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2 juillet 2018 1 02 /07 /juillet /2018 08:17

Ces commentaires, trouvés sur le site "Église catholique en France", permettent à toute personne de bonne volonté, chrétienne ou non, de mieux comprendre la Bible, le livre le plus diffusé au monde, en

  • décodant le langage imagé utilisé par l'auteur.

Attention le texte écrit peut différer des versions audio (Radio-Notre-Dame) et vidéo (KTO TV) qui ont été modifiées par Marie-Noëlle Thabut, parfois pour les améliorer, parfois pour s'adapter aux formats imposés par ces chaînes de radio ou de télévision. Dans cette hypothèse, nous mettons en italiques les passages supprimés pour ces médias.

Je souhaite arriver à mettre ici, chaque dimanche, les commentaires de Marie-Noëlle Thabut. Ma seule contribution consiste à surligner les passages que je trouve les plus enrichissants et à écrire en rouge ceux qui parlent d'un thème qui m'est cher : la liberté (trois autres pages de mon blog sont consacrées à ces passages des Évangiles, du reste du Nouveau Testament ou de l'Ancien Testament qui parlent de la liberté). D'après Marie-Noëlle Thabut, "... si nous ne trouvons pas dans les textes une parole libérante, c'est que nous ne les avons pas compris."

Version audio, trouvée sur le site de Radio-Notre-Dame (disponible seulement à compter du 7 juillet 2018).

En bas de page, vous avez les versions vidéo des commentaires, trouvées sur KTO TV. Attention, ces vidéos peuvent être celle-d'il y a 3 ans et ne pas correspondre tout à fait aux commentaires écrits cette année.

LECTURE DU LIVRE DU PROPHÈTE ÉZÉKIEL  2, 2 - 5

 

            En ces jours-là,
2          l’esprit vint en moi,   
            et me fit tenir debout.           
            J’écoutai celui qui me parlait.
3          Il me dit : « Fils d’homme, je t’envoie vers les fils d’Israël,
            vers une nation rebelle qui s’est révoltée contre moi.          
            Jusqu’à ce jour, eux et leurs pères
            se sont soulevés contre moi.
4          Les fils ont le visage dur,      
            et le cœur obstiné ;    
            c’est à eux que je t’envoie. Tu leur diras :    
            « Ainsi parle le SEIGNEUR Dieu... »
5          Alors, qu’ils écoutent ou qu’ils n’écoutent pas        
            - c’est une engeance de rebelles ! -               
            ils sauront qu’il y a un prophète au milieu d’eux. »
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DIEU EST AUSSI À BABYLONE

Rassurez-vous, les paroles que Dieu a adressées à Ézékiel ne se sont pas limitées à ce que nous venons d'entendre !

Ce texte n'est qu'une toute petite partie du long récit de la vocation d'Ézékiel, dans les premiers chapitres de son livre. À ne s'en tenir qu'aux quelques versets proposés pour ce dimanche, l'appel de Dieu semblerait un peu court et sévère ; aurait-il suffi à galvaniser Ézékiel pour des années ? Mais c'est oublier dans quel climat ont résonné ces paroles. Quand Dieu envoie en mission, il donne toujours la force nécessaire : pour Ézékiel, ce fut une vision grandiose, inoubliable dont le souvenir désormais soutiendrait tous ses efforts.

Nous sommes à Babylone, au tout début de l'Exil, avec la première vague des déportés chassés de Jérusalem par Nabuchodonosor en 597. Très loin, là-bas, sur la colline de Sion, le Temple est encore debout et Dieu y réside toujours puisqu'il l'a promis. Mais alors que reste-t-il aux exilés ? Désormais loin de Dieu, il ne leur reste que leurs yeux pour pleurer apparemment, en attendant des jours meilleurs.

Mais voilà que Dieu s'adresse à Ézékiel, ici, bien loin de la mère-patrie et du Temple : c'est la première très Bonne Nouvelle de ce livre : Dieu n'est pas assigné à résidence à Jérusalem, il est également présent à Babylone, au bord du fleuve Kebar, là où est déporté son peuple. Ézékiel voit les cieux s'ouvrir et le voilà plongé dans un univers de beauté indicible : plus tard il tentera bien de raconter sa vision, mais pour tous ceux qui n'y ont pas assisté, c'est proprement inimaginable : dans un univers de flammes, de feu, de pierres précieuses, de torches vivantes à visages d'hommes, d'animaux ailés, se déplaçait en tournoyant le chariot qui portait le trône de Dieu. Indicible, inracontable, peut-être, mais le feu qui émane du trône de Dieu vient d'embraser l'âme d'Ézékiel, il est armé pour sa mission.

Laquelle promet d’être difficile : « Fils d’homme, je t’envoie vers les fils d’Israël, vers une nation rebelle qui s’est révoltée contre moi. » On a peut-être un peu trop l’habitude de croire que le peuple en exil à Babylone ne faisait qu’un autour de ses prêtres et de ses prophètes, dans la fidélité à la Loi et l’espérance du retour. En fait, si l’on en croit ce texte, les choses étaient moins simples. Il est probable que, là-bas, au contact de l’idolâtrie ambiante, les tentations d’abandonner la foi juive ont été très fortes. D’autant plus qu’en pareil cas, si l’on veut survivre loin du pays, il faut bien s’adapter. Certains pensent probablement que l’intransigeance n’est pas le bon plan.

Par ailleurs, à l'époque, une question se posait : si nous sommes le peuple vaincu, n'est-ce pas une preuve que notre Dieu est moins puissant que les autres ? Et, du coup, certains étaient tentés de changer de religion.       

 

DES REBELLES QUI ONT BIEN BESOIN DE DIEU

On devine à travers ces lignes que le prophète aura fort à faire, le mot « rebelles » revient plusieurs fois sous sa plume : « C’est une engeance de rebelles... Jusqu’à ce jour, eux et leurs pères se sont soulevés contre moi, et les fils ont le visage dur, et le cœur obstiné. » On pourrait diagnostiquer une « rébellion congénitale » en quelque sorte ! Thème connu bien avant Ézékiel : déjà Moïse s’en plaignait : ce n’est pas un hasard s’il avait transformé le nom de l’étape de Rephidim dans le Sinaï en Massa et Meriba (épreuve et querelle) en souvenir des récriminations continuelles du peuple pendant l’Exode.

Des siècles plus tard, à l’orée de l’Exil, justement, méditant cette rude expérience de Moïse, le livre du Deutéronome lui faisait dire : « Souviens-toi, n’oublie pas que tu as irrité le SEIGNEUR ton Dieu dans le désert. Depuis le jour où tu es sorti d’Égypte, jusqu’à votre arrivée ici, vous avez été en révolte contre le SEIGNEUR... Et le SEIGNEUR m’a dit : Je vois ce peuple : eh bien ! C’est un peuple à la nuque raide ! » (Dt 9, 7. 13).

Dans le texte d’aujourd’hui, le reproche est particulièrement cinglant : car le peuple est comparé à Pharaon lui-même, le modèle de l’endurcissement du cœur ! (Au verset 4, quand le prophète dit : « les fils ont le cœur obstiné », il emploie exactement le même mot hébreu que celui qui avait caractérisé le roi d’Égypte dans le livre de l’Exode : « le cœur du Pharaon resta endurci » (Ex 7, 13). C’est donc la suprême injure. Voilà Ézékiel bien prévenu ; et ce peuple est si rebelle que le prophète, à n’en pas douter, aura fort à faire pour se faire entendre et justifier son autorité ; c’est pourquoi il précise bien qu’il ne parle pas de lui-même : « L’Esprit vint en moi, il me fit tenir debout », et cette parole n’est pas la sienne ; c’est Dieu lui-même qui parle : « Ainsi parle le SEIGNEUR Dieu... »

Au verset suivant, Dieu invitera son porte-parole à garder courage : « Écoute, fils d’homme, n’aie pas peur d’eux et n’aie pas peur de leurs paroles, tu es au milieu de contradicteurs et d’épines, tu es assis sur des scorpions ; n’aie pas peur de leurs paroles et ne t’effraie pas de leurs visages, car c’est une engeance de rebelles. Tu leur diras mes paroles, qu’ils t’écoutent ou qu’ils ne t’écoutent pas : ce sont des rebelles. » (Ez 2, 6).

Mais, précisément, à travers la gravité même des reproches adressés par Dieu à son peuple, on peut lire la deuxième très Bonne Nouvelle du texte de ce dimanche : ce peuple est dur et indocile, soit ; eh bien, même cela n’arrête pas la fidélité de Dieu à son Alliance : quelle que soit leur attitude, d'écoute ou de refus « ils sauront qu’il y a un prophète au milieu d’eux. » Traduisez, ils sauront que Dieu continue de leur parler, de les appeler.

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PSAUME  122 (123), 1-2. 3-4


1          Vers toi j'ai les yeux levés,
            vers toi qui es au ciel.
2          Comme les yeux de l'esclave
            vers la main de son maître.

            Comme les yeux de la servante        
            vers la main de sa maîtresse, 
            nos yeux, levés vers le SEIGNEUR notre Dieu,     
            attendent sa pitié.

3          Pitié pour nous, SEIGNEUR, pitié pour nous :       
            notre âme est rassasiée de mépris.
4          C'en est trop, nous sommes rassasiés
            du rire des satisfaits,
            du mépris des orgueilleux.
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LA PRIÈRE DES HUMILIÉS

La première ligne de ce psaume dans la Bible précise qu’il s’agit d’un « cantique des montées » : c’est-à-dire l’un des quinze psaumes (de 119/120 à 133/134) composés tout exprès pour être chantés pendant la marche des trois pèlerinages annuels à Jérusalem. Mais parmi les quinze, celui-ci a une tonalité très particulière que seule l’histoire peut éclairer.

Si l’on en croit les livres d’Esdras et de Néhémie, après l’Exil à Babylone, les rescapés revenaient au pays pleins d’ardeur : à peine arrivés, avant même d’avoir pu reconstruire le Temple, ils rétablirent le culte dans des installations de fortune. Ils avaient pour eux la protection de Cyrus, le nouveau maître du monde, celui qui avait conquis Babylone et renvoyé les exilés chez eux, en 538, avec l’ordre de reconstruire leurs villes et leurs temples. Mais la peur les tenaillait quand même (Esd 3, 3), car en leur absence, d’autres s’étaient installés à Jérusalem ; d’autres qui ne voyaient pas d’un très bon œil le retour des exilés. Ces derniers commencèrent quand même à poser les fondations du nouveau Temple ; Zorobabel avait pris la direction des opérations. Mais ils avaient à peine commencé que les oppositions s’affirmèrent : le conflit s’envenima tellement qu’il parvint aux oreilles de l’administration perse et les travaux furent arrêtés. On a plusieurs versions des faits, différentes évidemment, selon la source : pour les uns, Zorobabel, le meneur des nouveaux venus, les exilés de retour, fut trop exigeant sur les garanties de fidélité des gens du pays qui voulaient participer également aux travaux. Pour les autres, ce sont des gens du pays, qui dénoncèrent les travaux de Zorobabel à l’administration perse comme un acte d’insoumission et de révolte larvée. Les travaux ne reprirent qu’en 520 à l’appel des prophètes Aggée et Zacharie.

C’est dans ce climat de soupçon qu’est née la prière de notre psaume : ceux qui sont revenus avec Zorobabel, pleins d’espoir, n’en finissent pas de déchanter. On lit ici leur humiliation. Ceux que l’on trouve en place, font figure de gens installés, en regard de la pauvreté des rapatriés : qui d’autre que Dieu pourrait faire valoir leurs droits ? « Pitié pour nous, SEIGNEUR, pitié pour nous : notre âme est rassasiée de mépris. C’en est trop, nous sommes rassasiés du mépris des orgueilleux. » Une fois de plus, apparemment, ce n’est pas la foi qui paie !

Bien longtemps après, les pèlerins qui « montent » au Temple de Jérusalem en pèlerinage, pour les trois grandes fêtes annuelles, se remémorent cette période difficile ; et on évoque les souffrances de ceux à qui on doit sa reconstruction, envers et contre tout. On n’a pas de mal à épouser leurs sentiments, car l’humiliation n’est pas terminée et l’humilité reste de mise. Le Temple est reconstruit, certes, mais Israël n’a pas recouvré sa totale indépendance (sauf la courte période hasmonéenne, 142-63 av. J.-C., plus tardive) ; et jusqu’à la venue du Messie, on suppliera inlassablement « Pitié pour nous, SEIGNEUR, pitié pour nous. »

L’appel au secours  « Vers toi j’ai les yeux levés, vers toi qui es au ciel » reprend la formule du premier psaume des montées, l’image des yeux levés « Je lève les yeux vers les montagnes, d’où le secours me viendra-t-il ? » (Ps 119/120, 1). C’est l’une des expressions habituelles de l’adoration et de la confiance ; elle revient quatre fois dans le psaume d’aujourd’hui.

En voici quelques autres toutes extraites d’autres psaumes : « J’ai toujours les yeux sur le SEIGNEUR, car il dégage mes pieds du filet. » (Ps 24/25, 15) ; « Ta fidélité est restée devant mes yeux. » (Ps 25/26, 3) ; « Mes yeux se sont usés à force d’attendre mon Dieu » (Ps 68/69, 4) ; « Mes yeux se sont usés à chercher tes ordres, et je dis : Quand me consoleras-tu ? » (Ps 118/119, 82) ; « Mes yeux se sont usés à attendre ton salut et à chercher les ordres de ta justice. » (Ps 118/119, 123) ; « Les yeux sur toi, Dieu SEIGNEUR, je me suis réfugié près de toi ; ne me laisse pas rendre l’âme ; garde-moi du filet qu’on m’a tendu et des prières des malfaisants. » (Ps 140/141, 8) ; « Les yeux sur toi, ils espèrent tous, et tu leur donnes la nourriture en temps voulu ; tu ouvres ta main  et tu rassasies tous les vivants que tu aimes. » (Ps 144/145, 15-16). Tous ces versets nous montrent à quel point le thème du regard est présent dans la Bible.

 

LA MAIN DU SEIGNEUR

Autre image de confiance, la référence à la main de Dieu : c’est elle qui a depuis toujours protégé, guidé, comblé Israël. C’est ainsi qu’on évoque le passage de la Mer : « Israël vit avec quelle main puissante le SEIGNEUR a agi contre l’Égypte » (Ex 14, 31). « Le SEIGNEUR votre Dieu a asséché devant vous les eaux du Jourdain jusqu’à ce que vous ayez passé, comme il l’avait fait pour la Mer des Joncs qu’il assécha devant nous jusqu’à ce que nous ayons passé, afin que tous les peuples de la terre sachent comme est forte la main du Seigneur. » (Jos 4, 23-24). Cette main du Seigneur tient toute la terre : « Dans la main du Seigneur est le gouvernement de la terre » (Si 10, 4), mais elle tient plus encore son peuple élu : « Car moi, le SEIGNEUR, je suis ton Dieu qui tient ta main droite, qui te dit : ne crains pas, c’est moi qui t’aide » (Is 41, 13) ; « C’est moi le SEIGNEUR, je t’ai appelé selon la justice, je t’ai tenu par la main, et je t’ai mis en réserve... » (Is 42, 6). « Vous êtes dans ma main, gens d’Israël, comme l’argile dans la main du potier. » (Jr 18, 6). En fait, en hébreu, on le voit bien ici, le mot main signifie également « pouvoir », « puissance ».

Pour terminer je laisse la parole encore une fois à Isaïe : « Non, la main du SEIGNEUR n’est pas trop courte pour sauver, son oreille n’est pas trop dure pour entendre. Mais ce sont vos perversités qui ont mis une séparation entre vous et votre Dieu ; ce sont vos fautes qui ont tenu son visage caché loin de vous, trop loin pour qu’il vous entende. Vos paumes, en effet, sont tachées par le sang et vos doigts par la perversité, vos lèvres profèrent la tromperie, votre langue roucoule la perfidie. » (Is 59, 1). On comprend bien ici pourquoi le psaume implore trois fois « Pitié », mais sans oublier que « la main du SEIGNEUR n’est pas trop courte pour sauver ».

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LECTURE DE LA DEUXIÈME LETTRE DE L’APÔTRE PAUL AUX CORINTHIENS   12, 7 - 10

 

            Frères,
7          les révélations que j'ai reçues
            sont tellement extraordinaires           
            que, pour m'empêcher de me surestimer,      
            j'ai reçu dans ma chair une écharde, 
            un envoyé de Satan qui est là pour me gifler,          
            pour empêcher que je me surestime.
8          Par trois fois,             
            j'ai prié le Seigneur de l'écarter de moi.
9          Mais il m'a déclaré :   
            « Ma grâce te suffit,  
            car ma puissance donne toute sa mesure dans la faiblesse. »
            C’est donc très volontiers que je mettrai plutôt ma fierté dans mes faiblesses,                  
            afin que la puissance du Christ fasse en moi sa demeure.
10        C'est pourquoi j'accepte de grand cœur pour le Christ        
            les faiblesses, les insultes, les contraintes,    
            les persécutions et les situations angoissantes.         
            Car, lorsque je suis faible,     
            c'est alors que je suis fort.
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LES SOUFFRANCES DE L’APÔTRE PAUL

Comme Ézékiel (voir première lecture, Ez 2), Paul a bénéficié de visions et révélations exceptionnelles ; l’un comme l’autre y ont puisé la force de poursuivre leur mission. Pas question de devenir orgueilleux pour autant, leurs auditeurs se chargeant de les ramener sans cesse à l’humilité. « Nul n’est prophète en son pays » est un dicton connu et vécu en Israël bien avant la venue de Jésus-Christ. Mais Paul avait apparemment une autre raison, meilleure encore, de rester humble : si l’on en croit ce texte, il portait en lui-même un rappel permanent de sa petitesse : « Pour m’empêcher de me surestimer, j’ai reçu dans ma chair une écharde, un envoyé de Satan qui est là pour me gifler, pour empêcher que je me surestime. »

Nous ne saurons jamais ce qu’était concrètement « l’écharde dans la chair » qui faisait tant souffrir Paul : toutes les hypothèses ont été proposées, mais lui ne le précise jamais. On peut néanmoins en énumérer quelques-unes : lui-même, pour commencer, reconnaît avoir été malade : « Vous le savez bien, ce fut à l’occasion d’une maladie que je vous ai, pour la première fois, annoncé la bonne nouvelle ; et, si éprouvant pour vous que fût mon corps, vous n’avez montré ni dédain, ni dégoût. Au contraire, vous m’avez accueilli comme un ange de Dieu, comme le Christ Jésus. » (Ga 4, 13-15).

Une autre source de souffrance fut incontestablement pour lui le rejet de la bonne nouvelle par ses frères de race ; il en parle longuement dans la lettre aux Romains (chapitres 9 à 11) : « En Christ je dis la vérité, je ne mens pas, par l’Esprit Saint ma conscience m’en rend témoignage : j’ai au cœur une grande tristesse et une douleur incessante. Oui, je souhaiterais être anathème, être moi-même séparé du Christ pour mes frères, ceux de ma race selon la chair... » (Rm 9, 1-3).

On peut aussi imaginer une autre source de souffrance secrète, intarissable : la culpabilité, le remords d’avoir été, dans un premier temps, le persécuteur des Chrétiens de la première heure. Impossible, peut-être pour lui, de faire table rase de ce passé honteux. Cette persécution qu’il a pratiquée (cf les Actes des Apôtres : Ac 7, 58 ; 9, 1 ; 22, 4), il l’endure lui-même à son tour et tout ce qu’il subit désormais, dans la fierté de souffrir pour le Christ, réveille en même temps sa honte. Une seule issue, reconnaître humblement sa faiblesse et se mettre tel quel à la disposition du Christ pour l’œuvre d’évangélisation. À ce prix, il expérimente combien la force du Christ est puissante dans ceux qui s’y abandonnent : « J’accepte de grand cœur pour le Christ les faiblesses, les insultes, les contraintes, les persécutions et les situations angoissantes. Car, lorsque je suis faible, c’est alors que je suis fort. »

D’autre part, il est mieux placé que quiconque pour savoir que la persécution est à peu près inévitable pour les Apôtres ; là encore, il peut parler d’expérience : dès sa conversion et ses premières prédications à Damas, il a été attaqué physiquement et il a fallu pour le sauver lui faire quitter la ville en le descendant dans une corbeille le long de la muraille (Ac 9, 20-25). Un peu plus loin, dans cette même lettre aux Corinthiens que nous lisons aujourd’hui, il récapitule tout ce qu’il a dû subir à cause de sa prédication : « Des Juifs, j’ai reçu cinq fois les trente-neuf coups, trois fois j’ai été flagellé, une fois lapidé, trois fois j’ai fait naufrage, j’ai passé un jour et une nuit sur l’abîme. Voyages à pied, souvent, dangers des fleuves, dangers des brigands, dangers de mes frères de race, dangers des païens, dangers dans la ville, dangers dans le désert, dangers sur mer, dangers des faux frères ! Fatigues et peines, veilles souvent ; faim et soif, jeûne souvent ; froid et dénuement ; sans compter tout le reste, ma préoccupation quotidienne, le souci de toutes les Églises. » (2 Co 11, 24-28). Vu le ton, on a l’impression qu’il s’en vanterait presque : et c’est vrai puisque les épreuves sont le lieu même où se manifeste aux yeux de tous la vraie source de sa force, non pas en lui-même, mais dans le soutien permanent de la présence du Christ en lui.

ACCUEILLIR LA FORCE DE DIEU

Ce contraste que l’on pourrait appeler « faiblesse et force » des Apôtres ne peut que tourner à la gloire de Dieu, puisque dans l’extrême faiblesse des apôtres et grâce à elle, la force de résurrection du Christ est manifestée. Ainsi, paradoxalement, Paul se glorifie de sa faiblesse : « S’il faut s’enorgueillir, je mettrai mon orgueil dans ma faiblesse. » (2 Co 11, 30). Il y revient souvent dans cette lettre (cf 2 Co 4, 8-11, lecture du 9e dimanche), dès le début par exemple : « Le péril que nous avons couru en Asie (à Éphèse) nous a accablés à l’extrême, au-delà de nos forces, au point que nous désespérions même de la vie. Oui, nous avions reçu en nous-mêmes notre arrêt de mort, ainsi notre confiance ne pouvait plus se fonder sur nous-mêmes, mais sur Dieu qui ressuscite les morts. » (2 Co 1, 8 - 9). Puis au chapitre 6 : « Nous nous recommandons en tout comme ministres de Dieu par une grande persévérance dans les détresses, les contraintes, les angoisses, les coups, les prisons, les émeutes, les fatigues, les veilles, les jeûnes... Dans la gloire et le mépris, dans la mauvaise et la bonne réputation ; tenus pour imposteurs et pourtant véridiques, inconnus et pourtant bien connus, moribonds et pourtant nous vivons, châtiés sans être exécutés, attristés mais toujours joyeux, pauvres, et faisant bien des riches, n’ayant rien, nous qui pourtant possédons tout ! » (2 Co 6, 4... 10). Notre texte de ce dimanche est dans cette ligne : extraordinaire bonne nouvelle, une fois encore ! Notre faiblesse n’est pas une entrave à l’évangélisation ! C’est peut-être même le contraire…

Lorsque Paul a prié, par trois fois, comme son maître à Gethsémani, pour que cette souffrance s’éloigne de lui : « Par trois fois, j’ai prié le Seigneur de l’écarter de moi », le Seigneur lui a simplement répondu : « Ma grâce te suffit : ma puissance donne toute sa mesure dans la faiblesse. »  

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ÉVANGILE  DE JÉSUS-CHRIST SELON SAINT MARC    6, 1 - 6

 

            En ce temps-là,
1          Jésus se rendit dans son lieu d’origine,        
            et ses disciples le suivirent.
2          Le jour du sabbat,     
            il se mit à enseigner dans la synagogue.       
            De nombreux auditeurs, frappés d'étonnement, disaient :   
            « D’où cela lui vient-il ?        
            Quelle est cette sagesse qui lui a été donnée,           
            et ces grands miracles qui se réalisent par ses mains ?
3          N’est-il pas le charpentier, le fils de Marie,  
            et le frère de Jacques, de José, de Jude et de Simon ?        
            Ses sœurs ne sont-elles pas ici chez nous ? »
            Et ils étaient profondément choqués à son sujet.
4          Jésus leur disait :       
            « Un prophète n’est méprisé que dans son pays,     
            sa parenté et sa maison. »
5          Et là il ne pouvait accomplir aucun miracle ;
            il guérit seulement quelques malades
            en leur imposant les mains.
6          Et il s'étonna de leur manque de foi.
            Alors Jésus parcourait les villages d'alentour en enseignant.
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JÉSUS À LA SYNAGOGUE DE NAZARETH

D’après l’évangile de Marc, Jésus a quitté son village de Nazareth au début de sa vie publique pour rejoindre Jean-Baptiste au bord du Jourdain et se faire baptiser (1, 9). Puis il a commencé sa prédication en parcourant une partie de la Galilée ; il est même allé de l’autre côté de la mer  de Tibériade, dans les villes de la Décapole (chap. 5). Quand il s’installe quelque part, Capharnaüm semble être sa ville d’élection ; il n’est plus question de Nazareth pendant les cinq premiers chapitres de Marc ; quant à son entourage, il s’est choisi des amis, qu’il appelle ses disciples (3, 13). Comment réagit sa famille ? Marc note seulement au chapitre 3 l’opposition de quelques-uns qui le croyaient devenu fou.

Les autres sont visiblement partagés : nombreux sont ceux qui ont été séduits par Jésus, par son enseignement et ses miracles ; les Pharisiens et leurs scribes, quant à eux, ont déjà à plusieurs reprises manifesté leur hostilité ; certains ont même déjà décidé de se débarrasser de lui (3, 6) : son crime, guérir des malades, n’importe quand, et même le jour du sabbat !

Et voici, avec l’évangile de ce dimanche, que Jésus revient pour la première fois dans son village de Nazareth. Sa réputation l’a-t-elle précédé ? Probablement, puisqu’on s’inquiète déjà de lui à Jérusalem (3, 22), et que, dès le début du texte, Marc nous rapporte la question de ses auditeurs : « D’où cela lui vient-il ... ces grands miracles qui se réalisent par ses mains ? »

Voici donc l’enfant du  pays de retour à la synagogue de Nazareth un matin de shabbat. Marc note seulement la présence de ses disciples : « Jésus se rendit dans son lieu d’origine, et ses disciples le suivirent. » Puis il ne parle plus d’eux ; eux vont assister à la scène, sans intervenir, apparemment, mais cela leur servira de leçon pour l’avenir qui les attend eux-mêmes. Car si, jusqu’à présent, Jésus avait déjà rencontré des oppositions, ici, c’est bien pire, il essuie un véritable échec : au point de ne même plus pouvoir accomplir un seul miracle (v. 5) ; son propre village le refuse : toute l’attention du récit se concentre en effet sur la réaction des anciens voisins de Jésus ; dubitatifs au début, ils deviennent peu à peu franchement hostiles.

Tout commence par des questions bien humaines : « Quelle est cette sagesse qui lui a été donnée ?... N’est-il pas le charpentier, le fils de Marie, et le frère de Jacques, de José, de Jude et de Simon ? Ses sœurs ne sont-elles pas ici chez nous ? » Un mot, d'abord, sur ses frères : ce sont en réalité des parents, peut-être ses cousins : deux (Jacques le Petit et José) seront plus tard présentés par Marc comme fils d'une autre Marie, (cf 15, 40 - 47). D’ailleurs, si Jésus avait eu des frères de sang, il n’aurait pas confié sa mère à Jean.

Je reviens à la phrase : « Quelle est cette sagesse qui lui a été donnée ?... N'est-il pas le charpentier, le fils de Marie... ? » Traduisez : son enseignement et ce qu’on sait de son action dans la région en font un personnage hors du commun ; or, nous savons bien, nous d’où il sort ; il est comme nous, rien de plus ; d’où lui viendraient ses pouvoirs ? Si c’était un prophète, on l’aurait su, déjà ; il y a incompatibilité entre la grandeur de Dieu et la modestie de ses origines humaines.

C’est bien le drame d’une partie des contemporains du Christ, semble dire Marc : enfermés dans leurs idées sur Dieu, ils n’ont pu le reconnaître quand il est venu.

Marc revient très souvent sur cette question que pose la personnalité de Jésus : à Capharnaüm, déjà, les gens « se demandaient les uns aux autres : Qu’est-ce que cela ? Voilà un enseignement nouveau plein d’autorité ! Il commande même aux esprits impurs et ils lui obéissent. » (1, 27).

DE LA SURPRISE À L’HOSTILITÉ

À Nazareth (6, 2), comme à Capharnaüm (1, 22), les assistants ont d’abord été « frappés d’étonnement » ; mais à Nazareth, les choses ont mal tourné, l’étonnement a viré au scandale : ici, Marc a certainement choisi volontairement le mot grec (skandalon) qui évoquait la pierre d’achoppement dont parlait Isaïe ; imaginez un chef de chantier qui se trouve devant une pierre de forme imprévue : soit il l’intègre à sa construction dont elle devient une pierre maîtresse ; soit il la méprise, et la laisse traîner sur le chantier, au risque de buter dessus. Cette image illustrait pour Isaïe le contraste entre celui qui croit et celui qui refuse de croire. Pour celui qui croit, le Seigneur est son rocher, comme disent certains psaumes, sa sécurité ; mais ceux qui refusent de croire se privent eux-mêmes de cette sécurité et le choix des croyants devient pour eux incompréhensible et proprement scandaleux.

Saint Pierre reprend la même image en parlant du Christ : « On trouve dans l’Écriture : Voici que je pose en Sion une pierre angulaire, choisie et précieuse, et celui qui met en elle sa confiance ne sera pas confondu... mais pour les incrédules, la pierre qu’ont rejetée les bâtisseurs est devenue la pierre de l’angle et aussi une pierre d’achoppement, un roc qui fait tomber. Ils s’y heurtent parce qu’ils refusent de croire en la parole. » (1 P 2, 6-8).

Chez Matthieu et Luc, le même thème est repris sous une autre forme : « Heureux celui qui ne tombera pas à cause de moi, dit Jésus lui-même. » (Mt 11, 5 ; Lc 7, 23). Pour le dire autrement, heureux sont ceux qui ont eu le bonheur de s’ouvrir au mystère de Jésus et de reconnaître en lui le Messie ; pour eux, le Christ est désormais le centre de leur vie ; au contraire, malheureux sont ceux qui, comme à Nazareth, se sont fermés à sa parole et à son action.

Curieusement, les plus proches ne sont pas les mieux préparés à faire le bon choix : Jésus, comme Ézékiel (première lecture), comme Jérémie, comme tant d’autres avant lui, constate que nul n’est prophète en son pays : « Un prophète n’est méprisé que dans son pays, sa parenté et sa maison. »

Manifestement, Jésus ne s’attendait pas à cette réaction scandalisée, puisque Marc affirme : « Il s’étonna de leur manque de foi ». On peut déjà être surpris nous-mêmes que Jésus s’étonne : cela veut dire que, pour lui, tout n’était pas écrit d’avance ; d’autre part cet étonnement est mêlé de tristesse : un peu plus haut, devant une opposition semblable venant des Pharisiens, Marc a noté que Jésus était « navré de l’endurcissement de leurs cœurs » (Mc 3, 5). Au niveau de Jésus, cet épisode peu glorieux de Nazareth fait déjà pressentir la croix ; pour l’avenir, il préfigure le sort des prophètes de tous les temps, affrontés à une incroyance quasi structurelle.

Et pourtant, l’épisode se clôt néanmoins sur une petite lueur d’optimisme : même à Nazareth, dans ce climat d’hostilité, Jésus a pu quand même opérer quelques guérisons ; cela veut dire en clair que malgré toutes nos mauvaises volontés, tout espoir n’est jamais perdu !

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Complément

Ézékiel traduit cette expérience du prédicateur déçu dans une phrase magnifique : « Ils viendront à toi comme au rassemblement du peuple ; ils s’assiéront devant toi, eux, mon peuple ; ils écouteront tes paroles mais ne les mettront pas en pratique car leur bouche est pleine des passions qu’ils veulent assouvir : leur cœur suit leur profit. Au fond, tu es pour eux comme un chant passionné, d’une belle sonorité, avec un bon accompagnement. Ils écoutent tes paroles, mais personne ne les met en pratique. » (Ez 33, 31-32).

Commentaires de Marie-Noëlle Thabut, année liturgique B, 14e dimanche du temps ordinaire (8 juillet 2018)

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24 juin 2018 7 24 /06 /juin /2018 21:41

Ces commentaires, trouvés sur le site "Église catholique en France", permettent à toute personne de bonne volonté, chrétienne ou non, de mieux comprendre la Bible, le livre le plus diffusé au monde, en

  • décodant le langage imagé utilisé par l'auteur.

Attention le texte écrit peut différer des versions audio (Radio-Notre-Dame) et vidéo (KTO TV) qui ont été modifiées par Marie-Noëlle Thabut, parfois pour les améliorer, parfois pour s'adapter aux formats imposés par ces chaînes de radio ou de télévision. Dans cette hypothèse, nous mettons en italiques les passages supprimés pour ces médias.

Je souhaite arriver à mettre ici, chaque dimanche, les commentaires de Marie-Noëlle Thabut. Ma seule contribution consiste à surligner les passages que je trouve les plus enrichissants et à écrire en rouge ceux qui parlent d'un thème qui m'est cher : la liberté (trois autres pages de mon blog sont consacrées à ces passages des Évangiles, du reste du Nouveau Testament ou de l'Ancien Testament qui parlent de la liberté). D'après Marie-Noëlle Thabut, "... si nous ne trouvons pas dans les textes une parole libérante, c'est que nous ne les avons pas compris."

Version audio, trouvée sur le site de Radio-Notre-Dame (disponible seulement à compter du 30 juin 2018).

En bas de page, vous avez les versions vidéo des commentaires, trouvées sur KTO TV. Attention, ces vidéos peuvent être celle-d'il y a 3 ans et ne pas correspondre tout à fait aux commentaires écrits cette année.

LECTURE DU LIVRE DE LA SAGESSE  1, 13 - 15 ; 2, 23 - 24

 

1, 13    Dieu n'a pas fait la mort,       
            il ne se réjouit pas de voir mourir les êtres vivants.
14        Il les a tous créés pour qu'ils subsistent ;      
            ce qui naît dans le monde est porteur de vie :
            on n'y trouve pas de poison qui fasse mourir.          
            La puissance de la Mort ne règne pas sur la terre,
15        car la justice est immortelle.
2, 23    Dieu a créé l'homme pour l’incorruptibilité, 
            il a fait de lui une image       
            de sa propre identité.
24        C’est par la jalousie du diable
            que la mort est entrée dans le monde ;         
            ils en font l'expérience
            ceux qui prennent parti pour lui.
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DIEU A CRÉE L’HOMME POUR L’INCORRUPTIBILITÉ

Le début du Livre de la Sagesse fait penser au Livre de la Genèse ; l'un et l'autre commencent par une longue réflexion sur la destinée humaine : onze chapitres dans la Genèse, cinq dans la Sagesse ; écrits à des époques différentes, dans des styles également très différents, ils abordent néanmoins tous les deux les mêmes problèmes, ceux de la vie et de la mort, ceux de la relation des hommes avec Dieu. C'est exactement notre thème d'aujourd'hui.

D’un côté comme de l’autre, les auteurs sont des Juifs nourris de toute l’expérience religieuse et de la méditation du peuple de l’Alliance ; mais l’un comme l’autre sont au contact du monde païen, et soucieux de préserver l’intégrité de la foi juive. Une foi dont la première caractéristique est peut-être bien l’optimisme. L’affirmation du livre de la Sagesse « Ce qui naît dans le monde est porteur de vie » est une variante du constat de la Genèse « Dieu vit tout ce qu’il avait fait. Voilà, c’était très bon. » (Gn 1, 31). Et ce que nous avons entendu ici « Dieu a fait de l’homme une image de sa propre identité » est une copie de la phrase célèbre de la Genèse « Dieu créa l’homme à son image, à l’image de Dieu il le créa. »

Phrase célèbre ? Sûrement, mais en tirons-nous toutes les conséquences ? Si réellement, Dieu nous a faits à son image, alors nous sommes des vivants, faits pour vivre éternellement. D’ailleurs il suffisait de lire la phrase en entier : « Dieu a créé l’homme pour l’incorruptibilité, il a fait de lui une image de sa propre identité. »

Mais alors, Dieu aurait-il échoué ? Certainement pas, seulement, il a pris le risque de nous créer libres. Libres de nous ranger dans le parti de la mort, comme dit le texte : pas la mort biologique, s’entend, simple transformation de la chrysalide en papillon ; mais la mort dont parle la Bible, la mort spirituelle, séparation d’avec Dieu. « Ils en font l’expérience, ceux qui prennent parti pour lui. »

Les cinq premiers chapitres de la Sagesse opposent précisément les justes et les impies : les justes, ce sont ceux qui vivent dès ici-bas et pour toujours de la vie de Dieu ; et les impies, ceux qui se sont rangés du côté de la mort, c’est-à-dire ceux qui dès ici-bas, malgré les apparences, ne sont déjà plus des vrais vivants, car ils sont loin de Dieu.

Pour prendre une autre image, les justes sont ceux qui vivent de l’Esprit de Dieu, les impies, ceux qui ne se laissent plus mener par lui.

(§ ajouté pour KTO) Lorsque le deuxième récit de Création dans le livre de la Genèse raconte que Dieu insuffla dans les narines de l’homme, le souffle de vie, et qu’à ce moment-là, l’homme devint un être vivant, il suggère bien que nous sommes faits pour vivre suspendus au souffle de Dieu. Nous en détourner, c’est nous ranger dans le parti de la mort.

L’auteur du livre de la Sagesse veut évidemment encourager ses lecteurs à « se ranger dans le parti de Dieu », pour reprendre son expression.

Le psaume 1 met en musique cette opposition entre les justes et les impies : « Heureux l’homme qui ne prend pas le parti des méchants, ne s’arrête pas sur le chemin des pécheurs et ne s’assied pas au banc des moqueurs, mais qui se plaît à la loi du SEIGNEUR et récite sa loi jour et nuit.... Il est comme un arbre planté près des ruisseaux : il donne du fruit en sa saison et son feuillage ne se flétrit pas ; il réussit tout ce qu’il fait... Tel n’est pas le sort des méchants : ils sont comme la bale que disperse le vent. Lors du jugement, les méchants ne se lèveront pas, ni les pécheurs au rassemblement des justes. Car le SEIGNEUR connaît le chemin des justes, mais le chemin des méchants se perd. »

Notre auteur du Livre de la Sagesse connaissait bien ce psaume ; d’autre part, il tenait certainement beaucoup à rappeler ces vérités réconfortantes à ses contemporains.

Car ils étaient en posture difficile et, pour l’heure, tout semblait profiter aux impies, traduisez les païens. Sans qu’on puisse préciser la date exacte, on sait au moins que le livre de la Sagesse a été écrit à Alexandrie, vers 50 ou même 30 av. J.-C., pour des Juifs, bien sûr, affrontés à la culture grecque c’est-à-dire païenne. Si l’auteur intitule ses écrits « Livre de la Sagesse de Salomon », (alors que Salomon est mort depuis neuf cents ans), c’est qu’il s’inscrit bien dans la lignée du Judaïsme. Il s’agit pour lui de donner des arguments à ses frères dans la foi juive, face aux raisonnements des païens.

 

NOTRE VIE PRÉSENTE EST SEMENCE D’ÉTERNITÉ

Le problème ici posé est celui de l’attitude à adopter devant la mort : les Juifs, depuis toujours, savent aussi bien que les Grecs que la mort est inéluctable ; mais dans la foi, ils en tirent de tout autres conséquences. Car il y a deux attitudes possibles : ou bien, et c’est l’attitude des païens, goûtons l’heure présente, faisons tout ce qui nous plaît, de toute manière, tout sera d’ici peu effacé.

Notre auteur traduit ainsi leur pensée au début du chapitre 2 : « Ils se disent entre eux avec de faux raisonnements : Elle est courte et triste notre vie ; il n’y a pas de remède quand l’homme touche à sa fin et personne, à notre connaissance, n’est revenu de l’Hadès (la mort)... Eh bien, allons ! Jouissons des biens présents et profitons de la création comme du temps de la jeunesse, avec ardeur. » (Sg 2, 1... 6).

Les Juifs ont une autre foi, une autre attitude ; pour eux, notre vie présente est déjà semence d’éternité : « Dieu a créé l’homme pour l’incorruptibilité, il a fait de lui une image de sa propre identité. » Peut-être la vie sur terre ne récompense-t-elle pas toujours ceux qui ont bien agi, mais Dieu qui est l’infiniment juste finira bien par faire justice. Ce texte très tardif, le dernier de tout l’Ancien Testament, couronne la méditation juive de plusieurs siècles sur le problème de la rétribution : face à l’injustice apparente de l’existence (où l’on voit des innocents mourir sans consolation), le croyant affirme que « la justice est immortelle ».

Oui, les païens se trompent : « Leur perversité les aveugle et ils ne connaissent pas les secrets desseins de Dieu, ils n’espèrent pas de récompense pour la piété, ils n’apprécient pas l’honneur réservé aux âmes pures. » (Sg 2, 21-22).

Traduisez « Mes frères, tenez bon, Dieu saura vous récompenser. »

Reste la dernière phrase : « La mort est entrée dans le monde par la jalousie du diable, et ceux qui se rangent dans son parti en font l’expérience. » Il ne peut s’agir de la mort biologique, car tous, croyants ou païens, en feront l’expérience, un jour ou l’autre. Il s’agit de la mort spirituelle, la privation de Dieu : pour l’auteur du livre de la Sagesse, la résurrection n’était promise qu’aux justes ; il pensait encore que les païens, eux qui se sont rangés dans le parti de la mort, c’est-à-dire contre Dieu, ne connaîtront pas la résurrection.

Il faudra attendre la venue du Christ, offert « pour la multitude » pour que nous découvrions la foi en la résurrection promise à tous, car, comme le dit saint Jean « Dieu est plus grand que notre cœur ».

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PSAUME  29 (30), 2-4. 5-6ab. 6cd. 12-13

 

2          Je t’exalte, SEIGNEUR, tu m’as relevé,      
            tu m’épargnes les rires de l’ennemi.
4          SEIGNEUR, tu m'as fait remonter de l'abîme         
            et revivre quand je descendais à la fosse.

5          Fêtez le SEIGNEUR, vous, ses fidèles,       
            rendez grâce en rappelant son nom très saint.
6          Sa colère ne dure qu'un instant,        
            sa bonté, toute la vie.

            Avec le soir viennent les larmes,       
            mais au matin les cris de joie.
12        Tu as changé mon deuil en une danse,         
            mes habits funèbres en parure de joie.

13        Que mon cœur ne se taise pas,          
            qu'il soit en fête pour toi,      
            et que sans fin, SEIGNEUR, mon Dieu,     
            je te rende grâce !
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LA PARABOLE DU PUITS

Le psaume 29/30 est très court, il ne comporte que treize versets (dont six seulement sont retenus par la liturgie de ce dimanche) ; mais il faut connaître l’histoire sous-jacente dans son entier pour mieux le comprendre ; la voici :

Imaginez quelqu’un qui est tombé au fond d’un puits : il a crié, supplié, appelé au secours... il donnait même des arguments pour qu’on lui vienne en aide (du genre je vous serai plus utile, vivant que mort !) ; apparemment, il y avait des gens qui n’étaient pas mécontents de le voir dans le trou et qui ricanaient... mais il continuait à appeler au secours : quelqu’un finirait bien par avoir pitié... et quelqu’un a entendu ses appels, quelqu’un est venu le délivrer, l’a tiré de là comme on dit. Ce « quelqu’un », il faut l’écrire avec une majuscule, c’est Dieu lui-même. Une fois en haut, revenu à la lumière et en quelque sorte à la vie, notre homme explose de joie ! « Quand j’ai crié vers toi, SEIGNEUR, mon Dieu, tu m’as guéri ; SEIGNEUR, tu m’as fait remonter de l’abîme et revivre quand je descendais à la fosse. Fêtez le SEIGNEUR, vous, ses fidèles, rendez grâce en rappelant son nom très saint. »

En réalité, comme toujours dans les psaumes, il y a deux niveaux de lecture : l’histoire qu’on nous raconte est celle d’un individu tombé dans un puits ; mais ce n’est qu’une parabole ; plus profondément, c’est le peuple tout entier qui parle, ou plutôt qui chante, qui explose de joie au retour de l’Exil à Babylone... comme il avait chanté, dansé, explosé de joie après le passage de la Mer Rouge. L’Exil à Babylone, c’est comme une chute mortelle dans un puits sans fond, dans un gouffre... et nombreux sont ceux qui ont pensé qu’Israël ne s’en relèverait pas. Au sein même du peuple, on a pu être pris de désespoir... Et il y en a eu des ennemis, pas mécontents, qui riaient bien de cette déchéance...

Pendant toute cette période d’épreuve, le peuple soutenu par ses prêtres, ses prophètes, a gardé espoir malgré tout et force pour appeler au secours (malheureusement, nous n’entendons pas ces versets ce dimanche) : « J’ai crié vers toi, SEIGNEUR, j’ai supplié mon Dieu... Écoute, SEIGNEUR, pitié pour moi ! SEIGNEUR, viens à mon aide !... » (versets 9 et 11). Dans sa prière, il n’hésitait pas à employer tous les arguments, par exemple du genre « tu seras bien avancé quand je serai mort »... parce que, quand ce psaume a été écrit, on ne croyait pas en la Résurrection : on imaginait que les morts étaient dans un séjour d’ombre, le « shéol » où il ne se passe rien. Alors on disait à Dieu : « À quoi te servirait mon sang (c’est-à-dire ma vie) si je descendais dans la tombe ? La poussière peut-elle te rendre grâce et proclamer ta fidélité ? » (verset 10).

 

LE RETOUR DE L’EXIL

Et le miracle s’est produit : Dieu a sauvé son peuple : « Quand j’ai crié vers toi, SEIGNEUR, mon Dieu, tu m’as guéri ; SEIGNEUR, tu m’as fait remonter de l’abîme et revivre quand je descendais à la fosse... » C’est la restauration du peuple exilé, son retour au pays qui est dit en termes très imagés : car le peuple était comme un condamné à mort, on le croyait bien rayé de la carte ; quand il rentre, on peut le prendre pour un revenant.

Quand nous lisons ces versets, aujourd’hui, après vingt siècles de foi chrétienne, nous sommes tentés d’y lire une allusion à la Résurrection. Mais ce serait un anachronisme. À l’époque du retour d’Exil, on ne pensait pas encore à la possibilité d’une résurrection individuelle. D’autres textes bibliques, la vision d’Ézéchiel des ossements desséchés, par exemple, sont écrits dans le même esprit : la restauration du peuple, le retour d’exil est décrit en termes de résurrection.   

Plus tard, beaucoup plus tard, au deuxième siècle av. J.-C. (vers 165) quand la foi biblique aura franchi le pas décisif et accueilli la révélation de la foi en la résurrection, ces textes seront relus et on leur découvrira une profondeur nouvelle. Aujourd’hui, quand nous lisons ce psaume ou bien la prophétie des ossements desséchés d’Ézéchiel, nous nous disons « quand ces auteurs employaient des images de résurrection, ils ne pensaient qu’au peuple, mais ils ne croyaient pas si bien dire : ces images sont vraies aussi au plan individuel. »

« Tu as changé mon deuil en une danse, mes habits funèbres en parure de joie »... Désormais, pour tous ceux qui croient à la résurrection, Juifs et Chrétiens, cette dernière phrase a pris un sens nouveau. On pourrait en dire autant de bien d’autres phrases de la Bible qui prennent un sens nouveau, au fur et à mesure de l’avancée de la foi juive au long des siècles.  

On peut en dire autant également du mot « Alléluia »... À l’origine il traduisait seulement la joie et l’allégresse de la sortie d’Égypte, ce qui était déjà considérable. Voici le commentaire des rabbins sur « l’Alléluia » : « Dieu nous a amenés de la servitude à la liberté, de la tristesse à la joie, du deuil au jour de fête, des ténèbres à la brillante lumière, de la servitude à la Rédemption. C’est pourquoi chantons devant lui l’Alléluia ! » Évidemment, aujourd’hui, nous pouvons le chanter avec plus de conviction encore en pensant à la résurrection du Christ et à la nôtre.

Je reviens à notre psaume : il y a la joie, certes, et c’est celle du retour d’exil, on l’a vu. Mais il y a également beaucoup d’allusions à la période terrible et cette expression étonnante : « Sa colère ne dure qu’un instant ». De quelle colère s’agit-il ? Celle de Dieu, bien sûr. Pendant l’Exil à Babylone, on a eu tout loisir de méditer sur les diverses causes possibles de ce drame ; et on s’est demandé si le malheur du peuple n’avait pas été la conséquence de ses péchés. La seule solution pour ne pas retomber, on le sait bien, c’est de vivre désormais dans la fidélité à L’Alliance : « Que sans fin, SEIGNEUR, mon Dieu, je te rende grâce ! »

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LECTURE DE LA DEUXIÈME LETTRE DE L’APÔTRE PAUL AUX CORINTHIENS  8, 7. 9. 13-15

 

            Frères,
7          puisque vous avez tout en abondance :        
            la foi, la Parole, la connaissance de Dieu,    
            toute sorte d’empressement et l’amour qui vous vient de nous,      
            qu’il y ait aussi abondance dans votre don généreux !
9          Vous connaissez en effet le don généreux   
            de notre Seigneur Jésus Christ :        
            lui qui est riche, il s’est fait pauvre à cause de vous,
            pour que vous deveniez riches par sa pauvreté.
13        Il ne s'agit pas de vous mettre dans la gêne 
            en soulageant les autres,        
            il s'agit d'égalité.
14        Dans la circonstance présente,          
            ce que vous avez en abondance comblera leurs besoins,     
            afin que, réciproquement, ce qu'ils ont en abondance         
            puisse combler vos besoins,
15        et cela fera l'égalité,   
            comme dit l'Écriture à propos de la manne :
            « Celui qui en avait ramassé beaucoup n'eut rien de trop,   
            celui qui en avait ramassé peu           
            ne manqua de rien.
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APPRENDRE À PARTAGER

Il est toujours difficile de demander de l’argent : saint Paul fait appel, pour cela, à toutes les ressources de la diplomatie et de la fermeté ; les chapitres 8 et 9 de la deuxième lettre aux Corinthiens y sont consacrés. Et nous découvrons là un Paul inattendu, ironique sinon grinçant, encourageant et sévère à la fois. Au départ, il y a un fait historique, une famine qui a sévi en Judée (et particulièrement à Jérusalem), vers 46-48 ap. J.-C. L’historien Flavius Josèphe s’en fait l’écho :

il raconte que, à cette occasion, la reine Hélène d’Adiabène (un petit royaume au bord du Tigre) s’illustra par sa générosité, faisant venir du blé d’Alexandrie et des figues sèches de Chypre.

La communauté chrétienne de Jérusalem connut, elle aussi, la pauvreté pour plusieurs années ; il fallut organiser les secours. Dans l’immédiat, Antioche de Syrie donna l’exemple.

Voici le récit des Actes des Apôtres : « En ces jours-là, des prophètes descendirent de Jérusalem à Antioche. L’un d’eux, appelé Agabus, fit alors savoir, éclairé par l’Esprit, qu’une grande famine allait régner dans le monde entier - elle eut lieu en effet sous (l’empereur) Claude. Les disciples décidèrent alors qu’ils enverraient, selon les ressources de chacun, une contribution au service des frères qui habitaient la Judée. Ce qui fut fait. L’envoi, adressé aux Anciens, fut confié aux mains de Barnabas et de Saül. » (Ac 11, 27-30).

La suite montre que Paul attacha dès le début beaucoup d’importance à cette collecte : lui qui s’était consacré à l’évangélisation des païens a toujours manifesté le souci de rester attaché à l’Église-mère de Jérusalem. À ses yeux, c’était simple justice, d’ailleurs, car c’est à elle d’abord que l’on devait la Bonne Nouvelle. Et l’on se souvient qu’au moment de ce que l’on peut appeler « L’Assemblée de Jérusalem » il s’engagea solennellement à rester solidaire des autres apôtres ; il racontera plus tard : « Jacques, Céphas et Jean, considérés comme des colonnes, nous donnèrent la main, à moi et à Barnabas, en signe de communion, afin que nous allions, nous vers les païens, eux vers les circoncis. Simplement, nous aurions à nous souvenir des pauvres, ce que j’ai eu bien soin de faire. » (Ga 2, 9-10).

Dans ces années difficiles, donc, Paul s’attacha à obtenir la contribution des communautés plus lointaines ; il suffit de lire la lettre aux Romains : « La Macédoine et l’Achaïe ont décidé de manifester leur solidarité à l’égard des saints de Jérusalem qui sont dans la pauvreté. Oui, elles l’ont décidé et elles le leur devaient. Car si les païens ont profité de leurs biens spirituels, ils doivent également subvenir à leurs besoins matériels. » (Rm 15, 26-27).

De prime abord, la communauté de Corinthe se montra particulièrement bien intentionnée et même enthousiaste ; Paul pourra leur dire plus tard : « Vous avez été les premiers, non seulement à réaliser, mais aussi à décider cette œuvre dès l’an dernier. » (2 Co 8, 10). À cette occasion, on découvre les talents d’organisateur de Paul, témoin ces quelques lignes de la première lettre aux Corinthiens : « Pour la collecte en faveur des saints, vous suivrez, vous aussi, les règles que j’ai données aux Églises de Galatie. Le premier jour de chaque semaine, chacun mettra de côté chez lui ce qu’il aura réussi à épargner, afin qu’on n’attende pas mon arrivée pour recueillir les dons. Quand je serai là, j’enverrai, munis de lettres, ceux que vous aurez choisis, porter vos dons à Jérusalem ; s’il convient que j’y aille moi-même, ils feront le voyage avec moi. » (1 Co 16, 1-4).

 

DES PROMESSES AUX ACTES

Mais les belles promesses ne suffisent pas toujours ; il semble que les Corinthiens aient eu quelque mal à passer à l’acte, ce qui nous vaut les fameux chapitres 8 et 9 (et, en particulier, notre lecture de ce dimanche). Non sans humour, Paul commence par monter en épingle la générosité des autres communautés, qui ont bien de la chance, elles, de connaître la joie de donner : « Nous voulons vous faire connaître, frères, la grâce que Dieu a accordée aux Églises de Macédoine. Au milieu des multiples détresses qui les ont éprouvées, leur joie surabondante et leur pauvreté extrême ont débordé en trésors de libéralité. Selon leurs moyens et, j’en suis témoin, au-delà de leurs moyens, en toute spontanéité, avec une vive insistance, ils nous ont réclamé la grâce de participer à ce service au profit des saints. » (2 Co 8, 1-4). Et Paul ajoute : « Je ne vous le dis pas comme un ordre ; mais, en vous citant le zèle des autres, je vous permets de prouver l’authenticité de votre charité... Maintenant donc, achevez de la réaliser (la collecte) ; ainsi à vos beaux projets correspondra aussi la réalisation selon vos moyens. » (2 Co 8, 11).

Certains s’abritaient probablement derrière la faiblesse de leurs moyens : Paul balaie l’argument : « Quand l’intention est vraiment bonne, on est bien reçu avec ce que l’on a, peu importe ce que l’on n’a pas. » (2 Co 8, 12). Et là nous retrouvons la lecture de ce dimanche : « Il ne s’agit pas de vous mettre dans la gêne, en soulageant les autres, il s’agit d’égalité. En cette occasion, ce que vous avez en trop compensera ce qu’ils ont en moins. » Ici, Paul illustre son homélie en citant l’exemple de la manne au désert (Ex 16). Chacun pouvait ramasser chaque jour la quantité juste nécessaire à sa subsistance, tout excédent pourrissait. Bel apprentissage de l’équilibre social dans l’usage des richesses.

Enfin, le meilleur atout de Paul est un argument théologique (et nous retrouvons sous sa plume une de ces formules dont il a le génie) : « Vous connaissez en effet la générosité de notre Seigneur Jésus Christ qui, pour vous, de riche qu’il était, s’est fait pauvre pour vous enrichir de sa pauvreté. »

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ÉVANGILE  DE JÉSUS-CHRIST SELON SAINT  MARC  5, 21 - 43

 

            En ce temps-là,
21        Jésus regagna en barque l’autre rive,
            et une grande foule s’assembla autour de lui.          
            Il était au bord de la mer.
22        Arrive un des chefs de synagogue, nommé Jaïre.    
            Voyant Jésus, il tombe à ses pieds    
            et le supplie instamment :
23        « Ma fille, encore si jeune, est à la dernière extrémité.        
            Viens lui imposer les mains   
            pour qu’elle soit sauvée et qu’elle vive. »
24        Jésus partit avec lui,  
            et la foule qui le suivait         
            était si nombreuse qu’elle l’écrasait.
25        Or, une femme, qui avait des pertes de sang depuis douze ans...
26        - elle avait beaucoup souffert du traitement de nombreux médecins,         
            et elle avait dépensé tous ses biens sans avoir la moindre amélioration ;    
            au contraire, son état avait plutôt empiré -
27        ... cette femme donc, ayant appris ce qu’on disait de Jésus,           
            vint par-derrière dans la foule et toucha son vêtement.
28        Elle se disait en effet :          
            « Si je parviens à toucher seulement son vêtement, 
            je serai sauvée. »
29        À l’instant, l’hémorragie s’arrêta,     
            et elle ressentit dans son corps qu’elle était guérie de son mal.
30        Aussitôt Jésus se rendit compte qu’une force était sortie de lui.     
            Il se retourna dans la foule, et il demandait :           
            « Qui a touché mes vêtements ? »
31        Ses disciples lui répondirent :           
            « Tu vois bien la foule qui t’écrase,  
            et tu demandes : Qui m’a touché ? »
32        Mais lui regardait tout autour           
            pour voir celle qui avait fait cela.
33        Alors la femme, saisie de crainte et toute tremblante,         
            sachant ce qui lui était arrivé,
            vint se jeter à ses pieds et lui dit toute la vérité.
34        Jésus lui dit alors :     
            « Ma fille, ta foi t’a sauvée.  
            Va en paix et sois guérie de ton mal. »
35        Comme il parlait encore,       
            des gens arrivent de la maison de Jaïre,
            le chef de synagogue,
            pour dire à celui-ci :   
            « Ta fille vient de mourir.     
            À quoi bon déranger encore le Maître ? »
36        Jésus, surprenant ces mots,   
            dit au chef de synagogue :    
            « Ne crains pas, crois seulement. »
37        Il ne laissa personne l’accompagner, 
            sauf Pierre, Jacques, et Jean, le frère de Jacques.
38        Ils arrivent à la maison du chef de synagogue.        
            Jésus voit l’agitation, 
            et des gens qui pleurent et poussent de grands cris.
39        Il entre et leur dit :    
            « Pourquoi cette agitation et ces pleurs ?     
            L’enfant n’est pas morte : elle dort. »
40        Mais on se moquait de lui.    
            Alors il met tout le monde dehors,   
            prend avec lui le père et la mère de l’enfant,
            et ceux qui étaient avec lui ;  
            puis il pénètre là où reposait l’enfant.
41        Il saisit la main de l’enfant, et lui dit :          
            « Talitha koum » ;     
            ce qui signifie :          
            « Jeune fille, je te le dis, lève-toi. »
42        Aussitôt la jeune fille se leva et se mit à marcher     
            - elle avait en effet douze ans.          
            Ils furent frappés d’une grande stupeur.
43        Et Jésus leur ordonna fermement
            de ne le faire savoir à personne ;       
            puis il leur dit de la faire manger.
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JÉSUS, MAITRE DE LA VIE

On peut penser que ceci se passe à Capharnaüm, quoique Marc ne juge pas utile de le préciser.

Les deux récits de miracles sont imbriqués l’un dans l’autre ;

les trois évangiles synoptiques racontent les mêmes événements dans le même ordre : la demande de guérison de Jaïre pour sa fille, puis la guérison de la femme et enfin la résurrection de la fillette.

Il y a douze ans que la femme est malade, l’enfant a douze ans ; dans un cas comme dans l’autre, les ressources humaines de la médecine sont épuisées.

Marc y insiste ; en ce qui concerne la femme, il précise qu’elle « avait des pertes de sang depuis douze ans... - elle avait beaucoup souffert du traitement de nombreux médecins, et elle avait dépensé tous ses biens sans aucune amélioration ; au contraire, son état avait plutôt empiré - »  ; quant à la petite fille, il rapporte les propos désespérés des proches de Jaïre : « Ta fille vient de mourir. À quoi bon déranger encore le maître ? »

Si Marc tient ainsi à noter l’impuissance des hommes, c’est pour mieux faire ressortir le pouvoir de Jésus : un pouvoir tel qu’il émane de lui, qu’il lui échappe pour ainsi dire (la guérison de la femme), un pouvoir qui va jusqu’à ressusciter les morts (la fille de Jaïre).

Un pouvoir qui lui appartient en propre ; Marc tient à faire sentir la différence entre Jésus et les prophètes de l’Ancien Testament : Élie ressuscitant le fils de la veuve de Sarepta  (1 R 17, 17-24), Élisée rappelant à la vie le fils de la Shounamite (2 R 4, 18-37), commencent tous deux par invoquer le Seigneur. Marc connaît par cœur ces exemples très célèbres ; et justement, il manifeste la puissance directe de Jésus en personne sur la maladie et la mort : « Ne crains pas, crois seulement », dit-il à Jaïre, et aux autres : « Pourquoi cette agitation et ces pleurs ? L’enfant n’est pas morte : elle dort. »

De cette manière Marc entend bien nous dire que Jésus lui-même est le Seigneur de la vie ; désormais nous savons que la mort est un sommeil dont Jésus peut nous réveiller.

La réanimation de la fille de Jaïre est une image et un avant-goût de notre résurrection : comme Jésus a pris la jeune fille par la main, ainsi nous prendra-t-il la main, chacun à notre tour : comme disait Isaïe : « Moi, le SEIGNEUR, je suis ton Dieu qui tiens ta main droite, qui te dis : Ne crains pas, c’est moi qui t’aide. » (Is 41, 13). C’est à toute l’humanité qu’un jour le Sauveur dira : « Talitha koum », ce qui signifie « Jeune fille, lève-toi ! » Nous en avons déjà un avant-goût dans le Baptême ; Marc connaissait-il déjà ce chant baptismal des premières communautés, rapporté par la lettre aux Éphésiens : « Éveille-toi, ô toi qui dors, relève-toi d’entre les morts, et le Christ t’illuminera. » (Ep 5, 14) ?

 

TOUT EST POSSIBLE À CELUI QUI CROIT

Pour participer à cette puissance de guérison, de résurrection de Jésus, il y a une seule condition, y croire : « Ma fille, ta foi t’a sauvée ». La foi, donnée librement, condition nécessaire et suffisante du salut, est certainement le deuxième thème de Marc ici ; une foi à laquelle n’importe qui peut accéder : Jaïre est un chef de synagogue, l’homme le plus recommandable qui soit ; mais à l’autre bout de l’échelle sociale, si on peut dire, il y a cette femme, interdite de séjour en quelque sorte ; sa maladie entraînant des pertes de sang continuelles la mettait en état d’impureté légale : or c’est à cette femme impure que Jésus parle de salut ; au vu et au su de tous, il la réintroduit dans la communauté.

Nous retrouvons ici une insistance de Marc, déjà rencontrée au tout début de son évangile, dans l’épisode de la guérison du lépreux (Mc 1, 40-45), le combat de Jésus contre toute exclusion (cf sixième dimanche du Temps Ordinaire de l’Année B). Mais nous restons libres ; refuser de croire, prendre le parti des « moqueurs » (« Mais on se moquait de lui », verset 40), c’est « nous ranger dans le parti de la mort », comme dit le livre de la Sagesse (notre première lecture) : refuser d’entrer dans le chemin de la vie, c’est rester loin de Dieu et donc loin de la vie. Encore un thème très important pour Marc ; il faut croire que ses lecteurs avaient besoin de l’entendre : un peu plus loin, il sera le seul à rapporter la phrase de Jésus : « Tout est possible à celui qui croit. »  (Mc 9, 23).

Pour l’instant, Jésus prend grand soin d’éduquer ses disciples à la foi : nous retrouvons les trois disciples les plus proches, toujours les mêmes : Pierre, Jacques et Jean, ceux de la première heure (1, 16-20), ceux qui seront témoins de la Transfiguration (9, 2) et de Gethsémani (14, 33) ; ceux également à qui il dispense parfois un enseignement particulier, à l’écart (chapitre 13) ; ce seront eux plus tard les grandes figures de la première Église, que Paul cite dans la lettre aux Galates : « Jacques, Céphas et Jean, considérés comme des colonnes » (Ga 2, 9) : quand Marc écrit son évangile, il n’est peut-être pas inutile de faire remarquer la prédilection que Jésus leur a toujours manifestée.

            Enfin, dernière particularité de Marc, la force avec laquelle il rapporte les consignes de silence données par Jésus après chacune de ses manifestations de puissance : « Jésus leur recommanda avec insistance que personne ne le sache » ; peut-être faut-il voir là une fois de plus le « secret messianique » : le fait que Jésus ne puisse être reconnu comme Messie sans risque de malentendu qu’après la Passion ; mais il y a une autre explication : Jésus est en plein succès ; nous en avons la preuve dans deux phrases de Marc avant et après notre récit d’aujourd’hui : au chapitre 3 « Il en avait tant guéris que tous ceux qui étaient frappés de quelque mal se jetaient sur lui pour le toucher. » (Mc 3, 10)... et au chapitre 6 : « Partout où il entrait, villages, villes ou hameaux, on mettait les malades sur les places ; on le suppliait de les laisser toucher seulement la frange de son vêtement, et ceux qui le touchaient étaient tous sauvés. » (Mc 6, 56). Marc ne s’est pas étendu comme Matthieu (4) et Luc (4) sur le contenu des tentations que Jésus a dû affronter tout au long de sa vie ; nul doute qu’il ait connu celle de la gloire ; Matthieu le montre au sommet du Temple résistant à celui qui l’incitait à faire un coup d’éclat ; Marc ne nous fait pas un tel récit, mais il s’ingénie à montrer l’humilité de Jésus qui fuit toute mise en valeur personnelle. Bien au contraire, détournant l’attention de lui-même, il tourne les regards de tous vers la jeune fille qui se réveille et, tout simplement, « leur dit de la faire manger ».

 

Commentaires de Marie-Noëlle Thabut, année liturgique B, 13e dimanche du temps ordinaire (1er juillet 2018)

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18 juin 2018 1 18 /06 /juin /2018 21:30

Ces commentaires, trouvés sur le site "Église catholique en France", permettent à toute personne de bonne volonté, chrétienne ou non, de mieux comprendre la Bible, le livre le plus diffusé au monde, en

  • décodant le langage imagé utilisé par l'auteur.

Attention le texte écrit peut différer des versions audio (Radio-Notre-Dame) et vidéo (KTO TV) qui ont été modifiées par Marie-Noëlle Thabut, parfois pour les améliorer, parfois pour s'adapter aux formats imposés par ces chaînes de radio ou de télévision. Dans cette hypothèse, nous mettons en italiques les passages supprimés pour ces médias.

Je souhaite arriver à mettre ici, chaque dimanche, les commentaires de Marie-Noëlle Thabut. Ma seule contribution consiste à surligner les passages que je trouve les plus enrichissants et à écrire en rouge ceux qui parlent d'un thème qui m'est cher : la liberté (trois autres pages de mon blog sont consacrées à ces passages des Évangiles, du reste du Nouveau Testament ou de l'Ancien Testament qui parlent de la liberté). D'après Marie-Noëlle Thabut, "... si nous ne trouvons pas dans les textes une parole libérante, c'est que nous ne les avons pas compris."

Version audio, trouvée sur le site de Radio-Notre-Dame (disponible seulement à compter du 23 juin 2018).

En bas de page, vous avez les versions vidéo des commentaires, trouvées sur KTO TV. Attention, ces vidéos peuvent être celle-d'il y a 3 ans et ne pas correspondre tout à fait aux commentaires écrits cette année.

LECTURE DU LIVRE DU PROPHÈTE ISAÏE  49, 1 - 6

 

1               Écoutez-moi, îles lointaines !       
                 Peuples éloignés, soyez attentifs !    
                 J’étais encore dans le sein maternel  
                 quand le SEIGNEUR m’a appelé ;  
                 j’étais encore dans les entrailles de ma mère
                 quand il a prononcé mon nom.
2               Il a fait de ma bouche une épée tranchante,        
                 il m’a protégé par l’ombre de sa main ;        
                 il a fait de moi une flèche acérée,     
                 il m’a caché dans son carquois.
3               Il m’a dit : 
                 « Tu es mon serviteur, Israël,
                 en toi je manifesterai ma splendeur. »
4               Et moi, je disais :
                  « Je me suis fatigué pour rien,         
                 c’est pour le néant, c’est en pure perte que j’ai usé mes forces. »   
                 Et pourtant, mon droit subsistait aux yeux du SEIGNEUR,          
                 ma récompense auprès de mon Dieu.
5               Maintenant, le SEIGNEUR parle,           
                 lui qui m’a façonné dès le sein de ma mère  
                 pour que je sois son serviteur,           
                 que je lui ramène Jacob,        
                 que je lui rassemble Israël.    
                 Oui, j’ai de la valeur aux yeux du SEIGNEUR,      
                 c’est mon Dieu qui est ma force.
6               Et il dit :    
                 « C’est trop peu que tu sois mon serviteur   
                 pour relever les tribus de Jacob,        
                 ramener les rescapés d’Israël :          
                 je fais de toi la lumière des nations,
                 pour que mon salut parvienne jusqu’aux extrémités de la terre. »
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LE MESSAGE D’ISAÏE AUX EXILÉS

Au sixième siècle av. J.-C., le peuple d’Israël a connu la terrible épreuve de la déportation : les armées de Nabuchodonosor ont tout détruit sur leur passage et la majorité des survivants a pris le chemin d’un exil qui devait durer cinquante ans.

Pendant toute cette période de souffrance et d’angoisse, les prêtres et les prophètes d’Israël ont uni leurs forces pour soutenir la foi et l’espérance de leurs compagnons d’infortune. Une bonne manière de le faire consistait à convaincre ce peuple qu’il avait encore un rôle à tenir ; ce rôle est exprimé ici par le titre de « serviteur de Dieu ». Il faut savoir que ce titre de serviteur est le plus beau que l’on puisse décerner à quelqu’un dans l’Ancien Testament. Dans un autre passage, le même Isaïe, celui qui prêchait pendant l’Exil dit cette très belle phrase : « Toi, Israël, mon serviteur, toi que j’ai choisi, descendance d’Abraham, mon ami… je t’ai choisi et non pas rejeté, ne crains pas car je suis avec toi, n’aie pas ce regard anxieux, car je suis ton Dieu. » (Is 41, 8… 10).

Dans notre texte d’aujourd’hui, Dieu parle à son serviteur comme il avait parlé à Jérémie le jour où il l’avait appelé. Voici comment Jérémie raconte sa vocation : « La parole du SEIGNEUR s'adressa à moi : Avant de te façonner dans le sein de ta mère, je te connaissais ; avant que tu ne sortes de son ventre, je t'ai consacré. » (Jr 1, 4-5). Ici, Isaïe dit au nom du groupe des déportés d’Israël : « J’étais encore dans le sein maternel quand le SEIGNEUR m’a appelé ; j’étais encore dans les entrailles de ma mère quand il a prononcé mon nom. » Cela revient à dire que la mission du peuple en exil est une mission de prophète, de porte-parole de Dieu. Et cette parole que le serviteur doit annoncer ne sera peut-être pas toujours facile à dire puisqu’elle ressemble à une épée ou à une flèche : « Il a fait de ma bouche une épée tranchante, il m’a protégé par l’ombre de sa main ; il a fait de moi une flèche acérée, il m’a caché dans son carquois. » On sait bien que les prophètes ont parfois dû faire preuve de courage pour remplir leur rôle de témoins de la volonté de Dieu ! Après de nombreux prophètes de l’Ancien Testament, saint Jean Baptiste en est à son tour un bon exemple !

Et comment le peuple en exil aura-t-il l’occasion d’être prophète ? De deux manières peut-être. Tout simplement d’abord en résistant à la tentation d’idolâtrie : à Babylone, on était plongé dans une société polythéiste ; or ce peuple était le grand vainqueur ! On était tenté de se demander si ses divinités n’étaient pas plus puissantes que le Dieu d’Israël. Certains s’éloignaient donc peut-être de la religion d’Israël. Le petit noyau fidèle, ce qu’on appelait le Reste est donc appelé à ramener spirituellement ses frères vers le Seigneur : « Maintenant, le SEIGNEUR parle, lui qui m’a façonné dès le sein de ma mère pour que je sois son serviteur, que je lui ramène Jacob, que je lui rassemble Israël. »

ISRAËL, PROPHÈTE DE DIEU            

On voit donc que dans ce texte, le mot Israël peut être employé dans deux sens un peu différents : au sens large c’est l’ensemble des déportés qui porte le titre de serviteur de Dieu ; dans un sens plus restreint, c’est le noyau fidèle, le Reste, dont la foi n’a pas chancelé, malgré les années d’exil et de captivité, qui est chargé de ramener les autres dans la communauté des croyants.

Il y aura ensuite une deuxième manière d’être prophètes, une manière passive, si j’ose dire. Car, et c’est la deuxième annonce d’Isaïe dans ce texte, le retour des déportés au pays ne fait aucun doute. Parce que le Dieu fidèle ne peut pas abandonner son peuple, donc il le sauvera inévitablement tôt ou tard. Et, à ce moment-là, les autres nations seront témoins de cette œuvre de salut de Dieu et donc elles sauront que Dieu est sauveur, elles mettront leur confiance en lui. Et, ainsi, elles seront sauvées à leur tour.

              C’est le sens de la phrase « Tu es mon serviteur, Israël, en toi je me glorifierai » : on pourrait traduire : « En toi, mon serviteur, je serai manifesté, reconnu, révélé ». C’est-à-dire ma présence sera manifestée à travers toi. C’est en ce sens-là qu’Israël aura été prophète du salut de Dieu.

              Ce souci du salut de toutes les nations est dit très fortement dans ce texte, comme une sorte de parallèle (on dit une inclusion) au début et à la fin. Pour commencer, le prophète s’adresse à elles dès les premiers mots : « Écoutez-moi, îles lointaines ! Peuples éloignés, soyez attentifs ! » Et, à la fin de ce passage, il insiste en précisant au peuple sa vocation : « C’est trop peu que tu sois mon serviteur pour relever les tribus de Jacob et ramener les rescapés d’Israël : je vais faire de toi la lumière des nations, pour que mon salut parvienne jusqu’aux extrémités de la terre. »

Car, Isaïe le sait, le projet de Dieu est un projet de salut, de bonheur, et il concerne l'humanité tout entière « jusqu’aux extrémités de la terre ».

Dernière remarque : être lumière pour les nations, être l’instrument de Dieu « pour que son salut parvienne jusqu’aux extrémités de la terre », c’était exactement la vocation du Messie, telle qu’on l’entrevoyait depuis des siècles ; seulement ici, le Messie n’est pas présenté comme un roi ; il est présenté comme un serviteur, ce qui n’est pas la même chose ! Cela veut dire qu’avec Isaïe au temps de l’Exil à Babylone, au moment où justement, on n’a plus de roi, l’attente du Messie prend désormais un autre visage.

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Compléments

 - Voir Ga 1, 15 : « celui qui m'a mis à part depuis le sein de ma mère et m'a appelé par sa grâce… »

- C’est la première fois que la parole de Dieu (ou de son prophète) est comparée à une épée tranchante, mais, par la suite, cette image a été reprise plusieurs fois : dans le livre de la Sagesse (Sg 18, 15), dans la lettre aux Hébreux (He 4, 12) et deux fois dans l’Apocalypse (Ap 1, 16 ; 19, 15).

He 4,12 : « Vivante, en effet, est la parole de Dieu, énergique et plus tranchante qu'aucun glaive à double tranchant. Elle pénètre jusqu'à diviser âme et esprit, articulations et moelles. Elle passe au crible les mouvements et les pensées du cœur. »

 - «  Tu es mon serviteur, Israël, en toi je me glorifierai » : C’est une nouvelle théologie qui est dite là par Isaïe, dans cette phrase. Cette théologie qui apparaît ici sera reprise à l’avenir par d’autres prophètes.

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PSAUME  138 ( 139 ), 1-3a, 13-14b, 14c-15

Le commentaire de ce psaume a été complètement remanié pour l’émission 2018

Ci-dessous, je donne d’abord celui-ci (2018) ; puis ensuite (pour ceux que cela intéresse)  le commentaire d’une année ancienne où j’avais replacé les quelques versets du jour dans l’ensemble du psaume 138/139. Pour cette année 2018, j’ai préféré me focaliser sur les quelques versets retenus par la liturgie du jour.

 

1                Tu me scrutes, SEIGNEUR, et tu sais :
2                tu sais quand je m'assois, quand je me lève ;
                  de très loin, tu pénètres mes pensées ;
3                tous mes chemins te sont familiers.

13              C'est toi qui as créé mes reins,    
                  tu m'as tissé dans le sein de ma mère.
14              Je reconnais devant toi le prodige,         
                  l'être étonnant que je suis.

                  Étonnantes sont tes œuvres,       
                  toute mon âme le sait.
15              Mes os n'étaient pas cachés pour toi       
                  quand j'étais façonné dans le secret.

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PSAUME  138 ( 139 ), 1-3a, 13-14b, 14c-15 (commentaire 2018)

LE MYSTÈRE DE L’ÉLECTION D’ISRAËL

On peut, bien sûr, imaginer que Jean-Baptiste a fait cette expérience mystique décrite par ce psaume : celle de la présence permanente, douce et irrésistible de son Dieu ; mais, encore une fois, le psaume n’a pas été écrit pour un homme particulier, fût-il Jean-Baptiste.

Car, ici, dans le psaume 138/139, une fois de plus, c’est le peuple d’Israël tout entier qui parle. Lui qui ne conçoit nul orgueil mais infinie reconnaissance de l’œuvre de Dieu à son égard. Jérémie le dit très bien : « Vous êtes dans ma main, gens d’Israël, comme l’argile dans la main du potier » (Jr 18, 6).

« Tu me scrutes, SEIGNEUR, et tu sais : tu sais quand je m'assois, quand je me lève ; de très loin, tu pénètres mes pensées ; tous mes chemins te sont familiers. » Le nom même de Dieu, SEIGNEUR (YHVH) révélé à Moïse promettait cette vigilance ; depuis toujours Dieu a conduit ce petit peuple ; il a commencé par le faire naître : « C’est toi qui as créé mes reins, tu m’as tissé dans le sein de ma mère… Mes os n'étaient pas cachés pour toi quand j'étais façonné dans le secret. » Plus tard, Osée commentait : « Quand Israël était jeune, je l’ai aimé et d’Égypte j’ai appelé mon fils... C’est moi qui avais appris à marcher à Éphraïm, les prenant par le bras... Je les menais avec des attaches humaines, avec des liens d’amour, j’étais pour eux comme ceux qui soulèvent un nourrisson contre leur joue et je lui tendais de quoi se nourrir. » (Os 11, 1... 4).

Ce lien très privilégié entre Dieu et le peuple d’Israël a pris au cours du temps le nom d’élection, au sens de choix délibéré : « Tu es un peuple consacré au SEIGNEUR ton Dieu : c’est toi qu’il a choisi pour être son peuple, son domaine particulier parmi tous les peuples de la terre.  C’est uniquement à tes pères que le SEIGNEUR ton Dieu s’est attaché par amour. Après eux, entre tous les peuples, c’est leur descendance qu’il a choisie, ce qu’il fait encore aujourd’hui avec vous » (Dt 7,6 ; 10,15).

À l’origine, dans la pensée d’Israël, cela n’excluait pas que d’autres peuples aient leurs propres dieux protecteurs. Israël n’était pas encore monothéiste : il était « monolâtre » (on dit également « hénothéiste ») c’est-à-dire qu’il ne rendait de culte qu’à un seul Dieu, le Dieu du Sinaï, celui qui l’avait libéré d’Égypte. Il ne devint réellement « monothéiste » que pendant l’Exil à Babylone (au sixième siècle avant notre ère). Ce fut alors un nouveau saut dans la foi, la découverte de l’universalisme : si Dieu était le Dieu unique, alors, il était également celui de tous les peuples.

 

UNE ÉLECTION QUI EST UNE MISSION

L’élection d’Israël n’était pas dénoncée pour autant et l’on trouve sous la plume du prophète Isaïe des phrases magnifiques en ce sens : « Toi, Israël, mon serviteur, Jacob que j’ai choisi, descendance d’Abraham mon ami : aux extrémités de la terre je t’ai saisi, du bout du monde je t’ai appelé ; je t’ai dit : Tu es mon serviteur, je t’ai choisi, je ne t’ai pas rejeté. Ne crains pas : je suis avec toi ; ne sois pas troublé : je suis ton Dieu. Je t’affermis ; oui, je t’aide, je te soutiens de ma main victorieuse. » (Is 41,8-10). C’est le même Isaïe qui sut faire comprendre à ses contemporains que leur élection prenait désormais un autre visage, celui d’une vocation au service des autres peuples : être auprès d’eux le témoin de Dieu. C’est le sens, entre autres des quatre textes que l’on appelle « Les Chants du Serviteur  » : « Je fais de toi la lumière des nations, pour que mon salut parvienne jusqu’aux extrémités de la terre. » (Is 49,6).

Car si Dieu a fait des prodiges en faveur de son peuple (« Je reconnais devant toi le prodige, l’être étonnant que je suis. »), c’est pour que toute l’humanité en profite.

Cette vocation est exigeante, on ne le sait que trop. On en devine le poids derrière des versets comme celui-ci  : « Tu me scrutes, SEIGNEUR, et tu sais : tu sais quand je m’assois, quand je me lève ; de très loin, tu pénètres mes pensées. » Impossible d’échapper à l’exigence et au regard perspicace de Dieu. Affronté à l’idolâtrie, le peuple a continuellement dû choisir le rude chemin de la fidélité.

C’est le sort de tout prophète, peut-être, et Israël a souvent médité l’expérience de Jérémie qui est un bon exemple sur ce point ; on trouve chez lui exactement les mêmes accents : il a connu cette présence de Dieu dès l’enfance : « Avant de te façonner dans le sein de ta mère, avant que tu ne sortes de son ventre, je te connaissais. » (Jr 1, 5). Mais il a aussi connu la solitude et l’incompréhension ; devant l’insuccès de sa prédication, il en appelle au jugement de Dieu : « Toi, SEIGNEUR, tu es juste ! Mais je veux quand même plaider contre toi...  Toi, SEIGNEUR, tu me connais, tu me vois et tu examines mes pensées : elles sont avec toi. »  (Jr 12, 3).

Jean-Baptiste a certainement connu cette expérience forte et douce à la fois : de l’émerveillement d’être choisi pour être serviteur de Dieu mais aussi des exigences rudes parfois que cela comporte inévitablement.

Car, dans la Bible, jamais aucune vocation, aucun appel n’est pour l’intérêt égoïste de celui qui est appelé. C’est même l’un des critères d’une vocation authentique : toute vocation est toujours pour une mission au service des autres. Celle de Jean-Baptiste, on la connaît : annoncer celui qui était plus grand que lui, puis le jour venu, s’effacer, lui qui disait : « Il faut qu’il croisse et que je diminue ».

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PSAUME  138 ( 139 ), 1-3a, 13-14b, 14c-15 (ancien commentaire)

 

              On peut, bien sûr, imaginer que Jean-Baptiste a fait cette expérience mystique décrite par ce psaume : celle de la présence permanente, douce et irrésistible de son Dieu ; mais, encore une fois, le psaume n’a pas été écrit pour un homme particulier, fût-il Jean-Baptiste. Nous commencerons donc par là. Il y a peut-être bien plusieurs manières de lire ce psaume 138/139 : le découpage liturgique en a privilégié une, évidente, qui est l’admiration du croyant pour la Création. « Étonnantes sont tes œuvres, toute mon âme le sait. » On entend résonner ici le psaume 8, tout aussi émerveillé : « À voir ton ciel, ouvrage de tes doigts, la lune et les étoiles que tu fixas, qu’est-ce que l’homme pour que tu penses à lui, le fils d’un homme (pour) que tu en prennes souci ? Tu l’as voulu un peu moindre qu’un dieu, le couronnant de gloire et d’honneur ; tu l’établis sur les œuvres de tes mains, tu mets toutes choses à ses pieds. » Nous sommes bien ici dans la même veine : « Je reconnais devant toi le prodige, l’être étonnant que je suis. » Oui, mais... Il y a plus grand encore que la création de l’homme ; il y a la création du peuple : car, ici, dans le psaume 138/139, une fois de plus, il s’agit du peuple d’Israël tout entier. Lui qui ne conçoit nul orgueil mais infinie reconnaissance de l’œuvre de Dieu à son égard. Jérémie le dit très bien : « Vous êtes dans ma main, gens d’Israël, comme l’argile dans la main du potier » (Jr 18, 6) ; l’image du potier étant, pour Jérémie, comme on sait, l’image privilégiée du créateur.

              À lire donc, ce psaume, de cette deuxième manière, c’est-à-dire comme l’histoire du peuple, alors tous les versets s’agencent de façon lumineuse. Mais il faut déborder le découpage liturgique ; c’est ce que nous allons faire ici ; à commencer par un verset que nous connaissons bien et qui est peut-être la clé de l’ensemble : « Ta main me conduit, ta droite me saisit, tu as posé sur moi ta main. » Le nom même de Dieu (YHVH) révélé à Moïse promettait cette vigilance ; depuis toujours Dieu a conduit ce petit peuple ; il a commencé par le faire naître, disions-nous : « C’est toi qui as créé mes reins, tu m’as tissé dans le sein de ma mère. » Plus tard, Osée commentait : « Quand Israël était jeune, je l’ai aimé et d’Égypte j’ai appelé mon fils... C’est moi qui avais appris à marcher à Éphraïm, les prenant par le bras... Je les menais avec des attaches humaines, avec des liens d’amour, j’étais pour eux comme ceux qui soulèvent un nourrisson contre leur joue et je lui tendais de quoi se nourrir. » (Os 11, 1... 4).

              Cette présence de Dieu ne s’est jamais démentie : le verset 5 (« Tu me devances et me poursuis, tu m’enserres, tu as mis la main sur moi ») est la reconnaissance que, depuis toujours, Dieu connaît, Dieu accompagne l’histoire de son peuple ; l’opposition « tu me devances, tu me poursuis » figurant l’avenir et le passé. Autre manifestation de la présence de Dieu, la colonne de feu qui n’abandonna jamais le peuple dans sa marche difficile ; et cela nous vaut un autre verset merveilleux « la ténèbre n’est pas ténèbre devant toi, la nuit comme le jour est lumière » (v. 12). Dans tout ceci, Dieu poursuivait un projet, on le sait bien, un projet qui nous dépasse : « Que tes pensées sont pour moi difficiles, Dieu, que leur somme est imposante ! » (v. 17). Il faut citer ici le psaume 39/40 : « Qu’ils sont grands, Seigneur mon Dieu, les projets et les miracles que tu as faits pour nous ! Tu n’as pas d’égal. Je voudrais l’annoncer, le répéter, mais il y en a trop à dire. » (Ps 39/40, 6). Car si Dieu a fait des prodiges en faveur de son peuple (« Je reconnais devant toi le prodige, l’être étonnant que je suis. »), c’est pour que toute l’humanité en profite.

              Et on se souvient que le geste de poser la main (v. 5) est un geste de consécration ; c’est dire la vocation d’Israël. Cette vocation qui consiste à témoigner du Dieu unique au milieu des nations. Comme le disait André Chouraqui : « Le peuple de l’Alliance est destiné à devenir le futur instrument de l’Alliance des peuples. »

              Cette vocation est exigeante, on ne le sait que trop. On en devine le poids derrière des versets comme celui-ci  : « Tu me scrutes, SEIGNEUR, et tu sais : tu sais quand je m’assois, quand je me lève ; de très loin, tu pénètres mes pensées. » Impossible d’échapper à l’exigence et au regard perspicace de Dieu. Affronté à l’idolâtrie, le peuple a continuellement dû choisir le rude chemin de la fidélité. C’est le sort de tout prophète, peut-être, et Israël a souvent médité l’expérience de Jérémie qui est un bon exemple sur ce point ; on trouve chez lui exactement les mêmes accents : il a connu cette présence de Dieu dès l’enfance : « Avant de te façonner dans le sein de ta mère, avant que tu ne sortes de son ventre, je te connaissais. » (Jr 1, 5). Mais il a aussi connu la solitude et l’incompréhension ; devant l’insuccès de sa prédication, il en appelle au jugement de Dieu : « Toi, SEIGNEUR, tu es juste ! Mais je veux quand même plaider contre toi...  Toi, SEIGNEUR, tu me connais, tu me vois et tu examines mes pensées : elles sont avec toi. »  (Jr 12, 3) :  chez Jérémie, ce n’est  plus seulement de l’émerveillement, c’est une plaidoirie, manière de dire à Dieu : « Reconnais que je te suis resté fidèle ».

         Jean-Baptiste a certainement connu cette expérience forte et douce à la fois : de l’émerveillement d’être choisi pour être serviteur de Dieu mais aussi des exigences rudes parfois que cela comporte inévitablement. Il a certainement dit plus d’une fois les derniers versets de ce psaume qui sont une prière pour la persévérance, et que nous pouvons faire nôtre à notre tour : « Dieu ! scrute-moi et connais mon cœur ; éprouve-moi et connais mes soucis. Vois donc si je prends le chemin périlleux, et conduis-moi sur le chemin de toujours. »

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LECTURE DU LIVRE DES ACTES DES APÔTRES 13, 22 - 26

 

              En ces jours-là,
              dans la synagogue d’Antioche de Pisidie,          
              Paul disait aux Juifs :
22          « Dieu a, pour nos pères, suscité David comme roi,       
              et il lui a rendu ce témoignage :   
              J’ai trouvé David, fils de Jessé,   
              c’est un homme selon mon cœur  
              qui réalisera toutes mes volontés.
23          De la descendance de David,      
              Dieu, selon la promesse,
              a fait sortir un sauveur pour Israël ;         
              c’est Jésus,
24          dont Jean le Baptiste a préparé l’avènement       
              en proclamant avant lui un baptême de conversion        
              pour tout le peuple d’Israël.
25          Au moment d’achever sa course, 
              Jean disait :           
              Ce que vous pensez que je suis,   
              Je ne le suis pas.    
              Mais le voici qui vient après moi, 
              et je ne suis pas digne de retirer les sandales de ses pieds.
26          Vous, frères, les fils de la lignée d’Abraham,     
              et ceux parmi vous qui craignent Dieu,   
              c’est à nous que la parole de salut a été envoyée. »
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QUAND PAUL BROSSE LA LONGUE HISTOIRE DU SALUT

         Ceci se passe au cours du premier voyage missionnaire de Paul en Anatolie, plus précisément à Antioche de Pisidie, c’est-à-dire à peu près exactement au centre de ce que nous appelons aujourd’hui la Turquie.

         Paul et Barnabé se rendent à la synagogue le samedi matin pour la célébration du shabbat ; la célébration se déroule comme d’habitude : il y a des prières, des psaumes, et des lectures. Et, comme d’habitude, également, lorsqu’il y a des hôtes de passage, les responsables de la synagogue leur proposent de prendre la parole.1

         Alors, Paul prend la parole, effectivement, car il a vraiment quelque chose à dire, on s’en doute, mais ce n’est peut-être pas ce qu’attendaient les chefs de la synagogue ! Car Paul entreprend aussitôt un grand discours pour expliquer que Jésus de Nazareth est le Messie qu’on attendait.

         Malheureusement, aujourd’hui, nous n’avons entendu qu’une partie de sa démonstration : je vous résume l’ensemble. Il brosse une grande fresque du projet de Dieu, depuis Abraham jusqu’à Jésus. Il raconte le séjour de son peuple en Égypte, et le miracle de la sortie d’Égypte ; puis le séjour au désert pendant quarante ans et l’entrée en terre promise ; il rappelle la période des Juges puis la naissance de la monarchie. C’est ici que commence notre lecture d’aujourd’hui : « Dieu a, pour nos pères, suscité David comme roi ».

         J’ai dit : « Paul raconte » ; mais en fait, il fait beaucoup plus que raconter comme s’il s’agissait tout simplement de rappeler une histoire passée. En réalité, Paul choisit ses mots très soigneusement pour évoquer ce qui fait la mémoire de ce peuple, la foi de ce peuple. Car la foi d’Israël est d’abord et avant tout la mémoire de l’œuvre de Dieu depuis les origines, la mémoire de la sollicitude de Dieu pour son peuple. Chacune des phrases de Paul fait partie des professions de foi habituelles qu’on se répète en famille et dans les célébrations. Par exemple, pour dire la sortie miraculeuse d’Égypte, le fameux soir du passage de la mer, Paul emploie l’expression « À la force de son bras, Dieu les a fait sortir d’Égypte. » Pour nous, cela ne signifie peut-être rien d’extraordinaire, mais pour tout Juif, cela évoque aussitôt les récits épiques de cette sortie et le fameux cantique de Moïse et de Myriam. Et, à ce moment-là, chacun dans l’assistance, est plein d’émotion et de reconnaissance pour la sollicitude extraordinaire que Dieu a déployée pour son peuple à chacune des étapes de cette longue histoire.

         Arrivé à David, Paul emploie également une expression très particulière : « Dieu a, pour nos frères, suscité David comme roi, et il lui a rendu ce témoignage : J’ai trouvé David, fils de Jessé ; c’est un homme selon mon cœur qui réalisera toutes mes volontés. »

Pour tous les assistants, cela rappelle d’abord le choix de David, huitième fils de Jessé, par le prophète Samuel, au grand étonnement de tout le monde. Mais c’était le choix de Dieu car David n’était pas comme ses sept frères, il était, lui, un homme « selon le cœur de Dieu ». Et la phrase suivante : « Il réalisera toutes mes volontés » est le rappel de la fameuse promesse faite à David ; lorsque le jeune roi avait pensé à construire à Jérusalem un temple pour l’arche d’Alliance, Dieu lui avait fait savoir par le prophète Natan que ce n’était pas son affaire ; Dieu ne lui avait rien demandé.

« DE LA DESCENDANCE DE DAVID, DIEU A FAIT SORTIR UN SAUVEUR POUR ISRAËL »

En revanche, dans le même temps, le prophète avait annoncé à David : « C’est moi, Dieu, qui te construirai une maison » au sens de dynastie. Et, peu à peu, au long des siècles, on avait compris que la fidélité de Dieu à cette dynastie se réaliserait un jour pleinement par la venue au monde d’un roi qui apporterait enfin à tous et à chacun la paix, la justice, le bonheur. Ce roi idéal, on l’appelait le Messie. « Il réalisera toutes mes volontés », cela veut dire : par lui, par sa dynastie, s’accomplira ma volonté de salut.

         Voilà où Paul veut en venir ; il continue : « De la descendance de David, Dieu, selon la promesse, a fait sortir un sauveur pour Israël : c’est Jésus. » Le but de ce long discours de Paul, de cette grande rétrospective, c’est de replacer la venue du Messie-Jésus dans l’ensemble du grand projet de Dieu ; car c’est le meilleur argument pour convaincre ses contemporains. Ils ne pourront croire en Jésus de Nazareth et devenir Chrétiens que s’ils sont convaincus que Jésus accomplit vraiment ce qu’on appelle les Écritures, c’est-à-dire le projet de Dieu, les promesses de Dieu.

         Paul sait bien que c’est une réelle difficulté pour ses contemporains, comme cela a été pendant longtemps une difficulté pour lui-même ; c’est pour cela qu’il prend grand soin d’évoquer à chaque instant le long déroulement du projet de Dieu dans l’histoire de son peuple. Dans ce long cheminement de l’histoire du salut, Jean-Baptiste a sa place : Paul dit : « Le sauveur pour Israël, c’est Jésus dont Jean-Baptiste a préparé l’avènement en proclamant avant lui un Baptême de conversion pour tout le peuple d’Israël. »

         La vocation de Jean-Baptiste est donc claire : il a été le « Précurseur », l’annonciateur ; et Paul rappelle la phrase de Jean-Baptiste : « Ce que vous pensez que je suis, (c’est-à-dire le Messie), Je ne le suis pas. Mais le voici qui vient après moi, et je ne suis pas digne de retirer les sandales de ses pieds. »

           Pour finir, rendons à Jean-Baptiste l’hommage que Jésus lui-même lui a rendu en public : « Qu’êtes-vous allés regarder au désert ? Un roseau agité par le vent ? Alors, qu’êtes-vous allés voir ? Un homme vêtu d’habits élégants ? Mais ceux qui sont vêtus d’habits somptueux et qui vivent dans le luxe se trouvent dans les palais des rois. Alors, qu’êtes-vous allés voir ? Un prophète ? Oui, je vous le déclare, et plus qu’un prophète. Il est celui dont il est écrit : Voici, j’envoie mon messager en avant de toi ; il préparera ton chemin devant toi. Je vous le déclare, parmi ceux qui sont nés d’une femme, aucun n’est plus grand que Jean. » (Lc 7, 24-28).

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Note

1 - C’est ce qui s’est passé pour Jésus, on s’en souvient, à la synagogue de Nazareth, quelques années plus tôt ; Luc 4. Luc raconte : « Après la lecture de la Loi et des prophètes, les chefs de la synagogue envoyèrent quelqu’un pour leur dire : Frères, si vous avez un mot d’exhortation pour le peuple, prenez la parole. »

Complément

- Nous sommes ici à Antioche de Pisidie ; un peu plus tard, à Éphèse, Paul fera cette même mise au point : « Jean donnait un baptême de conversion et il demandait au peuple de croire en celui qui viendrait après lui, c’est-à-dire en Jésus. » (Ac 19,  4).

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ÉVANGILE  DE JÉSUS-CHRIST SELON SAINT LUC 1, 57 - 66. 80

 

57           Quand fut accompli le temps où Élisabeth devait enfanter,       
               elle mit au monde un fils.
58           Ses voisins et sa famille apprirent
               que le Seigneur lui avait montré la grandeur de sa miséricorde, 
               et ils se réjouissaient avec elle.
59           Le huitième jour, ils vinrent pour la circoncision de l'enfant.     
               Ils voulaient l’appeler Zacharie, du nom de son père.
60           Mais sa mère prit la parole et déclara :     
               « Non, il s’appellera Jean. »
61           On lui dit :
               « Personne dans ta famille ne porte ce nom-là ! »
62           On demandait par signes au père comment il voulait l’appeler.
63           Il se fit donner une tablette sur laquelle il écrivit :          
               « Son nom est Jean. »       
               Et tout le monde en fut étonné.
64           À l’instant même sa bouche s’ouvrit, sa langue se délia :           
               il parlait et il bénissait Dieu.
65           La crainte saisit alors tous les gens du voisinage,
               et, dans toute la région montagneuse de Judée
               on racontait tous ces événements.
66           Tous ceux qui les apprenaient
               les conservaient dans leur cœur et disaient :
               « Que sera donc cet enfant ? »
               En effet, la main du Seigneur était avec lui.
80           L'enfant grandissait          
               et son esprit se fortifiait.
               Il alla vivre au désert
               jusqu'au jour où il se fit connaître à Israël.
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L’HISTOIRE DE LA LONGUE MISÉRICORDE DE DIEU POUR SON PEUPLE

         Dès les premières lignes de son évangile, Luc prévient son lecteur supposé, Théophile, qu’il entreprend un récit ordonné des événements ; effectivement, les deux premiers chapitres, dont nous lisons un extrait ce dimanche, sont particulièrement structurés : deux annonciations (l’ange Gabriel chez Zacharie, puis chez Marie), deux naissances (celle de Jean-Baptiste, celle de Jésus), deux circoncisions. Le tout émaillé de trois discours, ou plutôt trois cantiques d’action de grâces, le Magnificat (chant de Marie), le Bénédictus (celui de Zacharie), et le « Nunc dimittis » (celui de Syméon : « Maintenant, ô Maître souverain, tu peux laisser ton serviteur s’en aller en paix »). Clairement, Luc nous propose de faire un parallèle entre Jean-Baptiste et Jésus.

         Ces deux naissances qui pourraient bien n’avoir d’autre portée que familiale sont en réalité l’accomplissement des grandes promesses de Dieu pour l’humanité : avant même que les trois cantiques ne le proclament, tous les détails du texte et le vocabulaire choisi par Luc nous mènent à cette découverte.

         Tout avait commencé par l’annonce à Zacharie, dont le nom, ne l’oublions pas, signifie « Dieu se souvient ». Alors qu’il officiait à l’intérieur du temple de Jérusalem, l’ange Gabriel lui annonce la naissance prochaine d’un fils : « Sois sans crainte, Zacharie, car ta prière a été exaucée. Ta femme Élisabeth t’enfantera un fils et tu lui donneras le nom de Jean. » Cette annonce avait de quoi surprendre Zacharie, car non seulement, lui et sa femme, Élisabeth, avaient largement passé l’âge d’avoir des enfants, mais, de surcroît, l’ange précisait que le garçon serait porteur d’une vocation exceptionnelle : « Il sera grand devant le Seigneur... Il sera rempli de l’Esprit Saint dès le sein de sa mère. Il ramènera beaucoup de fils d’Israël au Seigneur leur Dieu ; et il marchera par-devant sous le regard de Dieu, avec l’esprit et la puissance d’Élie, pour ramener le cœur des pères vers leurs enfants. » Zacharie qui était prêtre reconnaissait probablement là les expressions mêmes du prophète Malachie : « Voici que je vais vous envoyer Élie, le prophète, avant que ne vienne le jour du SEIGNEUR, jour grand et redoutable. Il ramènera le cœur des pères vers leurs fils, celui des fils vers leurs pères... » (Ml  3, 23-24).

         Mais l’homme est libre ; tout ceci était très cohérent, mais encore fallait-il faire confiance à l’ange et à travers lui, à la parole de Dieu ; moins bien inspiré que ne le sera Marie, quelque temps plus tard, Zacharie demande une preuve : « À quoi le saurai-je ? Car je suis un vieillard et ma femme est avancée en âge. » L’ange lui répond : « Je suis Gabriel qui me tiens devant Dieu. J’ai été envoyé pour te parler et t’annoncer cette bonne nouvelle. » Et vous savez que, de ce jour, Zacharie s’est retrouvé muet, incapable d’annoncer la bonne nouvelle en laquelle il n’avait pas su croire.

         Tout ceci explique le texte d’aujourd’hui : « Quand arriva le moment où Élisabeth devait enfanter, elle mit au monde un fils. Ses voisins et sa famille apprirent que le Seigneur lui avait prodigué sa miséricorde, et ils se réjouissaient avec elle. » La miséricorde dont parlent les voisins, c’est une naissance accordée à une femme stérile. Mais Luc nous invite à replacer cet événement dans la longue miséricorde de Dieu pour son peuple : le même mot  (« eleos » qui veut dire miséricorde, bonté, amour, tendresse) revient quatre fois dans les cantiques de Zacharie et de Marie : « Son amour s’étend d’âge en âge sur ceux qui le craignent » (1, 50) ; « il se souvient de son amour » (1, 54) ; « Il a montré sa miséricorde envers nos pères » (1, 72) ; « Telle est la tendresse du cœur de notre Dieu » (1, 78).

         Arriva le jour où l’enfant devait être circoncis et où il devait recevoir son nom : deux coutumes qui inscrivent le nouveau-né dans la longue suite des fidèles de l’Alliance conclue par Dieu avec Abraham. Voici ce que Dieu avait dit au patriarche : « Toi, tu garderas mon alliance, et après toi, les générations qui descendront de toi. Voici mon alliance que vous garderez entre moi et vous, c’est-à-dire ta descendance après toi : tous vos mâles seront circoncis... ce qui deviendra le signe de l’alliance entre moi et vous. Seront circoncis à l’âge de huit jours tous vos mâles de chaque génération. (Gn 17, 9-12). Et on sait l’importance que revêt pour l’homme biblique l’imposition du nom ; quand Dieu donne lui-même un nom, c’est pour une révélation et une mission : le nom de Jean (« Yo-hanan ») avait été précisé par l’ange et signifiait « Dieu a fait grâce ». Zacharie, toujours privé de la parole, en est réduit à communiquer par écrit ; mais à peine a-t-il accompli cet acte de foi, il retrouve la parole et se met à chanter ce que nous appelons le « Benedictus ». Notre lecture de ce dimanche l’annonce seulement : « Zacharie se fit donner une tablette sur laquelle il écrivit : Son nom est Jean. Et tout le monde en fut étonné. À l’instant même sa bouche s’ouvrit, sa langue se délia : il parlait et il bénissait Dieu. »

         « Et tout le monde en fut étonné », dit Luc : il emploie ici un mot (« Thaumazô ») qui traduit plutôt l’émerveillement ; on le retrouve à plusieurs reprises dans ce même évangile pour exprimer le sentiment de spectateurs mis en présence de quelque chose qui dépasse leur entendement, particulièrement devant les événements qui paraissent avoir une dimension divine ; ce mot apparaît plusieurs fois accompagné du mot « crainte ». Par exemple, lors de la tempête apaisée « Saisis de crainte, ils s’émerveillèrent et ils se disaient entre eux : Qui donc est-il pour qu’il commande même aux flots et qu’il lui obéissent ? » (Lc 8, 25) ; ici, on trouve également, un peu plus bas, le mot « crainte » : « La crainte saisit alors les gens du voisinage, et dans toute la montagne de Judée on racontait tous ces événements. Tous ceux qui les apprenaient en étaient frappés. » En réalité, il faudrait traduire « Tous ceux (les gens du voisinage) qui les apprenaient les écoutaient dans leur cœur ». Cette insistance sur l’écoute du cœur est intéressante, en regard du manque de foi de Zacharie : manière de nous dire que les petits sont ceux qui accueillent le plus facilement l’évangile.

 

Commentaires de Marie-Noëlle Thabut, année liturgique B, Nativité de saint Jean Baptiste (24 juin 2018)

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11 juin 2018 1 11 /06 /juin /2018 06:38

Ces commentaires, trouvés sur le site "Église catholique en France", permettent à toute personne de bonne volonté, chrétienne ou non, de mieux comprendre la Bible, le livre le plus diffusé au monde, en

  • décodant le langage imagé utilisé par l'auteur.

Attention le texte écrit peut différer des versions audio (Radio-Notre-Dame) et vidéo (KTO TV) qui ont été modifiées par Marie-Noëlle Thabut, parfois pour les améliorer, parfois pour s'adapter aux formats imposés par ces chaînes de radio ou de télévision. Dans cette hypothèse, nous mettons en italiques les passages supprimés pour ces médias.

Je souhaite arriver à mettre ici, chaque dimanche, les commentaires de Marie-Noëlle Thabut. Ma seule contribution consiste à surligner les passages que je trouve les plus enrichissants et à écrire en rouge ceux qui parlent d'un thème qui m'est cher : la liberté (trois autres pages de mon blog sont consacrées à ces passages des Évangiles, du reste du Nouveau Testament ou de l'Ancien Testament qui parlent de la liberté). D'après Marie-Noëlle Thabut, "... si nous ne trouvons pas dans les textes une parole libérante, c'est que nous ne les avons pas compris."

Version audio, trouvée sur le site de Radio-Notre-Dame (disponible seulement à compter du 16 juin 2018).

En bas de page, vous avez les versions vidéo des commentaires, trouvées sur KTO TV. Attention, ces vidéos peuvent être celle-d'il y a 3 ans et ne pas correspondre tout à fait aux commentaires écrits cette année.

LEC­TURE DU LIVRE D’ÉZÉ­CHIEL   17, 22 - 24

 

22        Ainsi parle le SEIGNEUR Dieu :
            À la cime du grand cèdre,
            je prendrai une tige ;
            au sommet de sa ramure,
            j’en cueillerai une toute jeune,
            et je la planterai moi-même
            sur une montagne très élevée.
23        Sur la haute montagne d'Israël je la planterai.
            Elle portera des rameaux, et portera du fruit,
            elle deviendra un cèdre magnifique.
            En dessous d’elle habiteront tous les passereaux,
            et toutes sortes d'oiseaux
            à l'ombre de ses branches ils habiteront.
24        Alors tous les arbres des champs sauront
            que Je suis le SEIGNEUR :
            je renverse l'arbre élevé
            et relève l'arbre renversé,
            je fais sécher l'arbre vert
            et reverdir l'arbre sec.
            Je suis le SEIGNEUR, j’ai parlé,
            et je le ferai.
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UNE PARABOLE D’ESPÉRANCE

Pour com­pren­dre la pa­ra­bo­le d’Ézéchiel, il faut se rap­pe­ler le contex­te his­to­ri­que dans le­quel par­le le pro­phè­te : en 597, Na­bu­cho­do­no­sor, roi de Ba­by­lo­ne, s’est em­pa­ré de Jé­ru­sa­lem ; il a dé­por­té le roi et une par­tie des habitants (parmi eux, Ézéchiel). Dix ans plus tard, en 587, nou­vel­le va­gue, cet­te fois, Jé­ru­sa­lem est com­plè­te­ment dé­trui­te et pillée, une nouvelle partie de ses ha­bi­tants dé­por­tés à leur tour à Ba­by­lo­ne.

Le peu­ple juif sem­ble avoir tout per­du : sa ter­re, si­gne concret de la bé­né­dic­tion de Dieu, son roi, mé­dia­teur en­tre Dieu et le peu­ple, son Tem­ple, lieu de la Pré­sen­ce di­vi­ne. D’où la ques­tion qui, dés­or­mais, ta­rau­de tous les cœurs : Dieu au­rait-il aban­don­né son peu­ple ? C’est, au sens pro­pre du ter­me, la « ques­tion de confian­ce ».

Le mi­ra­cle de la foi, jus­te­ment, c’est qu’au sein mê­me de l’épreuve, el­le se pu­ri­fie et s’approfondit : c’est exac­te­ment ce qui s’est pas­sé pour Is­raël. L’exil à Ba­by­lo­ne a été l’occasion d’un sur­saut ex­traor­di­nai­re de la foi jui­ve ; Ézé­chiel est l’un des ar­ti­sans de ce sur­saut : avant la ca­ta­strophe, il avait aler­té le peu­ple sur les consé­quen­ces dés­as­treu­ses et in­é­vi­ta­bles de sa condui­te. Il avait mul­ti­plié les me­na­ces, dans l’espoir d’obtenir une conver­sion. Dés­or­mais, la ca­ta­strophe étant sur­ve­nue, il se consa­cre à re­le­ver l’espoir dé­faillant. À ce peu­ple hu­mi­lié, en exil, il ap­por­te une pa­ro­le d’espérance. Cet­te pa­ra­bo­le du cè­dre que nous li­sons aujourd’hui en est une.

Pour­quoi un cè­dre, d’abord ? Par­ce que le cè­dre était le sym­bo­le de la dy­nas­tie roya­le. Ézé­chiel prend l’image du cè­dre pour par­ler du roi, com­me La Fon­tai­ne pre­nait cel­le du lion. Le roi en exil est com­me un cè­dre ren­ver­sé (on em­ploie bien en fran­çais l’expression « ren­ver­ser un roi »), il est com­me un ar­bre des­sé­ché... Mais Dieu va pré­le­ver une tige tendre du vieil ar­bre et le re­plan­ter lui-mê­me.

« Sur la hau­te mon­ta­gne d’Israël, je la plan­te­rai » : la « hau­te mon­ta­gne d’Israël », c’est évi­dem­ment Jé­ru­sa­lem ; to­po­gra­phi­que­ment, ce n’est pas la plus hau­te mon­ta­gne du pays, mais c’est d’une au­tre élé­va­tion qu’il est ques­tion ! Cet­te phra­se an­non­ce donc deux cho­ses : le re­tour au pays et la res­tau­ra­tion du royau­me de Jé­ru­sa­lem

Et la pe­ti­te bou­ture de­vien­dra un cè­dre ma­gni­fi­que. Tel­le­ment vas­te que tous les pas­se­reaux du mon­de vien­dront y fai­re leur nid, tou­tes sor­tes d’oiseaux ha­bi­te­ront à l’ombre de ses bran­ches. « Tous les ar­bres des champs sau­ront que je suis le SEIGNEUR ». « Tous les ar­bres des champs », c’est-à-di­re le mon­de en­tier, mê­me les païens, ceux qui n’ont rien à voir avec le cè­dre de la royau­té. Quant à l’expression « ils sau­ront que Je suis le SEIGNEUR », nous l’avons dé­jà ren­con­trée ; el­le si­gni­fie « Je suis le SEIGNEUR, il n’y en a pas d’autre ». Thè­me très fré­quent chez les pro­phè­tes, dans le ca­dre de leur lut­te contre l’idolâtrie. La sui­te du tex­te va dans le mê­me sens : quand un pro­phè­te in­sis­te sur la puis­san­ce de Dieu, c’est tou­jours pour mar­quer le contras­te avec les ido­les qui, el­les, sont in­ca­pa­bles du moin­dre ges­te, de la moin­dre ac­tion.

 

RIEN N’EST IMPOSSIBLE À DIEU

« Je suis le SEIGNEUR, je ren­ver­se l’arbre éle­vé, je re­lè­ve l’arbre ren­ver­sé, je fais sé­cher l’arbre vert, et re­ver­dir l’arbre sec. » Il ne s’agit pas du tout de pré­sen­ter Dieu com­me jouant pour son plai­sir avec la créa­tion, au gré de quel­que ca­pri­ce... ce qui se­rait, tout comp­te fait, très in­quié­tant ; au contrai­re, c’est une ma­niè­re de nous ras­su­rer, du sty­le « rien n’est im­pos­si­ble à Dieu ». Vous, les croyants, ne vous lais­sez pas im­pres­sion­ner par qui que ce soit, ou quoi que ce soit, fai­tes confian­ce, tout est dans la main de Dieu.

« Je suis le SEIGNEUR, j’ai parlé et je le fe­rai » : ce­la veut di­re au moins deux cho­ses : d’abord, bien sûr, dans le mê­me sens que tout ce que je viens de di­re, la puis­san­ce de Dieu, l’efficacité de sa Pa­ro­le.

Le poè­me de la Créa­tion, au pre­mier cha­pi­tre de la Ge­nè­se, qui a été écrit sen­si­ble­ment à la mê­me épo­que, ré­pè­te com­me un re­frain : « Dieu dit... et il en fut ain­si ».

En­sui­te, il y a cer­tai­ne­ment là, pour le peu­ple juif, un rap­pel de ce que l’on pour­rait ap­pe­ler la gran­de pro­mes­se, ou la gran­de es­pé­ran­ce ; ce qu’Ézéchiel dit là, c’est quel­que cho­se com­me « c’est vrai, ap­pa­rem­ment, tout est per­du ; mais n’oubliez ja­mais que Dieu est fi­dè­le à ses pro­mes­ses ; donc, quel­les que soient les ap­pa­ren­ces, la pro­mes­se fai­te au roi Da­vid est tou­jours va­la­ble. »

Je l’ai dit et je le fe­rai, ce­la re­vient à di­re « J’ai pro­mis, donc je tien­drai ».

Cet­te pro­mes­se fai­te à Da­vid, par le pro­phè­te Na­tan, quatre cents ans plus tôt, an­non­çait un roi idéal né de sa des­cen­dan­ce. On la trou­ve au deuxième li­vre de Sa­muel : « Lors­que tes jours se­ront ac­com­plis et que tu se­ras cou­ché avec tes pè­res, j’élèverai ta des­cen­dan­ce après toi, ce­lui qui se­ra is­su de toi-mê­me, et j’établirai fer­me­ment sa royau­té... Je se­rai pour lui un pè­re et il se­ra pour moi un fils... Ta mai­son et ta royau­té se­ront à ja­mais sta­bles, ton trô­ne à ja­mais af­fer­mi. » (2 S 7, 12... 17).

Cet­te pro­mes­se ré­per­cu­tée de siè­cle en siè­cle par les pro­phè­tes a nour­ri l’espérance d’Israël aux heu­res les plus som­bres. La pa­ra­bo­le du cè­dre, chez  Ézé­chiel, en est la re­pri­se ima­gée. Au mo­ment où le peu­ple dé­po­si­tai­re de la pro­mes­se ex­pé­ri­men­te cruel­le­ment son im­puis­san­ce, l’insistance du pro­phè­te sur l’œuvre de Dieu et de Dieu seul, est la meilleu­re sour­ce de confian­ce.

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PSAU­ME   91  (92), 2-3, 13-14, 15-16

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2          Qu'il est bon de rendre grâce au SEIGNEUR,
            de chanter pour ton nom, Dieu Très-Haut,
3          d'annoncer dès le matin ton amour,
            ta fidélité, au long des nuits,

13        Le juste grandira comme un palmier,
            il poussera comme un cèdre du Liban ;
14        planté dans les parvis du SEIGNEUR,
            il grandira dans la maison de notre Dieu.

15        Vieillissant, il fructifie encore,
            il garde sa sève et sa verdeur
16        pour annoncer : « Le SEIGNEUR est droit !
            Pas de ruse en Dieu, mon rocher ! »

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LE PIÈGE DU SOUPÇON

« Pas de ruse en Dieu, mon rocher » : le peuple d’Israël sait bien qu’il lui est arrivé d’accuser Dieu de ruse ; dans le désert du Sinaï, par exemple, un jour de grande soif, quand la déshydratation menaçait bêtes et gens, on avait accusé Moïse et Dieu : ils nous ont fait sortir d’Égypte, en nous faisant miroiter la liberté, mais en réalité, c’était pour nous perdre ici. C’est le fameux épisode de Massa et Meriba (Ex 17, 1-7) ; or, malgré ces murmures, ces bruits de révolte, Dieu avait été plus grand que son peuple en colère ; il avait fait couler l’eau d’un rocher. Désormais, on appelait Dieu « notre rocher », manière de rappeler la fidélité de Dieu plus forte que tous les soupçons de son peuple.

Dans ce rocher, Israël a puisé l’eau de sa survie... Mais surtout, au long des siècles, la source de sa foi, de sa confiance... C’est la même chose de dire à la fin du psaume « Dieu est mon rocher » ou au début du psaume « J’annonce dès le matin, ton amour, ta fidélité, au long des nuits ». Le rappel du rocher, c’est le rappel de l’expérience du désert, et de la fidélité de Dieu plus forte que toutes les révoltes... Et la formule « ton amour et ta fidélité », c’est également le rappel de l’expérience du désert : c’est l’expression employée par Dieu lui-même pour se faire connaître à son peuple : « Le SEIGNEUR, le SEIGNEUR, Dieu miséricordieux et bienveillant, lent à la colère, plein de fidélité et de loyauté... » (Ex 34, 6).

Bien souvent, cette expression a été reprise dans la Bible, et en particulier dans les Psaumes, comme un rappel de l’Alliance entre Dieu et son peuple : « Dieu d’amour et de fidélité, lent à la colère et plein d’amour... »

L’épisode de Massa et Meriba dont je parlais il y a un instant, (ou plutôt cette séquence), épreuve du désert, soupçon du peuple, intervention de Dieu, s’est répété bien des fois, quand on a eu soif, mais aussi quand l’eau n’était pas bonne ou quand on eu faim (rappelons-nous la manne et les cailles et les eaux amères de Mara). Cela s’est répété si souvent qu’on a fini par comprendre que c’était presque inévitable, si on n’y prenait pas garde... Parce que l’homme est tenté d’accuser Dieu de ruse chaque fois que quelque chose ne va pas selon ses désirs. Et alors, pour bien retenir cette leçon capitale, on a écrit le récit du Jardin d’Éden : un serpent, particulièrement rusé, fait croire à l’homme et à la femme que c’est Dieu qui ruse avec eux. Il insinue : Dieu vous interdit les meilleurs fruits sous prétexte de vous garder du danger, il prétend que ces fruits sont vénéneux, alors que c’est tout le contraire. Et l’homme et la femme tombent dans le piège. Et c’est toujours la même histoire depuis que le monde est monde.

Comment se prémunir une fois pour toutes contre ce danger ? Ce psaume nous dit le moyen de nous protéger : il suffit de se planter dans le Temple comme un cèdre et de chanter pour Dieu « Qu’il est bon de rendre grâce au SEIGNEUR, de chanter pour ton nom, Dieu Très-Haut ». On devrait traduire « il est bon pour nous de rendre grâce au SEIGNEUR, il est bon pour nous de chanter pour ton nom, Dieu Très-Haut ». Car, en fait, le peuple d’Israël ne nous a pas attendus pour comprendre que notre chant pour Dieu, c’est à nous qu’il fait du bien ! Saint Augustin dira : « Tout ce que l’homme fait pour Dieu profite à l’homme et non à Dieu ». Chanter pour Dieu, résolument, ouvrir les yeux sur son amour et sa fidélité, dès le matin et au long des nuits, c’est se protéger des ruses du serpent.

ANNONCER LA FIDÉLITÉ DE DIEU

Pour le dire, le psalmiste emploie l’expression : « Qu’il est bon... » ; c’est le même mot « bon » (tôv en hébreu) qui est employé pour dire « bon à manger » ;

Encore faut-il y avoir goûté pour pouvoir en parler !

Le psaume dit un peu plus loin (dans un verset qui n’est pas lu ce dimanche) « l’homme borné ne le sait pas... l’insensé ne peut pas le comprendre »... Mais le croyant, lui le sait : oui il est bon pour nous de chanter l’amour de Dieu et sa fidélité. Parce que c’est la vérité et que seule cette confiance invincible dans l’amour de Dieu, dans son dessein bienveillant, peut illuminer notre vie en toutes circonstances... alors que la méfiance, le soupçon fausse complètement notre regard. Soupçonner Dieu de ruse, c’est le piège dans lequel il ne faut pas tomber, un piège mortel.

Celui qui se protège ainsi est, dit notre psaume, comme un arbre qui « garde sa sève et sa verdeur » : en Terre Sainte, c’est une image très suggestive. Si les cèdres du Liban, les palmiers des oasis font rêver, c’est parce qu’ici, le problème de l’eau est crucial ; l’eau est vitale et par endroits, tellement rare. On attend avec impatience la moindre pluie de printemps qui fait reverdir les paysages désertiques tout près de Jérusalem. Pour le croyant, l’eau vivifiante, c’est la présence de son Dieu. Si bien que, quand Jésus, plus tard, parlera d’eau vive, il ne fera que reprendre une image déjà bien connue.

Il est bon pour nous de prendre conscience et de chanter que Dieu est Amour... mais il est bon aussi pour les autres que nous le leur disions... C’est ce que veut dire la répétition du mot « annoncer » au début et à la fin du psaume. On a ici une « inclusion » : au début « Qu’il est bon de rendre grâce au SEIGNEUR, de chanter pour ton nom, Dieu Très-Haut, d’annoncer dès le matin ton amour » et à la fin « Le juste est comme un cèdre du Liban... vieillissant, il fructifie encore pour annoncer « le SEIGNEUR est droit ! » Ici, le mot « annoncer » signifie « annoncer aux autres, aux non-croyants »... Le peuple d’Israël n’oublie pas sa mission d’être témoin de l’amour de Dieu pour tous les hommes.

Dernière remarque : ce psaume porte une inscription tout au début (qu’on appelle la « suscription1 ») : elle précise que c’est un psaume pour le jour du sabbat, le jour par excellence où l’on chante l’amour et la fidélité de Dieu. C’est le jour ou jamais de le faire, bien sûr. Nous, Chrétiens, pourrions bien en faire le psaume du dimanche ; car notre dimanche chrétien ne fait pas autre chose : chanter l’amour et la fidélité de Dieu qui se sont manifestés de manière totale et définitive en Jésus-Christ.

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Note

1 - La suscription : dans certains psaumes, le premier verset ne fait pas partie de la prière ; il est une indication pour sa mise en œuvre ou bien une présentation du thème et de l’esprit dans lequel il doit être chanté. On rencontre souvent, par exemple, la formule « De David ». Cela ne signifie pas que David est l’auteur incontesté du psaume en question, mais qu’il aurait pu partager la prière ou les sentiments qui y sont exprimés. On peut traduire « À la manière de David ».

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LEC­TURE DE LA DEUXIÈME LETTRE DE L’APÔTRE PAUL AUX CORINTHIENS   5, 6 - 10

 

            Frères,
6          nous gardons toujours confiance,
            tout en sachant que nous demeurons loin du Seigneur
            tant que nous demeurons dans ce corps ;
7          en effet, nous cheminons dans la foi,
            non dans la claire vision.
8          Oui, nous avons confiance,
            et nous voudrions plutôt quitter la demeure de ce corps
            pour demeurer près du Seigneur.
9          Mais, de toute manière, que nous demeurions dans ce corps ou en dehors,
            notre ambition, c'est de plaire au Seigneur.
10        Car il nous faudra tous apparaître à découvert
            devant le tribunal du Christ,
            pour que chacun soit rétribué selon ce qu'il a fait,
            soit en bien soit en mal,
            pendant qu'il était dans son corps.
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LA MORT COMME UNE NAISSANCE

Qui sait ce que pen­se le bé­bé qui va naî­tre ; est-il cons­cient, seu­le­ment ? Et s'il l'est, appréhende-t-il ce pas­sa­ge ? Il pa­raît qu'une fois né, la lu­miè­re du jour l'aveugle, lui qui était dans l'obscurité ; jusqu'ici, il en­ten­dait quel­ques voix, dés­or­mais, il ver­ra fa­ce à fa­ce ceux qui l'ont ai­mé, ceux qui lui ont par­lé, ceux qui lui ont don­né son nom avant mê­me qu'il le sa­che.

Eh bien, pour Paul, la mort est une nais­san­ce. Jus­que-là, nous som­mes com­me l’enfant qui va naî­tre ; nous aus­si, nous som­mes dans l’obscurité. Mais quand nous naî­trons à la vraie vie, nous se­rons en plei­ne lu­miè­re.

« Nous voyons actuellement de manière confuse, comme dans un mi­roir ; ce jour-là, nous verrons fa­ce à fa­ce. » (1 Co 13,12)

Tout com­me le temps de la ges­ta­tion n’a de sens qu’en fonc­tion de la nais­san­ce qui se pré­pa­re, no­tre vie ter­res­tre n’a de sens qu’en fonc­tion de la vie dé­fi­ni­ti­ve au­près du Sei­gneur. 

En at­ten­dant, heu­reu­se­ment, dans cet­te obs­cu­ri­té, il y a un rayon de lu­miè­re, c’est la foi. C’est el­le qui nous ai­de à che­mi­ner, qui nous ai­de à pré­pa­rer la nais­san­ce qui ap­pro­che : « Nous che­mi­nons dans la foi, non dans la claire vision ». C’est la foi qui nous ré­vè­le le sens de no­tre vie ac­tuel­le, le sens de no­tre mort. C’est dans la foi que nous sa­vons que no­tre mort est une nais­san­ce.

Paul la com­pa­re ici à  un pas­sa­ge de fron­tiè­re en­tre l’exil et la mè­re-pa­trie. Pour l’instant, nous dit-il, nous som­mes  « en exil loin du Sei­gneur ». Car no­tre vraie pa­trie, c’est Lui.

C’est dans la foi, aus­si, que nous sa­vons que no­tre vie a un sens, c’est-à-di­re à la fois u­ne di­rec­tion et une significa­tion. La di­rec­tion, on la connaît : pour le bé­bé, c’est le jour de l’accouchement, de la nais­san­ce... pour nous, le jour de no­tre mort bio­lo­gi­que ; la si­gni­fi­ca­tion, on ris­que peut-être plus de l’oublier ; alors Paul  y in­sis­te ; car sur ce point, no­tre si­tua­tion est très dif­fé­ren­te de cel­le du bé­bé qui va naî­tre : lui ne peut rien fai­re pour ac­ti­ver les choses ; tout se dé­rou­le en-de­hors de lui ; tan­dis que nous, nous avons un rô­le ca­pi­tal à jouer : no­tre vie terrestre est vrai­ment le temps d’une ges­ta­tion ; tout ce que nous fai­sons aujourd’hui pré­pa­re de­main.

Paul s’en explique dans la let­tre aux Phi­lip­piens : « Pour moi, vi­vre, c’est Christ, et mou­rir m’est un gain. Mais si vivre ici-bas doit me per­met­tre un tra­vail fé­cond, je ne sais que choi­sir. Je suis pris dans ce dilemme : j’ai le dé­sir de m’en al­ler et d’être avec Christ, et c’est de beau­coup pré­fé­ra­ble, mais de­meu­rer ici-bas est plus né­ces­sai­re à cause de vous. » (Ph 1, 21-23).

On voit bien ici que Paul a dé­pas­sé la crain­te de la mort, au contrai­re il la dé­si­re.

 

LE BUT DU VOYAGE

Pour au­tant, no­tre vie ter­res­tre n’est pas igno­rée, mé­pri­sée ; el­le est orien­tée ; el­le n’est pas dé­pré­ciée, car c’est son but, au contrai­re, qui lui don­ne tout son prix. Un peu com­me quand on est en voya­ge, il est es­sen­tiel de ne jamais per­dre de vue le but du voya­ge ; et c’est le but qu’on s’est fixé qui jus­ti­fie tout le res­te, la rou­te choi­sie, les éta­pes, et mê­me les dif­fi­cul­tés du che­min... Or, quel est le but du voya­ge du Chré­tien ? De­meu­rer au­près du Seigneur, de fa­çon to­ta­le et dé­fi­ni­ti­ve et fai­re en­trer dans cet­te de­meu­re, dans cet­te mè­re-pa­trie tous les exi­lés que nous avons ren­con­trés sur no­tre rou­te.

Or l’efficacité de nos ef­forts n’est pas tou­jours évi­den­te ! Sur ce point aus­si nous som­mes dans l’obscurité... Peut-être ici, pour com­pren­dre ce tex­te, faut-il es­sayer d’imaginer ce que peu­vent être les sen­ti­ments d’un apô­tre qui consa­cre tou­tes ses for­ces à sa mis­sion et qui n’en voit guè­re les fruits. Com­bien ont eu l’impression de tra­vailler en pu­re per­te, de prê­cher dans le dé­sert, com­me on dit ? C’est à eux que Paul s’adresse. Et c’est pour ce­la qu’il insis­te tel­le­ment sur la confian­ce : «  Nous avons plei­ne confian­ce... Oui, nous avons confian­ce... ». S’il doit le ré­pé­ter, c’est que ce­la ne va peut-être pas de soi tous les jours pour tout le mon­de !

Nous ne ver­rons que plus tard la ré­col­te, pour l’instant, il ne faut pas se las­ser de se­mer. Quel gen­re de grai­nes ? On s’en dou­te, évi­dem­ment. Paul em­ploie l’expression : « Mon am­bi­tion, c’est de plai­re au Sei­gneur » ; il suf­fit d’avoir un peu lu l’Ancien Tes­ta­ment pour sa­voir ce qui plaît au Sei­gneur. À commencer par le prophète Mi­chée : « On t’a fait sa­voir, ô hom­me, ce qui est bien, ce que le SEI­GNEUR at­tend de toi : rien d’autre que de pra­ti­quer le droit, d’aimer la jus­ti­ce et de mar­cher hum­ble­ment avec ton Dieu ». (Mi 6, 8).

Jé­ré­mie dit exac­te­ment la mê­me cho­se, il  dit, ce qui plaît au Sei­gneur,  c’est le droit, la so­li­da­ri­té, la jus­ti­ce ; « Ainsi par­le le SEI­GNEUR : que le sa­ge ne se van­te pas de sa sa­ges­se ! Que l’homme fort ne se van­te pas de sa for­ce ! Que le ri­che ne se van­te pas de sa ri­ches­se ! Si quelqu’un veut se van­ter, qu’il se van­te de ce­ci : d’être assez ma­lin pour me connaî­tre, moi, le SEI­GNEUR, qui mets en œu­vre la so­li­da­ri­té, le droit et la jus­ti­ce sur la terre. Oui, c’est ce­la qui me plaît - ora­cle du SEI­GNEUR ». (Jr 9, 22-23).

Isaïe a mê­me pous­sé l’audace jusqu’à dire qu’un païen com­me le roi Cy­rus pou­vait plai­re au Sei­gneur par­ce qu’il tra­vaillait dans le bon sens si j’ose di­re, quand il avait contri­bué à la re­con­struc­tion de la ville de Jé­ru­sa­lem et du Tem­ple après l’Exil à Ba­by­lo­ne.

Peut-être au­rons-nous des sur­pri­ses en pas­sant la fron­tiè­re ? Com­me les hom­mes de la pa­ra­bo­le rapportée par saint Mat­thieu ; à cer­tains, le Sei­gneur di­ra : « Ve­nez, les bé­nis de mon Pè­re... Car j’ai eu faim et vous m’avez donné à man­ger ; j’ai eu soif et vous m’avez don­né à boi­re... Alors ils de­man­de­ront : Sei­gneur, quand nous est-il ar­ri­vé de te voir af­fa­mé et de te nour­rir, as­soif­fé et de te don­ner à boi­re ?... » Eux aus­si, com­me di­rait Paul, cheminaient sans voir. Et dans la let­tre aux Éphé­siens, il nous le pro­met : « Vous le sa­vez, ce qu’il aura fait de bien, cha­cun le re­tro­u­ve­ra au­près du Sei­gneur. » (Ep 6, 8).

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ÉVAN­GI­LE DE JÉSUS-CHRIST SELON SAINT MARC   4, 26 - 34

 

            Parlant à la foule en paraboles,
26        Jésus disait :
            « Il en est du règne de Dieu
            comme d'un homme
            qui jette en terre la semence :
27        nuit et jour,
            qu'il dorme ou qu'il se lève,
            la semence germe et grandit,
            il ne sait comment.
28        D'elle-même, la terre produit d'abord l'herbe,
            puis l'épi, enfin du blé plein l'épi.
29        Et dès que le blé est mûr,
            il y met la faucille,
            puisque le temps de la moisson est arrivé. »
30        Jésus disait encore :
            « À quoi allons-nous comparer le règne de Dieu ?
            Par quelle parabole pouvons-nous le représenter ?
31        Il est comme une graine de moutarde :
            quand on la sème en terre,
            elle est la plus petite de toutes les semences.
32        Mais quand on l'a semée,
            elle grandit et dépasse toutes les plantes potagères ;
            et elle étend de longues branches,
            si bien que les oiseaux du ciel
            peuvent faire leur nid à son ombre. »
33        Par de nombreuses paraboles semblables,
            Jésus leur annonçait la Parole,
            dans la mesure où ils étaient capables de l’entendre.
34        Il ne leur disait rien sans parabole,
            mais il expliquait tout à ses disciples en particulier.
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UN ROYAUME PAS COMME LES AUTRES

Jé­sus ne dis­ait rien à la fou­le sans em­ployer de pa­ra­bo­les, nous dit Marc ; c’était certaine­ment la seu­le ma­niè­re d’avoir un pe­tit es­poir d’être com­pris ! Car la le­çon était quand mê­me ru­de à fai­re pas­ser ! Jé­sus lui-mê­me annonce d’entrée de jeu qu’il va par­ler du Royau­me de Dieu, mais tout le monde a dé­jà des idées là-des­sus ; et les idées des hommes ne co­ïn­ci­dent pas du tout avec les sien­nes, ap­pa­rem­ment ! Alors il lui faut dé­ployer tou­te une pé­da­go­gie dans la li­gne de la conver­sion que l’Ancien Tes­ta­ment avait dé­jà en­tre­pri­se.

Au dé­but, le peu­ple d’Israël, com­me tous les peu­ples, ne pou­vait en­vi­sa­ger le Rè­gne de Dieu qu’en ter­mes de Sou­ve­rai­ne­té.

Les psau­mes, par exem­ple, chan­tent la sou­ve­rai­ne­té de Dieu sur le mon­de : « Le SEI­GNEUR a éta­bli son trô­ne dans les cieux et sa royau­té do­mi­ne tout. » (Ps 102/103, 19)... « Le Sei­gneur, le Très-Haut est ter­ri­ble ; il est le grand roi sur tou­te la ter­re. » (Ps 46/47, 3)... « Le SEI­GNEUR est roi, il est vê­tu de ma­jes­té. » (Ps 92/93, 1)... « Le SEI­GNEUR est roi, que la ter­re exul­te, que tous les ri­va­ges se ré­jouis­sent. » (Ps 96/97, 1).

Dans cet­te op­ti­que, di­re « À toi le rè­gne, la puis­san­ce et la gloi­re »  re­vient à di­re « c’est toi le plus fort ! » Si les tex­tes du li­vre de l’Exode nous pré­sen­tent tou­jours les ren­con­tres de Moï­se avec Dieu dans l’o­rage, les éclairs, le feu et le trem­ble­ment de la mon­ta­gne, c’est que sans tou­tes ces preu­ves de gran­deur et de puis­san­ce, le peu­ple n’aurait ja­mais pu pren­dre ce Dieu au sé­rieux !

Mê­me le grand pro­phè­te Élie, au dé­but de sa car­riè­re, ne peut pas ima­gi­ner Dieu au­tre­ment que dans des manifes­ta­tions gran­dio­ses : et c’est le feu du ciel qu’il im­plo­re pour im­pres­sion­ner les pro­phè­tes des ido­les. On se souvient de cet­te gran­de dé­mon­stra­tion qui de­vait fai­re tai­re à tout ja­mais les  in­cré­du­les : « À l’heure de l’offrande, le pro­phè­te Élie s’approcha et dit : SEIGNEUR, Dieu d’Abraham et d’Israël, fais que l’on sa­che aujourd’hui que c’est toi qui es Dieu en Is­raël... Ré­ponds-moi, ré­ponds-moi : que ce peu­ple sa­che que c’est toi, SEI­GNEUR, qui es Dieu...  Et le feu du SEI­GNEUR tom­ba et dé­vo­ra l’holocauste, le bois, les pier­res, la pous­siè­re, et il ab­sor­ba mê­me l’eau qui était dans le fos­sé. À cet­te vue, tout le peu­ple se je­ta fa­ce contre ter­re et dit : C’est le SEI­GNEUR qui est Dieu ; c’est le SEI­GNEUR qui est Dieu ! » (1 R 18, 36-39).

Ce jour-là, Dieu n’a pas dés­a­voué son pro­phè­te, mais, quel­que temps après…

On se souvient comment, plus tard, Dieu a ré­vé­lé au prophète Élie que sa puis­san­ce n’est pas ce que l’homme croit spon­ta­né­ment. C’est le fa­meux épi­so­de d’Élie à l’Horeb : « Le SEI­GNEUR dit à Élie : Sors et tiens-toi sur la mon­ta­gne de­vant le SEIGNEUR ; voi­ci, le SEI­GNEUR va pas­ser. Il y eut de­vant le SEI­GNEUR un vent fort et puissant qui éro­dait les mon­ta­gnes et fra­cas­sait les ro­chers ; le SEI­GNEUR n’était pas dans le vent. Après le vent, il y eut un trem­ble­ment de ter­re ; le SEI­GNEUR n’était pas dans le trem­ble­ment de ter­re. Après le trem­ble­ment de ter­re, il y eut un feu ; le SEI­GNEUR n’était pas dans le feu. Et après le feu, le bruis­se­ment d’un souf­fle té­nu (une bri­se lé­gè­re). Alors, en l’entendant, Élie se voi­la le vi­sa­ge avec son man­teau. » (1 R 19, 11-13). Cet­te fois, Élie avait tout com­pris : Dieu n’est pas dans les dé­mon­stra­tions de puis­san­ce que nous ai­mons tant, il est dans la bri­se lé­gè­re.

Ce pa­ra­doxe, si on y ré­flé­chit, parcourt toute la Bi­ble, dès l’Ancien Tes­ta­ment : à commencer par le choix surprenant d’un tout petit peuple pour porter au monde la plus grande des nouvelles. Et que dire du choix d’un hom­me bè­gue (Moï­se) com­me por­te-pa­ro­le et d’un cou­ple sté­ri­le (Abra­ham et Sa­ra) pour por­ter l’espoir d’une descen­dan­ce nom­breu­se com­me les étoi­les. Dieu a choi­si un pe­tit ber­ger de Beth­léem pour vain­cre le géant Goliath ; et des siè­cles plus tard, c’est aus­si de Beth­léem, pe­tit villa­ge in­si­gni­fiant que sor­ti­ra le Fils de Dieu lui-même ; le­quel va vi­vre ca­ché pen­dant tren­te ans dans une bour­ga­de per­due dont on se de­man­dait « Que peut-il sor­tir de bon de Na­za­reth ? »

Ce qui sort de Na­za­reth, jus­te­ment, c’est le Ver­be, com­me dit saint Jean, la Pa­ro­le : com­me une se­men­ce, el­le est je­tée à tous les vents, aux ris­ques de la mau­vai­se ter­re et des pié­ti­ne­ments ; et Dieu sait si le Ver­be a été pié­ti­né ; au ris­que mê­me de se fai­re trai­ter de possédé du démon (Béel­zé­boul : Mc 3, 22) ; mais il court le ris­que quand même, sim­ple­ment par­ce que c’est la seu­le cho­se à fai­re. À tra­vers mê­me les échecs ap­pa­rents du Christ, la déchéan­ce et la mort sur la Croix, s’est le­vé sur le mon­de le tri­om­phe de l’amour.

 

CONFIANCE, LA MOISSON VIENDRA

Tel­le est la le­çon de ces pa­ra­bo­les, une ma­gni­fi­que le­çon de confian­ce : Dieu agit, le royau­me est une se­men­ce qui ger­me ir­ré­sis­ti­ble­ment, il est peut-être en­co­re in­vi­si­ble, mais la mois­son vien­dra. Jé­sus nous dit quel­que cho­se com­me : « Vous sa­vez la puis­san­ce de vie qui se ca­che mê­me dans une tou­te pe­ti­te grai­ne. Conten­tez-vous de se­mer : c’est vo­tre tra­vail de jar­di­niers. Dieu vous fait confian­ce pour cul­ti­ver son jar­din. À vo­tre tour, fai­tes-lui confian­ce : la se­men­ce pous­se­ra tou­te seu­le, car c’est Dieu qui agit... C’est vo­tre meilleu­re ga­ran­tie. »

Jé­sus l’avait bien dit en par­lant de lui-même : « En vé­ri­té, en vé­ri­té je vous le dis, si le grain de blé qui tom­be en ter­re ne meurt pas, il res­te seul ; si, au contrai­re il meurt, il por­te du fruit en abon­dan­ce. » (Jn 12, 24). C’est là que se ma­ni­fes­te la vraie puis­san­ce de Dieu : la pa­ro­le se­mée dans la pau­vre­té et l’humilité de­vient peu à peu un ar­bre im­men­se dont les bras sont as­sez grands pour ac­cueillir l’humanité tout en­tiè­re. Voilà le des­sein bien­veillant de Dieu : « Ré­u­nir l’univers en­tier sous un seul chef, le Christ, ce qui est dans les cieux et ce qui est sur la ter­re. »

« La grai­ne de mou­tar­de, quand on la sè­me en ter­re, el­le est la plus pe­ti­te de tou­tes les se­men­ces du mon­de. Mais quand on l’a se­mée, el­le gran­dit et dé­pas­se tou­tes les plan­tes po­ta­gè­res, et el­le étend de lon­gues bran­ches, si bien que les oi­seaux du ciel peu­vent fai­re leur nid à son om­bre. »

 

Commentaires de Marie-Noëlle Thabut, année liturgique B, 11e dimanche du Temps ordinaire (17 juin 2018)

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27 mai 2018 7 27 /05 /mai /2018 21:19

Ces commentaires, trouvés sur le site "Église catholique en France", permettent à toute personne de bonne volonté, chrétienne ou non, de mieux comprendre la Bible, le livre le plus diffusé au monde, en

  • décodant le langage imagé utilisé par l'auteur.

Attention le texte écrit peut différer des versions audio (Radio-Notre-Dame) et vidéo (KTO TV) qui ont été modifiées par Marie-Noëlle Thabut, parfois pour les améliorer, parfois pour s'adapter aux formats imposés par ces chaînes de radio ou de télévision. Dans cette hypothèse, nous mettons en italiques les passages supprimés pour ces médias.

Je souhaite arriver à mettre ici, chaque dimanche, les commentaires de Marie-Noëlle Thabut. Ma seule contribution consiste à surligner les passages que je trouve les plus enrichissants et à écrire en rouge ceux qui parlent d'un thème qui m'est cher : la liberté (trois autres pages de mon blog sont consacrées à ces passages des Évangiles, du reste du Nouveau Testament ou de l'Ancien Testament qui parlent de la liberté). D'après Marie-Noëlle Thabut, "... si nous ne trouvons pas dans les textes une parole libérante, c'est que nous ne les avons pas compris."

Version audio, trouvée sur le site de Radio-Notre-Dame (disponible seulement à compter du 2 juin 2018).

En bas de page, vous avez les versions vidéo des commentaires, trouvées sur KTO TV. Attention, ces vidéos peuvent être celle-d'il y a 3 ans et ne pas correspondre tout à fait aux commentaires écrits cette année.

LECTURE DU LIVRE DE L’EXODE  24,3-8

 

            En ces jours-là,
3          Moïse vint rapporter au peuple         
            toutes les paroles du SEIGNEUR et toutes ses ordonnances.
            Tout le peuple répondit d'une seule voix :    
            « Toutes ces paroles que le SEIGNEUR a dites,     
            nous les mettrons en pratique. »
4          Moïse écrivit toutes les paroles du SEIGNEUR.     
            Il se leva de bon matin et il bâtit un autel au pied de la montagne,
            et il dressa douze pierres pour les douze tribus d'Israël.
5          Puis il chargea quelques jeunes garçons parmi les fils d’Israël        
            d'offrir des holocaustes,        
            et d'immoler au SEIGNEUR des taureaux  
            en sacrifice de paix.
6          Moïse prit la moitié du sang et la mit dans des coupes ;      
            puis il aspergea l'autel avec le reste du sang.
7          Il prit le livre de l'Alliance et en fit la lecture au peuple.     
            Celui-ci répondit :     
            « Tout ce que le SEIGNEUR a dit,  
            nous le mettrons en pratique, nous y obéirons. »
8          Moïse prit le sang, en aspergea le peuple, et dit :     
            « Voici le sang de l'Alliance 
            que, sur la base de toutes ces paroles,          
            le SEIGNEUR a conclue avec vous. »
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L’ALLIANCE CONCLUE AU SINAÏ

Il y en a des choses surprenantes dans ce texte ! Ces usages bien loin des nôtres, d’abord, et puis l’insistance sur le sang, avec une expression que nous connaissons très bien, évidemment, « le sang de l’Alliance ».

Mais, si les usages qui sont rapportés ici nous surprennent, n’oublions pas que Moïse a vécu vers 1250 av. J.-C. Ces coutumes sont donc vieilles de trois mille ans et même plus, car Moïse ne les a pas inventées ; elles étaient courantes dans beaucoup d’autres peuples à cette époque. Elles subsistent d’ailleurs encore aujourd’hui, au vingt-et-unième siècle, dans certains peuples dont l’histoire a évolué moins vite. Le texte biblique nous décrit ici le cérémonial habituellement utilisé pour un contrat d’Alliance entre deux peuples jusque-là ennemis. Mais, cette fois, les contractants sont Dieu lui-même... et un tout petit peuple.

Et, surtout, ce qui est intéressant, c’est de voir comment Moïse a repris un rite habituel mais en lui donnant un sens tout-à-fait neuf ! Si on y regarde bien, les deux réalités, le rite ancien, d’une part, le nouveau sens donné par Moïse, d’autre part, sont imbriquées dans ce texte de manière extrêmement serrée : ce qui vient de la tradition ancienne, ce sont les usages des pierres dressées, de l’immolation des animaux, de l’aspersion du sang sur un autel qui représente la divinité et également de l’aspersion de sang sur le peuple. Ce qui est nouveau, en revanche, c’est la notion même d’Alliance proposée par Dieu, c’est le don de la Loi par Dieu, et enfin, l’engagement du peuple d’obéir à cette loi.

Il suffit de relire le texte dans l’ordre pour voir à quel point tous ces éléments sont imbriqués :

« En descendant du Sinaï, Moïse vint rapporter au peuple toutes les paroles du SEIGNEUR et tous ses commandements. Le peuple répondit d’une seule voix : Toutes ces paroles que le SEIGNEUR a dites, nous les mettrons en pratique.  Moïse écrivit toutes les paroles du SEIGNEUR... » 

Le récit commence donc par le plus important, la parole de Dieu. Quand les descendants de Moïse, des siècles plus tard, relisent ce passage, ils comprennent tout de suite le message : ce n’est pas le sacrifice en lui-même qui compte ; le plus important c’est l’Alliance, la fidélité à la Parole de Dieu.

Puis le récit décrit les rites du sacrifice lui-même : l’autel au pied de la montagne, les douze pierres qui représentent les douze tribus d’Israël, c’est-à-dire l’ensemble du peuple. Le mot « peuple » revient d’ailleurs à plusieurs reprises dans le texte ; car c’est bien avec un peuple et non avec un individu ou même des individus que l’Alliance est conclue ! Les douze pierres dressées signifient que le peuple entier est concerné et que son unité se fera autour de cette Alliance. Là encore, il y a un message pour les futurs lecteurs : il a peut-être été bien utile, parfois, de rappeler aux douze tribus ce qui les unissait et depuis si longtemps, puisque cela remonte au tout début de la sortie d’Égypte.

Quelques jeunes gens sacrifient les taureaux : soit dit en passant, cette fonction n’est donc pas encore réservée au prêtres. Puis c’est le rite du sang : d’abord, Moïse asperge l’autel qui représente Dieu, et aussitôt il reprend le livre de l’Alliance et il lit au peuple les paroles de Dieu et le peuple s’engage à obéir.

« Tout ce que le SEIGNEUR a dit, nous le mettrons en pratique, nous y obéirons. »

 

LE SACRIFICE, GESTE D’ALLIANCE

Enfin, Moïse asperge le peuple : ce rite du sang signifie que l’Alliance devient « vitale » pour les contractants ; manière de dire que désormais, le nouveau lien ainsi créé entre Dieu et le peuple l’est « à la vie à la mort ». Et aussitôt, Moïse rappelle que ceci n’a de sens que référé à l’Alliance que Dieu vient de sceller avec son peuple : « Voici le sang de l’Alliance que, sur la base de  toutes ces paroles, le SEIGNEUR a conclue avec vous. » Ce qui est premier, donc, ce n’est pas le sacrifice pour le sacrifice, c’est l’Alliance, formulée dans cette Parole de Dieu.

Pour le dire autrement, le sacrifice n’est jamais un but en soi : il ne vaut que par l’engagement d’amour et de fidélité qu’il instaure et couronne entre Dieu et son peuple.

Avec Moïse, une étape essentielle est franchie : le sacrifice n’est plus un rite magique, il est tissé de la parole d’un engagement réciproque, il devient mystère de foi.

Mais la confiance ne naît pas toute seule : l’amour filial ne peut naître qu’en réponse à un amour paternel ;

 Moïse précise bien que c’est Dieu qui a pris l’initiative : il dit « L’Alliance que le SEIGNEUR a conclue avec vous » ; ce n’est pas Israël qui a essayé d’atteindre ce Dieu dont il n’avait même pas idée, c’est Dieu lui-même qui est venu le chercher, lui proposer l’Alliance et se révéler peu à peu comme le Dieu qui libère et qui fait vivre. Une des grandes particularités de la foi du peuple juif est d’avoir compris que toute l’initiative vient de Dieu ; tout ce que fait l’homme, prière, sacrifice, offrande ne vient qu’en réponse à l’amour de Dieu qui est premier.

Alors le peuple peut s’engager sur la voie de l’obéissance (« Tout ce que Dieu a dit, nous y obéirons ») parce qu’il a fait l’expérience très concrète de l’œuvre de Dieu en sa faveur. Le don de la loi se situe par hypothèse après la sortie d’Égypte, donc après la libération de l’esclavage. Le peuple est devenu un peuple libre grâce à l’initiative de Dieu ; il peut donc désormais croire que l’obéissance qui lui est demandée maintenant s’inscrit en droite ligne de cette œuvre de libération. C’est ce que Saint-Paul appelle « l’obéissance de la foi », c’est-à-dire la confiance tout simplement.

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Complément

« Tout ce que le SEIGNEUR a dit, nous le mettrons en pratique, nous y obéirons. » (verset 7). Ne nous y trompons pas, ce n’est pas à Dieu que notre obéissance profite. Si Dieu nous donne des commandements, c’est parce que nous ne pouvons pas trouver notre bonheur hors d’un certain mode de vie. Quand nous désobéissons aux commandements, c’est à nous que nous faisons du mal, c’est notre propre malheur que nous construisons. Notre faute à l’égard de Dieu, c’est de ne pas lui faire confiance pour diriger notre vie. Quand l’enfant se brûle au feu que nous lui avions interdit d’approcher, c’est lui qui est brûlé. À notre égard, sa seule faute est de n’avoir pas écouté, par orgueil ou manque de confiance en nous.

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PSAUME 115 (116),12-13.15-16ac.17-18

 

12        Comment rendrai-je au SEIGNEUR           
            tout le bien qu'il m'a fait ?
13        J'élèverai la coupe du salut,   
            j'invoquerai le nom du SEIGNEUR.

15        Il en coûte au SEIGNEUR   
            de voir mourir les siens !
16        Ne suis-je pas, SEIGNEUR, ton serviteur,
            moi, dont tu brisas les chaînes ?

17        Je t'offrirai le sacrifice d'action de grâce,     
            j'invoquerai le nom du SEIGNEUR.
18        Je tiendrai mes promesses au SEIGNEUR, 
            oui, devant tout son peuple.
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EN SOUVENIR DE LA LIBÉRATION D’ÉGYPTE

Nous retrouvons dans ce psaume tous les éléments importants de la première lecture de cette fête du Corps et du Sang du Christ : en tout premier, l'œuvre libératrice de Dieu, puis la reconnaissance par les croyants de cette initiative de Dieu, et enfin l'engagement d'obéissance. « Moi dont tu brisas les chaînes », voilà l’œuvre de Dieu ; et on sait bien à quelles chaînes le psalmiste pense : il s’agit d’abord de la libération d’Égypte ; chaque année, spécialement au moment de la Pâque, les descendants de ceux qui furent esclaves en Égypte revivent les grandes étapes de leur libération : la vocation de Moïse, ses multiples tentatives pour obtenir de Pharaon la permission de partir, sans avoir toute l’armée à leurs trousses, l’obstination du roi... et les interventions répétées de Dieu pour encourager Moïse à persévérer malgré tout dans son entreprise. Pour finir, le peuple a pu s’enfuir et survivre miraculeusement alors que l’endurcissement du Pharaon a causé sa perte.

Quand on chante ce psaume, des siècles plus tard, au Temple de Jérusalem, cette étape de la sortie d’Égypte est franchie depuis longtemps, mais elle n’est qu’une étape justement ; on sait bien qu’il ne suffit pas d’avoir quitté l’Égypte pour être vraiment un peuple libre ; que d’esclavages individuels ou collectifs sévissent encore à la surface de la terre ! Esclavage de la pauvreté, voire de la misère sous tant de formes ; esclavage de la maladie et de la déchéance physique ; esclavage de l’idéologie, du racisme, de la domination sous toutes ses formes... L’Égypte de la Bible a pris au long des siècles et prend encore aujourd’hui quantité de visages sous toutes les latitudes : mais on sait aussi que, inlassablement, Dieu soutient nos efforts pour briser nos chaînes.

Car l’histoire humaine qui nous donne, hélas, mille exemples d’esclavages, nous montre aussi (et c’est magnifique) la soif de liberté qui est inscrite au plus profond du cœur de l’homme, et qui résiste à toutes les tentatives pour l’étouffer. Cette soif de liberté, les croyants savent bien qui l’a insufflée dans l’homme ; ils l’appellent l’Esprit. Notre psaume sait « qu’il en coûte au SEIGNEUR de voir mourir les siens ! »... et qu’il lui en coûte tellement qu’Il est à l’origine de tous les combats pour la vie et pour la liberté de tout homme, quel qu’il soit.

 

LE LIBRE CHOIX DU SERVICE

À ce Dieu qui a fait ses preuves, si l’on peut dire, on peut faire confiance. Ce n’est pas lui qui nous enchaînera, il est bien trop jaloux de notre liberté ! Et, alors, librement, on se met à sa suite, on l’écoute : « Ne suis-je pas, SEIGNEUR, ton serviteur, moi dont tu brisas les chaînes ? » ; le mot « serviteur » ici, peut s’entendre plutôt comme disciple. Dans la Bible, il ne s’agit pas de « servir » Dieu dans le sens où il aurait besoin de serviteurs...

Cela est valable pour les idoles, les dieux que l’homme s’est inventés ; curieusement, quand nous imaginons des dieux, nous croyons qu’ils ont besoin de notre encens, de nos louanges, de nos compliments, de nos services.

Au contraire, le Dieu d’Israël, le Dieu libérateur n’a nul besoin d’esclaves à ses pieds, il nous demande seulement d’être ses disciples parce que lui seul peut nous faire avancer sur le difficile chemin de la liberté. Et l’expérience d’Israël, comme la nôtre, montre que dès qu’on cesse de se laisser mener par ce Dieu-là et par sa parole, on retombe très vite dans quantité de pièges, de déviations, de fausses pistes.

C’est pour cela que le psaume affirme si fort :

« J’invoquerai le nom du SEIGNEUR » : résolution affirmée deux fois en quelques versets ; c’est une véritable résolution, effectivement, celle de ne pas invoquer d’autres dieux, donc de tourner le dos définitivement à l’idolâtrie.

« J’invoquerai le nom du SEIGNEUR », cela revient à dire « je m’engage à ne pas en invoquer d’autre ! » Et on sait que les prophètes ont dû lutter pendant de nombreux siècles contre l’idolâtrie.

Il faut dire que la fidélité à cette résolution exigeait une grande confiance en Dieu, mais aussi bien souvent un immense courage face au polythéisme des peuples voisins. Pendant la domination grecque sur la Palestine, par exemple, et ceci se passe très tardivement dans la Bible, peu avant la venue du Christ, les Juifs ont dû affronter l’effroyable persécution d’Antiochus IV Épiphane : rester fidèle à la promesse contenue dans cette phrase « J’invoquerai le nom du SEIGNEUR » revenait à signer son propre arrêt de mort.

Cette résolution « J’invoquerai le nom du SEIGNEUR » est associée à des rites : « J’élèverai la coupe du salut »... « Je t’offrirai le sacrifice d’action de grâce. » Nous retrouvons ici, comme dans le livre de l’Exode que nous lisons en première lecture, la transformation radicale apportée par Moïse : désormais, les gestes du culte ne sont plus des rites magiques, ils sont l’expression de l’Alliance, reconnaissance de l’œuvre de Dieu pour l’homme. La coupe s’appelle désormais « coupe du salut » ; le sacrifice, désormais, est toujours sacrifice d’action de grâce parce que l’attitude croyante n’est que reconnaissance.

Enfin, ce psaume 115/116 fait partie d’un petit ensemble qu’on appelle les psaumes du Hallel, qui sont une sorte de grand Alléluia, et qui étaient chantés lors des trois grandes fêtes annuelles, la Pâque, la Pentecôte et la fête des Tentes.

Lors de sa dernière Pâque à Jérusalem, Jésus lui-même a donc chanté ces psaumes du Hallel et en particulier notre psaume d’aujourd’hui, le soir du Jeudi saint, alors qu’avec ses disciples, il venait d’élever une dernière fois la coupe du salut, alors qu’il allait offrir sa propre vie en sacrifice d’action de grâce : du coup, pour nous, ce psaume devient encore plus parlant ; nous savons que c’est Jésus-Christ qui délivre définitivement l’humanité de ses chaînes. À sa suite, et même avec lui, nous pouvons chanter : « Comment rendrai-je au SEIGNEUR tout le bien qu’il m’a fait ? ».

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LECTURE  DE LA LETTRE AUX HÉBREUX   9, 11-15

 

            Frères,
11        Le Christ est venu, grand prêtre des biens à venir.  
            Par la tente plus grande et plus parfaite,
            celle qui n’est pas œuvre de mains humaines
            et n'appartient pas à cette création,
12        il est entré une fois pour toutes         
            dans le sanctuaire,     
            en répandant, non pas le sang de boucs et de jeunes taureaux,       
            mais son propre sang.
            De cette manière, il a obtenu une libération définitive.
13        S'il est vrai qu'une simple aspersion avec le sang de boucs et de taureaux,            
            et de la cendre de génisse,    
            sanctifie ceux qui sont souillés,        
            leur rendant la pureté de la chair,
14        le sang du Christ fait bien davantage,          
            car le Christ, poussé par l'Esprit éternel,       
            s'est offert lui-même à Dieu  
            comme une victime sans défaut ;      
            son sang purifiera donc notre conscience     
            des actes qui mènent à la mort          
            pour que nous puissions rendre un culte au Dieu vivant.
15        Voilà pourquoi il est le médiateur d'une Alliance nouvelle,
            d’un testament nouveau :      
            puisque sa mort a permis       
            le rachat des transgressions commises sous le premier Testament,  
            ceux qui sont appelés            
            peuvent recevoir l'héritage éternel jadis promis.
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DE L’ANCIEN AU NOUVEAU TESTAMENT

La lettre aux Hébreux s'adresse à des Chrétiens qui connaissent parfaitement bien la religion juive et l'Ancien Testament ; c'est d'ailleurs ce qui la rend un peu difficile pour nous parce qu'elle parle abondamment de tous les rites juifs que nous ne connaissons pas toujours très bien ! Ici, par exemple, il est question de prêtre, de temple, de sacrifice, de victime, de sang versé : tous ces mots appartiennent à l'Ancien Testament : nous les connaissons, nous les utilisons, nous aussi, en Christianisme, mais nous serions parfois bien en peine de dire quelles réalités ils recouvrent, pour les Juifs, d'une part, pour les Chrétiens, de l'autre, et s'il s'agit bien de la même chose !

L'objectif clairement avoué de la lettre aux Hébreux est de nous dire : les mots sont ceux de l'Ancien Testament mais la réalité qu'ils recouvrent est totalement nouvelle : parce que, avant Jésus-Christ, on était dans le régime de la première Alliance, alors que, désormais, nous sommes dans le régime de la Nouvelle Alliance.

Nous avons déjà eu souvent l'occasion de déchiffrer au long de l'histoire biblique un changement radical d'orientation, de compréhension, une conversion du sens de certains mots (la crainte de Dieu par exemple) ou de certains gestes : rappelons-nous l'évolution des sacrifices. Tout récemment, nous avons vu comment a évolué la foi au Dieu unique jusqu'à ce qu'on puisse enfin entendre la Révélation du Dieu-Trinité.

En lisant la lettre aux Hébreux, il est plus que jamais indispensable de se rappeler que Dieu a déployé auprès de son peuple une pédagogie très lente, très patiente ; au départ, quand Dieu a choisi les Hébreux pour en faire son peuple, ils avaient une religion semblable à celle de leurs voisins, inspirée par une certaine idée de Dieu : au fur et à mesure que Dieu se révélait à eux tel qu'il est et non tel qu'on se l'imaginait, inévitablement, l'attitude de l'homme changeait ; les gestes religieux étaient épurés, convertis, transformés.   

Avec la venue du Christ, sa vie terrestre, sa Passion, sa mort et sa Résurrection, tout ce qui a précédé est considéré par les Chrétiens comme une étape nécessaire, mais révolue ; et donc, c'est volontairement que l'auteur de la lettre aux Hébreux accumule les références aux usages de l'Ancien Testament pour annoncer haut et fort qu'ils sont caducs.

Mais, pour comprendre le nouveau sens des mots, il faut refaire le chemin qu'ont fait les hommes de l'Ancien Testament, comprendre quelle logique animait tout le culte juif avant Jésus-Christ. Au départ, tout reposait sur l'idée d'un Dieu lointain, tout-puissant, qui tenait entre ses mains le sort de l'humanité. Tout-Autre que l'homme, il demeurait dans des horizons inaccessibles : aucun homme ne pouvait l'atteindre, ni même l'apercevoir : pour l'atteindre, il aurait presque fallu n'être plus un homme ; or il fallait bien l'atteindre pour qu'il entende les prières des hommes et qu'il répande sur eux tous les bienfaits dont lui seul avait le secret.

 

UN SACERDOCE NOUVEAU

De là est née l'institution du sacerdoce : certains hommes étaient mis à part, séparés des autres, pour être réservés (on disait « consacrés ») au rôle d'intermédiaires entre Dieu et le reste du peuple. Pour accéder au domaine de Dieu, le domaine du « sacré », il leur fallait quitter définitivement le domaine des autres hommes, qu'on appelait le domaine profane. Concrètement, c'était la tribu des lévites qui avait été mise à part, de façon définitive, et, à l'intérieur de cette tribu, une famille précise était consacrée de manière particulière. Pris dans cette famille, le prêtre devait encore être consacré par des rites précis (bains rituels, onction, aspersion, sacrifices de consécration) ; il portait des vêtements spéciaux et il devait observer des règles de pureté très sévères pour être en permanence maintenu dans la sphère du sacré. Il y avait donc tout un système de séparations successives entre les hommes du sacré et le peuple.

Le prêtre ne pouvait pas non plus entrer en contact avec Dieu n'importe où, n'importe comment : d'où l'institution du Temple, et l'organisation extrêmement précise du culte. Le Temple étant le lieu du sacré, il ne pouvait être question d'y laisser pénétrer des profanes ; ce qui explique la série d'enceintes successives à l'intérieur du Temple de Jérusalem, qui reproduisait  le même système de séparations que dans la société : seuls les prêtres pouvaient entrer dans le domaine de Dieu, et seul le grand prêtre pouvait accéder jusqu'au Saint des Saints, là où réside la Présence de Dieu. Toutes ces précautions prises, que faire pour être sûr d'entrer en contact avec Dieu, pour offrir à ce Maître de la Vie un présent digne de lui ? On n'a rien trouvé de mieux que de lui offrir un  être vivant, dont le sang répandu est le symbole de la vie qui circulait en lui. Le Dieu d'Israël a fait savoir dès le début qu'il ne voulait à aucun prix de sacrifice humain, mais il n'a pas refusé tout de suite les sacrifices d'animaux : une pédagogie ne peut se faire que par étapes.

Jésus est venu faire franchir à l'humanité le pas décisif : parce que Dieu est tout proche de l'homme, tout l'ancien système de séparation des prêtres devient caduc ; Jésus n'est pas de la tribu de Lévi, ce n'est plus nécessaire ; plus besoin de temple non plus, puisque le lieu de rencontre entre Dieu et l'homme c'est le Dieu fait homme ; plus besoin de sacrifices sanglants : le Dieu de la Vie nous demande de consacrer notre vie à servir nos frères, ce que Jésus a fait et nous donne désormais la force de faire.

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ÉVANGILE DE JÉSUS-CHRIST SELON SAINT MARC   14,12-16.22-26

 

12        Le premier jour de la fête des pains sans levain,      
            où l'on immolait l'agneau pascal,      
            les disciples de Jésus lui disent :       
            « Où veux-tu que nous allions faire les préparatifs  
            pour que tu manges la Pâque ? »
13        Il envoie deux de ses disciples en leur disant :        
            « Allez à la ville ;       
            un homme portant une cruche d'eau viendra à votre rencontre.      
            Suivez-le,
14        et là où il entrera,       
            dites au propriétaire : 
            Le Maître te fait dire : Où est la salle           
            où je pourrai manger la Pâque avec mes disciples ?
15        Il vous indiquera, à l'étage,   
            une grande pièce aménagée et prête pour un repas. 
            Faites-y pour nous les préparatifs. »
16        Les disciples partirent, allèrent à la ville ;     
            ils trouvèrent tout comme Jésus leur avait dit,         
            et ils préparèrent la Pâque.
22        Pendant le repas,       
            Jésus, ayant  pris du pain,     
            et prononcé la bénédiction, le rompit,          
            le leur donna,  et dit :
            « Prenez, ceci est mon Corps. »
23        Puis, ayant pris une coupe,    
            et ayant rendu grâce, il la leur donna,          
            et ils en burent tous.
24        Et il leur dit : 
            « Ceci est mon Sang, 
            le sang de l'Alliance, 
            versé pour la multitude.
25        Amen, je vous le dis :
            je ne boirai plus du fruit de la vigne,
            jusqu'au jour où je le boirai, nouveau,          
            dans le royaume de Dieu. »
26        Après avoir chanté les Psaumes,       
            ils partirent pour le mont des Oliviers.
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LA PÂQUE JUIVE

On imagine bien dans quelle ambiance Jésus a célébré ce dernier repas : dans tout Jérusalem, on préparait la Pâque ; d’innombrables agneaux étaient égorgés au Temple pour être ensuite partagés en famille ; dans les maisons, c’était le premier jour de la fête des pains sans levain (on disait des « azymes »), les femmes débarrassaient méticuleusement la maison de toute trace du levain de l’année écoulée pour accueillir le levain nouveau, huit jours plus tard.

Depuis des siècles, ces deux rites commémoraient la libération d’Égypte, au temps de Moïse : ce jour-là, Dieu était « passé » parmi son peuple pour en faire un peuple libre ; puis, au Sinaï, il avait fait Alliance avec ce peuple et le peuple s’était engagé dans cette Alliance, « Tout ce que le SEIGNEUR a dit, nous y obéirons » (nous l’avons entendu dans la première lecture) parce qu’il faisait confiance à la Parole du Dieu libérateur ; et le psaume 115/116 répétait en écho « Je suis, SEIGNEUR, ton serviteur, moi dont tu brisas les chaînes ».

Désormais, pour toutes les générations suivantes, célébrer la Pâque, c’était entrer à son tour dans cette Alliance, vivre d’une manière nouvelle, débarrassée des vieux ferments, libérée de toute chaîne. Car faire mémoire, ce n’est pas seulement égrener des souvenirs, c’est vivre aujourd’hui de l’œuvre inlassable de Dieu qui fait de nous des hommes libres.

Il est clair, dans cet évangile, que Jésus a choisi d’inscrire ses derniers instants dans cette perspective-là, perspective d’Alliance, perspective de vie libérée : « Ceci est mon sang, le sang de l’Alliance, répandu pour la multitude. » Ce soir-là, il ne fait aucun doute pour personne qu’il parle de sa mort et de son sang qui va être répandu ; mais voilà qu’il donne à sa mort le sens d’un Sacrifice d’Alliance avec Dieu, dans la ligne de celui de Moïse au Sinaï. Le problème, c’est qu’il ne pouvait être question pour aucun Juif, même pas pour les disciples, d’envisager le moins du monde la Passion du Christ comme un sacrifice : Jésus n’est pas prêtre, il n’est pas de la tribu de Lévi, et surtout son exécution s’est déroulée hors du Temple, hors même des murs de Jérusalem ; or seul un prêtre pouvait offrir des sacrifices à Dieu et ce ne pouvait être que dans le Temple de Jérusalem. Enfin, et c’est beaucoup plus grave, il n’était pas possible en Israël d’envisager la mort d’un homme comme un sacrifice susceptible de plaire à Dieu : il y avait des siècles qu’on savait cela. Ceux qui ont exécuté Jésus n’ont jamais eu l’intention d’accomplir un sacrifice : ils ont cru se débarrasser purement et simplement d’un mauvais Juif qui, à leurs yeux, troublait la vie et la religion du peuple d’Israël.

 

UN SACRIFICE NOUVEAU POUR UNE ALLIANCE NOUVELLE

Pourtant, c’est clair, Jésus, lui, donne à sa mort le sens d’un sacrifice, le sacrifice de l’Alliance nouvelle : mais en donnant désormais un tout autre sens au mot « sacrifice ». Là, il est dans la droite ligne du prophète Osée qui avait bien dit : « C’est la miséricorde que je veux et non les sacrifices, la connaissance de Dieu et non les holocaustes » (Os 6, 6). À bien comprendre Osée, le vrai sens du mot « sacrifier » (sacrum facere, en latin, faire sacré) c’est tout simplement connaître Dieu et lui ressembler en faisant œuvre de miséricorde ; les deux vont ensemble, c’est clair. Jésus est venu nous montrer jusqu’où va cette miséricorde de Dieu : elle va jusqu’à pardonner à ceux qui tuent le maître de la Vie. Désormais, ceux qui veulent bien regarder vers le crucifié, et y reconnaître le vrai visage de Dieu, sont frères du Christ : ils connaissent, tel qu’il est vraiment, le Dieu de tendresse et de pitié, et, à leur tour, ils peuvent vivre,  dans la tendresse et la pitié. Finalement, c’est cela, être des hommes libres. Parce que nos pires chaînes sont celles que nous dressons entre nous.

Voilà la vie nouvelle à laquelle nous sommes invités et qui est symbolisée par le pain sans levain, le pain azyme : c’est la raison pour laquelle notre Église est restée fermement attachée à la tradition des pains azymes pour fabriquer les hosties ; quand Jésus a dit  « Ceci est mon Corps », il avait entre les mains un morceau de pain sans levain, une « matsah » : il annonçait ainsi une nouvelle manière d’être homme, pure, c’est-à-dire libre.

Il nous invitait, comme dit la lettre aux Éphésiens, à « revêtir l’homme nouveau, créé selon Dieu, dans la justice et la sainteté qui viennent de la vérité. » (Ep 4, 24).

Dans ce sens-là, Jésus peut bien être comparé à l’agneau pascal : non pas qu’il serait une victime égorgée pour plaire à Dieu, mais parce que le sang de l’agneau pascal signait l’Alliance entre le Dieu libérateur et son peuple ; le nouvel agneau pascal, parce qu’il dévoile enfin aux yeux des hommes le Vrai Visage de Dieu libère les hommes de toutes leurs fausses images de Dieu et alors l’Alliance est possible. C’est parce qu’il est en lui-même l’incarnation de l’Alliance qu’il peut vivre tous ces événements en homme libre « Ma vie, on ne me la prend pas, c’est moi qui la donne. »

L’acceptation libre, volontaire de sa mort, est bien le summum de la liberté ; il en a la force parce que, pas un instant, il ne doute de son Père. C’est sur ce chemin-là qu’il nous entraîne.

Désormais, pour participer au « bonheur qui vient » (deuxième lecture), nous accomplissons ce que Jésus nous a dit de faire « en mémoire de lui ». Ce « bonheur qui vient », c’est l’humanité enfin rassemblée dans l’amour autour de lui au point de ne faire qu’un seul Corps ; pour être en union avec Dieu, il nous suffit désormais d’être en communion avec Jésus-Christ.

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Compléments

Voici l’une des prières qui est dite pendant le repas pascal juif : « Béni sois-tu, Seigneur notre Dieu, roi du monde, qui fais sortir le pain de la terre. Béni sois-tu, Seigneur notre Dieu, roi du monde, qui nous as sanctifiés par tes ordonnances, et nous ordonnas de manger le pain azyme. »

Saint Paul : « Ne savez-vous pas qu’un peu de levain fait lever toute la pâte ? Purifiez-vous du vieux levain pour être une pâte nouvelle, puisque vous êtes sans levain. Car le Christ, notre Pâque, a été immolé. Célébrons donc la fête, non pas avec du vieux levain, ni avec du levain de méchanceté et de perversité, mais avec des pains sans levain : dans la pureté et dans la vérité. » (1 Co 5, 6-8).

 

Commentaires de Marie-Noëlle Thabut, année liturgique B, Saint-Sacrement du Corps et du Sang du Christ (3 juin 2018)

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21 mai 2018 1 21 /05 /mai /2018 20:34

Ces commentaires, trouvés sur le site "Église catholique en France", permettent à toute personne de bonne volonté, chrétienne ou non, de mieux comprendre la Bible, le livre le plus diffusé au monde, en

  • décodant le langage imagé utilisé par l'auteur.

Attention le texte écrit peut différer des versions audio (Radio-Notre-Dame) et vidéo (KTO TV) qui ont été modifiées par Marie-Noëlle Thabut, parfois pour les améliorer, parfois pour s'adapter aux formats imposés par ces chaînes de radio ou de télévision. Dans cette hypothèse, nous mettons en italiques les passages supprimés pour ces médias.

Je souhaite arriver à mettre ici, chaque dimanche, les commentaires de Marie-Noëlle Thabut. Ma seule contribution consiste à surligner les passages que je trouve les plus enrichissants et à écrire en rouge ceux qui parlent d'un thème qui m'est cher : la liberté (trois autres pages de mon blog sont consacrées à ces passages des Évangiles, du reste du Nouveau Testament ou de l'Ancien Testament qui parlent de la liberté). D'après Marie-Noëlle Thabut, "... si nous ne trouvons pas dans les textes une parole libérante, c'est que nous ne les avons pas compris."

Version audio, trouvée sur le site de Radio-Notre-Dame (disponible seulement à compter du 26 mai 2018).

En bas de page, vous avez les versions vidéo des commentaires, trouvées sur KTO TV. Attention, ces vidéos peuvent être celle-d'il y a 3 ans et ne pas correspondre tout à fait aux commentaires écrits cette année.

LECTURE DU LIVRE DU DEUTÉRONOME   4, 32-34. 39-40

 

            Moïse disait au peuple d'Israël :
32        « Interroge donc les temps anciens qui t'ont précédé,         
            depuis le jour où Dieu créa l'homme sur la terre :    
            d'un bout du monde à l'autre,           
            est-il arrivé quelque chose d'aussi grand,     
            a-t-on jamais connu rien de pareil ?
33        Est-il un peuple qui ait entendu comme toi  
            la voix de Dieu parlant du milieu du feu,     
            et qui soit resté en vie ?
34        Est-il un dieu qui ait entrepris de se choisir une nation,      
            de venir la prendre au milieu d'une autre,    
            à travers des épreuves, des signes, des prodiges et des combats,    
            à main forte et à bras étendu,
            et par des exploits terrifiants                        
            comme tu as vu le SEIGNEUR ton Dieu,   
            le faire pour toi en Égypte  ?
39        Sache donc aujourd'hui, et médite cela en ton cœur :         
            c’est le SEIGNEUR qui est Dieu,    
            là-haut dans le ciel comme ici-bas sur la terre ;        
            il n'y en a pas d'autre.
40        Tu garderas les décrets          
            et les commandements du SEIGNEUR       
            que je te donne aujourd'hui,             
            afin d'avoir, toi et tes fils, bonheur et longue vie     
            sur la terre que te donne le SEIGNEUR ton Dieu, tous les jours. »
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UNE DÉCOUVERTE PROGRESSIVE

Nous lisons ce texte pour la fête de la Trinité, mais s’il est bien question de Dieu, du SEIGNEUR et de tout ce qu’il a fait pour son peuple, nous n’avons pas entendu le mot « Trinité » ; tout simplement parce que, lorsque le livre du Deutéronome a été écrit, la révélation n’en était pas encore là, si j’ose dire. La découverte du mystère de la Trinité sera la dernière étape de la révélation de Dieu à son peuple. À l’époque du Livre du Deutéronome et pendant tout l’Ancien Testament, il s’agissait d’abord de libérer le peuple du polythéisme. Parce que, tout au début de l’histoire d’Israël, quand Dieu a choisi le peuple élu pour se révéler aux hommes, les peuples du Moyen Orient étaient polythéistes ; dans ce contexte-là, il était impossible pour l’homme d’entendre le double message : Dieu est UN et il est en Trois Personnes. La première étape de la pédagogie de Dieu a donc été de se révéler d’abord comme le Dieu Unique (et c’est l’objet de l’Ancien Testament) ; la deuxième étape sera l’objet du Nouveau Testament : ce Dieu UN n’est pas solitaire, il est une communion d’amour entre trois Personnes.

Revenons à ce texte du Livre du Deutéronome. Nous avons là, en quelques lignes, tout le catéchisme du peuple d’Israël ; nous sommes donc dans la première étape de la pédagogie de Dieu ; l’auteur inspiré insiste : « Sache donc aujourd’hui, et médite cela dans ton cœur : le SEIGNEUR est Dieu, là-haut dans le ciel comme ici-bas sur la terre, et il n’y en a pas d’autre. » Sous-entendu, il n’y a pas les dieux du ciel et  ceux de la mer, et ceux des armées et ceux de la fécondité... Dieu seul est Dieu.

Curieusement, dans ce catéchisme, il n’y a pas de définition de Dieu, ni de description de Dieu ; en revanche, il y a la longue énumération émerveillée des œuvres de Dieu pour l’humanité, puis pour son peuple élu. Dieu a créé l’humanité (« Interroge les temps anciens qui t’ont précédé, depuis le jour où Dieu créa l’homme sur la terre... »), Dieu a parlé à son peuple (« Est-il un peuple qui ait entendu comme toi la voix de Dieu parlant du milieu de la flamme ...? » Il s’agit du Sinaï), Dieu a choisi ce peuple et l’a libéré (« Est-il un dieu qui ait entrepris de se choisir une nation, de venir la prendre au milieu d’une autre ...? »), Dieu lui a donné les commandements comme recette du bonheur pour tous (« Tu garderas tous les jours les commandements et les ordres du SEIGNEUR que je te donne aujourd’hui, afin d’avoir, toi et tes fils, bonheur et longue vie... »), enfin Dieu a donné à son peuple sa terre.

 

UN DIEU INATTENDU

J’ai parlé d’émerveillement : « Interroge les temps anciens... Est-il arrivé quelque chose d’aussi grand, a-t-on jamais rien connu de pareil ? »

Il y a là la reconnaissance du peuple élu, conscient d’avoir été choisi sans aucun mérite de sa part.

Il y a aussi et surtout la surprise, l’étonnement, devant cette révélation d’un Dieu tellement inattendu, tellement différent de tout ce qu’on aurait pu imaginer ! Un Dieu créateur, c’est facile à imaginer, mais  un Dieu qui se révèle, un Dieu qui choisit une nation, qui vient la « prendre », la distinguer, qui s’intéresse à elle, qui intervient pour elle à de multiples reprises, qui lui donne une terre, qui lui dévoile les secrets du bonheur et de la vie...

On imaginait spontanément un Dieu de puissance, celui qu’on appelait « Élohim » ; mais on a découvert tellement plus merveilleux : ou plutôt, on n’a rien découvert, c’est Dieu qui s’est révélé... Dieu seul peut parler valablement de Dieu. Il nous fallait bien la Révélation ! Et Dieu s’est révélé non comme l’Élohim, le Dieu de la puissance mais comme le SEIGNEUR, le Dieu de la Présence. Le fameux nom de Dieu, révélé à Moïse, ce nom en quatre lettres « YHVH » qu’on ne prononce jamais, dit justement la Présence permanente de Dieu auprès de son peuple, hier, aujourd’hui et demain.

Cette présence permanente de Dieu auprès de son peuple, il restera à découvrir qu’elle n’est pas réservée à Israël, que Dieu est le Dieu de tous les hommes ; là encore, il faut déchiffrer la pédagogie de Dieu ; dans un contexte historique où chaque peuple, pour se faire sa place au soleil, croit avoir son ou ses dieux qui combattent avec lui, aucun peuple au monde, et pas non plus le peuple hébreu, n’aurait pu envisager un dieu qui aurait été pour lui sans prendre parti contre tous les autres.

Puis, peu à peu, le peuple élu découvrira qu’il a été élu, non au détriment des autres, mais au service de tous les autres. Comme le dit André Chouraqui : « Le peuple de l’Alliance est destiné à devenir le futur instrument de l’Alliance des peuples ».

Le Livre du Deutéronome que nous lisons aujourd’hui est un livre déjà tardif de la Bible et il amorce bien cette étape de la Révélation : à la fois Israël est le peuple élu (« Est-il un peuple qui ait entendu comme toi la voix de Dieu ? ») et en même temps Dieu est le Dieu de tous les peuples, puisqu’il est le seul Dieu.

« Sache donc aujourd’hui, et médite cela dans ton cœur : le SEIGNEUR est Dieu, là-haut dans le ciel comme ici-bas sur la terre, et il n’y en a pas d’autre. »

 

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PSAUME  32  (33), 4-5. 6. 9. 18. 20. 21-22

 

4          Oui, elle est droite, la parole du SEIGNEUR ;
            il est fidèle en tout ce qu'il fait.
5          Il aime le bon droit et la justice ;      
            la terre est remplie de son amour.

6          Le SEIGNEUR a fait les cieux par sa parole,          
            l'univers, par le souffle de sa bouche.
9          Il parla, et ce qu'il dit exista ;
            il commanda et ce qu'il dit survint.

18        Dieu veille sur ceux qui le craignent,
            qui mettent leur espoir en son amour.
20        Nous attendons notre vie du SEIGNEUR : 
            il est pour nous un appui, un bouclier.

21        La joie de notre cœur vient de lui,    
            notre confiance est dans son nom très saint.
22        Que ton amour, SEIGNEUR, soit sur nous 
            comme notre espoir est en toi !
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LA TERRE EST REMPLIE DE SON AMOUR 

Pas un mot du mystère de la Trinité dans ce psaume, au moins apparemment. Évidemment, puisque ce Mystère du Dieu Unique en Trois Personnes n’a été découvert par les croyants qu’après la Pentecôte. Mais en revanche des mots très beaux dans ces quelques versets sur l’énorme découverte que les hommes de l’Ancien Testament avaient déjà faite.

Vous avez entendu par exemple « La terre est remplie de son amour » : c’est déjà une superbe profession de foi ! Il a fallu tout un long chemin de Révélation pour que l’humanité découvre cette réalité fondamentale que Dieu est Amour et que la terre (entendez la Création) est remplie de son amour. Et c’est bien la caractéristique des croyants, il me semble : ils traversent l’existence et ses réalités de joie ou même d’épreuves en affirmant, quoi qu’il arrive, que la terre est remplie de l’amour de Dieu. Ce qui ne veut pas dire que l’amour règne partout sur la terre ! Ni l’amour universel, ni le bonheur ne sont encore au rendez-vous. Pour l’instant, ce qui est sûr, c’est que Dieu regarde le cosmos et l’humanité avec amour. Pour le reste, ce n’est pas encore accompli, mais c’est la vocation de la Création tout entière d’être le lieu de l’amour, du droit et de la justice.

Il faut lire le verset en entier : « Il aime le bon droit et la justice ; la terre est remplie de son amour ».

L’amour de Dieu pour l’humanité est donc vieux comme le monde, pourrait-on dire : c’est le sens du rappel de la Création que nous entendons ici : « Le SEIGNEUR a fait les cieux par sa parole, l’univers, par le souffle de sa bouche. Il parla, et ce qu’il dit exista ; il commanda et ce qu’il dit survint. »

Mais Dieu ne s’est pas contenté de créer le cosmos et l’humanité un beau jour pour les abandonner à leur sort ensuite ; depuis l’aube du monde, il veille sur nous à chaque instant : « Dieu veille sur ceux qui le craignent, qui mettent leur espoir en son amour ».

Cette certitude de la foi est assise sur une expérience : celle de la vigilance de Dieu au long des siècles.

Depuis Abraham, Isaac et Jacob, depuis Moïse et le buisson ardent et la sortie d’Égypte, et l’entrée en terre promise... et je pourrais reprendre les uns après les autres les événements de l’histoire du peuple élu, à chaque étape on a su, expérimenté que Dieu veille et que la terre est remplie de son amour.

 

DIEU VEILLE SUR CEUX QUI LE CRAIGNENT

Je reviens sur ce verset étonnant : « Dieu veille sur ceux qui le craignent, qui mettent leur espoir en son amour ». Je ferai deux remarques. Premièrement, nous avons là une définition du mot « crainte » : Traduisez : ceux qui craignent le Seigneur, ce sont justement ceux qui mettent leur espoir en son amour, qui lui font confiance en toutes circonstances. Deuxièmement, on peut être surpris de la formulation : « Dieu veille sur ceux qui le craignent » ; on a envie de demander : « et les autres ? Ceux qui ne sont pas croyants ? Est-ce que Dieu ne veille pas sur eux ? » Bien sûr, Dieu veille sur tous ses enfants, mais seuls ceux qui le connaissent le savent et peuvent le dire pour l’instant !

Autre caractéristique de ce psaume, l’importance attachée à la Loi ! L’amour du peuple d’Israël pour la Loi nous étonne parfois ; mais pour les croyants, cela va de soi car ils y voient l’expression de la vigilance de Dieu pour ses enfants : sa Loi nous accompagne, tout comme un code de la route protège des accidents et des faux pas ; elle est donc considérée comme un cadeau d’amour de Dieu. Et ce n’est pas un hasard si ce psaume comporte exactement vingt-deux versets, (qui correspondent aux vingt-deux lettres de l’alphabet hébreu), en hommage à la Parole de Dieu qui est le tout de notre vie, de A à Z.

Et désormais pour les croyants, la seule attitude valable, la seule manière de respecter Dieu c’est d’obéir aux commandements, parce qu’on sait qu’ils ne sont guidés que par l’amour. C’est exactement le sens de la profession de foi juive (Dt 6, 4) : « Tu aimeras le SEIGNEUR ton Dieu de tout ton cœur, de tout ton être, de toute ta force. » Traduisez « Tu l’aimeras, tu lui feras confiance et (parce que c’est inséparable) tu observeras ses commandements, sa parole » ; c’est le deuxième sens du mot « parole » ; le verset « Oui, elle est droite, la parole du SEIGNEUR »  est un hommage à la Parole créatrice, mais aussi à la Loi donnée par Dieu.

Car il ne faut pas oublier que la création dont on s’émerveille le plus en Israël, ce n’est pas celle de la terre, c’est celle du peuple. À chaque époque de son histoire, la parole de Dieu l’appelle à la liberté, et lui donne la force de conquérir cette liberté ; liberté par rapport à toute idolâtrie, liberté par rapport à tout esclavage.

À première vue, dans ces versets, comme je le disais en commençant, nous ne trouvons pas trace de la Trinité. Il a fallu attendre la venue du Christ pour comprendre que la Parole de Dieu dont ce psaume a tant parlé est une Personne : « Au commencement était le Verbe... Tout fut par lui, et rien de ce qui fut ne fut sans lui », médite saint Jean dans son prologue ; alors nous pouvons donner tout leur sens aux affirmations du psaume 32/33 : « Oui, elle est droite, la parole du SEIGNEUR ; il est fidèle en tout ce qu’il fait... Le SEIGNEUR a fait les cieux par sa Parole, l’univers, par le souffle de sa bouche... Il parla et ce qu’il dit exista ; il commanda et ce qu’il dit survint. »

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LECTURE DE LA LETTRE DE L’APÔTRE PAUL AUX ROMAINS  8, 14 - 17

 

            Frères,
14        tous ceux qui se laissent conduire par l'Esprit de Dieu,       
            ceux-là sont fils de Dieu.
15        Vous n’avez pas reçu un esprit qui fait de vous des esclaves          
            et vous ramène à la peur ;      
            mais vous avez reçu un Esprit qui fait de vous des fils ;                 
            et c’est en lui que nous crions « Abba ! »
            c’est-à-dire : Père !    
16        C'est donc l'Esprit Saint lui-même qui atteste à notre esprit
            que nous sommes enfants de Dieu.
17        Puisque nous sommes ses enfants,    
            nous sommes aussi ses héritiers ;      
            héritiers de Dieu,       
            héritiers avec le Christ,          
            si du moins nous souffrons avec lui  
            pour être avec lui dans la gloire.
 

ESCLAVES DE DIEU ? OU FILS DE DIEU ?

À l’époque de Paul, l’esclavage faisait partie de la réalité quotidienne et c’est cette réalité qui lui a inspiré la méditation que nous lisons ici. Lorsqu’un maître de maison a auprès de lui en même temps des fils et des esclaves, les uns et les autres n’ont évidemment pas avec lui le même type de relations. L’esclave a peur de son maître, il se sait à sa merci ; le fils, lui, vit dans la confiance, la sécurité. Quand il dit « Père » (« Abba »), il sait d’avance qu’il sera entendu, compris, aimé. Tous les deux (l’esclave et le fils) obéissent ; car le propre du maître de maison, du père, c’est de dire la loi ; un père qui ne donne pas de loi n’est pas un père, on le sait bien, et il ne fait grandir personne ; mais la grande différence entre l’esclave et le fils devant la loi du père, c’est que l’esclave obéit par peur du châtiment, tandis que le fils obéit par confiance dans la sagacité de son père.

Si, dans la lettre aux Romains, Paul s’intéresse tant à ce sujet, c’est qu’il y voit une image de notre relation à Dieu. Dieu est notre Père, il l’est depuis toujours, et donc, dès le début de la création, il veut nouer avec l’humanité un rapport de père à fils ; mais voilà, l’homme a bien du mal à se comporter en fils. Ne croyant pas que Dieu est Père, l’homme se comporte non pas en fils mais en esclave : il a peur de son maître et il lui prête toute sorte de mauvaises intentions : il imagine un maître jaloux, exigeant, vindicatif et injuste. Il est clair que dans tout le début de la lettre aux Romains, Paul a toujours devant les yeux le portrait d’Adam : Adam, c’est une manière d’être homme qui consiste justement à soupçonner Dieu ; Adam se méfie du commandement donné par Dieu, parce qu’il s’imagine que ce commandement est mal intentionné !... Et donc, Adam désobéit à la loi de Dieu, puis il se cache quand Dieu l’appelle, pensant que Dieu va certainement se venger de cette désobéissance...

De la même manière, plus tard, quand Dieu dira à Caïn « domine ta violence, pour ne pas te laisser dominer par elle », Caïn n’écoutera pas et tuera Abel... Et voilà, l’engrenage de la violence et du malheur est installé. Si Adam avait fait confiance, il aurait simplement obéi au commandement ; il n’aurait pas eu peur de Dieu qui le cherchait ; si Caïn avait fait confiance au conseil qui lui était donné, il se serait dominé. La racine de la désobéissance, au fond, c’est le manque de confiance.

Si l’on peut dire « Pour Paul, Adam, c’est une manière d’être homme », c’est parce que Paul sait bien que Adam n’est pas un individu particulier qui serait le premier specimen de l’humanité ; les rabbins juifs ont même l’habitude de dire « chacun est Adam pour soi ». Manière de dire que chacun de nous est esclave de la fausse idée qu’il se fait de Dieu. Et cet esclavage-là est le pire de tous ; on l’appelle « originel » précisément parce qu’il est à la racine de nos comportements et qu’il engendre le malheur de l’humanité ; d’ailleurs, quand on parle de ce texte du livre de la Genèse, on l’appelle le « récit de la chute d’Adam » ; le mot « chute » dit bien qu’il s’agit d’un engrenage épouvantable ; comme on dit « mentez, mentez, il en restera toujours quelque chose », on pourrait dire « soupçonnez, soupçonnez, il en restera toujours quelque chose ». Parce que, une fois le soupçon installé, il défigure tout ; c’est vraiment à la base que tout est faussé.

On pourrait reprendre les commandements l’un après l’autre ; le premier manquement était peut-être sans gravité, et croyait-on sans lendemain ; c’était une exception ; mais qui a volé volera, qui a trompé trompera, qui a menti mentira.

Saint Paul décrit cet engrenage dans les premiers chapitres de cette lettre aux Romains, et il brosse un tableau tellement triste qu’on a envie de dire « pauvre humanité ».

Les nouvelles du monde, que nous entendons certains jours, ne sont pas plus réjouissantes ! Mais Paul ne reste pas sur ce triste bilan ! Car il sait, lui, que la face du monde est changée par la venue, la vie, la mort et la Résurrection du Christ.

 

QUE TA VOLONTÉ SOIT FAITE PARCE QU’ELLE EST BONNE

À l’opposé du chemin d’Adam, l’autre chemin, l’autre voie, c’est celle du Christ : lui, dont Jean dit qu’il est celui qui est en permanence « tourné vers le Père » dans l’attitude du dialogue sans ombre ; même en plein cœur de l’épreuve, de l’angoisse devant la torture et la mort violente, « Il disait : « Abba, Père, à toi tout est possible, écarte de moi cette coupe. Pourtant, non pas ce que je veux, mais ce que tu veux. » (Mc 14, 36). Parce que sa confiance en son Père était plus forte que toute autre voix.

Déjà, le récit des tentations dans les évangiles nous le montrait résistant aux propositions les plus alléchantes de celui qu’on appelle le diviseur (c’est le sens du mot grec « diabolos » qui se traduit « diable »), celui qui voulait le séparer de son Père.

Le secret de Jésus, l’évangile le précise bien, c’est qu’il est rempli de l’Esprit de Dieu, habité, conduit par cet Esprit. Quand Paul dit « à condition de souffrir avec lui », c’est de cela qu’il parle : il n’y a pas de souffrance exigée par Dieu, mais il y a une attitude à adopter : dans nos épreuves, être avec le Christ, nous comporter comme lui, nous laisser conduire, comme lui, par l’Esprit.

Toute l’histoire de l’humanité est celle d’un long apprentissage pour passer de l’attitude de l’esclave (celle d’Adam) à l’attitude de fils, celle de Jésus-Christ.

Quand les rabbins juifs disent « chacun est Adam pour soi », ils ne veulent pas dire que nos vies se déroulent toutes et tout le temps sous le signe d’Adam.

Nous avons nos heures selon Adam et nos heures selon le Christ. Les heures « selon le Christ », ce sont celles où nous nous laissons mener par l’Esprit qui nous habite depuis notre Baptême ; quand Paul dit « nous souffrons avec Jésus », il pense à tous ces moments de tentation qui sont autant d’épreuves à surmonter.

Allons-nous faire confiance au sein même de l’épreuve, garder le cap de notre vocation ou de nos engagements, obéir au commandement parce qu’il ne peut qu’être bon pour nous et pour les autres...?

Si nous reprenons le même chemin que Jésus, si, résolument, nous refusons le soupçon d’Adam, si nous acceptons de faire confiance à Dieu au jour le jour, nous nous conduisons comme Jésus en fils de Dieu et nous vivons de la vie de Dieu ; c’est ce que Paul appelle « être avec lui dans la gloire ».    

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ÉVANGILE  DE JÉSUS-CHRIST SELON SAINT MATTHIEU   28, 16 - 20

 

            Au temps de Pâques,
16        Les onze disciples s'en allèrent en Galilée,
            à la montagne où Jésus leur avait ordonné de se rendre.
17        Quand ils le virent, ils se prosternèrent,       
            mais certains eurent des doutes.
18        Jésus s'approcha d'eux et leur adressa ces paroles :  
            « Tout pouvoir m'a été donné           
            au ciel et sur la terre.
19        Allez !            
            De toutes les nations faites des disciples :   
            baptisez-les au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit,
20        apprenez-leur
            à observer tout ce que je vous ai commandé.           
            Et moi, je suis avec vous       
            tous les jours jusqu'à la fin du monde. »
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DE TOUTES LES NATIONS FAITES DES DISCIPLES

Aussitôt après la Résurrection, voici le très bref discours d’adieu de Jésus. Cela se passe en Galilée qu’on appelait couramment le « carrefour des païens », la « Galilée des nations » ; car désormais la mission des Apôtres concerne « toutes les nations ». L’Évangile de Matthieu semble tourner court : mais, en fait, l’aventure commence ; tout se passe comme dans un film où le mot « FIN » s’inscrit sur une route qui ouvre vers l’infini. Car c’est bien vers l’infini que Jésus les envoie : l’immensité du monde et l’infini des siècles ; « Allez... De toutes les nations faites des disciples... Jusqu’à la fin du monde. »

Curieusement, ils n’ont l’air qu’à moitié préparés à cette mission !

Si Jésus était un chef d’entreprise, il ne pourrait pas prendre le risque de confier la suite de son affaire à des collaborateurs comme ceux-là : des collaborateurs qui semblent bien ne pas avoir assimilé toute la formation qu’il leur a assurée pendant trois ans. Ils font erreur sur l’objectif, sur les délais, sur la nature de l’entreprise.

Ils vont même jusqu’à douter de la réalité qu’ils sont en train de vivre ; puisque Matthieu dit clairement « Certains eurent des doutes ». La mission qui leur est confiée et qui est pleine de risques est de promouvoir un message qui les surprend encore. Folie, diront les gens sages, Sagesse de Dieu répondrait saint Paul. C’est que l’entreprise dont il s’agit n’est pas banale : elle dépasse tout ce que l’esprit humain peut imaginer ou concevoir. Il s’agit de la communication entre Dieu et les hommes. Celui qui est venu en allumer l’étincelle confie à ses disciples le soin d’en répandre le feu. « Allez donc ! De toutes les nations faites des disciples, baptisez-les au nom du Père, et du Fils, et du Saint Esprit. »

« Au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit. » : nous n’avons pas souvent l’occasion de nous arrêter sur cette formule extraordinaire de notre foi. Première formulation du mystère de la Trinité : l’expression « Au nom de », très habituelle dans la Bible, signifie qu’il s’agit bien d’un seul Dieu ; en même temps les trois Personnes sont nommées et bien distinctes : « Au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit. » Si l’on se souvient que le NOM, dans la Bible, c’est la personne, et que baptiser veut dire étymologiquement « plonger », cela veut dire que le Baptême nous plonge littéralement dans la Trinité. On comprend l’ordre express de Jésus à ses disciples « Allez !», il y a urgence. Comment ne pas être pressés de voir toute l’humanité profiter de cette proposition ?

 

PLONGÉS DANS LA TRINITÉ

En même temps, il faut bien dire que cette formule, si habituelle pour nous aujourd’hui, était pour la génération du Christ une véritable révolution !

À preuve, quand les apôtres, Pierre et Jean, ont guéri le boiteux de la Belle Porte (Ac 3 et 4), les autorités leur ont aussitôt demandé « Au nom de qui avez-vous fait une chose pareille ? » : parce qu’il n’était pas permis d’invoquer un autre nom que celui de Dieu.

Jésus parle bien de Dieu, mais sa phrase cite trois personnes, or Dieu était unique, les prophètes l’avaient assez dit. L’incompréhension des Juifs pour les fidèles du Christ est inscrite ici, la persécution était inévitable. Jésus le sait, qui les a prévenus le dernier soir : « On vous exclura des synagogues. Bien plus, l’heure vient où celui qui vous fera périr croira présenter un sacrifice à Dieu, (c’est-à-dire croira défendre l’honneur de Dieu)... Et Jésus ajoutait : « Ils agiront ainsi pour n’avoir connu ni le Père ni moi. » (Jn 16, 2 - 3).

La mission confiée aux apôtres s’apparente bien à une folie ; mais ils ne sont pas seuls, et cela, il ne faut jamais l’oublier : dans la mesure où notre engagement n’est pas le nôtre, mais le sien, nous n’avons pas de raison de nous inquiéter des résultats : « Tout pouvoir m’a été donné au ciel et sur la terre. Allez ! »... En d’autres termes, c’est nous qui allons, mais c’est lui qui a tout pouvoir...

Voici ce que l’on raconte de Jean XXIII : il paraît que peu de jours après son élection il reçoit la visite d’un ami qui lui dit « Très Saint-Père, comme la charge doit être lourde ! » Jean XXIII répond « C’est vrai, le soir, quand je me couche, je pense « Angelo, tu es le Pape » et j’ai bien du mal à m’endormir ; mais, au bout de quelques minutes je me dis « Angelo, que tu es bête, le responsable de l’Église, ce n’est pas toi, c’est le Saint-Esprit... Alors je me tourne de l’autre côté et je m’endors...! » Nous aussi, semble-t-il, nous pouvons dormir sur nos deux oreilles : l’évangélisation doit être notre travail, mais pas notre angoisse ! Jésus a bien précisé « Tout pouvoir m’a été donné au ciel et sur la terre. »

À elle toute seule, cette petite phrase est un résumé extraordinaire de la vie du Christ : ceci se passe sur une montagne, a dit Matthieu ; laquelle on ne sait pas, mais elle évoque, bien sûr, celle de la tentation ; sur la montagne de la tentation, Jésus a refusé de recevoir d’un autre que son Père le pouvoir sur la Création : « Le diable l’emmène sur une très haute montagne ; il lui montre tous les royaumes du monde avec leur gloire et lui dit : Tout cela je te le donnerai, si tu te prosternes et m’adores. Alors Jésus lui dit : Retire-toi, Satan ! Car il est écrit Le Seigneur ton Dieu tu adoreras et c’est à lui seul que tu rendras un culte. » (Mt 4, 8). Ce pouvoir que Jésus n’a pas revendiqué, n’a pas acheté, lui est donné par son Père.

Et, désormais, ce pouvoir est entre nos mains ! À nous d’y croire... « Allez ! Et moi, ajoute Jésus, je suis avec vous tous les jours jusqu’à la fin du monde. » Le Dieu de la Présence révélé à Moïse au buisson ardent, l’Emmanuel (ce qui signifie « Dieu avec nous ») promis par Isaïe ne font qu’un dans l’Esprit d’amour qui les unit. À nous désormais de révéler au monde cette présence aimante du Dieu-Trinité.

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Compléments

Qui donc est Dieu ? C’est la question que l’humanité se pose depuis le premier jour. Il y a deux manières d’y répondre : trouver la réponse nous-mêmes, tout seuls comme des grands... Mais cela suppose que le mystère de Dieu soit à notre portée. Ou bien laisser Dieu nous souffler lui-même la réponse... Et je dis bien « souffler » : depuis des milliers d’années, le souffle de Dieu nous révèle peu à peu qui Il est.

La Trinité : l’aboutissement de la trajectoire

Il a fallu toute la durée de l’Ancien Testament pour se libérer du polythéisme et croire en un Dieu unique ; ce fut, comme on sait, une œuvre de longue haleine des prophètes. Encore ne parvint-on pas d’une seule traite au monothéisme pur. Une étape intermédiaire fut celle de l’hénothéisme : on professait un seul Dieu d’Israël, mais on concevait que les autres peuples aient leurs dieux. C’est pendant l’Exil à Babylone, semble-t-il, que l’on découvrit que Dieu est le Dieu unique de tout l’univers. La profession de foi « Shema Israël, Écoute Israël, notre Dieu est le SEIGNEUR UN » prenait alors toute sa valeur. Mais cette unicité de Dieu aurait alors paru totalement incompatible avec la reconnaissance de l’Esprit comme une personne ; il a fallu pour cela la Pentecôte et l’expérience des premières communautés chrétiennes. Quant au Fils de Dieu, ce titre habituellement donné à chaque roi le jour de son sacre, ne signifiait nullement un lien d’engendrement. C’est Jésus lui-même qui l’a révélé, mais ses paroles n’ont été comprises, elles aussi, qu’à la lumière de la Pentecôte.

 

Commentaires de Marie-Noëlle Thabut, année liturgique B, La Sainte Trinité (27 mai 2018)

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14 mai 2018 1 14 /05 /mai /2018 15:06

Ces commentaires, trouvés sur le site "Église catholique en France", permettent à toute personne de bonne volonté, chrétienne ou non, de mieux comprendre la Bible, le livre le plus diffusé au monde, en

  • décodant le langage imagé utilisé par l'auteur.

Attention le texte écrit peut différer des versions audio (Radio-Notre-Dame) et vidéo (KTO TV) qui ont été modifiées par Marie-Noëlle Thabut, parfois pour les améliorer, parfois pour s'adapter aux formats imposés par ces chaînes de radio ou de télévision. Dans cette hypothèse, nous mettons en italiques les passages supprimés pour ces médias.

Je souhaite arriver à mettre ici, chaque dimanche, les commentaires de Marie-Noëlle Thabut. Ma seule contribution consiste à surligner les passages que je trouve les plus enrichissants et à écrire en rouge ceux qui parlent d'un thème qui m'est cher : la liberté (trois autres pages de mon blog sont consacrées à ces passages des Évangiles, du reste du Nouveau Testament ou de l'Ancien Testament qui parlent de la liberté). D'après Marie-Noëlle Thabut, "... si nous ne trouvons pas dans les textes une parole libérante, c'est que nous ne les avons pas compris."

Version audio, trouvée sur le site de Radio-Notre-Dame (disponible seulement à compter du 19 mai 2018).

En bas de page, vous avez les versions vidéo des commentaires, trouvées sur KTO TV. Attention, ces vidéos peuvent être celle-d'il y a 3 ans et ne pas correspondre tout à fait aux commentaires écrits cette année.

LECTURE DU LIVRE DES ACTES DES APÔTRES    2, 1-11

 

1          Quand arriva le jour de la Pentecôte, au terme des cinquante jours après Pâques,
            ils se trouvaient réunis tous ensemble.
2          Soudain un bruit survint du ciel comme un violent coup de vent : 
            la maison où ils étaient assis en fut remplie tout entière.
3          Alors leur apparurent des langues qu’on aurait dites de feu,
            qui se partageaient,   
            et il s’en posa une sur chacun d'eux.
4          Tous furent remplis d'Esprit Saint :  
            ils se mirent à parler en d'autres langues,
            et chacun s'exprimait selon le don de l'Esprit.
5          Or, il y avait, résidant à Jérusalem, des Juifs religieux,       
            venant de toutes les nations sous le ciel.
6          Lorsque ceux-ci entendirent la voix qui retentissait,
            ils se rassemblèrent en foule.
            Ils étaient en pleine confusion          
            parce que chacun d'eux entendait dans son propre dialecte ceux qui parlaient.
7          Dans la stupéfaction et l’émerveillement, ils disaient :        
            « Ces gens qui parlent ne sont-ils pas tous Galiléens ?
8          Comment se fait-il que chacun de nous les entende
            dans son propre dialecte, sa langue maternelle ?
9          Parthes, Mèdes et Élamites,  
            habitants de la Mésopotamie, de la Judée et de la Cappadoce,      
            de la province du Pont et de celle d'Asie,
10        de la Phrygie et de la Pamphylie,     
            de l'Égypte et des contrées de Libye proches de Cyrène,
            Romains de passage,
11        Juifs de naissance et convertis, Crétois et Arabes,   
            tous nous les entendons parler dans nos langues des merveilles de Dieu. »
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JÉRUSALEM, LA VILLE DU DON DE L’ESPRIT

Première chose à retenir de ce texte : Jérusalem est la ville du don de l’Esprit ! Elle n’est pas seulement la ville où Jésus a institué l’Eucharistie, la ville où il est ressuscité, elle est aussi la ville où l’Esprit a été répandu sur l’humanité.

C’était l’année de la mort de Jésus, mais qui d’entre eux le savait ? J’ai dit intentionnellement « la mort » de Jésus, sans parler de sa Résurrection ; car celle-ci pour l’instant est restée confidentielle. Ces gens venus de partout n’ont probablement jamais entendu parler d’un certain Jésus de Nazareth. Cette année-là est comme toutes les autres, cette fête de Pentecôte sera comme toutes les autres. Mais déjà, ce n’est pas rien ! On vient à Jérusalem dans la ferveur, la foi, l’enthousiasme d’un pèlerinage pour renouveler l’Alliance avec Dieu.

Ce jour-là, la ville de Jérusalem grouillait de monde venu de partout, des milliers de Juifs pieux venus parfois de très loin. Parce que, à l’époque du Christ,  la Pentecôte juive était très importante : c’était la fête du don de la Loi, l’une des trois fêtes de l’année pour lesquelles on se rendait à Jérusalem en pèlerinage. L’énumération de toutes les nationalités réunies à Jérusalem pour cette occasion en est la preuve.

« Parthes, Mèdes et Élamites, habitants de la Mésopotamie, de la Judée et de la Cappadoce, des bords de la mer Noire, de la province d'Asie, de la Phrygie, de la Pamphylie, de l'Égypte et de la Libye proche de Cyrène... Crétois et Arabes ».

Pour les disciples, bien sûr, cette fête de Pentecôte, cinquante jours après la Pâque de Jésus, celui qu’ils ont vu entendu, touché... après sa Résurrection... cette Pentecôte ne ressemble à aucune autre ; pour eux plus rien n’est comme avant... Ce qui ne veut pas dire qu’ils s’attendent à ce qui va se passer !

Pour bien nous faire comprendre ce qui se passe, Luc nous le raconte ici, dans des termes qu’il a de toute évidence choisis très soigneusement pour évoquer au moins trois textes de l’Ancien Testament : ces trois textes, ce sont premièrement le don de la Loi au Sinaï ; deuxièmement une parole du prophète Joël ; troisièmement l’épisode de la tour de Babel.

Commençons par le Sinaï : les langues de feu de la Pentecôte, le bruit « pareil à celui d’un violent coup de vent » suggèrent que nous sommes ici dans la ligne de ce qui s’était passé au Sinaï, quand Dieu avait donné les tables de la Loi à Moïse ; on trouve cela au livre de l’Exode : « Le troisième jour, quand vint le matin, il y eut des voix, des éclairs, une nuée pesant sur la montagne et la voix d’un cor très puissant ; dans le camp, tout le peuple trembla. Moïse fit sortir le peuple à la rencontre de Dieu hors du camp, et ils se tinrent tout en bas de la montagne. La montagne du Sinaï n’était que fumée, parce que le SEIGNEUR y était descendu dans le feu ; sa fumée monta comme le feu d’une fournaise, et toute la montagne trembla violemment ... Moïse parlait et Dieu lui répondait par la voix du tonnerre ». (Ex 19, 16-19).

En s’inscrivant dans la ligne de l’événement du Sinaï, saint Luc veut nous faire comprendre que cette Pentecôte, cette année-là, est beaucoup plus qu’un pèlerinage traditionnel : c’est un nouveau Sinaï. Comme Dieu avait donné sa Loi à son peuple pour lui enseigner à vivre dans l’Alliance, désormais Dieu donne son propre Esprit à son peuple... Désormais la Loi de Dieu (qui est le seul moyen de vivre vraiment libres et heureux, il ne faut pas l’oublier) désormais cette Loi de Dieu est écrite non plus sur des tables de pierre mais sur des tables de chair, sur le cœur de l’homme, pour reprendre une image d’Ézéchiel.2

L’ESPRIT DE DIEU DANS LE CŒUR DE L’HOMME

Deuxièmement, Luc a très certainement voulu évoquer une parole du prophète Joël : « Je répandrai mon esprit sur toute chair », dit Dieu (Jl 3, 1 ; « toute chair » c’est-à-dire tout être humain). Aux yeux de Luc, ces « Juifs fervents, issus de toutes les nations qui sont sous le ciel » comme il les appelle, symbolisent l’humanité entière pour laquelle s’accomplit enfin la prophétie de Joël. Cela veut dire que le fameux « Jour de Dieu » tant attendu est arrivé !

Troisièmement, l’épisode de Babel : vous vous souvenez de l’histoire de Babel : en la simplifiant beaucoup, on peut la raconter comme une pièce en deux actes : Acte 1, tous les hommes parlaient la même langue : ils avaient le même langage et les mêmes mots. Ils décident d’entreprendre une grande œuvre qui mobilisera toutes leurs énergies : la construction d’une tour immense... Acte 2, Dieu intervient pour mettre le holà : il les disperse à la surface de la terre et brouille leurs langues. Désormais les hommes ne se comprendront plus... Nous nous demandons souvent ce qu’il faut en conclure ?... Si on veut bien ne pas faire de procès d’intention à Dieu, impossible d’imaginer qu’il ait agi pour autre chose que pour notre bonheur... Donc, si Dieu intervient, c’est pour épargner à l’humanité une fausse piste : la piste de la pensée unique, du projet unique ; quelque chose comme « mes petits enfants, vous recherchez l’unité, c’est bien ; mais ne vous trompez pas de chemin : l’unité n’est pas dans l’uniformité ! La véritable unité de l’amour ne peut se trouver que dans la diversité ».

 Le récit de la Pentecôte chez Luc s’inscrit bien dans la ligne de Babel : à Babel, l’humanité apprend la diversité, à la Pentecôte, elle apprend l’unité dans la diversité : désormais toutes les nations qui sont sous le ciel entendent proclamer dans leurs diverses langues l’unique message : les merveilles de Dieu

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Notes

1 - La première lecture et le psaume sont communs aux fêtes de la Pentecôte des trois années liturgiques. En revanche, la deuxième lecture et l’évangile sont différents chaque année.

2 - « Je vous donnerai un cœur neuf et je mettrai en vous un esprit neuf ; j’enlèverai de votre corps le cœur de pierre et je vous donnerai un cœur de chair. Je mettrai en vous mon propre esprit, je vous ferai marcher selon mes lois, garder et pratiquer mes coutumes... vous serez mon peuple et je serai votre Dieu ». (Ez 36, 26…28).

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PSAUME 103 (104), 1.24, 29-30, 31.34

 

1          Bénis le SEIGNEUR, ô mon âme ;  
            SEIGNEUR mon Dieu, tu es si grand !       
24        Quelle profusion dans tes œuvres, SEIGNEUR !   
            La terre s'emplit de tes biens.

29        Tu reprends leur souffle, ils expirent            
            et retournent à leur poussière.           
30        Tu envoies ton souffle : ils sont créés ;         
            tu renouvelles la face de la terre.

31        Gloire au SEIGNEUR à tout jamais !          
            Que Dieu se réjouisse en ses œuvres !          
34        Que mon poème lui soit agréable ;    
            moi, je me réjouis dans le SEIGNEUR.
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QUELLE PROFUSION DANS TES ŒUVRES, SEIGNEUR !         

Il faudrait pouvoir lire ce psaume en entier ! Trente-six versets de louange pure, d’émerveillement devant les œuvres de Dieu. J’ai dit des « versets », parce que c’est le mot habituel pour les psaumes, mais j’aurais dû dire  trente-six  « vers » car il s’agit en réalité d’un poème superbe.

On n’est pas surpris qu’il nous soit proposé pour la fête de la Pentecôte puisque Luc, dans le livre des Actes, nous raconte que le matin de la Pentecôte, les Apôtres, remplis de l’Esprit-Saint se sont mis à proclamer dans toutes les langues les merveilles de Dieu.

Vous me direz : pour s’émerveiller devant la Création, il n’y a pas besoin d’avoir la foi ! C’est vrai, et on trouve certainement dans toutes les civilisations des poèmes magnifiques sur les beautés de la nature. En particulier on a retrouvé en Égypte sur le tombeau d’un Pharaon un poème écrit par le célèbre Pharaon Akh-en-Aton (Aménophis IV) : il s’agit d’une hymne au Dieu-Soleil : Aménophis IV a vécu vers 1350 av. J.-C. , à une époque où les Hébreux étaient probablement en Égypte ; ils ont peut-être connu ce poème.

Entre le poème du Pharaon et le psaume 103/104 il y a des similitudes de style et de vocabulaire, c’est évident : le langage de l’émerveillement est le même sous toutes les latitudes ! Mais ce qui est très intéressant, ce sont les différences : elles sont la trace de la Révélation qui a été faite au peuple de l’Alliance.

La première différence, et elle est essentielle pour la foi d’Israël, Dieu seul est Dieu ; il n’y a pas d’autre Dieu que lui ; et donc le soleil n’est pas un dieu !

Nous avons déjà eu l’occasion de le remarquer au sujet du récit de Création…

Par exemple, dans le récit de la Création dans la Genèse, la Bible prend grand soin de remettre le soleil et la lune à leurs places, ils ne sont pas des dieux, ils sont uniquement des luminaires, c’est tout. Et ils sont des créatures, eux aussi. Un des versets le dit clairement « Toi, Dieu, tu fis la lune qui marque les temps et le soleil qui connaît l’heure de son coucher ».

Je ne vais pas en parler longtemps car il s’agit de versets qui n’ont pas été retenus pour la fête de la Pentecôte…

Et plusieurs versets présentent bien Dieu comme le seul maître de la Création ; le poète emploie pour lui tout un vocabulaire royal : Dieu est présenté comme un roi magnifique, majestueux et victorieux. Par exemple, le mot « grand » que nous avons entendu est un mot employé pour dire la victoire du roi à la guerre. Manière bien humaine, évidemment, pour dire la maîtrise de Dieu sur tous les éléments du ciel, de la terre et de la mer.

Deuxième particularité de la Bible : la Création n’est que bonne ; on a là un écho de ce fameux poème de la Genèse qui répète inlassablement comme un refrain « Et Dieu vit que cela était bon ! »...

Le psaume 103/104 évoque tous les éléments de la Création, avec le même émerveillement : « Moi, je me réjouis dans le SEIGNEUR » et le psalmiste ajoute (un verset que nous n’entendons pas ce dimanche) : « Je veux chanter au SEIGNEUR tant que je vis, jouer pour mon Dieu tant que je dure... »

Pour autant le mal n’est pas ignoré : la fin du psaume l’évoque clairement et souhaite sa disparition : mais les hommes de l’Ancien Testament avaient compris que le mal n’est pas l’œuvre de Dieu, puisque la Création tout entière est bonne. Et on sait qu’un jour Dieu fera disparaître tout mal de la terre : le roi victorieux des éléments vaincra finalement tout ce qui entrave le bonheur de l’homme.

TU RENOUVELLES LA FACE DE LA TERRE

Troisième particularité de la foi d’Israël : la Création n’est pas un acte du passé : comme si Dieu avait lancé la terre et les humains dans l’espace, une fois pour toutes. Elle est une relation persistante entre le Créateur et ses créatures ; quand nous disons dans le Credo « Je crois en Dieu tout-puissant, créateur du ciel et de la terre », nous n’affirmons pas seulement notre foi en un acte initial de Dieu, mais nous nous reconnaissons en relation de dépendance à son égard : le psaume ici dit très bien la permanence de l’action de Dieu : « Tous comptent sur toi... Tu caches ton visage, ils s’épouvantent ; tu reprends leur souffle, ils expirent et retournent à leur poussière. Tu envoies ton souffle, ils sont créés ; tu renouvelles la face de la terre ».

Autre particularité, encore, de la foi d’Israël, autre marque de la révélation faite à ce peuple : au sommet de la Création, il y a l’homme ; créé pour être le roi de la Création, il est rempli du souffle même de Dieu ; il fallait bien une révélation pour que l’humanité ose penser une chose pareille ! Et c’est bien ce que nous célébrons à la Pentecôte : cet Esprit de Dieu qui est en nous vibre en sa présence : il entre en résonance avec lui. Et c’est pour cela que le psalmiste peut dire : « Que Dieu  se réjouisse en ses œuvres ! ... Moi, je me réjouis dans le SEIGNEUR ».

Enfin, et c’est très important : on sait bien qu’en Israël toute réflexion sur la Création s’inscrit dans la perspective de l’Alliance : Israël a d’abord expérimenté l’œuvre de libération de Dieu et seulement ensuite a médité la Création à la lumière de cette expérience. Dans ce psaume précis, on en a des traces :

D’abord le nom de Dieu employé ici est le fameux nom en quatre lettres, YHVH, que nous traduisons SEIGNEUR, qui est la révélation précisément du Dieu de l’Alliance.

Ensuite, vous avez entendu tout à l’heure l’expression « SEIGNEUR mon Dieu, tu es si grand ! »  L’expression « mon Dieu » avec le possessif est toujours un rappel de l’Alliance puisque le projet de Dieu dans cette Alliance était précisément dit dans la formule « Vous serez mon peuple et je serai votre Dieu ». Cette promesse-là, c’est dans le don de l’Esprit « à toute chair », comme dit le prophète Joël qu’elle s’accomplit. Désormais, tout homme est invité à recevoir le don de l’Esprit pour devenir vraiment fils de Dieu.

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LECTURE  DE LA LETTRE DE L’APÔTRE PAUL AUX GALATES   5, 16-25

 

            Frères,
16        je vous le dis :
            marchez sous la conduite de l'Esprit Saint,
            et vous ne risquerez pas de satisfaire les convoitises de la chair.
17        Car les tendances de la chair s'opposent à l'Esprit,  
            et les tendances de l'Esprit s'opposent à la chair.     
            En effet, il y a là un affrontement    
            qui vous empêche de faire tout ce que vous voudriez.
18        Mais si vous vous laissez conduire par l'Esprit,        
            vous n'êtes pas soumis à la Loi.
19        On sait bien à quelles actions mène la chair :           
            inconduite, impureté, débauche,
20        idolâtrie, sorcellerie, haines, rivalité, 
            jalousie, emportements, intrigues, divisions, sectarisme,
21        envie, beuveries, orgies
            et autres choses du même genre.      
            Je vous préviens, comme je l'ai déjà fait :     
            ceux qui commettent de telles actions          
            ne recevront pas en héritage le royaume de Dieu.
22        Mais voici le fruit de l'Esprit :          
            amour, joie, paix, patience,
            bonté, bienveillance, fidélité,
23        douceur et maîtrise de soi.    
            En ces domaines, la Loi n’intervient pas.
24        Ceux qui sont au Christ Jésus
            ont crucifié en eux la chair,                          
            avec ses passions et ses convoitises.
25        Puisque l'Esprit nous fait vivre,        
            marchons sous la conduite de l'Esprit.
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UN AFFRONTEMENT PERMANENT

Cet affrontement que Paul décrit ici entre les tendances de la chair et les tendances de l’esprit est le lot de chacun de nous depuis que le monde est monde. Le Livre de la Genèse le dit d’une manière très imagée dans l’épisode de Caïn et Abel : Abel était berger, Caïn cultivateur ; au printemps, selon la coutume, chacun des deux fit une offrande : la règle était que le berger offre le premier-né de son troupeau (ce qu’Abel a fait) et le cultivateur les premières gerbes de sa récolte ; pour Caïn, le texte suggère qu’il a peut-être fait son offrande de mauvais gré, puisqu’il est dit : « Caïn apporta au SEIGNEUR une offrande de fruits de la terre » (et non les premières gerbes). En tout cas, la suite est claire ; Caïn, peut-être parce qu’il n’a pas la conscience très tranquille, se rend compte (ou croit deviner) que son offrande n’est pas aussi bien vue que celle de son frère : « Le SEIGNEUR tourna le regard vers Abel et son offrande, mais il détourna son regard de Caïn et de son offrande. Caïn en fut très irrité et son visage fut abattu. Le SEIGNEUR dit à Caïn : pourquoi t’irrites-tu ? Et pourquoi ton visage est-il abattu ? Si tu agis bien, ne le relèveras-tu pas ? Si tu n’agis pas bien, le péché, tapi à ta porte, est avide de toi. Mais toi, domine-le. »

Le mot « tapi », ici, est très intéressant ; il se dit d’un animal prêt à bondir : Caïn est écartelé entre cette violence animale qui l’envahit et l’appel de Dieu à dominer son envie de meurtre : « le péché, tapi à ta porte, est avide de toi. Mais toi, domine-le. » Il est clair que, pour Caïn, la véritable liberté aurait été de dominer sa violence : au moment où il se donnait l’illusion d’être le plus fort en tuant son frère, il n’était en réalité que l’esclave d’une violence qu’il n’avait pas su dominer. Nous sommes les descendants de Caïn et toute notre histoire humaine, aussi bien collective qu’individuelle, pourrait s’écrire comme la longue suite de ces affrontements : très lentement, l’humanité apprend à dominer sa violence : elle sort peu à peu de l’animalité pour devenir vraiment humaine. À l’échelon individuel, le même apprentissage est à refaire pour chacun de nous : ceux d’entre nous qui ont éduqué des enfants le savent bien. Long apprentissage de ce qu’est la véritable liberté ! Non pas se laisser aller à n’importe quoi, mais au contraire savoir dominer toutes ces bêtes tapies à notre porte : « débauche, impureté, obscénité, idolâtrie, sorcellerie, haines, querelles, jalousie, colère, envie, divisions, sectarisme, rivalités, beuveries, gloutonnerie et autres choses du même genre. » (On reconnaît ici la liste de Paul).

 

LA LOI, UN PREMIER PAS

Une bonne manière de faciliter cet apprentissage est d’imposer certaines règles de conduite : c’est le rôle des lois. « Tu ne tueras pas » : c’est le premier pas, la première balise ; il serait évidemment beaucoup plus noble pour Caïn d’aimer spontanément Abel ; mais tant qu’on n’en est pas là, au moins la loi limite-t-elle les dégâts et peu à peu elle éduque, de gré ou de force. Son rôle est d’enseigner les « bonnes manières », c’est-à-dire, qu’on le veuille ou non, les manières « d’être bon ! »

« Tu ne tueras pas, tu ne voleras pas, tu ne commettras pas de rapt (ce qu’on peut traduire : tu ne réduiras personne en esclavage), tu ne mentiras pas, tu ne commettras pas d’adultère... » C’est l’apprentissage de la fidélité à ses promesses, de la vérité, du respect des autres...

Apprentissage par la contrainte, il est vrai, mais l’expérience prouve que dans une première étape du développement des sociétés comme des individus, seule cette contrainte est efficace pour éviter la prolifération de la violence, ce que Paul appelle « les tendances égoïstes de la chair ».

Entendons-nous bien sur le sens de ce mot « chair » pour Paul : contrairement à ce qu’on pourrait croire, chez saint Paul, le mot « chair » n’a rien de péjoratif ! Ce n’est pas le corps, et encore moins le sexe, c’est l’homme tout entier quand il ressemble à Caïn ; cet homme-là a besoin d’une loi pour ne pas se laisser aller à toutes les violences qui l’habitent. Un jour viendra où la loi ne sera plus nécessaire : ce ne sera plus la loi qui régira les rapports entre les hommes, ce sera l’amour.

Car l’amour de Dieu aura envahi tous les cœurs : « Je répandrai mon esprit sur toute chair » avait annoncé le prophète Joël (3, 1). Et l’humanité tout entière aura un esprit neuf, comme dit Ézéchiel : « Je vous donnerai un cœur neuf et je mettrai en vous un esprit neuf ; j’enlèverai de votre corps le cœur de pierre (le cœur de Caïn) et je vous donnerai un cœur de chair (comme celui de Jésus-Christ). Je mettrai en vous mon propre esprit, je vous ferai marcher selon mes lois (sous-entendu la loi d’amour), garder et pratiquer mes coutumes. »

C’est déjà merveilleux de pouvoir affirmer « Un jour viendra »... Mais… Paul va beaucoup plus loin…

Paul nous dit que ce jour est déjà venu. Et tous les textes de cette fête de Pentecôte répètent la même chose : ce jour est venu, Dieu a répandu son Esprit sur nous. La loi de contrainte n’a plus sa raison d’être, ou plutôt, une seule loi subsiste : « Tu aimeras ton prochain comme toi-même ». Ce jour est venu, et déjà nous avons vu l’œuvre de l’Esprit d’amour dans le cœur d’un homme qui se laisse complètement habiter par lui : je veux parler de Jésus de Nazareth : quand Paul fait la liste des fruits de l’Esprit, on peut y lire le portrait même de Jésus-Christ : « Amour, joie, paix, patience, bonté, bienveillance, fidélité, douceur et maîtrise de soi. »

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ÉVANGILE DE JÉSUS-CHRIST SELON SAINT JEAN  15, 26 - 27 ; 16, 12 - 15

 

 

                       En ce temps-là,          
                       Jésus disait à ses disciples :
15, 26             « Quand viendra le Défenseur,         
                       que je vous enverrai d’auprès du Père,         
                       lui, l’Esprit de vérité qui procède du Père,   
                       il rendra témoignage en ma faveur.
      27             Et vous aussi, vous allez rendre témoignage,           
                       car vous êtes avec moi depuis le commencement.

16, 12             J’ai encore beaucoup de choses à vous dire,
                       mais pour l’instant vous ne pouvez pas les porter.
     13              Quand il viendra, lui, l’Esprit de vérité,       
                       il vous conduira dans la vérité tout entière.  
                       En effet, ce qu’il dira ne viendra pas de lui-même :
                       mais ce qu’il aura entendu, il le dira ;           
                       et ce qui va venir, il vous le fera connaître.
     14              Lui me glorifiera,       
                       car il recevra ce qui vient de moi
                       pour vous le faire connaître.
     15              Tout ce que possède le Père est à moi ;   
                       voilà pourquoi je vous ai dit :
                       l’Esprit reçoit ce qui vient de moi
                       pour vous le faire connaître. »
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L’ESPRIT DE VÉRITÉ…

Cinq fois, au cours de son dernier entretien avec ses disciples, Jésus leur promet l'Esprit, qui sera désormais leur soutien. À plusieurs reprises, il lui donne le nom de Paraclet, traduisez celui qui est appelé auprès d'eux et qui ne les quittera jamais : « Moi, je prierai le Père : il vous donnera un autre Paraclet qui restera avec vous toujours. C’est Lui, l’Esprit de vérité, celui que le monde est incapable d’accueillir parce qu’il ne le voit pas et ne le connaît pas. Vous, vous le connaissez, car il demeure auprès de vous, et qu’il est en vous. » (Jn 14, 16-17).

« Le Paraclet, l’Esprit Saint que le Père enverra en mon nom, vous enseignera toutes choses et vous fera ressouvenir de tout ce que je vous ai dit. » (Jn 14, 26).

« Lorsque viendra le Paraclet que je vous enverrai d’auprès du Père, l’Esprit de vérité qui procède du Père, il rendra témoignage de moi ; et à votre tour, vous me rendrez témoignage, parce que vous êtes avec moi depuis le commencement » (c’est le texte d’aujourd’hui - Jn 15, 26-27)...

« C’est votre avantage que je m’en aille ; en effet, si je ne pars pas, le Paraclet ne viendra pas à vous ; si, au contraire, je pars, je vous l’enverrai. » (Jn 16, 7)... « Lorsque viendra l’Esprit de vérité, il vous fera accéder à la vérité tout entière, car il ne parlera pas de son propre chef, mais il dira ce qu’il entendra et il vous communiquera tout ce qui doit venir. » (Jn 16, 13).

Si Jésus insiste tant sur le don de l’Esprit, c’est pour conforter ses disciples à l’heure de son départ ; ce sont eux désormais qui seront en première ligne ; ce même soir, il les prévient : « Je vous ai dit tout cela afin que vous ne succombiez pas à l’épreuve. On vous exclura des synagogues. Bien plus, l’heure vient où celui qui vous fera périr croira présenter un sacrifice à Dieu. Ils agiront ainsi pour n’avoir connu ni le Père ni moi. Mais je vous ai dit cela afin que, leur heure venue, vous vous rappeliez que je vous l’avais dit. » (Jn 16, 1 - 4). Jésus sait bien que ses disciples ne seront pas traités autrement que lui : ceux qui ont voulu sa mort ont vraiment cru agir pour l’honneur de Dieu, en supprimant quelqu’un qui blasphémait. C’est ce que rapporte saint Jean dans le récit de la Passion : « Les Juifs dirent à Pilate : nous avons une loi, et selon cette loi il doit mourir parce qu’il s’est fait Fils de Dieu. » (Jn 19, 7).

On est toujours surpris de cette effroyable méprise : le Fils de Dieu a été crucifié par les défenseurs de Dieu. À leur tour, les disciples du Fils seront persécutés, supprimés les uns après les autres au nom de la religion authentique. Ils auront bien besoin du soutien de l’Esprit de vérité. Jean l’appelle le « Paraclet », le Défenseur : entendons-nous bien, il ne s’agit pas de défendre les disciples contre un quelconque jugement de Dieu, mais de les soutenir lorsqu’ils seront traduits devant les tribunaux humains, pour qu’ils puissent témoigner authentiquement du Christ. Jésus n’a pas défini autrement sa propre vocation ; au cours de la Passion, il a dit à Pilate « Je suis né et je suis venu dans le monde pour rendre témoignage à la vérité » (Jn 18, 37). À leur tour, les disciples n’ont pas d’autre raison d’être que de rendre témoignage au Christ pour que le monde connaisse enfin la vérité du Père

 

DONNÉ AUX CROYANTS POUR EN FAIRE DES TÉMOINS

L’Alliance définitive entre Dieu et l’humanité ne pourra s’instaurer que quand l’humanité connaîtra (au sens de « reconnaîtra ») enfin son Dieu. L’effroyable méprise dont je parlais tout-à-l’heure, la méconnaissance de l’humanité à l’égard de Dieu est le problème qui parcourt toute la Bible : depuis le soupçon d’Adam au jardin de la Genèse (Adam qui imagine Dieu jaloux de lui), depuis le soupçon du peuple assoiffé dans le désert du Sinaï, qui ose reprocher à Dieu de l’avoir fait sortir d’Égypte... jusqu’à ceux qui ont crucifié le Fils de Dieu lui-même, simplement parce qu’il ne répondait pas à leurs schémas, c’est toujours la même méconnaissance ; en vain, les prophètes ont alerté le peuple : « Écoutez, cieux ! Terre, prête l’oreille ! C’est le SEIGNEUR qui parle : j’ai fait grandir des fils, je les ai élevés, (mais) eux, ils se sont révoltés contre moi. Un bœuf connaît son propriétaire et un âne la mangeoire chez son maître : Israël ne connaît pas, mon peuple ne comprend pas. » (Is 1, 2 - 3)

Mais Dieu ne s’est pas lassé, il sait bien que l’humanité ne peut pas le découvrir toute seule, puisqu’il est le Tout-Autre ; il interviendra ; écoutons Jérémie : « Je leur donnerai une intelligence qui leur permettra de me connaître ; oui, moi je suis le SEIGNEUR, et ils deviendront un  peuple pour moi, et moi je deviendrai Dieu pour eux : ils reviendront à moi du fond d’eux-mêmes. » (Jr 24, 7).

Voilà qui devrait éclairer tous nos efforts pour connaître Dieu : parce qu’Il est le Tout-Autre, nous ne pouvons pas l’atteindre par nos seuls efforts, c’est lui qui vient se révéler à nous. C’est pour cela qu’il nous fait le don de son Esprit ; selon la très belle formule de la Prière Eucharistique « l’Esprit est le premier don fait aux croyants » pour que, par leur témoignage, le monde parvienne à la connaissance de la vérité de Dieu.

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Complément

Il est intéressant de rapprocher la phrase de Pierre lors de l’élection de Matthias (« Il y a des hommes qui nous ont accompagnés durant tout le temps où le Seigneur Jésus a vécu parmi nous, depuis son baptême par Jean, jusqu’au jour où il nous a été enlevé. Il faut donc que l’un d’entre eux devienne avec nous témoin de sa résurrection » Ac 1, 20) et celle de Jésus le dernier soir : « Et vous aussi, vous rendrez témoignage, vous qui êtes avec moi depuis le commencement » (Jn 15, 27).

Commentaires de Marie-Noëlle Thabut, année liturgique B, Pentecôte (20 mai 2018)

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7 mai 2018 1 07 /05 /mai /2018 06:44

Ces commentaires, trouvés sur le site "Église catholique en France", permettent à toute personne de bonne volonté, chrétienne ou non, de mieux comprendre la Bible, le livre le plus diffusé au monde, en

  • décodant le langage imagé utilisé par l'auteur.

Attention le texte écrit peut différer des versions audio (Radio-Notre-Dame) et vidéo (KTO TV) qui ont été modifiées par Marie-Noëlle Thabut, parfois pour les améliorer, parfois pour s'adapter aux formats imposés par ces chaînes de radio ou de télévision. Dans cette hypothèse, nous mettons en italiques les passages supprimés pour ces médias.

Je souhaite arriver à mettre ici, chaque dimanche, les commentaires de Marie-Noëlle Thabut. Ma seule contribution consiste à surligner les passages que je trouve les plus enrichissants et à écrire en rouge ceux qui parlent d'un thème qui m'est cher : la liberté (trois autres pages de mon blog sont consacrées à ces passages des Évangiles, du reste du Nouveau Testament ou de l'Ancien Testament qui parlent de la liberté). D'après Marie-Noëlle Thabut, "... si nous ne trouvons pas dans les textes une parole libérante, c'est que nous ne les avons pas compris."

Version audio, trouvée sur le site de Radio-Notre-Dame (disponible seulement à compter du 12 mai 2018).

En bas de page, vous avez les versions vidéo des commentaires, trouvées sur KTO TV. Attention, ces vidéos peuvent être celle-d'il y a 3 ans et ne pas correspondre tout à fait aux commentaires écrits cette année.

LECTURE DU LIVRE DES ACTES DES APÔTRES   1, 15… 26

 

15        En ces jours-là, Pierre se leva au milieu des frères
            qui étaient réunis au nombre d’environ cent vingt personnes         
            et il déclara :
16        « Frères, il fallait que l’Écriture s’accomplisse :                   
            En effet, par la bouche de David,                
            l’Esprit Saint avait d’avance parlé de Judas,           
            qui en est venu à servir de guide                  
            aux gens qui ont arrêté Jésus :
17        ce Judas était l’un de nous                
            et avait reçu sa part de notre ministère.
20        Il est écrit au livre des Psaumes :                  
            Qu’un autre  prenne sa charge.
21        Or, il y a des hommes qui nous ont accompagnés               
            durant tout le temps où le Seigneur Jésus                
            a vécu parmi nous,
22        depuis le commencement, lors du baptême donné par Jean,                       
            jusqu’au jour où il fut enlevé d’auprès de nous.                  
            Il faut donc que l’un d’entre eux devienne, avec nous,                  
            témoin de sa résurrection. »
23        On en présenta deux :           
            Joseph appelé Barsabbas, puis surnommé Justus, et Matthias.
24        Ensuite, on fit cette prière :              
            « Toi, Seigneur, qui connais tous les cœurs,             
            désigne lequel des deux tu as choisi
25        pour qu’il prenne, dans le ministère apostolique,
            la place que Judas a désertée            
            en allant à la place qui est désormais la sienne. »
26        On tira au sort entre eux, et le sort tomba sur Matthias,                             
            qui fut donc associé par suffrage aux onze Apôtres.
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TÉMOINS DU SEIGNEUR RESSUSCITÉ

« En ces jours-là » : il s’agit des jours qui précèdent la Pentecôte ; nous avons donc là un témoignage sur un moment tout proche encore de la Résurrection de Jésus, très peu de temps après l’Ascension. Il est clair, déjà, que c’est Pierre qui mène les affaires ; ce qui est bien normal puisque c’est à lui que Jésus a confié ses brebis, comme il disait. Le moment est venu, estime Pierre, d’organiser la communauté : et là, on voit à quel point Pierre allie l’esprit de décision, l’initiative et le souci de fidélité à son Seigneur. Du côté de l’esprit de décision, on note sa fermeté : il dit très clairement ce qu’il faut faire : « Voici ce qu’il faut faire »... « il faut que l’un d’entre eux devienne avec nous témoin de sa résurrection ».

Du côté de la fidélité, et cela ne nous étonne pas de la part d’un Juif, c’est dans l’Écriture qu’il puise son inspiration : « Il est écrit au livre des psaumes : Que sa charge passe à un autre ». Ensuite, les critères de choix du candidat sont bien évidemment inspirés du souci de fidélité :

Lorsqu’il s’est agi de remplacer Judas, on a cherché quelqu’un qui ait accompagné les apôtres depuis le début de la vie publique de Jésus, c’est-à-dire son baptême par Jean-Baptiste, jusqu’à l’Ascension. Jusqu’ici, dans les évangiles, nous n’avions jamais entendu le nom de Joseph Barsabbas, surnommé Justus, ni celui de Matthias ; mais nous découvrons ici que le cercle des très proches de Jésus était plus large que les douze apôtres. Pierre le dit clairement : « Il y a des hommes qui nous ont accompagnés durant tout le temps où le Seigneur Jésus a vécu parmi nous, depuis son baptême donné par Jean jusqu’au jour où il fut enlevé ».

Bienheureuse exigence de Pierre : c’est sur elle que nous pouvons fonder notre propre certitude de foi. Le témoignage rendu à la résurrection du Christ l’a été par des hommes qui avaient le droit d’en parler parce qu’ils avaient bien connu Jésus du début à la fin de sa vie publique. Chose étonnante, Pierre n’émet pas d’autre exigence que celle-là, il ne parle pas des qualités de caractère ou des vertus de celui qu’on recherche : ce qui prime, c’est sa fidélité à suivre Jésus depuis le début, pour être à même de parler de lui. Voilà qui devrait rassurer ceux d’entre nous qui se trouvent dépourvus de qualités : apparemment, ce n’est pas le plus important ! Le plus important est d’être un simple témoin de la résurrection du Christ ! C’est bien la mission que Jésus leur a confiée : au moment de les quitter, il leur avait dit : « Vous allez recevoir une puissance, celle du Saint-Esprit qui viendra sur vous ; vous serez alors mes témoins à Jérusalem, dans toute la Judée et la Samarie, et jusqu’aux extrémités de la terre. » (Ac 1, 8). On peut penser aussi à cette phrase de Jésus qui légitime tous nos engagements : « Vous me rendrez témoignage, vous qui êtes avec moi depuis le commencement » (Jn 15, 27).

 

UNE DÉCISION COLLÉGIALE

Pierre a indiqué la route à suivre, mais il ne décide pas tout seul : cela se déroule en trois temps ; à sa demande, on présente deux candidats : qui désigne ce « on » ?  Le texte ne le dit pas, mais ce n’est pas Pierre en tout cas ; ensuite, l’assemblée (les cent vingt cités par Luc au début du texte) se met en prière : « Toi, Seigneur, qui connais le cœur de tous les hommes, montre-nous lequel des deux tu as choisi... » ; enfin, le recours au tirage au sort manifeste la place que l’on veut laisser à l’Esprit Saint dans ce choix : dans la mentalité de l’époque, tirer au sort, c’est remettre le choix dans les mains de Dieu.

Chose curieuse, le nom de Matthias ne sera plus jamais mentionné dans les Actes des Apôtres : si donc, Luc raconte un peu longuement son entrée dans le groupe des Douze, ce n’est pas à cause de la personnalité de Matthias, mais parce que cette volonté de Pierre de reconstituer le groupe après la défection de Judas lui paraît symbolique : est-ce parce que douze est le nombre des tribus d’Israël ? Luc ne le dit pas. Peut-être, tout simplement, faut-il voir là le souci de Pierre de rester fidèle aux dispositions de Jésus lui-même : Jésus avait choisi douze apôtres, l’un des douze, Judas, a abandonné, on le remplace.

Je reviens sur l’abandon de Judas : il avait pourtant reçu, comme les autres Apôtres, une part du ministère, car il faisait partie des douze choisis par Jésus après une nuit de prière : « En ces jours-là, Jésus (s’en alla dans la montagne pour prier et il passa la nuit à prier Dieu ; puis, le jour venu, il) appela ses disciples et en choisit douze auxquels il donna le nom d’apôtres : Simon, auquel il donna le nom de Pierre, André son frère, Jacques, Jean, Philippe, Barthélémy, Matthieu, Thomas, Jacques fils d’Alphée, Simon qu’on appelait le zélote, Judas fils de Jacques et Judas Iscarioth qui devint traître. » (Lc 6, 12-15).

Cela veut dire que, même choisi par Jésus, dans un choix inspiré par l’Esprit-Saint, on reste libre. Judas, choisi comme les autres après une nuit de prière, est resté libre de trahir. Pierre a cette formule amère : « Judas a déserté sa place », une place qu’il a tenue pourtant jusqu’au soir du jeudi saint ; c’est au cours du repas de la Cène que Jésus a dit : « Le Fils de l’homme s’en va selon ce qui a été fixé. Mais malheureux cet homme par qui il est livré ! » (Luc 22, 22). Et encore « La main de celui qui me livre se sert à table avec moi. » (Lc 22, 21). Chez Luc, ceci se passe après le récit de l’institution de l’Eucharistie ; ce qui veut dire que Judas a participé avec les autres apôtres au repas de la Nouvelle Alliance. Mais il ne faut pas s’attarder sur le passé : « Il faut, dit Pierre, que sa charge passe à un autre » : parce que l’urgence de la mission est telle qu’on ne peut laisser des places vides !

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Complément

La phrase de Pierre nous surprend peut-être : « Par la bouche de David, l'Esprit Saint avait d'avance parlé de Judas... » ; l'expression « Par la bouche de David » désigne les psaumes ; elle prouve deux choses : premièrement que Pierre, comme ses contemporains, attribue les psaumes à David ; ce n'est plus le cas aujourd'hui : parce qu'on a mille traces dans les psaumes d'une composition échelonnée sur plusieurs siècles ; deuxièmement, cela prouve également  qu'au tout début de l'Église, les psaumes étaient fréquemment cités dans les discussions théologiques. Cela revient à dire qu'ils étaient très certainement souvent priés pour être si bien connus. Sur ce point, nous aurions beaucoup à faire pour retrouver cet usage aujourd'hui.

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PSAUME  102 (103), 1-2. 11-12. 19-20ab 

 

1          Bénis le SEIGNEUR, ô mon âme,   
            bénis son nom très saint, tout mon être !
2          Bénis le SEIGNEUR, ô mon âme,   
            n'oublie aucun de ses bienfaits !

11        Comme le ciel domine la terre,         
            fort est son amour pour qui le craint :
12        aussi loin qu'est l'Orient de l'Occident,        
            il met loin de nous nos péchés.

19        Le SEIGNEUR a son trône dans les cieux :
            sa royauté s'étend sur l'univers.
20        Messagers du SEIGNEUR, bénissez-le,      
            invincibles porteurs de ses ordres !
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LE CHANT DE LOUANGE D’ISRAËL…

Vous vous rappelez la visite de Pierre chez le centurion romain Corneille ; nous en avons lu le récit dans les Actes des Apôtres, dimanche dernier. Pierre avait entendu Corneille chanter la gloire de Dieu et il en avait déduit que l’Esprit-Saint était là ; ou, pour le dire autrement, la preuve de la présence de l’Esprit sur quelqu’un, c’est qu’il est dans l’action de grâce. « Tous les croyants qui accompagnaient Pierre furent stupéfaits, eux qui étaient Juifs, de voir que même les païens avaient reçu à profusion le don de l’Esprit Saint. Car on les entendait dire des paroles mystérieuses et chanter la gloire de Dieu. » 

Pas étonnant donc, qu’en écho au livre des Actes des Apôtres, que nous lisons encore ce dimanche et qui est tout rempli de la présence de l’Esprit, nous soyons invités à chanter ce psaume 102/103 qui est d’un bout à l’autre un chant d’action de grâce pour toutes les bénédictions dont le compositeur (entendez le peuple d’Israël) a été comblé par Dieu.

Effectivement, d’un bout à l’autre, ce psaume rayonne d’action de grâce : cela se voit déjà au seul fait qu’il comporte vingt-deux versets (la liturgie de ce dimanche ne nous en propose que six, mais en réalité il en comporte vingt-deux). Or vous le savez bien, l’alphabet hébreu comporte vingt-deux lettres ; donc on dit de ce psaume qu’il est « alphabétisant » ; et quand un psaume est alphabétisant, on sait d’avance qu’il s’agit d’un psaume d’action de grâce pour l’Alliance.

D’un bout à l’autre, ce psaume rayonne d’action de grâce ! Cela commence dès le premier verset : « Bénis le SEIGNEUR, ô mon âme, bénis son Nom très saint, tout mon être ! » Pour commencer, on est frappés par le  « parallélisme » entre les deux lignes de ce verset qui se répondent comme en écho ; et cela se répète tout au long de ce psaume ; l’idéal pour le chanter serait l’alternance ligne par ligne ; il a peut-être, d’ailleurs, été composé pour être chanté par deux chœurs alternés. Ce parallélisme, ce « balancement », nous le rencontrons souvent dans la Bible, dans les textes poétiques, mais aussi dans de nombreux passages en prose.

Ici, en particulier, il y a un double parallélisme qui est intéressant : d’abord « Bénis le SEIGNEUR »... « Bénis son NOM très saint » : la deuxième fois, au lieu de dire « le SEIGNEUR », on dit « le NOM » : une fois de plus, nous voyons que le NOM, dans la Bible, c’est la personne.1

Deuxième parallèle, toujours dans ce premier verset : « Bénis le SEIGNEUR, ô mon âme, Bénis son Nom très saint, tout mon être » : les mots « âme » et « tout mon être » sont mis en parallèle : parce que, dans la mentalité biblique, quand on dit « l’âme », il s’agit de l’être tout entier.2

Enfin, je voudrais attirer votre attention également sur la construction de l’ensemble de ce psaume : pour cela je vous lis sa première et sa dernière strophe en entier : première strophe : « Bénis le SEIGNEUR, ô mon âme, bénis son Nom très saint, tout mon être !  Bénis le SEIGNEUR, ô mon âme, n’oublie aucun de ses ses bienfaits ! » ;  dernière strophe : « Messagers du SEIGNEUR, bénissez-le, invincibles porteurs de ses ordres, attentifs au son de sa parole ! Bénissez-le, armées du SEIGNEUR, serviteurs qui exécutez ses désirs ! Toutes les œuvres du SEIGNEUR, bénissez-le, sur toute l’étendue de son empire ! Bénis le SEIGNEUR, ô mon âme ! »

Première remarque : il est encadré au début et à la fin par une même phrase « Bénis le SEIGNEUR, ô mon âme » : première inclusion qui dit bien le sens général du psaume.

Deuxième remarque : maintenant,  je compare la première et la dernière strophes en entier : première strophe : « Bénis le SEIGNEUR, ô mon âme, bénis son Nom très saint, tout mon être !  Bénis le SEIGNEUR, ô mon âme, n’oublie aucun de ses bienfaits ! » Nous savons bien que celui qui parle ici à la première personne du singulier est le peuple d’Israël tout entier : ce « JE » est collectif. Donc première strophe, l’invitation à la prière s’adresse à Israël ; dernière strophe : « Messagers du SEIGNEUR, bénissez-le, invincibles porteurs de ses ordres, attentifs au son de sa parole ! Bénissez-le, armées du SEIGNEUR, serviteurs qui exécutez ses désirs ! Toutes les œuvres du SEIGNEUR, bénissez-le, sur toute l’ét