30

 

                En ce temps-là,
17            Jésus se mettait en route       
                quand un homme accourut    
                et, tombant à ses genoux, lui demanda :      
                « Bon Maître, que dois-je faire         
                pour avoir la vie éternelle en héritage ? »
18            Jésus lui dit :  
                « Pourquoi dire que je suis bon ?      
                Personne n’est bon, sinon Dieu seul.
19            Tu connais les commandements :     
                Ne commets pas de meurtre, 
                ne commets pas d’adultère,  
                ne commets pas de vol,         
                ne porte pas de faux témoignage,     
                ne fais de tort à personne,     
                honore ton père et ta mère. »
20            L’homme répondit :  
                « Maître, tout cela, je l’ai observé     
                depuis ma jeunesse. »
21            Jésus posa son regard sur lui,
                et il l’aima.     
                Il lui dit :        
                « Une seule chose te manque :          
                va, vends ce que tu as,          
                et donne-le aux pauvres ;      
                alors tu auras un trésor au ciel.          
                Puis viens, suis-moi. »
22            Mais lui, à ces mots, devint sombre  
                et s’en alla tout triste,
                car il avait de grands biens.
23            Alors Jésus regarda autour de lui
                et dit à ses disciples : 
                « Comme il sera difficile       
                à ceux qui possèdent des richesses   
                d’entrer dans le royaume de Dieu ! »
24            Les disciples étaient stupéfaits de ces paroles.        
                Jésus reprenant la parole leur dit :     
                « Mes enfants, comme il est difficile
                d’entrer dans le royaume de Dieu !
25            Il est plus facile à un chameau          
                de passer par le trou d’une aiguille   
                qu’à un riche d’entrer dans le royaume de Dieu. »
26            De plus en plus déconcertés, 
                les disciples se demandaient entre eux :       
                « Mais alors, qui peut être sauvé ? »
27            Jésus les regarde et dit :        
                « Pour les hommes, c’est impossible,
                mais pas pour Dieu ;  
                car tout est possible à Dieu. »
28            Pierre se mit à dire à Jésus :  
                « Voici que nous avons tout quitté   
                pour te suivre. »
29            Jésus déclara :
                « Amen, je vous le dis :         
                nul n’aura quitté,       
                à cause de moi et de l’Évangile,       
                une maison, des frères, des sœurs,    
                une mère, un père, des enfants         
                ou une terre,
30            sans qu’il reçoive, en ce temps déjà, le centuple :    
                maisons, frères, sœurs, mères, enfants et terres,       
                avec des persécutions,           
                et, dans le monde à venir,     
                la vie éternelle. »
----------------------------------------------------------------------------------------------------------------

La question posée à Jésus est pleine de bonne volonté : « Que dois-je faire... pour avoir en héritage ?... » et  Jésus, dans un premier temps, répond sur le même registre : pour avoir droit à la vie éternelle, voici ce qu’il faut faire : observer les commandements : « Tu ne tueras pas, tu ne voleras pas, tu ne tromperas pas, tu ne feras de tort à personne, tu honoreras ton père et ta mère. »

Et l’homme lui répond « Maître, j’ai observé tous ces commandements depuis ma jeunesse. » Il  attend sans doute le brevet de bonne conduite, qu’il mérite d’ailleurs, si réellement il pratique tous ces commandements depuis sa jeunesse, comme il dit. Mais Jésus n’est pas un maître de doctrine : il ne se contente pas de dire ce qu’il faut faire pour être en règle ; les commandements sont une étape, ils ne sont qu’une étape. Cet homme vient de croiser la chance de sa vie : Jésus l’aime et l’appelle à le suivre. En disant cela, Jésus lui révèle que la vie éternelle n’est pas une récompense pour demain, elle est la vie avec lui, tout de suite et pour toujours. Le projet de Dieu de tout réunir en Christ, cet homme est invité à y participer, l’un des premiers.

Mais cette proposition de Jésus met le doigt sur ce qui est la faille de l’existence de cet homme : pour suivre Jésus et s’intégrer au groupe de ses disciples, encore faudrait-il être libre : « Une seule chose te manque, va, vends tout ce que tu as » ;

il vient de comprendre que ses richesses le tiennent, comme s’il était ficelé, qu’il est dépendant comme un drogué. Il s’en va tout triste, et sa tristesse résonne comme un aveu. Jésus ne peut que constater : « Il sera difficile à ceux qui possèdent des richesses d’entrer dans le royaume de Dieu » ; lui qui n’a pas une pierre pour reposer sa tête doit admettre que les hommes préfèrent leurs comptes en banque à l’amour qu’il leur propose.

Pendant ce temps, Marc nous dit bien que les disciples sont déconcertés, stupéfaits : eux non plus ne sont pas sur la même longueur d’onde que Jésus ; traditionnellement, les richesses étaient considérées comme un cadeau de Dieu. Mais Jésus insiste : « Il est plus facile à un chameau de passer par le trou d’une aiguille qu’à un riche d’entrer dans le royaume de Dieu ». Cette image nous surprend toujours ; mais Jésus n’est ni le premier ni le seul à l’avoir employée pour exprimer une quasi-impossibilité ; par exemple un dicton juif de la même époque que les évangiles (transcrit plus tard dans le Talmud de Babylone) parlait d’un éléphant passant par le trou d’une aiguille.

 Cette image doit rester choquante, Jésus l’a voulue ainsi pour nous alerter : « il est vraiment très difficile pour ceux qui possèdent des richesses d’entrer dans le royaume de Dieu. » Peut-être parce que, trop souvent, ce sont nos richesses qui nous possèdent. Peut-être aussi parce qu’elles sont ce que nous n’avons pas partagé avec plus pauvre que nous ; et même si cette radicalité de l’évangile nous déplaît, nous ne pouvons pas la gommer... Peut-être enfin parce que nos richesses nous apprennent à nous suffire par nous-mêmes et ne nous enseignent pas à être dans la position de celui qui reçoit.

Tout cela devient incompréhensible pour les disciples : « Mais alors, qui peut être sauvé ? » La réponse de Jésus ne les a peut-être pas rassurés tout de suite ! « Pour les hommes, c’est impossible, mais pas pour Dieu ; car tout est possible à Dieu. » Ici, le propos du Christ n’est pas de décourager quiconque ; il vise seulement une prise de conscience et il met les choses à leur place. À Dieu, tout est possible, Dieu a tous les moyens de nous sauver. Lui seul peut et veut nous libérer.

La tristesse du riche est de bon augure : il est en train de prendre conscience. Quand il cessera de vouloir « faire » pour « avoir » au sens de gagner son salut, il pourra enfin accueillir le salut que Dieu lui donnera. Jésus lui a répondu sur le registre où il s’était lui-même placé : le registre du « faire soi-même son salut ». Et sur ce registre-là, l’homme riche n’a pas pu suivre, mais, heureusement, ce n’est pas de cela qu’il s’agit.

Jésus nous propose un renversement de perspective : le salut ne se mérite pas : il se reçoit à genoux dans l’action de grâce. Mais pour cela il faut être libre, il faut savoir quitter tout ce qui nous entrave.

Les disciples, eux aussi, étaient dans la logique du mérite : « Nous qui avons tout quitté » (sous-entendu nous avons bien mérité quelque chose). En fait de récompense, il leur annonce seulement la persécution ; il les met en garde : « Ne vous attendez pas à être applaudis ». Mais surtout, il leur promet bien plus qu’ils n’auront jamais sacrifié : le centuple de tout. Il leur promet également la vie éternelle, mais comme un don, non pas comme une récompense.

 

Commentaires de Marie-Noëlle Thabut, année liturgique B, 28e dimanche du temps ordinaire (14 octobre 2018)

Partager cet article

Repost0
1 octobre 2018 1 01 /10 /octobre /2018 00:00

Ces commentaires, trouvés sur le site "Église catholique en France", permettent à toute personne de bonne volonté, chrétienne ou non, de mieux comprendre la Bible, le livre le plus diffusé au monde, en

  • donnant des explications historiques ;

  • donnant le sens passé de certains mots ou expressions dont la signification a parfois changé depuis ou peut être mal comprise (aujourd'hui, "Adam", "heureux", "crainte (de Dieu)", "mener à la perfection", "au commencement"; je consacre une double page de mon blog à recenser tous ces mots ou expressions) ;

  • décodant le langage imagé utilisé par l'auteur.

Attention, le texte écrit peut différer des versions audio (Radio-Notre-Dame) et vidéo (KTO TV) qui ont été modifiées par Marie-Noëlle Thabut, parfois pour les améliorer, parfois pour s'adapter aux formats imposés par ces chaînes de radio ou de télévision. Dans cette hypothèse, nous mettons en italiques les passages supprimés pour ces médias.

Je souhaite arriver à mettre ici, chaque dimanche, les commentaires de Marie-Noëlle Thabut. Ma seule contribution consiste à surligner les passages que je trouve les plus enrichissants et à écrire en rouge ceux qui parlent d'un thème qui m'est cher : la liberté (trois autres pages de mon blog sont consacrées à ces passages des Évangiles, du reste du Nouveau Testament ou de l'Ancien Testament qui parlent de la liberté). D'après Marie-Noëlle Thabut, "... si nous ne trouvons pas dans les textes une parole libérante, c'est que nous ne les avons pas compris."

Version audio, trouvée sur le site de Radio-Notre-Dame (disponible seulement à compter du 6 octobre 2018).

En bas de page, vous avez les versions vidéo des commentaires, trouvées sur KTO TV. Attention, ces vidéos peuvent être celles d'il y a 3 ans et ne pas correspondre tout à fait aux commentaires écrits cette année.

LECTURE DU LIVRE DE LA GENÈSE 2, 18 - 24 

 

18        Le SEIGNEUR dit :
            « Il n'est pas bon que l'homme soit seul.      
            Je vais lui faire une aide qui lui correspondra. »
19        Avec de la terre, le SEIGNEUR Dieu modela        
            toutes les bêtes des champs et tous les oiseaux du ciel,       
            et il les amena vers l'homme  
            pour voir quels noms il leur donnerait.         
            C'étaient des êtres vivants,   
            et l'homme donna un nom à chacun.
20        L'homme donna donc leurs noms     
            à tous les animaux,    
            aux oiseaux du ciel et à toutes les bêtes des champs.          
            Mais il ne trouva aucune aide qui lui corresponde.
21        Alors le SEIGNEUR Dieu fit tomber sur lui un sommeil mystérieux,       
            et l'homme s'endormit.          
            Le SEIGNEUR Dieu prit une de ses côtes,
            puis il referma la chair à sa place.
22        Avec la côte qu'il avait prise à l'homme,      
            il façonna une femme
            et il l'amena vers l'homme.
23        L'homme dit alors :   
            « Cette fois-ci, voilà l'os de mes os  
            et la chair de ma chair !         
            On l'appellera : femme - Ishsha -,
            elle qui fut tirée de l’homme - Ish. »
24        À cause de cela,        
            l'homme quittera son père et sa mère,           
        &