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20 mai 2014 2 20 /05 /mai /2014 08:53
  • décodant le langage imagé utilisé par l'auteur.

Je souhaite arriver à mettre ici, chaque dimanche, les commentaires de Marie-Noëlle Thabut. Ma seule contribution consiste à surligner les passages que je trouve les plus enrichissants et à écrire en rouge ceux qui parlent d'un thème qui m'est cher : la liberté (trois autres pages de mon blog sont consacrées à ces passages des Évangiles, du reste du Nouveau Testament ou de l'Ancien Testament qui parlent de la liberté). D'après Marie-Noëlle Thabut, "... si nous ne trouvons pas dans les textes une parole libérante, c'est que nous ne les avons pas compris."

 

Version audio, trouvée sur le site de Radio-Notre-Dame.

Ces commentaires, trouvés sur le site "Église catholique en France", permettent à toute personne de bonne volonté, chrétienne ou non, de mieux comprendre la Bible, le livre le plus diffusé au monde

PREMIÈRE LECTURE - Actes des Apôtres 8, 5-8. 14-17

 

5 Philippe, l'un des Sept, arriva dans une ville de Samarie,
et là il proclamait le Christ.
6 Les foules, d'un seul coeur, s'attachaient à ce que disait Philippe,
car tous entendaient parler des signes qu'il accomplissait, ou même ils les voyaient.
7 Beaucoup de possédés étaient délivrés des esprits mauvais,
qui les quittaient en poussant de grands cris.
Beaucoup de paralysés et d'infirmes furent guéris.
8 Et il y eut dans cette ville une grande joie.
14 Les Apôtres, restés à Jérusalem,
apprirent que les gens de Samarie avaient accueilli la parole de Dieu.
Alors ils leur envoyèrent Pierre et Jean.
15 A leur arrivée, ceux-ci prièrent pour les Samaritains
afin qu'ils reçoivent le Saint-Esprit ;
16 en effet, l'Esprit n'était encore venu sur aucun d'entre eux :
ils étaient seulement baptisés au nom du Seigneur Jésus.
17 Alors Pierre et Jean leur imposèrent les mains,
et ils recevaient le Saint Esprit.

 

Je reprends la première phrase : « Philippe, l'un des Sept » ; il s'agit de ces Sept hommes qui ont été désignés pour assurer ce qu'on appelait le service des tables à Jérusalem. Concrètement, il s'agissait du problème d'assurer un partage équitable dans la distribution de ce qui ressemblait à une banque alimentaire en faveur des veuves.

Dimanche dernier, nous avons vu qu'un problème était né parmi les tout premiers chrétiens : je m'en explique. Dans un premier temps, après la Résurrection de Jésus, tous ceux qui ont suivi les apôtres et ont demandé le baptême étaient des Juifs, soit de naissance, soit convertis au judaïsme (ceux qu'on appelait les prosélytes). Mais il y avait entre eux déjà de grandes diversités.

Parmi ces Juifs, certains étaient originaires de Palestine et en particulier de Jérusalem et ils parlaient hébreu à la synagogue et araméen dans la rue. On les appelait « Hébreux ». Les autres étaient originaires de ce qu'on appelle la Diaspora, c'est-à-dire tout le reste de l'empire romain ; ils parlaient grec et on les appelait « Hellénistes ».

Pour la célébration du shabbat, le samedi matin, tous les juifs, qu'ils soient devenus chrétiens ou non, se rendaient dans des synagogues où l'on parlait leur langue : les Hébreux d'un côté, les Hellénistes de l'autre. Mais pour la célébration chrétienne, ceux des Juifs qui étaient devenus chrétiens se regroupaient dans des maisons particulières, Hellénistes et Hébreux confondus.

C'est dans le cadre de ces célébrations chrétiennes qu'une première querelle a éclaté entre ces deux groupes de chrétiens, à propos des secours apportés aux veuves. Et, pour le résoudre, on a nommé sept hommes chargés du service des tables (on dirait peut-être aujourd'hui les questions matérielles). C'était notre texte de dimanche dernier.

Parmi ces sept hommes, Etienne et Philippe. Tous les deux sont donc des Juifs, devenus chrétiens depuis peu, Hellénistes, ardents, fervents et probablement reconnus comme des meneurs. Ils essaient de convertir à Jésus-Christ les Juifs qui fréquentent les synagogues où on parle grec ; c'est là que naît une deuxième querelle ; mais ce n'est plus une dispute entre chrétiens d'origines différentes ; c'est une querelle beaucoup plus grave, entre Juifs hellénistes (c'est-à-dire des Juifs de la Diaspora) : ceux qui croient en Jésus de Nazareth, Messie méconnu, crucifié, ressuscité... et ceux qui continuent à penser que Jésus n'était qu'un imposteur.

Et c'est là que commence la première persécution : les Juifs qui refusent de croire en Jésus-Christ attaquent leurs frères juifs devenus chrétiens. Etienne le paiera de sa vie. Il est dénoncé par des Juifs hellénistes aux autorités de Jérusalem. Il est arrêté, exécuté.

Ce martyre d'Etienne n'apaise pas la fureur de ses opposants ; au contraire, ils vont s'en prendre aux autres chrétiens du groupe d'Etienne ; cette toute première persécution ne vise pas les apôtres directs de Jésus, Pierre, Jean, Jacques et les autres qui font partie du groupe des Hébreux ; elle vise seulement les Hellénistes. Si bien que les apôtres de Jésus ne sont pas inquiétés et restent à Jérusalem, continuant à pratiquer leur religion juive tout en prêchant au nom de Jésus. En revanche, par prudence, le groupe des Hellénistes se disperse : ceux qui sont le plus en danger s'éloignent ; bien sûr, partout où ils iront, ils parleront du Messie, Jésus de Nazareth.

Et donc, grâce à la persécution, en quelque sorte, la Bonne Nouvelle déborde Jérusalem et atteint les autres villes de Judée et la Samarie. Plus tard, on se rappellera la dernière phrase de Jésus, le jour de l'Ascension : « Vous serez mes témoins à Jérusalem, dans toute la Judée et la Samarie et jusqu'aux extrémités de la terre » (Ac 1, 8). C'est exactement ce qui est en train de se passer : c'est paradoxalement cette épreuve, la persécution et la dispersion de la communauté qui permet à l'évangélisation de gagner du terrain.

C'est donc ainsi que Philippe est descendu en Samarie, mais au lieu de s'y cacher, il se met à prêcher ; où l'on voit d'ailleurs qu'il déborde très rapidement la mission qui lui avait été confiée : primitivement, Philippe a été choisi pour être l'un des sept chargés du service des tables des veuves à Jérusalem ; pour que les apôtres, eux, les douze, puissent continuer d'assurer la prière et le service de la Parole. Et nous le retrouvons prédicateur en Samarie ; comme quoi, il faut savoir s'adapter : une mission peut prendre des visages très différents : ce sont les besoins de la communauté qui commandent.

En même temps, il reste en lien, visiblement, avec ceux qui lui ont confié sa mission puisque la communauté de Jérusalem lui envoie Pierre et Jean qui viendront en quelque sorte authentifier le travail accompli par Philippe ; il me semble qu'on a là un bon exemple d'un équilibre à maintenir : se sentir libres d'innover dans nos missions respectives et, en même temps, garder le lien avec l'institution... ne pas devenir des sortes d'électrons libres...

Ceci se passe en Samarie ; or, on sait à quel point les gens de Jérusalem méprisaient les Samaritains : ils les considéraient comme des hérétiques ; parce que, depuis des siècles, entre Judéens et Samaritains on entretenait soigneusement la brouille et le mépris de l'autre. Philippe, lui, ne s'embarrasse pas des vieilles querelles : lui, l'homme de la Diaspora, il est sans doute plus loin de ces disputes théologiques ; en tout cas, grâce à lui, l'évangile vient de déborder les frontières de la synagogue ; en retour, Luc insiste sur la joie des Samaritains d'accueillir la Bonne Nouvelle ; cela évidemment fait penser à nombre de passages d'évangile où ce sont les plus humbles, les exclus qui ont le plus facilement accueilli le message de Jésus.
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Donc Philippe se met à prêcher à son tour : Luc dit « il proclamait le Christ » ; formule ramassée qui signifie : il annonçait que Jésus de Nazareth est ressuscité, il est bien le Messie qu'on attendait. D'après tout le Nouveau Testament, Actes des Apôtres et épîtres, on voit bien que le témoignage de la résurrection du Christ est le centre de toute prédication apostolique ; ce qui veut dire qu'une prédication n'est chrétienne que si elle est centrée sur la résurrection.

PSAUME 65 (66)

 

1 Acclamez Dieu, toute la terre ;
2 fêtez la gloire de son nom,
glorifiez-le en célébrant sa louange.
3 Dites à Dieu : « Que tes actions sont redoutables ! »
4 Toute la terre se prosterne devant toi,
elle chante pour toi, elle chante pour ton nom.
5 Venez et voyez les hauts-faits de Dieu,
ses exploits redoutables pour les fils des hommes.
6 Il changea la mer en terre ferme :
ils passèrent le fleuve à pied sec.
De là, cette joie qu'il nous donne.
7 Il règne à jamais par sa puissance.
16 Venez, écoutez, vous tous qui craignez Dieu ;
je vous dirai ce qu'il a fait pour mon âme.
20 Béni soit Dieu, qui n'a pas écarté ma prière,
ni détourné de moi son amour !

 

Nous n'avons lu ici qu'un choix très court parmi les vingt versets que compte ce psaume 65/66. Mais toute la longue aventure des croyants est évoquée ici, ramassée en trois étapes : première étape suggérée : au verset 6, nous avons entendu le rappel de l'Exode : la sortie d'Égypte avec Moïse : « Il changea la mer en terre ferme » puis l'entrée en terre promise sous la conduite de Josué, par le miracle de l'assèchement du Jourdain : « Ils passèrent le fleuve à pied sec. » Lorsqu'on lit attentivement les psaumes, on est surpris de l'abondance des échos de l'Exode qui est le socle de l'expérience croyante d'Israël et donc de son espérance.

Deuxième étape, l'époque où le psalmiste compose son chant : il invite ses contemporains à la prière, à la louange et au partage de l'expérience croyante : « Venez, écoutez, vous tous qui craignez Dieu ; je vous dirai ce qu'il a fait pour mon âme. »

Troisième étape, l'avenir : c'est la terre tout entière qui est invitée à entrer dans la louange de Dieu : « Acclamez Dieu, toute la terre ; fêtez la gloire de son nom. Glorifiez-le en célébrant sa louange. Dites à Dieu : Que tes actions sont redoutables ».

Ce n'est pas la première fois que nous voyons la prière d'Israël s'élargir à la dimension de la terre entière, ce qui veut dire, bien sûr, l'humanité entière. Le peuple élu a peu à peu compris qu'il était en mission pour le monde et que cette mission ne serait achevée que quand tous les peuples seraient unis pour entrer dans la joie de Dieu. Rappelons-nous, en particulier, les prophéties d'Isaïe sur le rassemblement de tous les peuples à Jérusalem, par exemple « Ma maison sera appelée Maison de prière pour tous les peuples » (Is 56, 7).

Et d'ailleurs, on entend ici comme une sorte d'anticipation de ce jour, comme si tous les peuples faisaient déjà partie du cortège des pèlerins qui montent à Jérusalem : « Toute la terre se prosterne devant toi, elle chante pour toi, elle chante pour ton nom ». Ce n'est encore qu'une anticipation, malheureusement, mais appeler le futur de tous ses vœux, c'est le hâter, car ce futur ne se réalisera que si nous le désirons ardemment : alors nous prendrons les moyens de le réaliser.

Au passage, nous avons remarqué l'insistance sur le mot « redoutables » appliqué deux fois à Dieu dans ces quelques versets ! « Dites à Dieu : Que tes actions sont redoutables ! » Si on entend par là que nous devrions redouter Dieu, évidemment, c'est inacceptable et complètement incompatible avec la révélation biblique du « Dieu de tendresse et de fidélité » comme dit le livre de l'Exode.

Notons d'abord qu'en français, il nous arrive d'employer ce mot avec une nuance d'admiration : quand nous disons d'un sportif, par exemple, qu'il est « redoutable » ou bien d'un politicien « il est un débatteur redoutable », ce n'est pas la crainte qui parle, c'est l'émerveillement devant des capacités hors du commun.

En fait, dans le langage biblique, le mot « redoutable » faisait partie des compliments que l'on adressait au roi le jour de son sacre, pour lui promettre un règne glorieux, capable d'apporter la sécurité à ses sujets. Le roi n'est « redoutable » que pour ses ennemis. Appliquer ce mot à Dieu, c'est tout simplement une manière de lui dire « en définitive, notre seul roi, c'est toi ».
Ce psaume plonge donc à la fois dans le passé, le présent, le futur... Dans le passé, Dieu a libéré son peuple de la servitude en Egypte, comme ils disent ; aujourd'hui, il libère à chaque instant ceux qui le laissent agir ; dans l'avenir c'est toute l'humanité qui sera libérée définitivement par Dieu des chaînes de toutes sortes qui la tiennent actuellement ligotée dans ses haines, ses peurs, ses guerres. Ce psaume nous introduit donc à ce que représente pour le peuple juif la dimension historique de l'expérience croyante.

Et comme toujours, c'est du peuple tout entier qu'il s'agit : dans l'univers biblique, la dimension collective prime sur l'expérience individuelle ; dès son plus jeune âge, l'enfant juif participe à la mémoire de son peuple : les prières quotidiennes, le shabbat, les fêtes religieuses, les pèlerinages évoquent toute une mémoire collective dans laquelle il entre par une sorte d'imprégnation lente. L'enfant entend d'innombrables fois les adultes chanter la gloire de Dieu, raconter ses « hauts-faits », comme on dit... un jour, à son tour, tout naturellement, il reprendra le flambeau ; il entend la conviction avec laquelle ses aînés affirment « Béni soit Dieu qui n'a pas écarté ma prière, ni détourné de moi son amour » ; devant lui, on répète inlassablement les exploits de Dieu qui a délivré les anciens de l'esclavage en Égypte : « Il changea la mer en terre ferme : ils passèrent le fleuve à pied sec ».

La journée des adultes, de la prière du matin à celle du soir, en passant par les repas et tous les actes de la vie quotidienne, est imprégnée de cette mémoire du Dieu qui libère de toute servitude. En entrant dans sa famille, elle-même très fortement intégrée à son peuple, l'enfant juif entre tout naturellement dans la « mémoire » de ce peuple.

Tout ceci, évidemment, suppose une véritable vie de famille, comme aussi un sens très fort de l'appartenance à un peuple. Voilà peut-être une des clés de nos problèmes de transmission de la foi : c'est cette mémoire collective, justement, qui manque à beaucoup de nos jeunes chrétiens ; car la mémoire d'un peuple n'est pas l'affaire de cours d'instruction religieuse, si excellents soient-ils ; elle est affaire de vie collective, de rites répétés, d'imprégnation lente et nous voyons bien là les dangers de l'individualisme. Nous savons du même coup ce qui nous reste à faire si nous voulons transmettre la foi à nos jeunes : premièrement, imprégner toute notre existence familiale quotidienne de cette mémoire croyante et deuxièmement, revivifier nos liens communautaires.

DEUXIÈME LECTURE - Première lettre de saint Pierre Apôtre 3, 15 - 18

 

Frères
15 c'est le Seigneur, le Christ,
que vous devez reconnaître dans vos coeurs
comme le seul saint.
Vous devez toujours être prêts à vous expliquer
devant tous ceux qui vous demandent
de rendre compte de l'espérance qui est en vous ;
16 mais faites-le avec douceur et respect.
Ayez une conscience droite,
pour faire honte à vos adversaires
au moment même où ils calomnient
la vie droite que vous menez dans le Christ.
17 Car il vaudrait mieux souffrir pour avoir fait le bien,
si c'était la volonté de Dieu,
plutôt que pour avoir fait le mal.
18 C'est ainsi que le Christ est mort pour les péchés,
une fois pour toutes :
lui, le juste, il est mort pour les coupables
afin de nous introduire devant Dieu.
Dans sa chair, il a été mis à mort ;
dans l'esprit, il a été rendu à la vie.

 

À lire entre les lignes de ce texte, on peut imaginer que les interlocuteurs de Pierre connaissaient beaucoup de vexations et de moqueries de la part des païens. Ils ne rencontraient pas une persécution déclarée, mais une hostilité latente ; il leur fallait s'expliquer chaque fois qu'ils refusaient certaines pratiques païennes, comme les sacrifices aux divinités par exemple.

Pierre leur dit ici : « Frères, c'est votre tour maintenant, de vous conduire comme le Christ s'est conduit ». Lui aussi a connu les accusations, les calomnies, les menaces, mais il n'a pas dévié ; à votre tour, vous devez être capables de répondre à vos adversaires.

D'où leur viendra cette audace ? Oh, c'est bien simple : les Chrétiens n'ont qu'une source, qu'un argument, qu'un discours : le Christ est mort et ressuscité. Pierre ne dit pas autre chose : « C'est le Seigneur, le Christ que vous devez reconnaître dans vos coeurs comme le seul saint... Le Christ est mort pour les péchés, une fois pour toutes : lui, le juste, il est mort pour les coupables afin de nous introduire devant Dieu. Dans sa chair, il a été mis à mort ; dans l'esprit, il a été rendu à la vie. »

La chair, en langage biblique, cela veut dire « la faiblesse humaine », le fait d'être mortel ; ses ennemis ne pouvaient l'atteindre que là ; ils ne peuvent rien contre l'esprit d'amour qui est le principe même de la vie : parce qu'il était rempli de l'Esprit de Dieu, la mort ne pouvait le retenir en son pouvoir, comme dit Paul ; au contraire, l'Esprit lui a fait traverser la mort biologique et a fait surgir en lui la vie, parce que l'Esprit qui s'est manifesté sur lui au jour du baptême est l'Esprit de vie...

C'est ce même Esprit qui est entré en nous lors de notre Baptême : désormais, nous le savons, nous le croyons, parce que nous l'avons vu réalisé en Jésus-Christ, le mal, la haine sont vaincus, la vie est plus forte que la mort ; c'est cela l'espérance des chrétiens ; celle dont Pierre dit que nous devons pouvoir en rendre compte à tout moment ; le Christ avait bien dit à ses Apôtres : « Confiance, j'ai vaincu le monde ». Le témoignage que le monde attend de nous, c'est : le mal n'est pas une fatalité ; le monde attend de nous que nous ne baissions jamais les bras devant le mal, la haine, la violence.

Quand Pierre affirme « Le Christ est mort pour les péchés, une fois pour toutes », l'expression « une fois pour toutes » est un cri de victoire : le monde du mal et du péché est définitivement vaincu dans l'obéissance du Fils.

Pierre lie fortement les deux étapes du témoignage du chrétien : ce qui se passe dans le secret du cœur, dans la prière ; et le courage de parler ; l'un ne va pas sans l'autre. « C'est le Seigneur, le Christ que vous devez reconnaître dans vos cœurs comme le seul saint ». Voilà la première étape, ce qui se passe en nous, dans le secret de la prière.

La deuxième étape, c'est d'oser dire notre espérance, être prêts à dire « ce qui nous fait courir », dirait-on aujourd'hui. « Vous devez toujours être prêts à vous expliquer devant tous ceux qui vous demandent de rendre compte de l'espérance qui est en vous ». Si je comprends bien, Pierre nous conseille de ne pas parler en premier ; pour lui, nous devons nous contenter de répondre aux questions de notre entourage. Il dit bien : « Vous devez être prêts à vous expliquer devant tous ceux qui vous demandent... »

Cela fait penser à une phrase dont je ne connais pas l'auteur, mais qui est très suggestive : « Ne parle que si on t'interroge, mais vis de manière à ce qu'on t'interroge. »

Les interrogations ne germeront que si notre vie tout entière est un témoignage d'espérance : alors ceux qui nous voient vivre se demanderont immanquablement d'où nous vient notre espérance indestructible. Nous ne pouvons témoigner de Jésus-Christ que si nous avons d'abord vécu l'espérance. Ce qui veut dire que notre témoignage se fait d'abord en actes et non en paroles. Etre rendus capables de mener notre vie d'une manière renouvelée est certainement le témoignage le plus urgent.

C'est peut-être dans ce sens-là qu'on peut comprendre la phrase de Jésus : « Que votre lumière brille aux yeux des hommes, pour qu'en voyant vos bonnes actions, ils rendent gloire à votre Père qui est aux cieux » (Mt 5, 16). Vous connaissez aussi la phrase de Paul VI qui est une variation sur le même thème : « Nos contemporains ont besoin de témoins et non de maîtres... et ils n'écoutent les maîtres que s'ils sont des témoins ».

Ce témoignage n'est pas fanfaronnade : « Faites-le avec douceur et respect », comme dit Pierre. Cette douceur et ce respect qui ne doivent pas nous quitter peuvent nous faire comprendre la phrase suivante : « Ayez une conscience droite pour faire honte à vos adversaires ... »

« Faire honte » : curieuse expression, quand même : on ne peut évidemment pas penser que des chrétiens, vivant le commandement d'amour du Christ, n'aient d'autre but que de faire honte aux autres au sens où nous l'entendons habituellement ; ce dont il s'agit, c'est de donner un tel témoignage de foi, d'espérance et d'amour mutuel, que d'autres soient amenés à remettre en question leurs calomnies. Peut-être alors s'ouvriront-ils à la conversion.

Finalement, le programme que Pierre trace à ses disciples, c'est le programme même du Christ, c'est-à-dire le programme du Serviteur que décrivait le prophète Isaïe : le prophète disait : « Il ne crie pas, il n'élève pas le ton », Pierre en écho conseille « agissez avec douceur et respect » ; mais en même temps, quoi qu'il arrive, ce serviteur décrit par Isaïe ne se laisse pas décourager : à son tour Pierre insiste : « Vous devez toujours être prêts à vous expliquer devant tous ceux qui vous demandent de rendre compte de l'espérance qui est en vous ».

ÉVANGILE - Jean 14, 15-21

 

A l'heure où Jésus passait de ce monde à son Père,
il disait à ses disciples :
15 « Si vous m'aimez,
vous resterez fidèles à mes commandements.
16 Moi, je prierai le Père,
et il vous donnera un autre Défenseur
qui sera pour toujours avec vous :
17 c'est l'Esprit de vérité.
Le monde est incapable de le recevoir,
parce qu'il ne le voit pas et ne le connaît pas ;
mais vous, vous le connaissez,
parce qu'il demeure auprès de vous,
et qu'il est en vous.
18 Je ne vous laisserai pas orphelins,
je reviens vers vous.
19 D'ici peu de temps, le monde ne me verra plus,
mais vous, vous me verrez vivant,
et vous vivrez aussi.
20 En ce jour-là, vous reconnaîtrez
que je suis en mon Père,
que vous êtes en moi,
et moi en vous.
21 Celui qui a reçu mes commandements
et y reste fidèle,
c'est celui-là qui m'aime ;
et celui qui m'aime
sera aimé de mon Père ;
moi aussi je l'aimerai,
et je me manifesterai à lui. »

Nous sommes au soir du Jeudi-Saint après le lavement des pieds. Jésus s'entretient longuement avec ses disciples pour la dernière fois. Il parle de son Père et de la relation qui l'unit, lui, le fils, à son Père ; il parle de ce lien qui les unit désormais, eux les apôtres, à son Père et à lui. Un lien que rien ni personne ne pourra détruire : « Je suis en mon Père, vous êtes en moi et moi en vous.... Celui qui m'aime sera aimé de mon Père. » Toutes ces phrases, ils auront bien besoin de s'en souvenir, de s'y accrocher, si j'ose dire, dans les heures qui viennent !

Et puis, au moment où il s'apprête à les quitter, il leur annonce la venue de l'Esprit. En bons Juifs qu'ils étaient, les apôtres connaissaient la prophétie d'Ézéchiel : « Je vous donnerai un cœur neuf et je mettrai en vous un esprit neuf ; j'enlèverai de votre corps le cœur de pierre et je vous donnerai un cœur de chair. Je mettrai en vous mon propre Esprit, je vous ferai marcher selon mes lois, garder et pratiquer mes coutumes » (Ez 36, 26). Et cette autre prophétie du même Ézéchiel : « Je ne leur cacherai plus mon visage puisque j'aurai répandu mon Esprit sur la maison d'Israël. » (Ez 39, 29). Avec Joël, la promesse du don de l'Esprit s'était faite universelle, et non plus réservée aux prophètes, aux rois, ni même au peuple élu : « Je répandrai mon Esprit sur toute chair. » (Jl 3, 1).

Alors dire à ses apôtres « l'Esprit de vérité demeure auprès de vous, il est en vous », c'est leur annoncer que le grand jour de l'Alliance définitive est arrivé.

Même ce simple mot « demeure » (dans la phrase « l'Esprit de vérité demeure auprès de vous, il est en vous ») évoquait pour les apôtres toute la longue attente de leur peuple : l'aspiration de tous les croyants de l'Ancien Testament, c'était la présence de Dieu au milieu de son peuple ; il y avait eu la Tente de la Rencontre pendant l'Exode... et puis, il y avait eu le Temple de Jérusalem, mais on attendait l'Alliance Nouvelle où Dieu demeurerait, non pas dans des bâtiments, mais dans le cœur de son peuple, où il serait intimement présent à chaque cœur croyant ; et Dieu l'avait promis : par la bouche d'Ézéchiel par exemple : « Ma demeure sera auprès d'eux ; je serai leur Dieu et eux seront mon peuple » (Ez 37, 26 -27), ou encore Zacharie : « Crie de joie, réjouis-toi, fille de Sion, car me voici, je viens demeurer au milieu de toi » (Za 2, 14).
Les apôtres étaient pétris de cette espérance : ils savaient que l'Alliance définitive promise par l'Ancien Testament était destinée à l'humanité tout entière ; et tout au long de sa vie publique, Jésus avait bien dit sa soif que le monde entier soit sauvé.

Mais alors pourquoi dit-il que le monde est incapable de recevoir l'Esprit de vérité ? Et il dit cela précisément en ce moment décisif du salut ! Est-ce une restriction ? Certainement pas ! Jésus ne peut pas se contredire. Il n'y a pas là un jugement de valeur, mais un constat ; Jésus précise : « Le monde est incapable de le recevoir, parce qu'il ne le voit pas et ne le connaît pas » ; et il continue « mais vous, vous le connaissez, parce qu'il demeure auprès de vous et qu'il est en vous ». Ce qui est un envoi en mission. Manière de leur dire : « Le monde ne connaît pas l'Esprit de vérité... A vous de le lui faire connaître ; à vous de faire découvrir au monde la présence active de l'Esprit en toute chair. »

Le mot « monde » n'est certainement pas péjoratif... Jésus n'est jamais péjoratif ; (être péjoratif ou défaitiste n'est pas chrétien) ; le salut du monde est le grand désir de Dieu : « Dieu n'a pas envoyé son Fils dans le monde pour juger le monde, mais pour que le monde soit sauvé par lui » (Jn 3, 17). En fait il faudrait remplacer le mot « monde » par « esprit du monde » opposé à « esprit d'amour ».

Jésus veut fortifier ses disciples : les aider à croire que la contagion de l'amour gagnera peu à peu ; et qu'il leur est possible de transformer l'esprit du monde en esprit d'amour. En quelque sorte, la mission qu'il leur donne, c'est une évangélisation par contamination, de proche en proche ; mission impossible ? Non ; puisque Jésus leur dit : « Je prierai le Père et il vous donnera un autre Défenseur qui sera toujours avec vous ». Phrase ambiguë : de qui l'Esprit de Dieu doit-il nous défendre ? L'horrible méprise serait de croire qu'il puisse avoir à nous défendre devant Dieu ; comme si Dieu pouvait vouloir nous condamner.

En grec, ce mot désigne celui qui est appelé auprès d'un accusé pour l'assister ; c'est le conseiller, l'avocat, le défenseur. André Chouraqui traduit le « réconfort ». De quel procès parle-t-on ? De celui que le monde fait aux disciples du Christ, et à travers eux, au Père lui-même et au Christ, c'est-à-dire en fin de compte à la vérité. D'où l'insistance de Jésus sur ce mot de vérité chaque fois qu'il prévient ses disciples des persécutions qui les attendent : « Quand viendra le Défenseur, que je vous enverrai d'auprès du Père, lui, l'Esprit de vérité qui procède du Père, il rendra témoignage en ma faveur. Et vous aussi, vous rendrez témoignage, vous qui êtes avec moi depuis le commencement. » (Jn 15, 26-27).

Commentaires de Marie-Noëlle Thabut, année liturgique A, 6e dimanche de Pâques (25 mai 2014)

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13 mai 2014 2 13 /05 /mai /2014 12:58
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Je souhaite arriver à mettre ici, chaque dimanche, les commentaires de Marie-Noëlle Thabut. Ma seule contribution consiste à surligner les passages que je trouve les plus enrichissants et à écrire en rouge ceux qui parlent d'un thème qui m'est cher : la liberté (trois autres pages de mon blog sont consacrées à ces passages des Évangiles, du reste du Nouveau Testament ou de l'Ancien Testament qui parlent de la liberté). D'après Marie-Noëlle Thabut, "... si nous ne trouvons pas dans les textes une parole libérante, c'est que nous ne les avons pas compris."

 

Version audio, trouvée sur le site de Radio-Notre-Dame.

Ces commentaires, trouvés sur le site "Église catholique en France", permettent à toute personne de bonne volonté, chrétienne ou non, de mieux comprendre la Bible, le livre le plus diffusé au monde

PREMIÈRE LECTURE - Actes des Apôtres 6, 1-7

 

1 En ces jours-là, comme le nombre des disciples augmentait,
les frères de langue grecque
récriminèrent contre ceux de langue hébraïque :
ils trouvaient que, dans les secours distribués quotidiennement,
les veuves de leur groupe étaient désavantagées.
2 Les Douze convoquèrent alors l'assemblée des disciples
et ils leur dirent :
« Il n'est pas normal que nous délaissions la parole de Dieu
pour le service des repas.
3 Cherchez plutôt, frères,
sept d'entre vous,
qui soient des hommes estimés de tous,
remplis d'Esprit Saint et de sagesse,
et nous leur confierons cette tâche.
4 Pour notre part, nous resterons fidèles à la prière
et au service de la Parole. »
5 La proposition plut à tout le monde,
et l'on choisit :
Étienne, homme rempli de foi et d'Esprit Saint,
Philippe, Procore, Nicanor, Timon, Parménas
et Nicolas, un païen originaire d'Antioche
converti au Judaïsme.
6 On les présenta aux Apôtres,
et ceux-ci, après avoir prié, leur imposèrent les mains.
7 La parole du Seigneur gagnait du terrain,
le nombre des disciples augmentait fortement à Jérusalem,
et une grande foule de prêtres juifs accueillaient la foi.

 

« En ces jours-là, comme le nombre des disciples augmentait, les frères de langue grecque récriminèrent contre ceux de langue hébraïque ». Si je comprends bien, le problème de la nouvelle communauté chrétienne vient paradoxalement de son succès : « Le nombre des disciples augmentait » et il augmentait si bien que l'unité devenait difficile ; tous les groupes en expansion sont affrontés à cette question : comment rester unis quand on devient nombreux ?... Nombreux donc différents.

Au fond, si on y réfléchit, cette difficulté était déjà en germe le matin de la Pentecôte. Vous connaissez le récit de la Pentecôte dans les Actes des Apôtres : « A Jérusalem, résidaient des Juifs pieux, venus de toutes les nations qui sont sous le ciel. » Dès ce matin-là, il y eut des conversions, trois mille, paraît-il, et d'autres dans les mois et les années qui suivirent ; ces nouveaux convertis sont tous des Juifs, (la question de l'admission de non-Juifs ne s'est posée que plus tard) mais, très probablement, un certain nombre d'entre eux sont justement des Juifs venus d'un peu partout à Jérusalem en pèlerinage ; ils sont ce qu'on appelle les Juifs de la Diaspora (c'est-à-dire dispersés dans tout l'Empire Romain) ; leur langue maternelle n'est pas l'hébreu ni l'araméen, mais le grec, car, à l'époque, c'était la langue commune dans tout le bassin méditerranéen.

Si bien que la jeune communauté toute neuve va être affrontée à ce que j'appellerais « le défi des langues ». Nous savons d'expérience que cette barrière de la langue est beaucoup plus qu'une difficulté de traduction : langue maternelle différente veut dire aussi culture, coutumes, compréhension de l'existence, manières différentes d'envisager et de résoudre les problèmes. En tête d'un dictionnaire, j'ai trouvé cette formule : « Une langue est un filet jeté sur la réalité des choses. Une autre langue est un autre filet. Il est rare que les mailles coïncident ».

Pour revenir à la jeune communauté de Jérusalem, il y a donc un problème de cohabitation entre les frères de langue grecque et ceux de langue hébraïque ; très concrètement, la goutte d'eau qui va faire déborder le vase c'est l'inégalité flagrante dans les secours portés quotidiennement aux veuves ; on n'est pas étonné que la communauté ait eu à coeur de prendre en charge les veuves, c'était une règle du monde juif ; mais il faut croire que ceux qui en étaient chargés (logiquement recrutés dans le groupe majoritaire donc hébreu) avaient tendance à favoriser les veuves de leur groupe.

Ce genre de querelles ne peut que s'envenimer de jour en jour, jusqu'au moment où le bruit revient aux oreilles des apôtres. Leur réaction tient en trois points :

Premier point : ils convoquent toute l'assemblée des disciples : et c'est en assemblée plénière que la décision sera prise ; il y a donc là, semble-t-il, un fonctionnement traditionnel de l'Eglise... on peut se demander pourquoi cette habitude s'est perdue ?

Deuxième point : ils rappellent l'objectif : il s'agit de rester fidèles à trois exigences de la vie apostolique : la prière, le service de la parole et le service des frères.

Troisième point : ils n'hésitent pas à proposer une organisation nouvelle ; innover n'est pas un manque de fidélité ; au contraire : la fidélité exige de savoir s'adapter à des conditions nouvelles ; être fidèle, ce n'est pas rester figé sur le passé (ici, par exemple, ce serait confier la totalité des tâches aux Douze puisque ce sont eux que Jésus a choisis...) ; être fidèle c'est garder les yeux fixés sur l'objectif.

L'objectif, comme dit Saint Jean, c'est « Qu'ils soient UN pour que le monde croie » ; c'est certainement pour cela que les apôtres n'ont pas envisagé de couper la communauté en deux, les frères de langue grecque d'un côté, ceux de langue hébraïque de l'autre ; l'acceptation des diversités est un défi pour toute communauté qui grandit ; (et je connais telle ou telle équipe qui préfère ne pas s'agrandir pour ne pas risquer les désaccords ...). Mais quand les différends surgissent, la séparation n'est certainement pas la meilleure solution. C'est l'Esprit-Saint qui a suscité ces conversions nombreuses et diverses ; c'est lui aussi qui inspire aux Apôtres l'idée de s'organiser autrement pour en assumer les conséquences.

Les Douze décident donc de nommer des hommes capables d'assumer ce service des tables puisque c'est cela qui pose problème. « Cherchez, frères, sept d'entre vous, qui soient des hommes estimés de tous, remplis d'Esprit-Saint et de sagesse, et nous leur confierons cette tâche. Pour notre part, nous resterons fidèles à la prière et au service de la Parole ». On notera que les sept hommes désignés portent des noms grecs ; ils font peut-être partie du groupe des chrétiens de langue grecque puisque c'est dans ce groupe qu'il y avait des récriminations.

Voilà donc une nouvelle institution qui est née ; ces nouveaux serviteurs de la communauté n'ont pas encore de titre ; je remarque que le mot « diacre » n'est pas employé dans le texte ; n'assimilons donc pas trop vite nos diacres d'aujourd'hui à ces hommes chargés du service des tables à Jérusalem. Retenons seulement que l'Esprit saura nous inspirer à chaque époque les innovations qui seront indispensables pour assurer fidèlement les diverses missions et priorités de l'Eglise.

PSAUME 32 (33)

 

1 Criez de joie pour le SEIGNEUR, hommes justes !
Hommes droits, à vous la louange !
2 Jouez pour lui sur la harpe à dix cordes.
3 Chantez-lui le cantique nouveau.
4 Oui, elle est droite, la parole du SEIGNEUR,
il est fidèle en tout ce qu'il fait.
5 Il aime le bon droit et la justice ;
la terre est remplie de son amour.
18 Dieu veille sur ceux qui le craignent
qui mettent leur espoir en son amour,
19 pour les délivrer de la mort,
les garder en vie aux jours de famine.

 

J'ai envie de commencer par là où nous avons terminé la lecture de ce psaume, parce qu'il me semble que nous avons là une clé de l'ensemble. Je vous rappelle l'avant-dernier verset (le verset 18 pour ceux qui ont le psautier entre les mains) : « Dieu veille sur ceux qui le craignent, qui mettent leur espoir en son amour ». Nous découvrons ici une belle définition de ce que l'on appelle « la crainte de Dieu ». Craindre le Seigneur au sens biblique, c'est tout simplement mettre notre espoir en son amour. Le croyant au sens biblique, c'est quelqu'un qui est plein d'espoir ; et s'il est plein d'espoir, quoi qu'il puisse arriver, c'est parce qu'il sait que « la terre est remplie de l'amour de Dieu » comme dit un autre verset que nous venons d'entendre.

En hébreu, la formule est plus belle encore : ce n'est pas « Dieu veille » sur ceux qui le craignent, mais « L'œil du SEIGNEUR est sur ceux qui le craignent ». Savoir que le regard plein d'amour du Seigneur est en permanence penché sur nous est la source de notre espérance. Encore faut-il préciser que, dans le texte hébreu, toujours, ce nom de Seigneur est celui qu'il a révélé à Moïse dans l'épisode du buisson ardent : ce fameux mot de quatre lettres YHVH que, par respect, les Juifs ne prononcent jamais, et qui signifie quelque chose comme « Je suis, je serai avec vous, depuis toujours et pour toujours, à chaque instant de votre histoire. » Ce simple nom rappelle toujours à Israël la sollicitude avec laquelle Dieu a entouré son peuple tout au long de l'Exode. La traduction « Dieu veille » dit bien cette vigilance.

C'est ce qui nous permet de comprendre le verset suivant : « pour les délivrer de la mort, les garder en vie aux jours de famine ». Ce sont également des allusions à la sortie d'Égypte : en permettant à son peuple de traverser la mer à pied sec, à la suite de Moïse, le Seigneur l'a fait échapper à la mort certaine programmée par Pharaon ; puis, en lui envoyant du ciel la manne chaque jour, pendant toute la traversée du désert, le Seigneur a réellement gardé son peuple en vie aux jours de famine.

Alors la louange jaillit spontanément du cœur de ceux qui ont fait cette expérience de la sollicitude de Dieu : « Criez de joie pour le SEIGNEUR, hommes justes ! Hommes droits, à vous la louange ! »

Cette expression « hommes justes » peut nous surprendre ; elle est très habituelle pourtant dans la Bible. On sait que est considéré comme « juste » dans la Bible celui qui entre dans le projet de Dieu, celui qui est accordé à Dieu, au sens où un instrument de musique est bien accordé. C'est ce que l'on dit d'Abraham, par exemple : « Abraham eut foi dans le Seigneur et pour cela il fut considéré comme juste » (Gn 15, 6). Il eut foi, c'est-à-dire il fit confiance à Dieu et à son projet. Si bien qu'on pourrait traduire « hommes justes » (en hébreu les « hassidim ») par « les hommes de l'Alliance », ou « les hommes du dessein bienveillant de Dieu » c'est-à-dire ceux qui ont entendu la révélation de la bienveillance de Dieu et y répondent en adhérant à l'Alliance. Donc, ne prenons pas pour de la prétention ces titres « hommes justes »... « hommes droits » : il ne s'agit pas de qualités morales ; le « hassid » (pluriel hassidim) est un homme comme les autres, pécheur comme les autres, mais il est celui qui vit dans l'Alliance du Seigneur, qui vit dans la confiance envers le Dieu fidèle ; parce qu'il a découvert le « Dieu de tendresse et de fidélité », très logiquement, il vit dans la louange : « Criez de joie pour le SEIGNEUR, hommes justes ! Hommes droits, à vous la louange ! Jouez pour lui sur la harpe à dix cordes. Chantez-lui le cantique nouveau. »

Cet appel à la louange qui résonne ici était le chant d'entrée d'une liturgie d'action de grâce. Au passage, nous relevons une indication sur la mise en œuvre des psaumes et sur l'un au moins des instruments de musique utilisés au Temple de Jérusalem. Ce psaume était probablement prévu pour être accompagné à la harpe à dix cordes.

Je continue : « Chantez-lui le cantique nouveau ». Le mot « nouveau » dans la Bible ne veut pas dire du « jamais vu » ou « jamais entendu » ; le chant est « nouveau » au sens où les mots d'amour, même les plus habituels sont toujours nouveaux. Quand les amoureux disent « je t'aime », ils ne craignent pas de répéter les mêmes mots et pourtant, la merveille, c'est que ce chant-là est toujours nouveau.

« Oui, elle est droite, la parole du SEIGNEUR ; il est fidèle en tout ce qu'il fait ». Contrairement aux apparences, il n'y a pas là deux affirmations distinctes, l'une concernant la parole de Dieu, l'autre portant sur ses actes, ce qu'il fait ; car la Parole de Dieu est acte ; « Il dit et cela fut » répète le récit de la création au chapitre 1 de la Genèse.

Ou encore, rappelez-vous Isaïe au chapitre 55 : « La parole qui sort de ma bouche ne retourne pas vers moi sans résultat, sans avoir exécuté ce qui me plaît et fait aboutir ce pour quoi je l'avais envoyée ».

Et ce n'est pas un hasard si ce psaume comporte exactement vingt-deux versets, (qui correspondent aux vingt-deux lettres de l'alphabet hébreu) : c'est en hommage à la Parole de Dieu, comme pour dire, elle est le tout de notre vie, de A à Z. Et ce n'est pas un compliment en l'air, si j'ose dire : c'est l'expérience d'Israël qui parle : depuis la première parole de Dieu à son peuple, celui-ci a expérimenté à la fois la parole qui est promesse de libération et dans le même temps l'œuvre libératrice de Dieu : à chaque époque de l'histoire de son peuple, la parole de Dieu l'appelle à la liberté, et c'est la force de Dieu qui agit le bras de l'homme pour conquérir sa liberté ; liberté par rapport à toute idolâtrie, liberté par rapport à tout esclavage de toute sorte.

« Il aime le bon droit et la justice ; la terre est remplie de son amour ». C'est la vocation de la création tout entière qui est dite là : Dieu est amour et la terre entière a vocation à être le lieu de l'amour, du droit et de la justice. Rappelez-vous le prophète Michée : « On t'a fait connaître, ô homme, ce qui est bien, ce que le SEIGNEUR attend de toi : rien d'autre que pratiquer la justice, aimer la miséricorde et marcher humblement avec ton Dieu » (Mi 6, 8).

DEUXIÈME LECTURE - Première lettre de saint Pierre Apôtre 2, 4-9

 

Frères,
4 approchez-vous du Seigneur Jésus :
il est la pierre vivante, que les hommes ont éliminée,
mais que Dieu a choisie parce qu'il en connaît la valeur.
5 Vous aussi, soyez des pierres vivantes
qui servent à construire le Temple spirituel,
et vous serez le sacerdoce saint,
présentant des offrandes spirituelles
que Dieu pourra accepter
à cause du Christ Jésus.
6 On lit en effet dans l'Ecriture :
Voici que je pose en Sion une pierre angulaire, une pierre choisie et de grande valeur ;
celui qui lui donne sa foi ne connaîtra pas la honte.
7 Ainsi donc, honneur à vous qui avez la foi,
mais, pour ceux qui refusent de croire, l'Ecriture dit : La pierre éliminée par les bâtisseurs
est devenue la pierre d'angle,
une pierre sur laquelle on bute,
8 un rocher qui fait tomber.
Ces gens-là butent en refusant d'obéir à la Parole,
et c'est bien ce qui devait leur arriver.
9 Mais vous, vous êtes la race choisie,
le sacerdoce royal,
la nation sainte,
le peuple qui appartient à Dieu ;
vous êtes donc chargés d'annoncer les merveilles
de celui qui vous a appelés des ténèbres
à son admirable lumière.

 

C'est le même verbe en hébreu qui signifie « fonder sa famille », « fonder une société » ou « construire une maison ». Pas étonnant donc que dès l'Ancien Testament, les prophètes, et en particulier Isaïe, aient volontiers comparé la croissance de la communauté des croyants à un édifice en construction. Dieu a jeté les fondations de ce grand projet depuis le premier jour de l'histoire humaine ; et le Messie sera la pierre maîtresse de cette construction.

Pierre, à son tour, reprend cette comparaison pour parler du Christ. Imaginez un gigantesque chantier de construction : le monument se dessine déjà. Jésus, le Messie, est bien la pierre la plus précieuse que Dieu a mise au centre de l'édifice ; et à tous les hommes, il est proposé de devenir des pierres du monument ; ceux qui acceptent de faire corps avec lui sont intégrés à la construction, ils deviennent eux-mêmes des éléments porteurs.

Mais, bien sûr, c'est un choix à faire et les hommes peuvent tout aussi bien faire le choix inverse, c'est-à-dire refuser le projet et même le saboter. Tout se passe alors pour eux comme si la pierre maîtresse n'était pas au cœur de l'édifice ; elle est restée par terre, bloc admirable, mais encombrant sur le chantier : « La pierre éliminée par les bâtisseurs est devenue la pierre d'angle, une pierre sur laquelle on bute, un rocher qui fait tomber. »

Notre Baptême a été l'heure du choix, si j'ose dire ; désormais, nous sommes intégrés à la construction de ce que Pierre appelle le Temple spirituel ; par opposition au Temple de pierre de Jérusalem où l'on célébrait des sacrifices d'animaux. On sait bien que depuis le début de l'histoire, l'humanité cherche à rejoindre Dieu en lui rendant le culte qu'elle croit digne de lui ; au fur et à mesure de son expérience historique, le peuple élu a découvert le vrai visage de Dieu et a appris à vivre dans son Alliance. Et peu à peu, à la lumière de l'enseignement des prophètes on a découvert que le vrai temple de Dieu est l'humanité et que le seul culte digne de lui est l'amour et le service des frères et non plus des sacrifices d'animaux.

Mais voilà qui nous engage terriblement : Le Temple de Jérusalem était le signe de la présence de Dieu dans son peuple... désormais le signe visible aux yeux du monde de la présence de Dieu, c'est nous, l'Église du Christ. La phrase de Pierre résonne donc à nos oreilles comme une vocation : « Vous aussi, soyez les pierres vivantes qui servent à construire le Temple spirituel. »

Encore une précision : « On lit dans l'Écriture : Voici que je pose en Sion une pierre angulaire, une pierre choisie et de grande valeur ; celui qui lui donne sa foi ne connaîtra pas la honte... Mais pour ceux qui refusent de croire, l'Écriture dit : La pierre éliminée par les bâtisseurs est devenue la pierre d'angle, une pierre sur laquelle on bute, un rocher qui fait tomber ». Il s'agit bien d'un choix, qui met en œuvre notre liberté, il ne s'agit pas de prédestination. Pierre distingue entre ceux qui donnent leur foi au Christ et ceux qui refusent de croire. « Donner sa foi », « refuser de croire » sont deux actes libres. Pierre ajoute « ces gens-là butent en refusant d'obéir à la Parole, et c'est bien ce qui devait leur arriver » ; cette dernière phrase dit seulement la conséquence de leur choix libre mais pas une décision arbitraire de Dieu : le Dieu libérateur ne peut que respecter notre liberté.

Lors de la Présentation de Jésus au temple, Syméon l'avait annoncé à Joseph et Marie : « Il est là pour la chute ou le relèvement de beaucoup en Israël et pour être un signe contesté. » (Luc 2, 34). Précisons tout de suite que lorsque Syméon dit « il est là pour la chute ou le relèvement de beaucoup », il dit non une nécessité exigée par Dieu, mais les conséquences de la venue de Jésus. Effectivement, sa présence a été pour certains occasion de conversion complète, tandis que d'autres se sont endurcis.

Pierre conclut : « Mais vous, vous êtes la race choisie, le sacerdoce royal, la nation sainte, le peuple qui appartient à Dieu. » Au jour de notre baptême, nous avons été greffés sur le Christ : le rituel du Baptême dit : « Vous êtes devenus membres du Christ, prêtre, prophète et roi ». Cela ne veut pas dire que chacun de nous est désormais prêtre, prophète et roi. Le Christ est le seul prêtre, prophète et roi, et nous sommes greffés sur lui, nous sommes membres de son Corps. Par le Baptême, nous avons été agrégés à ce peuple saint, « naturalisés » si vous préférez. Nous avons acquis ce jour-là une nouvelle nationalité, celle du peuple de Dieu ; notre hymne national, désormais, c'est l'Alleluia ! Pierre termine en nous disant « Vous êtes donc chargés d'annoncer les merveilles de celui qui vous a appelés des ténèbres à son admirable lumière ».

 

ÉVANGILE - Jean 14, 1-12

 

A l'heure où Jésus passait de ce monde à son Père, il disait à ses disciples :
1 « Ne soyez donc pas bouleversés : vous croyez en Dieu, croyez aussi en moi.
2 Dans la maison de mon Père, beaucoup peuvent trouver leur demeure ; sinon, est-ce que je vous aurais dit : Je pars vous préparer une place ?
3 Quand je serai allé vous la préparer, je reviendrai vous prendre avec moi ;
et là où je suis, vous y serez aussi.
4 Pour aller où je m'en vais, vous savez le chemin. »
5 Thomas lui dit : « Seigneur, nous ne savons même pas où tu vas ;
comment pourrions-nous savoir le chemin ? »
6 Jésus lui répond : « Moi, je suis le Chemin, la Vérité et la Vie ;
personne ne va vers le Père sans passer par moi.
7 Puisque vous me connaissez, vous connaîtrez aussi mon Père.
Dès maintenant vous le connaissez, et vous l'avez vu. »
8 Philippe lui dit : « Seigneur, montre-nous le Père ; cela nous suffit. »
9 Jésus lui répond :
« Il y a si longtemps que je suis avec vous, et tu ne me connais pas, Philippe !
Celui qui m'a vu a vu le Père.
Comment peux-tu dire : 'Montre-nous le Père' ?
10 Tu ne crois donc pas que je suis dans le Père et que le Père est en moi !
Les paroles que je vous dis je ne les dis pas de moi-même ;
mais c'est le Père qui demeure en moi, et qui accomplit ses propres œuvres.
11 Croyez ce que je vous dis : je suis dans le Père, et le Père est en moi ;
si vous ne croyez pas ma parole, croyez au moins à cause des œuvres.
12 Amen, amen, je vous le dis :
celui qui croit en moi accomplira les mêmes œuvres que moi.
Il en accomplira même de plus grandes, puisque je pars vers le Père ».

 

Si Jésus commence par dire « Ne soyez donc pas bouleversés »... c'est que les disciples ne cachaient pas leur angoisse et on les comprend ; ils se savaient cernés par l'hostilité générale, ils savaient que le compte à rebours était commencé.

Cette angoisse se doublait, pour certains d'entre eux au moins, d'une horrible déception : « Nous espérions qu'il était celui qui allait délivrer Israël (sous-entendu des Romains) » diront les disciples d'Emmaüs quelques jours plus tard ; les apôtres partageaient cette espérance politique ; or leur chef va être condamné, exécuté... finies les illusions.

Et donc, Jésus s'emploie à déplacer leur espérance : il ne va pas combler l'attente que ses miracles ont fait naître ; il ne va pas prendre la tête du soulèvement national contre l'occupant ; au contraire il n'a cessé de prêcher la non-violence. Mais la libération qu'il apporte se situe sur un autre plan. S'il ne comble pas l'attente terrestre de son peuple, il est pourtant celui qu'on attendait.

Il commence par faire appel à leur foi, à cette attitude fondamentale du peuple juif que nous lisons dans tous les psaumes par exemple. L'espérance ne peut s'appuyer que sur la foi et Jésus revient plusieurs fois sur le mot « croire » « Ne soyez donc pas bouleversés (puisque) vous croyez en Dieu... »

Seulement, une chose est de croire en Dieu, et cela c'est acquis, une autre est de croire en Jésus, au moment précisément où il semble avoir définitivement perdu la partie. Pour accorder à Jésus la même foi qu'à Dieu, il faut, pour ses contemporains, faire un saut formidable. Et donc il faut qu'il leur fasse percevoir l'unité profonde entre le Père et lui ; et c'est la deuxième ligne de force de ce texte :

« Je suis dans le Père et le Père est en moi » (et, cette phrase-là, il la dit deux fois)... « Celui qui m'a vu a vu le Père »... Cette dernière phrase résonne tout particulièrement lorsqu'on sait ce qui est arrivé quelques heures plus tard : cela veut dire que la révélation du Père culmine sur la croix ; et que fait Jésus mourant sur la croix ? Il continue à aimer les hommes, tous les hommes, puisqu'il pardonne même à ses bourreaux.
Il faudrait avoir le temps de s'attarder sur chaque phrase de ce dernier entretien de Jésus avec ses disciples, sur chacun des mots lourds de toute l'expérience biblique : « connaître », « voir », « demeurer », « Aller vers »... la Parole qui est en même temps œuvre... l'expression « Je suis » qui pour des oreilles juives ne peut pas ne pas évoquer Dieu lui-même. Oser dire « Je suis la vérité et la vie » c'est s'identifier à Dieu lui-même. Et en même temps ces deux personnes sont bien distinctes, puisque Jésus dit « Je suis le chemin » (sous-entendu vers le Père).

« Personne ne va vers le Père sans passer par moi » : autre manière de dire « Je suis le chemin » ou « Je suis la porte » comme dans le discours du Bon Pasteur ; ce n'est certainement pas une mise en garde ou une sorte d'obligation qui est dite là : il me semble que c'est beaucoup plus profond que cela : il s'agit du mystère de notre solidarité en Jésus-Christ ; c'est vraiment un mystère, nous avons bien du mal à nous en faire une idée... et pourtant c'est l'essentiel du projet de Dieu ; le « Christ total », comme dit saint Augustin, c'est l'humanité tout entière.

Cette solidarité en Jésus-Christ est dite à toutes les pages du Nouveau Testament ; Paul, par exemple, la dit quand il parle du Nouvel Adam et aussi quand il dit que le Christ est la tête du Corps dont nous sommes les membres. « La création tout entière gémit dans les douleurs d'un enfantement qui dure encore » (Rm 8, 22) : l'enfantement dont il parle, c'est celui du Corps du Christ justement. Jésus lui-même a très souvent employé l'expression « Fils de l'Homme » pour annoncer la victoire définitive de l'humanité tout entière rassemblée comme un seul homme.

Si je prends au sérieux cette phrase « Personne ne va vers le Père sans passer par moi » et que j'y entends la solidarité de toute l'humanité en Jésus-Christ, alors il faut aussi dire la réciproque : « Le Christ ne va pas vers le Père sans nous ». C'est le sens des phrases du début : « Là où je suis, vous y serez vous aussi » ... « Quand je serai allé vous préparer une place, je reviendrai vous prendre avec moi ». Paul le dit encore autrement : « Rien ne pourra nous séparer de l'amour de Dieu manifesté en Jésus-Christ » (Rm 8, 39).

Jésus termine par une promesse solennelle : « Celui qui croit en moi accomplira les mêmes œuvres que moi » ; après tout ce qu'il vient de dire sur lui, le mot « œuvres » ne veut sûrement pas dire seulement miracles ; dans tout l'Ancien Testament, le mot « œuvre » en parlant de Dieu est toujours un rappel de la grande œuvre de Dieu pour libérer son peuple. Ce qui veut dire que désormais les disciples sont associés à l'œuvre entreprise par Dieu pour libérer l'humanité de tout esclavage physique ou moral. Cette promesse du Christ devrait nous convaincre tous les jours que cette libération est possible.

Commentaires de Marie-Noëlle Thabut, année liturgique A, 5e dimanche de Pâques (18 mai 2014)

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5 mai 2014 1 05 /05 /mai /2014 22:19
  • donnant des explications historiques ;

  • donnant le sens passé de certains mots ou expressions dont la signification a parfois changé depuis ou peut être mal comprise (aujourd'hui, "Seigneur", "Christ", se "convertir", "salut" ; je consacre une page de mon blog à recenser tous ces mots ou expressions) ;

  • décodant le langage imagé utilisé par l'auteur.

Je souhaite arriver à mettre ici, chaque dimanche, les commentaires de Marie-Noëlle Thabut. Ma seule contribution consiste à surligner les passages que je trouve les plus enrichissants et à écrire en rouge ceux qui parlent d'un thème qui m'est cher : la liberté (trois autres pages de mon blog sont consacrées à ces passages des Évangiles, du reste du Nouveau Testament ou de l'Ancien Testament qui parlent de la liberté). D'après Marie-Noëlle Thabut, "... si nous ne trouvons pas dans les textes une parole libérante, c'est que nous ne les avons pas compris."

 

Version audio, trouvée sur le site de Radio-Notre-Dame.

Ces commentaires, trouvés sur le site "Église catholique en France", permettent à toute personne de bonne volonté, chrétienne ou non, de mieux comprendre la Bible, le livre le plus diffusé au monde

PREMIÈRE LECTURE - Actes des Apôtres 2, 14a. 36-41

 

Le jour de la Pentecôte,
14 Pierre, debout avec les onze autres Apôtres,
avait pris la parole : il disait d'une voix forte :
36 « Que tout le peuple d'Israël en ait la certitude :
ce même Jésus que vous avez crucifié,
Dieu a fait de lui le Seigneur et le Christ. »
37 Ceux qui l'entendaient furent remués jusqu'au fond d'eux-mêmes ;
ils dirent à Pierre et aux autres Apôtres :
« Frères que devons-nous faire ? »
38 Pierre leur répondit :
« Convertissez-vous,
et que chacun de vous se fasse baptiser au nom de Jésus Christ
pour obtenir le pardon de ses péchés.
Vous recevrez alors le don du Saint Esprit.
39 C'est pour vous que Dieu a fait cette promesse,
pour vos enfants et pour tous ceux qui sont loin,
tous ceux que le Seigneur notre Dieu appellera. »
40 Pierre trouva encore beaucoup d'autres paroles pour les adjurer,
et il les exhortait ainsi :
« Détournez-vous de cette génération égarée, et vous serez sauvés. »
41 Alors, ceux qui avaient accueilli la parole de Pierre se firent baptiser.
La communauté s'augmenta ce jour-là d'environ trois mille personnes.

 

Nous continuons la lecture du discours de Pierre à Jérusalem au matin de la Pentecôte ; parce qu'il est désormais rempli de l'Esprit-Saint, il lit « à livre ouvert », si j'ose dire, dans le projet de Dieu : tout lui paraît clair ; il se souvient du prophète Joël qui avait annoncé « Je répandrai mon Esprit sur toute chair » (Jl 3, 1) et pour lui, c'est l'évidence, nous sommes au matin de l'accomplissement de cette promesse : c'est par Jésus, rejeté, supprimé par les hommes, mais ressuscité, exalté par Dieu que l'Esprit est répandu sur toute chair.

Ces gens qui sont en face de lui, ce sont des pèlerins juifs venus de tous les coins de l'Empire Romain : ils sont partis de chez eux, parfois de très loin, du fin fond de la Mésopotamie, ou de la Turquie, ou d'Égypte et de Lybie, par obéissance à la Loi de Moïse ; et ils ne sont pas venus faire du tourisme ; ils sont venus en pèlerinage pour célébrer la fête de la Pentecôte, la fête du don de la Loi ; pendant tout le trajet, et encore une fois arrivés au Temple de Jérusalem, ils ont chanté les psaumes et prié Dieu de faire venir son Messie.

La tâche de Pierre, ce matin-là, c'est donc de leur ouvrir les yeux : oui, le Messie dont vous n'avez pas cessé de parler ces jours-ci, c'est bien lui, qui a été exécuté ici même à Jérusalem, il y a quelques semaines. « Que tout le peuple d'Israël en ait la certitude : ce même Jésus que vous avez crucifié, Dieu a fait de lui le Seigneur et le Christ. »

Pour des auditeurs juifs, ces titres de « Seigneur » et « Christ » décernés à Jésus sont très osés : le mot « Christ » est la traduction en grec du mot hébreu « Messie » ; quant au mot « Seigneur », il était appliqué tantôt à Dieu tantôt au Messie ; dans le psaume 109/110, par exemple, vous connaissez la phrase « Le SEIGNEUR a dit à mon Seigneur »... qui voulait dire « Le SEIGNEUR Dieu a dit à mon Seigneur, le roi ».

Pierre ne l'emploie certainement pas encore au sens de « Jésus est Dieu », c'était par trop impensable pour des Juifs, lui compris. Mais il veut bien dire par là, ce qui est déjà considérable, que l'homme de Nazareth est le Messie attendu : c'est donc faire reposer sur Jésus toute l'espérance d'Israël ; or si, de très bonne foi, des quantités de contemporains de Jésus ont pu vouloir la mort de Jésus, c'est que son caractère de Messie n'était pas du tout évident.

Les auditeurs de Pierre furent « remués jusqu'au fond d'eux-mêmes », nous dit Luc ; là on touche le mystère de la conversion : ils étaient venus à Jérusalem en pèlerinage, donc le cœur ouvert, certainement. Et Pierre a su toucher leurs cœurs.

Ils posent la même question très humble qu'on posait à Jean-Baptiste sur les bords du Jourdain : « Que devons-nous faire ? » (verset 37) ; et la réponse est la même également, tout aussi simple : « Convertissez-vous » (verset 38)... et un peu plus tard, Pierre reprend une formule analogue : « Détournez-vous de cette génération égarée » ; se convertir, dans le langage biblique, c'est précisément se retourner, faire demi-tour ; l'image qui est derrière ces expressions, c'est celle de deux routes (on disait deux voies) : on peut se tromper de chemin ; « génération égarée » veut dire « qui a perdu sa route ». Dans cette expression « génération égarée », il ne faut certainement pas lire du mépris : Pierre fait une simple constatation. La génération contemporaine du Christ et des apôtres a été affrontée à un véritable défi : reconnaître en Jésus le Messie qu'on attendait malgré toutes les apparences contraires ; et elle a commis une erreur de jugement, elle s'est trompée de chemin. Et cette constatation de Pierre est un appel pour ses auditeurs, un appel à se convertir, à faire demi-tour.

Concrètement, se convertir, c'est demander le Baptême « au nom du Christ » ; et nous avons là une petite catéchèse du Baptême tel que les apôtres en parlaient dès le début de l'Église. « Que chacun de vous se fasse baptiser au nom de Jésus-Christ pour obtenir le pardon de ses péchés. Vous recevrez alors le don du Saint-Esprit ».

Car, dit-il, « C'est pour vous que Dieu a fait cette promesse, pour vos enfants et pour tous ceux qui sont loin, tous ceux que le Seigneur notre Dieu appellera. » Ici, il rapproche, pour des auditeurs juifs, donc familiers des Écritures, deux textes de l'Ancien Testament ; d'abord l'annonce du prophète Joël citée plus haut (« Je répandrai mon Esprit sur toute chair ») ; et puis une phrase d'Isaïe qui était bien connue : « Paix pour ceux qui sont loin (sous-entendu les païens) comme pour ceux qui sont proches (le peuple élu) » (Isaïe 57, 19). Le peuple d'Israël se sentait proche de Dieu, grâce à sa vie dans l'Alliance : il était le peuple choisi, le fils, comme disait le prophète Osée. Les autres peuples lui paraissaient étrangers à Dieu, éloignés de Dieu. Et quand Isaïe dit « la paix est aussi pour ceux qui sont loin », il rappelle ce que le peuple élu a retenu de la promesse faite à Abraham : à savoir que l'humanité tout entière est concernée par ce qu'on pourrait appeler « le plan de paix de Dieu ».

Ce jour-là ils furent trois mille à se faire baptiser, trois mille Juifs qui devinrent Chrétiens ; ils faisaient partie de ceux que Pierre appelait les « proches ». Mais peu à peu, au long du livre des Actes, puis de l'histoire de l'Église, ceux qui étaient loin vont rejoindre les appelés de Dieu. C'est à eux que Paul dira dans la lettre aux Ephésiens : « Maintenant, en Jésus-Christ, vous qui jadis étiez loin, vous avez été rendus proches par le sang du Christ. C'est lui, en effet, qui est notre paix : de ce qui était divisé, il a fait une unité « (Ep 2, 13 - 14).

PSAUME 22 (23)

 

1 Le SEIGNEUR est mon berger :
je ne manque de rien.
2 Sur des prés d'herbe fraîche,
il me fait reposer.
Il me mène vers les eaux tranquilles
3 et me fait revivre ;
il me conduit par le juste chemin
pour l'honneur de son nom.
4 Si je traverse les ravins de la mort,
je ne crains aucun mal,
car tu es avec moi,
ton bâton me guide et me rassure.
5 Tu prépares la table pour moi
devant mes ennemis ;
tu répands le parfum sur ma tête,
ma coupe est débordante.
6 Grâce et bonheur m'accompagnent
tous les jours de ma vie ;
j'habiterai la maison du SEIGNEUR
pour la durée de mes jours.

 

Nous avons déjà rencontré ce psaume 22/23 il y a quelques semaines pour le quatrième dimanche de Carême, et j'avais insisté sur trois points :

Premier point : comme toujours dans les psaumes c'est d'Israël tout entier qu'il est question, même si la personne qui parle dit « JE » .

Deuxième point : pour dire son expérience croyante, Israël utilise deux comparaisons, celle du lévite qui trouve son bonheur à habiter dans la Maison de Dieu et celle du pèlerin qui participe au repas sacré qui suit les sacrifices d'action de grâce. Mais il faut lire entre les lignes : à travers ces deux comparaisons, il faut entendre l'expérience du peuple élu, vivant dans l'émerveillement et la reconnaissance l'Alliance proposée par Dieu.

Troisième point : les premiers Chrétiens ont trouvé dans ce psaume une expression privilégiée de leur propre expérience de baptisés ; et ce psaume 22/23 est devenu dans la primitive Église le chant attitré des célébrations de Baptême.

Aujourd'hui, je vous propose de nous arrêter tout simplement sur le premier verset : « Le SEIGNEUR est mon berger, je ne manque de rien ». Dans le même esprit, le prophète Michée exprimait cette prière : « Fais paître ton troupeau sous ta houlette, le troupeau, ton héritage » (Michée 7, 14)... Je remarque au passage que c'est le peuple qui est l'héritage de Dieu ; dans le psaume 15/16, nous avions rencontré l'expression inverse : « SEIGNEUR, mon partage et ma coupe, de toi dépend mon sort. La part qui me revient fait mes délices ; j'ai même le plus bel héritage. » (Ps 15/16, 5-6).1 C'est bien la réciprocité de l'Alliance qui est dite là.
Dans un pays d'éleveurs, un troupeau c'est la richesse d'une famille et le livre des Proverbes donne des conseils pour l'entretien de ce patrimoine : « Connais bien l'état de ton bétail et porte attention à tes troupeaux. Car la richesse n'est pas éternelle et un trésor2 ne passe pas de génération en génération ! » (Pr 27, 23). Ce qui veut dire que quand on compare Dieu à un berger et donc Israël à son troupeau, on ose penser que le peuple élu est un trésor pour son Dieu. Ce qui est une belle audace !

L'emploi d'un tel vocabulaire est donc une invitation à la confiance : Dieu est représenté comme un bon pasteur : c'est-à-dire celui qui rassemble, qui guide, qui nourrit, qui soigne, qui protège et qui défend... en un mot, c'est celui qui veille sur tous les besoins de son troupeau. Tout cela, on le dit de Dieu : je vous en cite quelques exemples :

le berger qui rassemble, je le trouve encore chez le prophète Michée : « Je vais te rassembler, Jacob tout entier, je vais réunir le reste d'Israël, je les mettrai ensemble... comme un troupeau au milieu de son pâturage... » (Mi 2, 12) ; et encore : « En ce jour-là je rassemblerai ce qui boite, je réunirai ce qui est dispersé » (Mi 4, 6). Et Sophonie reprend le même thème : « Je sauverai les brebis boiteuses, je rassemblerai les égarées ». (So 3, 19). Ce qui veut dire, au passage, que chaque fois que nous faisons œuvre de division, nous travaillons contre Dieu !

le berger-guide et défenseur de son troupeau, nous le retrouvons souvent dans les psaumes : en particulier dans le psaume 94/95 qui est la prière du matin de chaque jour dans la liturgie des Heures : « Nous sommes le peuple qu'il conduit, le troupeau guidé par sa main ». (Ps 94/95, 7). De même dans le psaume 77/78 : « Tel un berger, il conduit son peuple, il pousse au désert son troupeau, il les guide et les défend, il les rassure. » (Ps 77/78, 52 ) ; et le psaume 79/80 commence par cet appel : « Berger d'Israël écoute, toi qui conduis Joseph, ton troupeau... révèle ta puissance et viens nous sauver » (Ps 79/80, 2).

Evidemment, c'est dans les périodes difficiles, quand le troupeau (traduisez Israël) se sent mal dirigé, délaissé, malmené ou pire maltraité, que les prophètes recourent le plus souvent à cette image du vrai bon berger, pour redonner espoir ; on ne s'étonne donc pas de retrouver ce thème chez le deuxième Isaïe, celui qui a écrit le livre intitulé « Livre de la Consolation d'Israël ».

Par exemple : « Comme un berger, il fait paître son troupeau, de son bras il rassemble ; il porte sur son sein les agnelets, il procure de la fraîcheur aux brebis qui allaitent. » (Is 40, 11) ; et encore : « Le long des chemins ils auront leurs pâtures, sur tous les coteaux pelés leurs pâturages. Ils n'endureront ni faim ni soif, jamais ne les abattront ni la brûlure du sable, ni celle du soleil ; car celui qui est plein de tendresse pour eux les conduira, et vers les nappes d'eau les mènera se rafraîchir. » (Is 49, 9-10).

J'ai gardé pour la fin ce magnifique texte d'Ezéchiel que vous connaissez : « Je viens chercher moi-même mon troupeau pour en prendre soin. De même qu'un berger prend soin de ses bêtes le jour où il se trouve au milieu d'un troupeau débandé, ainsi je prendrai soin de mon troupeau ; je l'arracherai de tous les endroits où il a été dispersé un jour de brouillard et d'obscurité... je le ferai paître sur les montagnes d'Israël, dans le creux des vallées et dans tous les lieux habitables du pays. Je le ferai paître dans un bon pâturage, son herbage sera sur les montagnes du haut pays d'Israël. C'est là qu'il pourra se coucher dans un bon herbage et paître un gras pâturage, sur les montagnes d'Israël... La bête perdue, je la chercherai ; celle qui se sera écartée, je la ferai revenir ; celle qui aura une patte cassée, je lui ferai un bandage ; la malade, je la fortifierai ... » (Ez 34,11s).

A notre tour, nous chantons ce psaume 22/23 parce que Jésus s'est présenté lui-même comme le berger des brebis perdues ; il nous invite à mettre notre confiance dans la tendresse du Dieu-pasteur ; mais, plus largement, en un moment où tant d'hommes traversent des jours de brouillard et d'obscurité, nous sommes invités également à contempler l'image du bon Pasteur, pour nous comporter en imitateurs du Père et en continuateurs du Fils.
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Notes

1 - Voir le commentaire de ce psaume au Troisième Dimanche de Pâques - A.

2 - En hébreu, le mot employé signifie « diadème ».

Complément
Le rassemblement du troupeau de Dieu réparti dans le monde entier annoncé par les prophètes voit un début de réalisation au matin de la Pentecôte : Pierre s'adresse à une foule de tous horizons.

DEUXIÈME LECTURE - Première lettre de saint Pierre Apôtre 2, 20b-25

 

Frères,
20 Si l'on vous fait souffrir alors que vous avez bien agi,
vous rendrez hommage à Dieu en tenant bon.
21 C'est bien à cela que vous avez été appelés,
puisque le Christ lui-même a souffert pour vous
et vous a laissé son exemple afin que vous suiviez ses traces,
22 lui qui n'a jamais commis de péché
ni proféré de mensonge :
23 couvert d'insultes, il n'insultait pas ;
accablé de souffrance, il ne menaçait pas,
mais il confiait sa cause à Celui qui juge avec justice.
24 Dans son corps, il a porté nos péchés sur le bois de la croix
afin que nous puissions mourir à nos péchés
et vivre dans la justice :
c'est par ses blessures que vous avez été guéris.
25 Vous étiez errants comme des brebis ;
mais à présent vous êtes revenus
vers le berger qui veille sur vous.

 

Dans ce passage, Pierre s'adresse à une catégorie sociale toute particulière : ce sont des esclaves (on sait que l'esclavage existait encore à son époque) ; or, en droit romain, l'esclave était à la merci de son maître, il était un objet entre ses mains. Il arrivait donc que des esclaves subissent des mauvais traitements sans autre raison que le bon plaisir de leurs maîtres ; Pierre leur dit en substance : imitez le Christ : lui aussi était esclave à sa manière, puisqu'il a mis sa vie tout entière au service de tous les hommes. Or, comment s'est-il comporté ? « Couvert d'insultes, il n'insultait pas ; accablé de souffrance, il ne menaçait pas, mais il confiait sa cause à Celui qui juge avec justice. »

Je reprends le raisonnement de Pierre au début : « Si l'on vous fait souffrir alors que vous avez bien agi, vous rendrez hommage à Dieu en tenant bon. (verset 20 )... C'est bien à cela que vous avez été appelés, puisque le Christ lui-même a souffert pour vous et vous a laissé son exemple afin que vous suiviez ses traces. » (verset 21).

« Tenez bon... c'est à cela que vous avez été appelés » : l'appel dont parle Pierre concerne le « tenez bon » et non pas la souffrance en elle-même. On pourrait retourner la phrase : dans la souffrance, vous êtes appelés à tenir bon. On ne redira jamais assez qu'il n'y a pas de vocation du chrétien à la souffrance ; mais, dans la souffrance, un appel à tenir bon à l'exemple du Christ. Suivre les traces du Christ, suivre son exemple, ce n'est pas souffrir pour souffrir, c'est tenir bon dans la souffrance comme lui : « couvert d'insultes, il n'insultait pas ; accablé de souffrance, il ne menaçait pas... »

Pierre en profite pour rappeler le Credo des chrétiens : « Dans son corps, le Christ a porté nos péchés sur le bois de la croix afin que nous puissions mourir à nos péchés et vivre dans la justice : c'est par ses blessures que vous avez été guéris. » Voilà bien ce qui est au cœur de notre catéchisme et en même temps la chose la plus difficile du monde à comprendre ! Nous affirmons « Dieu nous sauve... Christ est mort pour nos péchés », mais comment aller plus loin ? Comment expliquer ? De quoi nous sauve-t-il ? Comment nous sauve-t-il ?

Pour commencer, il me semble que nous entendons ici une définition du salut : être sauvés, c'est devenir « capables de vivre dans la justice » (verset 24). Nous sommes guéris de nos blessures, comme dit Pierre. Nos blessures à nous, ce sont nos incapacités d'aimer et de donner, de pardonner, de partager ; c'est une humanité déboussolée : au lieu d'être centrée sur Dieu, l'humanité a perdu sa boussole, elle est désorientée ; Pierre dit « Vous étiez errants comme des brebis ». « Mourir à nos péchés », pour reprendre l'expression de Pierre, c'est être capables de vivre autrement, de vivre dans la justice, c'est-à-dire dans la fidélité au projet de Dieu. C'est dans ce sens-là que Paul parlait d'homme nouveau : « Vous vous êtes dépouillés du vieil homme avec ses pratiques et vous avez revêtu l'homme nouveau... qui ne cesse d'être renouvelé à l'image de son créateur. » (Col 3, 9).*

Reste à savoir comment la croix du Christ a pu opérer ce salut : d'après Pierre, « c'est par ses blessures que nous avons été guéris ». Or les blessures du Christ, n'oublions pas que ce n'est pas Dieu, ce sont les hommes qui les lui ont infligées ; rappelez-vous le discours de Pierre au matin de la Pentecôte : « Cet homme, Jésus, vous l'avez livré et supprimé... mais Dieu l'a ressuscité » (Ac 2, 23). Le Christ est mort parce qu'il a eu le courage de porter témoignage à son Père, de se comporter en homme de prière et de paix, de s'opposer à toute forme de mépris ou d'exclusion. Mais le Père dont il parlait ne répondait pas à l'image que s'en faisaient la majorité de ses contemporains ; Jésus, lui, malgré les menaces, n'a pas changé de ligne de conduite : « Je suis venu pour rendre témoignage à la vérité », disait-il (Jn 18, 37). Alors on l'a supprimé. Mais, même sur la croix, il a continué à rendre témoignage à son Père en révélant jusqu'où va le pardon de Dieu. Ses derniers mots sont encore des mots d'amour : « Père, pardonne-leur, ils ne savent pas ce qu'ils font. »
Alors, cette croix qui était le lieu de l'horreur absolue, de la haine humaine déchaînée est devenue,
grâce au Christ, le lieu de l'amour absolu dans ce pardon du Christ à ses bourreaux. Et en le ressuscitant, Dieu transforme ce lieu de mort qu'est la croix en lieu de vie.

Et, désormais, il nous suffit de contempler la croix, de croire à cet amour de Dieu pour l'humanité, révélé dans la croix du Christ, pour être transformés, convertis, réorientés ; comme le disait Zacharie « Ils lèveront les yeux vers celui qu'ils ont transpercé » (Za 12, 10). Alors nous sommes guéris, sauvés, c'est-à-dire rendus capables à nouveau d'aimer et de pardonner comme lui. Si nous voulons bien nous laisser attendrir par cette attitude d'amour absolu de Jésus et de son Père, nos coeurs de pierre deviennent cœurs  de chair. Et nous devenons capables de vivre comme lui. Et d'autres, alors, pourront se laisser transformer à leur tour. C'est comme une contagion qui doit se répandre.

Car, il faut bien le reconnaître, l'œuvre de transformation de l'humanité tout entière n'est pas terminée ! Il faut donc encore des témoins de l'amour et du pardon de Dieu : « Je vous envoie comme des agneaux au milieu des loups », disait Jésus. Quand Pierre dit : « le Christ vous a laissé son exemple afin que vous suiviez ses traces », il nous rappelle que, à notre tour, nous devons prendre sa suite pour, avec lui, continuer l'œuvre du salut de l'humanité. Paul dirait : le Christ est la tête et vous, vous êtes le corps du Messie.

Nous voyons ce qui nous reste à faire ! Mais, rassurons-nous, l'Esprit Saint nous a été donné pour cela !

ÉVANGILE - Jean 10, 1-10

 

Jésus parlait ainsi aux pharisiens :
1 « Amen, amen, je vous le dis :
celui qui entre dans la bergerie
sans passer par la porte,
mais qui escalade par un autre endroit,
celui-là est un voleur et un bandit.
2 Celui qui entre par la porte,
c'est lui le pasteur, le berger des brebis.
3 Le portier lui ouvre,
et les brebis écoutent sa voix.
Ses brebis à lui, il les appelle chacune par son nom,
et il les fait sortir.
4 Quand il a conduit dehors toutes ses brebis,
il marche à leur tête,
et elles le suivent
car elles connaissent sa voix.
5 Jamais elles ne suivront un inconnu,
elles s'enfuiront loin de lui,
car elles ne reconnaissent pas la voix des inconnus. »
6 Jésus employa cette parabole en s'adressant aux Pharisiens, mais ils ne comprirent pas ce qu'il voulait leur dire
7 C'est pourquoi Jésus reprit la parole :
« Amen, amen, je vous le dis :
je suis la porte des brebis.
8 Ceux qui sont intervenus avant moi
sont tous des voleurs et des bandits :
mais les brebis ne les ont pas écoutés.
9 Moi, je suis la porte.
Si quelqu'un entre en passant par moi,
il sera sauvé ;
il pourra aller et venir, et il trouvera un pâturage.
10 Le voleur ne vient que pour voler, égorger et détruire.
Moi je suis venu pour que les hommes aient la vie,
pour qu'ils l'aient en abondance. »

 

La cohérence des textes de ce dimanche est particulièrement frappante ! Le psaume, puis la deuxième lecture et maintenant l'évangile nous transportent dans une bergerie. Le psaume comparait la relation de Dieu avec Israël à la sollicitude d'un berger pour son troupeau ; il disait « le SEIGNEUR est mon berger, je ne manque de rien ; sur des prés d'herbe fraîche, il me fait reposer. » Dans la deuxième lecture, saint Pierre comparait les hommes qui n'ont pas la foi en Jésus-Christ à des brebis perdues : « Vous étiez errants comme des brebis ; mais à présent vous êtes revenus vers le berger qui veille sur vous. » Et, ici, dans l'évangile de Jean, Jésus développe son long discours sur le bon pasteur.

Une bergerie, ce n'est pas un spectacle habituel pour une bonne partie d'entre nous, il faut bien le dire. Il faut donc que nous fassions l'effort d'imaginer le paysage du Proche-Orient, le troupeau regroupé pour la nuit dans un enclos bien gardé ; au matin le berger vient libérer les brebis et les emmène sur les pâturages.

Si nous avons un effort d'imagination à faire, en revanche ce genre de réflexion était très familier aux auditeurs de Jésus : parce que, tout d'abord, il y avait de nombreux troupeaux en Israël, et ensuite parce que les prophètes de l'Ancien Testament avaient pris l'habitude de ce genre de comparaisons. Nous en avons relu certains passages à propos du psaume. Je ne retiens qu'une phrase du prophète Isaïe qui insiste sur la sollicitude de Dieu envers son peuple : « Celui qui est plein de tendresse pour eux les conduira, et vers les masses d'eau les mènera se rafraîchir. » (Is 49, 9). Enfin, du futur Messie on disait volontiers qu'il serait un berger pour Israël.

En même temps, les prophètes ne cessaient de mettre en garde contre les mauvais bergers qui représentent un véritable danger pour les brebis. C'est évidemment une affaire de vie ou de mort pour le troupeau. Jésus, à son tour, s'inscrit bien ici dans le même registre : il dit à la fois la sollicitude du berger pour ses brebis et le danger que représentent pour elles les faux bergers.

Ces thèmes familiers, il les reprend dans l'évangile de ce dimanche, sous la forme de deux petites comparaisons successives : celle du berger, puis celle de la porte. Il prend la peine de les introduire l'une et l'autre par la formule solennelle : « Amen, amen, je vous le dis ». Or cette expression introduit toujours du nouveau ; mais, justement, le thème du berger était bien connu, alors où est la nouveauté ? D'autre part, Jean précise que ces deux paraboles sont adressées aux Pharisiens : Jésus leur a raconté la première, mais, nous dit Jean, « ils ne comprirent pas ce que Jésus voulait leur dire. » Alors Jésus enchaîna sur la deuxième.

Pourquoi les Pharisiens n'ont-ils pas compris la première ? Peut-être tout simplement parce que, de toute évidence, Jésus laisse deviner qu'il est lui-même ce bon berger capable de faire le bonheur de son peuple ; et eux se voient ravaler du coup au rang de mauvais bergers. Ils ont donc parfaitement compris ce que Jésus veut dire, mais ils ne peuvent l'accepter. Ce serait admettre que ce Galiléen est le Messie, l'Envoyé de Dieu, or il ne ressemble en rien à l'idée qu'on s'en faisait. C'est peut-être la raison pour laquelle Jésus a pris soin de dire « Amen, amen, je vous le dis » ; chaque fois qu'il introduit un discours par cette entrée en matière, il faut être particulièrement attentif ; c'est l'équivalent de certaines phrases que l'on rencontre souvent chez les prophètes de l'Ancien Testament : quand l'Esprit de Dieu leur souffle des paroles dures à comprendre ou à accepter, ils prennent toujours bien soin de commencer et parfois de terminer leur prédication par des formules telles que « oracle du SEIGNEUR » ou « Ainsi parle le SEIGNEUR ». Même ainsi mis en garde, les Pharisiens n'ont pas compris ou pas voulu comprendre ce que Jésus voulait leur dire.

Mais il persiste ; Jean nous dit « C'est pourquoi Jésus reprit la parole » ; on devine la patience de Jésus qui lui inspire cette nouvelle tentative pour convaincre son auditoire : « Je suis la porte des brebis ; si quelqu'un entre en passant par moi, il sera sauvé ». C'est une autre manière de dire qu'il est le Messie, le sauveur : par lui, le troupeau accède à la vraie vie. « Moi je suis venu pour que les hommes aient la vie, pour qu'ils l'aient en abondance. » C'est presque une confidence : Jésus nous dit pourquoi il est venu.

Pour terminer je retiendrais volontiers une leçon de cet évangile : Jésus nous dit que les brebis suivent le berger parce qu'elles connaissent sa voix : derrière cette image pastorale, on peut lire une réalité de la vie de foi ; nos contemporains ne suivront pas le Christ, ne seront pas ses disciples si nous ne faisons pas résonner la voix du Christ, si nous ne faisons pas connaître la Parole de Dieu. J'y entends une fois de plus un appel à faire entendre par tous les moyens « le son de sa voix ».
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Complément

A plusieurs reprises dans l'évangile de Jean, Jésus révèle sa mission dans des termes qui sont tout à fait clairs ; tantôt, il insiste sur le fait qu'il est l'envoyé du Père : un jour, à Jérusalem, par exemple, il a dit « Je suis venu au nom de mon Père » (Jn 5, 43) ; tantôt il dit le contenu de sa mission : à Pilate, il affirme : « Je suis né et je suis venu dans le monde pour rendre témoignage à la vérité » (Jn 18, 37) ; ailleurs il parle de sauver le monde : « Je ne suis pas venu juger le monde, je suis venu sauver le monde. » (Jn 12, 47). Ou encore : « Moi, la lumière, je suis venu dans le monde, afin que quiconque croit en moi ne demeure pas dans les ténèbres. » (Jn 12, 46).

Commentaires de Marie-Noëlle Thabut, année liturgique A, 4e dimanche de Pâques (11 mai 2014)

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29 avril 2014 2 29 /04 /avril /2014 06:33
  • décodant le langage imagé utilisé par l'auteur.

Je souhaite arriver à mettre ici, chaque dimanche, les commentaires de Marie-Noëlle Thabut. Ma seule contribution consiste à surligner les passages que je trouve les plus enrichissants et à écrire en rouge ceux qui parlent d'un thème qui m'est cher : la liberté (trois autres pages de mon blog sont consacrées à ces passages des Évangiles, du reste du Nouveau Testament ou de l'Ancien Testament qui parlent de la liberté). D'après Marie-Noëlle Thabut, "... si nous ne trouvons pas dans les textes une parole libérante, c'est que nous ne les avons pas compris."

 

Version audio, trouvée sur le site de Radio-Notre-Dame.

Ces commentaires, trouvés sur le site "Église catholique en France", permettent à toute personne de bonne volonté, chrétienne ou non, de mieux comprendre la Bible, le livre le plus diffusé au monde

PREMIÈRE LECTURE - Actes des Apôtres 2, 14. 22b - 33

 

Le jour de la Pentecôte,
14 Pierre, debout avec les onze autres Apôtres, prit la parole ;
il dit d'une voix forte :
« Habitants de la Judée, et vous tous qui séjournez à Jérusalem,
comprenez ce qui se passe aujourd'hui,
écoutez bien ce que je vais vous dire.
22 Il s'agit de Jésus le Nazaréen,
cet homme dont Dieu avait fait connaître la mission
en accomplissant par lui des miracles,
des prodiges et des signes au milieu de vous,
comme vous le savez bien.
23 Cet homme, livré selon le plan et la volonté de Dieu, vous l'avez fait mourir
en le faisant clouer à la croix par la main des païens.
24 Or, Dieu l'a ressuscité en mettant fin aux douleurs de la mort,
car il n'était pas possible qu'elle le retienne en son pouvoir.
25 En effet, c'est de lui que parle le psaume de David :
Je regardais le Seigneur sans relâche, s'il est à mon côté, je ne tombe pas,
26 Oui, mon coeur est dans l'allégresse, ma langue chante de joie ;
ma chair elle-même reposera dans l'espérance :
27 Tu ne peux pas m'abandonner à la mort
ni laisser ton fidèle connaître la corruption.
28 Tu m'as montré le chemin de la vie,
tu me rempliras d'allégresse par ta présence.
29 Frères, au sujet de David notre père,
on peut vous dire avec assurance, qu'il est mort, qu'il a été enterré,
et que son tombeau est encore aujourd'hui chez nous.
30 Mais il était prophète, il savait que Dieu lui avait juré
de faire asseoir sur son trône un de ses descendants.
31 Il a vu d'avance la résurrection du Christ, dont il a parlé ainsi :
il n'a pas été abandonné à la mort,
et sa chair n'a pas connu la corruption.
32 Ce Jésus, Dieu l'a ressuscité ;
nous tous, nous en sommes témoins.
33 Elevé dans la gloire par la puissance de Dieu,
il a reçu de son Père l'Esprit Saint qui était promis,
et il l'a répandu sur nous :
c'est cela que vous voyez et que vous entendez. »

 

Le même Pierre, qui avait succombé à la peur pendant le procès de Jésus, au point de le renier publiquement, le même qui, après la mort du Christ, se calfeutrait avec les autres disciples dans une salle verrouillée, c'est bien le même que nous retrouvons aujourd'hui, un peu plus d'un mois après, (cinquante jours exactement) et cette fois, il improvise un grand discours devant des milliers de gens ! Il est debout ; si Luc note l'attitude de Pierre, c'est parce qu'elle est symbolique : d'une certaine manière Pierre est en train de se réveiller, de revivre, de se relever...

Première remarque avant d'aller plus loin : jusque là Pierre n'a donc pas été un modèle d'audace et c'est à lui que Jésus confie désormais la mission la plus audacieuse : continuer l'œuvre d'évangélisation, une mission qui a coûté la vie au Fils de Dieu lui-même ! Celui qui avait renié son maître il n'y a pas si longtemps se réjouira bientôt d'être persécuté pour avoir trop parlé. C'est certainement l'un des plus grands miracles des Actes des Apôtres ! Quand je dis miracle, je veux dire que cette force toute neuve, cette audace, Pierre ne la puise pas en lui-même, elle est don de Dieu.

Je reviens à cette matinée de Pentecôte, l'année de la mort de Jésus ; Jérusalem grouille de monde. Comme chaque année, des pèlerins sont venus de partout pour cette fête de Pentecôte ; ce sont des Juifs, et s'ils sont venus en pèlerinage à Jérusalem, c'est parce que, tout comme Pierre et les autres apôtres de Jésus, ils partagent l'espérance d'Israël ; tout au long du trajet, et ils viennent parfois de très loin, ils ont chanté les psaumes en suppliant Dieu de hâter la venue de son Messie.

Précisément, Pierre s'appuie sur cette espérance pour annoncer : ce Messie que vous attendez, il est venu, nous avons eu le privilège de le connaître. Dieu a accompli sa promesse : le nouveau monde est déjà commencé. A première vue, les auditeurs de Pierre sont les hommes du monde les mieux préparés à entendre ce message : puisque toute leur vie de prière mais aussi leur vie quotidienne est baignée dans la mémoire des œuvres de Dieu pour son peuple et dans l'attente du Messie, celui qui accomplira la libération définitive d'Israël et de l'humanité tout entière.

Et donc, Pierre insiste dans son discours sur cet aspect de continuité de l'œuvre de Dieu qui est pour lui une évidence ; et je crois que c'est très important que nous retrouvions ce sens de la continuité de l'œuvre de Dieu, si nous voulons approcher la Bible. Pour mettre en évidence cette continuité, Pierre invoque le témoignage du psaume 15/16 ; mais je n'en parle pas ici parce que c'est précisément celui que la liturgie nous propose pour ce troisième dimanche de Pâques, nous aurons donc l'occasion d'en reparler.

En même temps, les auditeurs de Pierre sont aussi les moins préparés à accepter les paroles de Pierre : précisément parce que, s'ils attendent le Messie depuis toujours, ils ont eu le temps de se faire des idées sur lui, des idées d'hommes... Or Dieu ne peut que surprendre nos idées d'hommes...

L'un des aspects les plus inacceptables du mystère de Jésus, pour ses contemporains, c'est sa mort sur la croix. Le Vendredi Saint, Jésus, abandonné de tous, semblait bien maudit de Dieu lui-même. Il ne pouvait donc pas être le Messie... du moins selon les idées des hommes. Et pourtant, les apôtres l'ont compris le soir de Pâques, il était bien le Messie envoyé par Dieu ; s'ils l'ont compris, c'est parce qu'ils ont été témoins de la Résurrection de Jésus : alors seulement ils ont pu s'ouvrir aux pensées de Dieu et comprendre la mission de Jésus.

Pierre sait bien tout cela et c'est pour cette raison qu'il insiste sur l'accomplissement du projet de Dieu en Jésus : « Il s'agit de Jésus le Nazaréen, cet homme dont Dieu avait fait connaître la mission en accomplissant par lui des prodiges et des signes au milieu de vous... Cet homme, livré selon le plan et la volonté de Dieu... ce Jésus, Dieu l'a ressuscité... Elevé dans la gloire par la puissance de Dieu, il a reçu de son Père l'Esprit-Saint qui était promis... ».

Pierre termine en faisant appel à l'expérience de ses auditeurs ; il leur dit : « C'est ce que vous voyez et entendez » (verset 33) et, là, il parle du spectacle que donnent les apôtres désormais. Il sait qu'on ne peut devenir témoin à son tour que lorsqu'on a l'expérience de l'œuvre de Dieu. Pour les auditeurs de Pierre, qui n'ont pas été directement témoins de la résurrection, la seule expérience possible, c'est celle de voir et entendre les douze apôtres transformés par l'Esprit-Saint. Pour nos contemporains, c'est la même chose : cela veut dire l'urgence pour nos communautés chrétiennes de se laisser transformer par l'Esprit.

PSAUME 15 (16)

 

1 Garde-moi, mon Dieu : j'ai fait de toi mon refuge.
2 J'ai dit au SEIGNEUR : « Tu es mon Dieu !
5 SEIGNEUR, mon partage et ma coupe :
de toi dépend mon sort. »
7 Je bénis le SEIGNEUR qui me conseille :
même la nuit mon coeur m'avertit.
8 Je garde le SEIGNEUR devant moi sans relâche ;
il est à ma droite : je suis inébranlable.
9 Mon coeur exulte, mon âme est en fête,
ma chair elle-même repose en confiance :
10 tu ne peux m'abandonner à la mort
ni laisser ton ami voir la corruption.
2b Je n'ai pas d'autre bonheur que toi.
11 Tu m'apprends le chemin de la vie :
devant ta face, débordement de joie !
à ta droite, éternité de délices !

 

« Tu es, Seigneur, le lot de mon coeur,
Tu es mon héritage,
En Toi, Seigneur, j'ai mis mon bonheur,
Toi, mon seul partage. »

Vous avez reconnu là un negro spiritual célèbre... c'est le psaume 15/16.

Dans les versets qui nous sont proposés aujourd'hui, certains versets semblent traduire un bonheur parfait ; tout a l'air si simple ! « J'ai dit au SEIGNEUR : Tu es mon Dieu !... J'ai fait de toi mon refuge... Je n'ai pas d'autre bonheur que toi... »

D'autres versets sont l'écho d'un danger et Israël supplie : « Tu ne peux m'abandonner à la mort ni laisser ton ami voir la corruption. »

Je reprends ces deux points l'un après l'autre : premièrement le bonheur d'Israël : « Mon cœur exulte, mon âme est en fête... SEIGNEUR, mon partage et ma coupe... Je n'ai pas d'autre bonheur que toi. » Ici le peuple d'Israël est comparé à un « lévite », un prêtre, qui « demeure » sans cesse dans le temple de Dieu, qui vit dans l'intimité de Dieu : la vie des lévites, consacrés au Seigneur offrait une image très parlante de la vie du peuple tout entier.

Par exemple, l'expression « SEIGNEUR, mon partage et ma coupe, de toi dépend mon sort » (verset 5) est une allusion à leur statut particulier : au moment du partage de la Palestine entre les tribus des descendants de Jacob, (partage fait par tirage au sort), les membres de la tribu de Lévi n'avaient pas reçu de part : leur part c'était la Maison de Dieu (c'est-à-dire le service du Temple), le service de Dieu... Leur vie tout entière était consacrée au culte ; ils n'avaient pas de territoire ; leur subsistance était assurée par les dîmes (on pourrait dire le « denier du culte » de l'époque) et par une partie des récoltes et des viandes offertes en sacrifice. Du coup on comprend cet autre verset de ce psaume que nous n'entendons pas ce dimanche : « La part qui me revient fait mes délices ; j'ai même le plus bel héritage ». Enfin, ils gardaient le temple jour et nuit et c'est ce à quoi fait allusion la formule du verset 7 : « Même la nuit mon coeur m'avertit ».

On voit bien comment ce statut très particulier, privilégié, des lévites pouvait être lu comme une image du statut particulier, privilégié du peuple élu, choisi par Dieu pour son service au milieu des nations.
Je disais tout à l'heure en commençant qu'il y a un deuxième aspect de ce psaume : on entend les échos d'un danger et la supplication : « Tu ne peux m'abandonner à la mort ni laisser ton ami voir la corruption. »
Car, en réalité, les choses sont moins roses qu'il n'y paraît. On ne sait pas dater la composition de ce psaume : les circonstances auxquelles il fait allusion pourraient convenir à plusieurs époques ; mais, en tout cas, l'appel au secours du début, « Garde-moi, mon Dieu : j'ai fait de toi mon refuge » et les affirmations répétées de confiance laissent supposer une période dans laquelle, justement, la confiance était difficile. Cet appel au secours est tout autant une profession de foi : il traduit un combat terrible, le combat de la fidélité à la vraie foi, c'est-à-dire le combat contre l'idolâtrie, le combat de la fidélité au Dieu unique.

Certains versets que nous ne lisons pas ce dimanche1 précisent que Israël a succombé parfois à l'idolâtrie mais il prend l'engagement de ne plus y retomber : l'affirmation « J'ai fait de toi, mon Dieu, mon seul refuge » traduit cette résolution. Puisque ces versets précis n'ont pas été retenus pour ce troisième dimanche de Pâques, je ne m'y attarde pas. Simplement on comprend mieux combien l'image du lévite est parlante : c'est une manière de dire « en choisissant de rester fidèle au vrai Dieu, le peuple d'Israël a fait le vrai choix qui le fait entrer dans l'intimité de Dieu ».

La confiance d'Israël lui inspire des phrases étonnantes : par exemple l'expression « Eternité de délices » ou bien encore « Tu ne peux m'abandonner à la mort, ni laisser ton ami voir la corruption » ; on peut se demander : quand le psaume est écrit, est-il déjà confusément une première amorce de la foi en la Résurrection ? En réalité, cette affirmation est une supplication, ou plutôt une plaidoirie ; vous savez que la foi en la Résurrection individuelle n'est apparue que très tard en Israël ; c'est du peuple qu'il est question ici : sa survie est en péril par sa faute (l'idolâtrie, justement) mais il sait que Dieu ne l'abandonnera pas et c'est pourquoi il affirme « tu ne peux m'abandonner à la mort, ni laisser ton ami voir la corruption » ; c'est bien du peuple qu'il s'agit.

Par la suite, vers le deuxième siècle avant Jésus-Christ, quand on a commencé à croire à la résurrection de chacun d'entre nous, la phrase « tu ne peux m'abandonner à la mort, ni laisser ton ami voir la corruption » a été relue dans ce sens.

Plus tard, les Chrétiens ont également relu ce psaume à leur manière, nous l'avons entendu dans la première lecture de ce dimanche : Pierre, le matin de la Pentecôte, a cité ce psaume aux pèlerins juifs venus nombreux à Jérusalem pour la fête. Pour leur montrer que Jésus était bien le Messie, Pierre leur a dit : quand David composait ce psaume, et disait « tu ne peux m'abandonner à la mort » il annonçait la Résurrection du Messie ; or Jésus est ressuscité, c'est donc bien de lui que David parlait, sans savoir le nommer, évidemment.

Nous avons là un exemple de la première prédication chrétienne adressée à des Juifs : c'est-à-dire comment les premiers apôtres relisaient la tradition juive en y découvrant tout-à-coup une nouvelle dimension, l'annonce de Jésus-Christ.

Au long des siècles, donc, ce psaume a porté la prière d'Israël dans l'attente du Messie et il s'est enrichi peu à peu de sens nouveaux... Ce sera le rôle de la première génération chrétienne de découvrir et de montrer que les Ecritures trouvent leur sens plénier en Jésus-Christ.
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Note
1 - Voici les versets manquants : v. 3 « Toutes les idoles du pays, ces dieux que j'aimais, ne cessent d'étendre leurs ravages, et l'on se rue à leur suite. » v. 4 : « Je n'irai pas leur offrir le sang des sacrifices ; leur nom ne viendra pas sur mes lèvres ! » On entend bien ici la résolution de ne plus tomber dans l'idolâtrie.

DEUXIÈME LECTURE - Première lettre de saint Pierre Apôtre 1, 17-21

 

Frères,
17 vous invoquez comme votre Père
celui qui ne fait pas de différence entre les hommes,
mais qui les juge chacun d'après ses actes ;
vivez donc, pendant votre séjour sur terre, dans la crainte de Dieu.
18 Vous le savez : ce qui vous a libérés
de la vie sans but que vous meniez à la suite de vos pères,
ce n'est pas l'or et l'argent, car ils seront détruits ;
19 c'est le sang précieux du Christ,
l'Agneau sans défaut et sans tache.
20 Dieu l'avait choisi dès avant la création du monde,
et il l'a manifesté à cause de vous,
en ces temps qui sont les derniers.
21 C'est par lui que vous croyez en Dieu,
qui l'a ressuscité d'entre les morts
et lui a donné la gloire ;
ainsi vous mettez votre foi et votre espérance en Dieu.

 

Nous avons lu dans la première lecture (tirée des Actes des Apôtres) le discours de Pierre le matin de Pentecôte : un modèle de ce qu'était la première prédication chrétienne lorsqu'elle s'adressait à des juifs ; voici maintenant avec la lettre de Pierre une prédication adressée à des anciens païens, des non-Juifs devenus chrétiens ; évidemment le discours n'est pas tout-à-fait le même ; c'est le B.A. BA de la communication d'adapter son langage à son auditoire !

J'ai dit qu'il s'agissait de non-Juifs ; on ne sait pas exactement à qui cette lettre est adressée : dans les premières lignes, Pierre dit seulement qu'il écrit aux « élus qui vivent en étrangers » dans les cinq provinces de notre Turquie actuelle, (le Pont, la Galatie, la Cappadoce, l'Asie et la Bithynie). Ce qui incite à penser qu'ils n'étaient pas Juifs, c'est la phrase « la vie sans but que vous meniez à la suite de vos pères » : Pierre, Juif lui-même ne dirait pas une telle phrase à des Juifs... il sait trop bien quelle espérance traverse les Écritures et à quel point toute la vie de son peuple est tendue vers Dieu ; impossible de parler d'une « vie sans but » !

Mais s'il s'agit de non-Juifs, comme on le croit, la première chose qui saute aux yeux dans ce simple passage, c'est le nombre impressionnant d'allusions à la Bible : par exemple des expressions comme « le sang de l'Agneau sans défaut et sans tache », « le Père qui ne fait pas de différence entre les hommes », la « crainte de Dieu » ; si Pierre les emploie sans les expliquer, c'est que son auditoire les connaît. Est-ce possible si ce sont des non-Juifs ?

Voilà l'hypothèse la plus probable : autour des synagogues gravitaient de nombreux sympathisants et parmi eux un nombre important de ceux que l'on appelait les « craignant Dieu » : ils étaient si proches du Judaïsme qu'ils pratiquaient le shabbat et donc entendaient toutes les lectures de la synagogue le samedi matin ; par conséquent, ils connaissaient très bien les Écritures juives ; mais ils n'avaient jamais été jusqu'à demander la circoncision. On croit savoir que les premiers Chrétiens se sont recrutés majoritairement parmi eux.

Je reviens à deux formules de la lettre de Pierre qui peuvent nous heurter si nous ne les replaçons pas dans leur contexte biblique :

L'expression « crainte de Dieu », d'abord ; elle a un sens tout particulier dans la Bible précisément parce que Dieu s'est révélé à son peuple comme un « Père » ; rappelez-vous la phrase du psaume 102/103 : « Comme la tendresse du père pour ses fils, ainsi est la tendresse du SEIGNEUR pour celui qui le craint » ; la crainte de Dieu, ce n'est donc pas la peur, c'est une attitude filiale faite de tendresse, de respect, de vénération, et d'une confiance totale. Pierre le dit bien : « Vous invoquez Dieu comme votre Père... vivez donc, pendant votre séjour sur la terre, dans la crainte de Dieu » ; c'est logique : vous l'invoquez comme votre Père, alors, conduisez-vous en fils. Je reprends encore une fois cette phrase, mais en entier cette fois : « Vous invoquez comme votre Père celui qui ne fait pas de différence entre les hommes, mais qui les juge chacun d'après ses actes ; vivez donc, pendant votre séjour sur la terre, dans la crainte de Dieu ». D'après l'insistance de Pierre sur « celui qui ne fait pas de différence entre les hommes »1 on devine que certains de ces nouveaux Chrétiens, qui venaient du paganisme, étaient complexés par rapport aux chrétiens d'origine juive ; Pierre veut donc les rassurer ; il leur dit en substance « Vous êtes fils tout comme les autres, conduisez-vous en fils, tout simplement ».

Deuxième formule qui risque de nous heurter : « ce qui vous a libérés ... c'est le sang précieux du Christ » ; j'ai volontairement tronqué la phrase, car c'est sous cette forme raccourcie qu'elle nous choque ; nous sommes tentés d'y voir un affreux marchandage, sans bien pouvoir dire, d'ailleurs, entre qui et qui. Si je prends, au contraire, la phrase de Pierre en entier : « ce qui vous a libérés de la vie sans but que vous meniez à la suite de vos pères, ce n'est pas l'or et l'argent, car ils seront détruits ; c'est le sang précieux du Christ, l'Agneau sans défaut et sans tache », je découvre deux choses :

Premièrement, il ne s'agit pas de marchandage, notre libération est « gratuite », je devrais dire « gracieuse », c'est-à-dire donnée ; Pierre prend bien peine de dire : « Ce n'est pas l'or et l'argent »2, manière de dire « c'est gratuit ». La lettre aux Colossiens dit bien : « Il a plu à Dieu de tout réconcilier en Christ... » (Col 1,19).

Deuxièmement, Pierre ne met pas l'accent là où nous le mettons, nous. Le sang d'un agneau sans défaut et sans tache, c'est celui qu'on versait chaque année pour la Pâque et qui signait la libération d'Israël de tous les esclavages ; ce sang versé annonçait l'œuvre permanente de Dieu pour libérer son peuple. C'est donc, pour un lecteur averti de l'Ancien Testament, un rappel de fête, la fête de la liberté en quelque sorte, d'une liberté en marche vers la Terre Promise. Or, dit Pierre, la libération définitive est accomplie en Jésus-Christ, désormais vous êtes entrés dans une vie nouvelle (c'est encore mieux que la Terre Promise). Cette libération consiste précisément en ceci que vous invoquez Dieu comme Père.

On comprend mieux alors la phrase « Vous êtes libérés de cette vie sans but que vous meniez jusqu'ici ». « Sans but » ici veut dire « qui ne mène à rien, par opposition à la vie éternelle » ; désormais, parce que le Fils a vécu sa vie d'homme dans la confiance jusqu'au bout, c'est toute l'humanité qui a retrouvé le chemin de l'attitude filiale, qui a retrouvé le chemin de l'arbre de vie, pour reprendre l'image de la Genèse.
Paul dirait : « Vous êtes passés de l'attitude de peur, de méfiance de l'esclave à l'attitude de crainte filiale, l'attitude des fils ».3
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Notes
1 - « Dieu ne fait pas de différence entre les hommes » : c'est une allusion à la révélation de Dieu au prophète Samuel : « Dieu ne regarde pas comme les hommes, car les hommes regardent l'apparence, mais le SEIGNEUR regarde le coeur. » (1 S 16, 7). Phrase reprise par Jésus dans ses controverses avec les Pharisiens auxquels il reprochait de « juger selon les apparences » (Jn 7, 24 ; 8, 15 ; cf le quatrième dimanche de Carême - A).
2 - « Ce n'est pas l'or et l'argent » : le thème de la gratuité des dons de Dieu n'est pas nouveau non plus. Le prophète Isaïe l'avait annoncé avec force : « Vous tous qui avez soif, venez, voici de l'eau ! Même si vous n'avez pas d'argent, venez acheter et consommer, venez acheter du vin et du lait sans argent et sans rien payer. » (Is 55, 1 ; cf commentaire du dix-huitième dimanche du Temps Ordinaire - A).
3 - D'après Ga 4, 6 et Rm 8, 15.

ÉVANGILE - Luc 24, 13-35

 

Le troisième jour après la mort de Jésus,
13 deux disciples faisaient route vers un village appelé Emmaüs, à deux heures de marche de Jérusalem,
14 et ils parlaient de tout ce qui s'était passé.
15 Or, tandis qu'ils parlaient et discutaient, Jésus lui même s'approcha, et il marchait avec eux.
16 Mais leurs yeux étaient aveuglés, et ils ne le reconnaissaient pas.
17 Jésus leur dit : « De quoi causiez-vous donc, tout en marchant ? »
Alors ils s'arrêtèrent, tout tristes.
18 L'un des deux, nommé Cléophas, répondit : « Tu es bien le seul, de tous ceux qui étaient à Jérusalem, à ignorer les événements de ces jours-ci. »
19 Il leur dit : « Quels événements ? »
Ils lui répondirent : « Ce qui est arrivé à Jésus de Nazareth :
cet homme était un prophète puissant par ses actes et ses paroles
devant Dieu et devant tout le peuple.
20 Les chefs des prêtres et nos dirigeants l'ont livré,
ils l'ont fait condamner à mort et ils l'ont crucifié.
21 Et nous qui espérions qu'il serait le libérateur d'Israël !
Avec tout cela, voici déjà le troisième jour qui passe depuis que c'est arrivé.
22 A vrai dire, nous avons été bouleversés par quelques femmes de notre groupe.
Elles sont allées au tombeau de très bonne heure,
23 et elles n'ont pas trouvé le corps ; elles sont même venues nous dire
qu'elles avaient eu une apparition : des anges, qui disaient qu'il est vivant.
24 Quelques-uns de nos compagnons sont allés au tombeau,
et ils ont trouvé les choses comme les femmes l'avaient dit ; mais lui, ils ne l'ont pas vu. »
25 Il leur dit alors : « Vous n'avez donc pas compris !
Comme votre coeur est lent à croire tout ce qu'ont dit les prophètes !
26 Ne fallait-il pas que le Messie souffrît tout cela pour entrer dans sa gloire ? »
27 Et, en partant de Moïse et de tous les prophètes,
il leur expliqua, dans toute l'Ecriture, ce qui le concernait.
28 Quand ils approchèrent du village où ils se rendaient, Jésus fit semblant d'aller plus loin.
29 Mais ils s'efforcèrent de le retenir : « Reste avec nous : le soir approche et déjà le jour baisse. »
Il entra donc pour rester avec eux.
30 Quand il fut à table avec eux, il prit le pain, dit la bénédiction, le rompit et le leur donna.
31 Alors leurs yeux s'ouvrirent, et ils le reconnurent, mais il disparut à leurs regards.
32 Alors ils se dirent l'un à l'autre : « Notre coeur n'était-il pas brûlant en nous, tandis qu'il nous parlait sur la route, et qu'il nous faisait comprendre les Ecritures ? »
33 A l'instant même, ils se levèrent et retournèrent à Jérusalem.
Ils y trouvèrent réunis les onze Apôtres et leurs compagnons, qui leur dirent :
34 « C'est vrai ! le Seigneur est ressuscité : il est apparu à Simon-Pierre. »
35 A leur tour, ils racontaient ce qui s'était passé sur la route,
et comment ils l'avaient reconnu quand il avait rompu le pain.

 

Vous avez remarqué certainement le parallèle (on dit « l'inclusion ») entre les deux formules « leurs yeux étaient aveuglés » (verset 16) et « alors leurs yeux s'ouvrirent » (verset 31) ; ce qui veut dire que les deux disciples d'Emmaüs sont passés du plus profond découragement à l'enthousiasme simplement parce que leurs yeux se sont ouverts. Et pourquoi leurs yeux se sont-ils ouverts ? Parce que Jésus leur a expliqué les Écritures : « Partant de Moïse et de tous les prophètes, il leur expliqua, dans toute l'Écriture ce qui le concernait ». J'en déduis que Jésus-Christ est au centre du projet de Dieu qui se révèle dans l'Écriture.

Il ne faudrait pas réduire pour autant l'Ancien Testament à un faire-valoir du Nouveau. Lire les prophètes comme s'ils n'annonçaient que la venue historique de Jésus-Christ, c'est trahir l'Ancien Testament et lui enlever toute son épaisseur historique. L'Ancien Testament est le témoignage de la longue patience de Dieu pour se révéler à son peuple et le faire vivre dans son Alliance. Les paroles des prophètes, par exemple, sont d'abord valables pour l'époque où elles ont été prononcées.

Il ne faut pas oublier non plus que la lecture qui consiste à considérer Jésus-Christ comme le centre de l'histoire humaine et donc aussi le centre de l'Écriture est une lecture « chrétienne », les Juifs en ont une autre... Nous sommes d'accord entre Juifs et Chrétiens pour invoquer le Dieu Père de tous les hommes et lire dans l'Ancien Testament la longue attente du Messie. Mais n'oublions pas que la reconnaissance du Christ comme Messie n'est pas une évidence ! Elle le devient pour ceux dont les yeux « s'ouvrent » d'une certaine manière. Et alors leur cœur devient « tout brûlant » comme celui des disciples d'Emmaüs.

On aimerait connaître évidemment la liste des textes que Jésus a parcourus avec les deux disciples d'Emmaüs ! A la fin de ce parcours biblique avec eux, Jésus conclut : « Ne fallait-il pas que le Messie souffrît tout cela pour entrer dans sa gloire ? » Je m'arrête sur cette formule qui représente une vraie difficulté pour nous : car elle se prête à deux lectures possibles :

Première lecture possible : « Il fallait que le Christ souffrît pour mériter d'entrer dans sa gloire ». Comme si il y avait là une exigence de la part du Père. Mais cette lecture est une « tentation » qui trahit les Écritures ; elle présente la relation de Jésus à son Père en termes de « mérite », ce qui n'est nullement conforme à la révélation de l'Ancien Testament et que Jésus a développée : que Dieu n'est que Amour et Don et Pardon. Avec Lui, il n'est pas question de balance, de mérite, d'arithmétique, de calcul. Il est vrai que le Nouveau Testament parle souvent de l'accomplissement des Écritures, mais ce n'est pas dans ce sens-là, nous y reviendrons tout à l'heure.

Alors il y a une deuxième manière de lire cette phrase « Il fallait que le Christ souffrît pour entrer dans sa gloire » : la gloire de Dieu, c'est sa présence qui se manifeste à nous ; or Dieu est Amour. On pourrait donc transformer la phrase en « Il fallait que le Christ souffrît pour que l'amour de Dieu soit manifesté, révélé ».

Or, je crois que Jésus a donné lui-même d'avance l'explication de sa mort lorsqu'il a dit à ses disciples : « Il n'y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ceux qu'on aime ». C'est-à-dire, il fallait que l'amour aille jusque-là, jusqu'à affronter la haine, l'abandon, la mort pour que vous découvriez que l'amour de Dieu est « le plus grand amour ».

Pour que nous découvrions jusqu'où va l'amour de Dieu, qui est tellement au-dessus de nos amours humaines, tellement impensable, au vrai sens du terme, il fallait qu'il nous soit révélé... et pour qu'il nous soit révélé, il fallait qu'il aille jusque-là.

« Il fallait » ne veut donc pas dire une exigence de Dieu mais une nécessité pour nous. Dire que les événements de la vie de Jésus « accomplissent les Écritures »1, c'est dire que sa vie tout entière est révélation en actes de cet amour du Père, quelles que soient les circonstances, y compris la persécution, la haine, la condamnation, la mort.

La Résurrection de Jésus vient authentifier cette révélation que l'amour est plus fort que la mort.
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Note
1 - Ce thème de l'accomplissement des Écritures est très fréquent dans le Nouveau Testament, à commencer par cette phrase de Paul : « Lorsque les temps furent accomplis » (Ga 4, 4 ; cf commentaire pour la Fête de Sainte Marie, Mère de Dieu, le 1er janvier - tome I).

Commentaires de Marie-Noëlle Thabut, année liturgique A, 3e dimanche de Pâques (4 mai 2014)

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14 avril 2014 1 14 /04 /avril /2014 22:10
  • décodant le langage imagé utilisé par l'auteur.

Je souhaite arriver à mettre ici, chaque dimanche, les commentaires de Marie-Noëlle Thabut. Ma seule contribution consiste à surligner les passages que je trouve les plus enrichissants et à écrire en rouge ceux qui parlent d'un thème qui m'est cher : la liberté (trois autres pages de mon blog sont consacrées à ces passages des Évangiles, du reste du Nouveau Testament ou de l'Ancien Testament qui parlent de la liberté). D'après Marie-Noëlle Thabut, "... si nous ne trouvons pas dans les textes une parole libérante, c'est que nous ne les avons pas compris."

 

Version audio, trouvée sur le site de Radio-Notre-Dame. Sur la même radio, Marie-Noëlle Thabut diffuse "En marche vers Pâques" qui commente des textes autres que les lectures de dimanche :

- mardi 15 avril 2014 ;

- mercredi 16 avril 2014 ;

- jeudi 17 avril 2014 ;

- vendredi 18 avril 2014.

Ces commentaires, trouvés sur le site "Église catholique en France", permettent à toute personne de bonne volonté, chrétienne ou non, de mieux comprendre la Bible, le livre le plus diffusé au monde

PREMIÈRE LECTURE - Actes des Apôtres 10, 34...43

 

Quand Pierre arriva à Césarée
chez un centurion de l'armée romaine,
34 il prit la parole :
37 « Vous savez ce qui s'est passé à travers tout le pays des Juifs
depuis les débuts en Galilée,
après le baptême proclamé par Jean :
38 Jésus de Nazareth,
Dieu l'a consacré par l'Esprit Saint et rempli de sa force.
Là où il passait, il faisait le bien
et il guérissait tous ceux qui étaient sous le pouvoir du démon.
Car Dieu était avec lui.
39 Et nous, les Apôtres, nous sommes témoins
de tout ce qu'il a fait dans le pays des Juifs et à Jérusalem.
Ils l'ont fait mourir en le pendant au bois du supplice.
40 Et voici que Dieu l'a ressuscité le troisième jour.
41 Il lui a donné de se montrer,
non pas à tout le peuple,
mais seulement aux témoins que Dieu avait choisis d'avance,
à nous qui avons mangé et bu avec lui
après sa résurrection d'entre les morts.
42 Il nous a chargés d'annoncer au peuple et de témoigner
que Dieu l'a choisi comme Juge des vivants et des morts.
43 C'est à lui que tous les prophètes rendent ce témoignage :
Tout homme qui croit en lui
reçoit par lui le pardon de ses péchés. »

 

Pierre est à Césarée sur Mer (il y avait là effectivement une garnison romaine), et il est entré dans la maison de Corneille, un officier romain.

Comment en est-il arrivé là ? Et que vient-il y faire ? En fait, si Pierre est là, c'est qu'il a été quelque peu bousculé par l'Esprit Saint. D'abord, peu de temps auparavant, Pierre vient d'accomplir deux miracles : il a guéri un homme, Enée, à Lydda, et ensuite, il a ressuscité une femme, Tabitha, à Joppé (on dirait aujourd'hui Jaffa ; Ac 9, 32 - 43). Ces deux miracles lui ont prouvé que le Seigneur ressuscité était avec lui et agissait à travers lui. Car Jésus avait bien annoncé que, comme lui, et en son nom, les apôtres chasseraient les démons, guériraient les malades, et ressusciteraient les morts.

Ce sont ces deux miracles qui ont donné à Pierre la force de franchir l'étape suivante, qui est décisive : il s'agit cette fois d'un miracle sur lui-même, si l'on peut dire ! Car, pour la première fois, contrairement à toute son éducation, à toutes ses certitudes, Pierre, le juif devenu Chrétien, franchit le seuil d'un païen, Corneille, le centurion romain ; il est vrai que Corneille est un païen très ami des Juifs, on dit qu'il est un « craignant Dieu » ; c'est-à-dire un converti à la religion juive mais qui n'est pas allé jusqu'à en adopter toutes les pratiques, y compris la circoncision. Or la circoncision est la marque de l'Alliance ; donc un « craignant Dieu » reste un incirconcis, un païen. Et c'est chez ce païen, Corneille, que Pierre est entré et il y annonce la grande nouvelle : Jésus de Nazareth est ressuscité ! Traduisez : l'Evangile est en train de déborder les frontières d'Israël !

On dit souvent que Paul est l'apôtre des païens, mais il faut rendre justice à Pierre : si l'on en croit les Actes des Apôtres, c'est lui qui a commencé, et à Césarée, justement, chez le centurion romain Corneille.1

Et ce que nous venons d'entendre, c'est donc le discours que Pierre a prononcé chez Corneille, en ce jour mémorable. D'où l'importance de la dernière phrase du texte que nous venons d'entendre ; Pierre vient de comprendre : « Tout homme qui croit en lui (Jésus) reçoit par lui le pardon de ses péchés. » Tout homme, c'est-à-dire pas seulement les Juifs : même des païens peuvent entrer dans l'Alliance. Le salut a d'abord été annoncé à Israël, mais désormais il suffit de croire en Jésus-Christ pour recevoir le pardon de ses péchés, c'est-à-dire pour entrer dans l'Alliance avec Dieu. Et donc tout homme, même non-Juif (c'est le sens du mot « païen » ici), peut être baptisé au nom de Jésus.

Visiblement, ce fut la grande découverte des premiers Chrétiens, Paul et Pierre y insistent tous les deux : il suffit de croire en Jésus pour être sauvé !

L'ensemble du discours de Pierre chez Corneille est révélateur de l'état d'esprit des Apôtres dans les années qui ont suivi la Résurrection de Jésus. Ils avaient été les témoins privilégiés des paroles et des gestes de Jésus, et ils avaient peu à peu compris qu'il était le Messie que tout le peuple attendait. Et puis, il y avait eu le Vendredi-Saint : Dieu avait laissé mourir Jésus de Nazareth ; certainement, Dieu n'aurait pas laissé mourir son Messie, son Envoyé ; leur déception avait été immense ; Jésus de Nazareth ne pouvait pas être le Messie.

Et puis ce fut le coup de tonnerre de la Résurrection : non, Dieu n'avait pas abandonné son Envoyé, il l'avait ressuscité. Et les Apôtres avaient eu de nombreuses rencontres avec Jésus vivant ; et maintenant, depuis l'Ascension et la Pentecôte, ils consacraient toutes leurs forces à l'annoncer à tous ; c'est très exactement ce que Pierre dit à Corneille : « Nous, les Apôtres, nous sommes témoins de tout ce qu'il a fait dans le pays des juifs et à Jérusalem. Ils l'ont fait mourir en le pendant au bois du supplice. Et voici que Dieu l'a ressuscité le troisième jour... Nous avons mangé et bu avec lui après sa résurrection d'entre les morts. »

Il restera pour les Apôtres une tâche immense : si la résurrection de Jésus était la preuve qu'il était bien l'Envoyé de Dieu, elle n'expliquait pas pourquoi il avait fallu passer par cette mort infâmante et cet abandon de tous. La plupart des gens attendaient un Messie qui serait un roi puissant, glorieux, chassant les Romains ; Jésus ne l'était pas. Quelques-uns imaginaient que le Messie serait un prêtre, il ne l'était pas non plus, il ne descendait pas de Lévi ; et l'on pourrait faire la liste de toutes les attentes déçues.

Alors les Apôtres ont entrepris un formidable travail de réflexion : ils ont relu toutes leurs Ecritures, la Loi, les Prophètes et les Psaumes, pour essayer de comprendre. Il a fallu tout ce travail de relecture, après la Pentecôte, à la lumière de l'Esprit Saint, pour arriver à dire, comme le fait Pierre ici : « C'est à Jésus que tous les prophètes rendent témoignage. Il nous a chargés d'annoncer au peuple et de témoigner que Dieu l'a choisi comme Juge des vivants et des morts ».

Un autre aspect tout à fait remarquable de ce discours de Pierre, c'est son insistance pour dire que c'est Dieu qui agit ! Jésus de Nazareth était un homme apparemment semblable à tous les autres, mortel comme tous les autres... eh bien, Dieu agissait en lui et à travers lui : « Dieu l'a consacré, Dieu était avec lui, Dieu l'a ressuscité, Dieu lui a donné de se montrer aux témoins que Dieu avait choisis d'avance, Dieu l'a choisi comme juge des vivants et des morts... »

Et la phrase qui résume tout cela : « Dieu l'a consacré par l'Esprit Saint et l'a rempli de sa force ». Désormais, Pierre vient de le comprendre, tout homme, Juif ou païen, peut grâce à Jésus-Christ être lui aussi consacré par l'Esprit Saint et rempli de sa force !
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Note 1 - A vrai dire, si l'on en croit le récit du chapitre 8 des Actes, c'est Philippe qui, le premier, a baptisé un païen : l'eunuque éthiopien dont il est dit qu'il était un « adorateur », c'est-à-dire un non-Juif devenu très proche de la religion juive et adorateur du Dieu d'Israël (un « craignant Dieu » comme Corneille).

PSAUME 117 ( 118 )

 

1 Rendez grâce au SEIGNEUR car il est bon :
Eternel est son amour !
4 Qu'ils le disent, ceux qui craignent le SEIGNEUR :
Eternel est son amour !
16 Le bras du SEIGNEUR se lève,
le bras du SEIGNEUR est fort !
17 Non, je ne mourrai pas, je vivrai
pour annoncer les actions du SEIGNEUR.
22 La pierre qu'ont rejetée les bâtisseurs
est devenue la pierre d'angle.
23 C'est là l'œuvre du SEIGNEUR,
la merveille devant nos yeux.

 

Si l'on ne veut pas faire d'anachronisme, il faut admettre que ce psaume n'a pas été écrit d'abord pour Jésus-Christ ! Comme tous les psaumes, il a été composé, des siècles avant le Christ, pour être chanté au temple de Jérusalem. Comme tous les psaumes aussi, il redit toute l'histoire d'Israël, cette longue histoire d'Alliance : c'est cela qu'on appelle « l'œuvre du SEIGNEUR, la merveille devant nos yeux ... ». C'est l'expérience qui fait dire au peuple élu : oui, vraiment, l'amour de Dieu est éternel ! Dieu a accompagné son peuple tout au long de son histoire, et toujours il l'a sauvé de ses épreuves.

On a là un écho du chant de victoire que le peuple libéré d'Égypte a entonné après le passage de la Mer Rouge : « Ma force et mon chant, c'est le SEIGNEUR, il est pour moi le salut » (Ex 15). Les mots « œuvre » ou « merveille » sont toujours dans la Bible une allusion à la libération d'Égypte. Et quand je dis « allusion », le mot est trop faible, c'est un « faire mémoire » au sens fort de ressourcement dans la mémoire commune du peuple.

« Le bras du SEIGNEUR se lève, Le bras du SEIGNEUR est fort », c'est aussi un faire mémoire de la libération d'Egypte. Et cette œuvre de libération de Dieu n'est pas seulement celle d'un jour, elle est permanente, on l'a sans cesse expérimentée. C'est vraiment d'expérience qu'ils peuvent le dire « ceux qui craignent le SEIGNEUR » : « Eternel est son amour ». Et nous savons que les hommes de la Bible ont appris peu à peu à remplacer le mot « craindre » par le mot « aimer ».

Et c'est cet amour éternel de Dieu qui fonde l'espérance : car, chaque fois qu'on chante les libérations du passé, c'est aussi et surtout pour y puiser la force d'attendre celles de l'avenir ; Dieu enverra son Messie et enfin on connaîtra le bonheur promis ; enfin le peuple élu et avec lui l'humanité tout entière connaîtront la paix et la justice. On en est loin encore quand ce psaume est composé... et aujourd'hui encore!

Mais notre lointain ancêtre qui écrit ce psaume sait que Dieu est capable de transformer toutes les situations, y compris les situations de mort en situations de vie : « Non, je ne mourrai pas, je vivrai, pour annoncer les actions du SEIGNEUR ». C'est l'action de grâce du peuple qui a frôlé la mort et rend grâce pour sa libération. A l'heure où ce psaume est écrit, cela ne signifie pas une croyance en la résurrection ; nous savons bien que la foi en la résurrection n'est apparue que très tardivement en Israël ; cette affirmation « Non, je ne mourrai pas, je vivrai » est une réelle profession de foi, mais d'un autre ordre : c'est la certitude que Dieu n'abandonnera jamais son peuple : même dans les pires situations, quand l'avenir du peuple est compromis, on sait de façon absolument certaine que Dieu le fera survivre. Car la vocation de ce peuple, c'est précisément de vivre pour « annoncer les actions du SEIGNEUR ».

Pour donner une idée de ces retournements que Dieu est capable d'opérer, on emprunte le langage des architectes : « La pierre qu'ont rejetée les bâtisseurs est devenue la pierre d'angle ». Quand ce psaume est composé, ce n'est pas la première fois qu'on emploie l'image de la pierre angulaire pour parler de l'œuvre de Dieu : Isaïe l'avait déjà fait (au chapitre 28).

Dans une période où la société de Jérusalem se dégradait, où régnaient partout le mensonge, l'injustice, la corruption, le mépris des commandements de Dieu, le prophète rappelait qu'on récolte ce qu'on a semé : une telle société court inévitablement à sa perte. Isaïe avait dit alors quelque chose comme « Vous vous appuyez sur du vent ; on croirait vraiment que vous voulez mourir (« vous avez conclu un pacte avec la mort »...) Vous savez bien pourtant que le droit et la justice sont les seules valeurs sûres... Vous êtes comme des bâtisseurs qui choisiraient les plus mauvaises pierres pour faire les fondations ! Et qui rejetteraient systématiquement les bonnes pierres bien solides : traduisez les vraies valeurs.

Mais un prophète ne reste jamais sur du négatif ! Car Dieu n'abandonne jamais son peuple... La construction est mal engagée ? Les architectes auxquels il l'avait confiée ont mal travaillé ? Qu'à cela ne tienne... Dieu va reprendre lui-même la direction des opérations. Il va rétablir le droit et la justice à Jérusalem. Il le fera comme un architecte, il va en quelque sorte rebâtir sa ville ! Mais sur des bases saines, cette fois.
Voici ce passage d'Isaïe : « Voici que je pose dans Sion une pierre à toute épreuve, une pierre angulaire, précieuse, établie pour servir de fondation. Celui qui s'y appuie ne sera pas pris de court. Je prendrai le droit comme cordeau et la justice comme niveau. » (Is 28, 16).

Notre psaume reprend cette image de la pierre angulaire et il la précise pour annoncer le retournement spectaculaire que Dieu va opérer. C'est sur toutes ces valeurs méprisées par les mauvais gouvernants que Dieu va bâtir une société nouvelle ; mieux, c'est de tous les petits, les humbles, les méprisés, qu'il va faire naître le peuple nouveau ! « La pierre qu'ont rejetée les bâtisseurs est devenue la pierre d'angle ».

Jésus lui-même a cité à son propre sujet cette parole prophétique « La pierre qu'ont rejetée les bâtisseurs est devenue la pierre d'angle » dans la parabole des vignerons homicides (qui tuent le fils du propriétaire) ; on trouve cette parabole dans les trois évangiles synoptiques : ce qui prouve l'importance de ce thème dans la première génération chrétienne (Mt 21, 33-46 ; Mc 12, 1-12 ; Lc 20, 9-19).

C'est donc tout naturellement que ce psaume est devenu l'exultation pascale par excellence. Le Christ est cette pierre méprisée, rejetée par les bâtisseurs : il est devenu la pierre d'angle, la pierre de fondation de l'humanité nouvelle. Désormais, l'humanité libérée de la mort peut chanter avec lui : « Non, je ne mourrai pas, je vivrai pour annoncer les actions du SEIGNEUR. »

DEUXIÈME LECTURE - Col 3, 1-4 et 1 Corinthiens 5, 6b - 8

 

La liturgie nous propose deux lectures au choix, mais il est très intéressant de les lire et de les méditer toutes les deux ensemble !
Lecture de quelques versets de saint Paul dans la lettre aux Colossiens et dans la 1ère lettre aux Corinthiens
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Colossiens 3, 1-4
1 Frères, vous êtes ressuscités avec le Christ.
Recherchez donc les réalités d'en haut :
c'est là qu'est le Christ, assis à la droite de Dieu.
2 Tendez vers les réalités d'en haut,
et non pas vers celles de la terre.
3 En effet, vous êtes morts avec le Christ,
et votre vie reste cachée avec lui en Dieu.
4 Quand paraîtra le Christ, votre vie,
alors vous aussi,
vous paraîtrez avec lui en pleine gloire.
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1 Corinthiens 5, 6b - 8
Frères,
6 vous savez bien qu'un peu de levain suffit
pour que toute la pâte fermente.
7 Purifiez-vous donc des vieux ferments
et vous serez une pâte nouvelle,
vous qui êtes comme le pain de la Pâque,
celui qui n'a pas fermenté.
Voici que le Christ, notre agneau pascal,
a été immolé.
8 Célébrons donc la Fête,
non pas avec de vieux ferments :
la perversité et le vice ;
mais avec du pain non fermenté :
la droiture et la vérité.

 

Tout d'abord, il faut nous habituer au vocabulaire de saint Paul ; par exemple, nous pouvons être un peu surpris d'entendre : « Frères, vous êtes ressuscités avec le Christ... vous êtes morts avec le Christ » : A vrai dire, si nous sommes là, vous et moi, aujourd'hui, c'est que nous sommes bien vivants... c'est-à-dire pas encore morts... et encore moins ressuscités ! Il faut croire que les mots n'ont pas le même sens pour Paul que pour nous ! Car, pour lui, depuis ce fameux matin de Pâques, plus rien n'est comme avant.

Autre problème de vocabulaire : « Tendez vers les réalités d'en-haut, et non pas vers celles de la terre. » Il ne s'agit pas, en fait, de choses (qu'elles soient d'en-haut ou d'en-bas), il s'agit de conduites, de manières de vivre... Ce que Paul appelle les « réalités d'en-haut », il le dit dans les versets suivants, c'est la bienveillance, l'humilité, la douceur, la patience, le pardon mutuel... Ce qu'il appelle les réalités terrestres, c'est la débauche, l'impureté, la passion, la cupidité, la convoitise... Notre vie tout entière est dans cette tension : notre transformation, notre résurrection est déjà accomplie en Christ mais il nous reste à égrener cette réalité profonde, très concrètement au long des jours.

Si on continuait la lecture, on trouverait cette expression : « Vous avez revêtu l'homme nouveau » ; et un peu plus loin « par-dessus tout, revêtez l'amour, c'est le lien parfait ». Il me semble que c'est le meilleur commentaire du passage que nous lisons aujourd'hui. « Vous avez revêtu », c'est déjà fait... « revêtez », c'est encore à faire.

Nous retrouvons cette tension dans tout le reste de la prédication de Paul et en particulier dans cette même lettre aux Colossiens : « Vous qui autrefois étiez étrangers, vous dont les œuvres mauvaises manifestaient l'hostilité profonde, voilà que maintenant Dieu vous a réconciliés dans le corps périssable de son Fils... Mais il faut que, par la foi, vous teniez solides et fermes, sans vous laisser déporter hors de l'espérance de l'Evangile... Que personne ne vous abuse par de beaux discours... Poursuivez donc votre route dans le Christ ... Soyez enracinés et fondés en lui, affermis ainsi dans la foi telle qu'on vous l'a enseignée, et débordants de reconnaissance...Veillez à ce que nul ne vous prenne au piège de la philosophie, cette creuse duperie à l'enseigne de la tradition des hommes, des éléments du monde et non plus du Christ... Ensevelis avec le Christ dans le Baptême, avec lui encore vous avez été ressuscités... »

Il ne s'agit donc pas de vivre une autre vie que la vie ordinaire, mais de vivre autrement la vie ordinaire ; sachant que cet « autrement » est désormais possible, car c'est l'Esprit-Saint qui nous en rend capables. Le même Paul dira à peine plus loin, dans cette même lettre : « Tout ce que vous pouvez dire ou faire, faites-le au nom du Seigneur Jésus, en rendant grâce par lui à Dieu le Père. » C'est ce monde-ci qui est promis au Royaume, il ne s'agit donc pas de le mépriser mais de le vivre déjà comme la semence du Royaume. Il n'est pas question de dénigrer les réalités terrestres ! Dieu nous les a confiées, au contraire, à nous de les transfigurer.

C'est dans cet esprit que Paul nous invite à être une pâte nouvelle : « Purifiez-vous des vieux ferments et vous serez une pâte nouvelle, vous qui êtes comme le pain de la Pâque, celui qui n'a pas fermenté. » Ici, il fait allusion au rite des Azymes ; chaque année, au moment où l'on s'apprête à partager l'agneau pascal, on prend bien soin de nettoyer les maisons de toute trace du levain de la récolte de l'année dernière ; le repas de la nuit pascale (le seder) est accompagné de galettes de pain non levé (le pain azyme) et dans la semaine qui suit on continue à manger du pain sans levain en attendant d'avoir pu laisser fermenter le levain nouveau.

Les deux rites de l'agneau pascal et des Azymes étaient donc liés dans la célébration de la Pâque ; et Paul les lie dans son raisonnement : « Purifiez-vous des vieux ferments... Le Christ, notre agneau pascal, a été immolé ». Paul fait donc référence à toute la symbolique de la fête pascale juive et il l'applique à la Pâque des chrétiens ; il n'a pas une seconde l'impression de changer le sens de la fête juive en parlant de la Pâque du Christ : au contraire, il voit dans la Résurrection du Christ le parfait achèvement du combat de libération que rappelait chaque année la Pâque juive.

Pour Paul, c'est une évidence : en Jésus l'ancienne fête des Azymes n'a pas perdu sa signification ; au contraire, elle trouve son sens plénier : la Pâque des Chrétiens est bien la fête de la libération, mais désormais, la libération est définitive. Par sa mort et sa résurrection, Jésus-Christ a triomphé des pires chaînes, celles de la mort et de la haine. Et cette libération est contagieuse ; comme dit Paul, « un peu de levain suffit pour que toute la pâte fermente ». L'Esprit qui poursuit son œuvre dans le monde fera irrésistiblement « lever » comme une pâte l'humanité tout entière.

ÉVANGILE - Jean 20 , 1 - 9

 

1 Le premier jour de la semaine,
Marie Madeleine se rend au tombeau
de grand matin, alors qu'il fait encore sombre.
Elle voit que la pierre a été enlevée du tombeau.
2 Elle court donc trouver Simon-Pierre et l'autre disciple,
celui que Jésus aimait,
et elle leur dit :
« On a enlevé le Seigneur de son tombeau
et nous ne savons pas où on l'a mis. »
3 Pierre partit donc avec l'autre disciple
pour se rendre au tombeau.
4 Ils couraient tous les deux ensemble,
mais l'autre disciple courut plus vite que Pierre
et arriva le premier au tombeau.
5 En se penchant, il voit que le linceul est resté là ;
cependant il n'entre pas.
6 Simon-Pierre, qui le suivait, arrive à son tour.
Il entre dans le tombeau, et il regarde le linceul resté là,
7 et le linge qui avait recouvert la tête,
non pas posé avec le linceul, mais roulé à part à sa place.
8 C'est alors qu'entra l'autre disciple,
lui qui était arrivé le premier au tombeau.
Il vit et il crut.
9 Jusque-là, en effet, les disciples n'avaient pas vu
que, d'après l'Ecriture,
il fallait que Jésus ressuscite d'entre les morts.

 

Jean note qu'il faisait encore sombre : la lumière de la Résurrection a troué la nuit ; on pense évidemment au Prologue du même évangile de Jean : « La lumière luit dans les ténèbres et les ténèbres ne l'ont pas saisie » au double sens du mot « saisir », qui signifie à la fois « comprendre » et « arrêter » ; les ténèbres n'ont pas compris la lumière, parce que, comme dit Jésus également chez Saint Jean « le monde est incapable d'accueillir l'Esprit de vérité » (Jn 14, 17) ; ou encore : « la lumière est venue dans le monde et les hommes ont préféré l'obscurité à la lumière » (Jn 3, 19) ; mais, malgré tout, les ténèbres ne pourront pas l'arrêter, au sens de l'empêcher de briller ; c'est toujours saint Jean qui nous rapporte la phrase qui dit la victoire du Christ : « Soyez pleins d'assurance, j'ai vaincu le monde ! » (Jn 16, 33).

Donc, « alors qu'il fait encore sombre », Marie de Magdala voit que la pierre a été enlevée du tombeau ; elle court trouver Simon-Pierre et l'autre disciple, celui que Jésus aimait, (on suppose qu'il s'agit de Jean lui-même) et elle leur dit : « On a enlevé le Seigneur de son tombeau et nous ne savons pas où on l'a mis. » Evidemment, les deux disciples se précipitent ; vous avez remarqué la déférence de Jean à l'égard de Pierre ; Jean court plus vite, il est plus jeune, probablement, mais il laisse Pierre entrer le premier dans le tombeau.

« Pierre entre dans le tombeau, et il regarde le linceul resté là, et le linge qui avait recouvert la tête, non pas posé avec le linceul, mais roulé à part à sa place. » Leur découverte se résume à cela : le tombeau vide et les linges restés sur place ; mais quand Jean entre à son tour, le texte dit : « C'est alors qu'entra l'autre disciple, lui qui était arrivé le premier au tombeau. Il vit et il crut. » Pour saint Jean, ces linges sont des pièces à conviction : ils prouvent la Résurrection ; au moment même de l'exécution du Christ, et encore bien longtemps après, les adversaires des Chrétiens ont répandu le bruit que les disciples de Jésus avaient tout simplement subtilisé son corps. Saint Jean répond : « Si on avait pris le corps, on aurait pris les linges aussi ! Et s'il était encore mort, s'il s'agissait d'un cadavre, on n'aurait évidemment pas enlevé les linges qui le recouvraient. »

Ces linges sont la preuve que Jésus est désormais libéré de la mort : ces deux linges qui l'enserraient symbolisaient la passivité de la mort. Devant ces deux linges abandonnés, désormais inutiles, Jean vit et il crut ; il a tout de suite compris. Quand Lazare avait été ramené à la vie par Jésus, quelques jours auparavant, il était sorti lié ; son corps était encore prisonnier des chaînes du monde : il n'était pas un corps ressuscité ; Jésus, lui, sort délié : pleinement libéré ; son corps ressuscité ne connaît plus d'entrave.

La dernière phrase est un peu étonnante : « Jusque-là, en effet, les disciples n'avaient pas vu que, d'après l'Ecriture, il fallait que Jésus ressuscite d'entre les morts. »

Jean a déjà noté à plusieurs reprises dans son évangile qu'il a fallu attendre la Résurrection pour que les disciples comprennent le mystère du Christ, ses paroles et son comportement. Au moment de la Purification du Temple, lorsque Jésus avait fait un véritable scandale en chassant les vendeurs d'animaux et les changeurs, l'évangile de Jean dit : « Lorsque Jésus se leva d'entre les morts, ses disciples se souvinrent qu'il avait parlé ainsi, et ils crurent à l'Ecriture ainsi qu'à la parole qu'il avait dite. » (Jn 2, 22). Même chose lors de son entrée triomphale à Jérusalem, Jean note : « Au premier moment, ses disciples ne comprirent pas ce qui arrivait, mais lorsque Jésus eut été glorifié, ils se souvinrent que cela avait été écrit à son sujet. » (Jn 12, 16).

Mais soyons francs : vous ne trouverez nulle part dans toute l'Ecriture une phrase pour dire que le Messie ressuscitera. Au bord du tombeau vide, Pierre et Jean ne viennent donc pas d'avoir une illumination comme si une phrase précise, mais oubliée, de l'Ecriture revenait tout d'un coup à leur mémoire ; mais, tout d'un coup, c'est l'ensemble du plan de Dieu qui leur est apparu ; comme dit saint Luc à propos des disciples d'Emmaüs, leurs esprits se sont ouverts à « l'intelligence des Ecritures ».

« Il vit et il crut. Jusque là, les disciples n'avaient pas vu que, d'après l'Ecriture, il fallait que Jésus ressuscite d'entre les morts... » C'est parce que Jean a cru que l'Ecriture s'est éclairée pour lui : jusqu'ici combien de choses de l'Ecriture lui étaient demeurées obscures ; mais parce que tout d'un coup il donne sa foi, sans hésiter, alors tout devient clair : il relit l'Ecriture autrement et elle lui devient lumineuse. L'expression « il fallait » dit cette évidence. Comme disait Saint Anselme, il ne faut pas comprendre pour croire, il faut croire pour comprendre.

A notre tour, nous n'aurons jamais d'autre preuve de la Résurrection du Christ que ce tombeau vide... Dans les jours qui suivent, il y a eu les apparitions du Ressuscité. Mais aucune de ces preuves n'est vraiment contraignante... Notre foi devra toujours se donner sans autre preuve que le témoignage des communautés chrétiennes qui l'ont maintenue jusqu'à nous. Mais si nous n'avons pas de preuves, nous pouvons vérifier les effets de la Résurrection : la transformation profonde des êtres et des communautés qui se laissent habiter par l'Esprit, comme dit Paul, est la plus belle preuve que Jésus est bien vivant !
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Compléments

- Jusqu'à cette expérience du tombeau vide, les disciples ne s'attendaient pas à la Résurrection de Jésus. Ils l'avaient vu mort, tout était donc fini... et, pourtant, ils ont quand même trouvé la force de courir jusqu'au tombeau... A nous désormais de trouver la force de lire dans nos vies et dans la vie du monde tous les signes de la Résurrection. L'Esprit nous a été donné pour cela. Désormais, chaque « premier jour de la semaine », nous courons, avec nos frères, à la rencontre mystérieuse du Ressuscité.

- C'est Marie-Madeleine qui a assisté la première à l'aube de l'humanité nouvelle ! Marie de Magdala, celle qui avait été délivrée de sept démons... elle est l'image de l'humanité tout entière qui découvre son Sauveur. Mais, visiblement, elle n'a pas compris tout de suite ce qui se passait : là aussi, elle est bien l'image de l'humanité !

Et, bien qu'elle n'ait pas tout compris, elle est quand même partie annoncer la nouvelle aux apôtres et c'est parce qu'elle a osé le faire, que Pierre et Jean ont couru vers le tombeau et que leurs yeux se sont ouverts. A notre tour, n'attendons pas d'avoir tout compris pour oser inviter le monde à la rencontre du Christ ressuscité.

Commentaires de Marie-Noëlle Thabut, année liturgique A, dimanche de la Résurrection (20 avril 2014)

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8 avril 2014 2 08 /04 /avril /2014 06:31
  • décodant le langage imagé utilisé par l'auteur.

Je souhaite arriver à mettre ici, chaque dimanche, les commentaires de Marie-Noëlle Thabut. Ma seule contribution consiste à surligner les passages que je trouve les plus enrichissants et à écrire en rouge ceux qui parlent d'un thème qui m'est cher : la liberté (trois autres pages de mon blog sont consacrées à ces passages des Évangiles, du reste du Nouveau Testament ou de l'Ancien Testament qui parlent de la liberté). D'après Marie-Noëlle Thabut, "... si nous ne trouvons pas dans les textes une parole libérante, c'est que nous ne les avons pas compris."

 

Version audio, trouvée sur le site de Radio-Notre-Dame

Ces commentaires, trouvés sur le site "Église catholique en France", permettent à toute personne de bonne volonté, chrétienne ou non, de mieux comprendre la Bible, le livre le plus diffusé au monde

PREMIÈRE LECTURE - Isaïe 50, 4-7

 

4 Dieu mon SEIGNEUR m'a donné le langage d'un homme
qui se laisse instruire,
pour que je sache à mon tour
réconforter celui qui n'en peut plus.
La Parole me réveille chaque matin,
chaque matin elle me réveille
pour que j'écoute comme celui qui se laisse instruire.
5 Le SEIGNEUR Dieu m'a ouvert l'oreille
et moi, je ne me suis pas révolté,
je ne me suis pas dérobé.
6 J'ai présenté mon dos à ceux qui me frappaient,
et mes joues à ceux qui m'arrachaient la barbe.
Je n'ai pas protégé mon visage des outrages et des crachats.
7 Le SEIGNEUR Dieu vient à mon secours :
c'est pourquoi je ne suis pas atteint par les outrages,
c'est pourquoi j'ai rendu mon visage dur comme pierre :
je sais que je ne serai pas confondu.

 

Depuis des années, nous avons lu et relu ces textes étonnants qui font partie du livre d'Isaïe et qu'on appelle les « Chants du Serviteur » ; ils nous intéressent tout particulièrement, nous Chrétiens, pour deux raisons : d'abord par le message qu'Isaïe lui-même voulait donner par là à ses contemporains ; ensuite, parce que les premiers Chrétiens les ont appliqués à Jésus-Christ.

Je commence par le message du prophète Isaïe à ses contemporains : une chose est sûre, Isaïe ne pensait évidemment pas à Jésus-Christ quand il a écrit ce texte, probablement au sixième siècle av.J.C., pendant l'Exil à Babylone. Parce que son peuple est en Exil, dans des conditions très dures et qu'il pourrait bien se laisser aller au découragement, Isaïe lui rappelle qu'il est toujours le serviteur de Dieu. Et que Dieu compte sur lui, son serviteur (son peuple) pour faire aboutir son projet de salut pour l'humanité. Car le peuple d'Israël est bien ce Serviteur de Dieu nourri chaque matin par la Parole, mais aussi persécuté en raison de sa foi justement et résistant malgré tout à toutes les épreuves.

Dans ce texte, Isaïe nous décrit bien la relation extraordinaire qui unit le Serviteur (Israël) à son Dieu. Sa principale caractéristique, c'est l'écoute de la Parole de Dieu, « l'oreille ouverte » comme dit Isaïe ; « Ecouter » la Parole, « se laisser instruire » par elle, cela veut dire vivre dans la confiance. « Dieu, mon SEIGNEUR m'a donné le langage d'un homme qui se laisse instruire »... « La Parole me réveille chaque matin »... « J'écoute comme celui qui se laisse instruire »... « Le SEIGNEUR Dieu m'a ouvert l'oreille ».

« Écouter », c'est un mot qui a un sens bien particulier dans la Bible : cela veut dire faire confiance ; on a pris l'habitude d'opposer ces deux attitudes types entre lesquelles nos vies oscillent sans cesse : confiance à l'égard de Dieu, abandon serein à sa volonté parce qu'on sait d'expérience que sa volonté n'est que bonne... ou bien méfiance, soupçon porté sur les intentions de Dieu... et révolte devant les épreuves, révolte qui peut nous amener à croire qu'il nous a abandonnés ou pire qu'il pourrait trouver une satisfaction dans nos souffrances.

Les prophètes, les uns après les autres, redisent « Ecoute, Israël » ou bien « Aujourd'hui écouterez-vous la Parole de Dieu...? » Et, dans leur bouche, la recommandation « Ecoutez » veut toujours dire « faites confiance à Dieu quoi qu'il arrive » ; et Saint Paul dira pourquoi : parce que « Dieu fait tout concourir au bien de ceux qui l'aiment (c'est-à-dire qui lui font confiance). » (Rm 8, 28). De tout mal, de toute difficulté, de toute épreuve, il fait surgir du bien ; à toute haine, il oppose un amour plus fort encore ; dans toute persécution, il donne la force du pardon ; de toute mort il fait surgir la vie, la Résurrection.

C'est bien l'histoire d'une confiance réciproque. Dieu fait confiance à son serviteur, il lui confie une mission ; en retour le Serviteur accepte la mission avec confiance. Et c'est cette confiance même qui lui donne la force nécessaire pour tenir bon jusque dans les oppositions qu'il rencontrera inévitablement. Ici la mission est celle de témoin : « pour que je sache à mon tour réconforter celui qui n'en peut plus ». En confiant cette mission, le Seigneur donne la force nécessaire : Il « donne » le langage nécessaire : « Dieu, mon SEIGNEUR m'a donné le langage d'un homme qui se laisse instruire »... Et, mieux, il nourrit lui-même cette confiance qui est la source de toutes les audaces au service des autres : « Le SEIGNEUR Dieu m'a ouvert l'oreille », ce qui veut dire que l'écoute (au sens biblique, la confiance) elle-même est don de Dieu. Tout est cadeau : la mission et aussi la force et aussi la confiance qui rend inébranlable. C'est justement la caractéristique du croyant de tout reconnaître comme don de Dieu.

Et celui qui vit dans ce don permanent de la force de Dieu peut tout affronter : « Je ne me suis pas révolté, je ne me suis pas dérobé... » La fidélité à la mission confiée implique inévitablement la persécution : les vrais prophètes, c'est-à-dire ceux qui parlent réellement au nom de Dieu sont rarement appréciés de leur vivant. Concrètement, Isaïe dit à ses contemporains : tenez bon, le Seigneur ne vous a pas abandonnés, au contraire, vous êtes en mission pour lui. Alors ne vous étonnez pas d'être maltraités.

Pourquoi ? Parce que le Serviteur qui « écoute » réellement la Parole de Dieu, c'est-à-dire qui la met en pratique, devient vite extrêmement dérangeant. Sa propre conversion appelle les autres à la conversion. Certains entendent l'appel à leur tour... d'autres le rejettent, et, au nom de leurs bonnes raisons, persécutent le Serviteur. Et chaque matin, le Serviteur doit se ressourcer auprès de Celui qui lui permet de tout affronter : « La Parole me réveille chaque matin, chaque matin elle me réveille... Le SEIGNEUR Dieu vient à mon secours : c'est pourquoi je ne suis pas atteint par les outrages... » Et là, Isaïe emploie une expression un peu curieuse en français mais habituelle en hébreu : « J'ai rendu mon visage dur comme pierre »1 : elle exprime la résolution et le courage ; en français, on dit quelquefois « avoir le visage défait », et bien ici le Serviteur affirme « vous ne me verrez pas le visage défait, rien ne m'écrasera, je tiendrai bon quoi qu'il arrive » ; ce n'est pas de l'orgueil ou de la prétention, c'est la confiance pure : parce qu'il sait bien d'où lui vient sa force : « Le SEIGNEUR Dieu vient à mon secours : c'est pourquoi je ne suis pas atteint par les outrages. »

Je disais en commençant que le prophète Isaïe parlait pour son peuple persécuté, humilié, dans son Exil à Babylone ; mais, bien sûr, quand on relit la Passion du Christ, cela saute aux yeux : le Christ répond exactement à ce portrait du serviteur de Dieu. Ecoute de la Parole, confiance inaltérable et donc certitude de la victoire, au sein même de la persécution, tout cela caractérisait Jésus au moment précis où les acclamations de la foule des Rameaux signaient et précipitaient sa perte.
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Note
1 - Luc a repris exactement cette expression en parlant de Jésus : il dit « Jésus durcit sa face pour prendre la route de Jérusalem » (Luc 9, 51 ; mais nos traductions disent « Jésus prit résolument la route de Jérusalem »).

PSAUME 21 (22), 2, 8-9, 17-20, 22b-24

 

2 Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'as-tu abandonné ?
8 Tous ceux qui me voient me bafouent,
ils ricanent et hochent la tête :
9 « Il comptait sur le SEIGNEUR : qu'il le délivre !
Qu'il le sauve, puisqu'il est son ami ! »
17 Oui, des chiens me cernent,
une bande de vauriens m'entoure ;
ils me percent les mains et les pieds,
18 je peux compter tous mes os.
19 Ils partagent entre eux mes habits
et tirent au sort mon vêtement.
20 Mais toi, SEIGNEUR, ne sois pas loin :
ô ma force, viens vite à mon aide !
22 Mais tu m'as répondu !
23 Et je proclame ton nom devant mes frères,
je te loue en pleine assemblée.
24 Vous qui le craignez, louez le SEIGNEUR.

 

Ce psaume 21/22 nous réserve quelques surprises : il commence par cette fameuse phrase « Mon Dieu, Mon Dieu, pourquoi m'as-tu abandonné ? » qui a fait couler beaucoup d'encre et même de notes de musique ! L'ennui, c'est que nous la sortons de son contexte, et que du coup, nous sommes souvent tentés de la comprendre de travers : pour la comprendre, il faut relire ce psaume en entier. Il est assez long, trente-deux versets dont nous lisons rarement la fin : or que dit-elle ? C'est une action de grâce : « Tu m'as répondu ! Et je proclame ton nom devant mes frères, je te loue en pleine assemblée. » Celui qui criait « Mon Dieu, Mon Dieu, pourquoi m'as-tu abandonné ? » dans le premier verset, rend grâce quelques versets plus bas pour le salut accordé. Non seulement, il n'est pas mort, mais il remercie Dieu justement de pas l'avoir abandonné.
Ensuite, à première vue, on croirait vraiment que le psaume 21/22 a été écrit pour Jésus-Christ : « Ils me percent les mains et les pieds ; je peux compter tous mes os ». Il s'agit bien du supplice d'un crucifié ; et cela sous les yeux cruels et peut-être même voyeurs des bourreaux et de la foule : « Oui, des chiens me cernent, une bande de vauriens m'entoure »... « Ces gens me voient, ils me regardent. Ils partagent entre eux mes habits, et tirent au sort mon vêtement ».

Mais, en réalité, ce psaume n'a pas été écrit pour Jésus-Christ : il a été composé au retour de l'Exil à Babylone : ce retour est comparé à la résurrection d'un condamné à mort ; car l'Exil était bien la condamnation à mort de ce peuple ; encore un peu, et il aurait été rayé de la carte !

Et donc, dans ce psaume 21/22, Israël est comparé à un condamné qui a bien failli mourir sur la croix (n'oublions pas que la croix était un supplice très courant, c'est pour cela qu'on prend l'exemple d'une crucifixion) : le condamné a subi les outrages, l'humiliation, les clous, l'abandon aux mains des bourreaux... et puis, miraculeusement, il en a réchappé, il n'est pas mort. Traduisez : Israël est rentré d'Exil. Et, désormais, il se laisse aller à sa joie et il la dit à tous, il la crie encore plus fort qu'il n'a crié sa détresse. Le récit de la crucifixion n'est donc pas au centre du psaume, il est là pour mettre en valeur l'action de grâce de celui (Israël) qui vient d'échapper à l'horreur .

Du sein de sa détresse, Israël n'a jamais cessé d'appeler au secours et il n'a pas douté un seul instant que Dieu l'écoutait. Son grand cri que nous connaissons bien : « Mon Dieu, Mon Dieu, pourquoi m'as-tu abandonné ? » est bien un cri de détresse devant le silence de Dieu, mais ce n'est ni un cri de désespoir, ni encore moins un cri de doute. Bien au contraire ! C'est la prière de quelqu'un qui souffre, qui ose crier sa souffrance. Au passage, nous voilà éclairés sur notre propre prière quand nous sommes dans la souffrance quelle qu'elle soit : nous avons le droit de crier, la Bible nous y invite.

Ce psaume est donc en fait le chant du retour de l'Exil : Israël rend grâce. Il se souvient de la douleur passée, de l'angoisse, du silence apparent de Dieu ; il se sentait abandonné aux mains de ses ennemis ... Mais il continuait à prier, la prière à elle toute seule prouve bien qu'on n'a pas complètement perdu espoir, sinon on ne prierait même plus ! Israël continuait à se rappeler l'Alliance, et tous les bienfaits de Dieu.

Au fond, ce psaume est l'équivalent de nos ex-voto : au milieu d'un grand danger, on a prié et on a fait un vœu ; du genre « si j'en réchappe, j'offrirai un ex-voto à tel ou tel saint » ; (le mot « ex-voto » veut dire justement « à la suite d'un vœu ») ; une fois délivré, on tient sa promesse. Dans certaines églises du Midi de la France, par exemple, les murs sont couverts de tableaux qui représentent les circonstances du danger auquel on a échappé ; ce peut être un incendie, un accident, un naufrage... on voit aussi parfois une jeune femme en train de mourir en couches avec déjà toute une ribambelle d'enfants autour de son lit ; la représentation de ce qui a failli arriver est toujours dramatique ; et on voit les parents et les proches éplorés qui assistent impuissants ; ce sont eux qui ont promis de faire exécuter ce tableau si celui qui était en danger en réchappait. En général, le tableau est divisé en trois parties ; le danger encouru... les proches en prière, et, en haut de la toile, dans un coin du ciel, le saint ou la sainte qui nous a secourus, ou bien la Vierge. Et c'est l'ex-voto tout entier lui-même qui est l'action de grâce dont on a le cœur plein quand enfin tout se termine bien.

Notre psaume 21/22 ressemble exactement à cela : il décrit bien l'horreur de l'Exil, la détresse du peuple d'Israël et de Jérusalem assiégée par Nabuchodonosor, le sentiment d'impuissance devant l'épreuve ; et ici l'épreuve, c'est la haine des hommes ; il dit la prière de supplication : « Mon Dieu, Mon Dieu, pourquoi m'as-tu abandonné ? » qu'on peut traduire « Pourquoi, en vue de quoi, m'as-tu abandonné à la haine de mes ennemis ? » Et Dieu sait si le peuple d'Israël a affronté de nombreuses fois la haine des hommes. Mais ce psaume dit encore plus, tout comme nos ex-voto, l'action de grâce de celui qui reconnaît devoir à Dieu seul son salut. « Tu m'as répondu ! Et je proclame ton nom devant mes frères... Je te loue en pleine assemblée. Vous qui le craignez, louez le SEIGNEUR ! » Et les derniers versets du psaume ne sont qu'un cri de reconnaissance ; malheureusement, nous ne les chanterons pas pendant la messe de ce dimanche des Rameaux ... (peut-être parce que nous sommes censés les connaître par cœur ?) : « Les pauvres mangeront, ils seront rassasiés ; ils loueront le SEIGNEUR, ceux qui le cherchent. A vous toujours, la vie et la joie ! La terre se souviendra et reviendra vers le SEIGNEUR, chaque famille de nations se prosternera devant lui... Moi, je vis pour lui, ma descendance le servira. On annoncera le Seigneur aux générations à venir. On proclamera sa justice au peuple qui va naître : Voilà son œuvre ! »

DEUXIÈME LECTURE - Philippiens 2, 6-11

 

6 Le Christ Jésus, lui qui était dans la condition de Dieu,
n'a pas jugé bon de revendiquer
son droit d'être traité à l'égal de Dieu.
7 Mais au contraire, il se dépouilla lui-même
en prenant la condition de serviteur,
devenant semblable aux hommes.
8 Reconnu comme un homme à son comportement,
il s'est abaissé lui-même en devenant obéissant
jusqu'à mourir et à mourir sur une croix.
9 C'est pourquoi Dieu l'a élevé au-dessus de tout.
Il lui a conféré le Nom
qui surpasse tous les noms
10 afin qu'au nom de Jésus,
aux cieux, sur terre et dans l'abîme,
tout être vivant tombe à genoux.
11 Et que toute langue proclame :
« Jésus-Christ est le Seigneur »
pour la gloire de Dieu le Père.

 

Nous connaissons bien ce texte : on l'appelle souvent « l'Hymne de l'Épître aux Philippiens » : parce qu'on a l'impression que Paul ne l'a pas écrite lui-même, mais qu'il a cité une hymne que l'on chantait habituellement dans la liturgie.

Deux remarques pour commencer : d'abord une fois de plus, on est frappés de l'insistance du Nouveau Testament sur le thème du Serviteur : « il se dépouilla lui-même en prenant la condition de serviteur ». Il est clair que les premiers Chrétiens affrontés au scandale de la croix ont beaucoup médité les chants du Serviteur du livre d'Isaïe. Seuls ces textes fournissaient des pistes de méditation pour rendre compte du mystère de la personne du Christ.

Deuxième remarque : « Lui qui était dans la condition de Dieu, n'a pas jugé bon de revendiquer son droit d'être traité à l'égal de Dieu. » On est tentés de lire « bien qu'il soit de condition divine... » ; en réalité, c'est le contraire. Il faut lire : « Parce qu'il était dans la condition de Dieu, il n'a pas jugé bon de revendiquer son droit d'être traité à l'égal de Dieu. »

Plus grave, il me semble que l'un des pièges de ce texte est la tentation que nous avons de le lire en termes de récompense ; comme si le schéma était : Jésus s'est admirablement comporté et donc il a reçu une récompense admirable ! Si j'ose parler de tentation, c'est que toute présentation du plan de Dieu en termes de calcul, de récompense, de mérite, ce que j'appelle des termes arithmétiques est contraire à la « grâce » de Dieu... La grâce, comme son nom l'indique, est gratuite ! Et, curieusement, nous avons beaucoup de mal à raisonner en termes de gratuité ; nous sommes toujours tentés de parler de mérites ; mais si Dieu attendait que nous ayons des mérites, c'est là que nous pourrions être inquiets... La merveille de l'amour de Dieu c'est qu'il n'attend pas nos mérites pour nous combler ; c'est en tout cas ce que les hommes de la Bible ont découvert grâce à la Révélation.

Donc, je crois que, pour être fidèle à ce texte, il faut le lire en termes de gratuité. On s'expose à des contresens si on oublie que tout est don gratuit de Dieu, « tout est grâce » comme disait Bernanos.
Pour Paul, c'est une évidence que le don de Dieu est gratuit. Une conviction qui est sous-jacente à toutes ses lettres, tellement évidente qu'il ne la reprécise pas. Essayons de résumer la pensée de Paul : le projet de Dieu (son « dessein bienveillant ») c'est de nous faire entrer dans son intimité, son bonheur, son amour parfait. Ce projet est absolument gratuit, ce qui évidemment n'a rien d'étonnant, puisque c'est un projet d'amour. Ce don de Dieu, cette entrée dans sa vie divine, il nous suffit de l'accueillir avec émerveillement, tout simplement ; pas question de le mériter, c'est « cadeau » si j'ose dire. Avec Dieu, tout est cadeau. Mais nous nous excluons nous-mêmes de ce don gratuit si nous adoptons une attitude de revendication ; si nous nous conduisons à l'image de la femme du jardin d'Eden : elle prend le fruit défendu, elle s'en empare, comme un enfant « chipe » sur un étalage... Jésus-Christ, au contraire, n'a été que accueil (ce que Saint Paul appelle « obéissance »), et parce qu'il n'a été que accueil du don de Dieu et non revendication, il a été comblé.

« Lui qui était de condition divine n'a pas jugé bon de revendiquer » : c'est justement parce qu'il est de condition divine, qu'il ne revendique rien. Il sait, lui, ce qu'est que l'amour gratuit... il sait bien que ce n'est pas bon de revendiquer, il ne juge pas bon de « revendiquer » le droit d'être traité à l'égal de Dieu... Et pourtant c'est bien cela que Dieu veut nous donner ! Donner comme un cadeau. Et c'est effectivement cela qui lui a été donné en définitive.

C'est bien la même question dans l'épisode des Tentations (que nous avons lu pour le premier dimanche de Carême) : le diviseur (c'est le sens du mot diable/diabolos en grec) ne lui propose que des choses qui font partie du plan de Dieu ! Mais lui refuse de s'en emparer. Il compte sur son Père pour les lui donner. Le Tentateur lui dit : « Si tu es le Fils de Dieu, tu peux tout te permettre, ton Père ne peut rien te refuser : transforme les pierres en pains quand tu as faim... jette-toi en bas de la montagne, il te protègera... adore-moi, je te ferai régner sur le monde entier... » Mais Jésus attend tout de Dieu seul.

Il reçoit le Nom qui est au-dessus de tout nom : c'est bien le Nom de Dieu justement ! Dire de Jésus qu'il est Seigneur, c'est dire qu'il est Dieu : dans l'Ancien Testament, le titre de « Seigneur » était réservé à Dieu. La génuflexion aussi, d'ailleurs : « afin qu'au Nom de Jésus, tout genou fléchisse »... C'est une allusion à une phrase du prophète Isaïe: « Devant moi tout genou fléchira et toute langue prêtera serment, dit Dieu » (Is 45, 23).

Jésus a vécu sa vie d'homme dans l'humilité et la confiance, même quand le pire est arrivé, c'est-à-dire la haine des hommes et la mort. J'ai dit « confiance » ; Paul, lui, parle « d'obéissance ». « Obéir », « ob-audire » en latin, c'est littéralement « mettre son oreille (audire) « devant » (ob) la parole : c'est l'attitude du dialogue parfait, sans ombre ; c'est la totale confiance ; si on met son oreille devant la parole, c'est parce qu'on sait que cette parole n'est qu'amour, on peut l'écouter sans crainte.

L'hymne se termine par « toute langue proclame Jésus-Christ est Seigneur pour la gloire de Dieu le Père » : la gloire, c'est la manifestation, la révélation de l'amour infini, de l'amour personnifié ; autrement dit, en voyant le Christ porter l'amour à son paroxysme, et accepter de mourir pour nous révéler jusqu'où va l'amour de Dieu, nous pouvons dire comme le centurion « Oui, vraiment, celui-là est le Fils de Dieu »... puisque Dieu, c'est l'amour.

ÉVANGILE - La Passion de Jésus Christ selon saint Matthieu : Mt 26, 14 - 27, 66

 

26, 14 Alors, l'un des Douze, nommé Judas Iscariote, alla trouver les chefs des prêtres
15 et leur dit : « Que voulez-vous me donner, si je vous le livre ? » Ils lui proposèrent trente pièces d'argent.
16 Dès lors, Judas cherchait une occasion favorable pour le livrer.
17 Le premier jour de la fête des pains sans levain, les disciples vinrent dire à Jésus : « Où veux-tu que nous fassions les préparatifs de ton repas pascal ? »
18 Il leur dit : « Allez à la ville, chez un tel, et dites-lui : 'Le Maître te fait dire : Mon temps est proche ; c'est chez toi que je veux célébrer la Pâque avec mes disciples.'»
19 Les disciples firent ce que Jésus leur avait prescrit et ils préparèrent la Pâque.
20 Le soir venu, Jésus se trouvait à table avec les Douze.
21 Pendant le repas, il leur déclara : « Amen, je vous le dis : l'un de vous va me livrer. »
22 Profondément attristés, ils se mirent à lui demander, l'un après l'autre : « Serait-ce moi, Seigneur ? »
23 Il leur répondit : « Celui qui vient de se servir en même temps que moi, celui-là va me livrer.
24 Le Fils de l'homme s'en va, comme il est écrit à son sujet ; mais malheureux l'homme par qui le Fils de l'homme est livré ! Il vaudrait mieux que cet homme-là ne soit pas né ! »
25 Judas, celui qui le livrait, prit la parole : « Rabbi, serait-ce moi ? » Jésus lui répond : « C'est toi qui l'as dit ! »
26 Pendant le repas, Jésus prit du pain, prononça la bénédiction, le rompit et le donna à ses disciples, en disant : « Prenez, mangez : ceci est mon corps. »
27 Puis, prenant une coupe et rendant grâce, il la leur donna, en disant :
28 « Buvez-en tous, car ceci est mon sang, le sang de l'Alliance, répandu pour la multitude en rémission des péchés.
29 Je vous le dis : désormais je ne boirai plus de ce fruit de la vigne, jusqu'au jour où je boirai un vin nouveau avec vous dans le royaume de mon Père. »
30 Après avoir chanté les psaumes, ils partirent pour le mont des Oliviers.
31 Alors Jésus leur dit : « Cette nuit, je serai pour vous tous une occasion de chute ; car il est écrit : Je frapperai le berger, et les brebis du troupeau seront dispersées.
32 Mais après que je serai ressuscité, je vous précèderai en Galilée. »
33 Pierre lui dit : « Si tous viennent à tomber à cause de toi, moi, je ne tomberai jamais. »
34 Jésus reprit : « Amen, je te le dis : cette nuit même, avant que le coq chante, tu m'auras renié trois fois. »
35 Pierre lui dit : « Même si je dois mourir avec toi, je ne te renierai pas. » Et tous les disciples en dirent autant.
36 Alors Jésus parvient avec eux à un domaine appelé Gethsémani et leur dit : « Restez ici, pendant que je m'en vais là-bas pour prier. »
37 Il emmena Pierre, ainsi que Jacques et Jean, les deux fils de Zébédée, et il commença à ressentir tristesse et angoisse.
38 Il leur dit alors : « Mon âme est triste à en mourir. Demeurez ici et veillez avec moi. »
39 Il s'écarta un peu et tomba la face contre terre, en faisant cette prière : « Mon Père, s'il est possible, que cette coupe passe loin de moi ! Cependant, non pas comme je veux, mais comme tu veux. »
40 Puis il revient vers ses disciples et les trouve endormis ; il dit à Pierre : « Ainsi, vous n'avez pas eu la force de veiller une heure avec moi ?
41 Veillez et priez, pour ne pas entrer en tentation ; l'esprit est ardent, mais la chair est faible. »
42 Il retourna prier une deuxième fois : « Mon Père, si cette coupe ne peut passer sans que je la boive, que ta volonté soit faite ! »
43 Revenu près des disciples, il les trouva endormis, car leurs yeux étaient lourds de sommeil.
44 Il les laissa et retourna prier pour la troisième fois, répétant les mêmes paroles.
45 Alors il revient vers les disciples et leur dit : « Désormais, vous pouvez dormir et vous reposer ! La voici toute proche, l'heure où le Fils de l'homme est livré aux mains des pécheurs !
46 Levez-vous ! Allons ! Le voici tout proche, celui qui me livre. »
47 Jésus parlait encore, lorsque Judas, l'un des Douze, arriva, avec une grande foule armée d'épées et de bâtons, envoyée par les chefs des prêtres et les anciens du peuple.
48 Le traître leur avait donné un signe : « Celui que j'embrasserai, c'est lui : arrêtez-le. »
49 Aussitôt, s'approchant de Jésus, il lui dit : « Salut, Rabbi ! », et il l'embrassa.
50 Jésus lui dit : « Mon ami, fais ta besogne. » Alors ils s'avancèrent, mirent la main sur Jésus et l'arrêtèrent.
51 Un de ceux qui étaient avec Jésus, portant la main à son épée, la tira, frappa le serviteur du grand prêtre et lui trancha l'oreille.
52 Jésus lui dit : « Rentre ton épée, car tous ceux qui prennent l'épée périront par l'épée.
53 Crois-tu que je ne puisse pas faire appel à mon Père, qui mettrait aussitôt à ma disposition plus de douze légions d'anges ?
54 Mais alors, comment s'accompliraient les Écritures ? D'après elles, c'est ainsi que tout doit se passer. »
55 A ce moment-là, Jésus dit aux foules : « Suis-je donc un bandit, pour que vous soyez venus m'arrêter avec des épées et des bâtons ? Chaque jour, j'étais assis dans le Temple où j'enseignais, et vous ne m'avez pas arrêté.
56 Mais tout cela est arrivé pour que s'accomplissent les écrits des prophètes. » Alors les disciples l'abandonnèrent tous et s'enfuirent.
57 Ceux qui avaient arrêté Jésus l'amenèrent devant Caïphe, le grand prêtre, chez qui s'étaient réunis les scribes et les anciens.
58 Quant à Pierre, il le suivait de loin, jusqu'au palais du grand prêtre ; il entra dans la cour et s'assit avec les serviteurs pour voir comment cela finirait.
59 Les chefs des prêtres et tout le grand conseil cherchaient un faux témoignage contre Jésus pour le faire condamner à mort.
60 Ils n'en trouvèrent pas ; pourtant beaucoup de faux témoins s'étaient présentés. Finalement il s'en présenta deux,
61 qui déclarèrent : « Cet homme a dit : 'Je peux détruire le Temple de Dieu et, en trois jours, le rebâtir.' »
62 Alors le grand prêtre se leva et lui dit : « Tu ne réponds rien à tous ces témoignages portés contre toi ? »
63 Mais Jésus gardait le silence. Le grand prêtre lui dit : « Je t'adjure, par le Dieu vivant, de nous dire si tu es le Messie, le Fils de Dieu. »
64 Jésus lui répond : « C'est toi qui l'as dit ; mais en tout cas, je vous le déclare : désormais vous verrez le Fils de l'homme siéger à la droite du Tout-Puissant et venir sur les nuées du ciel. »
65 Alors le grand prêtre déchira ses vêtements, en disant : « Il a blasphémé ! Pourquoi nous faut-il encore des témoins ? Vous venez d'entendre le blasphème !
66 Quel est votre avis ? » Ils répondirent : « Il mérite la mort. »
67 Alors ils lui crachèrent au visage et le rouèrent de coups ; d'autres le giflèrent
68 en disant : « Fais-nous le prophète, Messie ! qui est-ce qui t'a frappé ? »
69 Quant à Pierre, il était assis dehors dans la cour. Une servante s'approcha de lui : « Toi aussi, tu étais avec Jésus le Galiléen ! »
70 Mais il nia devant tout le monde : « Je ne sais pas ce que tu veux dire. »
71 Comme il se retirait vers le portail, une autre le vit et dit aux gens qui étaient là : « Celui-ci était avec Jésus de Nazareth. »
72 De nouveau, Pierre le nia : « Je jure que je ne connais pas cet homme. »
73 Peu après, ceux qui se tenaient là s'approchèrent de Pierre : « Sûrement, toi aussi, tu fais partie de ces gens-là ; d'ailleurs ton accent te trahit. »
74 Alors, il se mit à protester violemment et à jurer : « Je ne connais pas cet homme. » Aussitôt un coq chanta.
75 Et Pierre se rappela ce que Jésus lui avait dit : « Avant que le coq chante, tu m'auras renié trois fois. » Il sortit et pleura amèrement.
27, 01 Le matin venu, tous les chefs des prêtres et les anciens du peuple tinrent conseil contre Jésus pour le faire condamner à mort.
02 Après l'avoir ligoté, ils l'emmenèrent pour le livrer à Pilate, le gouverneur.
03 Alors Judas, le traître, fut pris de remords en le voyant condamné ; il rapporta les trente pièces d'argent aux chefs des prêtres et aux anciens.
04 Il leur dit : « J'ai péché en livrant à la mort un innocent. » Ils répliquèrent : « Qu'est-ce que cela nous fait ? Cela te regarde ! »
05 Jetant alors les pièces d'argent dans le Temple, il se retira et alla se pendre.
06 Les chefs des prêtres ramassèrent l'argent et se dirent : « Il n'est pas permis de le verser dans le trésor, puisque c'est le prix du sang. »
07 Après avoir tenu conseil, ils achetèrent avec cette somme le Champ-du-Potier pour y enterrer les étrangers.
08 Voilà pourquoi ce champ a été appelé jusqu'à ce jour le Champ-du-Sang.
09 Alors s'est accomplie la parole transmise par le prophète Jérémie : Ils prirent les trente pièces d'argent, le prix de celui qui fut mis à prix par les enfants d'Israël,
10 et ils les donnèrent pour le champ du potier, comme le Seigneur me l'avait ordonné.
11 On fit comparaître Jésus devant Pilate, le gouverneur, qui l'interrogea : « Es-tu le roi des Juifs ? » Jésus déclara : « C'est toi qui le dis. »
12 Mais, tandis que les chefs des prêtres et les anciens l'accusaient, il ne répondit rien.
13 Alors Pilate lui dit : « Tu n'entends pas tous les témoignages portés contre toi ? »
14 Mais Jésus ne lui répondit plus un mot, si bien que le gouverneur était très étonné.
15 Or, à chaque fête, celui-ci avait coutume de relâcher un prisonnier, celui que la foule demandait.
16 Il y avait alors un prisonnier bien connu, nommé Barabbas.
17 La foule s'étant donc rassemblée, Pilate leur dit : « Qui voulez-vous que je vous relâche : Barabbas ? ou Jésus qu'on appelle le Messie ? »
18 Il savait en effet que c'était par jalousie qu'on l'avait livré.
19 Tandis qu'il siégeait au tribunal, sa femme lui fit dire : « Ne te mêle pas de l'affaire de ce juste, car aujourd'hui j'ai beaucoup souffert en songe à cause de lui. »
20 Les chefs des prêtres et les anciens poussèrent les foules à réclamer Barabbas et à faire périr Jésus.
21 Le gouverneur reprit : « Lequel des deux voulez-vous que je vous relâche ? » Ils répondirent : « Barabbas ! »
22 Il reprit : « Que ferai-je donc de Jésus, celui qu'on appelle le Messie ? » Ils répondirent tous : « Qu'on le crucifie ! »
23 Il poursuivit : « Quel mal a-t-il donc fait ? » Ils criaient encore plus fort : « Qu'on le crucifie ! »
24 Pilate vit que ses efforts ne servaient à rien, sinon à augmenter le désordre ; alors il prit de l'eau et se lava les mains devant la foule, en disant : « Je ne suis pas responsable du sang de cet homme : cela vous regarde ! »
25 Tout le peuple répondit : « Son sang, qu'il soit sur nous et sur nos enfants ! »
26 Il leur relâcha donc Barabbas ; quant à Jésus, il le fit flageller, et le leur livra pour qu'il soit crucifié.
27 Alors les soldats du gouverneur emmenèrent Jésus dans le prétoire et rassemblèrent autour de lui toute la garde.
28 Ils lui enlevèrent ses vêtements et le couvrirent d'un manteau rouge.
29 Puis, avec des épines, ils tressèrent une couronne, et la posèrent sur sa tête ; ils lui mirent un roseau dans la main droite et, pour se moquer de lui, ils s'agenouillaient en lui disant : « Salut, roi des Juifs ! »
30 Et, crachant sur lui, ils prirent le roseau, et ils le frappaient à la tête.
31 Quand ils se furent bien moqués de lui, ils lui enlevèrent le manteau, lui remirent ses vêtements, et l'emmenèrent pour le crucifier.
32 En sortant, ils trouvèrent un nommé Simon, originaire de Cyrène, et ils le réquisitionnèrent pour porter la croix.
33 Arrivés à l'endroit appelé Golgotha, c'est-à-dire : Lieu-du-Crâne, ou Calvaire,
34 ils donnèrent à boire à Jésus du vin mêlé de fiel ; il en goûta, mais ne voulut pas boire.
35 Après l'avoir crucifié, ils se partagèrent ses vêtements en tirant au sort ;
36 et ils restaient là, assis, à le garder.
37 Au-dessus de sa tête on inscrivit le motif de sa condamnation : « Celui-ci est Jésus, le roi des Juifs. »
38 En même temps, on crucifie avec lui deux bandits, l'un à droite et l'autre à gauche.
39 Les passants l'injuriaient en hochant la tête :
40 « Toi qui détruis le Temple et le rebâtis en trois jours, sauve-toi toi-même, si tu es Fils de Dieu, et descends de la croix ! »
41 De même, les chefs des prêtres se moquaient de lui avec les scribes et les anciens, en disant :
42 « Il en a sauvé d'autres, et il ne peut pas se sauver lui-même ! C'est le roi d'Israël : qu'il descende maintenant de la croix et nous croirons en lui !
43 Il a mis sa confiance en Dieu ; que Dieu le délivre maintenant s'il l'aime ! Car il a dit : 'Je suis Fils de Dieu.' »
44 Les bandits crucifiés avec lui l'insultaient de la même manière.
45 A partir de midi, l'obscurité se fit sur toute la terre jusqu'à trois heures.
46 Vers trois heures, Jésus cria d'une voix forte : « Éli, Éli, lama sabactani ? », ce qui veut dire : « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'as-tu abandonné ? »
47 Quelques-uns de ceux qui étaient là disaient en l'entendant : « Le voilà qui appelle le prophète Élie ! »
48 Aussitôt l'un d'eux courut prendre une éponge qu'il trempa dans une boisson vinaigrée ; il la mit au bout d'un roseau, et il lui donnait à boire.
49 Les autres dirent : « Attends ! nous verrons bien si Élie va venir le sauver. »
50 Mais Jésus, poussant de nouveau un grand cri, rendit l'esprit.
51 Et voici que le rideau du Temple se déchira en deux, du haut en bas ; la terre trembla et les rochers se fendirent.
52 Les tombeaux s'ouvrirent ; les corps de nombreux saints qui étaient morts ressuscitèrent,
53 et, sortant des tombeaux après la résurrection de Jésus, ils entrèrent dans la ville sainte, et se montrèrent à un grand nombre de gens.
54 A la vue du tremblement de terre et de tous ces événements, le centurion et ceux qui, avec lui, gardaient Jésus, furent saisis d'une grande crainte et dirent : « Vraiment, celui-ci était le Fils de Dieu ! »
55 Il y avait là plusieurs femmes qui regardaient à distance : elles avaient suivi Jésus depuis la Galilée pour le servir.
56 Parmi elles se trouvaient Marie Madeleine, Marie, mère de Jacques et de Joseph, et la mère des fils de Zébédée.
57 Le soir venu, arriva un homme riche, originaire d'Arimathie, qui s'appelait Joseph, et qui était devenu lui aussi disciple de Jésus.
58 Il alla trouver Pilate pour demander le corps de Jésus. Alors Pilate ordonna de le lui remettre.
59 Prenant le corps, Joseph l'enveloppa dans un linceul neuf,
60 et le déposa dans le tombeau qu'il venait de se faire tailler dans le roc. Puis il roula une grande pierre à l'entrée du tombeau et s'en alla.
61 Cependant Marie Madeleine et l'autre Marie étaient là, assises en face du tombeau.
62 Quand la journée des préparatifs de la fête fut achevée, les chefs des prêtres et les pharisiens s'assemblèrent chez Pilate,
63 en disant : « Seigneur, nous nous sommes rappelé que cet imposteur a dit, de son vivant : 'Trois jours après, je ressusciterai.'
64 Donne donc l'ordre que le tombeau soit étroitement surveillé jusqu'au troisième jour, de peur que ses disciples ne viennent voler le corps et ne disent au peuple : 'Il est ressuscité d'entre les morts.' Cette dernière imposture serait pire que la première. »
65 Pilate leur déclara : « Je vous donne une garde ; allez, organisez la surveillance comme vous l'entendez. »
66 Ils partirent donc et assurèrent la surveillance du tombeau en mettant les scellés sur la pierre et en y plaçant la garde.

 

Chaque année, pour le dimanche des Rameaux, nous lisons le récit de la Passion dans l'un des trois Evangiles synoptiques ; cette année, c'est donc dans l'Evangile de Matthieu. Je vous propose de nous arrêter aux épisodes qui sont propres à Matthieu ; bien sûr, dans les grandes lignes, les quatre récits de la Passion sont très semblables ; mais si on regarde d'un peu plus près, on s'aperçoit que chacun des Évangélistes a ses accents propres. Ce n'est pas étonnant : on sait bien que plusieurs témoins d'un même événement racontent les faits chacun à leur manière ; eh bien, les évangélistes rapportent l'événement de la Passion du Christ de quatre manières différentes : ils ne retiennent pas les mêmes épisodes ni les mêmes phrases ; voici donc ce qui me paraît caractéristique de Matthieu.

Tout d'abord, on a bien l'impression que Matthieu veut mettre en évidence ce qui lui a paru être le terrible paradoxe de ce drame : à savoir que, en dehors de sa famille, et de ses quelques disciples, la majorité des Juifs, c'est-à-dire ceux qui auraient dû être les plus proches de Jésus, l'ont méconnu, méprisé, humilié. Et que, en revanche, ce sont les autres, les païens, qui, sans le savoir, lui ont donné ses véritables titres de noblesse.

Car l'une des insistances de ce texte est bien l'abondance des titres donnés à Jésus dans ces quelques lignes, qui représentent quelques heures, ses dernières heures de vie terrestre. Cet homme anéanti, blessé dans son corps et dans sa dignité, honni, accusé de blasphème, ce qui est le pire des péchés pour ses compatriotes... est en même temps honoré bien involontairement par des étrangers qui lui décernent les plus hauts titres de la religion juive. Je vous propose donc tout simplement de reprendre le récit de la Passion chez Saint Matthieu, et d'y lire les titres de Jésus : Roi des Juifs, Messie, Juste, et pour finir, Fils de Dieu.
Premier titre : Roi des Juifs d'abord : le gouverneur Pilate lui demande : « Es-tu le roi des Juifs ? » Jésus répond « C'est toi qui le dis » et il semble bien que ce soit une manière d'acquiescer. Dans l'évangile de Matthieu, ce seront presque ses dernières paroles avant sa mort : pendant la fin de son procès et son exécution, il ne dira plus rien et juste au moment de mourir, il dira seulement une prière de son peuple, celle du psaume 21/22 « Mon Dieu, Mon Dieu, pourquoi m'as-tu abandonné ? » dont nous avons vu qu'elle est l'action de grâce du peuple d'Israël qui reconnaît que Dieu l'a toujours sauvé, même dans les pires dangers.
Ce titre de roi des Juifs lui sera encore appliqué trois fois, mais toujours de manière ironique pour l'insulter, pour ridiculiser ses prétentions. Ce sont les soldats romains, d'abord, qui s'en donnent à cœur joie : ils le déguisent en roi ; alors qu'il vient d'être flagellé, on lui met un manteau rouge, on improvise une couronne, un sceptre, on s'agenouille devant lui, on lui rend les hommages soi-disant dus à son rang... On imagine dans quel état d'esprit, après la Résurrection, les chrétiens pouvaient se remémorer cette sinistre comédie : conçue pour l'humilier, elle ne pouvait effacer l'éclat de sa véritable royauté. C'est le même Matthieu qui a rapporté la phrase de Jésus : « Les puissances de la mort ne l'emporteront pas »...

Puis c'est l'écriteau, à même la croix, qui affirme « Celui-ci est Jésus, le roi des Juifs ». Matthieu a déjà eu l'occasion de dire à ses lecteurs le sens du nom de Jésus ; quand il avait annoncé cette naissance à Joseph, il lui avait dit « Tu lui donneras le nom de Jésus, car c'est lui qui sauvera son peuple de ses péchés » (Mt 1, 21). On a donc ici, sur ce simple écriteau tout le mystère de Jésus : roi et sauveur de son peuple ; c'est bien ce qu'on attendait du Messie. Enfin, les autorités religieuses, chefs des prêtres, scribes et anciens, affirment à leur tour « c'est le roi d'Israël », toujours pour le ridiculiser bien sûr, mais par son insistance, Matthieu nous laisse entendre « Ils ne savent pas si bien dire! »

Deuxième titre : Messie : il lui est donné par Pilate deux fois et ces deux fois encadrent une affirmation tout aussi importante concernant Jésus, dite par la femme de Pilate, donc une païenne ; elle a eu une révélation, elle parle de songe (et on sait l'importance des songes, chez Matthieu). La voilà qui décerne à Jésus le titre le plus noble de tout l'Ancien Testament, celui d'homme « juste ». Elle non plus ne sait pas la portée des mots qu'elle prononce mais les Chrétiens célébrant quelques années plus tard (et même encore maintenant) l'événement de la mort et de la Résurrection du Christ sont bien obligés de reconnaître que ce sont des païens, des ressortissants du peuple occupant, qui, les premiers, ont dit la vérité de Jésus au moment même où, apparemment, il était rayé de l'histoire du monde.

Enfin, troisième titre, celui de Fils de Dieu. Il lui est d'abord décerné par pure dérision, pour l'humilier encore : par les passants qui font cruellement remarquer à l'agonisant le contraste entre la grandeur du titre et son impuissance définitive ; puis ce sont de nouveau les chefs des prêtres, les scribes et les anciens qui le défient : si, réellement, il était le Fils de Dieu, il n'en serait pas là. Et il est vrai que certaines phrases de l'Ancien Testament étaient habituellement lues dans ce sens. Mais ce même titre va lui être finalement décerné par le centurion romain : et alors il résonne comme une véritable profession de foi : « Vraiment celui-ci était le Fils de Dieu ».

Ici, il semble que ce titre donné à Jésus soit vraiment l'aboutissement du récit. Cette phrase préfigure déjà la conversion des païens, et nous comprenons le message de saint Matthieu : pour lui, la mort du Christ n'est pas un échec, elle est une victoire. Si Matthieu accentue le contraste entre la faiblesse du condamné et la grandeur que certains païens lui reconnaissent quand même, c'est pour nous faire comprendre ce qui est à première vue impensable : c'est dans sa faiblesse même que Jésus manifeste sa vraie grandeur, qui est celle de Dieu, c'est-à-dire de l'amour infini. Ce n'est pas la gloire malgré la croix ou la gloire méritée par la croix comme une sorte de compensation ; c'est la gloire dans et par la croix : parce que révélation du suprême amour, c'est-à-dire révélation du Dieu d'amour. Jésus avait donné le sens de sa mort quand il avait dit « Il n'y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ses amis » ; on comprend mieux alors cette phrase qu'il dira trois jours plus tard aux disciples d'Emmaüs « Ne fallait-il pas que le Fils de l'Homme souffrît pour entrer dans sa gloire ? » c'est-à-dire pour révéler l'amour de Dieu ?

Commentaires de Marie-Noëlle Thabut, année liturgique A, dimanche des Rameaux et de la Passion (13 avril 2014)

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1 avril 2014 2 01 /04 /avril /2014 08:39

Ces commentaires, trouvés sur le site "Église catholique en France", permettent à toute personne de bonne volonté, chrétienne ou non, de mieux comprendre la Bible, le livre le plus diffusé au monde
  • décodant le langage imagé utilisé par l'auteur.

Je souhaite arriver à mettre ici, chaque dimanche, les commentaires de Marie-Noëlle Thabut. Ma seule contribution consiste à surligner les passages que je trouve les plus enrichissants et à écrire en rouge ceux qui parlent d'un thème qui m'est cher : la liberté (trois autres pages de mon blog sont consacrées à ces passages des Évangiles, du reste du Nouveau Testament ou de l'Ancien Testament qui parlent de la liberté). D'après Marie-Noëlle Thabut, "... si nous ne trouvons pas dans les textes une parole libérante, c'est que nous ne les avons pas compris."

 

Version audio, trouvée sur le site de Radio-Notre-Dame

PREMIÈRE LECTURE - Ézékiel 37, 12-14

 

12 Ainsi parle le SEIGNEUR Dieu.
Je vais ouvrir vos tombeaux
et je vous en ferai sortir
ô mon peuple,
et je vous ramènerai sur la terre d'Israël.
13 Vous saurez que je suis le SEIGNEUR,
quand j'ouvrirai vos tombeaux
et vous en ferai sortir,
ô mon peuple !
14 Je mettrai en vous mon esprit,
et vous vivrez ;
je vous installerai sur votre terre,
et vous saurez que je suis le SEIGNEUR :
je l'ai dit,
et je le ferai.
- Parole du SEIGNEUR.

 

Ce texte est très court mais on voit bien qu'il forme une entité : il est encadré par deux expressions similaires ; au début « Ainsi parle le SEIGNEUR Dieu », à la fin « Parole du SEIGNEUR ». Un cadre qui a évidemment pour but de solenniser ce qui est encadré. Chaque fois qu'un prophète juge utile de repréciser qu'il parle de la part du Seigneur, c'est parce que son message est particulièrement important et difficile à entendre.
Le message d'aujourd'hui, c'est donc ce qui est encadré : c'est une promesse répétée deux fois et adressée au peuple de Dieu, puisque Dieu dit « ô mon peuple » ; les deux fois, la promesse porte sur deux points : premièrement « je vais ouvrir vos tombeaux », deuxièmement « je vous ramènerai sur la terre d'Israël », ou « Je vous installerai sur votre terre », ce qui revient au même. Ces expressions nous permettent de situer le contexte historique : le peuple est en exil à Babylone, réduit à la merci des Babyloniens, il est anéanti (au vrai sens du terme, réduit à néant), comme mort, c'est pourquoi Dieu parle de tombeaux.

Et donc l'expression « je vais ouvrir vos tombeaux » signifie que Dieu va relever son peuple. Si vous avez la curiosité de vous reporter à votre Bible, au chapitre 37 d'Ézékiel, vous verrez que notre petit texte d'aujourd'hui fait suite à une vision du prophète qu'on appelle « la vision des ossements desséchés » et il en donne l'explication. Je vous rappelle cette vision : le prophète voit une immense armée morte, gisant dans la poussière ; et Dieu lui dit : tes frères sont tellement désespérés dans leur Exil qu'ils se disent morts, finis... eh bien, moi, Dieu, je les relèverai.

Et toute cette vision et son explication que nous avons lue aujourd'hui, évoquent cette captivité du peuple exilé et son relèvement par Dieu. Car, pour le prophète Ézékiel, c'est une certitude : le peuple ne peut pas être éliminé parce que Dieu lui a promis une Alliance éternelle que rien ne pourra détruire ; donc, quelles que soient les défaites, les brisures, les épreuves, on sait que le peuple survivra et qu'il retrouvera sa terre, parce qu'elle fait partie de la promesse. « Je vais ouvrir vos tombeaux, ô mon peuple, je vous ramènerai sur la terre d'Israël » : au fond ces phrases n'ont rien d'étonnant : depuis toujours, le peuple d'Israël sait que son Dieu est fidèle ; et l'expression « Vous saurez que je suis le SEIGNEUR » dit justement que c'est à sa fidélité à ses promesses que l'on reconnaît le vrai Dieu.

Mais pourquoi répéter deux fois à peu près les mêmes choses ? A dire vrai, la deuxième promesse ne se contente pas de répéter la première, elle l'amplifie : elle redit bien « J'ouvrirai vos tombeaux et je vous en ferai sortir, ô mon peuple ! Je vous installerai sur votre terre, et vous saurez que je suis le SEIGNEUR » et tout cela au fond c'est le retour à l'état antérieur avant le désastre de l'exil à Babylone ; mais dans cette deuxième promesse, il y a autre chose, il y a beaucoup plus, il y a du neuf, du jamais vu : « Je mettrai en vous mon esprit et vous vivrez » ; c'est la nouvelle Alliance qui est dite là : désormais la loi d'amour sera inscrite non plus sur des tables de pierre, mais dans les coeurs. Ou pour reprendre une autre formule d'Ézékiel, les coeurs humains ne seront plus de pierre mais de chair.

Ici, donc, il n'y a pas d'hésitation possible, la répétition de la formule « ô mon peuple » montre clairement que ces deux promesses annoncent un sursaut, une restauration du peuple. Il n'est pas question ici d'une résurrection individuelle : pas plus qu'aucun des prophètes de son époque, Ézékiel n'envisage encore une chose pareille. En fait, le peuple d'Israël n'a découvert la foi en la Résurrection qu'au deuxième siècle av.J.C. Jusque-là, on affirmait que les morts descendent au « Shéol » ; un lieu sombre dont on ne sait rien ; mais aussi curieux que cela nous paraisse aujourd'hui, c'est un sujet dont on se préoccupait peu. Car la mort individuelle n'atteint pas l'avenir du peuple ; or, pendant bien longtemps, c'est l'avenir du peuple, et lui seul, qui comptait. Quand quelqu'un mourait, on disait qu'il était « couché avec ses pères », mais on n'envisageait pas de survie possible ; en revanche la survie du peuple a toujours été une certitude puisque le peuple est porteur des promesses de Dieu. On peut dire que, pendant des siècles, on s'est intéressé au lendemain du peuple et non à celui de l'individu.

Pour croire en la Résurrection individuelle, il faut combiner deux éléments :

D'abord s'intéresser au sort de l'individu : ce qui n'était pas le cas au début de l'histoire biblique : l'intérêt pour le sort de l'individu est une conquête, un progrès tardif. Ensuite, un deuxième élément est indispensable pour que naisse la foi en la Résurrection : il faut croire en un Dieu qui ne vous abandonne pas à la mort.

Cette certitude que Dieu n'abandonne jamais l'homme n'est pas née d'un coup ; elle s'est développée au rythme des événements concrets de l'histoire du peuple élu. L'expérience historique de l'Alliance est ce qui nourrit la foi d'Israël. Or l'expérience d'Israël est celle d'un Dieu qui libère l'homme, qui veut l'homme libre de toute servitude, qui intervient sans cesse pour le libérer ; un Dieu fidèle qui ne se reprend jamais. C'est cette foi qui guide toutes les découvertes d'Israël ; elle en est le moteur.

Cinq siècles après Ézékiel, vers 165 av.J.C., ces deux éléments conjugués, foi en un Dieu qui libère sans cesse l'homme, découverte de la valeur de toute personne humaine, ont abouti à la foi en la résurrection individuelle ; au terme de cette double évolution, il est apparu évident que Dieu libèrera l'individu de l'esclavage le plus terrible, définitif de la mort. Cette découverte est si tardive dans le peuple juif qu'au temps du Christ, cette foi n'était pas encore partagée par tout le monde puisqu'on désignait les Sadducéens par cette précision « ceux qui ne croient pas à la résurrection ».

Il n'est bien sûr pas interdit de penser que la prophétie d'Ezéchiel dépassait sa propre pensée sans le savoir lui-même ; l'Esprit de Dieu parlait par sa bouche et maintenant nous pouvons penser « Ezékiel ne savait pas si bien dire ».

PSAUME 129 (130), 1-8

 

1 Des profondeurs je crie vers toi, SEIGNEUR,
2 Seigneur, écoute mon appel !
Que ton oreille se fasse attentive
au cri de ma prière !
3 Si tu retiens les fautes, SEIGNEUR,
Seigneur, qui subsistera ?
4 Mais près de toi se trouve le pardon
pour que l'homme te craigne.
5 J'espère le SEIGNEUR de toute mon âme ;
je l'espère, et j'attends sa parole.
6 Mon âme attend le Seigneur
plus qu'un veilleur ne guette l'aurore.
7 Oui, près du SEIGNEUR, est l'amour ;
près de lui, abonde le rachat.
8 C'est lui qui rachètera Israël
de toutes ses fautes.

 

Il y a dans le psautier un ensemble de quinze psaumes qui portent un nom particulier : chacun d'eux commence par ces mots « cantique des montées ». En hébreu, le verbe « monter » est employé pour dire « Aller à Jérusalem en pèlerinage ».

Dans les Evangiles, d'ailleurs, l'expression « monter à Jérusalem » apparaît plusieurs fois dans le même sens : elle évoque le pèlerinage pour les trois fêtes annuelles et, en particulier, la plus importante d'entre elles, la fête des Tentes.

Ces quinze psaumes, donc, accompagnaient l'ensemble du pèlerinage. Avant même d'arriver à Jérusalem, ils évoquaient par avance le déroulement de la fête. Pour certains, on peut même deviner à quel moment du pèlerinage ils étaient chantés ; par exemple, le psaume 121 (122) « J'étais dans la joie quand je suis parti vers la maison du SEIGNEUR... maintenant, nous voici devant tes portes, Jérusalem... » était probablement le psaume de l'arrivée.1

Le psaume 129 est donc l'un de ces cantiques des Montées ; il était probablement chanté pendant la fête des Tentes, au cours d'une cérémonie pénitentielle. C'est pourquoi le vocabulaire de la faute et du pardon est relativement important dans ce psaume. « Si tu retiens les fautes, SEIGNEUR, qui donc subsistera ? »

Le pécheur qui parle ici, et qui supplie, certain déjà d'être pardonné, c'est le peuple qui reconnaît à la fois l'infinie bonté de Dieu (sa Hessed) et l'incapacité foncière de l'homme à répondre à l'Alliance. Ces infidélités répétées à l'Alliance sont vécues comme une véritable « mort spirituelle » : « Des profondeurs, je crie vers Toi » ; mais ce cri s'adresse à celui dont l'Être même est le Pardon : c'est le sens de l'expression « Près de toi est le pardon ».

Dieu est Amour et Il est Don, c'est la même chose ; or le « Par-Don » n'est pas autre chose : c'est le don « par-delà ». Pardonner, c'est continuer à proposer une Alliance, un avenir possible, au-delà des infidélités de l'autre. Rappelez-vous l'histoire de David : après le meurtre du mari de Bethsabée par le roi, le prophète Nathan lui avait annoncé le pardon de Dieu avant même que David ait eu le temps d'exprimer la moindre parole de regret, ni le moindre aveu.

Curieusement, cette idée que Dieu pardonne toujours n'est pas du goût de tout le monde ; mais pourtant, incontestablement, c'est l'une des affirmations majeures de la Bible, et ce dès l'Ancien Testament. Et Jésus reprend avec force le même enseignement : par exemple, dans la parabole de l'enfant prodigue, chez Luc (chapitre 15), le père est là sur le chemin à attendre son fils (ce qui prouve qu'il lui a déjà pardonné) et il lui ouvre les bras avant que le fils, lui, ait ouvert la bouche. Et l'exemple du pardon de Dieu absolument gratuit nous est donné par Jésus lui-même sur la croix : ceux qui sont en train de le tuer n'ont pas eu la moindre parole de repentir et pourtant, il dit bien « Père pardonne-leur, ils ne savent pas ce qu'ils font. »
C'est dans son pardon, précisément, nous dit la Bible, que Dieu révèle sa puissance. Cela encore, c'est une des grandes découvertes d'Israël ; vous connaissez cette phrase du livre de la Sagesse : « Ta force (Seigneur) est la source de ta justice, et ta maîtrise sur tous te fait user de clémence envers tous. » L'idée, c'est que quelqu'un dont le pouvoir est incontesté n'a pas besoin de l'étaler. En revanche, « Il fait montre de sa force, celui dont le pouvoir absolu est mis en doute. » (Sg 12, 16-17).
Certains craignent que l'annonce de la miséricorde de Dieu incite au laisser-aller ; à mon avis c'est le contraire : une fois qu'on est vraiment convaincus de la tendresse et du pardon inconditionnel de Dieu, on a envie d'y correspondre et d'essayer de lui ressembler. Donc la certitude de la « miséricorde » de Dieu n'engendre chez le croyant ni présomption ni indifférence au péché, mais reconnaissance humble et émerveillée.
« Près de toi est le pardon pour que l'homme te craigne » : cette formule très ramassée dit quelle doit être l'attitude du croyant face à ce Dieu qui n'est que don et pardon. Nous trouvons là encore une définition de la « crainte de Dieu » : ce n'est pas la crainte du châtiment. Toute la pédagogie de Dieu au long de l'histoire biblique cherche à nous libérer de toute peur ; car la peur n'est pas une attitude d'homme libre et Dieu veut nous libérer totalement. La « crainte de Dieu » au sens biblique, c'est une adoration pleine d'émerveillement devant la Toute-Puissance de Dieu faite seulement d'amour. « Craindre » le Seigneur, c'est l'adorer et lui faire tellement confiance qu'on fera tout son possible pour obéir à sa Loi dans la certitude que cette Loi n'est dictée que par son amour paternel.

Cette certitude du « Par-don », du Don toujours acquis au-delà de toutes les fautes inspire à Israël une attitude d'espérance extraordinaire. Israël repentant attend son pardon « plus sûrement qu'un veilleur n'attend l'aurore ». « C'est Lui qui rachètera Israël de toutes ses fautes » : nous rencontrons régulièrement dans les textes bibliques des expressions similaires. Elles annoncent à Israël sa libération définitive, la libération de toutes les fautes de tous les temps.

Israël attend plus encore : précisément parce que le peuple de l'Alliance expérimente sa faiblesse et son péché toujours renaissant, mais aussi la Fidélité de Dieu, il attend de Dieu lui-même la réalisation définitive de ses promesses. Au-delà du pardon immédiat, c'est l'aurore définitive que ce peuple attend de siècle en siècle, qu'il « espère contre toute espérance » (comme Abraham), l'aurore du Jour de Dieu. Tous les psaumes sont traversés par l'attente messianique.

Les Chrétiens savent encore plus sûrement que notre monde va vers son accomplissement : un accomplissement qui se nomme Jésus-Christ : « Notre âme attend le Seigneur plus sûrement qu'un veilleur n'attend l'aurore ».
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Note
La Bible grecque a traduit « Cantiques des degrés », c'est-à-dire des « marches ». Or, un escalier de quinze marches reliait la Cour des femmes au parvis du Temple : certains en déduisent que chacun de ces quinze psaumes était chanté sur l'une des marches. Quand on imagine, au moins pour les jours de grandes fêtes, la foule innombrable qui se pressait aux abords du Temple, sur les divers parvis et sur ces fameuses quinze marches, il est hautement improbable qu'on ait pu attribuer des psaumes précis à des marches précises sauf, peut-être, pour des démarches individuelles. Il est très probable, au contraire, que ces quinze psaumes aient été composés pour accompagner l'ensemble du pèlerinage.

DEUXIÈME LECTURE - Romains 8, 8-11

Frères,
8 sous l'emprise de la chair, on ne peut pas plaire à Dieu.
9 Or vous, vous n'êtes pas sous l'emprise de la chair,
mais sous l'emprise de l'Esprit,
puisque l'Esprit de Dieu habite en vous.
Celui qui n'a pas l'Esprit du Christ ne lui appartient pas.
10 Mais si le Christ est en vous,
votre corps a beau être voué à la mort à cause du péché,
l'Esprit est votre vie, parce que vous êtes devenus des justes.
11 Et si l'Esprit de celui qui a ressuscité Jésus d'entre les morts
habite en vous,
celui qui a ressuscité Jésus d'entre les morts
donnera aussi la vie à vos corps mortels
par son Esprit qui habite en vous.

 

« Je mettrai mon esprit en vous et vous vivrez » annonçait le prophète Ézékiel (dans notre première lecture) ; désormais, depuis notre baptême, nous dit Paul, c'est chose faite. Il emploie une expression imagée : « L'Esprit de Dieu habite en vous ». La prenant au pied de la lettre, un commentateur de ce passage parle de « changement de propriétaire ». Nous sommes devenus des maisons de l'Esprit : c'est lui qui commande désormais.

Il serait intéressant de se demander, dans tous les secteurs de notre vie, personnelle et communautaire, qui est aux postes de commande, qui est le maître de maison chez nous, ou si vous préférez, quel est notre objectif, qu'est-ce qui nous « fait courir », comme on dit. D'après Paul, il n'y a pas trente-six solutions : ou bien nous sommes sous l'emprise de l'Esprit, c'est-à-dire que nous nous laissons guider par l'Esprit, ou bien nous ne nous laissons pas inspirer par l'Esprit et c'est ce qu'il appelle « être sous l'emprise de la chair ». Etre sous l'emprise de l'Esprit, on voit bien ce que cela veut dire, il suffit de remplacer le mot Esprit par le mot Amour. Et dans la lettre aux Galates, Paul explique ce que sont les fruits de l'Esprit ; « joie, paix, patience, bonté, bienveillance, foi, douceur, maîtrise de soi », en un mot l'amour décliné selon toutes les circonstances concrètes de nos vies.

J'ai bien dit les « circonstances concrètes » : pour Paul la vie selon l'Esprit ne veut pas dire la tête dans les nuages ; Paul est l'héritier de toute la tradition des prophètes : or tous affirment que notre relation à Dieu se vérifie dans la qualité de notre relation aux autres ; et dans les chants du serviteur, Isaïe affirme très fermement que vivre selon l'Esprit de Dieu, c'est aimer et servir nos frères. Et les prophètes ont toujours des mots très durs pour ceux qui croient plaire à Dieu par des cérémonies magnifiques pendant que des pauvres meurent de faim ou de chagrin à leur porte.

Une fois définie la vie selon l'Esprit, ce qui veut dire tout simplement la vie selon l'amour, on déduit très facilement ce que Paul entend par vie selon la chair : c'est le contraire, c'est-à-dire l'indifférence ou la haine ; pour le dire autrement, l'amour c'est le décentrement de soi, la vie sous l'emprise de la chair, c'est le centrement sur soi. Ma question de tout-à-l'heure « Qui commande ici ? « se transforme alors en « Qui est le centre de notre monde ? »

Il est clair que sous l'emprise de la chair, dans ce sens-là, c'est-à-dire centré sur soi, on ne peut pas être en harmonie avec Dieu, accordé à Dieu qui n'est qu'amour. « Sous l'emprise de la chair, on ne peut pas plaire à Dieu » dit Paul.

Au contraire, le Christ est le Fils bien-aimé en qui Dieu se complaît, c'est-à-dire qu'il est en harmonie parfaite avec Dieu précisément parce que le Christ n'est lui aussi qu'amour. Dans ce sens le récit des Tentations, que nous avons lu pour le premier dimanche de carême, était saisissant : c'est au chapitre 4 de Matthieu. Il nous montre Jésus centré uniquement sur Dieu et sur la Parole de Dieu. Il refuse résolument de se centrer sur sa faim ni même sur les besoins de sa mission de Messie :

Première tentation : après quarante jours de jeûne, Jésus a faim... la tentation n'est pas là, bien sûr. Avoir faim au bout de quarante jours de jeûne, c'est normal, c'est même plutôt bon signe ! La tentation, c'est d'exiger de Dieu un miracle pour son bénéfice personnel, c'est de se prendre pour le centre du monde, si j'ose dire. « Ordonne à ces pierres de devenir des pains » lui susurre le tentateur, le diviseur. Jésus préfère mettre la Parole au centre du monde et de sa vie « L'homme ne vit pas seulement de pain, mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu ». Le fruit de l'Esprit, c'est la maîtrise de soi, la patience, dit Paul.

Deuxième tentation : « Jette-toi du haut du Temple, Dieu sera bien obligé de te protéger » ; réponse de Jésus : « Tu ne mettras pas à l'épreuve le Seigneur ton Dieu ». Le fruit de l'Esprit, c'est la confiance en Dieu.
Troisième Tentation : « Détourne-toi de Dieu, prosterne-toi devant moi, tu seras le maître des royaumes de la terre » ; mais Jésus est complètement centré sur son Père et non sur ce qu'il pourrait obtenir pour lui : « Le Seigneur ton Dieu tu adoreras, c'est à lui seul que tu rendras un culte ». Le fruit de l'Esprit qui les résume tous, c'est l'amour, dit encore Paul.

Si ce texte des tentations nous est proposé chaque année en début de Carême, c'est parce que le temps du Carême est justement une entreprise de décentrement de nous-mêmes pour nous centrer sur les autres et sur Dieu.

Un peu plus loin dans cette même lettre aux Romains, Paul dit que l'Esprit de Dieu fait de nous des fils, c'est lui qui nous pousse à appeler Dieu-Père ; j'ai envie de dire « tel Père, tel fils ». Ce qui en nous est amour vient de Dieu, c'est notre héritage de fils. « L'Esprit est votre vie » dit encore Paul. Traduisez « l'amour est votre vie » ; d'ailleurs, nous savons tous d'expérience que seul l'amour est créateur.

Tandis que ce qui n'est pas amour ne vient pas de Dieu et parce que cela ne vient pas de Dieu, c'est voué à la mort. La très bonne nouvelle de ce texte d'aujourd'hui, c'est que tout ce qui en nous est amour vient de Dieu et donc ne peut mourir. Comme dit Paul, « Celui qui a ressuscité Jésus d'entre les morts donnera aussi la vie à vos corps mortels par son Esprit qui habite en vous ».

ÉVANGILE - Jean 11, 1-45 (lecture brève)

 

3 Marthe et Marie, les deux sœurs de Lazare envoyèrent dire à Jésus :
« Seigneur, celui que tu aimes est malade. »
4 En apprenant cela, Jésus dit :
« Cette maladie ne conduit pas à la mort, elle est pour la gloire de Dieu
afin que par elle le Fils de Dieu soit glorifié. »
5 Jésus aimait Marthe et sa sœur, ainsi que Lazare.
6 Quand il apprit que celui-ci était malade,
il demeura pourtant deux jours à l'endroit où il se trouvait ;
7 alors seulement il dit aux disciples : « Revenons en Judée. »
17 Quand Jésus arriva, il trouva Lazare au tombeau depuis quatre jours déjà.
20 Lorsque Marthe apprit l'arrivée de Jésus, elle partit à sa rencontre,
tandis que Marie restait à la maison.
21 Marthe dit à Jésus : « Seigneur, si tu avais été là, mon frère ne serait pas mort.
22 Mais je sais que, maintenant encore,
Dieu t'accordera tout ce que tu lui demanderas. »
23 Jésus lui dit : « Ton frère ressuscitera. »
24 Marthe reprit : « Je sais qu'il ressuscitera au dernier jour, à la résurrection. »
25 Jésus lui dit : « Moi, je suis la résurrection et la vie.
Celui qui croit en moi,
même s'il meurt, vivra ;
26 et tout homme qui vit et qui croit en moi ne mourra jamais. Crois-tu cela ? »
27 Elle répondit : « Oui, Seigneur,
tu es le Messie, je le crois ;
tu es le Fils de Dieu, celui qui vient dans le monde. »
34 Il demanda : « Où l'avez-vous déposé ? »
Ils lui répondirent : « Viens voir, Seigneur. »
35 Alors Jésus pleura.
36 Les Juifs se dirent : « Voyez comme il l'aimait ! »
37 Mais certains d'entre eux disaient :
« Lui qui a ouvert les yeux de l'aveugle,
ne pouvait-il pas empêcher Lazare de mourir ? »
38 Jésus, repris par l'émotion, arriva au tombeau.
C'était une grotte fermée par une pierre.
39 Jésus dit : « Enlevez la pierre. »
Marthe, la sœur du mort, lui dit : « Mais, Seigneur, il sent déjà ;
voilà quatre jours qu'il est là. »
40 Alors Jésus dit à Marthe : « Ne te l'ai-je pas dit ?
Si tu crois, tu verras la gloire de Dieu. »
41 On enleva donc la pierre. Alors Jésus leva les yeux au ciel et dit :
« Père, je te rends grâce parce que tu m'as exaucé.
42 Je savais bien, moi, que tu m'exauces toujours,
mais si j'ai parlé, c'est pour cette foule qui est autour de moi,
afin qu'ils croient que tu m'as envoyé. »
43 Après cela il cria d'une voix forte : « Lazare, viens dehors ! »
44 Et le mort sortit, les pieds et les mains attachés,
le visage enveloppé d'un suaire. Jésus leur dit : « Déliez-le, et laissez-le aller
45 Les nombreux Juifs, qui étaient venus entourer Marie
et avaient donc vu ce que faisait Jésus, crurent en lui.

 

Nous avons pris l'habitude d'appeler ce passage « la résurrection de Lazare », mais, soyons francs, ce n'est pas le terme qui convient ; quand nous proclamons « Je crois à la résurrection des morts et à la vie éternelle », il s'agit de bien autre chose.

La mort de Lazare n'a été qu'une parenthèse en quelque sorte dans sa vie terrestre ; sa vie après le miracle de Jésus a repris son cours ordinaire, et elle a dû être à peu de choses près la même après qu'auparavant. Lazare a eu seulement en quelque sorte un supplément de vie terrestre. Son corps n'était pas transformé et il a dû mourir une seconde fois ; sa première mort n'a pas été ce qu'elle sera pour nous, c'est-à-dire le passage vers la vraie vie.

Mais alors, du coup, on peut se demander à quoi bon ? En faisant ce miracle, Jésus a pris de grands risques pour lui-même parce qu'il ne s'était déjà que trop fait remarquer... et quant à Lazare cela n'a fait que reculer l'échéance définitive.

C'est Saint Jean qui répond à notre question « à quoi bon ce miracle ? » ; il nous dit c'est un signe très important : Jésus est manifesté là comme celui en qui nous avons la vie sans fin et en qui nous pouvons croire, c'est-à dire sur qui nous pouvons miser notre vie.

Et d'ailleurs, les grands prêtres et les Pharisiens ne s'y sont pas trompés : ils ont fort bien compris la gravité du signe que Jésus avait donné là : d'après saint Jean, toujours, trop de gens se mirent à croire en Jésus à la suite de la résurrection de Lazare, et c'est là qu'ils décidèrent de le faire mourir. C'est donc ce miracle qui a signé l'arrêt de mort de Jésus ; évidemment, quand on y réfléchit deux mille ans plus tard, on se dit que c'est un comble : être capable de rendre la vie, cela méritait la mort ; triste exemple des aberrations où nous mènent parfois nos certitudes...

Revenons au récit de ce que je vous propose d'appeler le « réveil de Lazare » : je ferai seulement deux remarques :

Première remarque : pour Jésus, la seule chose qui compte, c'est la gloire de Dieu ; mais pour voir la gloire de Dieu, il faut croire (« Si tu crois, tu verras la gloire de Dieu » dit-il à Marthe). Dès le début du récit, alors qu'on vient d'annoncer à Jésus « Seigneur, celui que tu aimes est malade », il dit à ses disciples : « Cette maladie ne conduit pas à la mort, elle est pour la gloire de Dieu », c'est-à-dire la révélation du mystère de Dieu. Non pas que la manifestation de la gloire de Dieu soit une récompense pour bien-pensants ou bien-croyants ; mais quand nous ne sommes pas dans une attitude de foi, tout se passe comme si nous laissions notre regard s'obscurcir par le soupçon, la méfiance, c'est comme si nous mettions des lunettes sombres, nous ne voyons plus la lumière. La foi nous ouvre les yeux, elle fait sauter ce bandeau de la méfiance que nous avions mis sur nos yeux.

Deuxième remarque : la foi en la résurrection franchit là sa dernière étape : à propos du texte d'Ezéchiel qui nous est proposé en première lecture pour ce cinquième dimanche de Carême, nous avions vu que la foi en la résurrection est apparue très tardivement en Israël ; elle n'est affirmée très clairement qu'au deuxième siècle av.J.C. à l'occasion de la terrible persécution du roi grec Antiochus Epiphane ; et à l'époque du Christ, elle n'est même pas encore admise par tout le monde. Marthe et Marie, visiblement, font partie des gens qui y croient. Mais, dans leur idée, il s'agit encore d'une résurrection pour le dernier jour ; quand Jésus dit à Marthe « Ton frère ressuscitera », Marthe répond : « Je sais qu'il ressuscitera au dernier jour, à la résurrection ». Jésus rectifie : il ne parle pas au futur, il parle au présent : « Moi, je suis la résurrection et la vie... Tout homme qui vit et croit en moi ne mourra jamais... Celui qui croit en moi, même s'il meurt, vivra. » A l'entendre, on a bien l'impression que la Résurrection, c'est pour tout de suite.« Je suis la résurrection et la vie » : cela veut dire que la mort au sens de séparation de Dieu n'existe plus, elle est vaincue dans la Résurrection du Christ. Avec Paul les croyants peuvent dire « Mort, où est ta victoire ? » Non, rien désormais ne nous séparera de l'amour du Christ, même pas la mort.

Commentaires de Marie-Noëlle Thabut, année liturgique A, 5e dimanche de Carême (6 avril 2014)

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25 mars 2014 2 25 /03 /mars /2014 21:54

Ces commentaires, trouvés sur le site "Église catholique en France", permettent à toute personne de bonne volonté, chrétienne ou non, de mieux comprendre la Bible, le livre le plus diffusé au monde
  • décodant le langage imagé utilisé par l'auteur.

Je souhaite arriver à mettre ici, chaque dimanche, les commentaires de Marie-Noëlle Thabut. Ma seule contribution consiste à surligner les passages que je trouve les plus enrichissants et à écrire en rouge ceux qui parlent d'un thème qui m'est cher : la liberté (trois autres pages de mon blog sont consacrées à ces passages des Évangiles, du reste du Nouveau Testament ou de l'Ancien Testament qui parlent de la liberté). D'après Marie-Noëlle Thabut, "... si nous ne trouvons pas dans les textes une parole libérante, c'est que nous ne les avons pas compris."

 

Version audio, trouvée sur le site de Radio-Notre-Dame

PREMIÈRE LECTURE - 1 Samuel 16, 1. 6-7. 10-13a

 

1 Le SEIGNEUR dit à Samuel :
« J'ai rejeté Saül. Il ne règnera plus sur Israël.
Je t'envoie chez Jessé de Bethléem,
car j'ai découvert un roi parmi ses fils.
Prends une corne que tu rempliras d'huile, et pars ! »
6 En arrivant, Samuel aperçut Eliab, un des fils de Jessé,
et il se dit : « Sûrement, c'est celui que le SEIGNEUR a en vue
pour lui donner l'onction ! »
7 Mais le SEIGNEUR dit à Samuel :
« Ne considère pas son apparence ni sa haute taille,
car je l'ai écarté.
Dieu ne regarde pas comme les hommes,
car les hommes regardent l'apparence,
mais le SEIGNEUR regarde le cœur. »
10 Jessé présenta ainsi à Samuel ses sept fils,
et Samuel lui dit :
« Le SEIGNEUR n'a choisi aucun de ceux-là.
11 N'as-tu pas d'autres garçons ? »
Jessé répondit :
« Il reste encore le plus jeune,
il est en train de garder le troupeau. »
Alors Samuel dit à Jessé :
« Envoie-le chercher :
nous ne nous mettrons pas à table
tant qu'il ne sera pas arrivé. »
12 Jessé l'envoya chercher :
le garçon était roux, il avait de beaux yeux, il était beau.
Le SEIGNEUR dit alors :
« C'est lui ! donne-lui l'onction. »
13 Samuel prit la corne pleine d'huile
et lui donna l'onction au milieu de ses frères.
L'Esprit du SEIGNEUR s'empara de David à partir de ce jour-là.

 

Si je comprends bien, d'après ce texte, le grand prophète Samuel, lui-même, a dû apprendre à changer de regard. Chargé par Dieu de désigner le futur roi parmi les fils de Jessé à Bethléem, il n'avait que l'embarras du choix, apparemment. Jessé a commencé par appeler son fils aîné. Celui-ci s'appelait Eliav, il était grand et beau, il semblait digne de succéder au roi actuel, Saül. Mais non, Dieu fit savoir à Samuel que son choix ne se portait pas sur celui-là : « Ne considère pas son apparence ni sa haute taille... Dieu ne regarde pas comme les hommes, car les hommes regardent l'apparence, mais le SEIGNEUR regarde le cœur. » (verset 7).
Alors, de très bonne grâce, Jessé a fait défiler ses fils l'un après l'autre, par ordre d'âge, devant le prophète. Mais le choix de Dieu ne se porta sur aucun d'entre eux. Finalement, Jessé dut se décider à faire chercher le dernier, celui auquel personne n'avait pensé : David, dont la seule utilité était de garder le troupeau ; eh bien, justement, c'est celui-là que Dieu avait choisi pour garder son propre troupeau !

Visiblement, le récit biblique se plaît à souligner qu'une fois encore le choix de Dieu s'est porté sur le plus petit : « Ce qui est faible dans le monde, Dieu l'a choisi pour confondre ce qui est fort », dira saint Paul (1 Co 1, 27) car « sa puissance donne toute sa mesure dans la faiblesse » (2 Co 12, 9). Voilà une bonne raison pour changer résolument de regard sur les hommes !

Au passage, ce texte nous apprend trois choses sur la conception de la royauté en Israël :
Premièrement, le roi est l'élu de Dieu : mais ce choix, comme toute vocation, est pour une mission. On retrouve à son niveau la même articulation que nous connaissons bien : comme le peuple d'Israël est élu de Dieu pour le service de l'humanité... de la même manière, le roi d'Israël est l'élu de Dieu pour le service du peuple. Cela peut vouloir dire le cas échéant, une possibilité de désaveu : c'est le cas pour le roi Saül ; si l'élu ne fait plus l'affaire, il sera remplacé ; manière, donc, de rappeler le roi à l'ordre, peut-être ; manière, peut-être aussi, pour les descendants de David, de justifier ce changement de dynastie.

Deuxièmement, le roi reçoit l'onction d'huile, il est littéralement le « messie », ce qui signifie « celui qui a été frotté d'huile ». Et visiblement, dans la suite, on a attaché beaucoup d'importance à ce rite d'onction puisque notre texte a l'air d'en faire l'élément majeur du récit : « Je t'envoie chez Jessé de Bethléem, dit Dieu à Samuel, car j'ai découvert un roi parmi ses fils. Prends une corne que tu rempliras d'huile et pars ! »
Troisièmement, cette onction confère au roi l'esprit de Dieu : « Samuel prit la corne pleine d'huile et donna l'onction à David au milieu de ses frères. L'esprit du SEIGNEUR s'empara de David à partir de ce jour-là ». Le roi désormais est inspiré par Dieu en toutes circonstances, il devient une personne sacrée et il devient sur terre le « lieu-tenant » de Dieu au véritable sens du terme, c'est-à-dire « tenant-lieu ». Ce qui veut dire qu'il gouvernera le peuple, non selon l'esprit du monde, mais selon les vues de Dieu, qui n'ont rien à voir avec celles des hommes, comme on sait.

Je reviens sur le mystère des choix de Dieu : certains récits bibliques prennent un malin plaisir à faire remarquer que les choix de Dieu se portent souvent sur les plus petits : David n'était que le huitième des fils de Jessé et personne n'avait jamais songé à lui pour des emplois d'avenir ; il n'était sûrement pas vilain, puisque plus tard, il plaira beaucoup aux femmes, mais son frère aîné, Eliav, avait bien plus fière allure. Moïse avait des difficultés à parler, semble-t-il, puisqu'il a cherché à se soustraire à l'appel de Dieu en disant : « Je t'en prie, Seigneur, je ne suis pas doué pour la parole, ni d'hier, ni d'avant-hier, ni depuis que tu parles à ton serviteur. (sous-entendu cela ne s'est pas arrangé depuis que tu me parles). J'ai la bouche lourde et la langue lourde. » (Ex 4, 10). Certains en déduisent qu'il était bègue, ce qui n'est pas, à nos yeux, très indiqué pour un chef de peuple ! Le prophète Samuel (celui dont il est question dans cette lecture d'aujourd'hui) était tout jeune et inexpérimenté quand le Seigneur l'a appelé. Jérémie était trop jeune lui aussi et il objecte : « Ah, SEIGNEUR Dieu, je ne saurais parler, je suis trop jeune ! » (Jr 1, 6). Timothée, le collaborateur de Paul, était de santé fragile puisque Paul parle de ses fréquentes faiblesses... Et l'on pourrait certainement allonger la liste. Quant au peuple d'Israël, choisi par Dieu pour être le peuple élu, associé à l'œuvre de salut de l'humanité, c'était un peuple peu nombreux, et qui ne pouvait se targuer d'aucune vertu spéciale.

Ces choix de Dieu ne s'expliquent pas à vues humaines : mais, une fois de plus, c'est l'occasion de nous rappeler la phrase d'Isaïe : « Vos pensées ne sont pas mes pensées et mes chemins ne sont pas vos chemins - oracle du SEIGNEUR. C'est que les cieux sont hauts, par rapport à la terre : ainsi mes chemins sont hauts, par rapport à vos chemins, et mes pensées, par rapport à vos pensées. » (Is 55, 8-9). Notre texte d'aujourd'hui le dit à sa manière : « Dieu ne regarde pas comme les hommes, car les hommes regardent l'apparence, mais le SEIGNEUR regarde le coeur. » (1 S 16, 7).

Voilà qui devrait éviter deux pièges à tous les envoyés de Dieu : le piège de la prétention comme celui du découragement. Car, apparemment, ce n'est pas une affaire de mérite, mais seulement de disponibilité. Aucun d'entre nous ne possède en lui-même les qualités ou les forces nécessaires, mais Dieu y pourvoira.

PSAUME 22 (23), 1-6

 

1 Le SEIGNEUR est mon berger :
je ne manque de rien.
2 Sur des prés d'herbe fraîche,
il me fait reposer.
Il me mène vers les eaux tranquilles
3 et me fait revivre ;
il me conduit par le juste chemin
pour l'honneur de son nom.
4 Si je traverse les ravins de la mort,
je ne crains aucun mal,
car tu es avec moi,
ton bâton me guide et me rassure.
5 Tu prépares la table pour moi
devant mes ennemis ;
tu répands le parfum sur ma tête,
ma coupe est débordante.
6 Grâce et bonheur m'accompagnent
tous les jours de ma vie ;
j'habiterai la maison du SEIGNEUR
pour la durée de mes jours.

 

Nous venons d'entendre ce psaume en entier : c'est donc l'un des plus courts du psautier ; mais il est d'une telle densité qu'il a pu être choisi par les premiers chrétiens comme psaume privilégié de la nuit pascale : cette nuit-là, les nouveaux baptisés, remontant de la cuve baptismale, chantaient le psaume 22 en se dirigeant vers le lieu de leur Confirmation et de leur première Eucharistie. On en est venu à l'appeler le « psaume de l'initiation chrétienne ».

Si les Chrétiens ont pu y déchiffrer le mystère de la vie baptismale, c'est parce que déjà, pour Israël, ce psaume exprimait de manière privilégiée le mystère de la vie dans l'Alliance, de la vie dans l'intimité de Dieu. Ce mystère est celui du choix de Dieu qui a élu ce peuple précis, sans autre raison apparente que sa souveraine liberté ; chaque génération s'émerveille à son tour de ce choix, de cette Alliance proposée : « Interroge donc les jours du début, ceux d'avant toi, depuis le jour où Dieu créa l'humanité sur terre, interroge d'un bout à l'autre du monde ; est-il rien arrivé d'aussi grand ? A-t-on rien entendu de pareil ?... A toi, il t'a été donné de voir ... » (Dt 4, 32... 35) A ce peuple choisi librement par Dieu, il a été donné d'entrer le premier dans l'intimité de Dieu, non pas pour en jouir égoïstement, mais pour ouvrir la porte aux autres.
Pour dire le bonheur du croyant, notre psaume 22 se réfère à deux expériences, celle d'un lévite (un prêtre) et celle d'un pèlerin ; le peuple d'Israël est comme un lévite heureux d'être consacré au service de Dieu ;
Vous connaissez l'institution des lévites ; d'après le livre de la Genèse, Lévi était l'un des douze fils de Jacob, les mêmes qui ont donné leurs noms aux douze tribus d'Israël ; mais la tribu de Lévi a depuis le début une place à part : au moment du partage de la terre promise entre les tribus, cette tribu n'a pas reçu de territoire, car elle est vouée au service du culte. On dit que c'est Dieu lui-même qui est leur héritage ; image que nous connaissons bien car elle a été reprise dans un autre psaume : « SEIGNEUR, mon partage et ma coupe, de toi dépend mon sort. La part qui me revient fait mes délices ; j'ai même le plus bel héritage ! » (psaume 15/16, 5)1. Les lévites habitent dispersés dans les villes des autres tribus, vivant des dîmes qui leur sont versées. A Jérusalem, ils sont consacrés au service du Temple. Notre lévite, ici, chante de tout son coeur : « Grâce et bonheur m'accompagnent tous les jours de ma vie ; j'habiterai la maison du SEIGNEUR pour la durée de mes jours ».

Deuxième image, Israël se dépeint aussi sous les traits d'un pèlerin venu au Temple pour offrir un sacrifice d'action de grâce. Pendant son pèlerinage vers le Temple, il est comme une brebis : son berger c'est Dieu. On retrouve là un thème habituel dans la Bible : dans le langage de cour du Proche-Orient, les rois étaient couramment appelés les bergers du peuple et Israël emploie le même vocabulaire. Le roi idéal était souvent décrit comme un « bon berger » plein de sollicitude et de fermeté pour protéger son troupeau.

Mais ce qui était particulier en Israël c'est qu'on affirmait très fort que le seul vrai roi d'Israël c'est Dieu ; les rois de la terre ne sont que ses « lieutenants » (au sens étymologique de « tenant lieu »). De la même manière, le vrai bon berger d'Israël c'est Dieu, un berger attentif aux besoins véritables de son troupeau : « Le SEIGNEUR est mon berger, je ne manque de rien ; sur des prés d'herbe fraîche, il me fait reposer. Il me mène vers les eaux tranquilles et me fait revivre. » Le prophète Ezéchiel, par exemple, a longuement développé cette image.

Réciproquement, l'image du peuple d'Israël comme le troupeau de Dieu est très souvent développée dans l'Ancien Testament : « Oui, il est notre Dieu, nous sommes le peuple qu'il conduit, le troupeau guidé par sa main. » (Ps 94/95, 7). Ce psaume est une méditation sur l'Exode et la sortie d'Egypte : c'est là qu'on a fait l'expérience première de la sollicitude de Dieu ; sans lui, on ne s'en serait jamais sortis ! C'est lui qui a rassemblé son peuple comme un troupeau et lui a permis de survivre malgré tous les obstacles.

Si bien que, lorsque Jésus a tranquillement affirmé « Je suis le Bon Pasteur », cela a fait l'effet d'une bombe ! Car, sous cette phrase anodine pour nous, ses interlocuteurs ont entendu : « Je suis le Roi-Messie, le vrai roi d'Israël », ce qui leur paraissait quand même bien audacieux.

Je reviens à notre psaume : on sait bien qu'un pèlerinage peut parfois être périlleux : en chemin, le pèlerin rencontre peut-être des ennemis (« Tu prépares la table pour moi devant mes ennemis » v.5) ; il frôlera peut-être même la mort (« Si je traverse les ravins de la mort » v.4) ; mais quoi qu'il arrive, il ne craint rien, Dieu est avec lui : « Je ne crains aucun mal, car tu es avec moi, ton bâton me guide et me rassure ».
Arrivé au Temple, le pèlerin accomplit le sacrifice d'action de grâce pour lequel il est venu, puis il prend part au repas rituel qui suivait toujours le sacrifice d'action de grâce. Ce repas prend les allures d'une joyeuse festivité entre amis avec une « coupe débordante » dans l'odeur des « parfums » (v. 5).

On comprend que les premiers Chrétiens aient trouvé dans ce psaume une expression privilégiée de leur expérience croyante : Jésus lui-même est le vrai berger (Jn 10) : par le Baptême, il les tire du ravin de la mort, les fait revivre en les menant vers les eaux tranquilles ; la table préparée, la coupe débordante disent le repas eucharistique ; le parfum sur la tête désigne la confirmation.

Une fois de plus, les Chrétiens découvrent avec émerveillement à quel point Jésus n'abolit pas, n'annule pas l'expérience croyante de son peuple, mais au contraire l'accomplit, lui donne toute sa dimension.
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Note
1 - C'est ce qui a inspiré le célèbre chant du « negro spiritual » : « Tu es, Seigneur, le lot de mon coeur, tu es mon héritage ; en toi, Seigneur, j'ai mis mon bonheur, toi mon seul partage ».

DEUXIÈME LECTURE - Éphésiens 5, 8-14

 

Frères,
8 autrefois, vous n'étiez que ténèbres ;
maintenant, dans le Seigneur, vous êtes devenus lumière ;
vivez comme des fils de la lumière,
9 or la lumière
produit tout ce qui est bonté, justice et vérité
10 et sachez reconnaître
ce qui est capable de plaire au Seigneur.
11 Ne prenez aucune part aux activités des ténèbres,
elles ne produisent rien de bon ;
démasquez-les plutôt.
12 Ce que ces gens-là font en cachette,
on a honte d'en parler.
13 Mais quand ces choses-là sont démasquées,
leur réalité apparaît grâce à la lumière
14 et tout ce qui apparaît ainsi devient lumière.
C'est pourquoi l'on chante :
« Réveille-toi, ô toi qui dors,
relève-toi d'entre les morts,
et le Christ t'illuminera ».

 

Bien souvent, dans les Ecritures, c'est la fin du texte qui en donne la clé. Je vous rappelle cette dernière phrase : « C'est pourquoi l'on chante : Réveille-toi ô toi qui dors, relève-toi d'entre les morts, et le Christ t'illuminera ». La formule d'introduction « C'est pourquoi l'on chante... » prouve bien que l'auteur n'invente pas le chant, il le cite. C'était certainement un (sinon le) cantique très habituel pour les cérémonies de baptême. « Réveille-toi ô toi qui dors, relève-toi d'entre les morts, et le Christ t'illuminera » était donc un cantique de nos premiers frères chrétiens ; ce qui, évidemment, ne peut pas nous laisser indifférents.
Du coup, nous comprenons mieux le début du texte que nous venons d'entendre : il est fait tout simplement pour expliquer les paroles de ce cantique ; comme si, à la sortie d'une célébration de baptême, quelques personnes étaient venues poser des questions au théologien de service, Paul en l'occurrence (ou l'un de ses disciples, car on n'est pas très sûrs que cette lettre soit de Paul lui-même) des questions du genre « Qu'est-ce que cela voulait dire, les paroles du chant qu'on a chanté tout-à-l'heure, pendant le baptême ? » Et Paul explique :
Grâce à votre baptême, une vie nouvelle a commencé, une vie radicalement neuve. A tel point que, à l'époque et encore aujourd'hui d'ailleurs, le nouveau baptisé s'appelait un « néophyte », ce qui veut dire « nouvelle plante ». Notre auteur explique donc le chant en disant : la nouvelle plante que vous êtes devenu est radicalement autre. Quand on fait une greffe, le fruit de l'arbre greffé est radicalement autre que celui du porte-greffe ; et c'est bien dans ce but précis que l'on fait une greffe, d'ailleurs ! Chaque printemps m'en donne un exemple : chaque année, dans un jardin que je connais, un rhododendron rouge profond fleurit sur un porte-greffe qui était primitivement violet ; mais certaines années, des fleurs violettes de l'arbre primitif, le porte-greffe, reviennent subrepticement ; évidemment, par la couleur, on distingue très facilement ce qui est fleur du nouvel arbre et ce qui est rejeton indésirable du porte-greffe.

Si je comprends bien, c'est exactement la même chose pour le Baptême : les fruits du nouvel arbre, entendez le baptisé, sont des activités de lumière ; avant la greffe (le baptême), vous étiez ténèbres, vos fruits étaient des activités de ténèbres. Et de la même manière qu'il arrive que des fleurs violettes apparaissent quand même encore sur le rhododendron, il arrive que vous soyez tentés de prendre part à vos activités antérieures ; alors il est important de savoir les reconnaître.

Pour notre auteur, la distinction est bien simple : les fruits du nouvel arbre, c'est tout ce qui est bonté, justice et charité. A l'inverse, ce qui n'est pas bonté, justice et charité est un rejeton indésirable de l'arbre ancien. Or qui peut vous faire produire des fruits de lumière ? Jésus-Christ : car il est toute bonté, toute justice, toute charité ; un peu comme une plante doit demeurer au soleil pour fleurir, offrez-vous à sa lumière ; l'expression de notre chant dit bien à la fois l'œuvre du Christ et la participation de l'homme « Réveille-toi, relève-toi », c'est la liberté de l'homme qui est sollicitée. « Le Christ t'illuminera » : lui seul peut le faire.

Pour saint Paul, à la suite de tous les prophètes de l'Ancien Testament la lumière est un attribut de Dieu ; et donc dire « Le Christ t'illuminera », c'est dire deux choses :
Premièrement que le Christ est Dieu ; deuxièmement que la seule manière pour nous d'être en harmonie avec Dieu c'est de vivre greffés sur Jésus-Christ, c'est-à-dire très concrètement dans la justice, la bonté, la charité. Comme dit Jésus, il ne s'agit pas de dire « Seigneur, Seigneur... » il s'agit de faire la volonté du Père, lequel a en souci tous ses enfants. Et là bien sûr, saint Paul a certainement en mémoire le fameux texte d'Isaïe au chapitre 58 : « Si tu élimines de chez toi le joug, le doigt accusateur, la parole malfaisante (saint Paul dirait « les activités des ténèbres »), si tu cèdes à l'affamé ta propre bouchée et si tu rassasies le gosier de l'humilié, ta lumière se lèvera dans les ténèbres, ton obscurité sera comme un midi ». Et encore « Les pauvres sans abri, tu les hébergeras, si tu vois quelqu'un nu, tu le couvriras : devant celui qui est ta propre chair, tu ne te déroberas pas. Alors ta lumière poindra comme l'aurore... la gloire du SEIGNEUR sera ton arrière-garde » (Is 58, 10. 7).

Il s'agit bien de la gloire du Seigneur, de la lumière du Seigneur que nous sommes invités à refléter ; comme le dit Paul dans la deuxième lettre aux Corinthiens : « Nous tous qui le visage dévoilé reflétons la gloire du Seigneur, nous sommes transfigurés en cette même image avec une gloire toujours plus grande par le Seigneur qui est Esprit » (2 Co 3, 18). Le mot « refléter » dit bien que c'est le Christ qui est lumière et qui nous donne de refléter sa lumière.

Refléter la lumière du Christ, telle est la vocation des baptisés : c'est bien pourquoi un cierge allumé au cierge pascal nous est remis au baptême et à chaque renouvellement de notre profession de foi baptismale, dans la nuit de Pâques. Mais on le sait bien, une lumière ne brille pas pour elle-même : elle est faite pour éclairer ce qui l'entoure. Dans la lettre aux Philippiens, Paul disait déjà que nous sommes appelés à être des sources de lumière pour le monde. Voici cette phrase : « Agissez en tout sans murmures ni réticences, « afin d'être sans reproche et sans compromission, enfants de Dieu sans tache au milieu d'une génération dévoyée et pervertie, où vous apparaissez comme des sources de lumière dans le monde, vous qui portez la parole de vie... » (Phi 2, 14-16).

C'est sa manière à lui de traduire la phrase de Jésus : « Vous êtes la lumière du monde ».
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Compléments
1 - « Agissez en tout sans murmures ni réticences » : ici, Paul fait certainement allusion aux « murmures », c'est-à-dire au manque de foi des Hébreux dans le désert. (Ex 17, 1-7).

2 - On retrouve dans ce texte comme dans tant d'autres le thème des deux voies si cher à Paul comme à tous les Juifs : le même parallèle entre lumière et vie opposées aux ténèbres et à la mort.

3 - Pour que des formules baptismales aient eu le temps de se fixer et de devenir des cantiques connus de tous, au point qu'on puisse les citer en exemple, il a certainement fallu beaucoup de temps.
Nous avons donc ici un argument pour ceux, et ils sont nombreux, qui pensent que cette lettre aux Ephésiens n'est pas de saint Paul : elle serait d'un de ses disciples. On sait que le procédé qui consiste à prolonger la pensée d'un auteur illustre en écrivant sous son nom était très courant à l'époque ; on appelle ce procédé la « pseudépigraphie ».

Ici, bien sûr, nous sommes dans le domaine des hypothèses et que la lettre aux Ephésiens soit de Paul lui-même ou d'un de ses disciples n'est pas le plus important : cela ne change rien à l'intérêt considérable qu'a toujours représenté pour l'Eglise chrétienne la lettre dite de Paul aux Ephésiens. De toute façon, si l'auteur n'est pas Paul lui-même, il en est extrêmement proche et par le contexte et par la doctrine.

ÉVANGILE - Jean 9, 1-41 (Commentaire de la lecture brève)

 

En sortant du Temple
1 Jésus vit sur son passage un homme qui était aveugle de naissance.
2 Ses disciples l'interrogèrent :
« Rabbi, pourquoi cet homme est-il né aveugle ?
Est-ce lui qui a péché, ou bien ses parents ? »
3 Jésus répondit : « Ni lui, ni ses parents.
Mais l'action de Dieu devait se manifester en lui.
4 Il nous faut réaliser l'action de celui qui m'a envoyé,
pendant qu'il fait encore jour ;
déjà la nuit approche, et personne ne pourra plus agir.
5 Tant que je suis dans le monde, je suis la lumière du monde. »
6 Cela dit, il cracha sur le sol et, avec la salive, il fit de la boue
qu'il appliqua sur les yeux de l'aveugle,
7 et il lui dit : « Va te laver à la piscine de Siloé » (ce nom signifie : « Envoyé »)
L'aveugle y alla donc, et il se lava ; quand il revint, il voyait.
8 Ses voisins, et ceux qui étaient habitués à le rencontrer
car il était mendiant - dirent alors :
« N'est-ce pas celui qui se tenait là pour mendier ? »
9 Les uns disaient : « C'est lui. » Les autres disaient :
« Pas du tout, c'est quelqu'un qui lui ressemble. »
Mais lui affirmait : « C'est bien moi. »
13 On amène aux pharisiens cet homme qui avait été aveugle.
14 Or, c'était un jour de sabbat que Jésus avait fait de la boue
et lui avait ouvert les yeux.
15 A leur tour, les pharisiens lui demandèrent : « Comment se fait-il que tu voies ? »
Il leur répondit :
« Il m'a mis de la boue sur les yeux, je me suis lavé, et maintenant je vois. »
16 Certains pharisiens disaient :
« Celui-là ne vient pas de Dieu puisqu'il n'observe pas le repos du sabbat. »
D'autres répliquaient :
« Comment un homme pécheur pourrait-il accomplir des signes pareils ? »
Ainsi donc ils étaient divisés.
17 Alors ils s'adressent de nouveau à l'aveugle :
« Et toi, que dis-tu de lui, puisqu'il t'a ouvert les yeux ? »
Il dit : « C'est un prophète. »
34 Ils répliquèrent :
« Tu es tout entier plongé dans le péché depuis ta naissance,
et tu nous fais la leçon ? »
Et ils le jetèrent dehors.
35 Jésus apprit qu'ils l'avaient expulsé.
Alors il vint le trouver et lui dit : « Crois-tu au Fils de l'homme ? »
36 Il répondit : « Et qui est-il, Seigneur, pour que je croie en lui ? »
37 Jésus lui dit : « Tu le vois, et c'est lui qui te parle. »
38 Il dit : « Je crois, Seigneur », et il se prosterna devant lui.

 

On entend ici comme une illustration de ce que saint Jean disait dès le début de son évangile, dans ce qu'on appelle « le Prologue » : « Le Verbe était la vraie lumière qui, en venant dans le monde, illumine tout homme. Il était dans le monde et le monde fut par lui, et le monde ne l'a pas reconnu. » C'est ce que l'on pourrait appeler le drame des évangiles. Mais Jean continue : « Mais à ceux qui l'ont reçu, à ceux qui croient en son nom, il a donné de pouvoir devenir enfants de Dieu. »

C'est exactement ce qui se passe ici : le drame de ceux qui s'opposent à Jésus et refusent obstinément de reconnaître en lui l'envoyé de Dieu ; mais aussi et heureusement, le salut de ceux qui ont le bonheur, la grâce d'ouvrir les yeux, comme notre aveugle, aujourd'hui.

Car Jean insiste bien pour nous faire comprendre qu'il y a deux sortes d'aveuglement : la cécité naturelle, qui est le lot de cet homme depuis sa naissance, et puis, beaucoup plus grave, l'aveuglement du cœur.

Lors de sa première rencontre avec l'aveugle, Jésus a fait le geste qui le guérit de sa cécité naturelle. Lors de sa deuxième rencontre, c'est le coeur de l'aveugle que Jésus ouvre à une autre lumière, la vraie lumière. D'ailleurs, vous l'avez remarqué, Jean se donne la peine de nous expliquer le sens du mot « Siloé » qui veut dire « Envoyé ». Or, dans d'autres cas semblables, il ne donne pas le sens des mots. Cela veut dire qu'il y attache une grande importance. Jésus est vraiment envoyé par le Père pour illuminer le monde de sa présence.

Mais une fois de plus, nous butons sur le même problème : comment se fait-il que celui qui était envoyé dans le monde pour y apporter la lumière de Dieu a été refusé, récusé, par ceux-là mêmes qui l'attendaient avec le plus de ferveur ? Et, en ces jours-là, plus que jamais, peut-être, puisque, si l'on en croit les chapitres précédents de l'évangile de Jean, l'épisode de l'aveugle-né s'est déroulé le lendemain de la fête des Tentes qui était la grande fête à Jérusalem et au cours de laquelle on évoquait à plusieurs reprises avec ferveur la venue du Messie.

On sait qu'au temps de Jésus cette impatience de la venue du Messie agitait tous les esprits. Il faut se mettre à la place des contemporains de Jésus : pour eux tout le problème était donc de savoir s'il était réellement « l'envoyé du Père »... celui que l'on attendait depuis des siècles, ou un imposteur ; c'est la grande question qui accompagnera toute la vie de Jésus : est-il le Messie, oui ou non ?

Or ce qui alimentait les discussions, c'était le côté paradoxal des faits et gestes de Jésus : d'une part, il accomplissait des œuvres bonnes, qui sont bien celles qu'on attendait du Messie : on savait qu'il rendrait la vue aux aveugles justement, et la parole aux muets, et l'ouïe aux sourds. Mais il ne se préoccupait guère du sabbat, semble-t-il ; car cet épisode de l'aveugle-né s'est passé un jour de sabbat justement. Or si Jésus était l'envoyé de Dieu comme il le prétendait, il respecterait le sabbat, c'est évident.

Ce sont précisément ces évidences qui sont le problème : encore une fois, les Juifs du temps de Jésus attendaient le Messie, l'aveugle tout autant que l'ensemble du peuple et les autorités religieuses. Mais nombre d'entre eux avaient trop d'idées bien arrêtées sur ce qu'il est bien de faire ou dire et n'étaient pas prêts à l'inattendu de Dieu. L'aveugle, lui, en savait moins long : quand les Pharisiens lui demandent : « Comment se fait-il que tu voies ? » Il leur répond simplement : « Il m'a mis de la boue sur les yeux, je me suis lavé, et maintenant je vois. » C'est à ce moment-là que les Pharisiens se divisent : les uns disent : « Cet homme est un pécheur puisqu'il n'observe pas le repos du sabbat. » À quoi d'autres répliquent : « Comment un homme pécheur pourrait-il accomplir des signes pareils ? »

L'aveugle, lui, n'est pas empêtré dans des idées toutes faites : il leur répond tranquillement : « Comme chacun sait, Dieu n'exauce pas les pécheurs, mais si quelqu'un l'honore et fait sa volonté, il l'exauce. Jamais encore on n'avait entendu dire qu'un homme ait ouvert les yeux à un aveugle de naissance. Si cet homme-là ne venait pas de Dieu, il ne pourrait rien faire. » Mais c'est toujours la même histoire : celui qui s'enferme dans ses certitudes ne peut même plus ouvrir les yeux ; tandis que celui qui fait un pas sur le chemin de la foi est prêt à accueillir la grâce qui s'offre ; alors il peut recevoir de Jésus la véritable lumière.
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Complément
Cet épisode de la guérison de l'aveugle-né se situe dans un contexte de polémique entre Jésus et les Pharisiens. À deux reprises, Jésus leur a reproché de « juger selon les apparences ». (Jn 7, 24 ; 8, 15). On comprend, de ce fait, le choix de la première lecture qui nous rapporte le choix de David et cette phrase : « Dieu ne regarde pas comme les hommes, car les hommes regardent l'apparence, mais le SEIGNEUR regarde le cœur. » (1 S 16, 7).

Commentaires de Marie-Noëlle Thabut, année liturgique A, 4e dimanche de Carême (30 mars 2014)

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18 mars 2014 2 18 /03 /mars /2014 07:56

Ces commentaires, trouvés sur le site "Église catholique en France", permettent à toute personne de bonne volonté, chrétienne ou non, de mieux comprendre la Bible, le livre le plus diffusé au monde
  • donnant des explications historiques ;

  • donnant le sens passé de certains mots ou expressions dont la signification a parfois changé depuis ou peut être mal comprise (aujourd'hui, "(péché originel", "aimer", obéir, "écouter", "exploit (de Dieu)" ; je consacre une page de mon blog à recenser tous ces mots ou expressions) ;

  • décodant le langage imagé utilisé par l'auteur.

Je souhaite arriver à mettre ici, chaque dimanche, les commentaires de Marie-Noëlle Thabut. Ma seule contribution consiste à surligner les passages que je trouve les plus enrichissants et à écrire en rouge ceux qui parlent d'un thème qui m'est cher : la liberté (trois autres pages de mon blog sont consacrées à ces passages des Évangiles, du reste du Nouveau Testament ou de l'Ancien Testament qui parlent de la liberté). D'après Marie-Noëlle Thabut, "... si nous ne trouvons pas dans les textes une parole libérante, c'est que nous ne les avons pas compris."

 

Version audio, trouvée sur le site de Radio-Notre-Dame

PREMIÈRE LECTURE - Exode 17, 3-7

 

Les fils d'Israël campaient dans le désert à Rephidim,
3 et le peuple avait soif.
Ils récriminèrent contre Moïse :
« Pourquoi nous as-tu fait monter d'Egypte ?
Etait-ce pour nous faire mourir de soif
avec nos fils et nos troupeaux ? »
4 Moïse cria vers le SEIGNEUR :
« Que vais-je faire de ce peuple ?
Encore un peu, et ils me lapideront ! »
5 Le SEIGNEUR dit à Moïse :
« Passe devant eux,
emmène avec toi plusieurs des anciens d'Israël,
prends le bâton avec lequel tu as frappé le Nil, et va !
6 Moi, je serai là, devant toi,
sur le rocher du mont Horeb.
Tu frapperas le rocher,
il en sortira de l'eau, et le peuple boira ! »
Et Moïse fit ainsi sous les yeux des anciens d'Israël.
7 Il donna à ce lieu le nom de Massa (c'est-à-dire : « défi »)
et Meriba (c'est-à-dire : « Accusation »),
parce que les fils d'Israël avaient accusé le SEIGNEUR,
et parce qu'ils l'avaient mis au défi, en disant :
« Le SEIGNEUR est-il vraiment au milieu de nous,
ou bien n'y-est-il pas ? »

 

On a beau chercher sur la carte du désert du Sinaï, le lieu dit « Massa et Meriba » n'existe pas ; c'est un nom symbolique : Massa veut dire « défi », Meriba veut dire « accusation » parce que, effectivement, c'est l'histoire d'un défi, d'une accusation, presque d'une mutinerie qui s'est passée là. L'histoire se passe à « Rephidim », en plein désert, quelque part entre l'Egypte et Israël : le texte dit simplement : « Les fils d'Israël campaient dans le désert à Rephidim » ; Moïse guide la marche du peuple, hommes, femmes, enfants, troupeaux, de campement en campement, de point d'eau en point d'eau. Mais à l'étape de Rephidim, l'eau a manqué. On imagine bien qu'en plein désert, en pleine chaleur par-dessus le marché, le manque d'eau peut vite devenir gravissime et cela peut dégénérer. En quelques heures, la déshydratation devient une question de vie ou de mort et la panique peut nous prendre.

Ce n'est évidemment pas la bonne attitude ! La seule bonne attitude serait la confiance : il aurait fallu trouver la force de se dire « Dieu nous veut libres, il l'a prouvé, donc il nous fera trouver les moyens de survivre ».

Au lieu de cela, la panique a pris tout le peuple. Que fait-on quand on se laisse envahir par la panique ? Nos ancêtres du treizième siècle av.J.C. ont fait exactement ce que nous ferions aujourd'hui : ils s'en sont pris au gouvernement ; et le gouvernement de l'époque, c'est Moïse. C'était tentant de s'en prendre à lui ; parce que c'est bien joli de fuir l'Égypte pour conquérir sa liberté... Mais si c'est pour mourir ici, en plein désert, à quoi bon ? Mieux vaut être esclave et vivant... que libre et mort... Et comme, en plus, on a toujours tendance à embellir les souvenirs, ils commencent tous à s'attendrir sur le passé et sur les délicieuses marmites et l'eau en abondance qu'ils avaient chez leurs maîtres en Égypte.

En fait, bien sûr, la mutinerie contre Moïse vise quelqu'un d'autre... Dieu lui-même, parce qu'on sait bien que si Moïse a conduit le peuple jusque-là, c'est en se référant à un ordre qu'il dit avoir reçu jadis, quand Dieu lui a parlé dans un buisson en feu et qu'il lui a dit « Descends en Égypte et fais sortir mon peuple »... Mais qu'est-ce que c'est que ce Dieu qui prétend libérer une nation et qui l'amène crever de faim et de soif dans un désert stérile ?

La phrase : « Pourquoi nous as-tu fait monter d'Égypte ? Etait-ce pour nous faire mourir de soif avec nos fils et nos troupeaux ? » peut vouloir dire deux choses : dans un premier temps, on trouve que Moïse s'est bien mal débrouillé « tu nous as fait sortir d'Égypte, c'est entendu, mais si c'est pour en arriver là, tu aurais mieux fait de t'abstenir » ... les heures passant, le ton monte et l'angoisse aussi. Et on en arrive à faire un véritable procès d'intention à Moïse et surtout à Dieu : sur le thème : « On a compris ; tu nous as fait sortir, tu nous as amenés au fin fond du désert pour qu'on y meure de soif, pour te débarrasser de nous ».
Alors le texte dit que Moïse se mit à crier vers Dieu : « Que dois-je faire pour ce peuple ? S'il ne se passe rien, ils vont me lapider ». Et Dieu répond : « Prends ton bâton, frappe ce rocher sur lequel je suis, il en sortira de l'eau, je vais abreuver mon peuple ». Alors Moïse a frappé le rocher et le peuple a pu étancher sa soif.

Cette eau qui jaillit, c'est la soif apaisée, d'abord, et déjà c'est un immense soulagement. Mais c'est encore plus : c'est la certitude retrouvée que Dieu est bien là, « au milieu de son peuple » comme on dit, c'est-à-dire à ses côtés et qu'il mène lui-même son peuple sur le chemin de la liberté ... Ce dont on n'aurait jamais dû douter.

Et voilà pourquoi, dans la mémoire d'Israël, ce lieu ne s'appelle plus Rephidim, comme si c'était le nom d'un campement parmi d'autres ; ce qui s'y est passé est trop grave. « Moïse donna à ce lieu le nom de « Massa et Meriba » : c'est-à-dire « Défi et Accusation », parce que les fils d'Israël avaient accusé le SEIGNEUR et parce qu'ils l'avaient mis au défi, en disant « le SEIGNEUR est-il vraiment au milieu de nous, ou bien n'y est-il pas ? » En langage moderne, on dirait « le Seigneur est-il pour nous ou contre nous ? »

Cette tentation de douter de Dieu est aussi la nôtre quand nous rencontrons des difficultés ou des épreuves : le problème est bien toujours le même, tellement toujours le même qu'on en est venu à dire qu'il est « originel », c'est-à-dire qu'il est à la racine de tous nos malheurs. L'auteur du récit du jardin d'Eden n'a fait que transposer l'expérience de Massa et Meriba pour nous faire comprendre que le soupçon porté sur Dieu empoisonne nos vies. Adam confronté à un commandement qu'il ne comprend pas écoute la voix du soupçon qui prétend que Dieu ne veut peut-être pas le bien de l'humanité... Chacun de nous rencontre des difficultés à faire confiance, quand vient l'épreuve de la souffrance ou la difficulté de rester fidèles aux commandements... Qui nous dit que Dieu nous veut vraiment libres et heureux ?

Quand le Christ enseignait le Notre Père à ses disciples, c'était précisément pour les installer dans la confiance filiale ; « ne nous laisse pas succomber à la tentation » pourrait se traduire « tiens-nous si fort que nos Rephidim ne deviennent pas Massa », ou si vous préférez « que nos lieux d'épreuve ne deviennent pas lieux de doute ». Dans la difficulté, continuer à appeler Dieu « Père », c'est affirmer envers et contre tout qu'il est toujours avec nous.

PSAUME 94 (95), 1-2. 6-7. 8-9

 

1 Venez, crions de joie pour le SEIGNEUR,
acclamons notre Rocher, notre salut !
2 Allons jusqu'à lui en rendant grâce,
par nos hymnes de fête acclamons-le !
6 Entrez, inclinez-vous, prosternez-vous,
adorons le SEIGNEUR qui nous a faits.
7 Oui, il est notre Dieu :
nous sommes le peuple qu'il conduit.
Aujourd'hui écouterez-vous sa parole ?
8 « Ne fermez pas votre coeur comme au désert
9 où vos pères m'ont tenté et provoqué,
et pourtant ils avaient vu mon exploit. »

 

Dans la Bible le texte de la dernière strophe que nous venons d'entendre est légèrement différent ; le voici : « Aujourd'hui écouterez-vous sa parole ? Ne fermez pas votre coeur comme à Meriba, comme au jour de Massa dans le désert, où vos pères m'ont tenté et provoqué, et pourtant ils avaient vu mon exploit ». C'est dire que ce psaume est tout imprégné de l'expérience de Massa et Meriba ; on comprend bien pourquoi nous le chantons pour ce troisième dimanche de Carême, en écho au récit de Massa et Meriba, qui est la première lecture.

Dans cette simple strophe, est résumée toute l'aventure de notre vie de foi, personnelle et communautaire. C'est ce que l'on peut appeler, au vrai sens du terme, la « question de confiance ». Pour le peuple d'Israël, la question de confiance s'est posée à chaque difficulté de la vie au désert : « Le SEIGNEUR est-il vraiment au milieu de nous, ou bien n'y est-il pas ? » ce qui revient à dire « Peut-on lui faire confiance ? S'appuyer sur lui ? Etre sûr qu'il nous donnera à chaque instant les moyens de nous en sortir... ? »

La Bible dit que la foi, justement, c'est tout simplement la confiance. Cette question de confiance, telle qu'elle s'est posée à Massa et Meriba, est l'un des piliers de la réflexion d'Israël ; la preuve, c'est qu'elle affleure sous des quantités de textes bibliques ; et, par exemple, le mot qui dit la foi en Israël signifie « s'appuyer sur Dieu » ; c'est de lui que vient le mot « Amen » qui dit l'adhésion de la foi : il signifie « solide », « stable » ; on pourrait le traduire « j'y crois dur comme pierre » (en français on dit plutôt « dur comme fer »).

Toute une autre série de textes brodent sur le mot « écouter », parce que quand on fait confiance à quelqu'un, on l'écoute. D'où la fameuse prière juive, le « Shema Israël » : « Ecoute Israël, le SEIGNEUR ton Dieu est le SEIGNEUR UN. Tu aimeras le SEIGNEUR ton Dieu de tout ton coeur, de tout ton esprit, de toutes tes forces »... Tu aimeras, c'est-à-dire tu lui feras confiance.

Pour écouter, encore faut-il avoir l'oreille ouverte : encore une expression qu'on rencontre à plusieurs reprises dans la Bible, dans le sens de mettre sa confiance en Dieu ; vous connaissez le psaume 39/40 « tu ne voulais ni offrande ni sacrifice, tu m'as ouvert l'oreille » ; ou encore ce chant du serviteur d'Isaïe : « Le SEIGNEUR Dieu m'a ouvert l'oreille... » (Is 50, 4-5). Et les mots « obéir, obéissance » sont de la même veine : en hébreu comme en grec, quand il s'agit de l'obéissance à Dieu, ils sont de la même racine que le verbe écouter, au sens de faire confiance. En français aussi, d'ailleurs, puisque notre verbe « obéir » vient du verbe latin « audire » qui veut dire « entendre ».

Cette confiance de la foi est appuyée sur l'expérience... Pour le peuple d'Israël, tout a commencé avec la libération d'Egypte ; c'est ce que notre psaume appelle « l'exploit de Dieu » : « Et pourtant ils avaient vu mon exploit. » (verset 9). Cette expérience, et de siècle en siècle, pour les générations suivantes, la mémoire de cette expérience vient soutenir la foi : si Dieu a pris la peine de libérer son peuple de l'esclavage, ce n'est pas pour le laisser mourir de faim ou de soif dans le désert.

Et donc, on peut s'appuyer sur lui comme sur un rocher... « Acclamons notre rocher, notre salut », ce n'est pas de la poésie : c'est une profession de foi. Une foi qui s'appuie sur l'expérience du désert : à Massa et Meriba, le peuple a douté que Dieu lui donne les moyens de survivre... Mais Dieu a quand même fait couler l'eau du Rocher ; et, désormais, on rappellera souvent cet épisode en disant de Dieu qu'il est le Rocher d'Israël.

Le récit du paradis terrestre, lui-même, peut se lire à la lumière de cette réflexion d'Israël sur la foi, à partir de l'épisode de Massa et Meriba : pour Adam, c'est-à-dire chacun d'entre nous, la question de confiance peut se poser sous la forme d'un obstacle, une limitation de nos désirs (par exemple la maladie, le handicap, la perspective de la mort)... Ce peut être aussi un commandement à respecter, qui limite apparemment notre liberté, parce qu'il limite nos désirs d'avoir, de pouvoir... La foi, alors, c'est la confiance que, même si les apparences sont contraires, Dieu nous veut libres, vivants, heureux et que de nos situations d'échec, de frustration, de mort, il fera jaillir la liberté, la plénitude, la résurrection.

Pour certains d'entre nous la question de confiance se pose chaque fois que nous ne trouvons pas de réponse à nos interrogations : accepter de ne pas tout savoir, de ne pas tout comprendre, accepter que les voies de Dieu nous soient impénétrables exige parfois de nous une confiance qui ressemble à un chèque en blanc... Il ne nous reste plus qu'à dire comme Pierre à Capharnaüm, « Seigneur, à qui irions-nous ? Tu as les paroles de la vie éternelle ».

Quand saint Paul dit dans la lettre aux Corinthiens « Laissez-vous réconcilier avec Dieu » on peut traduire « Cessez de lui faire des procès d'intention, comme à Massa et Meriba » ou quand Marc dit dans son Evangile « Convertissez-vous et croyez à la Bonne Nouvelle », on peut traduire « croyez que la Nouvelle est bonne », c'est-à-dire croyez que Dieu vous aime, qu'il n'est que bienveillant à votre égard.

Ce choix résolu de la confiance, il est à refaire chaque jour : « Aujourd'hui écouterez-vous sa parole ? » Je lis cette phrase comme très libérante : chaque jour est un jour neuf, aujourd'hui, tout est de nouveau possible. Chaque jour nous pouvons réapprendre à « écouter », à « faire confiance » : c'est pour cela que ce psaume 94 est le premier chaque matin dans la liturgie des heures ; et que chaque jour les juifs récitent deux fois leur profession de foi (le SHEMA Israël) qui commence par ce mot « Ecoute ». Et le texte d'Isaïe que je citais tout-à-l'heure à propos du Serviteur le dit bien : « Le SEIGNEUR Dieu m'a donné une langue de disciple... Matin après matin, il me fait dresser l'oreille, pour que j'écoute, comme les disciples. »

Dernière remarque, le psaume parle au pluriel : « Aujourd'hui écouterez-vous sa parole ? »... Cette conscience de faire partie d'un peuple était très forte en Israël ; quand le psaume 94 dit « Nous sommes le peuple que Dieu conduit », là non plus, ce n'est pas de la poésie, c'est l'expérience d'Israël qui parle ; dans toute son histoire, on pourrait dire qu'Israël parle au pluriel. « Entrez, inclinez-vous, prosternez-vous » sous-entendu sans vous demander où vous en êtes chacun dans votre sensibilité croyante ; nous touchons peut-être là un des problèmes de l'Eglise actuelle : dans la Bible, c'est un peuple qui vient à la rencontre de son Dieu... « Venez, crions de joie pour le SEIGNEUR, acclamons notre rocher, notre salut ! »

DEUXIÈME LECTURE - Romains 5, 1-2. 5-8

 

Frères,
1 Dieu a fait de nous des justes par la foi ;
nous sommes ainsi en paix avec Dieu
par notre Seigneur Jésus Christ,
2 qui nous a donné, par la foi,
l'accès au monde de la grâce
dans lequel nous sommes établis ;
et notre orgueil à nous,
c'est d'espérer avoir part à la gloire de Dieu.
5 Et l'espérance ne trompe pas,
puisque l'amour de Dieu a été répandu dans nos coeurs
par l'Esprit Saint qui nous a été donné.
6 Alors que nous n'étions encore capables de rien,
le Christ, au temps fixé par Dieu,
est mort pour les coupables que nous étions.
7 Accepter de mourir pour un homme juste,
c'est déjà difficile ;
peut-être donnerait-on sa vie pour un homme de bien.
8 Or, la preuve que Dieu nous aime,
c'est que le Christ est mort pour nous,
alors que nous étions encore pécheurs.

 

Le chapitre 5 marque un tournant dans la lettre aux Romains : jusque-là, Paul parlait du passé de l'humanité (des païens comme des croyants) ; désormais il parle de l'avenir, un avenir transfiguré pour les croyants, par la vie, la mort et la résurrection de Jésus-Christ.

Peut-être pour comprendre la pensée de Paul, faut-il lire ce texte en commençant par la fin : premièrement, le Christ a accepté de mourir pour nous, alors que nous étions pécheurs ; deuxièmement, l'Esprit Saint nous a été donné, et avec lui, c'est l'amour même de Dieu qui s'est répandu dans nos coeurs ; troisièmement, désormais, tout notre orgueil est là, nous espérons et nous savons que nous aurons part à la gloire de Dieu.

Premièrement, le Christ a accepté de mourir pour nous, alors que nous étions pécheurs ; la formule « pour nous » en français est ambigüe : elle ne signifie pas « à notre place » ; comme si les condamnés à mort que nous étions avaient pu se faire remplacer par lui. « Pour nous » veut dire « en notre faveur ». « Alors que nous n'étions encore capables de rien, le Christ, au temps fixé par Dieu, est mort en faveur des coupables que nous étions », dit Paul.

De quoi étions-nous coupables ? De toute la haine et la violence qui envahissent la vie des hommes, tout cela, bien souvent, par amour de l'argent ou du pouvoir...
De quoi étions-nous coupables ? De cette espèce de dévoiement général que Paul décrit au début de cette lettre aux Romains, et qui fait qu'on a bien souvent envie de dire « pauvre humanité ». Créée pour la paix, la tendresse, l'amour, le partage des biens et des joies, l'humanité a laissé s'installer en son sein des germes sans cesse renaissants de divisions, d'injustice et donc de haine et on a bien peur que ce soit sans issue ; Jésus prend cette situation à bras le corps et il la combat jusqu'à en mourir. Il vient dire ce qui est pourtant simple, mais que nous avons bien du mal à entendre : « Il vous faut retrouver le seul chemin qui mène au bonheur ; dussé-je en perdre la vie, je vous montrerai jusqu'au bout ce qu'aimer et pardonner veut dire. Et alors il vous suffira de me suivre, de prendre le même chemin que moi pour vous retrouver, avec moi, dans le monde pour lequel vous êtes faits, celui de la
grâce et de l'amour. »

Deuxièmement, l'Esprit Saint nous a été donné, et avec lui, c'est l'amour même de Dieu qui s'est répandu dans nos coeurs ; ce que Paul dit là, c'est que, mystérieusement, mais de façon certaine, dans ce paroxysme d'amour du Fils de Dieu qu'a été la passion et la croix, l'Esprit de Dieu s'est répandu sur le monde. Jusqu'à ce chapitre 5, la lettre aux Romains ne mentionne jamais l'Esprit Saint sauf dans les toutes premières lignes qui constituent l'adresse. Mais, dans le corps de la lettre, c'est la première fois que Paul en parle, et ce n'est certainement pas un hasard ; c'est justement le moment où il parle de la croix du Christ ; le lien entre les deux versets est frappant : « L'amour de Dieu a été répandu dans nos coeurs par l'Esprit Saint qui nous a été donné. Alors que nous n'étions encore capables de rien, le Christ, au temps fixé par Dieu, est mort pour les coupables que nous étions. »
Saint Jean fait exactement le même rapprochement dans son évangile
; déjà au moment de la fête des tentes quand Jésus avait parlé de l'eau vive : « Le dernier jour de la fête, qui est aussi le plus solennel, Jésus, debout, se mit à proclamer : Si quelqu'un a soif, qu'il vienne à moi, et qu'il boive celui qui croit en moi. Comme l'a dit l'Ecriture, de son sein couleront des fleuves d'eau vive. » Et Jean ajoute : « Il désignait ainsi l'Esprit que devaient recevoir ceux qui croiraient en lui ; en effet, il n'y avait pas encore d'Esprit (sous-entendu donné aux croyants) parce que Jésus n'avait pas encore été glorifié. » (Jn 7, 37-39). Et, au moment de la mort du Christ, pour montrer que cette promesse est accomplie, Jean note « Dès qu'il eut pris le vinaigre, Jésus dit : Tout est achevé ; et, inclinant la tête, il remit l'esprit. » (Jn 19, 30).

Troisièmement, désormais, tout notre orgueil est là, nous espérons et nous savons que nous aurons part à la gloire de Dieu. Paul utilise plusieurs fois le mot « orgueil » ou le verbe « s'enorgueillir » dans sa lettre et il a une position très ferme là-dessus ; elle tient en deux points : tout d'abord, nous n'avons en nous-mêmes aucun motif d'orgueil, quelles que soient nos bonnes œuvres ; ce serait oublier que tout nous vient de Dieu, y compris le peu de vertu que nous avons. En revanche, et c'est le deuxième point, nous avons le droit d'être orgueilleux des dons de Dieu, à partir du moment où nous avons découvert à quel destin fabuleux Dieu nous invite ; déjà son Esprit nous habite ; et mieux encore, nous savons quelle gloire nous attend, quand ce même Esprit, justement, aura transformé nos coeurs et nos corps à l'image du Christ ressuscité. Le récit de la Transfiguration, dimanche dernier, nous en a donné comme un avant-goût.

Quel chemin depuis Massa et Meriba, le récit du peuple soupçonneux de notre première lecture ! Un chemin que seule notre foi en Jésus-Christ peut nous faire parcourir : « Notre Seigneur Jésus Christ nous a donné, par la foi, l'accès au monde de la grâce dans lequel nous sommes établis ; et notre orgueil à nous, c'est d'espérer avoir part à la gloire de Dieu. »

Dernière remarque : cet Esprit que Jésus nous a transmis, c'est l'Esprit même de Dieu, c'est-à-dire l'amour personnifié ; cette certitude devrait vaincre toutes nos peurs. Avec lui, les croyants d'abord, toute l'humanité ensuite, vaincront les forces de division. C'est une certitude puisque « l'amour de Dieu a été répandu dans nos coeurs par l'Esprit Saint qui nous a été donné. »

ÉVANGILE - Jean 4, 5 ... 42 (lecture brève)

 

5 Jésus arrivait à une ville de Samarie appelée Sykar,
près du terrain que Jacob avait donné à son fils Joseph,
6 et où se trouve le puits de Jacob.
Jésus, fatigué par la route, s'était assis là, au bord du puits. Il était environ midi.
7 Arrive une femme de Samarie, qui venait puiser de l'eau.
Jésus lui dit : « Donne-moi à boire. »
8 (En effet, ses disciples étaient partis à la ville pour acheter de quoi manger.)
9 La Samaritaine lui dit :
« Comment ! Toi qui es Juif, tu me demandes à boire, à moi, une Samaritaine ? »
(En effet, les Juifs ne veulent rien avoir en commun avec les Samaritains.)
10 Jésus lui répondit : « Si tu savais le don de Dieu,
si tu connaissais celui qui te dit : Donne-moi à boire,
c'est toi qui lui aurais demandé, et il t'aurait donné de l'eau vive. »
11 Elle lui dit : « Seigneur, tu n'as rien pour puiser, et le puits est profond :
avec quoi prendrais-tu l'eau vive ?
12 Serais-tu plus grand que notre père Jacob qui nous a donné ce puits,
et qui en a bu lui-même, avec ses fils et ses bêtes ? »
13 Jésus lui répondit :
« Tout homme qui boit de cette eau aura encore soif ;
14 mais celui qui boira de l'eau que moi je lui donnerai n'aura plus jamais soif ;
et l'eau que je lui donnerai deviendra en lui source jaillissante
pour la vie éternelle. »
15 La femme lui dit : « Seigneur, donne-la-moi, cette eau : que je n'aie plus soif,
et que je n'aie plus à venir ici pour puiser. »...
19 « Je le vois, tu es un prophète. Alors, explique-moi :
20 Nos pères ont adoré Dieu sur la montagne qui est là,
et vous, les Juifs, vous dites que le lieu où il faut adorer est à Jérusalem. »
21 Jésus lui dit : « Femme, crois-moi : l'heure vient où vous n'irez plus sur cette montagne ni à Jérusalem pour adorer le Père.
22 Vous adorez ce que vous ne connaissez pas ;
nous adorons, nous, celui que nous connaissons, car le salut vient des Juifs.
23 Mais l'heure vient - et c'est maintenant - où les vrais adorateurs
adoreront le Père en esprit et en vérité :
tels sont les adorateurs que recherche le Père.
24 Dieu est esprit, et ceux qui l'adorent, c'est en esprit et en vérité qu'ils doivent l'adorer. »
25 La femme lui dit : « Je sais qu'il vient, le Messie, celui qu'on appelle Christ.
Quand il viendra, c'est lui qui nous fera connaître toutes choses. »
26 Jésus lui dit : « Moi qui te parle, je le suis. »...
39 Beaucoup de Samaritains de cette ville crurent en Jésus.
40 Lorsqu'ils arrivèrent auprès de lui, ils l'invitèrent à demeurer chez eux.
Il y resta deux jours.
41 Ils furent encore beaucoup plus nombreux à croire à cause de ses propres paroles,
et ils disaient à la femme :
42 « Ce n'est plus à cause de ce que tu nous as dit, que nous croyons maintenant ;
nous l'avons entendu par nous-mêmes, et nous savons que c'est vraiment lui le sauveur du monde. »

 

L'eau courante n'apporte pas avec elle que des bienfaits ; nous ne connaissons plus les rencontres autour du puits, le puits en plein désert ou le puits du village : combien de relations sont nées là, combien de mariages dans la Bible ? Auprès d'un puits, le serviteur d'Abraham a rencontré Rébecca, celle qui devait devenir la femme d'Isaac ; auprès d'un puits, Jacob s'est épris de Rachel ; auprès d'un puits de Palestine, Jésus entame l'un des dialogues les plus célèbres de l'évangile de Jean, le dialogue avec celle qu'on appelle désormais la Samaritaine.

Jésus est de passage en Samarie, en route vers la Galilée ; il a quitté la Judée où les Pharisiens commencent à le surveiller ; il est environ midi : pourquoi Jean précise-t-il l'heure ? Dans un pays chaud, ce n'est pas l'heure d'aller puiser de l'eau ; la Samaritaine, mal vue dans son village, choisit-elle cette heure précisément pour ne rencontrer personne ? Ou bien Jean veut-il nous faire entendre que c'est l'heure de la pleine lumière et que la lumière du monde vient de se lever sur la Samarie, avec la révélation du Messie ? Car aux yeux des Pharisiens la Samarie passait pour avoir bien besoin de conversion.

La brouille entre Judéens et Samaritains remontait loin : du côté de Jérusalem, on considérait depuis longtemps les Samaritains comme des hérétiques, parce que certains d'entre eux descendaient de populations païennes installées là par l'empire assyrien après la conquête de Samarie. Mais, soyons francs, les Samaritains le leur rendaient bien ; car il n'y avait quand même pas que des descendants de populations déplacées parmi eux ; il y avait également des descendants des tribus du Nord et qui essayaient tout autant que les habitants de Jérusalem de rester fidèles à la loi de Moïse ; et ils trouvaient tout autant de reproches à faire à ceux qui se croyaient plus purs qu'eux à Jérusalem. L'inimitié était donc parfaitement réciproque et la méfiance mutuelle n'avait fait que se durcir au cours des siècles ; on la ressentait très nettement à l'époque du Christ. D'où l'étonnement de la femme de Samarie : un Juif s'abaisserait-il à lui demander quelque chose ?

Mais simplement parce qu'elle l'a écouté, Jésus peut lui proposer le don véritable « Si tu savais le don de Dieu, si tu connaissais celui qui te parle » ; le don de Dieu, c'est Jésus lui-même ; c'est de le connaître : Jésus le redit dans sa dernière prière, toujours dans l'évangile de Jean « La vie éternelle, c'est qu'ils te connaissent, toi et celui que tu as envoyé » (Jn 17,3).

Bien qu'ils soient des hérétiques aux yeux des Pharisiens de Jérusalem, les Samaritains attendent, eux aussi, le Messie et ils savent qu'il leur fera tout connaître : comme la Samaritaine le dit à Jésus « Je sais qu'il vient le Messie, celui qu'on appelle Christ. Quand il viendra, il nous fera connaître toutes choses ». Simplement parce qu'elle a accepté le dialogue, parce qu'elle a été ouverte, parce qu'elle a demandé de bonne foi une explication sur ce qu'il fallait faire pour plaire à Dieu, elle peut entrer dans cette connaissance du Messie « Je le suis, moi qui te parle ».

Tout au long de ce récit, Jean nous fait comprendre qu'avec la venue du Messie, la face du monde est changée : toutes les questions ont trouvé leur réponse, les temps sont accomplis : l'heure vers laquelle tendait toute l'histoire humaine a sonné. Désormais, le culte n'est plus une affaire de lieu, de temple, de montagne. L'eau vive jaillit dans chaque coeur croyant : « Celui qui boira de cette eau que moi je lui donnerai n'aura plus jamais soif ; et l'eau que je lui donnerai deviendra en lui source jaillissante pour la vie éternelle ». Vous avez remarqué l'insistance de Jésus sur le don : avec le Dieu d'amour tout est don et pardon ; la Samaritaine qui se sait bien peu vertueuse accueille tout simplement, (plus simplement que d'autres, peut-être ?) le don et le pardon.

Et quand Jésus parle de source jaillissante, il veut peut-être dire que l'eau qui jaillit des coeurs croyants peut désormais en abreuver d'autres ? En tout cas c'est ce que vivra la Samaritaine qui aussitôt va dire à toute la ville « J'ai rencontré le Messie ».

Commentaires de Marie-Noëlle Thabut, année liturgique A, 3e dimanche de Carême (23 mars 2014)

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11 mars 2014 2 11 /03 /mars /2014 15:15

 

Ces commentaires, trouvés sur le site "Église catholique en France", permettent à toute personne de bonne volonté, chrétienne ou non, de mieux comprendre la Bible, le livre le plus diffusé au monde
  • décodant le langage imagé utilisé par l'auteur.

Je souhaite arriver à mettre ici, chaque dimanche, les commentaires de Marie-Noëlle Thabut. Ma seule contribution consiste à surligner les passages que je trouve les plus enrichissants et à écrire en rouge ceux qui parlent d'un thème qui m'est cher : la liberté (trois autres pages de mon blog sont consacrées à ces passages des Évangiles, du reste du Nouveau Testament ou de l'Ancien Testament qui parlent de la liberté). D'après Marie-Noëlle Thabut, "... si nous ne trouvons pas dans les textes une parole libérante, c'est que nous ne les avons pas compris."

 

Version audio, trouvée sur le site de Radio-Notre-Dame

PREMIÈRE LECTURE - Genèse 12, 1-4a

 

Abraham vivait alors en Chaldée.
1 Le SEIGNEUR lui dit :
« Pars de ton pays,
laisse ta famille et la maison de ton père,
va dans le pays que je te montrerai.
2 Je ferai de toi une grande nation,
je te bénirai,
je rendrai grand ton nom,
et tu deviendras une bénédiction.
3 Je bénirai ceux qui te béniront,
je maudirai celui qui te méprisera.
En toi seront bénies toutes les familles de la terre. »
4 Abraham partit, comme le SEIGNEUR le lui avait dit,
et Loth partit avec lui.

 

Les quelques lignes que nous venons de lire sont le premier acte de toute l'aventure de notre foi, la foi des Juifs d'abord, bien sûr, puis dans l'ordre chronologique, des Chrétiens, et des Musulmans. Abraham vivait en Chaldée, c'est-à dire en Irak, et plus précisément, à l'extrême Sud-Est de l'Irak, dans la ville de OUR, dans la vallée de l'Euphrate, près du golfe persique. Il y vivait avec sa femme, Sara ; chez son père Térah, et avec ses frères, (Nahor et Haran), et son neveu Loth. Abraham avait soixante-quinze ans, sa femme Sara soixante-cinq ; ils n'avaient pas d'enfant, et donc, vu leur âge, ils n'en auraient plus jamais.

Nous sommes probablement (encore qu'on n'en ait actuellement aucune certitude) au 19e siècle av.J.C. Les historiens ont retrouvé des traces de mouvements de population à cette époque-là, dans la vallée de l'Euphrate. C'est peut-être dans ce cadre-là qu'un jour le vieux père, Térah, prit la route avec Abraham, Sara et son petit-fils Loth. La caravane remonte la vallée de l'Euphrate du Sud-Est au Nord-Ouest avec l'intention de redescendre vers le pays de Canaan ; il y aurait une route plus courte, bien sûr, que ce grand triangle pour relier le golfe persique à la Méditerranée mais elle traverse un immense désert ; Térah et Abraham préfèrent emprunter le « Croissant Fertile » qui porte bien son nom. Leur dernière étape au Nord-Ouest s'appelle Harran. C'est là que le vieux père, Térah, meurt.

C'est là, surtout, que pour la première fois, il y a donc presque 4000 ans, vers 1850 av.J.C., Dieu parla à Abraham. « Pars de ton pays », dit notre traduction, cela nous paraît banal, et nous risquons de passer à côté de ce qui fut peut-être la découverte la plus importante de la vie d'Abraham ! Car le texte hébreu est beaucoup plus riche ; il dit en réalité « Va pour toi, loin de ton pays, de ta famille et de la maison de ton père ». Le premier mot de Dieu est donc tout un programme : « Va pour toi » ; si vous avez la curiosité de consulter la traduction d'André Chouraqui, ou, pour les plus chanceux, le texte hébreu, le mot à mot est incontestable ; or tout l'enjeu de la foi est là, dans ce « pour toi ». Rachi, le grand commentateur juif du 11e siècle, traduit « Va pour ton bien et pour ton bonheur » : si Dieu appelle l'homme, c'est pour le bonheur de l'homme, pas pour autre chose ! Le dessein bienveillant de Dieu sur l'humanité est dans ces deux petits mots « Pour toi ». Déjà Dieu se révèle comme celui qui veut le bonheur de l'homme, de tous les hommes ; ce « pour toi » ne doit pas être entendu comme exclusif ; s'il faut retenir une chose, c'est celle-là ! « Va pour toi » : un croyant c'est quelqu'un qui sait que, quoi qu'il arrive, Dieu l'emmène vers son accomplissement, vers son bonheur. Voilà donc la première parole de Dieu à Abraham, celle qui a déclenché toute son aventure... et la nôtre !

« Va pour toi, quitte ton pays, ta famille et la maison de ton père, va vers le pays que je te montrerai ». Et la suite n'est que promesses : « Je ferai de toi une grande nation, je te bénirai, je rendrai grand ton nom, tu deviendras une bénédiction... En toi seront bénies toutes les familles de la terre ». Abraham est arraché à son destin naturel, choisi, élu par Dieu, investi d'une vocation d'ampleur universelle.

Abraham, pour l'heure, est un nomade, riche peut-être, mais inconnu, et il n'a pas d'enfant, et sa femme, Sara, a largement passé l'âge d'en avoir. C'est lui, pourtant, que Dieu choisit pour en faire le père d'un grand peuple. Voilà ce que voulait dire le « pour toi » de tout à l'heure : Dieu lui promet tout ce qui, à cette époque-là, fait le bonheur d'un homme : une descendance nombreuse et la bénédiction de Dieu.

Mais ce bonheur promis à Abraham n'est pas pour lui seul : dans la Bible, jamais aucune vocation, aucun appel n'est pour l'intérêt égoïste de celui qui est appelé. C'est même l'un des critères d'une vocation authentique : toute vocation est toujours pour une mission au service des autres. Ici, il y a cette phrase « En toi seront bénies toutes les familles de la terre ». Elle veut dire au moins deux choses : premièrement, ta réussite sera telle que tu seras pris comme exemple : quand on voudra se souhaiter du bonheur, on se dira « puisses-tu être heureux comme Abraham ». Ensuite, ce « en toi » peut signifier « à travers toi » ; et alors cela veut dire « à travers toi, moi, Dieu, je bénirai toutes les familles de la terre ».

Le projet de bonheur de Dieu passe par Abraham, mais il le dépasse, il le déborde ; il concerne toute l'humanité : « En toi, à travers toi, seront bénies toutes les familles de la terre ». Tout au long de l'histoire d'Israël, la Bible restera fidèle à cette découverte première : Abraham et ses descendants sont le peuple élu, choisi par Dieu, dans le mystère impénétrable de sa volonté, mais c'est au bénéfice de l'humanité tout entière, et cela depuis le premier jour, depuis la première annonce à Abraham. Reste que les autres nations demeurent libres de ne pas entrer dans cette bénédiction ; c'est le sens de la phrase un peu curieuse à première vue : « Je bénirai ceux qui te béniront, je maudirai celui qui te méprisera. » C'est une manière de dire notre liberté : tous ceux qui le désirent pourront participer à la bénédiction promise à Abraham, mais personne n'est obligé d'accepter !
Et voilà ! L'heure du grand départ a sonné ; le texte est remarquable par sa sobriété ; il dit simplement « Abraham partit comme le SEIGNEUR le lui avait dit, et Loth partit avec lui ». On ne peut pas être plus laconique ! Ce départ, sur simple appel de Dieu, est la plus belle preuve de foi ; quatre mille ans plus tard, nous pouvons dire que notre propre foi a sa source dans celle d'Abraham ; et si nos vies tout entières sont illuminées par la foi, c'est grâce à lui ! Ce que Saint Paul exprime dans la lettre aux Galates quand il dit « Ce sont les croyants qui sont fils d'Abraham... Ceux qui sont croyants sont bénis avec Abraham le croyant » (Ga 3 , 7...9). Et toute l'histoire humaine est ainsi devenue le lieu de l'accomplissement de ces promesses de Dieu à Abraham. Accomplissement lent, accomplissement progressif, mais accomplissement sûr et certain.
------------------------
Compléments

« Abraham vivait alors en Chaldée » ; en fait, (la traduction liturgique simplifie), il ne s'appelait encore que « Abram » ; c'est plus tard, après des années de pèlerinage, si on peut dire, qu'Abram recevra de Dieu son nouveau nom, celui sous lequel nous le connaissons, « Abraham » qui veut dire « père des multitudes ». Et c'est vrai que nous sommes des multitudes, répandus sur toute la terre, à le reconnaître comme notre père dans la foi. Saraï, elle aussi, plus tard, recevra de Dieu un nouveau nom et s'appellera Sara.

« Va pour toi » :
1 - Grammaticalement, cette forme ne comporte peut-être pas tout le poids de sens qu'on se plaît à lui prêter. La traduction la plus fidèle serait probablement « Toi, va » ou « Quant à toi, va », qui exprime un appel adressé à une personne bien précise, une vocation. Le commentaire de Rachi est donc déjà de l'ordre de l'interprétation croyante, du commentaire spirituel (que nous ne demandons qu'à suivre, bien sûr).
2 - Mais ce « pour toi » ne doit pas être entendu comme exclusif ; j'ai écrit plus haut (§ 3) : « Déjà Dieu se révèle comme celui qui veut le bonheur de l'homme, de tous les hommes ». Dans un autre moment crucial de la vie d'Abraham, au moment de l'offrande d'Isaac, Dieu emploiera la même expression « Va pour toi » pour lui rappeler tout le chemin déjà parcouru et lui donner la force d'affronter l'épreuve.

Et quand l'auteur de la lettre aux Hébreux veut dire ce qu'est la foi, il prend pour exemple ce départ d'Abraham qui ressemblait fort à un saut dans l'inconnu, justifié par sa seule confiance en Dieu : « Par la foi, répondant à l'appel, Abraham obéit et partit pour un pays qu'il devait recevoir en héritage... Par la foi, il vint résider en étranger dans la terre promise... Par la foi, Sara, elle aussi, malgré son âge avancé, fut rendue capable d'avoir une postérité, parce qu'elle tint pour fidèle l'auteur de la promesse. C'est pourquoi aussi, d'un seul homme déjà marqué par la mort, naquit une multitude comparable à celle des astres du ciel, innombrable comme le sable du bord de la mer ».

PSAUME 32 (33), 4-5. 18-19. 20.22

 

4 Oui, elle est droite, la parole du SEIGNEUR ;
il est fidèle en tout ce qu'il fait.
5 Il aime le bon droit et la justice ;
la terre est remplie de son amour.
18 Dieu veille sur ceux qui le craignent,
qui mettent leur espoir en son amour,
19 pour les délivrer de la mort,
les garder en vie aux jours de famine.
20 Nous attendons notre vie du SEIGNEUR :
il est pour nous un appui, un bouclier.
22 Que ton amour, SEIGNEUR, soit sur nous,
comme notre espoir est en toi.

 

Nous avons entendu trois fois le mot « amour » dans ces quelques versets ; et cette insistance répond fort bien à notre première lecture de ce dimanche : Abraham est le premier de toute l'histoire humaine à avoir découvert que Dieu est amour et qu'il forme pour l'humanité des projets de bonheur. Encore fallait-il croire à cette révélation extraordinaire. Et Abraham a cru, il a accepté de faire confiance, simplement, aux paroles d'avenir que Dieu lui annonçait. Un vieillard stérile, pourtant, aurait eu toutes les bonnes raisons de douter de cette promesse invraisemblable de Dieu. Rappelons-nous le texte de notre première lecture : Dieu lui dit « Quitte ton pays... je ferai de toi une grande nation. » Et le texte de la Genèse continue : « Abraham partit comme le SEIGNEUR le lui avait dit. »

Bel exemple pour nous en début de Carême : il faudrait croire en toutes circonstances que Dieu fait des projets de bonheur sur nous. C'était bien le sens de la phrase qui a été prononcée sur nous le mercredi des Cendres : « Convertissez-vous et croyez à l'évangile (ou à la Bonne Nouvelle) » : ce qui signifie : « Se convertir, c'est croire une fois pour toutes que la Nouvelle est Bonne ; que Dieu est Amour ». Jérémie disait de la part de Dieu : « Moi, je sais les projets que j'ai formés à votre sujet - oracle du SEIGNEUR -, projets de prospérité et non de malheur : je vais vous donner un avenir et une espérance. » (Jr 29, 11).

Et ainsi, nos deux premiers dimanches de Carême nous invitent à un choix : Pour le premier dimanche de Carême, nous avons relu dans le livre de la Genèse l'histoire d'Adam, c'est-à-dire l'homme qui soupçonne Dieu ; devant une interdiction (celle de manger du fruit d'un arbre) interdiction qui est seulement une mise en garde, l'homme qui ne croit pas résolument à l'amour de Dieu imagine que Dieu pourrait avoir des mauvaises intentions sur l'homme, et peut-être même qu'il pourrait être jaloux ! Ce sont les insinuations du serpent, ce qui veut bien dire que c'est du poison.

Pour ce deuxième dimanche de Carême, au contraire, nous lisons l'histoire d'Abraham, le croyant. Un peu plus loin, le livre de la Genèse dit de lui : « Abraham eut foi dans le SEIGNEUR et pour cela le SEIGNEUR le considéra comme juste. » Et, pour nous aider à prendre le même chemin qu'Abraham, ce psaume vient nous suggérer les mots de la confiance : « Dieu veille sur ceux qui le craignent, qui mettent leur espoir en son amour, pour les délivrer de la mort... La terre est remplie de son amour »... et vous avez remarqué au passage : l'expression « ceux qui le craignent » est expliquée à la ligne suivante : ce sont ceux qui « mettent leur espoir en son amour »... on est loin de la peur, c'est même tout le contraire !

Tout au long de son histoire, le peuple élu a oscillé d'une attitude à l'autre : tantôt confiant, sûr de son Dieu, conscient que son bonheur était au bout de l'observance fidèle des commandements, parce que si Dieu a donné la Loi, c'est pour le bonheur de l'homme... « Oui, elle est droite la Parole du SEIGNEUR » ; tantôt au contraire, le peuple était en révolte, attiré par des idoles : à quoi bon être fidèle à ce Dieu et à ses commandements ? C'est bien exigeant et au nom de quoi faudrait-il obéir ? Qui nous dit que c'est le bonheur assuré ? On veut être libres et faire tout ce qu'on veut... n'obéir qu'à soi-même.

Celui qui a composé ce psaume connaît les oscillations de son peuple, il l'invite à se retremper dans la certitude de la foi, seule susceptible de construire du bonheur durable ; cette certitude de la foi, elle est assise sur une expérience de plusieurs siècles. On peut dire, parce qu'on en a eu de nombreuses preuves, que « Dieu est fidèle en tout ce qu'il fait » ; et, ici, l'expression « ce qu'il fait » est beaucoup plus forte qu'en français ; le « faire » de Dieu, c'est son œuvre, son entreprise de libération de son peuple.

Réellement, c'est d'expérience que le peuple élu peut dire : « Dieu veille sur ceux qui le craignent, qui mettent leur espoir en son amour » car Dieu a veillé sur eux comme un père sur ses fils, comme le dit le Livre du Deutéronome, en parlant de la traversée du désert, après la libération d'Égypte. Le psalmiste continue : « Pour les délivrer de la mort, les garder en vie aux jours de famine » ; là encore, c'est l'expérience qui parle ; jamais on n'aurait survécu à la traversée de la Mer si le Seigneur ne s'en était mêlé, on n'aurait pas non plus survécu à l'épreuve du désert... Quand on affirme « il les délivre de la mort » on ne parle évidemment pas de la mort biologique ; mais il faut savoir qu'à l'époque où ce psaume est composé, la mort individuelle n'est pas considérée comme un drame ; car ce qui compte, c'est la survie du peuple ; or on en est sûrs, Dieu fera survivre son peuple quoi qu'il arrive ; à tout moment, et particulièrement dans l'épreuve, Dieu accompagne son peuple et « le délivre de la mort » ; quant à l'expression « jours de famine », elle est certainement une allusion à la manne que Dieu a fait tomber à point nommé pendant l'Exode, quand la faim devenait menaçante...

Cette expérience de la sollicitude de Dieu, tout le peuple croyant peut en témoigner à toutes les époques ; et quand on chante « Dieu est fidèle en tout ce qu'il fait », on redit tout simplement le nom du « Dieu de tendresse et de fidélité » qui s'est révélé à Moïse (Ex 34, 6).

La fin est une prière de confiance : « que ton amour soit sur nous... comme notre espoir est en toi » et on connaît bien le sens du subjonctif : ce n'est pas une incertitude « Son amour est toujours sur nous ! » Mais c'est une invitation pour le croyant à s'offrir à cet amour. La dimension d'attente est très forte dans les derniers versets : « Nous attendons notre vie du SEIGNEUR : il est pour nous un appui, un bouclier. » Sous-entendu « et lui seul » : c'est-à-dire, résolument, nous ne mettrons notre confiance qu'en lui. C'est dans cette confiance que le croyant puise sa force : non, pas SA force mais celle que Dieu lui donne.

DEUXIÈME LECTURE - Deuxième Lettre à Timothée 1, 8b - 10

 

Fils bien-aimé,
8 avec la force de Dieu, prends ta part de souffrance
pour l'annonce de l'Evangile.
9 Car Dieu nous a sauvés,
et il nous a donné une vocation sainte,
non pas à cause de nos propres actes,
mais à cause de son projet à lui et de sa grâce.
Cette grâce nous avait été donnée dans le Christ Jésus
avant tous les siècles,
10 et maintenant elle est devenue visible à nos yeux,
car notre Sauveur, le Christ Jésus, s'est manifesté
en détruisant la mort,
et en faisant resplendir la vie et l'immortalité
par l'annonce de l'Evangile.

 

Paul est en prison à Rome, il sait qu'il sera prochainement exécuté : il donne ici ses dernières recommandations à Timothée ; « Fils bien-aimé, avec la force de Dieu, prends ta part de souffrance pour l'annonce de l'Evangile ». « Prends ta part de souffrance » : cette souffrance, c'est la persécution ; elle est inévitable pour un véritable disciple du Christ. Jésus l'avait dit lui-même « Si quelqu'un veut venir à ma suite, qu'il se renie lui-même et prenne sa croix et qu'il me suive... Qui perdra sa vie à cause de moi et de l'Evangile la sauvera. » (Mc 8, 34-35).

L'expression « l'annonce de l'Evangile » se retrouve à l'identique à la fin de ce passage qui se présente donc comme une inclusion ; et le passage central, encadré par ces deux expressions identiques détaille ce que c'est que cet Evangile ; quand Paul emploie le mot « évangile », il ne pense pas aux quatre livres que nous connaissons aujourd'hui et que nous appelons les quatre évangiles ; il emploie le mot « évangile » dans son sens étymologique de « bonne nouvelle ». Tout comme Jésus lui-même l'employait quand il commençait sa prédication en Galilée en disant « Convertissez-vous, croyez à l'évangile, à la bonne nouvelle. » Et il ne s'agit pas de n'importe quelle bonne nouvelle : ce mot « évangile » était employé pour annoncer la naissance de l'empereur ou sa venue dans une ville. Il est évidemment intéressant d'entendre ce mot ici : cela veut dire que la prédication chrétienne est l'annonce que le royaume de Dieu est enfin inauguré.

En ce qui concerne Paul, c'est donc dans la phrase centrale de notre texte que nous allons découvrir en quoi consiste pour lui l'évangile : il tient finalement en quelques mots : « Dieu nous a sauvés par Jésus-Christ ».

« Dieu nous a sauvés », c'est au passé, c'est acquis, mais en même temps, pour que les hommes entrent dans ce salut, il faut que l'évangile leur soit annoncé ; c'est donc vraiment d'une vocation sainte que nous sommes investis : « Dieu nous a sauvés , et il nous a donné une vocation sainte » : ... « vocation sainte » parce qu'elle est confiée par le Dieu saint, vocation sainte parce qu'il s'agit ni plus ni moins d'annoncer le projet de Dieu, vocation sainte parce que le projet de Dieu a besoin de notre collaboration : chacun doit y prendre sa part, comme dit Paul.

Mais l'expression « vocation sainte » signifie aussi autre chose : le projet de Dieu sur nous, sur l'humanité, est tellement grand qu'il mérite bien cette appellation ; car si j'en crois ce que Paul dit ailleurs du « dessein bienveillant de Dieu », la vocation de toute l'humanité est de ne faire plus qu'un en Jésus-Christ, d'être le Corps dont le Christ est la tête, et d'entrer dans la communion de la Trinité sainte. La vocation particulière des apôtres s'inscrit dans cette vocation universelle de l'humanité.

Je reviens sur la phrase « Dieu nous a sauvés » : dans la Bible, le mot « sauver » veut toujours dire « libérer » ; il a fallu toute la découverte progressive de cette réalité par le peuple de l'Alliance : Dieu veut l'homme libre et il intervient sans cesse pour nous libérer de toute forme d'esclavage ; des esclavages, l'humanité en subit de toute sorte : esclavages politiques comme la servitude en Egypte, ou l'Exil à Babylone, par exemple, et chaque fois, Israël a reconnu dans sa libération l'œuvre de Dieu ; esclavages sociaux, et la Loi de Moïse comme les prophètes appellent sans cesse à la conversion des cœurs pour que tout homme ait les moyens de subsister dignement et librement ; esclavages religieux, plus pernicieux encore ; la phrase célèbre « Liberté, combien de crimes a-t-on commis en ton nom ! » pourrait se dire encore plus scandaleusement « Religion, combien de crimes a-t-on commis en ton nom ! » ... Et les prophètes n'ont cessé de répercuter cette volonté de Dieu de voir l'humanité enfin libérée de toutes ses chaînes.

Et Paul va jusqu'à dire que Jésus nous a libérés de la mort : « Notre Sauveur, le Christ Jésus, s'est manifesté en détruisant la mort, et en faisant resplendir la vie et l'immortalité par l'annonce de l'Evangile. » Curieuse phrase au moment même où Paul se prépare à être exécuté ! Et Jésus lui-même est mort ; quant à nous, il faut bien l'admettre, nous devons tous mourir. On ne peut donc pas dire que Jésus a détruit la mort biologique... Alors de quelle victoire s'agit-il ?

Ce que Jésus nous donne, parce qu'il est rempli de l'Esprit Saint, c'est sa propre vie qu'il nous fait partager, spirituellement, et que rien ne peut détruire, même la mort biologique. Sa Résurrection est bien la preuve que la mort biologique ne peut l'anéantir ; et pour nous-mêmes, la mort biologique ne sera qu'un passage vers la lumière sans déclin. C'est ce que dit l'une des prières de la liturgie des funérailles : « La vie n'est pas détruite, elle est transformée ».
La bonne nouvelle, c'est que, si la mort biologique fait partie de notre constitution physique faite de poussière, comme dit le livre de la Genèse, elle ne réussit pas à nous séparer de Jésus-Christ (cf Rm 8, 39). En nous, il y a une vie, faite de notre relation à Dieu et que rien, même la mort biologique, ne peut détruire ; c'est ce que Saint Jean appelle « la vie éternelle ».

Et cela est don gratuit de Dieu : vous avez entendu comme moi l'insistance de Paul là-dessus : « Dieu nous a sauvés, et il nous a donné une vocation sainte, non pas à cause de nos propres actes, mais à cause de son projet à lui et de sa grâce ».

Cette grâce devient visible par la vie terrestre de Jésus-Christ, mais Paul insiste fortement sur le fait que ce projet, Dieu l'a conçu de toute éternité ; le Christ Jésus s'est manifesté à nos yeux par sa vie, sa mort et sa résurrection, mais Il est depuis toujours présent auprès du Père. « Cette grâce nous avait été donnée dans le Christ Jésus avant tous les siècles, et maintenant elle est devenue visible à nos yeux ».

Pour annoncer ce projet, Timothée, comme tout baptisé, n'a qu'une chose à faire, compter sur la puissance de Dieu : « Fils bien-aimé, avec la force de Dieu, prends ta part de souffrance pour l'annonce de l'Evangile ». Cette petite phrase devrait nous donner toutes les audaces : chaque fois que nous sommes en service commandé pour l'annonce de l'évangile, nous pouvons compter sur la force de Dieu.

ÉVANGILE - Matthieu 17, 1-9

 

1 Jésus prend avec lui Pierre, Jacques et Jean son frère,
et il les emmène à l'écart, sur une haute montagne.
2 Il fut transfiguré devant eux ;
son visage devint brillant comme le soleil,
et ses vêtements, blancs comme la lumière.
3 Voici que leur apparurent Moïse et Elie,
qui s'entretenaient avec lui.
4 Pierre alors prit la parole et dit à Jésus :
« Seigneur, il est heureux que nous soyons ici !
Si tu le veux, je vais dresser ici trois tentes,
une pour toi, une pour Moïse et une pour Elie. »
5 Il parlait encore,
lorsqu'une nuée lumineuse les couvrit de son ombre ;
et, de la nuée, une voix disait :
« Celui-ci est mon Fils bien-aimé,
en qui j'ai mis tout mon amour ; écoutez-le ! »
6 Entendant cela, les disciples tombèrent la face contre terre
et furent saisis d'une grande frayeur.
7 Jésus s'approcha, les toucha et leur dit :
« Relevez-vous et n'ayez pas peur ! »
8 Levant les yeux, ils ne virent plus que lui, Jésus seul.
9 En descendant de la montagne,
Jésus leur donna cet ordre :
« Ne parlez de cette vision à personne,
avant que le Fils de l'homme
soit ressuscité d'entre les morts. »

 

« Jésus prend avec lui Pierre, Jacques et Jean son frère » : nous sommes là une fois de plus devant le mystère des choix de Dieu : c'est à Pierre que Jésus a dit tout récemment, à Césarée : « Tu es Pierre, et sur cette pierre je bâtirai mon Eglise, et la Puissance de la mort n'aura pas de force contre elle » (Mt 16, 18). Mais Pierre, investi de cette mission capitale, au vrai sens du terme, n'est pas seul pour autant avec Jésus, il est accompagné des deux frères, Jacques et Jean, les deux fils de Zébédée.

« Et Jésus les emmène à l'écart sur une haute montagne » : sur une haute montagne, Moïse avait eu la Révélation du Dieu de l'Alliance et avait reçu les tables de la Loi ; cette loi qui devait éduquer progressivement le peuple de l'Alliance à vivre dans l'amour de Dieu et des frères. Sur la même montagne, Elie avait eu la Révélation du Dieu de tendresse dans la brise légère... Moïse et Elie, les deux colonnes de l'Ancien Testament ...

Sur la haute montagne de la Transfiguration, Pierre, Jacques et Jean, les colonnes de l'Eglise, ont la Révélation du Dieu de tendresse incarné en Jésus : « Celui-ci est mon Fils bien-aimé, celui qu'il m'a plu de choisir ». Et cette révélation leur est accordée pour affermir leur foi avant la tourmente de la Passion.

Pierre écrira plus tard : « Ce n'est pas en nous mettant à la traîne de fables tarabiscotées que nous vous avons fait connaître la puissance et la venue de notre Seigneur Jésus-Christ, mais pour l'avoir vu de nos yeux dans tout son éclat. Car il reçut de Dieu le Père honneur et gloire quand la voix venue de la splendeur magnifique de Dieu lui dit : Celui-ci est mon fils bien-aimé, celui qu'il m'a plu de choisir. Et cette voix, nous-mêmes, nous l'avons entendue venant du ciel quand nous étions avec lui sur la montagne sainte » (2 P 1, 16-18).

Cette expression « mon Fils bien-aimé, celui qu'il m'a plu de choisir. Ecoutez-le » désigne Jésus comme le Messie : pour des oreilles juives, cette simple phrase est une triple allusion à l'Ancien Testament ; car elle évoque trois textes très différents, mais qui étaient dans toutes les mémoires ; d'autant plus que l'attente était vive au moment de la venue de Jésus et que les hypothèses allaient bon train : on en a la preuve dans les nombreuses questions qui sont posées à Jésus dans les évangiles.

« Fils », c'était le titre qui était donné habituellement au roi et l'on attendait le Messie sous les traits d'un roi descendant de David, et qui règnerait enfin sur le trône de Jérusalem, qui n'avait plus de roi depuis bien longtemps. « Mon bien-aimé, celui qu'il m'a plu de choisir », évoquait un tout autre contexte : il s'agit des « Chants du Serviteur » du livre d'Isaïe ; c'était dire que Jésus est le Messie, non plus à la manière d'un roi, mais d'un Serviteur, au sens d'Isaïe (Is 42,1). « Ecoutez-le », c'était encore autre chose, c'était dire que Jésus est le Messie-Prophète au sens où Moïse, dans le livre du Deutéronome, avait annoncé au peuple « C'est un prophète comme moi que le Seigneur ton Dieu te suscitera du milieu de toi, d'entre tes frères ; c'est lui que vous écouterez » (Dt 18, 15).

« Dressons trois tentes » : cette phrase de Pierre suggère que l'épisode de la Transfiguration a peut-être eu lieu lors de la Fête des Tentes ou au moins dans l'ambiance de la fête des Tentes... cette fête était célébrée en mémoire de la traversée du désert pendant l'Exode, et de l'Alliance conclue avec Dieu dans la ferveur de ce que les prophètes appelleront plus tard les fiançailles du peuple avec le Dieu de tendresse et de fidélité ; pendant cette fête, on vivait sous des tentes pendant huit jours... Et on attendait, on implorait une nouvelle manifestation de Dieu qui se réaliserait par l'arrivée du Messie ; et pendant la durée de la fête, de nombreuses célébrations, de nombreux psaumes célébraient les promesses messianiques et imploraient Dieu de hâter sa venue.

Sur la montagne de la Transfiguration, les trois apôtres se trouvent tout d'un coup devant cette révélation : rien d'étonnant qu'ils soient saisis de la crainte qui prend tout homme devant la manifestation du Dieu Saint ; on n'est pas surpris non plus que Jésus les relève et les rassure : déjà l'Ancien Testament a révélé au peuple de l'Alliance que le Dieu très Saint est le Dieu tout proche de l'homme et que la peur n'est pas de mise.

Mais cette révélation du mystère du Messie, sous tous ses aspects, n'est pas encore à la portée de tous ; Jésus leur donne l'ordre de ne rien raconter pour l'instant, « avant que le Fils de l'Homme soit ressuscité d'entre les morts ». En disant cette dernière phrase, Jésus confirme cette révélation que les trois disciples viennent d'avoir ; il est vraiment le Messie que le prophète Daniel voyait sous les traits d'un homme, venant sur les nuées du ciel : « Je regardais dans les visions de la nuit, et voici qu'avec les nuées du ciel venait comme un fils d'homme... Et il lui fut donné souveraineté, gloire et royauté ... Et sa royauté ne sera jamais détruite » (Dn 7, 13-14).

Au passage, n'oublions pas que le même Daniel présente le fils de l'homme non pas comme un individu solitaire, mais comme un peuple, qu'il appelle « le peuple des saints du Très-Haut »
La réalisation est encore plus belle que la prophétie : en Jésus, l'Homme-Dieu, c'est l'humanité tout entière qui recevra cette royauté éternelle et sera éternellement transfigurée
. Mais Jésus a bien dit « Ne dites rien à personne avant la Résurrection... » C'est seulement après la Résurrection de Jésus que les apôtres seront capables d'en être les témoins.
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Compléments

Verset 1 : Le texte grec commence par l'expression « Six jours après » qui confirme le lien supposé avec la fête des Tentes. Cela voudrait dire : « Six jours après le Yom Kippour », le jour du Grand Pardon.

Verset 3 : Pourquoi Moïse et Elie ? Les deux mêmes qui ont eu la révélation du Père sur le Sinaï ont ici la révélation du Fils. La mosaïque de la basilique de la Transfiguration au Monastère Sainte Catherine dans le Sinaï confirme cette interprétation : dans cette mosaïque, Moïse est représenté déchaussé, ses sandales délacées à côté de lui : il s'est déchaussé comme devant le buisson ardent (Ex 3).

Commentaires de Marie-Noëlle Thabut, année liturgique A, 2e dimanche de Carême (16 mars 2014)

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