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10 avril 2012 2 10 /04 /avril /2012 21:20

marie-nolle-thabut.jpgJe suis, chaque dimanche, impressionné par la qualité des commentaires de Marie-Noëlle Thabut sur les textes que nous propose la liturgie du jour.

 

Ces commentaires, trouvés sur le site "Eglise catholique en France", permettent à toute personne de bonne volonté, chrétienne ou non, de mieux comprendre la Bible, le livre le plus diffusé au monde. Notamment, en

  • donnant des explications historiques ;

  • décodant le langage imagé utilisé par l'auteur.

Je souhaite arriver à mettre ici, chaque dimanche, les commentaires de Marie-Noëlle Thabut. Ma seule contribution consiste à surligner les passages que je trouve les plus importants ou enrichissants et à écrire en rouge ceux qui parlent d'un thème qui m'est cher : la liberté (trois autres pages de mon blog sont consacrées à ces passages des Evangiles, du reste du Nouveau Testament ou de l'Ancien Testament qui parlent de la liberté, directement ou indirectement)

 

Version audio (le lien sera inopérant dans un premier temps), trouvée sur le site de Radio-Notre-Dame.

PREMIERE LECTURE - Actes des Apôtres 4, 32 - 35

La multitude de ceux qui avaient adhéré à la foi
avait un seul coeur et une seule âme ;
et personne ne se disait propriétaire
de ce qu'il possédait,
mais on mettait tout en commun.
33 C'est avec une grande force
que les Apôtres portaient témoignage
de la résurrection du Seigneur Jésus,
et la puissance de la grâce était sur eux tous.
34 Aucun d'entre eux n'était dans la misère,
car tous ceux qui possédaient des champs ou des maisons
les vendaient,
35 et ils en apportaient le prix
pour le mettre à la disposition des Apôtres.
On en redistribuait une part à chacun des frères
au fur et à mesure de ses besoins.

On trouve plusieurs textes comme celui-ci dans le livre des Actes des Apôtres : des sortes de résumés (on les appelle des « sommaires ») de ce qu'était la vie de la première communauté chrétienne, dans les premiers temps de l'Eglise. Les apôtres viennent de recevoir l'Esprit-Saint et ce petit résumé vient nous dire en quoi consiste la vie nouvelle selon l'Esprit de Dieu. Première insistance, l'unité : « La multitude de ceux qui avaient adhéré à la foi avait un seul coeur et une seule âme ». Luc constate : la foi illumine tellement l'existence des croyants que, inévitablement, on n'a plus qu'un seul coeur et une seule âme ! Jésus l'avait bien dit : « C'est à l'amour que vous aurez les uns pour les autres que l'on vous reconnaîtra comme mes disciples » (Jn 13, 35).

Deuxième insistance de ce texte : cette unité se traduit concrètement en partage. Dès la première phrase, les deux choses sont inséparables : « La multitude de ceux qui avaient adhéré à la foi avait un seul coeur et une seule âme ET personne ne se disait propriétaire de ce qu'il possédait, mais on mettait tout en commun ». Et, un peu plus loin, Luc reprend « aucun d'entre eux n'était dans la misère, car tous ceux qui possédaient des champs ou des maisons les vendaient, et ils en apportaient le prix pour le mettre à la disposition des apôtres. On en redistribuait une part à chacun des frères au fur et à mesure de ses besoins. » Evidemment, cela va de soi : on ne peut pas dire qu'on n'a qu'un seul coeur et une seule âme, si on peut laisser l'autre dans la misère et fermer les yeux sur ses besoins.

Saint Luc ne cherche pas ici à nous faire un cours d'économie ni à nous prescrire le régime social idéal, ce n'est pas son propos ; il dit quelque chose de beaucoup plus profond ; le fond de sa pensée, il nous le livre dans la phrase centrale de ce passage ; à elle toute seule, la composition de ces quelques lignes a son importance : deux phrases semblables en encadrent une troisième, il y a donc ce qu'on appelle une inclusion ; et cette inclusion-là est tout-à-fait instructive. Première phrase : « Les chrétiens n'avaient qu'un seul coeur et qu'une seule âme ; personne ne se disait propriétaire de ce qu'il possédait, mais on mettait tout en commun. » Troisième phrase, « Aucun d'entre eux n'était dans la misère, car tous ceux qui possédaient des champs ou des maisons les vendaient, et ils en apportaient le prix pour le mettre à la disposition des apôtres. On en redistribuait une part à chacun des frères au fur et à mesure de ses besoins. » Donc deux phrases qui disent le partage des biens matériels.

La phrase centrale, au premier abord parle de tout autre chose : « C'est avec une grande force que les Apôtres portaient témoignage de la résurrection du Seigneur Jésus, et la puissance de la grâce était sur eux tous ». En réalité, la construction même du texte prouve que pour Saint Luc, le partage fraternel de tous les biens est précisément une des façons de témoigner de la résurrection du Christ qui est le coeur de la foi chrétienne. Depuis la Résurrection du Christ, l'humanité nouvelle est née, celle qui est capable, désormais, de vivre au jour le jour l'amour et le partage (à condition de se laisser en permanence guider par l'Esprit Saint).

Pour les apôtres, la Résurrection du Christ est « l'Événement » qui a tout changé : le Christ est ressuscité et son Esprit, sa puissance d'aimer les habite. « La puissance de la grâce était sur eux tous » : la grâce, c'est la présence de Dieu en nous, c'est l'amour de Dieu en nous. Apôtres et baptisés sont habités par l'amour, un amour tellement puissant qu'il les transforme complètement, au point de leur faire voir tout autrement les réalités matérielles. Il arrive bien dans nos vies qu'un grand événement, heureux ou malheureux, change complètement nos priorités. Des choses qui nous paraissaient jusque-là insignifiantes prennent tout d'un coup une grande valeur, d'autres auxquelles nous tenions beaucoup nous apparaissent tout d'un coup secondaires. Un jeune couple qui a la joie d'accueillir un enfant, par exemple, sacrifiera de bon coeur sa liberté ; et on entend souvent les rescapés d'un grand accident ou d'une maladie dire que, pour eux, rien ne sera plus comme avant.

Pour les premiers Chrétiens, nous dit Luc, la possession des biens matériels n'est plus une priorité : « Personne ne se disait propriétaire de ce qu'il possédait » ; il y a une nuance appréciable ! On possède des biens, on ne se dit pas propriétaire, mais on met tout en commun pour que ces biens comblent les besoins de tous et que personne ne soit dans la misère ; en d'autres termes, ils se comportaient, non en propriétaires mais en intendants. Il faut reconnaître qu'il y a là tout un changement de mentalité... Il y faut bien la puissance de la grâce ! On est dans la droite ligne, une fois de plus, de l'Ancien Testament : toute la prédication prophétique visait à une double prise de conscience : premièrement, tout ce que nous possédons est cadeau de Dieu ; deuxièmement, tout homme est un frère.

Première prise de conscience, tout ce que nous possédons est cadeau de Dieu : le geste d'offrande des récoltes au printemps était justement un geste de reconnaissance au vrai sens du terme : on reconnaissait que tout était cadeau et on en était reconnaissants ! Et le leitmotiv du Livre du Deutéronome est « garde-toi d'oublier », sous-entendu « que tout est cadeau ». Deuxième prise de conscience, tout homme est un frère. Le livre de Job a cette formule extraordinaire : « C'est le même Dieu qui nous a formés dans le sein » (Jb 31, 15), et Isaïe parle bien de tout homme quand il dit : « Partage ton pain avec l'affamé, les pauvres sans abri, tu les hébergeras, si tu vois quelqu'un nu, tu le couvriras », et il termine « Devant celui qui est ta propre chair, tu ne te déroberas pas » (Is 58, 7). « Celui qui est ta propre chair », c'est-à-dire ton frère.

Saint Luc constate que quand les Ecritures sont accomplies, quand enfin on vit dans le régime de la Nouvelle Alliance, à laquelle nous préparait l'Ancien Testament, les croyants sont tous réellement frères... et alors, c'est logique, s'instaure une véritable vie de famille : entre frères, on peut tout mettre en commun.

PSAUME 117 (118), 1.4. 16-17. 22-23. 24-25

1 Rendez grâce au SEIGNEUR : il est bon !
Eternel est son amour !
4 Qu'ils le disent, ceux qui craignent le SEIGNEUR,
Eternel est son amour !

16 Le bras du SEIGNEUR se lève,
le bras du SEIGNEUR est fort !
17 Non, je ne mourrai pas, je vivrai,
pour annoncer les actions du SEIGNEUR.

22 La pierre qu'ont rejetée les bâtisseurs
est devenue la pierre d'angle ;
23 c'est là l'oeuvre du SEIGNEUR,
la merveille devant nos yeux.

24 Voici le jour que fit le SEIGNEUR,
qu'il soit pour nous jour de fête et de joie !
25 Donne, SEIGNEUR, donne le salut !
Donne, SEIGNEUR, donne la victoire !

« Voici le jour que fit le SEIGNEUR, qu'il soit pour nous jour de fête et de joie ! » Cette simple phrase dit que ce psaume est chanté à l'occasion d'une fête annuelle très joyeuse au temple de Jérusalem, la fête des tentes ; ce psaume 117/118 fait partie d'un groupe de psaumes qu'on appelle les psaumes du Hallel (Hallel signifie louange) qui étaient toujours chantés pour cette fête et l'acclamation « Donne, Seigneur, donne le salut » est la traduction exacte du mot « Hosanna » qui était le refrain de la fête des tentes. Nous avons l'habitude de chanter « Hosanna » dans le sens de l'action de grâce « Dieu nous sauve », mais son sens premier, c'est « sauve donc » qui est une supplication.

Cette fête des tentes tient son nom des tentes sous lesquelles on vivait chaque année pendant huit jours, en souvenir des campements dans le désert du Sinaï, au cours de la longue marche de l'Exode. C'était un moment privilégié pour se rappeler l'oeuvre de Dieu pour libérer son peuple : Dieu avait vu les esclaves en Egypte, il avait compris leurs souffrances ; il avait confié à Moïse la mission de libérer ce peuple et il avait, pas à pas, au milieu de toutes les épreuves du désert, accompagné cette entreprise de libération... Et le peuple humilié avait pu relever la tête ; à partir de cette expérience première, on a découvert que Dieu est celui qui, toujours, relève les humiliés. Ce n'est pas un hasard si le premier des psaumes du Hallel, le psaume 112/113 développe justement ce thème : « De la poussière il relève le faible, il retire le pauvre de la cendre pour qu'il siège parmi les princes, parmi les princes de son peuple » (Ps 112/113, 7-8). Nous ne réalisons peut-être plus la découverte que cela représente ; à une époque où toutes les divinités étaient imaginées sur le modèle des conquérants humains, hommes de pouvoirs, de victoires guerrières et de démonstrations de prestige, le Dieu d'Israël s'est fait connaître comme celui qui couronne les exclus.

A la logique humaine la plus fondée, la plus sage, il oppose sa logique à lui, sa sagesse à lui ; « ses pensées ne sont pas nos pensées » ; avec lui, les derniers sont premiers et les premiers derniers. Les bâtisseurs, c'est-à-dire ceux qui s'y connaissent en matière de construction, peuvent bien mépriser une pierre et la mettre au rebut, le Seigneur, lui, saura en faire une pierre maîtresse. « La pierre qu'ont rejetée les bâtisseurs est devenue la pierre d'angle ». De ce qui semblait perdu, promis à la mort, Dieu fait surgir la vie. C'est bien ce qui s'est passé pour ce petit peuple qu'il a choisi et à qui il a confié une mission de leader pour l'humanité ; car ce peuple si souvent humilié se sait porteur d'une grande promesse : « Non, je ne mourrai pas, je vivrai, pour annoncer les actions du SEIGNEUR. »

Alors, ils peuvent le dire, « ceux qui craignent le SEIGNEUR », « éternel est son amour ». Ce psaume a certainement été écrit assez tardivement, puisqu'il a eu le temps d'intégrer cette merveilleuse découverte qu'a faite le peuple d'Israël, à savoir qu'il n'y a pas de raisons d'avoir peur de Dieu ! Le mot « craindre » figure encore dans la Bible, mais il a complètement changé de sens : tant qu'on imagine Dieu comme un potentat à la manière des hommes, on a tout lieu de rester sur ses gardes et de chercher par tous les moyens à ne pas lui déplaire... Mais toute la pédagogie biblique a fait découvrir le vrai visage de Dieu, celui du Père de toute miséricorde ; alors on n'éprouve plus pour lui que la confiance et l'admiration du tout-petit envers le grand : une admiration nourrie de la simple reconnaissance de notre
propre petitesse et de l'expérience de sa constante tendresse. « Si vous ne redevenez semblables à des enfants, disait Jésus, vous n'entrerez pas dans le Royaume des cieux ». (Mt 18, 3).

Une autre preuve que la « crainte » de Dieu dans la Bible n'est en définitive que de l'amour, c'est que la crainte de Dieu est l'un des dons de l'Esprit. C'était la promesse d'Isaïe : « Un rameau sortira de la souche de Jessé, un rejeton jaillira de ses racines. Sur lui reposera l'Esprit du SEIGNEUR : esprit de sagesse et de discernement, esprit de conseil et de vaillance, esprit de connaissance et de crainte du SEIGNEUR, et il lui inspirera la crainte du SEIGNEUR » (Is 11, 2). L'Esprit de Dieu qui est l'Amour même peut-il nous donner autre chose que l'amour ?

Et pourtant, c'est d'avoir clamé cela un peu trop fort que Jésus est mort ; d'où vient que cette logique de Dieu nous est si irrémédiablement étrangère ? « Irrémédiablement » ? Non, parce que notre espérance, justement, c'est que l'Esprit du Christ finira bien par imprégner toute l'humanité, comme une tache d'huile. Quand Israël chante, et nous à sa suite « Voici le jour que fit le SEIGNEUR, qu'il soit pour nous jour de fête et de joie ! », nous ne pensons pas seulement au passé, à l'oeuvre de libération déjà accomplie ; nous annonçons encore plus la libération définitive de l'humanité : le jour où tout homme se saura aimé de Dieu et se laissera envahir et combler par l'Esprit d'amour. Comme dit encore Isaïe « la connaissance du SEIGNEUR emplira l'univers comme les eaux recouvrent les mers » (Is 11, 9). C'est dans cet esprit que nos frères juifs continuent à célébrer d'année en année cette fête des tentes dans la joie et l'espérance.

DEUXIEME LECTURE - 1 Jean 5, 1 - 6

Tout homme qui croit que Jésus est le Christ,
celui-là est vraiment né de Dieu ;
tout homme qui aime le Père
aime aussi celui qui est né de lui.
2 Nous reconnaissons que nous aimons les enfants de Dieu
lorsque nous aimons Dieu
et que nous accomplissons ses commandements.
3 Car l'amour de Dieu, c'est cela :
garder ses commandements.
Ses commandements ne sont pas un fardeau,
4 puisque tout être qui est né de Dieu
est vainqueur du monde.
Et ce qui nous a fait vaincre le monde,
c'est notre foi.
5 Qui donc est vainqueur du monde ?
N'est-ce pas celui qui croit
que Jésus est le Fils de Dieu ?
6 C'est lui, Jésus Christ,
qui est venu par l'eau et par le sang :
pas seulement l'eau,
mais l'eau et le sang.
Et celui qui rend témoignage, c'est l'Esprit,
car l'Esprit est la vérité.

Dans cette lettre, Saint Jean met en garde les Chrétiens contre certains maîtres à penser (plutôt des maîtres à mal penser !) dont les théories défigurent la foi chrétienne. Manifestement, il y a des loups dans la bergerie ! Pour aider ses Chrétiens qui n'y voient plus très clair dans tout ce qu'on raconte, Jean rédige une sorte de Credo minimum. Il tient en trois points : Premier point, Jésus de Nazareth est vraiment Fils de Dieu. Deuxième point, le croyant, le Chrétien, est lui-même né de Dieu, il vit désormais une vie nouvelle, une vie d'enfant de Dieu. Troisième point, cette vie nouvelle consiste à aimer Dieu et les autres.

Ces trois points sont annoncés tous les trois dès le premier verset : « Tout homme qui croit que Jésus est le Christ, celui-là est vraiment né de Dieu ; tout homme qui aime le Père (sous-entendu parce qu'il est son enfant) aime aussi celui qui est né de lui (c'est-à-dire les autres enfants de Dieu). »
Premier point : Jésus de Nazareth est vraiment Fils de Dieu ; visiblement, c'est sur ce noyau central de la foi que portait la polémique ! On sait bien que les premiers Chrétiens ont dû affronter très tôt la persécution juive ; c'est normal : pour les Juifs, ils étaient une secte hérétique et il fallait absolument les empêcher de se développer. On oublie quelquefois qu'un autre grand problème des premières communautés chrétiennes venait de l'intérieur. Entre Chrétiens, on discutait à l'infini sur le mystère de la personne de Jésus. Ce qui prouve, au passage, que les discussions théologiques ne sont pas d'aujourd'hui !

Jean ne prétend pas expliquer comment il se fait que cet homme, Jésus, fait de chair et d'os, comme les autres, mortel comme les autres, soit en même temps le Christ, l'Envoyé de Dieu, le Fils de Dieu. Aucun homme ne peut comprendre et encore moins oser expliquer ce mystère parce que personne ne peut pénétrer les pensées de Dieu : pour l'esprit humain, les pensées de Dieu sont proprement « impensables »... Mais Jean affirme avec force que Jésus est en même temps pleinement homme et pleinement Dieu. Ne voir en Jésus que l'homme ou que Dieu, c'est le diviser, c'est ne plus être Chrétien. Un peu plus haut, dans cette première lettre, il l'a dit : « Tout esprit qui divise Jésus n'est pas de Dieu... » (1 Jn 4, 3). Et encore : « Qui est menteur, sinon celui qui nie que Jésus est le Christ ? » (1Jn 2, 22).

La phrase « Jésus-Christ est venu par l'eau et par le sang : pas seulement l'eau, mais l'eau et le sang » est précisément une manière d'affirmer l'humanité du Christ ; le mot « venu » dit l'Incarnation ; et la formule « pas seulement l'eau, mais l'eau et le sang » veut bien dire « il n'est pas question de retenir seulement l'événement glorieux du Baptême (symbolisé par l'eau) et de refuser l'humiliation de la croix (symbolisée par le sang) ». On trouvait la même insistance, déjà, dans l'évangile de Jean ; par exemple, il a noté les propos de Jean-Baptiste dans ce sens, au moment du Baptême, justement : « Moi j'ai vu et j'atteste qu'il est, lui, le Fils de Dieu » (Jn 1, 34).

Deuxième point : le croyant, le Chrétien, est lui-même né de Dieu, il vit désormais une vie nouvelle, une vie d'enfant de Dieu. Pour Jean, c'est un sujet d'émerveillement devant ce que Paul appellerait le « dessein bienveillant » de Dieu : « Voyez de quel grand amour le Père nous a fait don, que nous soyons appelés enfants de Dieu ; et nous le sommes ! Voilà pourquoi le monde ne peut pas nous connaître : il n'a pas découvert Dieu. Mes bien-aimés, dès à présent, nous sommes enfants de Dieu, mais ce que nous serons n'a pas encore été manifesté. Nous savons que lorsqu'il paraîtra, nous lui serons semblables, puisque nous le verrons tel qu'il est. » (1 Jn 3,1-2). Là encore, nous sommes dans la droite ligne de l'évangile de Jean : « Le Verbe était la vraie lumière qui, en venant dans le monde, illumine tout homme... A ceux qui l'ont reçu, à ceux qui croient en son nom, il leur a donné de pouvoir devenir enfants de Dieu. Ceux-là ne sont pas nés du sang, ni d'un vouloir de chair, ni d'un vouloir d'homme, mais de Dieu. » (Jn 1, 9. 12-13).

Troisième point : Cette vie nouvelle consiste à aimer Dieu et les autres. Une fois de plus, on est frappés de voir à quel point, dans toute la Bible, foi et amour sont indissociables ! Ce n'est pas une leçon de morale, ce serait plutôt une vérification d'identité ! « Tout homme qui aime le Père aime aussi celui qui est né de lui ». Pour Jean, c'est une évidence ; par exemple, dans cette même lettre : « Mes bien-aimés, aimons-nous les uns les autres, car l'amour vient de Dieu, et quiconque aime est né de Dieu et parvient à la connaissance de Dieu » (1 Jn 4, 7) ; l'amour fraternel est une évidence de la foi : pourquoi ? Tout simplement, parce que la source de la foi, c'est l'Esprit-Saint, et la source de l'amour, c'est aussi l'Esprit-Saint. C'est le même Esprit qui, en nous, fait naître la foi, qui nous mène à la vérité tout entière, comme disait Jésus, ET qui rend nos coeurs capables d'aimer, puisqu'il est l'amour même. Par la foi, nous sommes enfants de Dieu, et les autres sont également enfants de Dieu ; ils sont donc nos frères et nous les regardons avec les yeux de Dieu.

A ceux qui trouveraient cela trop beau pour être vrai, Jean répond : « Tout être qui est né de Dieu est vainqueur du monde » ; c'est-à-dire désormais vous ne vivez plus à la manière du monde sans Dieu, vous vivez à la manière de Dieu. Désormais, sur la terre, aimer est devenu possible... parce que rien n'est impossible à Dieu.

EVANGILE - Jean 20, 19 - 31

C'était après la mort de Jésus,
19 le soir du premier jour de la semaine.
Les disciples avaient verrouillé les portes du lieu où ils étaient,
car ils avaient peur des Juifs.
Jésus vint, et il était là au milieu d'eux.
Il leur dit :
« La paix soit avec vous ! »
20 Après cette parole, il leur montra ses mains et son côté.
Les disciples furent remplis de joie
en voyant le Seigneur.
21 Jésus leur dit de nouveau :
« La paix soit avec vous !
De même que le Père m'a envoyé, moi aussi, je vous envoie.
22 Ayant ainsi parlé, il répandit sur eux son souffle
et il leur dit : « Recevez l'Esprit Saint.
23 Tout homme à qui vous remettrez ses péchés,
ils lui seront remis ;
tout homme à qui vous maintiendrez ses péchés,
ils lui seront maintenus. »
24 Or, l'un des Douze, Thomas
(dont le nom signifie : « jumeau »)
n'était pas avec eux, quand Jésus était venu.
25 Les autres disciples lui disaient :
« Nous avons vu le Seigneur ! »
Mais il leur déclara :
« Si je ne vois pas dans ses mains la marque des clous,
si je ne mets pas mon doigt à l'endroit des clous,
si je ne mets pas la main dans son côté,
non, je n'y croirai pas. »
26 Huit jours plus tard,
les disciples se trouvaient de nouveau dans la maison
et Thomas était avec eux.
Jésus vient alors que les portes étaient verrouillées,
et il était là au milieu d'eux.
Il dit : « La paix soit avec vous ! »
27 Puis il dit à Thomas : « Avance ton doigt ici, et vois mes mains ;
avance ta main, et mets-là dans mon côté :
cesse d'être incrédule,
sois croyant. »
28 Thomas lui dit alors :
« Mon Seigneur et mon Dieu ! »
29 Jésus lui dit : « Parce que tu m'as vu, tu crois.
Heureux ceux qui croient sans avoir vu. »
30 Il y a encore beaucoup d'autres signes
que Jésus a faits en présence des disciples
et qui ne sont pas écrits dans ce livre.
31 Mais ceux-là y ont été mis
afin que vous croyiez
que Jésus est le Messie, le Fils de Dieu,
et afin que, par votre foi, vous ayez la vie en son nom.
Cet évangile nous est proposé chaque année pour le deuxième dimanche de Pâques, il faut croire qu'il fait partie des textes les plus importants pour la foi chrétienne. Cette année, je voudrais mettre en relief le mot qui court sous toutes les phrases de ce texte, le mot « accomplissement » ; pour le dire autrement, Jean aurait pu commencer ce passage par les mots qui, chez lui, sont les dernières paroles du Christ en croix : « Tout est achevé ». Pour Jean, c'est évident, depuis la Résurrection du Christ, le projet de Dieu pour l'humanité est accompli.

Par exemple, comme par hasard, cela se passe à Jérusalem ! La ville faite pour la paix, comme son nom l'indique (Yerushalaïm) et Jésus y annonce et y donne sa paix ; il dit « Shalom » et parce qu'il est Dieu, et enfin reconnu comme tel, sa Parole est efficace, créatrice. Réellement, sa paix s'accomplit ; Jean a certainement en tête toutes les promesses des prophètes, par exemple Isaïe : « Un enfant nous est né, un fils nous est donné... le prince de la paix... » (Is 9) ; et aussi Jérémie : « Moi, dit Dieu, je sais les projets que j'ai formés sur vous, projets de prospérité (de « shalom ») et non de malheur... » (Jr 29, 11). Et les disciples sont dans la joie : Jean se souvient de la parole du Christ, le dernier soir : « Vous êtes maintenant dans l'affliction ; mais je vous verrai à nouveau, votre coeur alors se réjouira, et cette joie, nul ne vous la ravira. » (Jn 16, 22). Vous me direz : il reste beaucoup à faire : oui, bien sûr, la paix est semée par Jésus, à nous de faire fructifier !

Ensuite, « C'était le soir du premier jour de la semaine » : dans la lecture juive du récit de la Création, ce premier jour était appelé « Jour UN » au sens de « premier jour » mais aussi « jour unique », parce que d'une certaine manière il englobait tous les autres, comme la première gerbe de la récolte annonce toute la moisson... Et aujourd'hui encore, le peuple juif attend le Jour Nouveau qui sera le jour de Dieu, lorsqu'il renouvellera la première Création. Pour les Chrétiens, ce Jour s'est levé au matin de Pâques ; chaque dimanche, nous annonçons que le Jour du Seigneur, le Jour de la Création Nouvelle est enfin venu, que le dessein bienveillant de Dieu est accompli.

C'est précisément ce jour-là, le premier jour de la semaine que le Christ donne l'Esprit à ses disciples, comme le prophète Ezéchiel l'avait annoncé : « Je mettrai en vous mon propre Esprit ». Jésus « souffle » sur ses disciples et dit « Recevez l'Esprit Saint » ; Jean a repris intentionnellement le mot du livre de la Genèse (Gn 2, 7) : comme Dieu a insufflé à l'homme l'haleine de vie, Jésus inaugure la création nouvelle en insufflant à l'homme son esprit. En écho, la quatrième prière eucharistique rend grâce pour le don de l'Esprit, « le premier don fait aux croyants ». Si bien que Jérusalem, la ville de toutes les promesses, est aussi la ville du don de l'Esprit : c'est là que s'est accomplie la promesse du prophète Joël : « Je répandrai mon esprit sur toute chair... Alors quiconque invoquera le nom du SEIGNEUR sera sauvé. » (Jl 3, 1. 5). Et la mission que Jésus confie aussitôt à ses apôtres est une mission de paix et de réconciliation ; là encore, à nous de jouer, pour que Jérusalem, la ville de la paix, porte bien son nom.

« Comme le Père m'a envoyé, moi aussi je vous envoie ». A Pilate, trois jours avant, Jésus a dit « Je suis né, je suis venu dans le monde pour rendre témoignage à la vérité » (Jn 18, 37) et Pilate avait posé la question « Qu'est-ce que la vérité ? » Jésus confie à ses disciples la mission d'annoncer à leur tour au monde la vérité, la seule dont les hommes aient besoin pour vivre : « Dieu est Père, il est Amour, il est pardon et miséricorde ». « Je vous envoie » : on se souvient que « les disciples avaient verrouillé les portes du lieu où ils étaient » ; il leur dit : « Je vous envoie », c'est-à-dire, il n'est plus question de rester verrouillés ! La mission est urgente, le monde meurt de ne pas savoir la vérité ; cette vérité vers laquelle, progressivement, patiemment l'Esprit mène l'humanité : « Lorsque viendra l'Esprit de vérité, il vous fera accéder à la vérité tout entière. » (Jn 16, 13).
L'intelligence des écritures

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2 avril 2012 1 02 /04 /avril /2012 19:33

marie-nolle-thabut.jpgJe suis, chaque dimanche, impressionné par la qualité des commentaires de Marie-Noëlle Thabut (avec laquelle je fais actuellement un voyage biblique en Terre Sainte, du 25 mars au 4 avril) sur les textes que nous propose la liturgie du jour.

 

Ces commentaires, trouvés sur le site "Eglise catholique en France", permettent à toute personne de bonne volonté, chrétienne ou non, de mieux comprendre la Bible, le livre le plus diffusé au monde. Notamment, en

  • donnant des explications historiques ;

  • donnant le sens passé de certains mots ou expressions dont la signification a parfois changé depuis ou peut être mal comprise (aujourd'hui, "oeuvre", merveille", "craindre", "réalités d'en-haut", "réalités terrestres" ; je consacre une page de mon blog à recenser tous ces mots ou expressions) ;

  • décodant le langage imagé utilisé par l'auteur.

Je souhaite arriver à mettre ici, chaque dimanche, les commentaires de Marie-Noëlle Thabut. Ma seule contribution consiste à surligner les passages que je trouve les plus importants ou enrichissants et à écrire en rouge ceux qui parlent d'un thème qui m'est cher : la liberté (trois autres pages de mon blog sont consacrées à ces passages des Evangiles, du reste du Nouveau Testament ou de l'Ancien Testament qui parlent de la liberté, directement ou indirectement)

 

Version audio (le lien sera inopérant dans un premier temps), trouvée sur le site de Radio-Notre-Dame.

 

PREMIERE LECTURE - Ac 10, 34...43

Quand Pierre arriva à Césarée
chez un centurion de l'armée romaine,
34 il prit la parole :
37 « Vous savez ce qui s'est passé à travers tout le pays des Juifs
depuis les débuts en Galilée,
après le baptême proclamé par Jean :
38 Jésus de Nazareth,
Dieu l'a consacré par l'Esprit Saint et rempli de sa force.
Là où il passait, il faisait le bien
et il guérissait tous ceux qui étaient sous le pouvoir du démon.
Car Dieu était avec lui.
39 Et nous, les Apôtres, nous sommes témoins
de tout ce qu'il a fait dans le pays des Juifs et à Jérusalem.
Ils l'ont fait mourir en le pendant au bois du supplice.
40 Et voici que Dieu l'a ressuscité le troisième jour.
41 Il lui a donné de se montrer,
non pas à tout le peuple,
mais seulement aux témoins que Dieu avait choisis d'avance,
à nous qui avons mangé et bu avec lui
après sa résurrection d'entre les morts.
42 Il nous a chargés d'annoncer au peuple et de témoigner
que Dieu l'a choisi comme Juge des vivants et des morts.
43 C'est à lui que tous les prophètes rendent ce témoignage :
Tout homme qui croit en lui
reçoit par lui le pardon de ses péchés. »
Pierre est à Césarée-sur-Mer (il y avait là effectivement une garnison romaine), et il est entré dans la maison de Corneille, un officier romain.

Comment en est-il arrivé là ? Et que vient-il y faire ? En fait, si Pierre est là, c'est qu'il a été quelque peu bousculé par l'Esprit Saint. D'abord, peu de temps auparavant, Pierre vient d'accomplir deux miracles : il a guéri un homme, Enée, à Lydda, et ensuite, il a ressuscité une femme, Tabitha, à Joppé (on dirait aujourd'hui Jaffa ; Ac 9, 32 - 43). Ces deux miracles lui ont prouvé que le Seigneur ressuscité était avec lui et agissait à travers lui. Car Jésus avait bien annoncé que, comme lui, et en son nom, les apôtres chasseraient les démons, guériraient les malades, et ressusciteraient les morts.

Ce sont ces deux miracles qui ont donné à Pierre la force de franchir l'étape suivante, qui est décisive : il s'agit cette fois d'un miracle sur lui-même, si l'on peut dire ! Car, pour la première fois, contrairement à toute son éducation, à toutes ses certitudes, Pierre, le juif devenu Chrétien, franchit le seuil d'un païen, Corneille, le centurion romain ; il est vrai que Corneille est un païen très ami des Juifs, on dit qu'il est un « craignant Dieu » ; c'est-à-dire un converti à la religion juive mais qui n'est pas allé jusqu'à en adopter toutes les pratiques, y compris la circoncision. Or la circoncision est la marque de l'Alliance ; donc un « craignant Dieu » reste un incirconcis, un païen. Et c'est chez ce païen, Corneille, que Pierre est entré et il y annonce la grande nouvelle : Jésus de Nazareth est ressuscité ! Traduisez : l'Evangile est en train de déborder les frontières d'Israël !

On dit souvent que Paul est l'apôtre des païens, mais il faut rendre justice à Pierre : si l'on en croit les Actes des Apôtres, c'est lui qui a commencé, et à Césarée, justement, chez le centurion romain Corneille.[1]
Et ce que nous venons d'entendre, c'est donc le discours que Pierre a prononcé chez Corneille, en ce jour mémorable. D'où l'importance de la dernière phrase du texte que nous venons d'entendre ; Pierre vient de comprendre : « Tout homme qui croit en lui (Jésus) reçoit par lui le pardon de ses péchés. » Tout homme, c'est-à-dire pas seulement les Juifs : même des païens peuvent entrer dans l'Alliance. Le salut a d'abord été annoncé à Israël, mais désormais il suffit de croire en Jésus-Christ pour recevoir le pardon de ses péchés, c'est-à-dire pour entrer dans l'Alliance avec Dieu. Et donc tout homme, même non-Juif (c'est le sens du mot « païen » ici), peut être baptisé au nom de Jésus.

Visiblement, ce fut la grande découverte des premiers Chrétiens, Paul et Pierre y insistent tous les deux : il suffit de croire en Jésus pour être sauvé !
L'ensemble du discours de Pierre chez Corneille est révélateur de l'état d'esprit des Apôtres dans les années qui ont suivi la Résurrection de Jésus. Ils avaient été les témoins privilégiés des paroles et des gestes de Jésus, et ils avaient peu à peu compris qu'il était le Messie que tout le peuple attendait. Et puis, il y avait eu le Vendredi-Saint : Dieu avait laissé mourir Jésus de Nazareth ; certainement, Dieu n'aurait pas laissé mourir son Messie, son Envoyé ; leur déception avait été immense ; Jésus de Nazareth ne pouvait pas être le Messie.

Et puis ce fut le coup de tonnerre de la Résurrection : non, Dieu n'avait pas abandonné son Envoyé, il l'avait ressuscité. Et les Apôtres avaient eu de nombreuses rencontres avec Jésus vivant ; et maintenant, depuis l'Ascension et la Pentecôte, ils consacraient toutes leurs forces à l'annoncer à tous ; c'est très exactement ce que Pierre dit à Corneille : « Nous, les Apôtres, nous sommes témoins de tout ce qu'il a fait dans le pays des juifs et à Jérusalem. Ils l'ont fait mourir en le pendant au bois du supplice. Et voici que Dieu l'a ressuscité le troisième jour... Nous avons mangé et bu avec lui après sa résurrection d'entre les morts. »

Il restera pour les Apôtres une tâche immense : si la résurrection de Jésus était la preuve qu'il était bien l'Envoyé de Dieu, elle n'expliquait pas pourquoi il avait fallu passer par cette mort infâmante et cet abandon de tous. La plupart des gens attendaient un Messie qui serait un roi puissant, glorieux, chassant les Romains ; Jésus ne l'était pas. Quelques-uns imaginaient que le Messie serait un prêtre, il ne l'était pas non plus, il ne descendait pas de Lévi ; et l'on pourrait faire la liste de toutes les attentes déçues.

Alors les Apôtres ont entrepris un formidable travail de réflexion : ils ont relu toutes leurs Ecritures, la Loi, les Prophètes et les Psaumes, pour essayer de comprendre. Il a fallu tout ce travail de relecture, après la Pentecôte, à la lumière de l'Esprit Saint, pour arriver à dire, comme le fait Pierre ici : « C'est à Jésus que tous les prophètes rendent témoignage. Il nous a chargés d'annoncer au peuple et de témoigner que Dieu l'a choisi comme Juge des vivants et des morts ».

Un autre aspect tout à fait remarquable de ce discours de Pierre, c'est son insistance pour dire que c'est Dieu qui agit ! Jésus de Nazareth était un homme apparemment semblable à tous les autres, mortel comme tous les autres... eh bien, Dieu agissait en lui et à travers lui : « Dieu l'a consacré, Dieu était avec lui, Dieu l'a ressuscité, Dieu lui a donné de se montrer aux témoins que Dieu avait choisis d'avance, Dieu l'a choisi comme juge des vivants et des morts... »

Et la phrase qui résume tout cela : « Dieu l'a consacré par l'Esprit Saint et l'a rempli de sa force ». Désormais, Pierre vient de le comprendre, tout homme, Juif ou païen, peut grâce à Jésus-Christ être lui aussi consacré par l'Esprit Saint et rempli de sa force !

****
Note1 - A vrai dire, si l'on en croit le récit du chapitre 8 des Actes, c'est Philippe qui, le premier, a baptisé un païen : l'eunuque éthiopien dont il est dit qu'il était un « adorateur », c'est-à-dire un non-Juif devenu très proche de la religion juive et adorateur du Dieu d'Israël (un « craignant Dieu » comme Corneille).

PSAUME 117 ( 118 )

Rendez grâce au SEIGNEUR car il est bon :
Eternel est son amour !
4 Qu'ils le disent, ceux qui craignent le SEIGNEUR :
Eternel est son amour !

16 Le bras du SEIGNEUR se lève,
le bras du SEIGNEUR est fort !
17 Non, je ne mourrai pas, je vivrai
pour annoncer les actions du SEIGNEUR.

22 La pierre qu'ont rejetée les bâtisseurs
est devenue la pierre d'angle.
23 C'est là l'oeuvre du SEIGNEUR,
la merveille devant nos yeux.


Si l'on ne veut pas faire d'anachronisme, il faut admettre que ce psaume n'a pas été écrit d'abord pour Jésus-Christ ! Comme tous les psaumes, il a été composé, des siècles avant le Christ, pour être chanté au temple de Jérusalem. Comme tous les psaumes aussi, il redit toute l'histoire d'Israël, cette longue histoire d'Alliance : c'est cela qu'on appelle « l'oeuvre du SEIGNEUR, la merveille devant nos yeux ... ». C'est l'expérience qui fait dire au peuple élu : oui, vraiment, l'amour de Dieu est éternel ! Dieu a accompagné son peuple tout au long de son histoire, et toujours il l'a sauvé de ses épreuves.

On a là un écho du chant de victoire que le peuple libéré d'Egypte a entonné après le passage de la Mer Rouge : « Ma force et mon chant, c'est le SEIGNEUR, il est pour moi le salut » (Ex 15). Les mots « oeuvre » ou « merveille » sont toujours dans la Bible une allusion à la libération d'Egypte. Et quand je dis « allusion », le mot est trop faible, c'est un « faire mémoire » au sens fort de ressourcement dans la mémoire commune du peuple.

« Le bras du SEIGNEUR se lève, Le bras du SEIGNEUR est fort », c'est aussi un faire mémoire de la libération d'Egypte. Et cette oeuvre de libération de Dieu n'est pas seulement celle d'un jour, elle est permanente, on l'a sans cesse expérimentée. C'est vraiment d'expérience qu'ils peuvent le dire « ceux qui craignent le SEIGNEUR » : « Eternel est son amour ». Et nous savons que les hommes de la Bible ont appris peu à peu à remplacer le mot « craindre » par le mot « aimer ».

Et c'est cet amour éternel de Dieu qui fonde l'espérance : car, chaque fois qu'on chante les libérations du passé, c'est aussi et surtout pour y puiser la force d'attendre celles de l'avenir ; Dieu enverra son Messie et enfin on connaîtra le bonheur promis ; enfin le peuple élu et avec lui l'humanité tout entière connaîtront la paix et la justice. On en est loin encore quand ce psaume est composé... et aujourd'hui encore!

Mais notre lointain ancêtre qui écrit ce psaume sait que Dieu est capable de transformer toutes les situations, y compris les situations de mort en situations de vie : « Non, je ne mourrai pas, je vivrai, pour annoncer les actions du SEIGNEUR ». C'est l'action de grâce du peuple qui a frôlé la mort et rend grâce pour sa libération. A l'heure où ce psaume est écrit, cela ne signifie pas une croyance en la résurrection ; nous savons bien que la foi en la résurrection n'est apparue que très tardivement en Israël ; cette affirmation « Non, je ne mourrai pas, je vivrai » est une réelle profession de foi, mais d'un autre ordre : c'est la certitude que Dieu n'abandonnera jamais son peuple : même dans les pires situations, quand l'avenir du peuple est compromis, on sait de façon absolument certaine que Dieu le fera survivre. Car la vocation de ce peuple, c'est précisément de vivre pour « annoncer les actions du SEIGNEUR ».

Pour donner une idée de ces retournements que Dieu est capable d'opérer, on emprunte le langage des architectes : « La pierre qu'ont rejetée les bâtisseurs est devenue la pierre d'angle ». Quand ce psaume est composé, ce n'est pas la première fois qu'on emploie l'image de la pierre angulaire pour parler de l'oeuvre de Dieu : Isaïe l'avait déjà fait (au chapitre 28).

Dans une période où la société de Jérusalem se dégradait, où régnaient partout le mensonge, l'injustice, la corruption, le mépris des commandements de Dieu, le prophète rappelait qu'on récolte ce qu'on a semé : une telle société court inévitablement à sa perte. Isaïe avait dit alors quelque chose comme « Vous vous appuyez sur du vent ; on croirait vraiment que vous voulez mourir (« vous avez conclu un pacte avec la mort »...) Vous savez bien pourtant que le droit et la justice sont les seules valeurs sûres... Vous êtes comme des bâtisseurs qui choisiraient les plus mauvaises pierres pour faire les fondations ! Et qui rejetteraient systématiquement les bonnes pierres bien solides : traduisez les vraies valeurs.

Mais un prophète ne reste jamais sur du négatif ! Car Dieu n'abandonne jamais son peuple... La construction est mal engagée ? Les architectes auxquels il l'avait confiée ont mal travaillé ? Qu'à cela ne tienne... Dieu va reprendre lui-même la direction des opérations. Il va rétablir le droit et la justice à Jérusalem. Il le fera comme un architecte, il va en quelque sorte rebâtir sa ville ! Mais sur des bases saines, cette fois.


Voici ce passage d'Isaïe : « Voici que je pose dans Sion une pierre à toute épreuve, une pierre angulaire, précieuse, établie pour servir de fondation. Celui qui s'y appuie ne sera pas pris de court. Je prendrai le droit comme cordeau et la justice comme niveau. » (Is 28, 16).
Notre psaume reprend cette image de la pierre angulaire et il la précise pour annoncer le retournement spectaculaire que Dieu va opérer. C'est sur toutes ces valeurs méprisées par les mauvais gouvernants que Dieu va bâtir une société nouvelle ; mieux, c'est de tous les petits, les humbles, les méprisés, qu'il va faire naître le peuple nouveau ! « La pierre qu'ont rejetée les bâtisseurs est devenue la pierre d'angle ».

Jésus lui-même a cité à son propre sujet cette parole prophétique « La pierre qu'ont rejetée les bâtisseurs est devenue la pierre d'angle » dans la parabole des vignerons homicides (qui tuent le fils du propriétaire) ; on trouve cette parabole dans les trois évangiles synoptiques : ce qui prouve l'importance de ce thème dans la première génération chrétienne (Mt 21, 33-46 ; Mc 12, 1-12 ; Lc 20, 9-19).

C'est donc tout naturellement que ce psaume est devenu l'exultation pascale par excellence. Le Christ est cette pierre méprisée, rejetée par les bâtisseurs : il est devenu la pierre d'angle, la pierre de fondation de l'humanité nouvelle. Désormais, l'humanité libérée de la mort peut chanter avec lui : « Non, je ne mourrai pas, je vivrai pour annoncer les actions du SEIGNEUR. »

DEUXIEME LECTURE - Col 3, 1-4 et 1 Corinthiens 5, 6b - 8

La liturgie nous propose deux lectures au choix, mais il est très intéressant de les lire et de les méditer toutes les deux ensemble !
Lecture de quelques versets de saint Paul dans la lettre aux Colossiens et dans la 1ère lettre aux Corinthiens

Colossiens 3, 1-4
1 Frères, vous êtes ressuscités avec le Christ.
Recherchez donc les réalités d'en haut :
c'est là qu'est le Christ, assis à la droite de Dieu.
2 Tendez vers les réalités d'en haut,
et non pas vers celles de la terre.
3 En effet, vous êtes morts avec le Christ,
et votre vie reste cachée avec lui en Dieu.
4 Quand paraîtra le Christ, votre vie,
alors vous aussi,
vous paraîtrez avec lui en pleine gloire.

***

1 Corinthiens 5, 6b - 8
Frères,
6 vous savez bien qu'un peu de levain suffit
pour que toute la pâte fermente.
7 Purifiez-vous donc des vieux ferments
et vous serez une pâte nouvelle,
vous qui êtes comme le pain de la Pâque,
celui qui n'a pas fermenté.
Voici que le Christ, notre agneau pascal,
a été immolé.
8 Célébrons donc la Fête,
non pas avec de vieux ferments :
la perversité et le vice ;
mais avec du pain non fermenté :
la droiture et la vérité.
Tout d'abord, il faut nous habituer au vocabulaire de saint Paul ; par exemple, nous pouvons être un peu surpris d'entendre : « Frères, vous êtes ressuscités avec le Christ... vous êtes morts avec le Christ » : A vrai dire, si nous sommes là, vous et moi, aujourd'hui, c'est que nous sommes bien vivants... c'est-à-dire pas encore morts... et encore moins ressuscités ! Il faut croire que les mots n'ont pas le même sens pour Paul que pour nous ! Car, pour lui, depuis ce fameux matin de Pâques, plus rien n'est comme avant.

Autre problème de vocabulaire : « Tendez vers les réalités d'en-haut, et non pas vers celles de la terre. » Il ne s'agit pas, en fait, de choses (qu'elles soient d'en-haut ou d'en-bas), il s'agit de conduites, de manières de vivre... Ce que Paul appelle les « réalités d'en-haut », il le dit dans les versets suivants, c'est la bienveillance, l'humilité, la douceur, la patience, le pardon mutuel... Ce qu'il appelle les réalités terrestres, c'est la débauche, l'impureté, la passion, la cupidité, la convoitise... Notre vie tout entière est dans cette tension : notre transformation, notre résurrection est déjà accomplie en Christ mais il nous reste à égrener cette réalité profonde, très concrètement au long des jours.

Si on continuait la lecture, on trouverait cette expression : « Vous avez revêtu l'homme nouveau » ; et un peu plus loin « par-dessus tout, revêtez l'amour, c'est le lien parfait ». Il me semble que c'est le meilleur commentaire du passage que nous lisons aujourd'hui. « Vous avez revêtu », c'est déjà fait... « revêtez », c'est encore à faire.
Nous retrouvons cette tension dans tout le reste de la prédication de Paul et en particulier dans cette même lettre aux Colossiens : « Vous qui autrefois étiez étrangers, vous dont les oeuvres mauvaises manifestaient l'hostilité profonde, voilà que maintenant Dieu vous a réconciliés dans le corps périssable de son Fils... Mais il faut que, par la foi, vous teniez solides et fermes, sans vous laisser déporter hors de l'espérance de l'Evangile... Que personne ne vous abuse par de beaux discours... Poursuivez donc votre route dans le Christ ... Soyez enracinés et fondés en lui, affermis ainsi dans la foi telle qu'on vous l'a enseignée, et débordants de reconnaissance...Veillez à ce que nul ne vous prenne au piège de la philosophie, cette creuse duperie à l'enseigne de la tradition des hommes, des éléments du monde et non plus du Christ... Ensevelis avec le Christ dans le Baptême, avec lui encore vous avez été ressuscités... »

Il ne s'agit donc pas de vivre une autre vie que la vie ordinaire, mais de vivre autrement la vie ordinaire ; sachant que cet « autrement » est désormais possible, car c'est l'Esprit-Saint qui nous en rend capables. Le même Paul dira à peine plus loin, dans cette même lettre : « Tout ce que vous pouvez dire ou faire, faites-le au nom du Seigneur Jésus, en rendant grâce par lui à Dieu le Père. » C'est ce monde-ci qui est promis au Royaume, il ne s'agit donc pas de le mépriser mais de le vivre déjà comme la semence du Royaume. Il n'est pas question de dénigrer les réalités terrestres ! Dieu nous les a confiées, au contraire, à nous de les transfigurer.

C'est dans cet esprit que Paul nous invite à être une pâte nouvelle : « Purifiez-vous des vieux ferments et vous serez une pâte nouvelle, vous qui êtes comme le pain de la Pâque, celui qui n'a pas fermenté. » Ici, il fait allusion au rite des Azymes ; chaque année, au moment où l'on s'apprête à partager l'agneau pascal, on prend bien soin de nettoyer les maisons de toute trace du levain de la récolte de l'année dernière ; le repas de la nuit pascale (le seder) est accompagné de galettes de pain non levé (le pain azyme) et dans la semaine qui suit on continue à manger du pain sans levain en attendant d'avoir pu laisser fermenter le levain nouveau.

Les deux rites de l'agneau pascal et des Azymes étaient donc liés dans la célébration de la Pâque ; et Paul les lie dans son raisonnement : « Purifiez-vous des vieux ferments... Le Christ, notre agneau pascal, a été immolé ». Paul fait donc référence à toute la symbolique de la fête pascale juive et il l'applique à la Pâque des chrétiens ; il n'a pas une seconde l'impression de changer le sens de la fête juive en parlant de la Pâque du Christ : au contraire, il voit dans la Résurrection du Christ le parfait achèvement du combat de libération que rappelait chaque année la Pâque juive.

Pour Paul, c'est une évidence : en Jésus l'ancienne fête des Azymes n'a pas perdu sa signification ; au contraire, elle trouve son sens plénier : la Pâque des Chrétiens est bien la fête de la libération, mais désormais, la libération est définitive. Par sa mort et sa résurrection, Jésus-Christ a triomphé des pires chaînes, celles de la mort et de la haine. Et cette libération est contagieuse ; comme dit Paul, « un peu de levain suffit pour que toute la pâte fermente ». L'Esprit qui poursuit son oeuvre dans le monde fera irrésistiblement « lever » comme une pâte l'humanité tout entière.

EVANGILE - Jean 20 , 1 - 9

Le premier jour de la semaine,
Marie Madeleine se rend au tombeau
de grand matin, alors qu'il fait encore sombre.
Elle voit que la pierre a été enlevée du tombeau.
2 Elle court donc trouver Simon-Pierre et l'autre disciple,
celui que Jésus aimait,
et elle leur dit :
« On a enlevé le Seigneur de son tombeau
et nous ne savons pas où on l'a mis. »
3 Pierre partit donc avec l'autre disciple
pour se rendre au tombeau.
4 Ils couraient tous les deux ensemble,
mais l'autre disciple courut plus vite que Pierre
et arriva le premier au tombeau.
5 En se penchant, il voit que le linceul est resté là ;
cependant il n'entre pas.
6 Simon-Pierre, qui le suivait, arrive à son tour.
Il entre dans le tombeau, et il regarde le linceul resté là,
7 et le linge qui avait recouvert la tête,
non pas posé avec le linceul, mais roulé à part à sa place.
8 C'est alors qu'entra l'autre disciple,
lui qui était arrivé le premier au tombeau.
Il vit et il crut.
9 Jusque-là, en effet, les disciples n'avaient pas vu
que, d'après l'Ecriture,
il fallait que Jésus ressuscite d'entre les morts
Jean note qu'il faisait encore sombre : la lumière de la Résurrection a troué la nuit ; on pense évidemment au Prologue du même évangile de Jean : « La lumière luit dans les ténèbres et les ténèbres ne l'ont pas saisie » au double sens du mot « saisir », qui signifie à la fois « comprendre » et « arrêter » ; les ténèbres n'ont pas compris la lumière, parce que, comme dit Jésus également chez Saint Jean « le monde est incapable d'accueillir l'Esprit de vérité » (Jn 14, 17) ; ou encore : « la lumière est venue dans le monde et les hommes ont préféré l'obscurité à la lumière » (Jn 3, 19) ; mais, malgré tout, les ténèbres ne pourront pas l'arrêter, au sens de l'empêcher de briller ; c'est toujours Saint Jean qui nous rapporte la phrase qui dit la victoire du Christ : « Soyez pleins d'assurance, j'ai vaincu le monde ! » (Jn 16, 33).

Donc, « alors qu'il fait encore sombre », Marie de Magdala voit que la pierre a été enlevée du tombeau ; elle court trouver Simon-Pierre et l'autre disciple, celui que Jésus aimait, (on suppose qu'il s'agit de Jean lui-même) et elle leur dit : « On a enlevé le Seigneur de son tombeau et nous ne savons pas où on l'a mis. » Evidemment, les deux disciples se précipitent ; vous avez remarqué la déférence de Jean à l'égard de Pierre ; Jean court plus vite, il est plus jeune, probablement, mais il laisse Pierre entrer le premier dans le tombeau.

« Pierre entre dans le tombeau, et il regarde le linceul resté là, et le linge qui avait recouvert la tête, non pas posé avec le linceul, mais roulé à part à sa place. » Leur découverte se résume à cela : le tombeau vide et les linges restés sur place ; mais quand Jean entre à son tour, le texte dit : « C'est alors qu'entra l'autre disciple, lui qui était arrivé le premier au tombeau. Il vit et il crut. » Pour Saint Jean, ces linges sont des pièces à conviction : ils prouvent la Résurrection ; au moment même de l'exécution du Christ, et encore bien longtemps après, les adversaires des Chrétiens ont répandu le bruit que les disciples de Jésus avaient tout simplement subtilisé son corps. Saint Jean répond : « Si on avait pris le corps, on aurait pris les linges aussi ! Et s'il était encore mort, s'il s'agissait d'un cadavre, on n'aurait évidemment pas enlevé les linges qui le recouvraient. »

Ces linges sont la preuve que Jésus est désormais libéré de la mort : ces deux linges qui l'enserraient symbolisaient la passivité de la mort. Devant ces deux linges abandonnés, désormais inutiles, Jean vit et il crut ; il a tout de suite compris. Quand Lazare avait été ramené à la vie par Jésus, quelques jours auparavant, il était sorti lié ; son corps était encore prisonnier des chaînes du monde : il n'était pas un corps ressuscité ; Jésus, lui, sort délié : pleinement libéré ; son corps ressuscité ne connaît plus d'entrave.

La dernière phrase est un peu étonnante : « Jusque-là, en effet, les disciples n'avaient pas vu que, d'après l'Ecriture, il fallait que Jésus ressuscite d'entre les morts. »

Jean a déjà noté à plusieurs reprises dans son évangile qu'il a fallu attendre la Résurrection pour que les disciples comprennent le mystère du Christ, ses paroles et son comportement. Au moment de la Purification du Temple, lorsque Jésus avait fait un véritable scandale en chassant les vendeurs d'animaux et les changeurs, l'évangile de Jean dit : « Lorsque Jésus se leva d'entre les morts, ses disciples se souvinrent qu'il avait parlé ainsi, et ils crurent à l'Ecriture ainsi qu'à la parole qu'il avait dite. » (Jn 2, 22). Même chose lors de son entrée triomphale à Jérusalem, Jean note : « Au premier moment, ses disciples ne comprirent pas ce qui arrivait, mais lorsque Jésus eut été glorifié, ils se souvinrent que cela avait été écrit à son sujet. » (Jn 12, 16).

Mais soyons francs : vous ne trouverez nulle part dans toute l'Ecriture une phrase pour dire que le Messie ressuscitera. Au bord du tombeau vide, Pierre et Jean ne viennent donc pas d'avoir une illumination comme si une phrase précise, mais oubliée, de l'Ecriture revenait tout d'un coup à leur mémoire ; mais, tout d'un coup, c'est l'ensemble du plan de Dieu qui leur est apparu ; comme dit Saint Luc à propos des disciples d'Emmaüs, leurs esprits se sont ouverts à « l'intelligence des Ecritures ».

« Il vit et il crut. Jusque là, les disciples n'avaient pas vu que, d'après l'Ecriture, il fallait que Jésus ressuscite d'entre les morts... » C'est parce que Jean a cru que l'Ecriture s'est éclairée pour lui : jusqu'ici combien de choses de l'Ecriture lui étaient demeurées obscures ; mais parce que tout d'un coup il donne sa foi, sans hésiter, alors tout devient clair : il relit l'Ecriture autrement et elle lui devient lumineuse. L'expression « il fallait » dit cette évidence. Comme disait Saint Anselme, il ne faut pas comprendre pour croire, il faut croire pour comprendre.

A notre tour, nous n'aurons jamais d'autre preuve de la Résurrection du Christ que ce tombeau vide... Dans les jours qui suivent, il y a eu les apparitions du Ressuscité. Mais aucune de ces preuves n'est vraiment contraignante... Notre foi devra toujours se donner sans autre preuve que le témoignage des communautés chrétiennes qui l'ont maintenue jusqu'à nous. Mais si nous n'avons pas de preuves, nous pouvons vérifier les effets de la Résurrection : la transformation profonde des êtres et des communautés qui se laissent habiter par l'Esprit, comme dit Paul, est la plus belle preuve que Jésus est bien vivant !

***
Compléments
- Jusqu'à cette expérience du tombeau vide, les disciples ne s'attendaient pas à la Résurrection de Jésus. Ils l'avaient vu mort, tout était donc fini... et, pourtant, ils ont quand même trouvé la force de courir jusqu'au tombeau... A nous désormais de trouver la force de lire dans nos vies et dans la vie du monde tous les signes de la Résurrection. L'Esprit nous a été donné pour cela. Désormais, chaque « premier jour de la semaine », nous courons, avec nos frères, à la rencontre mystérieuse du Ressuscité.
- C'est Marie-Madeleine qui a assisté la première à l'aube de l'humanité nouvelle ! Marie de Magdala, celle qui avait été délivrée de sept démons... elle est l'image de l'humanité tout entière qui découvre son Sauveur. Mais, visiblement, elle n'a pas compris tout de suite ce qui se passait : là aussi, elle est bien l'image de l'humanité !
Et, bien qu'elle n'ait pas tout compris, elle est quand même partie annoncer la nouvelle aux apôtres et c'est parce qu'elle a osé le faire, que Pierre et Jean ont couru vers le tombeau et que leurs yeux se sont ouverts. A notre tour, n'attendons pas d'avoir tout compris pour oser inviter le monde à la rencontre du Christ ressuscité.
L'intelligence des écritures

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28 mars 2012 3 28 /03 /mars /2012 21:18

marie-nolle-thabut.jpg

Je suis, chaque dimanche, impressionné par la qualité des commentaires de Marie-Noëlle Thabut (avec laquelle je fais actuellement un voyage biblique en Terre Sainte, du 25 mars au 4 avril) sur les textes que nous propose la liturgie du jour.

 

Ces commentaires, trouvés sur le site "Eglise catholique en France", permettent à toute personne de bonne volonté, chrétienne ou non, de mieux comprendre la Bible, le livre le plus diffusé au monde. Notamment, en

  • donnant des explications historiques ;

  • décodant le langage imagé utilisé par l'auteur.

Je souhaite arriver à mettre ici, chaque dimanche, les commentaires de Marie-Noëlle Thabut. Ma seule contribution consiste à surligner les passages que je trouve les plus importants ou enrichissants et à écrire en rouge ceux qui parlent d'un thème qui m'est cher : la liberté (trois autres pages de mon blog sont consacrées à ces passages des Evangiles, du reste du Nouveau Testament ou de l'Ancien Testament qui parlent de la liberté, directement ou indirectement)

 

Version audio (le lien sera inopérant dans un premier temps), trouvée sur le site de Radio-Notre-Dame.

 

PREMIERE LECTURE - Isaïe 50, 4-7

Dieu mon SEIGNEUR m'a donné le langage d'un homme
qui se laisse instruire,
pour que je sache à mon tour
réconforter celui qui n'en peut plus.
La Parole me réveille chaque matin,
chaque matin elle me réveille
pour que j'écoute comme celui qui se laisse instruire.
5 Le SEIGNEUR Dieu m'a ouvert l'oreille
et moi, je ne me suis pas révolté,
je ne me suis pas dérobé.
6 J'ai présenté mon dos à ceux qui me frappaient,
et mes joues à ceux qui m'arrachaient la barbe.
Je n'ai pas protégé mon visage des outrages et des crachats.
7 Le SEIGNEUR Dieu vient à mon secours :
c'est pourquoi je ne suis pas atteint par les outrages,
c'est pourquoi j'ai rendu mon visage dur comme pierre :
je sais que je ne serai pas confondu.

Depuis des années, nous avons lu et relu ces textes étonnants qui font partie du livre d'Isaïe et qu'on appelle les « Chants du Serviteur » ; ils nous intéressent tout particulièrement, nous Chrétiens, pour deux raisons : d'abord par le message qu'Isaïe lui-même voulait donner par là à ses contemporains ; ensuite, parce que les premiers Chrétiens les ont appliqués à Jésus-Christ.

Je commence par le message du prophète Isaïe à ses contemporains : une chose est sûre, Isaïe ne pensait évidemment pas à Jésus-Christ quand il a écrit ce texte, probablement au sixième siècle av.J.C., pendant l'Exil à Babylone. Parce que son peuple est en Exil, dans des conditions très dures et qu'il pourrait bien se laisser aller au découragement, Isaïe lui rappelle qu'il est toujours le serviteur de Dieu. Et que Dieu compte sur lui, son serviteur (son peuple) pour faire aboutir son projet de salut pour l'humanité. Car le peuple d'Israël est bien ce Serviteur de Dieu nourri chaque matin par la Parole, mais aussi persécuté en raison de sa foi justement et résistant malgré tout à toutes les épreuves.

Dans ce texte, Isaïe nous décrit bien la relation extraordinaire qui unit le Serviteur (Israël) à son Dieu. Sa principale caractéristique, c'est l'écoute de la Parole de Dieu, « l'oreille ouverte » comme dit Isaïe ; « Ecouter » la Parole, « se laisser instruire » par elle, cela veut dire vivre dans la confiance. « Dieu, mon SEIGNEUR m'a donné le langage d'un homme qui se laisse instruire »... « La Parole me réveille chaque matin »... « J'écoute comme celui qui se laisse instruire »... « Le SEIGNEUR Dieu m'a ouvert l'oreille ».

« Ecouter », c'est un mot qui a un sens bien particulier dans la Bible : cela veut dire faire confiance ; on a pris l'habitude d'opposer ces deux attitudes types entre lesquelles nos vies oscillent sans cesse : confiance à l'égard de Dieu, abandon serein à sa volonté parce qu'on sait d'expérience que sa volonté n'est que bonne... ou bien méfiance, soupçon porté sur les intentions de Dieu... et révolte devant les épreuves, révolte qui peut nous amener à croire qu'il nous a abandonnés ou pire qu'il pourrait trouver une satisfaction dans nos souffrances.

Les prophètes, les uns après les autres, redisent « Ecoute, Israël » ou bien « Aujourd'hui écouterez-vous la Parole de Dieu...? » Et, dans leur bouche, la recommandation « Ecoutez » veut toujours dire « faites confiance à Dieu quoi qu'il arrive » ; et Saint Paul dira pourquoi : parce que « Dieu fait tout concourir au bien de ceux qui l'aiment (c'est-à-dire qui lui font confiance). » (Rm 8, 28). De tout mal, de toute difficulté, de toute épreuve, il fait surgir du bien ; à toute haine, il oppose un amour plus fort encore ; dans toute persécution, il donne la force du pardon ; de toute mort il fait surgir la vie, la Résurrection.

C'est bien l'histoire d'une confiance réciproque. Dieu fait confiance à son serviteur, il lui confie une mission ; en retour le Serviteur accepte la mission avec confiance. Et c'est cette confiance même qui lui donne la force nécessaire pour tenir bon jusque dans les oppositions qu'il rencontrera inévitablement. Ici la mission est celle de témoin : « pour que je sache à mon tour réconforter celui qui n'en peut plus ». En confiant cette mission, le Seigneur donne la force nécessaire : Il « donne » le langage nécessaire : « Dieu, mon SEIGNEUR m'a donné le langage d'un homme qui se laisse instruire »... Et, mieux, il nourrit lui-même cette confiance qui est la source de toutes les audaces au service des autres : « Le SEIGNEUR Dieu m'a ouvert l'oreille », ce qui veut dire que l'écoute (au sens biblique, la confiance) elle-même est don de Dieu. Tout est cadeau : la mission et aussi la force et aussi la confiance qui rend inébranlable. C'est justement la caractéristique du croyant de tout reconnaître comme don de Dieu.
Et celui qui vit dans ce don permanent de la force de Dieu peut tout affronter : « Je ne me suis pas révolté, je ne me suis pas dérobé... » La fidélité à la mission confiée implique inévitablement la persécution : les vrais prophètes, c'est-à-dire ceux qui parlent réellement au nom de Dieu sont rarement appréciés de leur vivant. Concrètement, Isaïe dit à ses contemporains : tenez bon, le Seigneur ne vous a pas abandonnés, au contraire, vous êtes en mission pour lui. Alors ne vous étonnez pas d'être maltraités.

Pourquoi ? Parce que le Serviteur qui « écoute » réellement la Parole de Dieu, c'est-à-dire qui la met en pratique, devient vite extrêmement dérangeant. Sa propre conversion appelle les autres à la conversion. Certains entendent l'appel à leur tour... d'autres le rejettent, et, au nom de leurs bonnes raisons, persécutent le Serviteur. Et chaque matin, le Serviteur doit se ressourcer auprès de Celui qui lui permet de tout affronter : « La Parole me réveille chaque matin, chaque matin elle me réveille... Le SEIGNEUR Dieu vient à mon secours : c'est pourquoi je ne suis pas atteint par les outrages... » Et là, Isaïe emploie une expression un peu curieuse en français mais habituelle en hébreu : « J'ai rendu mon visage dur comme pierre »[1] : elle exprime la résolution et le courage ; en français, on dit quelquefois « avoir le visage défait », et bien ici le Serviteur affirme « vous ne me verrez pas le visage défait, rien ne m'écrasera, je tiendrai bon quoi qu'il arrive » ; ce n'est pas de l'orgueil ou de la prétention, c'est la confiance pure : parce qu'il sait bien d'où lui vient sa force : « Le SEIGNEUR Dieu vient à mon secours : c'est pourquoi je ne suis pas atteint par les outrages. »

Je disais en commençant que le prophète Isaïe parlait pour son peuple persécuté, humilié, dans son Exil à Babylone ; mais, bien sûr, quand on relit la Passion du Christ, cela saute aux yeux : le Christ répond exactement à ce portrait du serviteur de Dieu. Ecoute de la Parole, confiance inaltérable et donc certitude de la victoire, au sein même de la persécution, tout cela caractérisait Jésus au moment précis où les acclamations de la foule des Rameaux signaient et précipitaient sa perte.

***
Note
[1] - Luc a repris exactement cette expression en parlant de Jésus : il dit « Jésus durcit sa face pour prendre la route de Jérusalem » (Luc 9, 51 ; mais nos traductions disent « Jésus prit résolument la route de Jérusalem »)

PSAUME 21 (22), 2, 8-9, 17-20, 22b-24

2 Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'as-tu abandonné ?
8 Tous ceux qui me voient me bafouent,
ils ricanent et hochent la tête :
9 « Il comptait sur le SEIGNEUR : qu'il le délivre !
Qu'il le sauve, puisqu'il est son ami ! »

17 Oui, des chiens me cernent,
une bande de vauriens m'entoure ;
ils me percent les mains et les pieds,
18 je peux compter tous mes os.

19 Ils partagent entre eux mes habits
et tirent au sort mon vêtement.
20 Mais toi, SEIGNEUR, ne sois pas loin :
ô ma force, viens vite à mon aide !

22 Mais tu m'as répondu !
23 Et je proclame ton nom devant mes frères,
je te loue en pleine assemblée.
24 Vous qui le craignez, louez le SEIGNEUR.

Ce psaume 21/22 nous réserve quelques surprises : il commence par cette fameuse phrase « Mon Dieu, Mon Dieu, pourquoi m'as-tu abandonné ? » qui a fait couler beaucoup d'encre et même de notes de musique ! L'ennui, c'est que nous la sortons de son contexte, et que du coup, nous sommes souvent tentés de la comprendre de travers : pour la comprendre, il faut relire ce psaume en entier. Il est assez long, trente-deux versets dont nous lisons rarement la fin : or que dit-elle ? C'est une action de grâce : « Tu m'as répondu ! Et je proclame ton nom devant mes frères, je te loue en pleine assemblée. » Celui qui criait « Mon Dieu, Mon Dieu, pourquoi m'as-tu abandonné ? » dans le premier verset, rend grâce quelques versets plus bas pour le salut accordé. Non seulement, il n'est pas mort, mais il remercie Dieu justement de pas l'avoir abandonné.

Ensuite, à première vue, on croirait vraiment que le psaume 21/22 a été écrit pour Jésus-Christ : « Ils me percent les mains et les pieds ; je peux compter tous mes os ». Il s'agit bien du supplice d'un crucifié ; et cela sous les yeux cruels et peut-être même voyeurs des bourreaux et de la foule : « Oui, des chiens me cernent, une bande de vauriens m'entoure »... « Ces gens me voient, ils me regardent. Ils partagent entre eux mes habits, et tirent au sort mon vêtement ».

Mais, en réalité, ce psaume n'a pas été écrit pour Jésus-Christ : il a été composé au retour de l'Exil à Babylone : ce retour est comparé à la résurrection d'un condamné à mort ; car l'Exil était bien la condamnation à mort de ce peuple ; encore un peu, et il aurait été rayé de la carte !
Et donc, dans ce psaume 21/22, Israël est comparé à un condamné qui a bien failli mourir sur la croix (n'oublions pas que la croix était un supplice très courant, c'est pour cela qu'on prend l'exemple d'une crucifixion) : le condamné a subi les outrages, l'humiliation, les clous, l'abandon aux mains des bourreaux... et puis, miraculeusement, il en a réchappé, il n'est pas mort. Traduisez : Israël est rentré d'Exil. Et, désormais, il se laisse aller à sa joie et il la dit à tous, il la crie encore plus fort qu'il n'a crié sa détresse. Le récit de la crucifixion n'est donc pas au centre du psaume, il est là pour mettre en valeur l'action de grâce de celui (Israël) qui vient d'échapper à l'horreur .
Du sein de sa détresse, Israël n'a jamais cessé d'appeler au secours et il n'a pas douté un seul instant que Dieu l'écoutait. Son grand cri que nous connaissons bien : « Mon Dieu, Mon Dieu, pourquoi m'as-tu abandonné ? » est bien un cri de détresse devant le silence de Dieu, mais ce n'est ni un cri de désespoir, ni encore moins un cri de doute. Bien au contraire ! C'est la prière de quelqu'un qui souffre, qui ose crier sa souffrance. Au passage, nous voilà éclairés sur notre propre prière quand nous sommes dans la souffrance quelle qu'elle soit : nous avons le droit de crier, la Bible nous y invite.

Ce psaume est donc en fait le chant du retour de l'Exil : Israël rend grâce. Il se souvient de la douleur passée, de l'angoisse, du silence apparent de Dieu ; il se sentait abandonné aux mains de ses ennemis ... Mais il continuait à prier, la prière à elle toute seule prouve bien qu'on n'a pas complètement perdu espoir, sinon on ne prierait même plus ! Israël continuait à se rappeler l'Alliance, et tous les bienfaits de Dieu.

Au fond, ce psaume est l'équivalent de nos ex-voto : au milieu d'un grand danger, on a prié et on a fait un voeu ; du genre « si j'en réchappe, j'offrirai un ex-voto à tel ou tel saint » ; (le mot « ex-voto » veut dire justement « à la suite d'un voeu ») ; une fois délivré, on tient sa promesse. Dans certaines églises du Midi de la France, par exemple, les murs sont couverts de tableaux qui représentent les circonstances du danger auquel on a échappé ; ce peut être un incendie, un accident, un naufrage... on voit aussi parfois une jeune femme en train de mourir en couches avec déjà toute une ribambelle d'enfants autour de son lit ; la représentation de ce qui a failli arriver est toujours dramatique ; et on voit les parents et les proches éplorés qui assistent impuissants ; ce sont eux qui ont promis de faire exécuter ce tableau si celui qui était en danger en réchappait. En général, le tableau est divisé en trois parties ; le danger encouru... les proches en prière, et, en haut de la toile, dans un coin du ciel, le saint ou la sainte qui nous a secourus, ou bien la Vierge. Et c'est l'ex-voto tout entier lui-même qui est l'action de grâce dont on a le coeur plein quand enfin tout se termine bien.

Notre psaume 21/22 ressemble exactement à cela : il décrit bien l'horreur de l'Exil, la détresse du peuple d'Israël et de Jérusalem assiégée par Nabuchodonosor, le sentiment d'impuissance devant l'épreuve ; et ici l'épreuve, c'est la haine des hommes ; il dit la prière de supplication : « Mon Dieu, Mon Dieu, pourquoi m'as-tu abandonné ? » qu'on peut traduire « Pourquoi, en vue de quoi, m'as-tu abandonné à la haine de mes ennemis ? » Et Dieu sait si le peuple d'Israël a affronté de nombreuses fois la haine des hommes. Mais ce psaume dit encore plus, tout comme nos ex-voto, l'action de grâce de celui qui reconnaît devoir à Dieu seul son salut. « Tu m'as répondu ! Et je proclame ton nom devant mes frères... Je te loue en pleine assemblée. Vous qui le craignez, louez le SEIGNEUR ! » Et les derniers versets du psaume ne sont qu'un cri de reconnaissance ; malheureusement, nous ne les chanterons pas pendant la messe de ce dimanche des Rameaux ... (peut-être parce que nous sommes censés les connaître par coeur ?) : « Les pauvres mangeront, ils seront rassasiés ; ils loueront le SEIGNEUR, ceux qui le cherchent. A vous toujours, la vie et la joie ! La terre se souviendra et reviendra vers le SEIGNEUR, chaque famille de nations se prosternera devant lui... Moi, je vis pour lui, ma descendance le servira. On annoncera le Seigneur aux générations à venir. On proclamera sa justice au peuple qui va naître : Voilà son oeuvre ! »

DEUXIEME LECTURE - Philippiens 2, 6-11

6 Le Christ Jésus, lui qui était dans la condition de Dieu,
n'a pas jugé bon de revendiquer
son droit d'être traité à l'égal de Dieu.

7 Mais au contraire, il se dépouilla lui-même
en prenant la condition de serviteur,
devenant semblable aux hommes.

8 Reconnu comme un homme à son comportement,
il s'est abaissé lui-même en devenant obéissant
jusqu'à mourir et à mourir sur une croix.

9 C'est pourquoi Dieu l'a élevé au-dessus de tout.
Il lui a conféré le Nom
qui surpasse tous les noms

10 afin qu'au nom de Jésus,
aux cieux, sur terre et dans l'abîme,
tout être vivant tombe à genoux.

11 Et que toute langue proclame :
« Jésus-Christ est le Seigneur »
pour la gloire de Dieu le Père.
Nous connaissons bien ce texte : on l'appelle souvent « l'Hymne de l'Epître aux Philippiens » : parce qu'on a l'impression que Paul ne l'a pas écrite lui-même, mais qu'il a cité une hymne que l'on chantait habituellement dans la liturgie.
Deux remarques pour commencer : d'abord une fois de plus, on est frappés de l'insistance du Nouveau Testament sur le thème du Serviteur : « il se dépouilla lui-même en prenant la condition de serviteur ». Il est clair que les premiers Chrétiens affrontés au scandale de la croix ont beaucoup médité les chants du Serviteur du livre d'Isaïe. Seuls ces textes fournissaient des pistes de méditation pour rendre compte du mystère de la personne du Christ.

Deuxième remarque : « Lui qui était dans la condition de Dieu, n'a pas jugé bon de revendiquer son droit d'être traité à l'égal de Dieu. » On est tentés de lire « bien qu'il soit de condition divine... » ; en réalité, c'est le contraire. Il faut lire : « Parce qu'il était dans la condition de Dieu, il n'a pas jugé bon de revendiquer son droit d'être traité à l'égal de Dieu. »

Plus grave, il me semble que l'un des pièges de ce texte est la tentation que nous avons de le lire en termes de récompense ; comme si le schéma était : Jésus s'est admirablement comporté et donc il a reçu une récompense admirable ! Si j'ose parler de tentation, c'est que toute présentation du plan de Dieu en termes de calcul, de récompense, de mérite, ce que j'appelle des termes arithmétiques est contraire à la « grâce » de Dieu... La grâce, comme son nom l'indique, est gratuite ! Et, curieusement, nous avons beaucoup de mal à raisonner en termes de gratuité ; nous sommes toujours tentés de parler de mérites ; mais si Dieu attendait que nous ayons des mérites, c'est là que nous pourrions être inquiets... La merveille de l'amour de Dieu c'est qu'il n'attend pas nos mérites pour nous combler ; c'est en tout cas ce que les hommes de la Bible ont découvert grâce à la Révélation.

Donc, je crois que, pour être fidèle à ce texte, il faut le lire en termes de gratuité. On s'expose à des contresens si on oublie que tout est don gratuit de Dieu, « tout est grâce » comme disait Bernanos.

Pour Paul, c'est une évidence que le don de Dieu est gratuit. Une conviction qui est sous-jacente à toutes ses lettres, tellement évidente qu'il ne la reprécise pas. Essayons de résumer la pensée de Paul : le projet de Dieu (son « dessein bienveillant ») c'est de nous faire entrer dans son intimité, son bonheur, son amour parfait. Ce projet est absolument gratuit, ce qui évidemment n'a rien d'étonnant, puisque c'est un projet d'amour. Ce don de Dieu, cette entrée dans sa vie divine, il nous suffit de l'accueillir avec émerveillement, tout simplement ; pas question de le mériter, c'est « cadeau » si j'ose dire. Avec Dieu, tout est cadeau. Mais nous nous excluons nous-mêmes de ce don gratuit si nous adoptons une attitude de revendication ; si nous nous conduisons à l'image de la femme du jardin d'Eden : elle prend le fruit défendu, elle s'en empare, comme un enfant « chipe » sur un étalage... Jésus-Christ, au contraire, n'a été que accueil (ce que Saint Paul appelle « obéissance »), et parce qu'il n'a été que accueil du don de Dieu et non revendication, il a été comblé.

« Lui qui était de condition divine n'a pas jugé bon de revendiquer » : c'est justement parce qu'il est de condition divine, qu'il ne revendique rien. Il sait, lui, ce qu'est que l'amour gratuit... il sait bien que ce n'est pas bon de revendiquer, il ne juge pas bon de « revendiquer » le droit d'être traité à l'égal de Dieu... Et pourtant c'est bien cela que Dieu veut nous donner ! Donner comme un cadeau. Et c'est effectivement cela qui lui a été donné en définitive.

C'est bien la même question dans l'épisode des Tentations (que nous avons lu pour le premier dimanche de Carême) : le diviseur (c'est le sens du mot diable/diabolos en grec) ne lui propose que des choses qui font partie du plan de Dieu ! Mais lui refuse de s'en emparer. Il compte sur son Père pour les lui donner. Le Tentateur lui dit : « Si tu es le Fils de Dieu, tu peux tout te permettre, ton Père ne peut rien te refuser : transforme les pierres en pains quand tu as faim... jette-toi en bas de la montagne, il te protègera... adore-moi, je te ferai régner sur le monde entier... » Mais Jésus attend tout de Dieu seul.
Il reçoit le Nom qui est au-dessus de tout nom : c'est bien le Nom de Dieu justement ! Dire de Jésus qu'il est Seigneur, c'est dire qu'il est Dieu : dans l'Ancien Testament, le titre de « Seigneur » était réservé à Dieu. La génuflexion aussi, d'ailleurs : « afin qu'au Nom de Jésus, tout genou fléchisse »... C'est une allusion à une phrase du prophète Isaïe: « Devant moi tout genou fléchira et toute langue prêtera serment, dit Dieu » (Is 45, 23).

Jésus a vécu sa vie d'homme dans l'humilité et la confiance, même quand le pire est arrivé, c'est-à-dire la haine des hommes et la mort. J'ai dit « confiance » ; Paul, lui, parle « d'obéissance ». « Obéir », « ob-audire » en latin, c'est littéralement « mettre son oreille (audire) « devant » (ob) la parole : c'est l'attitude du dialogue parfait, sans ombre ; c'est la totale confiance ; si on met son oreille devant la parole, c'est parce qu'on sait que cette parole n'est qu'amour, on peut l'écouter sans crainte.

L'hymne se termine par « toute langue proclame Jésus-Christ est Seigneur pour la gloire de Dieu le Père » : la gloire, c'est la manifestation, la révélation de l'amour infini, de l'amour personnifié ; autrement dit, en voyant le Christ porter l'amour à son paroxysme, et accepter de mourir pour nous révéler jusqu'où va l'amour de Dieu, nous pouvons dire comme le centurion « Oui, vraiment, celui-là est le Fils de Dieu »... puisque Dieu, c'est l'amour.

Evangile : Passion de Notre Seigneur Jésus-Christ selon Saint Marc : Mc 15, 1-39

15, 1 : Dès le matin, les chefs des prêtres convoquèrent les anciens et les scribes, et tout le grand conseil. Puis ils enchaînèrent Jésus et l'emmenèrent pour le livrer à Pilate.
2 Celui-ci l'interrogea :
« Es-tu le roi des Juifs ? » Jésus répond : « C'est toi qui le dis. »
3 Les chefs des prêtres multiplièrent contre lui les accusations.
4 Pilate lui demandait à nouveau : «Tu ne réponds rien?
Vois toutes les accusations qu'ils portent contre toi. »
5 Mais Jésus ne répondit plus rien, si bien que Pilate s'en étonnait.
6 A chaque fête de Pâque, il relâchait un prisonnier, celui que la foule demandait.
7 Or, il y avait en prison un dénommé Barabbas,
arrêté avec des émeutiers pour avoir tué un homme lors de l'émeute.
La foule monta donc, et se mit à demander à Pilate la grâce qu'il accordait d'habitude.
9 Pilate leur répondit : "Voulez-vous que je vous relâche le roi des Juifs?»
10 (Il se rendait bien compte
que c'était par jalousie que les chefs des prêtres l'avaient livré.)
11 Ces derniers excitèrent la foule à demander plutôt la grâce de Barabbas.
12 Et comme Pilate reprenait :
« Que ferai-je donc de celui que vous appelez le roi des Juifs? »
13 ils crièrent de nouveau : «Crucifie-le!»
14 Pilate leur disait :
«Qu'a-t-il donc fait de mal?» Mais ils crièrent encore plus fort :
"Crucifie-le!»
15 Pilate, voulant contenter la foule, relâcha Barabbas.
Et après avoir fait flageller Jésus, il le livra pour qu'il soit crucifié. |
16 Les soldats l'emmenèrent à I'intérieur du Prétoire,
c'est-à-dire dans le palais du gouverneur.
Ils appellent toute la garde,
17 ils lui mettent un manteau rouge, et lui posent sur la tête une couronne d'épines qu'ils ont tressée.
18 Puis ils se mirent à lui faire des révérences :
« Salut, roi des Juifs. »
19 Ils lui frappaient la tête avec un roseau, crachaient sur lui,
et s'agenouillaient pour lui rendre hommage.
20 Quand ils se furent bien moqués de lui,
ils lui ôtêrent le manteau rouge, et lui remirent ses vêtements.
Puis ils l'emmenèrent pour le crucifier,
21 et ils réquisitionnent, pour porter la croix,
un passant, Simon de Cyrène, le père d'Alexandre et de Rufus, qui revenait des champs.
22 Et ils amènent Jésus à l'endroit appelé Golgotha, c'est-à-dire Lieu du Crâne ou Calvaire.
23 Ils lui offraient du vin aromatisé de myrrhe ; mais il n'en prit pas.
24 Alors ils le crucifient, puis se partagent ses vêtements, en tirant au sort pour savoir la part de chacun.
25 Il était neuf heures lorsqu'on le crucifia.
26 L'inscription indiquant le motif de sa condamnation portait ces mots :
«Le roi des Juifs».
27 Avec lui on crucifie deux bandits, l'un à sa droite, l'autre à sa gauche.
29 Les passants l'injuriaient en hochant la tête :
« Hé! toi qui détruis le Temple et le rebâtis en trois jours,
30 sauve-toi toi-même, descends de la croix! »
31 De même, les chefs des prêtres se moquaient de lui avec les scribes, en disant entre eux :
« Il en a sauvé d'autres, et il ne peut pas se sauver lui-même!
32 Que le Messie, le roi d'Israël, descende maintenant de la croix ;
alors nous verrons et nous croirons. »
Même ceux qui étaient crucifiés avec lui l'insultaient.
33 Quand arriva l'heure de midi, il y eut des ténèbres sur toute la terre jusque vers trois heures.
34 Et à trois heures, Jésus cria d'une voix forte :
«Eloï, Eloï, lama sabactani ?» ce qui veut dire :
«Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'as-tu abandonné ?»
35 Quelques-uns de ceux qui étaient là disaient en l'entendant :
« Voilà qu'il appelle le prophète Elie! »
36 L'un d'eux courut tremper une éponge dans une boisson vinaigrée, il la mit au bout d'un roseau, et il lui donnait à boire, en disant :
«Attendez! Nous verrons bien si Elie vient le descendre de là! »
37 Mais Jésus, poussant un grand cri, expira.
38 Le rideau du Temple se déchira en deux, depuis le haut jusqu'en bas.
39 Le centurion qui était là en face de Jésus, voyant comment il avait expiré, s'écria :
«Vraiment, cet homme était le Fils de Dieu!»


Tout d'abord, on notera deux particularités de la Passion chez Marc : la solitude de Jésus et son silence.

La solitude de Jésus : dans la Passion selon Saint Marc, Jésus est particulièrement seul ; après le reniement de Pierre, plus aucune présence amicale à ses côtés ; les femmes sont citées, mais seulement après sa mort.

Quant à son silence, il est impressionnant : quelques mots au procès, ensuite, note Marc, « Jésus ne répondit plus rien ». Et Pilate lui-même s'en étonne : « Pilate l'interrogeait de nouveau : Tu ne réponds rien ? Vois toutes les accusations qu'ils portent contre toi. Mais Jésus ne répondit plus rien, de sorte que Pilate était étonné. » (Mc 15, 4-5). Puis, sur la croix une seule parole : « Eloï, Eloï, lama sabactani ? » Interprétés par un soldat romain, ces mots sonnent comme un cri de désespoir ; mais un Juif ne s'y serait pas trompé : ce sont les premiers d'un chant de victoire ; puisque, nous l'avons vu en étudiant le psaume 21/22, celui-ci n'est aucunement un cri de désespoir, ni même de doute !

Devant cette solitude et ce silence de Jésus, on se demande forcément « quel est son secret ? ». Cet homme passe en peu de temps de la popularité à la déchéance, de l'entrée royale dans la ville à l'exclusion et l'exécution hors de la ville, de la reconnaissance comme envoyé de Dieu (« Béni soit au nom du Seigneur celui qui vient ») à la condamnation pour blasphème et à l'exécution au nom de la Loi ce qui signifiait aux yeux de tous qu'il était maudit de Dieu. Reconnu comme le Messie, c'est-à-dire le roi d'Israël, le libérateur, le sauveur par ses disciples et toute une foule enthousiaste, il est liquidé rapidement après un procès monté de toutes pièces.

Il s'est laissé faire dans le triomphe, il se laisse faire plus encore dans la persécution. Ce faisant, il garde encore le secret qu'il a gardé toute sa vie ; c'est seulement après sa Résurrection que ses disciples pourront enfin comprendre.
Il semble bien que cette sobriété du récit de Marc vise à faire ressortir deux aspects du mystère de Jésus : Messie-Roi et Messie-Prêtre

Messie-Roi : que ce soit sous forme de question, de dérision, d'affirmation, la royauté du Christ est bien au centre du récit. La première question que Pilate pose à cet homme qu'on lui amène, ligoté, c'est « Es-tu le roi des Juifs ? » Il n'obtient qu'une réponse sybilline « C'est toi qui le dis » (15, 2). Dans la suite, Pilate donne deux fois ce titre à Jésus « Voulez-vous que je vous relâche le roi des Juifs ? » (v. 9) et « Que ferai-je donc de celui que vous appelez le roi des Juifs ? » (v. 12). Et, curieusement, personne ne dira le contraire ! Suit la parodie des soldats, le manteau, la couronne et les acclamations « Salut, roi des Juifs ! » (15, 18). Et puis, cet écriteau en haut de la croix, mal intentionné peut-être, mais qui annonce quand même à tous les passants « celui-ci est le roi des Juifs » (15, 26). Les grands prêtres et les scribes se moquent : « Il en a sauvé d'autres, et il n'est pas capable de se sauver lui-même ! Le Messie, le roi d'Israël, qu'il descende maintenant de la croix. » (15, 32).

Deuxième aspect du mystère de Jésus mis en lumière par le récit de Marc, il est le Messie-Prêtre : Marc attribue aux chefs des prêtres et à eux seuls, le premier rôle dans la condamnation et la mort de Jésus ; ils tiennent visiblement une grande place dans la tragédie qui est en train de se nouer. Ce sont eux qui amènent Jésus chez Pilate et qui veillent au bon déroulement des opérations : « Dès le matin, les chefs des prêtres tinrent conseil avec les Anciens, les scribes et le Sanhédrin tout entier. Ils lièrent Jésus, l'emmenèrent et le livrèrent à Pilate. » Pilate l'interrogea... et, continue Marc, les chefs des prêtres portaient contre lui beaucoup d'accusations. » (15, 1-3). Un peu plus tard, ce sont eux qui excitent la foule pour qu'elle réclame la libération de Barabbas : « Les chefs des prêtres soulevèrent la foule pour qu'il leur libérât plutôt Barabbas. » (Mc 15, 11). Pilate lui-même n'est pas dupe, puisque Marc précise : « Pilate voyait bien que les chefs des prêtres l'avaient livré par jalousie. » (Mc 15, 10). Une jalousie justifiée, si l'on veut bien admettre que, de bonne foi, ils se sont inquiétés du succès de Jésus, qui, à leurs yeux, entraînait le peuple vers de fausses espérances.

Je note au passage que Marc est le seul avec Jean à parler de pourpre pour le vêtement remis à Jésus pour se moquer de lui. Or la pourpre était la couleur des vêtements des rois et des grands prêtres. Suprême dérision : ceux qui portaient cette pourpre passeront à côté de la vérité. C'est d'un païen que vient la première profession de foi : « Vraiment, cet homme était Fils de Dieu ! »

 

L'intelligence des écritures

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19 mars 2012 1 19 /03 /mars /2012 22:28

marie-nolle-thabut.jpgJe suis, chaque dimanche, impressionné par la qualité des commentaires de Marie-Noëlle Thabut sur les textes que nous propose la liturgie du jour.

 

Ces commentaires, trouvés sur le site "Eglise catholique en France", permettent à toute personne de bonne volonté, chrétienne ou non, de mieux comprendre la Bible, le livre le plus diffusé au monde. Notamment, en

  • donnant des explications historiques ;

  • donnant le sens passé de certains mots ou expressions dont la signification a parfois changé depuis ou peut être mal comprise (aujourd'hui, "connaître", "Testament", "purifier", "impuretés", "soumission", "obéissance", "salut", "perfection", "glorifié" ; je consacre une page de mon blog à recenser tous ces mots ou expressions) ;

  • décodant le langage imagé utilisé par l'auteur.

Je souhaite arriver à mettre ici, chaque dimanche, les commentaires de Marie-Noëlle Thabut. Ma seule contribution consiste à surligner les passages que je trouve les plus importants ou enrichissants et à écrire en rouge ceux qui parlent d'un thème qui m'est cher : la liberté (trois autres pages de mon blog sont consacrées à ces passages des Evangiles, du reste du Nouveau Testament ou de l'Ancien Testament qui parlent de la liberté, directement ou indirectement)

 

Version audio (le lien sera inopérant dans un premier temps), trouvée sur le site de Radio-Notre-Dame.

 

PREMIERE LECTURE - Jérémie 31, 31 - 34

31 Voici venir des jours, déclare le SEIGNEUR,
où je conclurai avec la maison d'Israël et avec la maison de Juda
une Alliance nouvelle.
32 Ce ne sera pas comme l'Alliance
que j'ai conclue avec leurs pères,
le jour où je les ai pris par la main
pour les faire sortir d'Egypte :
mon Alliance, c'est eux qui l'ont rompue,
alors que moi, j'avais des droits sur eux.
33 Mais voici quelle sera l'Alliance
que je conclurai avec la maison d'Israël
quand ces jours-là seront passés,
déclare le SEIGNEUR.
Je mettrai ma Loi au plus profond d'eux-mêmes ;
je l'inscrirai dans leur coeur.
Je serai leur Dieu,
et ils seront mon peuple.
34 Ils n'auront plus besoin d'instruire chacun son compagnon,
ni chacun son frère en disant :
« Apprends à connaître le SEIGNEUR ! »
Car tous me connaîtront,
des plus petits jusqu'aux plus grands, déclare le SEIGNEUR.
Je pardonnerai leurs fautes,
je ne me rappellerai plus leurs péchés.
« Voici venir des jours... » : toute la Bible est tendue vers l'avenir, avec cette certitude inébranlable que les Jours promis par Dieu viendront. La caractéristique des prophètes, c'est de savoir regarder avant tout le monde l'éclosion des bourgeons. « Voici venir des jours où je conclurai avec la Maison d'Israël et avec la Maison de Juda une Alliance Nouvelle » : nous rencontrons le mot Alliance à chaque pas dans la Bible ; c'est la grande particularité de la foi juive puis chrétienne ! La conviction que Dieu a choisi de se révéler aux hommes par l'intermédiaire d'un peuple qui a la vocation d'être son témoin au milieu des nations. A ce peuple il a proposé son Alliance.

Au long des siècles, nos frères juifs ont médité cette proposition inouïe du Dieu Tout-Puissant ; il s'agit bien d'une « proposition » de Dieu ; car c'est toujours Dieu qui prend l'initiative : « Voici venir des jours, déclare le SEIGNEUR, où je conclurai avec la Maison d'Israël et avec la Maison de Juda une Alliance Nouvelle ».

Hélas, Jérémie est bien obligé de faire un constat d'échec : au long des siècles de l'histoire d'Israël, la proposition a été sans cesse renouvelée de la part de Dieu, et trop souvent mal vécue de la part de l'homme. Mais si l'homme est infidèle, Dieu, lui, ne se lasse pas : « Je conclurai avec la Maison d'Israël et avec la Maison de Juda une Alliance Nouvelle ». Cette expression « Alliance Nouvelle » ne signifie pas que Dieu aurait changé d'avis ; comme s'il y avait eu une première Alliance, puis une deuxième différente... Ce ne sera pas une Alliance différente, mais une nouvelle étape de la même Alliance.

« Ce ne sera pas comme l'Alliance que j'ai conclue avec leurs pères, le jour où je les ai pris par la main pour les faire sortir d'Egypte » : pour être fidèle à l'Alliance, c'était bien simple, le chemin était tout tracé, il suffisait de respecter la Loi. Mais, à chaque époque, les prophètes ont dû ouvrir les yeux du peuple élu sur ses manquements à la Loi ; cette fois, la Nouvelle Alliance sera sans faille du côté de l'homme.

Au passage, vous avez noté l'expression « la Maison d'Israël et avec la Maison de Juda » : c'est une annonce de réunification du peuple en un seul royaume. Quand le peuple a été divisé en deux, après la mort du roi Salomon, il y avait le royaume de Juda au Sud, et le royaume d'Israël au Nord. Ici l'expression « Je conclurai avec la Maison d'Israël et avec la Maison de Juda une Alliance Nouvelle » signifie que la promesse de Dieu est valable pour le peuple tout entier, malgré les vicissitudes de l'histoire.

« Mon Alliance, c'est eux qui l'ont rompue, alors que moi, j'avais des droits sur eux. » Dieu a fait ses preuves, si l'on peut dire, en libérant son peuple de l'esclavage en Egypte ; et l'Alliance entre Dieu et Israël est fondée sur cette expérience ; quand Dieu propose son Alliance à Moïse, Il l'envoie dire au peuple : « Vous avez vu vous-mêmes ce que j'ai fait (à l'Egypte), comment je vous ai pris sur des ailes d'aigle et vous ai fait arriver jusqu'à moi. Et maintenant, si vous entendez ma voix et gardez mon Alliance, vous serez ma part personnelle parmi tous les peuples - puisque c'est à moi qu'appartient toute la terre - et vous serez pour moi un royaume de prêtres et une nation sainte. » Et alors le peuple a pris un engagement solennel : « Tout ce que le SEIGNEUR a dit (c'est-à-dire la Loi), nous le mettrons en pratique ». Et donc, tout manquement à la loi est une rupture de l'Alliance.

« Mais voici quelle sera l'Alliance que je conclurai avec la Maison d'Israël quand ces jours-là seront passés, déclare le SEIGNEUR ». « Ces jours-là », ce sont les jours de l'infidélité du peuple : autrement dit, une nouvelle étape commence ; et Dieu continue : « Je mettrai ma Loi au plus profond d'eux-mêmes, je l'inscrirai dans leur coeur ». Au Sinaï, Dieu avait inscrit sa Loi sur des tables de pierre ; désormais cette Loi sera inscrite dans le coeur même de l'homme : tant que la Loi n'est inscrite que sur des tables de pierre ou dans des livres, elle peut bien rester lettre morte ; toutes les promesses de conversion les plus sincères (et il y en a eu de nombreuses dans l'histoire d'Israël comme dans chacune de nos vies !) ont toujours été suivies de rechutes. Pour que la Loi de Dieu devienne intérieure à l'homme, comme une seconde nature, c'est le coeur même de l'homme qu'il faut changer !

« Je serai leur Dieu et ils seront mon peuple » : cette appartenance réciproque était le programme, on pourrait dire la devise de l'Alliance. Une appartenance réelle qui s'exprime par le mot « connaître » : dans la Bible, le mot « connaître » n'est pas de l'ordre de l'intelligence ; il s'agit d'une relation d'intimité : on dit que l'époux « connaît son épouse », et l'épouse « connaît » son époux. Et l'Ancien Testament n'hésite pas à employer des mots du langage de l'intimité et de l'amour pour qualifier les relations entre Dieu et son peuple. « Tous me connaîtront, des plus petits jusqu'aux plus grands... » Et parce que tous connaîtront Dieu tel qu'Il est, c'est-à-dire le Dieu d'amour, ils pratiqueront de bon coeur la Loi donnée par Dieu pour leur bonheur.

Cette expression « Alliance Nouvelle » ne se trouve qu'une seule fois dans l'Ancien Testament, ici, chez Jérémie ; mais d'autres prophètes rediront cette même espérance, Ezéchiel par exemple : « Je vous donnerai un coeur nouveau, je mettrai en vous un esprit nouveau ; j'enlèverai de votre corps le coeur de pierre et je vous donnerai un coeur de chair. Je mettrai en vous mon propre Esprit, je vous ferai marcher selon mes lois, garder et pratiquer mes coutumes. » (Ez 36, 26-27).

« Voici venir des jours... », disait Jérémie ; avec Jésus, ces jours sont venus ; en instituant l'Eucharistie, Jésus a fait expressément allusion à la prophétie de Jérémie : « Cette coupe est la Nouvelle Alliance en mon sang versé pour vous. » (Luc 22, 20). Il veut dire par là qu'en se donnant à nous, il vient transformer définitivement nos coeurs de pierre en coeurs de chair.

*****
Compléments

- C'est beau la foi ! Et les prophètes, comme chacun sait, n'en manquent pas. Quand tout va mal, ils ne disent pas « tout est perdu », au contraire, ils trouvent justement de nouvelles raisons d'espérer ! C'est exactement ce qui se passe ici dans ce texte de Jérémie ; il fait un constat d'échec : le peuple de Dieu, c'est-à-dire lié à Dieu par une Alliance en principe irrévocable de part et d'autre, ne se conduit pas du tout comme il devrait, comme le peuple de Dieu. Cela, c'est le constat d'échec. Mais au lieu de s'en désespérer, Jérémie en déduit que Dieu trouvera bien le moyen de changer le coeur de l'homme.
- Nous rencontrons le mot Alliance à chaque pas dans la Bible ; à tel point que c'est le titre même de la Bible. Quand nous disons « Ancien Testament », en fait, nous devrions traduire « Ancienne Alliance » et « Nouveau Testament », « Nouvelle Alliance » : parce que le mot grec qui veut dire « Alliance » a été traduit en latin par « Testamentum », ce qui est devenu en français « Testament ». Malheureusement, aujourd'hui, quand nous entendons « Testament » en français, nous pensons acte chez le notaire pour régler la dévolution des biens, ce qui, évidemment, n'a rien à voir avec notre sujet.

PSAUME 50 (51), 3-4, 12-13, 14-15

Pitié pour moi, mon Dieu, dans ton amour,
selon ta grande miséricorde, efface mon péché.
4 Lave-moi tout entier de ma faute,
purifie-moi de mon offense.

12 Crée en moi un coeur pur, ô mon Dieu,
renouvelle et raffermis au fond de moi mon esprit.
13 Ne me chasse pas loin de ta face,
ne me reprends pas ton esprit saint.

14 Rends-moi la joie d'être sauvé ;
que l'esprit généreux me soutienne.
15 Aux pécheurs j'enseignerai tes chemins,
vers toi reviendront les égarés.
La dernière phrase de Jérémie, dans la première lecture de ce dimanche, était : « Je pardonnerai leurs fautes, je ne me rappellerai plus leurs péchés » ; cette promesse-là, le peuple d'Israël l'a bien entendue et sa réponse, c'est ce magnifique psaume 50/51, dont nous ne nous lisons malheureusement que quelques versets aujourd'hui ; mais ils sont déjà très riches. Celui qui parle ici, qui dit « Pitié pour moi... mon Dieu... efface mon péché », c'est le peuple juif, au Temple de Jérusalem, après l'Exil à Babylone. Ce psaume a été composé pour être chanté dans des célébrations pénitentielles. Parce qu'il est écrit à la première personne du singulier, on pourrait croire que c'est un individu, un pécheur qui parle : « Pitié pour moi, mon Dieu, dans ton amour, selon ta grande miséricorde, efface mon péché ». Mais ce « MOI » est collectif. C'est en réalité le peuple d'Israël tout entier ; ce peuple qui a connu l'horreur de la défaite, la destruction du Temple de Jérusalem, et qui, en Exil, a eu tout loisir de méditer sur son histoire : l'Alliance sans cesse proposée par Dieu et les infidélités répétées du peuple. Il peut dire d'expérience la « grande miséricorde » de Dieu.

« Ton amour, ta miséricorde » « mon Dieu » : on a un écho ici de toutes les formules habituelles de l'Alliance conclue au Sinaï : c'est là que Dieu lui-même s'est révélé à Moïse comme « le SEIGNEUR Dieu miséricordieux et bienveillant, lent à la colère, plein de fidélité et de loyauté, qui reste fidèle à des milliers de générations... » (Ex 34, 6). C'est là aussi que Dieu s'est engagé à accompagner son peuple tout au long de son histoire : « Je marcherai au milieu de vous, je serai votre Dieu et vous serez mon peuple » (Lv 26, 12). Et puisque Dieu est fidèle, on finira par en déduire qu'il ne peut que pardonner inlassablement à son peuple ; la majorité des paroles des prophètes redit cette certitude, par exemple Isaïe : « Que le méchant abandonne son chemin, et l'homme malfaisant, ses pensées. Qu'il retourne vers le SEIGNEUR qui lui manifestera sa tendresse, vers notre Dieu qui se surpasse pour pardonner. » (Is 55, 7). Ou encore, dans un texte où c'est Dieu lui-même qui parle : « J'ai effacé comme un nuage tes révoltes, comme une nuée, tes fautes ; reviens à moi, car je t'ai racheté » (Is 44, 22)... Sans oublier cette autre phrase soufflée par Dieu à Isaïe : « Avec tes fautes, c'est toi qui m'as réduit en servitude ; avec tes perversités, c'est toi qui m'as fatigué ; moi, cependant, moi je suis tel que j'efface, par égard pour moi, tes révoltes, que je ne garde pas tes fautes en mémoire » (Is 43, 24-25).

Quand les prophètes parlent du péché d'Israël, il ne faut pas se tromper : il s'agit d'abord de l'unique péché qui est la source de tous les autres, l'idolâtrie ; ce que les prophètes appellent « l'adultère d'Israël » ; c'est-à-dire chaque fois que l'on cherche ailleurs qu'auprès de Dieu et de sa Parole la source de notre bonheur ; nous évoquions dimanche dernier cette parole de Jérémie : « Ils m'abandonnent, moi, la source d'eau vive, dit Dieu, pour se creuser des citernes fissurées qui ne retiennent pas l'eau. » (Jr 2, 13). On voit alors ce que veut dire le mot « purifier » dans ce psaume : « Lave-moi tout entier de ma faute, purifie-moi de mon offense » ; spontanément, nous imaginons la pureté comme une sorte de blancheur ; mais toute la pédagogie biblique va nous faire découvrir qu'il s'agit de quelque chose de beaucoup plus profond : il s'agit de retourner à la source d'eau vive, de s'y plonger, pour être renouvelés de fond en comble. Voici Ezéchiel, par exemple : « Je ferai sur vous une aspersion d'eau pure et vous serez purs ; je vous purifierai de toutes vos impuretés et de toutes vos idoles. » (Ez 36, 25). Ici on voit bien que le mot « impuretés » signifie « idoles » : c'est-à-dire tout ce qui nous occupe trop l'esprit ou le coeur au point de nous détourner de l'unique source du bonheur, qui est la vie dans l'Alliance avec Dieu et les autres.

Il nous faut apprendre à croire que Dieu ne déplore nos fautes que parce qu'elles font notre malheur et celui des autres ; comme dit Jérémie « Est-ce bien moi qu'ils offensent ? dit Dieu ; n'est-ce pas plutôt eux-mêmes ? » (Jr 7, 19). Mais pour que nous ne fassions plus notre propre malheur, il faut que Dieu nous transforme, il faut que lui-même renouvelle encore et encore l'Alliance à laquelle nous avons tant de mal à être fidèles. Et c'est bien ce qu'on demande à Dieu dans ce psaume, on lui demande d'agir lui-même : « Efface mon péché »... « Lave-moi »... « Purifie-moi »... « Crée en moi un coeur pur »... « Renouvelle et raffermis mon esprit »... « Rends-moi la joie d'être sauvé »... Le croyant reconnaît que seule l'oeuvre de Dieu peut accomplir ce renouvellement du coeur de l'homme.

On entend résonner ici l'écho de la superbe annonce de Jérémie dans notre première lecture : « Voici venir des jours où je conclurai avec la Maison d'Israël et avec la Maison de Juda une Alliance Nouvelle »... « Je mettrai ma loi au plus profond d'eux-mêmes, je l'inscrirai dans leur coeur. Je serai leur Dieu et ils seront mon peuple. » (Jr 31, 31... 33) ; et en écho, Ezéchiel : « Je vous donnerai un coeur neuf et je mettrai en vous un esprit neuf ; j'enlèverai de votre corps le coeur de pierre et je vous donnerai un coeur de chair. Je mettrai en vous mon propre esprit... » (Ez 36, 25-27 ; Ez 11, 19-20). Et alors, comme dit Jérémie, dans cette même promesse de l'Alliance Nouvelle, « Tous, des plus petits jusqu'aux plus grands, connaîtront Dieu tel qu'il est », c'est-à-dire le Dieu d'amour et de miséricorde. Et ils déborderont de joie et de reconnaissance ; c'est bien ce que dit le dernier verset : « Aux pécheurs, j'enseignerai tes chemins, vers toi reviendront les égarés » : la découverte du vrai visage de Dieu rend inévitablement missionnaire !

DEUXIEME LECTURE - Hébreux 5, 7 - 9

Le Christ,
7 pendant les jours de sa vie mortelle,
a présenté, avec un grand cri et dans les larmes,
sa prière et sa supplication
à Dieu qui pouvait le sauver de la mort ;
et, parce qu'il s'est soumis en tout,
il a été exaucé.
8 Bien qu'il soit le Fils,
il a pourtant appris l'obéissance
par les souffrances de sa passion ;
9 et, ainsi conduit à sa perfection,
il est devenu pour tous ceux qui lui obéissent
la cause du salut éternel.

La lettre aux Hébreux s'adresse à des Chrétiens d'origine juive. L'auteur cherche à éclairer leur foi chrétienne toute neuve à partir de leur foi juive et de leur connaissance de l'Ancien Testament. Son objectif est de montrer que l'histoire humaine a franchi avec le Christ une étape décisive : il y avait eu le régime de l'Ancienne Alliance, désormais il y a l'Alliance Nouvelle, annoncée par Jérémie ; cette Alliance Nouvelle est réalisée dans la personne même du Christ. Parce qu'il est à la fois Dieu et homme, pleinement Dieu et pleinement homme, il est l'Homme-Dieu, celui qui unit intimement, irrévocablement Dieu et l'humanité jusque dans sa personne même. Et c'est ainsi que s'accomplit la prophétie de Jérémie « Voici venir des jours où je conclurai avec la Maison d'Israël et avec la Maison de Juda une Alliance Nouvelle ».

Donc très normalement, l'auteur insiste à la fois sur l'humanité et sur la divinité du Christ ; pleinement homme, il est mortel, il connaît la souffrance et l'angoisse devant la mort : « Pendant les jours de sa vie mortelle, le Christ a présenté, avec un grand cri et dans les larmes, sa prière et sa supplication à Dieu qui pouvait le sauver de la mort... » L'expression « Pendant les jours de sa vie mortelle » dit bien qu'il est homme, mortel... devant la perspective de la persécution, de la Passion, il a prié et supplié Dieu qui pouvait le sauver de la mort. Jusque-là, nous comprenons ; mais l'auteur ajoute « il a été exaucé » ; affirmation plutôt surprenante ! Car, en définitive, malgré sa prière et sa supplication, il est mort... Donc on peut se demander en quoi il a été exaucé...

Il faut croire que sa prière ne signifiait pas ce que nous imaginons à première vue. Je m'arrête un peu là-dessus : ici, visiblement, l'auteur fait allusion à Gethsémani : le grand cri et les larmes du Christ, sa prière et sa supplication disent son angoisse devant la mort et son désir d'y échapper.
Cet épisode de Gethsémani est rapporté par les trois évangiles synoptiques à peu près dans les mêmes termes ; les trois évangélistes notent la tristesse et l'angoisse du Christ, en même temps que sa détermination. Saint Luc dit « Jésus priait, disant : Père, si tu veux, éloigne cette coupe loin de moi ! Cependant, que ta volonté soit faite, et non la mienne ! » (Lc 22, 42). Que Jésus ait désiré échapper à la mort, c'est clair ; et il a dit à son Père ce désir ; mais sa prière ne s'arrête pas là ; sa prière, justement, c'est « Que ta volonté soit faite... et non la mienne ». Dans sa prière, le Christ fait passer le désir de son Père avant le sien propre. Voilà déjà une formidable leçon pour nous !
Le Christ a cette confiance absolue dans son Père : ce que l'auteur de la lettre aux Hébreux traduit par : « Il s'est soumis en tout ». Le mot « soumission » ou « obéissance » dans la Bible, signifie justement cette confiance totale ; parce qu'il sait que la volonté de Dieu n'est que bonne. Dans la prière qu'il nous a enseignée, s'il nous invite à répéter après lui « Que ta volonté soit faite », c'est pour que nous apprenions à souhaiter la réalisation du projet de Dieu parce que Dieu n'a pas d'autre projet que notre bonheur ! Comme dit Saint Paul dans sa première lettre à Timothée : « Dieu veut que tous les hommes soient sauvés et parviennent à la connaissance de la vérité. » (1 Tm 2, 4). Cette prière du Christ a été doublement exaucée : parce que le salut du monde a été accompli et parce qu'il est ressuscité. En ce sens-là, il a été « sauvé de la mort ».

L'auteur n'hésite pas non plus à dire que Jésus a aussi, comme tout homme, connu un apprentissage : « Il a appris l'obéissance par les souffrances de sa passion ». Ce mot d'apprentissage signifie qu'il a eu, comme tout homme, un chemin à parcourir : celui de la souffrance et de l'angoisse devant la mort ; et là, l'humanité connaît deux attitudes, la peur de Dieu ou la confiance en Dieu. Et parce qu'il n'a pas quitté la confiance dans le Dieu de la vie, son chemin l'a conduit à la résurrection. On ne peut pas ne pas penser ici à l'épisode de Césarée ; quand Jésus avait commencé à prévenir ses apôtres de ce qu'il lui faudrait affronter, Pierre s'était insurgé : « Jésus-Christ commença à montrer à ses disciples qu'il lui fallait s'en aller à Jérusalem, souffrir beaucoup de la part des Anciens, des grands-prêtres et des scribes, être mis à mort, et, le troisième jour, ressusciter. Pierre, le tirant à part, se mit à le réprimander en disant : Dieu t'en préserve, Seigneur ! Non, cela ne t'arrivera pas ! Mais lui, se retournant, dit à Pierre : Retire-toi ! Derrière moi, Satan ! Tu es pour moi occasion de chute, car tes vues ne sont pas celles de Dieu, mais celles des hommes. » (Mt 16, 21-23 ; Mc 8, 31-33). A Gethsémani, Jésus a résolument fait passer les vues de Dieu avant les siennes.

« Et ainsi, continue le texte, il est devenu pour tous ceux qui lui obéissent la cause du salut éternel ». Le « salut », c'est précisément connaître Dieu tel qu'il est, le Dieu dont l'amour nous fait vivre. « Obéir » au Christ, c'est, à notre tour, lorsque nous traversons la souffrance, lui faire confiance, suivre son exemple, et donc faire confiance à la volonté du Père. A ses disciples, Jésus a donné son secret : « Veillez et priez afin de ne pas tomber au pouvoir de la tentation ». (Mc 14, 38). Il ne s'agit pas de je ne sais quelle arithmétique du genre « si vous priez bien, Dieu vous évitera la tentation »... Il s'agit de la grande réalité de la prière : prier, c'est rester en contact avec Dieu, lui faire confiance ; c'est tout le contraire de la tentation, celle à laquelle pense Jésus : la tentation de soupçonner les intentions de Dieu, de penser qu'il nous veut du mal et donc de nous révolter. Suivre l'exemple du Christ, semble-t-il, c'est premièrement, oser dire à Dieu notre désir, et deuxièmement, lui faire assez confiance pour ajouter aussitôt « Cependant, que ta volonté soit faite, et non la mienne ! »

*****
Compléments
- Le mot « perfection » (verset 9) ici a également un autre sens : il s'agit de la « consécration » du grand prêtre ; l'objectif majeur de la Lettre aux Hébreux étant de démontrer que le Christ est vraiment le grand prêtre de la Nouvelle Alliance.
- Les psychologues qui analysent notre comportement religieux comptent trois étapes dans la croissance spirituelle : première étape, celle de l'enfant, qui ne connaît que son désir ; il tape des pieds en disant « Que ma volonté se fasse ». Deuxième étape, lorsque nous avons pris conscience de notre impuissance à combler par nous-mêmes tous nos désirs, alors on prie Dieu pour qu'il nous y aide : la prière devient « Que ma volonté se fasse avec ton aide ». (Il me semble qu'un certain nombre de nos prières ressemblent à celle-là...) Troisième étape, celle de la foi, c'est-à-dire de la confiance absolue dans le projet de Dieu : « Que ta volonté se fasse et non la mienne ».

EVANGILE - Jean 12, 20 - 33

20 Parmi les Grecs qui étaient montés à Jérusalem
pour adorer Dieu durant la Pâque,
21 quelques-uns abordèrent Philippe,
qui était de Bethsaïde en Galilée.
Ils lui firent cette demande :
« Nous voudrions voir Jésus. »
22 Philippe va le dire à André ;
et tous deux vont le dire à Jésus.
23 Alors Jésus leur déclare :
« L'heure est venue pour le Fils de l'homme
d'être glorifié.
24 Amen, amen, je vous le dis :
si le grain de blé tombé en terre ne meurt pas,
il reste seul ;
mais s'il meurt,
il donne beaucoup de fruit.
25 Celui qui aime sa vie la perd ;
celui qui s'en détache en ce monde
la garde pour la vie éternelle.
26 Si quelqu'un veut me servir,
qu'il me suive ;
et là où je suis,
là aussi sera mon serviteur.
Si quelqu'un me sert,
mon Père l'honorera.
27 Maintenant, je suis bouleversé.
Que puis-je dire ?
Dirai-je : « Père, délivre-moi de cette heure ? »
-Mais non ! C'est pour cela
que je suis parvenu à cette heure-ci !
28 Père, glorifie ton nom ! »
Alors, du ciel vint une voix qui disait :
« Je l'ai glorifié et je le glorifierai encore. »
29 En l'entendant, la foule qui se tenait là
disait que c'était un coup de tonnerre ;
d'autres disaient :
« C'est un ange qui lui a parlé. »
30 Mais Jésus leur répondit :
« Ce n'est pas pour moi que cette voix s'est fait entendre,
c'est pour vous.
31 Voici maintenant que ce monde est jugé ;
voici maintenant que le prince de ce monde
va être jeté dehors ;
32 et moi, quand j'aurai été élevé de terre,
j'attirerai à moi tous les hommes. »
33 Il signifiait par là de quel genre de mort il allait mourir.
Nous sommes dans les derniers jours avant la fête de la Pâque à Jérusalem ; il y a de quoi inquiéter les autorités : Jésus a fait ces jours-ci une entrée triomphale dans la ville, le peuple a crié « Hosanna » sur son passage, comme on faisait dans les grandes cérémonies pour acclamer la promesse du Messie ; c'est sûr, la foule le prend pour le Messie. Et Saint Jean raconte que les Pharisiens se sont dit les uns aux autres « Vous le voyez, vous n'arriverez à rien : voilà que le monde se met à sa suite. »

Et, comme pour leur donner raison, des Grecs (c'est-à-dire des Juifs de la Diaspora) se présentent juste à ce moment-là et s'adressent à ses disciples : « Nous voudrions voir Jésus » ; pas seulement l'apercevoir, mais le rencontrer, lui parler. Il sont « montés à Jérusalem », comme on dit, et ils y sont venus en pèlerins pour « adorer Dieu durant la Pâque » ; en même temps ils souhaitent approcher Jésus ; ils ne savent pas à quel point ils ont raison : c'est en rencontrant Jésus, qu'ils accompliront leur meilleure démarche d'adoration de Dieu. Mais, bien sûr, ils ne le savent pas encore. Jésus, lui, fait le rapprochement : ses disciples viennent lui dire que des Grecs souhaitent le voir ; et il répond « L'Heure est venue pour le Fils de l'homme d'être glorifié », c'est-à-dire révélé comme Dieu.

Le mot « glorifier » revient plusieurs fois dans ce texte ; mot difficile pour nous, parce que, dans notre langage courant, la gloire évoque quelque chose qui n'a rien à voir avec Dieu. Pour nous, la gloire, c'est le prestige, l'auréole qui entoure une vedette, sa célébrité, l'importance que les autres lui reconnaissent. Dans la Bible, la gloire de Dieu, c'est sa Présence. Une Présence rayonnante comme le feu du Buisson Ardent où Dieu s'est révélé à Moïse (Ex 3). Et alors le mot « glorifier » veut dire tout simplement « révéler la présence de Dieu ». Quand Jésus dit « Père, glorifie ton nom », on peut traduire « Fais-toi connaître, révèle-toi tel que tu es, révèle-toi comme le Père très aimant qui a conclu avec l'humanité une Alliance d'amour ». Parce que c'est cela, finalement, le salut, le bonheur de l'homme, et il nous a appris que c'est la première chose à demander dans la prière : « Que ton Nom soit sanctifié, que ton règne vienne, que ta volonté soit faite », en d'autres termes, « que tu sois reconnu comme le Dieu d'amour et que vienne ton règne d'amour »... Jésus s'est incarné pour cela : quelques jours plus tard, au cours de son interrogatoire par Pilate, il dira « Je suis né et je suis venu dans le monde pour rendre témoignage à la vérité » (Jn 18, 37).

Pour aller jusqu'au bout de cette révélation, Jésus a accepté de subir la Passion et la croix : au moment d'aborder cette Heure décisive, l'évangile que nous lisons aujourd'hui nous dit bien les sentiments qui habitent Jésus : l'angoisse, la confiance, la certitude de la victoire.

L'angoisse : « Maintenant, je suis bouleversé », « Dirai-je Père, délivre-moi de cette heure ? » On a là chez Saint Jean, l'écho de Gethsémani : le même aveu de souffrance du Christ, son désir d'échapper à la mort « Père, si tu veux, éloigne cette coupe loin de moi ! » L'angoisse, oui, mais aussi la confiance : « Mais non ! C'est pour cela que je suis parvenu à cette heure-ci ! » et aussi cette certitude que « si le grain de blé meurt, il portera du fruit », au sens où de sa mort, un peuple nouveau va naître. « Si le grain de blé tombé en terre ne meurt pas, il reste seul ; mais s'il meurt, il donne beaucoup de fruits ». A l'heure extrême où il est bouleversé, où il aborde la Passion « avec un grand cri et dans les larmes » (comme dit la lettre aux Hébreux), Jésus peut continuer à dire « que ta volonté soit faite » en toute confiance : il sait que, de cette mort, Dieu fera surgir la vie pour tous. Angoisse, confiance, et pour finir, la certitude de la victoire « Quand j'aurai été élevé de terre, j'attirerai tout à moi »... « Le prince de ce monde va être jeté dehors ». Dans ces deux phrases apparemment dissemblables, c'est de la même victoire qu'il s'agit : celle de la vérité, celle de la révélation de Dieu. Le prince de ce monde, justement, c'est celui qui, depuis le jardin de la Genèse, nous bourre la tête d'idées fausses sur Dieu. Au contraire, en contemplant la croix du Christ, qui nous dit jusqu'où va l'amour de Dieu pour l'humanité, nous ne pouvons qu'être attirés par lui. La voilà la preuve de l'amour de Dieu : le Fils accepte de mourir de la main des hommes, le Père exauce sa prière « Père, pardonne-leur... » Désormais, en levant les yeux vers la croix, nous y lisons non un instrument de haine et de douleur, mais l'instrument du triomphe de l'amour. Il était venu pour rendre témoignage à la vérité, l'Heure est venue, la mission est accomplie.

Quand Jésus a prié « Père, glorifie ton nom », Saint Jean nous dit qu'une voix vint du ciel qui disait : « Je l'ai glorifié (mon Nom) et je le glorifierai encore ». « J'ai glorifié mon Nom », c'est-à-dire je me suis révélé tel que je suis ; « et je le glorifierai encore », cela veut dire maintenant l'Heure est venue où en regardant le crucifié, vous découvrirez jusqu'où va l'amour insondable de la Trinité. Et toute cette pédagogie de révélation n'a qu'un seul but : que l'humanité entende enfin la Bonne Nouvelle de l'amour de Dieu : « C'est pour vous, dit Jésus, que cette voix s'est fait entendre. »
L'intelligence des écritures

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13 mars 2012 2 13 /03 /mars /2012 14:46

marie-nolle-thabut.jpgJe suis, chaque dimanche, impressionné par la qualité des commentaires de Marie-Noëlle Thabut sur les textes que nous propose la liturgie du jour.

 

Ces commentaires, trouvés sur le site "Eglise catholique en France", permettent à toute personne de bonne volonté, chrétienne ou non, de mieux comprendre la Bible, le livre le plus diffusé au monde. Notamment, en

  • donnant des explications historiques ;

  • décodant le langage imagé utilisé par l'auteur.

Je souhaite arriver à mettre ici, chaque dimanche, les commentaires de Marie-Noëlle Thabut. Ma seule contribution consiste à surligner les passages que je trouve les plus importants ou enrichissants et à écrire en rouge ceux qui parlent d'un thème qui m'est cher : la liberté (trois autres pages de mon blog sont consacrées à ces passages des Evangiles, du reste du Nouveau Testament ou de l'Ancien Testament qui parlent de la liberté, directement ou indirectement)

 

Version audio (le lien sera inopérant dans un premier temps), trouvée sur le site de Radio-Notre-Dame.

 

PREMIERE LECTURE - 2 Chroniques 36, 14-16. 19-23

Sous le règne de Sédécias,
14 tous les chefs des prêtres et le peuple
multipliaient les infidélités,
en imitant toutes les pratiques sacrilèges des nations païennes,
et ils profanaient le temple de Jérusalem consacré par le SEIGNEUR.
15 Le Dieu de leurs pères,
sans attendre et sans se lasser,
leur envoyait des messagers,
car il avait pitié de sa Demeure et de son peuple.
16 Mais eux tournaient en dérision les envoyés de Dieu,
méprisaient ses paroles,
et se moquaient de ses prophètes ;
finalement, il n'y eut plus de remède
à la colère grandissante du SEIGNEUR contre son peuple.
19 Les Babyloniens brûlèrent le temple de Dieu,
abattirent les murailles de Jérusalem,
incendièrent et détruisirent ses palais,
avec tous leurs objets précieux.
20 Nabuchodonosor déporta à Babylone
ceux qui avaient échappé au massacre ;
ils devinrent les esclaves du roi et de ses fils
jusqu'au temps de la domination des Perses.
21 Ainsi s'accomplit la parole du SEIGNEUR
proclamée par Jérémie :
« La terre sera dévastée et elle se reposera
durant soixante-dix ans,
jusqu'à ce qu'elle ait compensé par ce repos
tous les sabbats profanés. »
22 Or, la première année de Cyrus, roi de Perse,
pour que soit accomplie la parole proclamée par Jérémie,
le SEIGNEUR inspira Cyrus, roi de Perse.
Et celui-ci fit publier dans tout son royaume,
- et même consigner par écrit- :
23 « Ainsi parle Cyrus, roi de Perse :
Le SEIGNEUR, le Dieu du ciel,
m'a donné tous les royaumes de la terre ;
et il m'a chargé de lui bâtir un temple
à Jérusalem, en Judée.
Tous ceux d'entre vous qui font partie de son peuple,
que le SEIGNEUR leur Dieu soit avec eux,
et qu'ils montent à Jérusalem ! »

Dès 598, le roi de Babylone, Nabuchodonosor est le maître à Jérusalem ; il pille et saccage le Temple ; il nomme et destitue les rois ; et pour mater les mauvaises volontés, il opère déjà une déportation massive ; le deuxième livre des Rois (chapitre 24) raconte qu'il déporta tout Jérusalem, tous les chefs, tous les gens riches, soit dix mille déportés, tous les artisans du métal, les serruriers, et bien sûr, les militaires si bien qu'il ne resta que les petites gens du pays. Il met en place à Jérusalem le roi Sédécias qui régnera de 598 à 587 av.J.C. Mais Sédécias n'est pas plus docile que les autres, ni à Dieu, ni à ses prophètes, ni au souverain du moment, Nabuchodonosor. En 587, celui-ci fait pour la deuxième fois le siège de Jérusalem et écrase la révolte de Sédécias. Le siège dura plus de dix-huit mois et acheva la destruction de Jérusalem. La presque totalité du peuple fut déportée. Généralement, c'est à partir de 587 que l'on décompte la durée de l'Exil à Babylone. Un Exil qui durera jusqu'à ce que Nabuchodonosor soit à son tour écrasé par la nouvelle puissance montante au Moyen-Orient, l'Iran qu'on appelle encore la Perse, à l'époque.

La politique de Cyrus, roi de Perse, va faire l'affaire des habitants de Jérusalem : systématiquement, il renvoie dans leur pays d'origine toutes les populations déplacées ; la population juive en bénéficie tout comme les autres. C'est tellement inespéré qu'on verra là la main de Dieu ! « La première année de Cyrus, roi de Perse, pour que soit accomplie la parole proclamée par Jérémie, le SEIGNEUR inspira Cyrus, roi de Perse. Et celui-ci fit publier dans tout son royaume, et même consigner par écrit : Ainsi parle Cyrus, roi de Perse : Le SEIGNEUR, le Dieu du ciel, m'a donné tous les royaumes de la terre ; et il m'a chargé de lui bâtir un temple à Jérusalem, en Judée. Tous ceux qui font partie de son peuple, que le SEIGNEUR leur Dieu soit avec eux, et qu'ils montent à Jérusalem! »

Mais qu'avait donc dit Jérémie ? Il avait tout simplement joué son rôle de prophète : rappelant sans cesse la loi de Dieu et menaçant le peuple des pires châtiments, s'il ne se convertissait pas ! A son grand désespoir, les événements lui avaient donné raison.[1]
Pour l'auteur des Chroniques, tout cela est clair : Dieu a patienté, patienté ; il a mis son peuple en garde, comme on avertit quelqu'un au bord du précipice ; mais ni le peuple ni le roi n'ont rien voulu entendre : « Tous les chefs des prêtres et le peuple multipliaient les infidélités, en imitant toutes les pratiques sacrilèges et ils profanaient le Temple de Jérusalem consacré par le SEIGNEUR ». En lisant Jérémie, on s'aperçoit que le reproche le plus grave qu'il adresse à son peuple, c'est d'avoir complètement défiguré la religion de l'Alliance : non seulement, on ne respecte plus le sabbat, mais surtout on retombe dans l'idolâtrie, et dans ce qu'elle a de pire à l'époque, les sacrifices humains. Les commandements envers Dieu sont abandonnés... les commandements envers les autres sont abandonnés.

Dieu, lui, n'oubliait pas son Alliance : il était toujours « Le Dieu de leurs pères » : depuis le temps des patriarches, Abraham, Isaac, Jacob... « Sans attendre et sans se lasser, il envoyait ses messagers » ; ce n'est pas pour défendre ses propres intérêts que Dieu rappelle sans cesse les commandements, par l'intermédiaire de ses prophètes ; Jérémie a cette parole extraordinaire : « Est-ce bien moi qu'ils offensent ? dit Dieu ; n'est-ce pas plutôt eux-mêmes ? Et ils devraient en rougir. » (Jr 7, 19). Ce qu'il veut dire par là, c'est que le peuple libéré par Dieu se fait lui-même esclave de faux dieux et retombe dans des pratiques indignes d'hommes libres. « Ils m'abandonnent, moi, la source d'eau vive, dit Dieu, pour se creuser des citernes, des citernes fissurées qui ne retiennent pas l'eau » (Jr 2, 13).

Mais on sait comment ils ont traité les prophètes. « Ils tournaient en dérision les envoyés de Dieu, méprisaient ses paroles et se moquaient de ses prophètes. » Alors est arrivé ce qui devait arriver : le Dieu fidèle à sa Parole avait promis le bonheur si on obéissait aux commandements, et le malheur si on désobéissait ; sa fidélité à cette Parole exigeait qu'il finisse par sévir. « Finalement, il n'y eut plus de remède à la colère grandissante du SEIGNEUR contre son peuple. »

Nous sommes surpris qu'un texte biblique, relativement tardif, parle encore de « colère » de Dieu, comme si Dieu pouvait, comme nous, se laisser aller à des emportements ; mais c'est le contexte historique qui exige ce genre de discours : le danger de l'idolâtrie est encore présent, visiblement. Pour imposer la foi au Dieu unique, il n'y a pas d'autre moyen que de lui imputer la responsabilité de tous les événements : aussi bien la catastrophe de l'Exil que, ensuite, le retour permis par Cyrus. A cette étape de la réflexion théologique, on pense forcément : s'il n'est pas le Maître de tout, c'est qu'il y a d'autres dieux. Plus tard, au fur et à mesure qu'on progressera dans la Révélation, on découvrira que tous nos sentiments humains de colère et de vengeance sont totalement étrangers à Dieu, le Tout-Autre, car il n'y a en lui qu'une réalité, l'Amour.

En attendant, l'auteur du livre des Chroniques a déjà trouvé le moyen d'affirmer deux choses capitales de la foi : premièrement, Dieu reste toujours « le Dieu des pères » quelle que soit l'infidélité de son peuple et il fera tout pour l'empêcher de tomber dans le précipice. Deuxièmement, quand le peuple est dans le précipice, il trouvera le moyen de l'en sortir, car rien n'est impossible à Dieu.

****

Compléments

« Soixante-dix ans » (verset 21) : voici un bon exemple de l'utilisation des chiffres dans la Bible ; les premiers départs à Babylone ont lieu en 598 av.J.C. L'édit de Cyrus autorisant le peuple à rentrer à Jérusalem date de 538. L'Exil aura donc duré au maximum soixante ans, et pour le plus grand nombre, il n'aura même duré que cinquante ans. Que signifie donc ce chiffre de soixante-dix ans qui n'est pas vérifié historiquement ? La citation que l'auteur attribue à Jérémie est en fait empruntée à deux livres de la Bible, celui de Jérémie et le Lévitique (Jr 25, 11 ; Jr 29, 10 ; Lv 26, 34-35). Jérémie parle effectivement de soixante-dix ans, mais seulement dans le sens de la longue durée : soixante-dix ans, c'est à peu près la durée de la vie humaine : le psaume 89/90, verset 10, dit explicitement : « soixante-dix ans, c'est la durée de notre vie, quatre-vingt si elle est vigoureuse ».
Le Lévitique n'emploie pas l'expression soixante-dix ans, mais il donne à l'Exil le sens de réparation pour tous les sabbats profanés. Il faut se rappeler ce qu'était l'année sabbatique : tous les sept ans, la terre elle-même devait être au repos, on ne devait pas la cultiver (du moins telle était la Loi). Mais, tout comme le sabbat hebdomadaire, le sabbat de la terre a été maintes fois violé. L'Exil sera alors pour la Terre Promise comme un sabbat forcé.

L'auteur du Livre des Chroniques fait donc le lien entre la durée de soixante-dix ans dont parle Jérémie et l'idée de compensation des sabbats. Rapprochement d'autant plus parlant que soixante-dix, c'est dix fois sept, un multiple d'années sabbatiques.
Par ailleurs, très probablement, pour lui, cette durée de soixante-dix ans correspond à une durée précise : 585 - 515 av.J.C., c'est-à-dire celle de l'interruption du culte : le Temple de Jérusalem n'a été reconstruit qu'en 515 par Zorobabel. Pour lui, la privation du Temple et du culte est encore plus grave, encore plus douloureuse que l'Exil en terre ennemie. Ces relectures successives ne se contredisent pas, mais enrichissent la compréhension. Il nous faut apprendre à lire entre les lignes.

De même qu'on a interprété l'Exil comme une punition, on interprète le retour d'Exil comme un retour en grâce ; on sait mieux aujourd'hui que la grâce, la faveur de Dieu ne nous ont jamais quittés.

PSAUME - 136 (137), 1 - 6

1Au bord des fleuves de Babylone
nous étions assis et nous pleurions,
nous souvenant de Sion ;
2 aux saules des alentours
nous avions pendu nos harpes.

3 C'est là que nos vainqueurs
nous demandèrent des chansons,
et nos bourreaux, des airs joyeux :
« Chantez-nous, disaient-ils,
quelque chant de Sion. »

4 Comment chanterions-nous
un chant du SEIGNEUR
sur une terre étrangère ?
5 Si je t'oublie, Jérusalem,
que ma main droite m'oublie !

6 Je veux que ma langue
s'attache à mon palais
si je perds ton souvenir,
si je n'élève Jérusalem,
au sommet de ma joie.

Nous venons d'entendre ce psaume en entier : c'est donc l'un des plus courts du psautier ; mais il est d'une telle densité qu'il a pu être choisi par les premiers chrétiens comme psaume privilégié de la nuit pascale : cette nuit-là, les nouveaux baptisés, remontant de la cuve baptismale, chantaient le psaume 22 en se dirigeant vers le lieu de leur Confirmation et de leur première Eucharistie. On en est venu à l'appeler le « psaume de l'initiation chrétienne ».
Si les Chrétiens ont pu y déchiffrer le mystère de la vie baptismale, c'est parce que déjà, pour Israël, ce psaume exprimait de manière privilégiée le mystère de la vie dans l'Alliance, de la vie dans l'intimité de Dieu. Ce mystère est celui du choix de Dieu qui a élu ce peuple précis, sans autre raison apparente que sa souveraine liberté ; chaque génération s'émerveille à son tour de ce choix, de cette Alliance proposée : « Interroge donc les jours du début, ceux d'avant toi, depuis le jour où Dieu créa l'humanité sur terre, interroge d'un bout à l'autre du monde ; est-il rien arrivé d'aussi grand ? A-t-on rien entendu de pareil ?... A toi, il t'a été donné de voir ... » (Dt 4, 32...35) A ce peuple choisi librement par Dieu, il a été donné d'entrer le premier dans l'intimité de Dieu, bien sûr pas pour en jouir égoïstement, mais pour ouvrir la porte aux autres.

Pour dire le bonheur du croyant, notre psaume 22 se réfère à deux expériences, celle d'un lévite (un prêtre) et celle d'un pèlerin ; le peuple d'Israël est comme un lévite heureux d'être consacré au service de Dieu et qui chante de tout son coeur : « Grâce et bonheur m'accompagnent tous les jours de ma vie ; j'habiterai la maison du Seigneur pour la durée de mes jours ».

Vous connaissez l'institution des lévites ; d'après le livre de la Genèse, Lévi était l'un des douze fils de Jacob, les mêmes qui ont donné leurs noms aux douze tribus d'Israël ; mais la tribu de Lévi a depuis le début une place à part : au moment du partage de la terre promise entre les tribus, cette tribu n'a pas reçu de territoire, car elle est vouée au service du culte. On dit que c'est Dieu lui-même qui est leur héritage ; image que nous connaissons bien car elle a été reprise dans un autre psaume : « Tu es, Seigneur, le lot de mon coeur, tu es mon héritage ; en toi, Seigneur, j'ai mis mon bonheur, toi mon seul partage » (psaume 15 / 16). Les lévites habitent dispersés dans les villes des autres tribus, vivant des dîmes qui leur sont versées. A Jérusalem, ils sont consacrés au service du Temple.

Deuxième image, Israël se dépeint aussi sous les traits d'un pèlerin venu au Temple pour offrir un sacrifice d'action de grâce. Pendant son pèlerinage vers le Temple, il est comme une brebis : son berger c'est Dieu ; on retrouve là un thème habituel dans la Bible : dans le langage de cour du Proche-Orient, les rois étaient couramment appelés les bergers du peuple et Israël en faisait autant. Le roi idéal était souvent décrit comme un « bon berger » plein de sollicitude et de fermeté pour protéger son troupeau.

Mais ce qui était particulier en Israël c'est qu'on affirmait très fort que le seul vrai roi d'Israël c'est Dieu ; les rois de la terre ne sont que ses « lieutenants » (au sens étymologique de « tenant lieu »). De la même manière, le vrai bon berger d'Israël c'est Dieu, un berger attentif aux besoins véritables de son troupeau : « Le Seigneur est mon berger, je ne manque de rien ; sur des prés d'herbe fraîche, il me fait reposer. Il me mène vers les eaux tranquilles et me fait revivre. » Le prophète Ezéchiel, par exemple, a longuement développé cette image.

Réciproquement, l'image du peuple d'Israël comme le troupeau de Dieu est très souvent développée dans l'Ancien Testament : « oui, il est notre Dieu, nous sommes le peuple qu'il conduit, le troupeau guidé par sa main. » (Ps 94-95 ). Ce psaume est une méditation sur l'Exode et la sortie d'Egypte : c'est là qu'on a fait l'expérience première de la sollicitude de Dieu ; sans lui, on ne s'en serait jamais sortis ! C'est lui qui a rassemblé son peuple comme un troupeau et lui a permis de survivre malgré tous les obstacles.

Si bien que, lorsque Jésus a tranquillement affirmé « Je suis le Bon Pasteur », cela a fait l'effet d'une bombe ! Car, sous cette phrase anodine pour nous, ses interlocuteurs ont entendu : « Je suis le Roi-Messie, le vrai roi d'Israël », ce qui leur paraissait quand même bien audacieux.

Je reviens à notre psaume : on sait bien qu'un pèlerinage peut parfois être périlleux : en chemin, le pèlerin rencontre peut-être des ennemis (« tu prépares la table pour moi devant mes ennemis » v.5) ; il frôlera peut-être même la mort (« Si je traverse les ravins de la mort » v.4) ; mais quoi qu'il arrive, il ne craint rien, Dieu est avec lui : « Je ne crains aucun mal, car tu es avec moi, ton bâton me guide et me rassure ».
Arrivé au Temple, le pèlerin accomplit le sacrifice d'action de grâce pour lequel il est venu, puis il prend part au repas rituel qui suivait toujours le sacrifice d'action de grâce. Ce repas prend les allures d'une joyeuse festivité entre amis avec une « coupe débordante » dans l'odeur des « parfums » (v. 5).

On comprend que les premiers chrétiens aient trouvé dans ce psaume une expression privilégiée de leur expérience croyante : Jésus lui-même est le vrai berger (Jn 10) : par le Baptême, il les tire du ravin de la mort, les fait revivre en les menant vers les eaux tranquilles ; la table préparée, la coupe débordante disent le repas eucharistique ; le parfum sur la tête désigne la confirmation.

Une fois de plus, les Chrétiens découvrent avec émerveillement à quel point Jésus n'abolit pas, n'annule pas l'expérience croyante de son peuple, mais au contraire l'accomplit, lui donne toute sa dimension.

DEUXIEME LECTURE - Ephésiens 2, 4 - 10

Frères,
4 Dieu est riche en miséricorde ;
à cause du grand amour dont il nous a aimés,
5 nous qui étions des morts par suite de nos fautes,
il nous a fait revivre avec le Christ :
c'est bien par grâce que vous êtes sauvés.
6 Avec lui, il nous a ressuscités ;
avec lui, il nous a fait régner aux cieux, dans le Christ Jésus.
Par sa bonté pour nous dans le Christ Jésus,
7 il voulait montrer, au long des âges futurs,
la richesse infinie de sa grâce.
8 C'est bien par la grâce que vous êtes sauvés,
à cause de votre foi.
Cela ne vient pas de vous, c'est le don de Dieu.
9 Cela ne vient pas de vos actes, il n'y a pas à en tirer orgueil.
C'est Dieu qui nous a faits,
10 il nous a créés en Jésus Christ,
pour que nos actes soient vraiment bons,
conformes à la voie que Dieu a tracée pour nous
et que nous devons suivre.


Une fois de plus, on est émerveillés de la cohérence de toute la Bible ! C'est dans cette même lettre aux Ephésiens, un peu plus haut, que Paul a déployé cette fresque extraordinaire du dessein bienveillant de Dieu qui est pour lui la clé de lecture de toute l'histoire humaine. Ici, il ne fait que continuer et développer cette méditation. Nous connaissons bien cette phrase « Dieu nous a fait connaître le mystère de sa volonté, le dessein bienveillant qu'il a d'avance arrêté en lui-même pour mener les temps à leur accomplissement : réunir l'univers entier sous un seul chef, le Christ, (littéralement « récapituler en Christ »), ce qui est dans les cieux et ce qui est sur la terre ».
Dans le texte d'aujourd'hui, Paul reprend, développe les deux idées maîtresses de cette phrase : premièrement, le dessein de Dieu est bienveillant, deuxièmement, son projet est de tout réunir en Jésus-Christ.

Premièrement, le dessein de Dieu est bienveillant : le vocabulaire de Paul est extrêmement répétitif ; cette insistance est évidemment intentionnelle : « Dieu est riche en miséricorde »... « le grand amour dont il nous a aimés »... « le don de Dieu »... « sa bonté pour nous »... « la richesse infinie de sa grâce », et le mot « grâce » revient trois fois dans ces quelques lignes. La richesse de la miséricorde de Dieu n'est pas une découverte de Paul ou du Nouveau Testament : Paul l'a apprise dans son catéchisme juif ; c'était justement la grande découverte du peuple d'Israël : « Comme la tendresse du père pour ses fils, ainsi est la tendresse du SEIGNEUR pour celui qui le craint » (Psaume 102/103, 13).

Mais, on le sait bien, un amour peut être méconnu : la méprise sans cesse renaissante de l'homme sur les intentions de Dieu est l'un des thèmes majeurs de l'Ancien Testament ; la juxtaposition des deux récits de création dans le livre de la Genèse en est un exemple : premier récit (Gn 1), ce merveilleux poème, scandé par le refrain « Et Dieu vit que cela était bon », parce que le projet de Dieu n'était que bon, son dessein bienveillant ; deuxième récit (Gn 2-3), l'homme n'a pas su résister à la tentation du soupçon : peut-être après tout les intentions de Dieu n'étaient-elles pas si généreuses que cela ? Peut-être était-il inquiet des trop grands progrès de l'humanité ?

Notre malheur, c'est que cette méfiance nous détourne de Dieu et donc de notre source de vie ; Dieu avait bien prévenu (le fruit de l'arbre de la connaissance de ce qui rend l'homme heureux ou malheureux n'est pas à notre portée), mais sa mise en garde elle-même a été mal interprétée. Paul y revient très souvent : cet homme soupçonneux, détourné de Dieu n'est qu'un vieil homme, proche de la mort ; il n'a même pas la force de revenir à la source, de se rapprocher de Dieu. Il faut que Dieu lui-même l'attire à lui : comme le dit Jésus lui-même dans l'évangile de Jean, « Dieu a tant aimé le monde qu'il a donné son Fils, son unique, afin que tout homme qui croit en lui ne périsse pas mais ait la vie éternelle. Car Dieu n'a pas envoyé son Fils dans le monde pour juger le monde, mais pour que le monde soit sauvé par lui. » (Jn 3, 16, 17= évangile de ce dimanche). C'est cela le grand amour dont il nous a aimés. Je reviens à Paul : dans un autre passage de la lettre aux Ephésiens, il conclut : « Il vous faut, renonçant à votre existence passée, vous dépouiller du vieil homme qui se corrompt sous l'influence des convoitises trompeuses ; il vous faut être renouvelés par la transformation spirituelle de votre intelligence et revêtir l'homme nouveau créé selon Dieu dans la justice et la sainteté qui viennent de la vérité. » (Eph 4, 22-24).

Deuxièmement, le projet de Dieu est de tout réunir en Jésus-Christ. Paul emploie à plusieurs reprises les expressions « avec lui » et « en lui »... « Dieu nous a fait renaître avec le Christ »... « Avec lui, il nous a ressuscités ; avec lui, il nous a fait régner aux cieux »... « Il nous a créés en Jésus-Christ »... « Par sa bonté pour nous dans le Christ Jésus »...

C'est un mystère proprement insondable pour nous, et pourtant c'est le centre même de notre foi : l'humanité est appelée à ne faire plus qu'un en Christ, c'est notre vocation ultime ; il faut bien reconnaître que nous en sommes encore loin ; et pourtant toutes les expressions de Paul sont au passé, ce qui veut dire que, dans une certaine mesure au moins, cette solidarité, cette réunion est déjà accomplie. Quelques versets plus bas, Paul continue sur ce thème de l'Homme Nouveau : « Il a voulu ainsi, à partir du Juif et du païen, créer en lui un seul homme nouveau, en établissant la paix, et les réconcilier avec Dieu tous les deux en un seul corps, au moyen de la Croix ; là, il a tué la haine. Il est venu annoncer la paix à vous qui étiez loin et la paix à ceux qui étaient proches. Et c'est grâce à lui que les uns et les autres, dans un seul esprit, nous avons l'accès auprès du Père » (Ep 2, 15-18).

Enfin Paul précise : « C'est bien par la grâce que vous êtes sauvés, à cause de votre foi. Cela ne vient pas de vous, c'est le don de Dieu. Cela ne vient pas de vos actes, il n'y a pas à en tirer orgueil. » Cela aussi, l'Ancien Testament l'avait découvert : il suffit d'écouter Moïse parler au peuple dans le Livre du Deutéronome « Si le SEIGNEUR s'est attaché à vous et s'il vous a choisis, ce n'est pas que vous soyez le plus nombreux de tous les peuples, car vous êtes le moindre de tous les peuples... mais c'est que le SEIGNEUR vous aime... » (Dt 7, 7) ; ou bien encore : « Reconnais que ce n'est pas parce que tu es juste que le SEIGNEUR ton Dieu te donne ce bon pays en possession, car tu es un peuple à la nuque raide » (Dt 9, 6). Et enfin Isaïe : « Tu vaux cher à mes yeux, tu as du poids et moi, je t'aime. » (Is 43, 4).

Au fond, il faudrait modifier le proverbe : on dit volontiers « c'est la foi qui sauve »... en réalité, dit Paul, « c'est la grâce qui sauve ». Nous n'y sommes pour rien. Donc, cessons, une bonne fois de parler de mérites ! Mais, comme chacun sait, les cadeaux, on est libre de les accepter ou non... La foi, c'est cela, peut-être : tout simplement, accueillir librement et humblement le don gratuit de Dieu.

***
N.B. Aujourd'hui, nombreux sont ceux qui pensent que les lettres aux Ephésiens et aux Colossiens ne sont peut-être pas de la main de Paul lui-même mais d'un disciple plus tardif qui aurait repris et développé sa réflexion théologique en parfaite fidélité à l'apôtre.

EVANGILE - Jean 3, 14 - 21

14 De même que le serpent de bronze
fut élevé par Moïse dans le désert,
ainsi faut-il que le Fils de l'homme soit élevé,
15 afin que tout homme qui croit
obtienne par lui la vie éternelle.
16 Car Dieu a tant aimé le monde
qu'il a donné son Fils unique :
ainsi tout homme qui croit en lui ne périra pas,
mais il obtiendra la vie éternelle.
17 Car Dieu a envoyé son Fils dans le monde,
non pas pour juger le monde,
mais pour que, par lui, le monde soit sauvé.
18 Celui qui croit en lui échappe au jugement,
celui qui ne veut pas croire est déjà jugé,
parce qu'il n'a pas cru au nom du Fils unique de Dieu.
19 Et le jugement, le voici :
quand la lumière est venue dans le monde,
les hommes ont préféré les ténèbres à la lumière,
parce que leurs oeuvres étaient mauvaises.
20 En effet, tout homme qui fait le mal déteste la lumière :
il ne vient pas à la lumière,
de peur que ses oeuvres ne lui soient reprochées ;
21 mais celui qui agit selon la vérité vient à la lumière,
afin que ses oeuvres soient reconnues
comme des oeuvres de Dieu.
Commençons par l'épisode du serpent de bronze ; cela se passe dans le désert du Sinaï pendant l'Exode à la suite de Moïse. Les Hébreux sont assaillis par des serpents venimeux, et comme ils n'ont pas la conscience très tranquille (parce qu'une fois de plus ils ont « récriminé », « murmuré », comme dit souvent le livre de l'Exode), ils sont convaincus que c'est une punition du Dieu de Moïse ; ils vont donc supplier Moïse d'intercéder pour eux : « Le peuple vint trouver Moïse en disant : Nous avons péché en critiquant le SEIGNEUR et en te critiquant ; intercède auprès du SEIGNEUR pour qu'il éloigne de nous les serpents ! Moïse intercéda pour le peuple et le SEIGNEUR lui dit : Fais faire un serpent brûlant (c'est-à-dire venimeux) et fixe-le à une hampe : quiconque aura été mordu et le regardera aura la vie sauve. Moïse fit un serpent d'airain et le fixa à une hampe ; et lorsqu'un serpent mordait un homme, celui-ci regardait le serpent d'airain et il avait la vie sauve. » (Nb 21, 7-9).

A première vue, nous sommes en pleine magie, en fait, c'est juste le contraire : Moïse transforme ce qui était jusqu'ici un acte magique en acte de foi ; la coutume d'adorer un dieu guérisseur existait bien avant Moïse : ce dieu était représenté par un serpent de bronze enroulé autour d'une perche ; une fois de plus, comme il l'a fait pour des quantités de rites, Moïse ne brusque pas le peuple, il ne part pas en guerre contre leurs coutumes ; il leur dit : « Faites bien tout comme vous avez l'habitude de faire, mais ne vous trompez pas de dieu, il n'existe qu'un seul Dieu, celui qui vous a libérés d'Egypte. Faites-vous un serpent, et regardez-le : (en langage biblique, « regarder » veut dire « adorer ») ; mais sachez que celui qui vous guérit, c'est le Seigneur, ce n'est pas le serpent. Quand vous regardez le serpent, que votre adoration s'adresse au Dieu de l'Alliance et à personne d'autre, surtout pas à un objet sorti de vos mains ».

Jésus reprend cet exemple à son propre compte : « De même que le serpent de bronze fut élevé par Moïse dans le désert, ainsi faut-il que le Fils de l'homme soit élevé, afin que tout homme qui croit obtienne par lui la vie éternelle ». De la même manière qu'il suffisait de lever les yeux avec foi vers le Dieu de l'Alliance pour être guéri physiquement, désormais, il suffit de lever les yeux avec foi vers le Christ en croix pour obtenir la guérison spirituelle.

C'est le même Jean qui dira, au moment de la crucifixion du Christ : « Ils lèveront les yeux vers celui qu'ils ont transpercé » (Jn 19, 37). Ils « lèveront les yeux », cela veut dire « ils croiront en Lui, ils reconnaîtront en lui l'amour même de Dieu ». Une fois de plus, Jean insiste sur la foi : car nous restons libres ; face à la proposition d'amour de Dieu, notre réponse peut être celle de l'accueil (ce que Jean appelle la foi) ou du refus ; comme il le dit dans le Prologue de son évangile, « Le Verbe était la vraie lumière qui, en venant dans le monde, illumine tout homme. Il était dans le monde, et le monde fut par lui, et le monde ne l'a pas reconnu. Il est venu dans son propre bien et les siens ne l'ont pas accueilli. Mais à ceux qui l'ont reçu, à ceux qui croient en son nom, il leur a donné de pouvoir devenir enfants de Dieu. » (Jn 1, 9-12).

Dans le texte d'aujourd'hui, Jésus lui-même reprend ce thème avec force : « Dieu a tant aimé le monde qu'il a donné son fils unique : ainsi tout homme qui croit en lui ne périra pas, mais il obtiendra la vie éternelle. » A noter que le mot « croire » revient cinq fois dans ce passage.

Mais en même temps que Jésus fait un rapprochement entre le serpent de bronze élevé dans le désert et sa propre élévation sur la croix, il manifeste le saut formidable entre l'Ancien Testament et le Nouveau Testament. Jésus accomplit, certes, mais tout en lui prend une nouvelle dimension. Tout d'abord, dans le désert, seul le peuple de l'Alliance était concerné ; désormais, en Jésus, c'est tout homme, c'est le monde entier, qui est invité à croire pour vivre. Deux fois il répète « Tout homme qui croit en lui obtiendra la vie éternelle ». Ensuite, il ne s'agit plus de guérison extérieure, il s'agit désormais de la conversion de l'homme en profondeur ; quand Jean, au moment de la crucifixion du Christ, écrit : « Ils lèveront les yeux vers celui qu'ils ont transpercé » (Jn 19, 37), il cite une phrase du prophète Zacharie qui dit bien en quoi consiste cette transformation de l'homme, ce salut que Jésus nous apporte : « Ce jour-là, je répandrai sur la maison de David et sur l'habitant de Jérusalem, un esprit de bonne volonté et de supplication. Alors ils regarderont vers moi, celui qu'ils ont transpercé » (Za 12, 10). L'esprit de bonne volonté et de supplication, c'est tout le contraire des récriminations (ou des murmures) du désert, c'est l'homme enfin convaincu de l'amour de Dieu pour lui.

Visiblement, pour la première génération chrétienne, la croix était regardée non comme un instrument de supplice, mais comme la plus belle preuve de l'amour de Dieu. Comme dit Paul, « Nous prêchons un Messie crucifié, scandale pour les Juifs, folie pour les païens... Mais ce Messie est puissance de Dieu et sagesse de Dieu. Car ce qui est folie de Dieu est plus sage que les hommes et ce qui est faiblesse de Dieu est plus fort que les hommes » (1 Co 1, 23-25). Il y a donc deux manières de regarder la croix du Christ : elle est, c'est vrai, la preuve de la haine et de la cruauté de l'homme, mais elle est bien plus encore l'emblème de la douceur et du pardon du Christ ; il accepte de la subir pour nous montrer jusqu'où va l'amour de Dieu pour l'humanité. La croix est le lieu même de la manifestation de l'amour de Dieu : « Qui m'a vu a vu le Père » (Jn 14, 9). Sur le Christ en croix, nous lisons la tendresse de Dieu, quelle que soit la haine des hommes. Et cet amour est contagieux : en le regardant, nous nous mettons à le refléter.
L'intelligence des écritures

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5 mars 2012 1 05 /03 /mars /2012 21:20

marie-nolle-thabut.jpg Je suis, chaque dimanche, impressionné par la qualité des commentaires de Marie-Noëlle Thabut sur les textes que nous propose la liturgie du jour.

 

Ces commentaires, trouvés sur le site "Eglise catholique en France", permettent à toute personne de bonne volonté, chrétienne ou non, de mieux comprendre la Bible, le livre le plus diffusé au monde. Notamment, en

  • donnant des explications historiques ;

  • décodant le langage imagé utilisé par l'auteur.

Je souhaite arriver à mettre ici, chaque dimanche, les commentaires de Marie-Noëlle Thabut. Ma seule contribution consiste à surligner les passages que je trouve les plus importants ou enrichissants et à écrire en rouge ceux qui parlent d'un thème qui m'est cher : la liberté (trois autres pages de mon blog sont consacrées à ces passages des Evangiles, du reste du Nouveau Testament ou de l'Ancien Testament qui parlent de la liberté, directement ou indirectement)

 

Version audio (le lien sera inopérant dans un premier temps), trouvée sur le site de Radio-Notre-Dame.

 

PREMIERE LECTURE - Exode 20, 1 - 17

Sur le Sinaï,
1 Dieu prononça toutes les paroles que voici :
2 « Je suis le SEIGNEUR ton Dieu,
qui t'ai fait sortir du pays d'Egypte, de la maison d'esclavage.
3 Tu n'auras pas d'autres dieux que moi.
4 Tu ne feras aucune idole,
aucune image de ce qui est là-haut dans les cieux,
ou en-bas sur la terre, ou dans les eaux par-dessous la terre.
5 Tu ne te prosterneras pas devant ces images,
pour leur rendre un culte.
Car moi, le SEIGNEUR ton Dieu, je suis un Dieu jaloux :
chez ceux qui me haïssent,
je punis la faute des pères sur les fils,
jusqu'à la troisième et la quatrième génération ;
6 mais ceux qui m'aiment et observent mes commandements,
je leur garde ma fidélité jusqu'à la millième génération.
7 Tu n'invoqueras pas le nom du SEIGNEUR ton Dieu pour le mal,
car le SEIGNEUR ne laissera pas impuni
celui qui invoque son nom
pour le mal.
8 Tu feras du sabbat un mémorial, un jour sacré.
9 Pendant six jours tu travailleras
et tu feras tout ton ouvrage ;
10 Mais le septième jour est le jour du repos,
sabbat en l'honneur du SEIGNEUR ton Dieu :
tu ne feras aucun ouvrage,
ni toi, ni ton fils, ni ta fille,
ni ton serviteur, ni ta servante, ni tes bêtes,
ni l'immigré qui réside dans ta ville.
11 Car en six jours le SEIGNEUR a fait le ciel,
la terre, la mer et tout ce qu'ils contiennent,
mais il s'est reposé le septième jour.
C'est pourquoi le SEIGNEUR a béni le jour du sabbat
et l'a consacré.
12 Honore ton père et ta mère, afin d'avoir longue vie
sur la terre que te donne le SEIGNEUR ton Dieu.
13 Tu ne commettras pas de meurtre.
14 Tu ne commettras pas d'adultère.
15 Tu ne commettras pas de vol.
16 Tu ne porteras pas de faux témoignage contre ton prochain.
17 Tu ne convoiteras pas la maison de ton prochain ;
tu ne convoiteras pas la femme de ton prochain,
ni son serviteur, ni sa servante,
ni son boeuf, ni son âne : rien de ce qui lui appartient. »


Nos frères juifs appellent ce texte « les Dix Paroles », nous, nous l'appelons tantôt le « Décalogue » (ce qui signifie exactement « dix paroles ») tantôt « les dix commandements » ; ce qui est moins bon, puisque justement, la première parole n'est pas un commandement. Or elle est peut-être la plus importante !
« Je suis le SEIGNEUR ton Dieu, qui t'ai fait sortir du pays d'Egypte, de la maison d'esclavage. » Ce verset constitue le prologue, et les commandements suivent ; c'est ce préambule qui justifie tout le reste, qui donne sens à tout le reste. L'originalité de la Loi en Israël, ce n'est pas son contenu, c'est d'abord son fondement : la libération d'Egypte. Israël sait pour toujours que le Dieu libérateur donne la Loi comme un chemin d'apprentissage de la liberté ; voici ce que dit le livre du Deutéronome qui est une méditation théologique a posteriori sur les événements de l'Exode et les exigences de l'Alliance avec Dieu : « C'est le SEIGNEUR qui est Dieu, en haut dans le ciel et en bas sur la terre ; il n'y en a pas d'autre. Garde ses lois et ses commandements que je te donne aujourd'hui pour ton bonheur et celui de tes fils après toi, afin que tu prolonges tes jours sur la terre que le SEIGNEUR ton Dieu te donne, tous les jours. » (Dt 4, 39 - 40 ). [1]
On peut donc lire chacun des commandements comme une entreprise de libération de l'homme, de la part de Dieu, ou si vous préférez, une méthode d'apprentissage de la liberté pour l'homme. C'est le sens, pour commencer de l'interdiction de l'idolâtrie : « Tu n'auras pas d'autres dieux que moi ». Et, tout au long de l'Ancien Testament, les prophètes, les uns après les autres, se feront les champions de la lutte contre toute idolâtrie. Et ils auront bien du mal.

Aujourd'hui encore, ils auraient bien du mal, peut-être ; parce que, finalement, la définition d'une idole, c'est ce qui nous occupe au point de faire de nous ses esclaves : ce peut être une secte, mais aussi l'argent, le sexe, une drogue ou une autre, la télévision, ou toute autre occupation qui finit par remplir le champ de nos pensées au point de nous faire oublier le reste.
« Tu ne feras aucune idole, aucune image de ce qui est là-haut dans les cieux, ou en bas sur la terre, ou dans les eaux par-dessous la terre » : toute image de Dieu est interdite, car toute image serait fausse ; d'autre part, on ne peut posséder Dieu ; Dieu est le Tout-Autre, l'Inaccessible. C'est par pure grâce (gratuitement) qu'il se fait proche de nous.
« Tu ne te prosterneras pas devant ces images pour leur rendre un culte. Car moi, le SEIGNEUR, ton Dieu, je suis un Dieu jaloux. » Le vocabulaire employé est un vocabulaire amoureux. C'est donc dire cet amour passionné, exigeant de Dieu qui veut son peuple libre et heureux. Un amour qui ne supporte pas de rivaux : Dieu n'est pas jaloux de nous, mais de notre liberté ; il veut nous préserver de nous engager sur de fausses pistes.
« Chez ceux qui me haïssent, je punis la faute des pères sur les fils jusqu'à la troisième et la quatrième génération ; mais ceux qui m'aiment et observent mes commandements, je leur garde ma fidélité jusqu'à la millième génération » ; dans la mentalité de l'époque, on ne pouvait pas concevoir un Dieu qui ne punirait pas ; mais le texte affirme déjà beaucoup plus fortement la fidélité perpétuelle promise par Dieu à ceux qui sont en train de contracter l'Alliance avec lui.
« Tu n'invoqueras pas le Nom du SEIGNEUR ton Dieu pour le mal » : Dieu a révélé son Nom à l'homme : c'est-à-dire en langage biblique « Dieu s'est fait connaître à l'homme ». Ce serait monstrueux de tenter d'utiliser ce don merveilleux pour le mal. Et comme Dieu n'a aucun contact avec le mal, ce serait se couper de Dieu, se condamner soi-même. C'est le sens de l'expression : « Car le SEIGNEUR ne laissera pas impuni celui qui invoque son nom pour le mal ». [2]

Les premiers commandements concernaient notre relation à Dieu. Viennent ensuite les commandements concernant notre relation à autrui, les parents puis tous les autres. « Honore ton père et ta mère... Tu ne porteras pas de témoignage contre ton prochain... » Car relation à Dieu et relation aux autres sont étroitement liées. Les derniers commandements sont en forme négative : simples balises pour une vie en société ; à nous d'inventer leur traduction concrète, positive, dans le quotidien. Chacun de ces commandements, à sa manière, fait oeuvre de libération pour nous-mêmes et pour les autres. En particulier, il libère notre regard : ne pas convoiter ce qui ne nous appartient pas, est bien l'un des chemins de la liberté intérieure.

****

Notes
[1] - Le bonheur promis à ceux qui observent la Loi est l'une des grandes insistances du Deutéronome : « Et demain, quand ton fils te demandera : Pourquoi ces exigences, ces lois et ces coutumes que le SEIGNEUR notre Dieu vous a prescrites ? Alors, tu diras à ton fils : Nous étions esclaves du Pharaon en Egypte, mais, d'une main forte, le SEIGNEUR nous a fait sortir d'Egypte... Le SEIGNEUR nous a ordonné de mettre en pratique toutes ces lois et de craindre le SEIGNEUR notre Dieu, pour que nous soyons heureux tous les jours, et qu'il nous garde vivants comme nous le sommes aujourd'hui » (Dt 6, 20...25).
[2] - D'après André Chouraqui, ce commandement s'inscrit dans le contexte judiciaire : il s'agit de faux serment prononcé pour se disculper. Au tribunal, les serments étaient toujours prononcés au nom de Dieu : le seul fait d'accepter de prêter serment d'innocence était considéré comme une preuve de non-culpabilité ; eh bien, un coupable qui jurerait (au nom de Dieu) d'être innocent ne peut espérer être acquitté par Dieu.
NB. Le commandement du sabbat est commenté pour le neuvième dimanche ordinaire - B. (tome 4 pages 132-134).

PSAUME 18 (19), 8-9. 10-11

La loi du SEIGNEUR est parfaite,
qui redonne vie ;
la charte du SEIGNEUR est sûre,
qui rend sages les simples.

9 Les préceptes du SEIGNEUR sont droits,
ils réjouissent le coeur ;
le commandement du SEIGNEUR est limpide,
il clarifie le regard.

10 La crainte qu'il inspire est pure,
elle est là pour toujours ;
les décisions du SEIGNEUR sont justes
et vraiment équitables :

11 plus désirables que l'or,
qu'une masse d'or fin,
plus savoureuses que le miel
qui coule des rayons.


Curieuse litanie en l'honneur de la Loi : « La Loi du SEIGNEUR », « la charte du SEIGNEUR », « les préceptes du SEIGNEUR », « le commandement du SEIGNEUR », « les décisions du SEIGNEUR »... En réalité, il n'est question que de Dieu, celui qui a révélé son Nom à Moïse : le SEIGNEUR. Celui qui a choisi ce peuple parmi tous les peuples de la terre, et l'a libéré... Celui qui a proposé à ce peuple son Alliance pour l'accompagner dans toute son existence... Celui, enfin, qui poursuit son oeuvre de libération en proposant sa Loi...

Il ne faut jamais oublier qu'avant toute autre chose, le peuple juif a expérimenté la libération apportée par son Dieu. Et les « commandements » sont dans la droite ligne de la sortie d'Egypte : ils sont une entreprise de libération. Dieu a « fait sortir » (c'est l'expression consacrée) son peuple des chaînes de l'esclavage, il le fera sortir de toutes les autres chaînes qui empêchent l'homme d'être heureux. C'est cela l'Alliance Eternelle. L'Exode était route vers la Terre Promise ; l'obéissance à la Loi est cheminement vers la véritable Terre Promise, la Patrie future de l'humanité. C'est dans le Livre du Deutéronome qu'on trouve les plus belles méditations sur la Loi ; par exemple : « Interroge donc les jours du début, ceux d'avant toi, depuis le jour où Dieu créa l'humanité sur la terre, interroge d'un bout à l'autre du monde : est-il rien arrivé d'aussi grand ? A-t-on rien entendu de pareil ?... A toi, il t'a été donné de voir, pour que tu saches que c'est le SEIGNEUR qui est Dieu : il n'y en a pas d'autre que lui... Reconnais-le aujourd'hui et réfléchis : c'est le SEIGNEUR qui est Dieu, en haut dans le ciel et en bas sur la terre ; il n'y en a pas d'autre. Garde ses lois et ses commandements que je te donne aujourd'hui pour ton bonheur et celui de tes fils après toi, afin que tu prolonges tes jours sur la terre que le SEIGNEUR ton Dieu te donne, tous les jours. » (Dt 4, 32... 40). Ou tout simplement, « Puisses-tu écouter Israël, garder et pratiquer ce qui te rendra heureux » (Dt 6, 3). Notre psaume répond en écho : « Les préceptes du SEIGNEUR sont droits, ils réjouissent le coeur ».

La grande certitude acquise au long de l'histoire biblique, c'est que Dieu veut l'homme heureux, et il lui en donne le moyen, un moyen bien simple : il suffit d'écouter la Parole de Dieu inscrite dans la Loi. Le chemin est balisé, les commandements sont comme des poteaux indicateurs sur le bord de la route, pour alerter notre regard sur un danger éventuel : « Le commandement du SEIGNEUR est limpide, il clarifie le regard ». Au jour le jour, la Loi est notre maître, elle nous enseigne : la racine du mot « Torah » en hébreu signifie d'abord « enseigner ». « La charte du SEIGNEUR est sûre, qui rend sages les simples ».

Le mot « simples » ici, n'est pas péjoratif ; il ne veut pas dire « les simples d'esprit », on signifie plutôt « les humbles » ; ce sont ceux qui acceptent tout humblement de se laisser enseigner par Dieu, ceux qui cherchent de tout leur cœur à suivre la Loi de Dieu. Celui qui prie dans ce psaume est bien dans cet état d'esprit puisqu'un peu plus loin, il supplie Dieu de l'aider à persévérer dans l'humilité : « Préserve ton serviteur de l'orgueil : qu'il n'ait sur moi aucune emprise. Alors je serai sans reproche, pur d'un grand péché. »

C'est à ces humbles que s'adresse le livre du Deutéronome : « Et maintenant, Israël, qu'est-ce que le SEIGNEUR ton Dieu attend de toi ? Il attend seulement que tu craignes le SEIGNEUR ton Dieu en suivant tous ses chemins, en aimant et en servant le SEIGNEUR ton Dieu de tout ton coeur, de tout ton être, en gardant les commandements du SEIGNEUR et les lois que je te donne aujourd'hui pour ton bonheur ». (Dt 10, 12-13). Et le prophète Michée reprend en écho : « On t'a fait connaître, ô homme, ce qui est bien, ce que le SEIGNEUR exige de toi : rien d'autre que respecter le droit, aimer la fidélité et t'appliquer à marcher avec ton Dieu ». (Mi 6, 8). Il n'y a pas d'autre exigence, il n'y a pas non plus d'autre chemin pour être heureux.

Pour dire le bonheur que construisent les croyants jour après jour, lorsqu'ils suivent tout simplement, mais fidèlement, la Loi de Dieu, l'auteur de notre psaume nous propose deux images : « Les décisions du SEIGNEUR sont justes et vraiment équitables, plus désirables que l'or, qu'une masse d'or fin, plus savoureuses que le miel qui coule des rayons. » Manière de dire, la vraie richesse de vos vies, le vrai bonheur, c'est l'Alliance avec Dieu.

Ce fut la grande expérience spirituelle d'Israël, pendant l'Exode dans le désert du Sinaï : expérience paradoxale puisque le désert, justement, est un lieu de pauvreté. Mais c'est là, précisément, que l'on a expérimenté la plus grande richesse du monde, la sollicitude de Dieu. Le livre du Deutéronome, quand il rappelle au peuple toute la sollicitude que Dieu lui a prodiguée pendant l'Exode, dit : « Il rencontre son peuple au pays du désert, Il lui fait sucer le miel dans le creux des pierres » (Dt 32, 13). La manne, aussi, parce qu'elle est douce et parce qu'elle est cadeau de Dieu, est comparée à du miel : « C'était comme de la graine de coriandre, c'était blanc, avec un goût de beignets au miel » (Ex 16, 31). Désormais on parlera des oignons d'Egypte, mais du miel de Canaan : il y a pourtant du miel aussi en Egypte, mais, quand les descendants de Jacob étaient en Egypte, ils n'avaient pas encore fait l'expérience de l'Exode et de la Présence de Dieu.

DEUXIEME LECTURE : Lecture de la première lettre de Saint Paul apôtre aux Corinthiens 1, 22-25

Frères,
22 alors que les Juifs réclament les signes du Messie,
et que le monde grec recherche une sagesse,
23 nous, nous proclamons un Messie crucifié,
scandale pour les Juifs,
folie pour les peuples païens.
24 Mais pour ceux que Dieu appelle,
qu'ils soient Juifs ou Grecs,
ce Messie est puissance de Dieu et sagesse de Dieu.
25 Car la folie de Dieu est plus sage que l'homme,
et la faiblesse de Dieu est plus forte que l'homme.


On sait bien que Paul a consacré toutes ses énergies à annoncer à ses contemporains que Jésus de Nazareth était le Messie. On sait également qu'il s'adressait à des Juifs et à des non-Juifs, ceux qu'il appelle tantôt les Grecs tantôt les païens. Or, par ses origines, il connaissait bien le monde juif, et les Ecritures ; en même temps, parce qu'il avait vécu une grande partie de sa jeunesse avec sa famille à Tarse, c'est-à-dire hors de Palestine, il connaissait bien le monde grec. Pour ces raisons, il était mieux placé que personne pour comprendre les difficultés des uns et des autres à entendre sa prédication : « Nous proclamons un Messie crucifié, scandale pour les Juifs, folie pour les Grecs ».

Commençons par les Juifs : pour eux, il était littéralement scandaleux de prétendre que Jésus de Nazareth, le crucifié puisse être le Messie. On peut les comprendre : depuis plusieurs siècles, l'Ancien Testament promettait le Messie ; et sa venue devait être accompagnée de signes bien précis : la restauration de la dynastie de David sur le trône de Jérusalem et l'instauration d'une paix générale et définitive. Sur ce point, Jésus les a plutôt déçus ! Plus grave encore, il est mort crucifié ; or tout le monde connaissait par cœur une certaine phrase du livre du Deutéronome ; voici ce qu'elle disait : quand un homme a été condamné à mort au nom de la Loi, quand il a été exécuté, et qu'on a suspendu son corps à un arbre (c'était une manière de faire un exemple), alors il est maudit de Dieu. (Dt 21, 22-23). Or c'est très exactement ce qui est arrivé à Jésus, donc il est maudit de Dieu, donc il n'est pas le Messie. Tout cela est parfaitement logique et c'est bien avec ce raisonnement que Paul a commencé par s'opposer de très bonne foi aux tout premiers chrétiens.

Quant aux païens, ils ne pouvaient pas non plus prendre au sérieux le personnage de Jésus : « Le monde grec recherche une sagesse », nous dit Paul. Or Jésus ne se situait pas sur ce terrain-là. Il parlait d'amour et de respect des autres, d'humilité et de confiance en Dieu. Rien à voir avec les discours philosophiques. A Athènes, on n'a pas écouté longtemps ce qu'ils ont appelé les balivernes de Paul !

Mais depuis le chemin de Damas, Paul était bien obligé de se rendre à l'évidence : Christ est ressuscité, donc il est bien l'envoyé de Dieu. Que cela nous surprenne (comme les Grecs) ou nous scandalise (comme les Juifs) ne change rien à l'affaire ! Il s'est trouvé confronté à une question terrible : Jésus était bien l'envoyé de Dieu et pourtant de bonne foi les hommes l'ont éliminé ! Comment les hommes ont-ils pu se tromper à ce point ? Et comment ce crucifié peut-il être le Messie ? Ce sont les deux questions qui l'ont habité certainement très longtemps. Et on voit bien que le mystère et même le scandale de ce Messie inattendu est au coeur de toutes ses lettres.
A force de relire les Ecritures et de méditer sur le scandale de la croix du Christ, il a découvert ce que personne n'avait imaginé : non seulement, la croix ne doit pas nous scandaliser, au contraire, elle doit nous émerveiller ! Car la croix est justement le lieu où Dieu se révèle !!! Et c'est en cela qu'elle nous délivre ! Car, enfin, nous connaissons Dieu tel qu'il est !!! Car la croix est le lieu de la révélation du plus grand amour ! Un amour capable d'aller jusque-là.

En définitive, Paul ira jusqu'à dire que la croix du Christ est le plus beau titre de gloire des Chrétiens. Il dit par exemple, dans la lettre aux Galates : (je ne veux) « pour moi, pas d'autre titre de gloire que la croix de notre Seigneur Jésus-Christ. » (Ga 6, 14) ; non seulement Jésus n'est pas un pécheur qui mérite d'être maudit mais il a accepté de souffrir pour ouvrir nos coeurs à l'incroyable amour de Dieu pour l'humanité. Et la phrase de pardon qu'il a prononcée sur la croix nous fait découvrir jusqu'où va l'amour de Dieu pour les hommes.

Quant à ceux qui trouvent les manières de Dieu non conformes à la raison humaine, Paul n'a qu'une réponse, dans cette même lettre aux Corinthiens : « Puisque le monde, par le moyen de la sagesse, n'a pas connu Dieu dans la sagesse de Dieu, c'est par la folie de la prédication que Dieu a jugé bon de sauver ceux qui croient. » (1 Co 1, 21) et un peu plus bas : « Que personne ne s'abuse : si quelqu'un parmi vous se croit sage à la manière de ce monde, qu'il devienne fou pour être sage ; car la sagesse de ce monde est folie devant Dieu. » (1 Co 3, 13). Jésus l'avait déjà dit : « Je te loue, Père, Seigneur du ciel et de la terre, d'avoir caché cela aux sages et aux intelligents et de l'avoir révélé aux tout-petits » (Mt 11, 25). Notre témoignage ne peut que s'offrir sans défense : tous nos beaux raisonnements ne mèneront jamais personne à la foi ; devant le mystère de Dieu qui se manifeste dans le visage défiguré du Christ en croix entre deux bandits, tous nos édifices intellectuels s'écroulent comme des châteaux de cartes. Bienheureuse insuffisance qui peut rassurer tous les piètres prédicateurs que nous sommes... quand nous essayons de tout notre coeur de convaincre quelqu'un de la foi chrétienne, ne nous inquiétons pas de notre insuffisance ! Elle est structurelle, parce que ce mystère de Dieu ne peut que nous échapper. Ce n'est pas pour rien qu'au beau milieu de l'Eucharistie, au moment du récit de la Pâque, justement, nous disons « Il est grand, le mystère de la foi » !

Evangile de Jésus Christ selon saint Jean 2, 13 - 25

Comme la Pâque des Juifs approchait,
Jésus monta à Jérusalem.
14 Il trouva installés dans le Temple
les marchands de boeufs, de brebis et de colombes,
et les changeurs.
15 Il fit un fouet avec des cordes,
et les chassa tous du Temple ainsi que leurs brebis et leurs boeufs,
il jeta par terre la monnaie des changeurs,
renversa leurs comptoirs,
16 et dit aux marchands de colombes :
« Enlevez cela d'ici.
Ne faites pas de la maison de mon Père
une maison de trafic. »
17 Ses disciples se rappelèrent cette parole de l'Ecriture :
L'amour de ta maison fera mon tourment.
18 Les Juifs l'interpellèrent :
« Quel signe peux-tu nous donner
pour justifier ce que tu fais là ? »
19 Jésus leur répondit :
« Détruisez ce Temple,
et en trois jours je le relèverai ! »
20 Les Juifs lui répliquèrent :
« Il a fallu quarante-six ans pour bâtir ce Temple,
et toi, en trois jours tu le relèverais ! »
21 Mais le Temple dont il parlait, c'était son corps.
22 Aussi, quand il ressuscita d'entre les morts,
ses disciples se rappelèrent qu'il avait dit cela ;
ils crurent aux prophéties de l'Ecriture
et à la parole que Jésus avait dite.
23 Pendant qu'il était à Jérusalem pour la fête de la Pâque,
beaucoup crurent en lui,
à la vue des signes qu'il accomplissait.
24 Mais Jésus n'avait pas confiance en eux,
parce qu'il les connaissait tous
25 et n'avait besoin d'aucun témoignage sur l'homme :
il connaissait par lui-même ce qu'il y a dans l'homme.


Mettons-nous à la place de ceux qui ont assisté à cette colère de Jésus : il y a longtemps qu'on trouve sur l'esplanade du Temple des marchands d'animaux ; quand on vient en pèlerinage à Jérusalem, parfois de très loin, on s'attend bien à trouver sur place des bêtes à acheter pour les offrir en sacrifice. Quant aux changeurs de monnaie, on en a besoin aussi : on est sous occupation romaine, et les pièces frappées à l'effigie de l'empereur sont indignes de figurer à la quête ! Et pourtant, en ville, elles sont indispensables. Donc, en arrivant au Temple, on change ce qu'il faut contre de la monnaie juive.
Alors, qu'est-ce qui le prend ? Comme souvent, il agit d'abord, il explique ensuite, mais on ne comprend pas bien, ou pas du tout. On comprendra plus tard : « Quand il ressuscita d'entre les morts, ses disciples se rappelèrent qu'il avait dit cela ; ils crurent aux prophéties de l'Ecriture et à la parole que Jésus avait dite ». (verset 22). Et encore, tout le monde ne comprendra pas...

Pour l'instant, la violence de Jésus est inattendue, ses paroles encore plus ! Et le reproche qu'il fait aux vendeurs (« Ne faites pas de la Maison de mon Père une maison de trafic ») laisse entendre qu'il se prend pour un prophète ; Jérémie avait lancé : « Cette Maison sur laquelle mon Nom a été proclamé, la prenez-vous donc pour une caverne de bandits ? » (Jr 7, 11). Mieux, il se prend carrément pour le Messie : car le prophète Zacharie avait annoncé : « Il n'y aura plus de marchand dans la Maison du Seigneur le tout-puissant en ce jour-là » (sous-entendu le jour de la venue du Messie ; Za 14, 10). Et, pire encore peut-être, en parlant du Temple de Jérusalem, il ose dire « la maison de mon Père ».

Devant cette prétention, il y a deux attitudes possibles : ouvrir grand ses oreilles pour essayer de comprendre (c'est ce que font les disciples), ou bien remettre ce prétentieux, ce faux messie à sa place (c'est l'attitude de ceux que Jean appelle « les Juifs »). En réalité, Juifs, ils le sont tous. Mais certains ont déjà vu Jésus à l'oeuvre : et depuis le Baptême au bord du Jourdain, depuis les noces de Cana, ils ont pressenti plusieurs fois que Jésus était bien le Messie ; alors ils sont préparés à reconnaître dans l'attitude de Jésus un geste prophétique ; d'autant plus qu'à vrai dire, tout le monde sait que les animaux des sacrifices ne devraient pas être là : normalement, les marchands de bestiaux auraient dû se trouver dans la vallée du Cédron et sur les pentes du mont des Oliviers. Peu à peu, ils se sont rapprochés du temple jusqu'à s'installer sur l'esplanade ! C'est cela que Jésus leur reproche, à juste titre. Alors une phrase du psaume 68/69 revient à la mémoire des disciples : « Le zèle de ta maison m'a dévoré ». C'est la plainte de quelqu'un qui est persécuté à cause de sa foi : « Dieu d'Israël, c'est à cause de toi que je supporte l'insulte... Oui, le zèle pour ta maison m'a dévoré ; ils t'insultent et leurs insultes retombent sur moi. » (Ps 68/69, 8-10). Le psaume parle au passé : « Le zèle pour ta maison m'a dévoré », alors que Jean reprend cette phrase au futur : « Le zèle de ta maison me dévorera ». Manière d'annoncer la persécution qui attend Jésus et qui commence déjà d'ailleurs ! Nous sommes encore au tout début de l'évangile de Jean, mais le procès de Jésus est déjà esquissé. A lui, bientôt, s'appliquera pleinement la plainte des persécutés pour la justice : « L'amour de ta maison fera mon tourment ».

Car ceux que Jean appelle les « Juifs » n'ont pas, à son égard, la même bienveillance que les disciples. Pour eux, il n'est rien : un Galiléen (et peut-il sortir quelque chose de bon de par là-bas ?) et il se permet de critiquer les pratiques habituelles du Temple. Soyons justes : ils n'ont pas forcément tort de lui demander de se justifier... « Quel signe peux-tu nous donner pour justifier ce que tu fais là ? » La réponse de Jésus deviendra lumineuse pour les croyants après la Résurrection : « Détruisez ce Temple, et en trois jours je le relèverai ». Pour l'instant, c'est le quiproquo total : « Il a fallu quarante-six ans pour bâtir ce Temple [ 1] et toi, en trois jours, tu le relèverais » ; en bonne logique, on ne peut pas leur donner tort. Un homme tout seul ne peut évidemment pas entreprendre des travaux pareils ! Il ne peut y arriver ni en trois jours, ni en quarante-six ans, ni en toute une vie !

Ce Temple magnifique, respecté de tous, parce qu'il est le signe manifeste de la présence de Dieu au milieu de son peuple, ce Temple n'attend rien du charpentier de Nazareth. Avec son histoire de trois jours, il est un peu court...
Encore que... pour un Juif, habitué de l'Ecriture, trois jours c'était un chiffre dont on parlait souvent : c'était habituellement une manière symbolique d'affirmer « Dieu interviendra certainement » ; on lit cela dans le livre d'Osée, par exemple ; or, le livre d'Osée, nos Juifs le connaissaient sur le bout du doigt, sûrement ! Oui, mais... les prophètes, on a l'habitude qu'ils parlent comme cela, de façon énigmatique, symbolique... mais lui, à leurs yeux, ce n'est pas un prophète !

Tout le problème est là, d'après Jean : et s'il a placé cet épisode du Temple au début du ministère public de Jésus alors que les trois autres évangiles le placent au contraire tout à la fin, c'est peut-être pour nous alerter : il y a des a priori qui empêchent Dieu de parler. Les disciples n'avaient pas de ces a priori, ils ont pu accompagner Jésus pas à pas et le découvrir peu à peu ; au contraire, ses opposants se sont enfermés dans leurs certitudes ; ils sont, du coup, passés à côté de cette révélation extraordinaire, qu'ils attendaient pourtant de tout leur coeur : désormais, la Présence de Dieu n'est pas dans une construction de pierre, mais au coeur même de l'humanité, dans le corps du Ressuscité.

***

Note
[1] - Quand ils comptent quarante-six ans, les Juifs ne parlent pas de la construction du Temple à partir de rien ! Ils parlent des travaux de restauration entrepris par Hérode : ces travaux d'agrandissement et de décoration avaient débuté en 19 av. J.C. ; donc, nous sommes probablement en 27 de notre ère.
L'intelligence des écritures

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28 février 2012 2 28 /02 /février /2012 07:30

marie-nolle-thabut.jpgJe suis, chaque dimanche, impressionné par la qualité des commentaires de Marie-Noëlle Thabut sur les textes que nous propose la liturgie du jour.

 

Ces commentaires, trouvés sur le site "Eglise catholique en France", permettent à toute personne de bonne volonté, chrétienne ou non, de mieux comprendre la Bible, le livre le plus diffusé au monde. Notamment, en

  • donnant des explications historiques ;

  • décodant le langage imagé utilisé par l'auteur.

Je souhaite arriver à mettre ici, chaque dimanche, les commentaires de Marie-Noëlle Thabut. Ma seule contribution consiste à surligner les passages que je trouve les plus importants ou enrichissants et à écrire en rouge ceux qui parlent d'un thème qui m'est cher : la liberté (trois autres pages de mon blog sont consacrées à ces passages des Evangiles, du reste du Nouveau Testament ou de l'Ancien Testament qui parlent de la liberté, directement ou indirectement)

 

Version audio (le lien sera inopérant dans un premier temps), trouvée sur le site de Radio-Notre-Dame.

 

PREMIERE LECTURE - Genèse 22, 1-2. 9a. 10-13. 15-18

Dieu mit Abraham à l'épreuve
Il lui dit : « Abraham ! »
Celui-ci répondit : « Me voici ! »
2 Dieu dit :
« Prends ton fils, ton fils unique, celui que tu aimes, Isaac,
va au pays de Moriah,
et là tu l'offriras en sacrifice
sur la montagne que je t'indiquerai. »
9 Quand ils furent arrivés à l'endroit que Dieu lui avait indiqué,
10 Abraham étendit la main
et saisit le couteau pour immoler son fils.
11 Mais l'Ange du SEIGNEUR l'appela du haut du ciel et dit :
« Abraham ! Abraham ! »
Il répondit : « Me voici ! »
12 L'Ange lui dit :
« Ne porte pas la main sur l'enfant !
Ne lui fais aucun mal !
Je sais maintenant que tu crains Dieu :
tu ne m'as pas refusé ton fils, ton fils unique. »
13 Abraham leva les yeux et vit un bélier
qui s'était pris les cornes dans un buisson.
Il alla prendre le bélier,
et l'offrit en holocauste à la place de son fils.
15 Du ciel, l'Ange du SEIGNEUR appela une seconde fois Abraham :
16 « Je le jure par moi-même, déclare le SEIGNEUR :
parce que tu as fait cela,
parce que tu ne m'as pas refusé ton fils, ton fils unique,
17 je te comblerai de bénédictions,
je rendrai ta descendance aussi nombreuse
que les étoiles du ciel
et que le sable au bord de la mer,
et ta descendance tiendra les places fortes de ses ennemis.
18 Puisque tu m'as obéi,
toutes les nations de la terre
s'adresseront l'une à l'autre la bénédiction
par le nom de ta descendance. »

Le malheur de ce texte, c'est qu'il y a deux manières de le lire ! La manière épouvantable qui imagine Dieu donnant un ordre à Abraham pour le seul plaisir de voir si Abraham obéira... et seulement ensuite, arrive le contr'ordre : « Ne porte pas la main sur l'enfant »... On a envie de dire : Il était temps ! Et, toujours dans cette même optique, (épouvantable !) on pense que, parce qu'Abraham s'est bien conduit, parce qu'il a fait ce qui lui était commandé (deux fois de suite, il répond seulement « me voici »...), Dieu lui promet monts et merveilles. Mais, cela, permettez-moi de vous le dire, c'est une lecture païenne ! Avec un Dieu qui nous attend au tournant et qui récompense et punit souverainement... un Dieu tel que nous l'imaginons parfois, et pas tel qu'Il est vraiment.

La lecture de la foi est toute différente ; vous savez, comme on dit qu'on regarde celui ou celle qu'on aime avec les « yeux de l'amour », il existe des « yeux de la foi ». D'ailleurs, si nous avions eu le temps de lire ce texte en entier, tel que la Bible le raconte (ici, nous avons eu la lecture liturgique qui est malheureusement très abrégée), vous auriez constaté que le thème du regard est très présent dans ces lignes : les mots « voir, regarder, lever les yeux » reviennent tout le temps ; le nom même de Moriah est un jeu de mots sur le verbe voir : il veut dire à la fois « Le SEIGNEUR voit » et « Le SEIGNEUR est vu ». Manière de dire que la foi est un peu comme une paire de lunettes qu'on chausse pour regarder Dieu et le monde.

Donc, si vous voulez bien, je vous propose une lecture croyante de ce texte, une lecture avec les yeux de la foi :
Premièrement, quand ce texte est écrit, il y a mille ans au moins que tout le monde sait qu'Isaac n'a pas été tué par Abraham, et qu'il a au contraire vécu jusqu'à un âge très avancé. L'auteur de ce récit ne nous propose donc pas une sorte de film à suspense ; sur ce point, on peut penser que certains tableaux représentant l'offrande d'Isaac forcent un peu trop le trait sur ce suspense.

Deuxièmement, quand ce texte est écrit (seulement vers 700 av.J.C. alors qu'Abraham a vécu vers 1850 av.J.C.), on sait parfaitement bien que Dieu refuse absolument les sacrifices humains !1 Et cela depuis toujours. On sait aussi qu'il est bien difficile d'obéir à cette interdiction quand les peuples environnants pratiquent, eux, des sacrifices humains. Cela exige une conversion du regard de l'homme sur Dieu. Et donc les descendants d'Abraham lisent ce texte comme le récit de la conversion du regard d'Abraham sur Dieu ; un peu comme si Dieu lui disait : « Quel regard as-tu sur moi, Abraham, quand je te demande un sacrifice ? Imagines-tu un Dieu qui veut la mort de ton enfant ? Eh bien, tu te trompes ! Pourtant, j'ai tout fait pour te rappeler que je n'ai pas oublié ma Promesse de te donner une descendance, par ce fils, précisément. »

Cette fameuse Promesse, nous la connaissons par les chapitres précédents du livre de la Genèse : « Je ferai de toi une grande nation et je te bénirai. Je rendrai grand ton nom... En toi seront bénies toutes les familles de la terre... Je multiplierai ta descendance comme la poussière de la terre... Contemple le ciel, compte les étoiles si tu peux les compter : telle sera ta descendance... C'est par Isaac qu'une descendance portera ton nom... » (toutes ces promesses se trouvent dans les chapitres 12 à 21 de la Genèse).

Au moment d'éprouver Abraham, Dieu prend soin de lui rappeler cette promesse pour lui montrer qu'il ne l'a pas oubliée. Cela commence dès le premier mot : « Abraham... ». Dieu l'appelle, non par son nom de naissance, Abram, mais par le nom qu'Il lui a donné depuis qu'ils ont fait Alliance, « Abraham » qui veut dire « Père des multitudes ». « Prends ton fils, ton fils unique, celui que tu aimes, Isaac... » : dans la lecture païenne, on dira : non seulement Dieu lui demande une chose horrible, mais en plus il s'amuse à « retourner le fer dans la plaie », comme on dit... L'autre lecture c'est : si Dieu insiste « ton fils, ton fils unique, celui que tu aimes, Isaac... », c'est une manière de dire : Je n'ai pas oublié ma Promesse, je n'ai pas oublié que c'est sur lui, Isaac, que tous nos espoirs reposent... Isaac, son nom veut dire « l'enfant du rire » : rappelle-toi, Abraham, tu as ri quand je te l'ai promis ; et Sara aussi a ri... tu n'y croyais plus à cette naissance, à ton âge, et elle est venue, parce que je te l'ai promis. « Ton Unique », c'est par lui et par lui seul que la Promesse se réalisera, par qui ta descendance naîtra... » Une descendance aussi nombreuse que les grains de poussière de la terre (Gn 13), aussi nombreuse que les étoiles (Gn 15).

Vous avez remarqué, certainement, au passage, que j'ai employé une curieuse formule ; j'ai imaginé que Dieu dit à Abraham « C'est sur Isaac que tous nos espoirs reposent ... » : elle est là la différence entre la lecture païenne et la lecture de la foi : le païen soupçonne Dieu de se désintéresser de lui ; le croyant découvre que l'espoir de l'homme peut être aussi l'espoir de Dieu, il croit que les intérêts de l'humanité et ceux de Dieu sont les mêmes, puisque Dieu s'est engagé dans l'aventure de l'Alliance ; croire, j'y reviens toujours, c'est croire, malgré tout ce qui peut arriver, que le dessein de Dieu n'est que bienveillant !

Justement, Abraham avait la foi jusque-là ; jusqu'à croire que, d'une manière qui lui échappait, mais d'une manière certaine, Dieu accomplirait sa Promesse de lui donner une descendance, par Isaac et non par un autre ; et c'est pour cela qu'Abraham est donné en exemple à ses descendants ; et c'est pour cela aussi que Dieu a pu éprouver sa foi jusque-là.

Et, du coup, grâce à cette foi invincible d'Abraham, un tournant unique, décisif a été franchi dans l'histoire de la Révélation. Abraham a découvert que quand Dieu dit « sacrifie », il ne dit pas « tue » ; comme si le sang lui faisait plaisir ! Dieu a bien dit à Abraham « offre-moi ton fils en sacrifice » ; et Abraham a découvert que cela veut seulement dire « fais-le vivre, sans jamais oublier que c'est moi qui te l'ai donné ». Désormais, on saura pour toujours en Israël que Dieu ne veut jamais la mort de l'homme, sous aucun motif.

Alors, parce qu'Abraham n'a pas quitté la confiance, il peut réentendre à nouveau la promesse dont il n'a jamais douté : « Je te comblerai de bénédictions, je rendrai ta descendance aussi nombreuse que les étoiles du ciel et que le sable au bord de la mer, et ta descendance tiendra les places fortes de ses ennemis. Puisque tu m'as obéi, toutes les nations de la terre s'adresseront l'une à l'autre la bénédiction par le nom de ta descendance. » Ce qui est l'exacte reprise des Promesses des chapitres 12 à 21 de la Genèse.

Encore aujourd'hui, cette promesse de Dieu n'est pas accomplie : la descendance innombrable existe, certes, mais qu'elle soit source de bénédictions pour l'humanité tout entière à commencer par elle-même, c'est encore à venir ! Quand on voit quelle est la rudesse des luttes entre les descendants eux-mêmes ! Méritent d'être appelés « fils d'Abraham » aujourd'hui ceux qui croient que sa Promesse se réalisera, quoi qu'il arrive, simplement parce que Dieu l'a promis et qu'il est fidèle. Ou plutôt... Méritent, à vrai dire, d'être appelés « fils d'Abraham » aujourd'hui ceux qui croient à cette Promesse et oeuvrent de toutes leurs forces pour qu'elle advienne !

*********
Note
1 - Sur l'interdiction des sacrifices humains, lire Dt 18, 10 ; Jr 7, 31 ; Jr 19, 5. On peut penser que le récit concernant l'offrande d'Isaac (ce que les Juifs appellent la « ligature d'Isaac ») a été composé pour rassurer les croyants à qui l'on rappelait l'interdiction des sacrifices humains. A une époque où la tentation réapparaissait d'imiter cette pratique en usage dans les peuples voisins, on rappelait l'exemple d'Abraham : lui, le modèle des croyants, avait compris que Dieu n'en a jamais voulu.

PSAUME 115 (116), 10. 15, 16ac-17, 18-19

10 Je crois, et je parlerai,
moi qui ai beaucoup souffert.
15 Il en coûte au SEIGNEUR !
de voir mourir les siens !

16 Ne suis-je pas, SEIGNEUR, ton serviteur,
moi, dont tu brisas les chaînes ?
17 Je t'offrirai le sacrifice d'action de grâce,
j'invoquerai le nom du SEIGNEUR.

18 Je tiendrai mes promesses au SEIGNEUR,
oui, devant tout son peuple,
19 à l'entrée de la maison du SEIGNEUR,
au milieu de Jérusalem !
C'est le peuple croyant qui parle ; il a expérimenté, au sein même de la souffrance, que Dieu était son allié « Je crois, et je parlerai, moi qui ai beaucoup souffert ». La souffrance dont il parle, c'est celle de l'esclavage en Egypte : dix fois Pharaon a promis la liberté, mais toujours en définitive, il s'est comporté en ennemi ; seul Dieu a soutenu l'effort de libération de son peuple, et a couvert sa fuite.

Je vous cite les premiers versets que nous n'avons pas lus aujourd'hui et qui expliquent ce contexte : « Je crois, et je parlerai, moi qui ai beaucoup souffert, moi qui ai dit dans ma fuite : l'homme n'est que mensonge. Comment rendrai-je au SEIGNEUR tout le bien qu'il m'a fait ? (verset 12). Ne suis-je pas, SEIGNEUR, ton serviteur, moi dont tu brisas les chaînes ? » Les chaînes dont le peuple d'Israël parle ici, ce sont celles de l'Egypte ; mais au cours des siècles, on a connu bien d'autres chaînes, bien d'autres esclavages. Et chacun de nous sait bien que, même apparemment libre, on peut bien se forger des chaînes.

C'en est une, entre autres, et bien pire encore, que d'avoir une fausse image de Dieu : d'imaginer un Dieu qui serait rival de l'homme, par exemple (comme la mythologie mésopotamienne) ou d'imaginer un Dieu avide de sacrifices humains (comme la religion cananéenne). Quand le peuple hébreu s'est installé en Canaan, il a été en contact avec une religion qui exigeait des sacrifices humains ; et il a fallu résister, pas toujours avec succès, à cette contamination. Quand tout va mal, quand on a peur de la guerre, ou d'une catastrophe, on ferait bien n'importe quoi ; et si quelqu'un nous convainc que, pour l'obtenir, il faut satisfaire telle exigence de telle divinité, nous sommes prêts à tout... c'est comme cela que, au huitième siècle, av.J.C., le roi Achaz a sacrifié son fils, croyant qu'il fallait aller jusque-là pour sauver son royaume.

C'est précisément à cette époque qu'a été écrit le récit de l'épreuve d'Abraham, dans le livre de la Genèse. La découverte extraordinaire qu'Abraham a faite, c'est : Dieu veut que tout homme vive ; aucune mort ne l'honore, il ne veut pas de ce genre de sacrifices... Et quand on entend dans le psaume « Il en coûte au SEIGNEUR de voir mourir les siens... », on comprend que ce psaume nous soit proposé aujourd'hui, en écho au récit de l'épreuve d'Abraham.

Cette découverte, « Il en coûte au SEIGNEUR de voir mourir les siens... » n'est jamais acquise une fois pour toutes. Le serpent du Jardin de la Genèse insinuait que Dieu préférerait voir l'homme mourir... et justement le récit biblique affirmait que cette pensée est une tentation à laquelle il ne faut pas succomber. Mais si le récit biblique y insistait, c'est bien parce que la tentation renaît sans cesse de voir en Dieu un rival de notre liberté et de notre vie. Lui qui semble pouvoir jouer avec notre vie à sa guise.

Evidemment, notre relation à Dieu dépend de l'image que nous nous faisons de lui :
Dans le schéma païen, on pourrait dire qu'il y a deux étapes : 1) l'homme souhaite quelque chose ; 2) pour l'obtenir, il essaie d'amadouer la divinité par tous les moyens possibles, y compris un sacrifice humain, s'il le faut.
Le psaume d'aujourd'hui traduit l'attitude croyante, qui est un retournement complet de ce schéma : il y a deux étapes, oui, mais inversées.

Premièrement, en Israël, on sait que c'est Dieu qui a l'initiative depuis toujours ; avec Adam, avec Noé, avec Abraham, chaque fois c'est Dieu qui a appelé l'homme à l'existence et à l'Alliance pour le bonheur de l'homme et non pour son profit, à lui, Dieu. Puis, quand le peuple a souffert en Egypte, Dieu est venu à son secours ; « Le SEIGNEUR dit à Moïse : J'ai vu la misère de mon peuple en Egypte et je l'ai entendu crier sous les coups des chefs de corvée. Je suis descendu pour le délivrer de la main des Egyptiens... Et maintenant, puisque le cri des fils d'Israël est venu jusqu'à moi, puisque j'ai vu le poids que les Egyptiens font peser sur eux, va, maintenant ; je t'envoie vers Pharaon, fais sortir d'Egypte mon peuple, les fils d'Israël ». (Ex 3, 7... 10). Et Dieu a libéré son peuple.

Deuxièmement, et c'est la conséquence, tout geste de l'homme vis-à-vis de Dieu n'est qu'une réponse ; par exemple, quand le peuple rend grâce, il ne fait que reconnaître l'oeuvre de Dieu ; « Comment rendrai-je au SEIGNEUR tout le bien qu'il m'a fait ? »
Et désormais l'action de grâce se manifestera non seulement par des sacrifices au Temple, mais aussi et surtout par un comportement quotidien fait d'obéissance à la volonté de Dieu. « Je t'offrirai le sacrifice d'action de grâce, j'invoquerai le nom du SEIGNEUR. Je tiendrai mes promesses au SEIGNEUR, oui, devant tout son peuple, à l'entrée de la maison du SEIGNEUR, au milieu de Jérusalem. »

Bien sûr, ce psaume prend tout son sens quand on sait qu'il fait partie des psaumes du Hallel, (les psaumes 112/113 à 117/118 qui étaient chantés à l'occasion de la fête juive de la Pâque) ; Jésus l'a donc chanté le soir du Jeudi-Saint ; Marc note : « Après avoir chanté les psaumes, (il s'agit des psaumes du jour, donc du Hallel, et en particulier de ce psaume-ci), ils sortirent pour aller au mont des Oliviers. » (Mc 14, 26).1

Et ce qui est très frappant, c'est la parenté entre ce psaume que Jésus a chanté le Jeudi soir et celui qu'il dira sur la croix : « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'as-tu abandonné ? » (le psaume 21/22). L'un et l'autre évoquent la douleur : nous venons d'entendre le cri du psaume 21/22 (« Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'as-tu abandonné ? »), et je vous rappelle le premier verset d'aujourd'hui : « Je crois, et je parlerai, moi qui ai beaucoup souffert ». L'un et l'autre se terminent par l'action de grâce, et presque dans les mêmes termes ; Psaume 21/22 : « Tu seras ma louange dans la grande assemblée ; devant ceux qui te craignent, je tiendrai mes promesses... Vous qui le craignez, louez le SEIGNEUR, glorifiez-le, vous tous, descendants de Jacob... Car il n'a pas rejeté, il n'a pas réprouvé le malheureux dans sa misère ; il ne s'est pas voilé la face devant lui, mais il entend sa plainte ».

En écho, notre psaume d'aujourd'hui, reprend la même résolution : « Je tiendrai mes promesses2 au SEIGNEUR, oui, devant tout son peuple, à l'entrée de la maison du SEIGNEUR, au milieu de Jérusalem !

*****
Notes
1 - Les psaumes 112/113 et 113/114 sont chantés au début du repas pascal, les psaumes 114/115 à 117/118 , à la fin.
2 - On peut penser que le psaume 115/116 est un ex-voto tout comme le psaume 21/22.

DEUXIEME LECTURE - Romains 8, 31b-34

Frères,
31 si Dieu est pour nous,
qui sera contre nous ?
32 Il n'a pas refusé son propre Fils,
il l'a livré pour nous tous :
comment pourrait-il
avec lui ne pas nous donner tout ?
33 Qui accusera ceux que Dieu a choisis ?
puisque c'est Dieu qui justifie.
34 Qui poura condamner ?
puisque Jésus Christ est mort ;
plus encore : il est ressuscité,
il est à la droite de Dieu,
et il intercède pour nous.
Ces quelques lignes sont extraites d'une longue contemplation émerveillée de Paul : Dieu a tellement aimé les hommes qu'il n'hésite pas à leur livrer son Fils ; celui-ci a tellement aimé les hommes qu'il s'est abandonné entre leurs mains ; désormais son Esprit est en nous et plus rien ne peut nous séparer de l'Amour infini du Père, du Fils et de l'Esprit. Et, dans la lettre de Paul, le paragraphe que nous lisons ici commence par les mots « Que dire de plus ? »

Arrivé là, peut-être devine-t-il la question que beaucoup d'entre nous se posent : « Vous ne parlez que d'amour, mais où est la justice de Dieu là-dedans ? » Alors Paul développe ce thème de la justice de Dieu ; vous avez entendu les mots « accuser, justifier, condamner » : ils suggèrent le cadre d'un procès. Paul imagine l'humanité comparaissant devant un tribunal. Et là, une fois encore, il est en droite ligne de l'Ancien Testament ; car le thème du jugement de Dieu court tout au long de l'histoire biblique ; et comme tous les autres mots du vocabulaire de la foi, celui de « jugement » a changé de sens au fur et à mesure que les croyants découvraient le vrai visage de Dieu. Nous, hommes, nous imaginons toujours la justice en forme de balance ; mais le Dieu tout-Autre a une tout autre conception de la justice. Son jugement n'est jamais condamnation, emprisonnement, mais toujours salut, libération.

L'un des plus beaux textes dans ce sens est peut-être le premier chant du Serviteur dans le livre d'Isaïe : « Voici mon serviteur... j'ai mis mon Esprit sur lui. Pour les nations, il fera paraître le jugement, il ne criera pas, il n'élèvera pas le ton, il ne fera pas entendre sa clameur ; il ne brisera pas le roseau ployé, il n'éteindra pas la mèche qui s'étiole ; à coup sûr, il fera paraître le jugement. » (Is 42, 1-3). C'est un jugement tout en douceur qui nous est décrit là. Et Isaïe dit un peu plus loin ce que sera le verdict : le Serviteur va « ouvrir les yeux aveuglés, tirer du cachot le prisonnier, de la maison d'arrêt, les habitants des ténèbres. » (Is 42, 7). Autrement dit, le jugement de Dieu est une levée d'écrou. Assortie cependant d'un envoi en mission pour aller annoncer à l'humanité tout entière jusqu'où va l'amour de Dieu.

Alors, dit Paul, « Si Dieu est pour nous, qui sera contre nous ? » Qui pourrait bien se permettre d'être contre nous ? Qui pourrait se permettre de juger à la place de Dieu ? « Qui accusera ceux que Dieu a choisis ? Puisque c'est Dieu qui justifie. » Or la preuve que « Dieu est pour nous », il nous l'a donnée en livrant son Fils entre nos mains : « Il n'a pas épargné son propre Fils, mais Il l'a livré pour nous tous » ; il n'a pas « éloigné cette coupe » comme le Christ le demandait à Gethsémani ; il ne l'a pas fait échapper miraculeusement à la haine des hommes.

« Il l'a livré » : en bonne logique, avant la venue du Christ, la situation de l'humanité était sans issue : c'est le thème que Saint Paul développe dans ses huit premiers chapitres ; les hommes se sont enfermés dans une sorte d'esclavage ; les païens sont esclaves d'idoles, des dieux qui n'en sont pas et cela leur inspire toute sorte de conduites aberrantes, de fanatismes, de haines, de désordres ; quant aux Juifs, pourtant bénéficiaires de la révélation, ils n'ont pas su reconnaître le Christ ; ils l'ont sacrifié à une fausse interprétation de la Loi.

Face à ce désastre, à cet échec de l'humanité, c'est Dieu qui a pris l'initiative de nous donner un Sauveur ; ce que l'homme était incapable de faire par lui-même pour son salut, Dieu l'a réalisé. Le comble : c'est au nom même de la Loi donnée par Dieu que le fils de Dieu a été exécuté comme s'il était un pécheur public ; et Dieu laisse faire cette folie humaine. La croix manifeste l'amour du Père autant qu'elle manifeste l'amour du Fils : Dieu laisse faire pour que nous découvrions jusqu'où va son amour pour nous. C'est en contemplant la mort du Christ que nous pouvons enfin ouvrir les yeux sur l'immensité de l'amour de Dieu.

« Il l'a livré pour nous tous » : c'est l'une des grandes insistances de Paul : « pour tous » ; l'amour, par hypothèse, est gratuit ; la lettre aux Ephésiens (reprenant une phrase de Ben Sirac) dit : « Le Maître est dans les cieux et il ne fait aucune différence entre les hommes » (Ep 6, 9). La lettre à Timothée y insiste : « Dieu notre Sauveur veut que tous les hommes soient sauvés et parviennent à la connaissance de la vérité. Car il n'y a qu'un seul Dieu, qu'un seul médiateur aussi entre Dieu et les hommes, un homme, Christ Jésus, qui s'est donné en rançon pour tous. » (1 Tm 2, 4-6). Et vous savez bien que le mot « rançon » veut dire « libération » ; il s'agit de nous libérer définitivement de notre effroyable méprise : nous n'arrivons jamais à croire que Dieu n'est qu'amour. Et justement, le salut, c'est d'ouvrir enfin les yeux : dans la lettre à Timothée que je citais il y a un instant, il faut lire « Dieu notre Sauveur veut que tous les hommes soient sauvés c'est-à-dire parviennent à la connaissance de la vérité », cette vérité que Dieu est Amour.

Un peu plus haut, dans cette lettre aux Romains, Paul affirme : « Maintenant, la justice de Dieu a été manifestée... il n'y a pas de différence : tous ont péché, sont privés de la gloire de Dieu, mais sont gratuitement justifiés par sa grâce, en vertu de la délivrance accomplie en Jésus-Christ ». (Rm 3, 21... 24). Et la lettre aux Ephésiens, reprend une phrase superbe d'Isaïe : « Il est venu annoncer la paix à vous qui étiez loin et la paix à ceux qui étaient proches » (Ep 2, 17). Enfin, Paul termine ce chapitre en disant : « Rien ne pourra nous séparer de l'amour de Dieu manifesté en Jésus-Christ notre Seigneur » (Rm 8, 39).

La grande phrase du Carême, c'est « convertissez-vous, croyez à la Bonne Nouvelle ! » Voilà que la Nouvelle est encore bien meilleure que nous n'osons le croire.

EVANGILE - Marc 9, 2 - 10

Jésus prend avec lui Pierre, Jacques et Jean,
et les emmène, eux seuls, à l'écart sur une haute montagne.
Et il fut transfiguré devant eux.
3 Ses vêtements devinrent resplendissants,
d'une blancheur telle
que personne sur terre ne peut obtenir une blancheur pareille.
4 Elie leur apparut avec Moïse,
et ils s'entretenaient avec Jésus.
5 Pierre alors prend la parole
et dit à Jésus :
« Rabbi, il est heureux que nous soyons ici ;
dressons donc trois tentes :
une pour toi, une pour Moïse et une pour Elie. »
6 De fait, il ne savait que dire,
tant était grande leur frayeur.
7 Survint une nuée qui les couvrit de son ombre,
et de la nuée une voix se fit entendre :
« Celui-ci est mon Fils bien-aimé.
Ecoutez-le. »
8 Soudain, regardant tout autour,
ils ne virent plus que Jésus seul avec eux.
9 En descendant de la montagne,
Jésus leur défendit de raconter à personne ce qu'ils avaient vu,
avant que le Fils de l'homme
soit ressuscité d'entre les morts.
10 Et ils restèrent fermement attachés à cette consigne,
tout en se demandant entre eux ce que voulait dire :
« ressusciter d'entre les morts ».

Chaque année, le deuxième dimanche de Carême nous fait relire l'un des trois récits de la Transfiguration dans les évangiles ; je ne m'attacherai donc ici qu'à un aspect de ce texte de Marc, un aspect un peu surprenant, il faut bien le dire : pourquoi cette consigne du secret donnée par Jésus à ses disciples : « Jésus leur défendit de raconter à personne ce qu'ils avaient vu, avant que le Fils de l'homme soit ressuscité d'entre les morts » ?

Tout d'abord, qu'ont-ils vu ? Jésus leur est apparu ici en gloire sur une montagne entre deux des plus grandes figures d'Israël : Moïse le libérateur, celui qui a transmis la Loi ; et Elie le prophète de l'Horeb. Nous qui connaissons la fin de l'histoire, si j'ose dire, nous savons (ce que les disciples ne savent pas encore) que, quelque temps plus tard, Jésus sera sur une autre montagne, crucifié entre deux brigands.

Jésus, lui, sait bien que la plus grande difficulté de la foi des apôtres sera de reconnaître dans ces deux visages du Messie l'image même du Père : « Qui m'a vu a vu le Père » dira Jésus à Philippe la veille de sa mort. (Jn 14, 9). Je crois qu'on a là une phrase-clé du mystère du Christ.

Car ces deux images, la gloire et la souffrance, sont les deux faces du même amour de Dieu pour l'humanité tel qu'il s'est incarné en Jésus-Christ ; comme dit Saint Paul dans la lettre aux Romains, l'amour de Dieu est « manifesté » (rendu visible) en Jésus-Christ (Rm 8, 39). Et, à plusieurs reprises, Jésus lui-même a fait le lien entre gloire et souffrance en parlant du Fils de l'homme ; mais il est encore trop tôt pour que les disciples comprennent et acceptent ce mystère du Messie souffrant. C'est pour cela, probablement, que Jésus leur recommande de ne raconter à personne ce qu'ils avaient vu, « jusqu'à ce que le Fils de l'homme ressuscite d'entre les morts ».

Je reprends cette phrase : « Jésus leur défendit de raconter à personne ce qu'ils avaient vu, avant que le Fils de l'homme soit ressuscité d'entre les morts. » Et Marc nous dit qu'ils ont obéi tout en se demandant ce que pouvait bien vouloir dire « ressusciter d'entre les morts ». On peut penser que les disciples croyaient bien à la résurrection des morts, comme la majorité des Juifs de leur époque, mais qu'ils l'imaginaient seulement pour la fin des temps. Et donc, ils ne voyaient peut-être pas le sens de cette consigne de silence « jusqu'à la résurrection des morts » c'est-à-dire « jusqu'à la fin des temps » !

Autre surprise pour eux, certainement, ce titre de Fils de l'homme que, visiblement, Jésus s'attribuait à lui-même : quand il parlait du Fils de l'homme, on pensait tout de suite au prophète Daniel qui parlait du Messie en l'appelant « fils d'homme » ; mais ce « fils d'homme » était en réalité un être collectif, puisque le prophète l'appelait aussi « le peuple des Saints du Très-Haut » ; à l'époque de Jésus, cette idée d'un Messie collectif était courante dans certains milieux, dans lesquels on parlait volontiers aussi du Reste d'Israël, c'est-à-dire le petit noyau fidèle qui sauverait le monde.

Mais, évidemment, Jésus, à lui tout seul, ne pouvait pas être considéré comme un être collectif ! Là encore, il faudra attendre la Résurrection et même la Pentecôte pour que les disciples de Jésus de Nazareth comprennent que Jésus a pris la tête du « peuple des Saints du Très-Haut » et que tous les baptisés de par le monde sont invités à ne faire qu'un avec lui pour sauver l'humanité.

Deux bonnes raisons donc pour les inviter à ne pas raconter tout de suite ce qu'ils n'avaient pas encore compris. En attendant, il leur est demandé d'écouter, seul chemin pour entrer dans les mystères de Dieu. « Celui-ci est mon Fils Bien-Aimé, écoutez-le ».

L'expression « Ecoutez-le » retentit aux oreilles des apôtres comme un écho de cette profession de foi qu'ils récitent tous les jours, puisqu'ils sont Juifs, « Shema Israël », « Ecoute Israël ». C'est un appel à la confiance quoi qu'il arrive. Confiance qui sera durement éprouvée dans les mois qui viennent : car la Transfiguration a lieu au moment-charnière du ministère de Jésus : le ministère en Galilée se termine, Jésus va maintenant prendre le chemin de Jérusalem et de la croix. Le titre de « Bien-Aimé » va dans le même sens : car c'était l'un des noms que le prophète Isaïe donnait à celui qu'il appelait le Serviteur de Dieu ; il disait que ce Messie connaîtrait la souffrance et la persécution pour sauver son peuple.

Mais Jésus estime que tout cela doit encore demeurer secret : précisément parce que les disciples ne sont pas encore prêts à comprendre (et les foules encore moins) le mystère de la Personne du Christ : cette lueur de gloire de la Transfiguration ne doit pas tromper ceux qui en ont été spectateurs : ce n'est pas la marque du succès et de la gloire à la manière humaine, c'est le rayonnement de l'amour ; on est loin des rêves de triomphe politique et de puissance magique qui habitent encore les apôtres et qui les habiteront jusqu'à la fin. En leur donnant cette consigne de silence, Jésus leur fait entrevoir que seule la Résurrection éclairera son mystère.

Pour l'instant, il faut redescendre de la montagne, résister à la tentation de s'installer ici à l'écart, sous la tente, mais au contraire affronter l'hostilité, la persécution, la mort. La vision s'est effacée : « Ils ne virent plus désormais que Jésus seul » ; cette phrase résonne comme un rappel de la réalité présente, inéluctable. La gloire du Christ, bien réelle, ne le dispense pas des exigences de sa mission. Peut-être la consigne de silence qu'il donne à ses disciples traduit-elle sa volonté de ne pas se soustraire à ce qui l'attend et de surmonter pour lui-même la tentation d'y échapper ?

 

L'intelligence des écritures

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20 février 2012 1 20 /02 /février /2012 17:38

marie-nolle-thabut.jpgJe suis, chaque dimanche, impressionné par la qualité des commentaires de Marie-Noëlle Thabut sur les textes que nous propose la liturgie du jour.

 

Ces commentaires, trouvés sur le site "Eglise catholique en France", permettent à toute personne de bonne volonté, chrétienne ou non, de mieux comprendre la Bible, le livre le plus diffusé au monde. Notamment, en

  • donnant des explications historiques ;

  • décodant le langage imagé utilisé par l'auteur.

Je souhaite arriver à mettre ici, chaque dimanche, les commentaires de Marie-Noëlle Thabut. Ma seule contribution consiste à surligner les passages que je trouve les plus importants ou enrichissants et à écrire en rouge ceux qui parlent d'un thème qui m'est cher : la liberté (trois autres pages de mon blog sont consacrées à ces passages des Evangiles, du reste du Nouveau Testament ou de l'Ancien Testament qui parlent de la liberté, directement ou indirectement)

 

Version audio (le lien sera inopérant dans un premier temps), trouvée sur le site de Radio-Notre-Dame.

 

PREMIERE LECTURE - Genèse 9, 8 - 15

Après le déluge,
8 Dieu dit à Noé et à ses fils :
9 « Voici que moi, j'établis mon alliance avec vous,
avec tous vos descendants,
10 et avec tous les êtres vivants qui sont autour de vous :
les oiseaux, les animaux domestiques, toutes les bêtes sauvages,
tout ce qui est sorti de l'arche pour repeupler la terre.
11 Oui, j'établis mon alliance avec vous :
aucun être vivant ne sera plus détruit par les eaux du déluge,
il n'y aura plus de déluge pour ravager la terre. »
12 Dieu dit encore :
« Voici le signe de l'alliance que j'établis entre moi et vous,
et avec tous les êtres vivants qui sont autour de vous,
pour toutes les générations à venir :
13 Je mets mon arc au milieu des nuages,
pour qu'il soit le signe de l'alliance entre moi et la terre.
14 Lorsque je rassemblerai les nuages au-dessus de la terre,
et que l'arc-en-ciel paraîtra au milieu des nuages,
15 je me souviendrai de mon alliance avec vous
et avec tous les êtres vivants,
et les eaux ne produiront plus le déluge,
qui détruit tout être vivant. »

Tout le monde sait que Noé a construit un énorme bateau (une arche) pour se soustraire au déluge, lui et tous les siens et des exemplaires de tous les animaux ; il avait été prévenu par Dieu du désastre imminent ; mais tous les autres êtres vivants avaient été submergés parce que c'était la seule manière que Dieu avait trouvée d'extirper le mal.
Tout le monde sait aussi qu'après la fin du déluge, pour s'assurer que le niveau de l'eau avait baissé et que la terre était désormais habitable, Noé a envoyé plusieurs oiseaux en reconnaissance ; en fin de compte c'est une colombe qui lui a rapporté un rameau d'olivier tout frais, preuve que la végétation revivait.

Ce que tout le monde ne sait pas, c'est que la Bible n'est pas la première à avoir raconté cette histoire : le récit que nous avons entre les mains (les chapitres 6 à 9 du livre de la Genèse) a été écrit entre 1000 et 500 av.J.C. Or, bien avant, au moins vers 1600 av. J.C., en Mésopotamie circulaient au moins deux légendes (celles d'Atra-Hasis et de Gilgamesh), qui racontent également un déluge : les récits du déluge, celui de la Bible et ceux de Babylone, se ressemblent beaucoup ; il est évident que l'auteur biblique connaissait les récits babyloniens. L'histoire est à peu près la même : un héros (Atra-Hasis ou bien Outnapishtim en Babylonie, Noé dans la Bible) averti par la divinité, construit un bateau et y fait monter toute sa famille et des spécimens de tous les animaux ; les écluses du ciel s'ouvrent et le déluge engloutit la terre ; lorsque la pluie cesse, le bateau s'arrête et le capitaine lâche des oiseaux qui partent en reconnaissance pour voir où en est l'asséchement de la terre. Quand la terre est redevenue habitable, le héros quitte l'arche avec sa famille et offre un sacrifice.

Il y a donc d'énormes ressemblances entre le récit biblique et ses ancêtres babyloniens ; mais il y a aussi des différences, et ce sont elles qui nous intéressent. C'est là que l'on peut déchiffrer la Révélation.

En ce qui concerne la cause du déluge, pour commencer, partout à cette époque, on est persuadé que Dieu est la cause première de tous les événements ; donc, dans les récits babyloniens et biblique, il ne fait aucun doute que le déluge a été commandé par la divinité ; mais ce n'est pas pour les mêmes raisons : à Babylone, on raconte que les dieux sont fatigués par les hommes qu'ils avaient créés pour leur bon plaisir et leur service, et qui, en fin de compte, troublent leur tranquillité ; dans la Bible, le message est tout différent : les hommes ne sont pas les jouets des caprices de Dieu ; c'est leur conduite mauvaise qui a contrecarré le projet initial ; voilà ce que dit la Bible : « Le SEIGNEUR vit que la méchanceté de l'homme se multipliait sur la terre : à longueur de journée, son coeur n'était porté qu'à concevoir le mal et le SEIGNEUR se repentit d'avoir fait l'homme sur la terre. Il s'en affligea et dit : J'effacerai sur la surface du sol l'homme que j'ai créé... Mais Noé trouva grâce aux yeux du SEIGNEUR ». Ce qui veut dire que, pour l'auteur biblique, premièrement, les hommes sont responsables de leur destin ; deuxièmement, Dieu n'engloutit pas les innocents avec les coupables.

Autre différence, à la fin du voyage, le déluge une fois terminé, dans l'épopée de Gilgamesh, le héros babylonien est emmené au ciel et devient lui-même une divinité : il échappe définitivement au sort de l'humanité, ce qui semble être le rêve des hommes, en général. La Bible entrevoit tout autre chose : Noé reste un homme avec lequel Dieu fait une Alliance ; le projet de la Création est renouvelé : l'auteur emploie les mêmes mots pour Noé et pour Adam : « Soyez féconds et prolifiques, remplissez la terre... » (Gn 9, 2 et Gn 1, 28).

Ce renouvellement de la Création est accompagné d'une promesse d'Alliance de la part de Dieu : dans le texte pourtant très court que nous avons lu aujourd'hui, il y a cinq fois le mot « Alliance » : « J'établis mon Alliance avec vous, » dit Dieu ; une promesse qui ne figure nulle part ailleurs que dans la Bible : un véritable pacte entre Dieu et les hommes, un projet bienveillant de Dieu sur l'humanité : voilà une idée que l'homme n'a jamais trouvée tout seul : il a fallu la Révélation biblique.

Et Dieu précise bien que cette Alliance concerne toute l'humanité et pour toujours : « Voici que moi, j'établis mon Alliance avec vous, avec tous vos descendants, avec tous les êtres vivants qui sont autour de vous... ». Un peu plus haut, il y a cette phrase magnifique : « Tant que la terre durera, semailles et moissons, froid et chaleur, été et hiver, jour et nuit jamais ne cesseront. » (Gn 8, 22).

Vous avez remarqué, d'ailleurs, que Noé est bien antérieur à Abraham, il n'est pas hébreu : il est descendant d'Adam et très probablement, il habite en Mésopotamie, mais le texte ne précise pas où : la seule précision c'est le lieu où échoue l'arche, le mont Ararat (Gn 8, 4), une montagne de 5000 m au Nord de Ninive ; aujourd'hui c'est en Turquie orientale, à la frontière de l'Arménie. Ce que la Bible veut nous dire ici, c'est que Dieu n'a pas attendu le peuple hébreu pour faire Alliance avec toute l'humanité.

Encore une différence avec les conceptions non bibliques : lorsque le rescapé offre un sacrifice, les dieux païens hument avec plaisir le parfum, ils sont contents et récompensent le héros en le divinisant. Avec le Dieu de l'Alliance, ce n'est pas donnant-donnant : Dieu a pris les initiatives pour le bonheur de l'homme et le sacrifice devient geste de reconnaissance de l'homme pour les dons que Dieu lui a accordés.

Pour finir, l'un des traits de génie de l'auteur biblique, c'est, bien sûr, l'image extraordinaire de l'arc-en-ciel. Il existait évidemment depuis bien longtemps quand l'auteur de la Genèse a écrit son texte : mais quelle magnifique inspiration ! Cet arc-en-ciel qui semble unir ciel et terre, qui coïncide avec le retour de la lumière après la tristesse de la pluie, c'est un beau symbole pour l'Alliance entre Dieu et l'humanité ; sans compter le jeu de mots valable en hébreu comme en français : c'est le même mot qui désigne l'arc en ciel et l'arc de tir qui servait alors pour la guerre : l'image qui nous est suggérée, c'est Dieu qui laisse son arme posée au mur.

On voit donc ici que déjà le travail de Révélation de la Bible était très avancé : la découverte d'un Dieu qui ne se venge pas de l'humanité et qui propose son Alliance parce qu'il veut que tout être vivant soit sauvé était déjà acquise. Plus tard, inspiré par le même Esprit de la Révélation, le livre de la Sagesse (Sg 11, 23... 26) dira : « Tu aimes tous les êtres et ne détestes aucune de tes oeuvres : aurais-tu haï l'une d'elles, tu ne l'aurais pas créée...Tu as pitié de tous parce que tu peux tout...Tu les épargnes tous car ils sont à toi, Maître qui aimes la vie. »

PSAUME 24 (25), 4-5ab, 6-7, 8-9

4 SEIGNEUR, enseigne-moi tes voies,
fais-moi connaître ta route.
5 Dirige-moi par ta vérité, enseigne-moi,
car tu es le Dieu qui me sauve.

6 Rappelle-toi, SEIGNEUR, ta tendresse,
ton amour qui est de toujours.
7 Oublie les révoltes, les péchés de ma jeunesse,
dans ton amour, ne m'oublie pas.

8 Il est droit, il est bon, le SEIGNEUR,
lui qui montre aux pécheurs le chemin.
9 Sa justice dirige les humbles,
il enseigne aux humbles son chemin.

Le psaume 24/25 est l'un de ceux qui nous sont proposés le plus souvent par la liturgie : ce qui veut dire qu'il doit être pour nous le modèle de la prière par excellence. Effectivement, on y trouve rassemblés les thèmes majeurs de la prière et de la foi d'Israël. Dans les quelques versets d'aujourd'hui, j'en retiens au moins trois :

Premier thème : le Dieu qui sauve ; c'est le premier article du credo d'Israël, et le verbe « sauver » dans la foi juive, est synonyme de « libérer ». Dieu a libéré son peuple de l'esclavage en Egypte, d'abord ; il l'a libéré de l'Exil à Babylone, ensuite : deux expériences de salut, de libération accompagnées d'un formidable déplacement géographique ; le don de la terre Promise, la première fois, puis le retour à Jérusalem.

Mais il y a d'autres esclavages, et donc d'autres libérations : Dieu en se révélant progressivement à son peuple, l'a, par le fait même, libéré des idoles ; le pire esclavage au monde est celui de l'idolâtrie. Parce que, même en prison ou en esclavage, on peut encore arriver à garder sa liberté intérieure ; mais quand on est sous la coupe d'une idole, il n'y a plus de liberté intérieure ;

Ne serait-ce pas même la définition d'une idole : ce qui occupe nos pensées au point de prendre la première place dans notre vie, et en définitive, de penser à notre place !

Ce Dieu libérateur invite ceux qui croient en lui à être à leur tour des libérateurs ; en ce début de Carême, il n'est pas inutile de nous rappeler le fameux texte d'Isaïe : « Le jeûne que je préfère, n'est-ce pas ceci : dénouer les liens provenant de la méchanceté, détacher les courroies du joug, renvoyer libres ceux qui ployaient, bref que vous mettiez en pièces tous les jougs ! N'est-ce pas partager ton pain avec l'affamé ? Et encore : les pauvres sans abri, tu les hébergeras, si tu vois quelqu'un nu, tu le couvriras : devant celui qui est ta propre chair, tu ne te déroberas pas. Alors ta lumière poindra comme l'aurore... ta justice marchera devant toi et la gloire du SEIGNEUR sera ton arrière-garde. » (Is 58, 6-8).

Deuxième thème de la foi d'Israël : la Loi est un cadeau de Dieu ; c'est la conséquence de la découverte que Dieu nous libère ; la Loi est donnée à Israël pour lui enseigner à vivre en peuple libre et pour être à son tour libérateur. « SEIGNEUR, enseigne-moi tes voies... Dirige-moi par ta vérité, enseigne-moi... Le SEIGNEUR enseigne aux humbles son chemin... Il montre aux pécheurs le chemin, sa justice dirige les humbles ».

Après avoir dicté la Loi à Moïse, Dieu lui a dit, comme une confidence : « Si seulement leur coeur était décidé à me craindre et à observer tous les jours tous mes commandements, pour leur bonheur et celui de leurs fils, à jamais ! » (Dt 5, 29) et Moïse a dit au peuple : « Vous veillerez à agir comme vous l'a ordonné le SEIGNEUR votre Dieu sans vous écarter ni à droite ni à gauche. Vous marcherez toujours sur le chemin que le SEIGNEUR votre Dieu vous a prescrit afin que vous restiez en vie, que vous soyez heureux et que vous prolongiez vos jours dans le pays dont vous allez prendre possession » (Dt 5, 32 - 33).

On notera au passage l'image du chemin : « SEIGNEUR, enseigne-moi tes voies, fais-moi connaître ta route... Le Seigneur montre aux pécheurs le chemin, il enseigne aux humbles son chemin. » Et le verbe « diriger » évoque bien lui aussi l'image d'un chemin : « Dirige-moi par ta vérité... Sa justice dirige les humbles ».

L'image du chemin est typique des psaumes pénitentiels : parce que le péché, au fond, c'est une fausse route. Celui qui parle ici et qui demande à Dieu de lui indiquer le bon chemin (« SEIGNEUR, enseigne-moi tes voies, fais-moi connaître ta route... ») est un pécheur qui sait d'expérience qu'il a bien du mal par lui-même à rester sur le droit chemin. En français aussi, soit dit en passant, on emploie l'image du chemin pour désigner notre conduite morale, puisqu'on parle du « droit chemin ». Et, en hébreu, le mot « conversion » signifie « demi-tour ». Dans la Bible, le pécheur qui se convertit fait un véritable demi-tour ; il tourne le dos aux idoles, quelles qu'elles soient, qui le faisaient esclave et il se tourne vers Dieu qui le veut libre. Au fond, le véritable examen de conscience, ce pourrait être celui qui nous fait découvrir ce qui nous empêche d'être libres pour aimer Dieu et nos frères.

Troisième thème de la foi d'Israël : Dieu est Amour, il n'est que Don et Pardon. « Rappelle-toi, SEIGNEUR, ta tendresse, ton amour qui est de toujours » ; on reconnaît là un écho de la définition que Dieu a donnée de lui-même à Moïse dans le Sinaï : « Dieu miséricordieux et bienveillant, lent à la colère, plein de fidélité et de loyauté... » (Ex 34, 6). Ce qui veut dire, une fois encore, qu'on n'a pas attendu le Nouveau Testament pour accueillir cette révélation. L'amour de Dieu est de toujours, l'Ancien Testament le sait très bien : après l'expérience de la libération d'Egypte, après la découverte de ce Dieu qui propose son Alliance à son peuple, on a pu réfléchir en termes neufs sur l'acte créateur de Dieu ; et, du coup, la conception du peuple d'Israël sur la création s'est mise à différer considérablement de celle des autres peuples. Désormais, on a compris que l'acte créateur de Dieu est un acte d'amour ; si Dieu a créé l'humanité, ce n'est pas pour satisfaire ses caprices ou son désir d'avoir des esclaves, comme on croyait en Mésopotamie, c'est par amour.

Un amour qui s'étend à l'humanité de tous les pays et de toutes les époques : c'est ce qu'exprime le récit du Déluge, qui est notre première lecture de ce premier dimanche de Carême. En Israël, quand on pense à l'Alliance proposée par Dieu à son peuple élu, on n'oublie jamais qu'elle s'inscrit dans un cadre plus large qui est l'Alliance de Dieu avec toute l'humanité.

Enfin, puisqu'il est Amour, Dieu n'attend rien en retour : l'amour est toujours gratuit, ou alors ce n'est pas de l'amour ! Il suffit de se laisser combler. Décidément ce psaume 24/25 est tout indiqué pour entrer en Carême !

DEUXIEME LECTURE - 1 Pierre 3, 18 - 22

Frères,
18 le Christ est mort pour les péchés,
une fois pour toutes ;
lui, le juste, il est mort pour les coupables
afin de vous introduire devant Dieu.
Dans sa chair, il a été mis à mort,
dans l'esprit, il a été rendu à la vie.
19 C'est ainsi qu'il est allé proclamer son message
à ceux qui étaient prisonniers de la mort.
20 Ceux-ci, jadis, s'étaient révoltés
au temps où se prolongeait la patience de Dieu,
quand Noé construisit l'arche,
dans laquelle un petit nombre de personnes, huit en tout,
furent sauvées à travers l'eau.
21 C'était une image du Baptême
qui vous sauve maintenant :
être baptisé, ce n'est pas être purifié de souillures extérieures,
mais s'engager envers Dieu avec une conscience droite,
et participer ainsi à la résurrection de Jésus Christ
22 qui est monté au ciel,
au-dessus des anges et de toutes les puissances invisibles,
à la droite de Dieu.

On sait peu de choses sur les circonstances de la rédaction de cette lettre ; on suppose qu'il s'agit d'une période de persécution, ce qui explique les encouragements prodigués à plusieurs reprises par l'apôtre ; par exemple : « Au cas où vous auriez à souffrir pour la justice, heureux êtes-vous... Soyez toujours prêts à justifier votre espérance devant ceux qui vous en demandent compte (sous-entendu devant les tribunaux). » (1 P 3, 14-15). Et c'est là que commence notre texte d'aujourd'hui par les mots « Car le Christ est mort pour les péchés, une fois pour toutes... » Traduisez : votre espérance s'appuie sur la mort et la résurrection du Christ, c'est cet événement pascal qui doit vous donner toutes les audaces.

Puis Pierre applique une nouvelle fois à Jésus l'image du Serviteur souffrant d'Isaïe (Is 53) : « Lui, le juste, il est mort pour les coupables... » Pierre n'a pas besoin d'en dire plus car, un peu plus haut, dans cette même lettre, il a longuement développé ce thème : « Le Christ a souffert pour vous, vous laissant un exemple afin que vous suiviez ses traces. Lui qui n'a pas commis de péché et dans la bouche duquel il ne s'est pas trouvé de tromperie ; lui qui, insulté, ne rendait pas l'insulte, dans sa souffrance ne menaçait pas, mais s'en remettait au juste Juge ; lui qui, dans son propre corps a porté nos péchés sur le bois, afin que, morts à nos péchés, nous vivions pour la justice ; lui dont les meurtrissures vous ont guéris. Car vous étiez égarés comme des brebis, mais maintenant vous vous êtes tournés vers le berger et le gardien de vos âmes. » (1 P 2, 21-24). Les lecteurs de Pierre, visiblement familiers de l'Ancien Testament, reconnaissaient là presque mot pour mot le portrait du Serviteur décrit par Isaïe ; ils connaissaient aussi la suite, c'est-à-dire le triomphe du Serviteur : « Il est haut placé, élevé, exalté à l'extrême » disait Isaïe (53, 1). Là encore, Pierre fait l'application à Jésus-Christ : « Dans sa chair, il a été mis à mort, dans l'esprit (c'est-à-dire par l'Esprit), il a été rendu à la vie... (il est ressuscité), il est monté au ciel, au-dessus des anges et de toutes les puissances invisibles, à la droite de Dieu. »

Et tout ceci, c'était pour nous, « afin de nous introduire devant Dieu » comme dit Pierre. Et l'expression « pour nous » est à entendre au sens le plus large possible : c'est-à-dire que, tous, qui que nous soyons, pouvons bénéficier de cette oeuvre du Christ : « Il est mort pour les coupables ». Même ceux qui, au temps de Noé, n'avaient pas été dignes de monter dans l'Arche, même ceux-là ont entendu désormais le message du salut : « Il est allé proclamer son message à ceux qui étaient prisonniers de la mort. Ceux-ci, jadis, s'étaient révoltés au temps où se prolongeait la patience de Dieu, quand Noé construisit l'arche. »

Donc, s'il fallait résumer le début de ce passage, on pourrait dire : le Christ est mort pour tous une fois pour toutes. Reste à savoir comment nous entrons dans ce salut offert : Pierre répond « par le Baptême ». Reprenant l'exemple de Noé, il dit : « Noé construisit l'arche, dans laquelle un petit nombre de personnes, huit en tout, furent sauvées à travers l'eau. C'était une image du Baptême qui vous sauve maintenant... » Il veut dire ici que les baptisés sont comme Noé sortant à l'air libre après le Déluge ; Noé, parce qu'il était un homme au coeur droit, a pu entendre et accepter la proposition d'Alliance de Dieu : « Voici que moi, j'établis mon alliance avec vous... » (Gn 9, 9 : notre première lecture). A notre tour, sortant des eaux du Baptême, nous pouvons entrer dans la Nouvelle Alliance : il nous suffit d'être prêts à nous « engager envers Dieu avec une conscience droite ». « Etre baptisé, ce n'est pas être purifié de souillures extérieures, mais s'engager envers Dieu avec une conscience droite, et participer ainsi à la résurrection de Jésus Christ. »

On retrouve ici en filigrane un autre thème cher à Pierre, celui de la pierre d'achoppement : pour celui qui croit, Jésus-Christ est un rocher sur lequel il s'appuie ; pour celui qui refuse de croire, Jésus-Christ est la pierre d'achoppement, le rocher qui fait tomber. L'eau joue le même rôle : cause de mort pour ceux qui refusent de croire, cause de vie pour les baptisés. L'eau a noyé les contemporains de Noé... elle a noyé les Egyptiens (au temps de Moïse) ; la même eau a porté le bateau de Noé et a protégé le peuple en se retirant devant lui et en faisant des remparts de part et d'autre de son passage. La même eau peut faire de nous des frères de Jésus-Christ, par le Baptême : il nous suffit de croire, avec une « conscience droite ».

Désormais, nous sommes comme Noé : il a été sauvé, mis à part, en quelque sorte, pour être le signe et le témoin de la volonté de Dieu de faire Alliance avec l'humanité tout entière ; à notre tour, baptisés, nous sommes signes et témoins de l'Alliance universelle. Pierre insiste sur cette universalité de la proposition d'Alliance de Dieu : c'est pour cela qu'il note le chiffre « huit » : « Quand Noé construisit l'arche... un petit nombre de personnes, huit en tout, furent sauvées à travers l'eau. » Huit, dès l'Ancien Testament, était le chiffre de la Création nouvelle, puisque la première Création (Gn 1) se déroulait en sept jours. Ces huit personnes (Noé, sa femme, et les trois couples de ses enfants) étaient ceux par qui Dieu reprenait son projet de création. Ce n'était encore qu'une image : la véritable re-création commence avec la résurrection du Christ, la nouvelle humanité naît dans les eaux du Baptême : c'est pour cela que de nombreux baptistères chrétiens des premiers siècles ou des clochers d'églises sont octogonaux.

EVANGILE - Marc 1, 12 - 15

Jésus venait d'être baptisé
12 Aussitôt l'Esprit le pousse au désert.
13 Et dans le désert
il resta quarante jours,
tenté par Satan.
Il vivait parmi les bêtes sauvages,
et les anges le servaient.
14 Après l'arrestation de Jean Baptiste,
Jésus partit pour la Galilée
proclamer la Bonne Nouvelle de Dieu ; il disait :
15 « Les temps sont accomplis :
le règne de Dieu est tout proche.
Convertissez-vous
et croyez à la Bonne Nouvelle. »

Chaque année, le premier dimanche de Carême, nous lisons le récit des Tentations chez l'un des trois évangélistes synoptiques ; cette année, nous les lisons dans Saint Marc, c'est-à-dire dans la version la plus discrète possible : « Jésus venait d'être baptisé. Aussitôt, l'Esprit le pousse au désert. Et dans le désert il resta quarante jours, tenté par Satan. Il vivait parmi les bêtes sauvages et les anges le servaient. »

Marc ne nous précise pas de quelles tentations il s'agit, mais la suite de son évangile nous permet de les deviner : ce sont toutes les fois où il a dû dire non ; parce que les pensées de Dieu ne sont pas celles des hommes, et que, homme lui-même, il était entouré d'hommes, il a dû faire sans cesse le choix de la fidélité à son Père ; en parcourant rapidement le seul évangile de Marc, nous pouvons déjà en découvrir quelques unes.

L'épisode qui nous vient tout de suite à l'esprit, parce qu'il est typique, c'est ce qui s'est passé près de Césarée de Philippe : « Jésus s'en alla avec ses disciples vers les villages voisins de Césarée de Philippe. En chemin, il interrogeait ses disciples : Qui suis-je, au dire des hommes ? Ils lui dirent Jean le Baptiste ; pour d'autres, Elie ; pour d'autres, l'un des prophètes. Et lui leur demandait : Et vous, qui dites-vous que je suis ? Prenant la parole, Pierre lui répond : Tu es le Christ. Et il leur commanda sévèrement de ne parler de lui à personne. » (Mc 8, 27-30).

Cette sévérité même est certainement déjà signe d'un combat intérieur. Et tout de suite après, Marc enchaîne « Il commença à leur enseigner qu'il fallait que le Fils de l'Homme souffre beaucoup, qu'il soit rejeté par les anciens, les grands prêtres et les scribes, qu'il soit mis à mort et que, trois jours après, il ressuscite. » (Ce qui, évidemment, cadrait mal avec le titre glorieux qui venait de lui être décerné par Pierre). Et vous connaissez la suite : « Pierre, le tirant à part, se mit à le réprimander. Mais lui, se retournant et voyant ses disciples, réprimanda Pierre ; il lui dit : Retire-toi ! Derrière moi, Satan, car tes vues ne sont pas celles de Dieu mais celles des hommes. » Il y a là, dans la bouche de Jésus l'aveu de ce qui fut la plus forte peut-être des tentations : celle d'échapper aux conséquences tragiques de l'annonce de l'évangile.

Tentation terriblement subtile : car elle s'accommode parfaitement bien d'un beau discours ; c'est au moment même où Pierre vient de faire la plus belle déclaration, le plus bel examen de théologie (!), qu'il est pour le Christ occasion de tentation.

Aussitôt après, Jésus en tire les conséquences pour ses interlocuteurs : « Si quelqu'un veut venir à ma suite, qu'il renonce à lui-même et prenne sa croix, et qu'il me suive. En effet, qui veut sauver sa vie la perdra ; mais qui perdra sa vie à cause de moi et de l'Evangile la sauvera. » (Mc 8, 34-35).
Jusqu'à la dernière minute, à Gethsémani, il aura la tentation de reculer devant la souffrance : « Mon âme est triste à en mourir... Père, à toi tout est possible, écarte de moi cette coupe ! Pourtant, non pas ce que je veux, mais ce que tu veux ! » (Mc 14, 34-36) Il est bien clair ici que sa volonté doit faire effort pour s'accorder à celle de son Père.
Jésus a eu certainement, on vient de le voir, la tentation de ne pas souffrir ; il a connu aussi celle de réussir ; là encore, son entourage l'y poussait ; le succès pouvait bien devenir un piège : « Tout le monde te cherche » (Mc 1, 37), lui disaient ses disciples à Capharnaüm ; je vous rappelle le contexte ; le matin du sabbat à la synagogue, d'abord, où il avait délivré un possédé, puis la journée au calme chez Simon et André, où il avait guéri la belle-mère de Pierre ; le soir tous les alentours étaient là, qui avec son malade, qui avec son possédé ; et il avait guéri de nombreux malades ; la nuit suivante, avant l'aube, il était sorti à l'écart pour prier ; déception à la maison quand le jour s'était levé : s'il était parti ?

« Tout le monde te cherche »... Il avait dû s'arracher : « Allons ailleurs dans les bourgs voisins, pour que j'y proclame aussi l'Evangile : car c'est pour cela que je suis sorti. » (Mc 1, 38). Pour cela et pas pour autre chose... Elle est là, la tentation : se laisser détourner de sa mission.
Cela a commencé très tôt, certainement, quand il a fallu affronter les moqueries de quelques proches ; toute vocation au service des autres impose des arrachements ; sa propre famille a parfois été un obstacle à sa mission : « Les gens de sa parenté vinrent pour s'emparer de lui. Car ils disaient il a perdu la tête » (Mc 3, 21).
Cette souffrance de l'incompréhension traduit une autre sorte de tentation, celle de convaincre par des actes spectaculaires : « Les Pharisiens vinrent et se mirent à discuter avec Jésus ; pour lui tendre un piège, ils lui demandent un signe qui vienne du ciel. Poussant un profond soupir, Jésus dit : Pourquoi cette génération demande-t-elle un signe ? En vérité, je vous le déclare, il ne sera pas donné de signe à cette génération... Et les quittant, il remonta dans la barque et il partit sur l'autre rive. » (Mc 8,11-12). Très certainement, quand Jésus décide brusquement de fausser compagnie à ses interlocuteurs du moment, que ce soient ses amis ou ses adversaires, c'est qu'il a un choix à faire.

Ce choix est celui de la fidélité à sa mission : qu'il soit le Messie, tout le monde y pense depuis le début ; mais le problème c'est qu'une fois encore, les pensées de Dieu ne sont pas les nôtres ; par exemple, on attendait, on espérait un Messie politiquement puissant, qui chasserait l'occupant romain et restaurerait la liberté politique d'Israël ; Jésus a dû sans cesse prêcher la seule grandeur de l'amour ; c'est pour cela qu'à plusieurs reprises, il impose le secret à ceux qui ont entrevu son mystère (que ce soit à la Transfiguration ou ailleurs) : il ne veut pas laisser son entourage s'engager sur une fausse piste.

Je reviens à l'épisode des Tentations : Marc trouve ici le moyen de nous faire comprendre en quelques mots que, grâce à Jésus, le mal est définitivement vaincu : les quarante jours ne sont pas plutôt écoulés, en effet, que Jésus, ne se laissant aucunement freiner dans son élan par la nouvelle de l'arrestation de Jean-Baptiste, débute sa prédication par l'annonce la plus audacieuse qui soit : « Les temps sont accomplis » ! Manière de dire que le fameux « Jour de Dieu » annoncé par les prophètes s'est enfin levé.

On ne s'étonne pas non plus qu'il ait vécu paisiblement au désert pendant quarante jours (chiffre symbolique) au milieu des bêtes sauvages : car c'est bien ainsi que le prophète Isaïe avait défini l'harmonie qui règnera dans la création nouvelle : « Le loup habitera avec l'agneau, le léopard se couchera près du chevreau. » (Is 11).
L'évangéliste Marc n'écrit pas comme saint Paul, mais à sa manière, il nous présente Jésus comme l'homme véritablement libre par rapport à toutes les tentations, celui qui est le premier-né de l'humanité nouvelle.

 

L'intelligence des écritures

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14 février 2012 2 14 /02 /février /2012 10:20

marie-nolle-thabut.jpgJe suis, chaque dimanche, impressionné par la qualité des commentaires de Marie-Noëlle Thabut sur les textes que nous propose la liturgie du jour.

 

Ces commentaires, trouvés sur le site "Eglise catholique en France", permettent à toute personne de bonne volonté, chrétienne ou non, de mieux comprendre la Bible, le livre le plus diffusé au monde. Notamment, en

  • donnant des explications historiques ;

  • décodant le langage imagé utilisé par l'auteur.

Je souhaite arriver à mettre ici, chaque dimanche, les commentaires de Marie-Noëlle Thabut. Ma seule contribution consiste à surligner les passages que je trouve les plus importants ou enrichissants et à écrire en rouge ceux qui parlent d'un thème qui m'est cher : la liberté (trois autres pages de mon blog sont consacrées à ces passages des Evangiles, du reste du Nouveau Testament ou de l'Ancien Testament qui parlent de la liberté, directement ou indirectement)

 

Version audio (le lien sera inopérant dans un premier temps), trouvée sur le site de Radio-Notre-Dame.

 

PREMIERE LECTURE - Isaïe 43, 18... 25

18 Parole du SEIGNEUR : « Ne vous souvenez-plus d'autrefois,
ne songez plus au passé.
19 Voici que je fais un monde nouveau :
il germe déjà, ne le voyez-vous pas ?
Oui, je vais faire passer une route dans le désert,
des fleuves dans les lieux arides.
21 Ce peuple que j'ai formé pour moi
redira ma louange.
22 Toi, Jacob, tu ne m'avais pas appelé,
tu ne t'étais pas fatigué pour moi, Israël !
24c Par tes péchés tu m'as traité comme un esclave,
par tes fautes tu m'as fatigué.
25 Mais moi, oui, moi, je pardonne tes révoltes,
à cause de moi-même,
et je ne veux plus me souvenir de tes péchés. »

« Ne vous souvenez plus d'autrefois, ne songez plus au passé. » Tout ce passage, comme le contexte dont il est extrait, est tourné vers l'avenir. Depuis plusieurs chapitres, plus précisément depuis le chapitre 40, au fait, le livre d'Isaïe a franchi un tournant : pendant seize chapitres, (40 à 55) il n'est plus question que de consolation ; cela commence par les mots « Consolez, consolez mon peuple, dit votre Dieu ». Ce qui prouve que le peuple est malheureux. Dans les trente-neuf premiers chapitres, le contexte était tout différent, Israël avait plutôt besoin d'être rappelé à l'ordre.

Quel est donc ce nouveau contexte historique, pendant lequel un prophète s'applique à consoler le peuple et à lui promettre un renouveau, en lui disant « Ne vous souvenez plus d'autrefois, ne songez plus au passé » ? Il s'agit de l'Exil à Babylone, bien sûr.

Il faut prendre la mesure de ce qu'a été l'Exil pour ce peuple qui avait tout perdu : on pouvait réellement se demander : où donc est Dieu ? Le peuple était décimé, loin de sa Terre, loin de la Ville Sainte (Jérusalem), loin du Temple : et il pouvait être tenté de se demander si Dieu ne l'avait pas abandonné ? Et, à vrai dire, on pensait qu'on ne l'aurait pas volé : le peuple d'Israël considérait son Exil comme un châtiment de ses fautes. Un autre passage de ces mêmes chapitres le dit clairement : (c'est Dieu qui parle) « Ah ! Si tu avais été attentif à mes ordres, ta paix serait comme un fleuve, et ta justice comme les flots de la mer ; ta descendance serait comme le sable, ses rejetons comme les gravillons : jamais son nom ne serait, de devant moi, ni retranché, ni extirpé. » (Is 48, 18-19).

Il est vrai que consoler quelqu'un n'empêche pas de lui ouvrir les yeux sur ses erreurs ; dans le texte d'aujourd'hui, celles d'Israël ne sont pas masquées : le prophète insiste sur les mots « péchés, fautes, révoltes ». le chapitre précédent expliquait très bien de quoi il s'agissait : (c'est le peuple, ici, qui parle, et fait son examen de conscience) « Envers lui, nous avons commis des fautes, lui dont on n'a pas voulu suivre les chemins et dont on n'a pas écouté la Loi. » (Is 42, 24).

Et le pire de tous ces manquements, celui contre lequel les prophètes de tous les temps n'ont pas fini de se battre, c'est l'idolâtrie : et c'est bien de cela qu'il est question ici : « Toi, Jacob, tu ne m'avais pas appelé, tu ne t'étais pas fatigué pour moi, Israël ! Par tes péchés tu m'as traité comme un esclave, par tes fautes tu m'as fatigué. »

Si le prophète rappelle à ce peuple ses manquements, ce n'est pas pour l'écraser de remords, c'est pour lui annoncer le pardon de Dieu : « Mais moi, oui, moi, je pardonne tes révoltes, à cause de moi-même, et je ne veux plus me souvenir de tes péchés. » La formule « à cause de moi-même » est notre plus belle garantie : ce n'est pas à cause de nous ou de qui que ce soit d'autre, c'est à cause de lui seul, tout gratuitement, que Dieu pardonne ! Le premier Isaïe, deux cents ans plus tôt, l'avait déjà proclamé très haut : « Si vos péchés sont comme l'écarlate, ils deviendront blancs comme la neige. S'ils sont rouges comme le vermillon, ils deviendront comme de la laine. » (Is 1, 18). Et, plus tard, le livre de Ben Sirac a cette phrase magnifique : « A l'heure où l'on te demandera des comptes, tu trouveras le pardon » (Si 18, 20)...

Si donc Dieu pardonne, c'est d'abord par fidélité à lui-même, car il ne peut pas se renier lui-même, comme dit Saint Paul (2 Tm 2, 13). C'est aussi par fidélité à son Alliance : pécheur ou pas, le peuple d'Israël reste son peuple élu ; nous l'avons lu ici : « Ce peuple que j'ai formé pour moi redira ma louange. » Un peu plus haut, le prophète a eu cette formule splendide : « Toi, Israël, mon serviteur, Jacob, toi que j'ai choisi, descendance d'Abraham, mon ami, toi que j'ai tenu depuis les extrémités de la terre, toi que, depuis ses limites j'ai appelé, toi à qui j'ai dit : Tu es mon serviteur, je t'ai choisi et non pas rejeté, ne crains pas, car je suis avec toi, n'aie pas ce regard anxieux, car je suis ton Dieu. » (Is 41, 8-10).

Mais le projet de Dieu déborde le peuple élu, on le sait bien, et le Deuxième Isaïe le redit souvent : par exemple « Tournez-vous vers moi et soyez sauvés, vous, tous les confins de la terre, car c'est moi qui suis Dieu, il n'y en a pas d'autre. » (45, 22). Et le salut accordé au peuple choisi sera pour les autres nations la plus belle preuve de la présence de Dieu ; ainsi Israël devient témoin de l'oeuvre de Dieu : « Tous les êtres de chair sauront que celui qui te sauve, c'est moi, le SEIGNEUR, que celui qui te rachète, c'est l'Indomptable de Jacob ! » (49, 26). « Mes témoins à moi, c'est vous - oracle du SEIGNEUR - mon serviteur, c'est vous que j'ai choisis afin que vous puissiez comprendre, avoir foi en moi et discerner que je suis bien tel : avant moi ne fut formé aucun dieu et après moi il n'en existera pas. C'est moi, c'est moi qui suis le SEIGNEUR, en dehors de moi, pas de Sauveur. C'est moi qui ai annoncé et donné le salut, moi qui l'ai laissé entendre, et non pas chez vous, un dieu étranger. Ainsi vous êtes mes témoins - oracle du SEIGNEUR - et moi je suis Dieu. » (43, 10-13).

La preuve que Dieu a pardonné, c'est qu'il prépare déjà le retour d'Exil : « Oui, je vais faire passer une route dans le désert, des fleuves dans les lieux arides. » Et ce sera tellement merveilleux, tellement inespéré que le prophète y voit comme une nouvelle création : « Voici que je fais un monde nouveau : il germe déjà, ne le voyez-vous pas ? »

Isaïe ne parlait que pour ses contemporains, c'est une affaire entendue. Mais, plus tard, on relira cette prophétie pour y puiser l'espérance du salut final. Et de siècle en siècle en Israël, l'impatience grandit, mais la certitude aussi. Car Dieu est fidèle, qui pourrait en douter ? Le jour venu, on en est sûrs, « il essuiera les larmes de tous les visages... » (Is 25, 8). Et un auteur plus tardif, que l'on appelle le troisième Isaïe répétera ces mêmes promesses d'avenir : « Voici que je vais créer des cieux nouveaux et une terre nouvelle ; ainsi le passé ne sera plus rappelé, il ne remontera plus jusqu'au secret du coeur. » (Is 65, 17). Seul Dieu peut accomplir ce prodige d'effacer nos larmes, celles de la douleur, et celles pires encore de la culpabilité

 

PSAUME 40 (41), 2-4. 5-6. 11-13

2 Heureux qui pense au pauvre et au faible :
le SEIGNEUR le sauve au jour du malheur.
3 Il le protège et le garde en vie ;
4 il le soutient sur son lit de souffrance.

5 J'avais dit : « Pitié pour moi, SEIGNEUR,
guéris-moi, car j'ai péché contre toi ! »
6 Mes ennemis me condamnent déjà :
« Quand sera-t-il mort ? Son nom, effacé ? »

11 Mais toi, SEIGNEUR, prends pitié de moi ;
12 et je saurai que tu m'aimes.
13 Dans mon innocence tu m'as soutenu
et rétabli pour toujours devant ta face.

Voilà encore un ex-voto (nous avons déjà rencontré des psaumes qui sont de véritables ex-voto) : comme il en avait fait le voeu, un malade guéri vient rendre grâce au Temple de Jérusalem pour la santé retrouvée ; et tout lui revient en mémoire, la maladie elle-même pour commencer et tout le cortège qui l'accompagnait : les souffrances de toutes sortes, bien sûr, les amis, les vrais et les autres, ceux qui parlent dans votre dos, et surtout ce qui ne l'a jamais abandonné, même aux pires moments, la foi et la prière.

Reprenons ces différents points, et ensuite, nous essaierons d'identifier qui est ce malade. Je m'appuierai sur l'ensemble du psaume (et pas seulement sur les seuls versets d'aujourd'hui) car nous ne rencontrons ce psaume qu'une seule fois le dimanche.

Voici donc quelqu'un qui vient de réchapper d'une horrible maladie : comme il aurait aimé être entouré ! Je pense que c'est le sens du premier verset ; car le mot à mot en hébreu serait « Heureux celui qui entre dans le mystère du pauvre ». Celui qui est perspicace (comme dit André Chouraqui) devant les douleurs physiques et morales du malade.

Sur les souffrances physiques endurées, il est on ne peut plus discret : il évoque seulement le « lit de souffrance » et le « jour du malheur ». En revanche, il ne cache pas la souffrance morale : celle de la culpabilité d'abord ; rien de tel que la maladie pour se demander « qu'est-ce que j'ai fait au Bon Dieu ? » et creuser son examen de conscience : « J'avais dit : Pitié pour moi, SEIGNEUR, guéris-moi, car j'ai péché contre toi ! »

Mais l'épreuve la plus terrible lui est venue de son entourage : elle occupe la moitié du psaume ; par exemple : « Mes ennemis me condamnent déjà (sous-entendu : ils disent) : Quand sera-t-il mort ? Son nom, effacé ? » Sûr, si c'était des amis, ils ne prédiraient pas si facilement une issue fatale ! Voici les autres versets dans le même sens : « Si quelqu'un vient me voir, ses propos sont vides ; il emplit son coeur de pensées méchantes, il sort, et dans la rue il parle. Unis contre moi, mes ennemis murmurent, à mon sujet, ils présagent le pire (voilà ce qu'ils se disent entre eux) : c'est un mal pernicieux qui le ronge ; le voilà couché, il ne pourra plus se lever... Mais toi, SEIGNEUR, prends pitié de moi ; relève-moi, je leur rendrai ce qu'ils méritent. Oui, je saurai que tu m'aimes si mes ennemis ne chantent pas victoire. »

Le psaume 30/31 que nous chantons chaque Vendredi-Saint exprime cette même humiliation : « Je suis injurié par tous mes adversaires, plus encore, par mes voisins ; je fais peur à mes intimes : s'ils me voient dehors, ils fuient. On m'oublie, tel un mort effacé des mémoires, je ne suis plus qu'un débris. Et j'entends les ragots de la foule : « il épouvante les alentours ! » Ils se sont mis d'accord contre moi, ils conspirent pour m'ôter la vie. » (30/31, 12-14).

Le pire dans tout cela, c'est l'amitié déçue, trahie ; on sait bien que toute passe difficile dans la vie est une occasion de compter ses vrais amis ; et on a parfois des surprises, des bonnes et des mauvaises. Ici, visiblement, un très cher ami, un proche a cruellement déçu notre malade : « Même l'ami, qui avait ma confiance et partageait mon pain, m'a frappé du talon. » Au passage, vous vous souvenez que Jésus a cité cette phrase du psaume 40/41 à propos de Judas le soir du Jeudi Saint : « Celui qui mangeait le pain avec moi, contre moi a levé le talon. » (Jn 13, 18).

Cette expérience doit être assez commune car on la retouve évoquée dans plusieurs psaumes, par exemple le psaume 54/55 : « Ce n'est pas un ennemi qui m'insulte, car je le supporterais. Ce n'est pas un adversaire qui triomphe de moi, je me déroberais à lui. Mais c'est toi, un homme de mon rang, mon familier, mon intime. Nous échangions de douces confidences, et nous marchions de concert dans la maison de Dieu. » (Ps 54/55, 13-14).

Dernière composante de ce psaume, la plus importante puisque le malade est guéri, c'est l'action de grâce : « Dans mon innocence tu m'as soutenu et rétabli pour toujours devant ta face. Béni soit le SEIGNEUR, Dieu d'Israël, depuis toujours et pour toujours ! Amen ! Amen ! »

Il nous reste à nous demander qui peut bien être ce malade ? Mais la réponse, nous la connaissons déjà : comme dans tous les psaumes, c'est le peuple d'Israël tout entier qui parle ; ce qu'il appelle sa maladie, son « jour de malheur », c'est l'Exil à Babylone. Ces cinquante années resteront à jamais marquées dans la mémoire d'Israël comme un « lit de souffrance » : alors tout le psaume s'explique.

En Exil à Babylone, le peuple craignait d'être à tout jamais rayé de la carte, ce qui ne pouvait que plaire à ses ennemis de toujours : « Mes ennemis me condamnent déjà : (ils se disent entre eux) Quand sera-t-il mort ? son nom, effacé ? » Et, visiblement, ils s'en réjouissent : « C'est un mal pernicieux qui le ronge ; le voilà couché, il ne pourra plus se lever. » Les ennemis sont évidemment faciles à identifier, ce sont les peuples voisins, les gens de Damas ou de Moab ou d'Ammon avec lesquels on a été bien souvent en guerre.

Mais qui est l'ami qui a trahi ? « Même l'ami qui avait ma confiance et partageait mon pain, m'a frappé du talon. » Il s'agit du peuple, voisin et frère, Edom, descendant d'Esaü : au moment de la chute de Jérusalem, en 587, sous les coups de Nabuchodonosor, les Edomites ne sont pas venus au secours du peuple d'Israël ; au contraire, ils se sont joints aux pillards. Depuis ce jour, Edom est devenu l'ennemi-type, le faux-frère, le traître.

Quant aux allusions au péché, elles s'expliquent d'autant mieux, si ce psaume au lieu d'être la prière d'un individu, est celle du peuple tout entier : car l'Exil à Babylone est considéré comme la juste conséquence de tous les manquements du peuple à l'Alliance. On aurait même pu en venir à ne plus oser se tourner vers Dieu après lui avoir tant désobéi. Heureusement, dans sa foi, le peuple élu sait que le Dieu de miséricorde ne lui refusera pas le pardon, mieux même se penchera d'autant plus volontiers sur lui à cause précisément de sa misère. « J'avais dit : Pitié pour moi, SEIGNEUR, guéris-moi, car j'ai péché contre toi ! »

DEUXIEME LECTURE - Deuxième Lettre de Paul aux Corinthiens 1, 18 - 22

Frères,
18 J'en prends à témoin le Dieu fidèle :
Le langage que nous parlons
n'est pas à la fois « oui » et « non ».
19 Le Fils de Dieu, le Christ Jésus,
que nous avons annoncé parmi vous,
Sylvain, Timothée et moi,
n'a pas été à la fois « oui » et « non » ;
il n'a jamais été que « oui ».
20 Et toutes les promesses de Dieu
ont trouvé leur « oui » dans sa personne.
Aussi est-ce par le Christ
que nous disons « Amen »,
notre « oui » pour la gloire de Dieu.
21 Celui qui nous rend solides pour le Christ,
dans nos relations avec vous,
celui qui nous a consacrés,
c'est Dieu ;
22 il a mis sa marque sur nous,
et il nous a fait une première avance sur ses dons :
l'Esprit qui habite nos coeurs.

Dans certains de ses passages, la deuxième lettre aux Corinthiens est visiblement la lettre d'un homme blessé. A preuve, cette phrase du chapitre 2 : « Pour moi, j'ai décidé ceci : je ne retournerai pas chez vous dans la tristesse. » On ne connaît pas très exactement les motifs de la tristesse de Paul ; mais, au fil des pages, on peut en deviner au moins quatre : premièrement, on lui reproche d'être inconstant sous prétexte qu'il a dû à plusieurs reprises modifier ses projets de voyage ; deuxièmement, son autorité d'apôtre est contestée ; troisièmement, un membre de la communauté de Corinthe l'a humilié publiquement ; quatrièmement (mais peut-être est-ce la même chose), on est allé jusqu'à lui reprocher ses extases en le prétendant carrément fou.

Dans de nombreux passages de cette lettre, il cherche donc à se justifier et en particulier dans le texte d'aujourd'hui. Ici, il répond aux deux premiers motifs de conflits, évoqués plus haut : quelque chose comme : « Tu changes d'avis tout le temps, on ne peut jamais compter sur toi ; tu avais promis de venir, et on t'attend toujours. C'est bien la preuve que tu n'es pas un vrai apôtre envoyé par Dieu, tu n'as pas la vocation. Si on ne peut pas croire en tes promesses, on ne peut pas non plus croire en tes paroles. »

Reprenons ces deux thèmes : tout d'abord le reproche d'inconstance : à travers les lignes qui précèdent notre lecture d'aujourd'hui, on devine que Paul qui était à Ephèse avait prévu de faire un voyage à Corinthe ; de là il serait parti pour la Macédoine puis revenu à Corinthe. Mais, finalement, il a dû modifier ses projets et s'est rendu directement en Macédoine sans passer par Corinthe. Il demande aux Corinthiens de ne pas lui faire de procès d'intention. S'il a différé une visite pourtant promise, ce n'est pas par légèreté, ou par susceptibilité personnelle, c'est dans le souci de ne pas aggraver les dissensions en tombant au mauvais moment.

Dans les versets qui précèdent, il affirme qu'il a, comme on dit, sa conscience pour lui : « Notre sujet de fierté, c'est ce témoignage de notre conscience : nous nous sommes conduits dans le monde, et plus particulièrement envers vous, avec la simplicité et la pureté de Dieu, non avec une sagesse humaine, mais par la grâce de Dieu. » (2 Co 1, 12).

Et voici les phrases qui encadrent (et explicitent) les lignes d'aujourd'hui : « Aurais-je fait preuve de légèreté ? Mes projets ne sont-ils que des projets humains en sorte qu'il y ait en moi à la fois le « oui » et le « non » ?... Je prends Dieu à témoin sur ma vie : c'est pour vous ménager que je ne suis pas revenu à Corinthe. » On comprend mieux du coup les répétitions d'aujourd'hui sur le « oui et le « non » : « J'en prends à témoin le Dieu fidèle : le langage que nous parlons n'est pas à la fois « oui » et « non ».

Ce thème du « oui » et du « non » se trouve dans d'autres textes du Nouveau Testament, ce qui prouve que les querelles ne se rencontraient pas seulement à Corinthe : commençons par la phrase de Jésus lui-même, rapportée par l'évangile de Matthieu : « Quand vous parlez dites Oui ou Non : tout le reste vient du Malin. » (Mt 5, 37). Et Saint Jacques insistait : « Mes frères, ne jurez pas, ni par le ciel, ni par la terre, ni d'aucune autre manière. Que votre oui soit oui et votre non, non. » (Jc 5, 12).

Bien plus grave était le deuxième reproche adressé à Paul, la contestation de sa vocation d'apôtre : et c'est donc là-dessus, logiquement, qu'il s'étend le plus longuement. Il a commencé sa lettre en revendiquant le titre d'apôtre : « Paul, apôtre du Christ Jésus par la volonté de Dieu ». Dans la lettre aux Galates, il y insiste encore davantage, il précise : « Paul, apôtre, non de la part des hommes, ni par un homme, mais par Jésus Christ et Dieu le Père qui l'a ressuscité d'entre les morts » (Ga 1, 1).

Non seulement, il lui fallait justifier de son titre d'apôtre, lui qui n'avait pas fait partie des premiers disciples de Jésus, mais il lui fallait également se démarquer des faux prédicateurs qui, semble-t-il ne manquaient pas. Là aussi, il se défend avec force : « Nous avons dit non aux procédés secrets et honteux, nous nous conduisons sans fourberie, et nous ne falsifions pas la Parole de Dieu, bien au contraire, c'est en manifestant la vérité que nous cherchons à gagner la confiance de tous les hommes en présence de Dieu. » (2 Co 4, 2).

« Nous ne sommes pas en effet comme tant d'autres qui trafiquent la Parole de Dieu ; c'est avec sincérité, c'est de la part de Dieu, à la face de Dieu, dans le Christ, que nous parlons. » (2 Co 2, 17). On sent bien ici une pointe polémique contre des prétendus missionnaires. Dans le texte d'aujourd'hui, on devine également sa fierté sincère d'avoir été choisi et soutenu par Dieu : « Celui qui nous rend solides pour le Christ, dans nos relations avec vous, celui qui nous a consacrés, c'est Dieu ; il a mis sa marque sur nous, et il nous a fait une première avance sur ses dons : l'Esprit qui habite nos coeurs. »

Au passage, vous avez remarqué la façon dont Paul parle de l'Esprit Saint. Il y a là une nouveauté radicale par rapport à l'Ancien Testament puisque la formule de Paul est éminemment trinitaire ; il cite nommément Dieu, le Christ et l'Esprit dans la même phrase, ce qui aurait été impensable avant Jésus-Christ : « Celui qui nous rend solides pour le Christ, dans nos relations avec vous, celui qui nous a consacrés, c'est Dieu ; il a mis sa marque sur nous, et il nous a fait une première avance sur ses dons : l'Esprit qui habite nos coeurs. » Paul terminera cette deuxième lettre aux Corinthiens de façon encore plus percutante et Trinitaire : « La grâce du Seigneur Jésus Christ, l'amour de Dieu, et la communion du Saint Esprit soient avec vous tous. » (2 Co 13, 13).

EVANGILE - Marc 2, 1 - 12

1 Jésus était de retour à Capharnaüm,
et la nouvelle se répandit qu'il était à la maison.
2 Tant de monde s'y rassembla
qu'il n'y avait plus de place, même devant la porte.
Jésus leur annonçait la Parole.
3 Arrivent des gens
qui lui amènent un paralysé,
porté par quatre hommes.
4 Comme ils ne peuvent l'approcher à cause de la foule,
ils découvrent le toit au-dessus de Jésus,
font une ouverture,
et descendent le brancard sur lequel était couché le paralysé.
5 Voyant leur foi,
Jésus dit au paralysé :
« Mon fils, tes péchés sont pardonnés. »
6 Or, il y avait dans l'assistance quelques scribes
qui raisonnaient en eux-mêmes :
7 « Pourquoi cet homme parle-t-il ainsi ?
Il blasphème.
Qui donc peut pardonner les péchés,
sinon Dieu seul ? »
8 Saisissant aussitôt dans son esprit
les raisonnements qu'ils faisaient,
Jésus leur dit :
« Pourquoi tenir de tels raisonnements ?
9 Qu'est-ce qui est le plus facile ?
De dire au paralysé : Tes péchés sont pardonnés,
ou bien de dire :
Lève-toi, prends ton brancard et marche ?
10 Eh bien ! Pour que vous sachiez que le Fils de l'homme
a le pouvoir de pardonner les péchés sur la terre,
11 Je te l'ordonne,
(dit-il au paralysé),
lève-toi,
prends ton brancard et rentre chez toi. »
12 L'homme se leva, prit aussitôt son brancard,
et sortit devant tout le monde.
Tous étaient stupéfaits
et rendaient gloire à Dieu, en disant :
« Nous n'avons jamais rien vu de pareil. »
Les lectures de ce dimanche sont étonnamment liées : dans la deuxième lettre aux Corinthiens, Paul affirmait à propos du Christ « toutes les promesses de Dieu ont trouvé leur « oui » en sa personne » (2 Co 1, 20). Ces promesses dont parle Paul, ce sont celles de l'Ancien Testament, en particulier celles d'Isaïe qui résumaient bien l'attente d'Israël (et que nous avons lues en première lecture) : « Ne vous souvenez plus d'autrefois, ne songez plus au passé. Voici que je fais un monde nouveau : il germe déjà, ne le voyez-vous pas ? » (Is 43). Un monde nouveau bâti sur le pardon inconditionnel de Dieu : « Moi, oui, moi je pardonne tes révoltes, à cause de moi-même (traduisez « à cause de personne d'autre, c'est mon être même que de pardonner gratuitement »), et je ne veux plus me souvenir de tes péchés. » (Is 43).

Ce monde nouveau promis par Isaïe est arrivé puisque Jésus guérit les malades et pardonne les péchés ; et Jésus s'inscrit bien dans cette ligne : « Pour que vous sachiez que le Fils de l'homme a le pouvoir de pardonner les péchés sur la terre, je te l'ordonne, dit Jésus au paralysé, lève-toi, prends ton brancard et rentre chez toi. » (Mc 2, 10-11).

Et ceux qui ont la chance d'assister à cette naissance du monde nouveau (dans le récit de Marc) ne savent que dire : « Nous n'avons jamais rien vu de pareil. » (Mc 2, 12).

Mais que s'est-il passé pour que ce monde nouveau advienne ? Il a fallu d'abord que Dieu, dans sa souveraine liberté, envoie son Fils ; il a fallu ensuite qu'il trouve des coeurs prêts à l'accueillir ; c'est le cas de Pierre qui a entendu son appel, déjà, et lui ouvre sa maison de Capharnaüm ; il a fallu ensuite la foi, qui va jusqu'à l'audace, du paralysé et de ses porteurs : dans la détresse qui est la leur a pu s'ouvrir la brèche de la foi. Une foi qui n'est pas faite de raisonnements et de discours, mais d'une attente passionnée du salut que Jésus peut leur apporter. Marc peut aller jusqu'à dire que « Jésus a vu leur foi. »

Car l'appel au secours est la meilleure attitude devant Dieu. Matthieu rapporte cette phrase de Jésus : « Je te loue, Père, Seigneur du ciel et de la terre, d'avoir caché cela aux sages et aux intelligents et de l'avoir révélé aux tout-petits. » (Mt 11, 25). Les scribes, eux, qui ne sont pas en difficulté, en restent à leurs raisonnements ; on ne peut pas leur donner tort trop vite, car ils ont toutes les bonnes raisons de penser ce qu'ils pensent : « Pourquoi cet homme parle-t-il ainsi ? Il blasphème. Qui donc peut pardonner les péchés, sinon Dieu seul ? » Mais voilà, trop de raisonnement peut nuire à la foi : ils risquent de rester enfermés dans leurs certitudes. Jésus a déjà été confronté aux scribes, peu de temps auparavant, à Capharnaüm également, mais cette fois dans la synagogue, puisque Marc notait : « Il enseignait en homme qui a autorité et non pas comme les scribes. » (1, 22).

Dans la maison de Pierre, pour l'instant, l'épisode se termine bien : « Tous rendaient gloire à Dieu. » (Tous, donc y compris les scribes, peut-être ?). Mais Jésus vient de mettre en place lui-même les éléments de son procès : la prétention à pardonner les péchés (c'est se prendre pour Dieu), et la revendication du titre de Fils de l'homme, qui évoquait le Messie. C'est sur ce même motif, il ne faut pas l'oublier, qu'il sera inculpé de blasphème et condamné à mort quelques années plus tard : « Le Grand Prêtre l'interrogeait : il lui dit « Es-tu le Messie, le Fils du Dieu béni ? » Jésus dit : « Je le suis, et vous verrez le Fils de l'homme siégeant à la droite du Tout-Puissant et venant avec les nuées du ciel. » Le Grand Prêtre déchira ses habits et dit : « Qu'avons-nous encore besoin de témoins ! Vous avez entendu le blasphème. » (14, 61-64).

Pourtant, à Capharnaüm, et c'est probablement l'une des choses que Marc veut faire remarquer à ses lecteurs, les scribes auraient pu trouver une occasion d'ouvrir leurs yeux et leurs coeurs ; car Dieu, lui, n'a pas désavoué les prétentions de Jésus : la guérison corporelle du paralytique vient prouver le pouvoir qu'il tient de son Père ; c'est bien le pouvoir universel promis au Fils de l'homme dans le texte du prophète Daniel (Dn 7, 14).

Il nous restera à découvrir que cette mission du Fils de l'homme est partagée par les apôtres d'abord, par tous ses frères baptisés ensuite : comme le dit Paul dans la deuxième lecture « Celui qui nous a consacrés, c'est Dieu ; il a mis sa marque sur nous, et il nous a fait une première avance sur ses dons : l'Esprit qui habite nos coeurs. » (2 Co 1, 21-22). Désormais, devenus des « demeures » de l'Esprit, nous sommes envoyés pour annoncer au monde les paroles d'Isaïe, puis de Jésus-Christ qui disent le pardon de Dieu.

  L'intelligence des écritures

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7 février 2012 2 07 /02 /février /2012 09:35

marie-nolle-thabut.jpgJe suis, chaque dimanche, impressionné par la qualité des commentaires de Marie-Noëlle Thabut sur les textes que nous propose la liturgie du jour.

 

Ces commentaires, trouvés sur le site "Eglise catholique en France", permettent à toute personne de bonne volonté, chrétienne ou non, de mieux comprendre la Bible, le livre le plus diffusé au monde. Notamment, en

  • donnant des explications historiques ;

  • décodant le langage imagé utilisé par l'auteur.

Je souhaite arriver à mettre ici, chaque dimanche, les commentaires de Marie-Noëlle Thabut. Ma seule contribution consiste à surligner les passages que je trouve les plus importants ou enrichissants et à écrire en rouge ceux qui parlent d'un thème qui m'est cher : la liberté (trois autres pages de mon blog sont consacrées à ces passages des Evangiles, du reste du Nouveau Testament ou de l'Ancien Testament qui parlent de la liberté, directement ou indirectement)

 

Version audio (le lien sera inopérant dans un premier temps), trouvée sur le site de Radio-Notre-Dame.

 

PREMIERE LECTURE - Lévitique 13, 1-2. 45-46

1 Le SEIGNEUR dit à Moïse et à son frère Aaron :
2 « Quand un homme aura sur la peau
une tumeur, une inflammation ou une tache,
qui soit une marque de lèpre,
on l'amènera au prêtre Aaron
ou à l'un des prêtres ses fils.
45 Le lépreux atteint de cette plaie
portera des vêtements déchirés et les cheveux en désordre,
il se couvrira le haut du visage jusqu'aux lèvres,
et il criera : Impur ! Impur !
46 Tant qu'il gardera cette plaie, il sera impur.
C'est pourquoi il habitera à l'écart,
sa demeure sera hors du camp. »

Le livre du Lévitique n'est pas des plus faciles : il représente vingt-sept chapitres de réglementation souvent très minutieuse ; il n'y est question que du sacerdoce, et des règles à observer dans le culte aussi bien que dans la vie quotidienne pour rester dans l'Alliance avec Dieu. On est visiblement en présence d'un courant théologique particulier, très clérical : dans lequel les prêtres (les lévites, ce que l'on appelle le milieu sacerdotal) sont les intermédiaires privilégiés entre Dieu et le peuple. Rien à voir avec le livre du Deutéronome que nous lisions pour le quatrième dimanche, qui relève visiblement d'un autre courant théologique, dans lequel ce sont les prophètes qui sont les porte-parole de Dieu.

Mais après l'Exil, alors qu'il n'y avait plus ni roi ni prophète en Israël, les prêtres ont normalement et heureusement assumé la responsabilité de la survie spirituelle et même politique du peuple de l'Alliance. Car pour eux, et c'est ce qui fait la beauté profonde de ce livre, si on veut bien dépasser la première impression pour lire entre les lignes, l'Alliance proposée par Dieu à Israël est un honneur et une nécessité vitale : le Dieu Saint (c'est-à-dire le Tout-Autre) propose une véritable communion d'amour à ce petit peuple ; il est donc de la plus haute importance pour les fils d'Israël de rester dignes de la rencontre avec le Dieu Saint.
Nous lisons rarement le Livre du Lévitique, mais, pour ce dimanche, il nous est proposé pour introduire l'évangile qui rapporte un cas de guérison de la lèpre par Jésus. Nous ne pouvons pas comprendre l'importance de ce miracle si nous ne connaissons pas le contexte dans lequel Jésus a agi : car les prescriptions de la loi du Lévitique concernant les lépreux étaient encore en vigueur de son temps.

Ces prescriptions nous paraissent rudes : quand on a le malheur d'être malade, c'est évidemment une souffrance supplémentaire d'être un exclu. Or c'était très strict ; dès que quelqu'un présentait des signes d'une maladie de peau évolutive du type de la lèpre, il devait aussitôt se présenter au prêtre qui procédait à un examen en règle et qui décidait s'il fallait déclarer cette personne impure ; la déclaration d'impureté était une véritable mise à l'écart de toute vie religieuse, et donc à l'époque, de toute vie sociale. Car, être impur, c'était être inapte au culte et se voir privé de tout contact avec les autres membres du peuple saint qui doivent tout faire pour préserver leur pureté. Ainsi exclu de la communauté des vivants, le lépreux lui-même portait son propre deuil (vêtements déchirés, cheveux en désordre) : « Le SEIGNEUR dit à Moïse et à son frère Aaron : Quand un homme aura sur la peau une tumeur, une inflammation ou une tache, qui soit une marque de lèpre, on l'amènera au prêtre Aaron ou à l'un des prêtres ses fils. Le lépreux atteint de cette plaie portera des vêtements déchirés et les cheveux en désordre, il se couvrira le haut du visage jusqu'aux lèvres, et il criera : Impur ! Impur ! Tant qu'il gardera cette plaie, il sera impur. C'est pourquoi il habitera à l'écart, sa demeure sera hors du camp. »
Job en était un bon exemple (voir le texte que nous lisions dimanche dernier) : atteint de la lèpre, il en avait tiré lui-même les conséquences et s'était installé sur la décharge publique (Jb 2, 8) : il ne faisait en cela qu'observer cette législation du livre du Lévitique.
Quand le malade pouvait se considérer comme guéri, il se présentait de nouveau devant le prêtre, lequel procédait à un deuxième examen très approfondi et déclarait la guérison et donc le retour à l'état de pureté et à la vie normale. Cette réintégration du malade guéri s'accompagnait de nombreux rites dits de purification : aspersions, bains, sacrifices.

Pourquoi la lèpre prenait-elle une telle importance dans la vie sociale ? Probablement parce que c'est une maladie éminemment contagieuse, que personne ne savait encore soigner. La sagesse imposait donc la prudence pour préserver le reste de la population. On a là encore une preuve de la hiérarchie des priorités qui avait cours en Israël : le bien-être de l'individu doit céder le pas devant l'intérêt collectif.

A noter que, à l'époque actuelle, pour préserver une population d'un risque de contamination bactérienne, on n'hésitera pas à prescrire une mise en quarantaine des personnes déjà atteintes. Certains écoliers sont prudemment interdits d'école lorsqu'il y a soupçon de méningite, par exemple. S'il s'agit d'animaux (peste aviaire, vache folle ou autre), on procèdera à des abattages systématiques. Notre vingt-et-unième siècle gère ainsi ce qu'il pense être un indispensable principe de précaution. Conscient pourtant que la personne mise en quarantaine subit une réelle exclusion, le pouvoir politique n'hésite pas à édicter de telles mesures, au nom de l'intérêt commun.
Par ailleurs, spontanément on pensait que la maladie est toujours la conséquence d'un péché. Car Dieu est juste, nul n'en doute, et, à l'époque, on avait une conception pour ainsi dire arithmétique de la justice : les hommes bons sont récompensés à proportion de leurs mérites et les méchants sont punis selon une juste évaluation de leurs péchés. Cette loi que l'on appelle parfois la « logique de rétribution » ne souffrait, pensait-on, aucune exception. Au point que, devant une personne malade, on déduisait automatiquement qu'elle avait péché. Il y avait donc, là encore, une autre contagion à éviter. C'est pour cela, d'ailleurs, que le lépreux devait s'adresser au prêtre (et non au médecin !) pour déclarer la maladie aussi bien que la guérison.

Il faut croire qu'au temps de Jésus les choses n'avaient guère changé puisque les lépreux engendraient encore la même répulsion et les mêmes mesures d'exclusion. Il a fallu un long travail de la Révélation pour découvrir que le Dieu miséricordieux est attiré par la misère (c'est le sens même du mot « miséricordieux »), et que nul n'est exclu, ce que Jésus est venu prouver par ses paroles et par ses actes.

****

Complément
La lèpre fut longtemps considérée comme une maladie irrémédiablement incurable à tel point que les cas de guérison apparaissaient comme des miracles. A cet égard, l'exemple du général syrien, Naaman, est révélateur. Quand il s'était découvert lépreux, il était allé au palais de Damas, demander à son roi d'intervenir en sa faveur auprès du roi d'Israël ; car le bruit courait qu'il y avait là-bas un prophète guérisseur (il s'agit d'Elisée). Ce qui nous intéresse aujourd'hui dans l'histoire de Naaman, c'est la réaction du roi d'Israël qui prouve à quel point la lèpre passait alors pour un fléau sans recours. Quand il reçut la lettre du roi de Damas lui disant « Je t'envoie mon serviteur, le général Naaman, pour que tu le guérisses de sa lèpre », le roi d'Israël fut pris de panique. Le livre des Rois raconte : « Après avoir lu la lettre, le roi déchira ses vêtements et dit : Suis-je Dieu, capable de faire mourir et de faire vivre, pour que celui-là m'envoie quelqu'un pour le délivrer de sa lèpre ? Sachez donc et voyez : il me cherche querelle ! » (2 R 5, 7). Traduisez : bien sûr, je n'ai aucun espoir de sauver Naaman et le roi de Damas m'en voudra et je vais vers une catastrophe ; il est en train de se forger un prétexte pour pouvoir m'attaquer. (Voir le commentaire de cet épisode au vingt-huitième dimanche du Temps Ordinaire de l'année C, volume 6, page...)

PSAUME 101 (102), 2-3. 4-5. 6.13. 20-21

2 SEIGNEUR, entends ma prière :
que mon cri parvienne jusqu'à toi !
3 Ne me cache pas ton visage
le jour où je suis en détresse !
4 Mes jours s'en vont en fumée,
mes os comme un brasier sont en feu ;
5 mon coeur se dessèche comme l'herbe fauchée,
j'oublie de manger mon pain.
6 A force de crier ma plainte,
ma peau colle à mes os.
13 Mais toi, SEIGNEUR, tu es là pour toujours ;
d'âge en âge on fera mémoire de toi.
20 Des hauteurs, son sanctuaire, le SEIGNEUR s'est penché ;
du ciel, il regarde la terre
21 pour entendre la plainte des captifs
et libérer ceux qui devaient mourir.

Nous n'entendons ce dimanche que quelques versets du psaume 101/102, il est beaucoup plus long que cela, puisqu'il comporte vingt-neuf versets, mais cet extrait est bien représentatif de l'ensemble : le psaume tout entier répète d'un bout à l'autre les deux mêmes choses avec autant de force : un appel au secours et la certitude que cet appel est entendu. Tout compte fait, ce sont deux aspects bien caractéristiques de la foi juive en toutes circonstances. Car, dans la Bible, le croyant ne doute jamais que son Dieu l'accompagne à tout instant et entend sa prière.

Qui est ce plaignant dans le psaume 101 ? Le tout premier verset, ce qu'on appelle la « suscription », précise : « Prière du malheureux qui défaille et se répand en plaintes devant le SEIGNEUR ». Cela ne dit pas vraiment qui est ce malheureux : nous verrons tout à l'heure qu'il s'agit en fait du peuple tout entier, une fois de plus.
Mais commençons par écouter sa plainte, elle est d'un réalisme poignant : car celui qui parle sait admirablement trouver les mots pour décrire sa souffrance : « Mes jours s'en vont en fumée, mes os comme un brasier sont en feu ; mon coeur se dessèche comme l'herbe fauchée, j'oublie de manger mon pain. A force de crier ma plainte, ma peau colle à mes os. » On croit entendre ici Job le lépreux : « Mes os collent à ma peau et à ma chair » (Jb 19, 20) et on sait quelle répulsion inspirait cette maladie : « Tous mes intimes m'ont en horreur, même ceux que j'aime se sont tournés contre moi. » Si bien que dès qu'une marque suspecte, qui pouvait ressembler à de la lèpre, apparaissait, on devait trembler devant les autres : « Tu m'as creusé des rides qui témoignent contre moi, ma maigreur m'accuse et me charge. » (Jb 16, 8). Et le malade sait bien qu'on parle dans son dos, on suppute sur l'évolution de la maladie, on se dit « tu as vu, il dépérit à vue d'oeil, ses os qu'on ne voyait pas deviennent saillants. » (Jb 33, 21).

Voici quelques autres versets du psaume 101/102 : « Je ressemble au choucas du désert, je suis comme le hibou des ruines. Je reste éveillé et me voici, comme l'oiseau solitaire sur un toit... Comme pain je mange de la cendre, et je mêle des larmes à ma boisson... Mes jours s'en vont comme l'ombre, et je me dessèche comme l'herbe. »
Celui qui s'exprime dans ce psaume est donc en pleine détresse ; mais qui est ce plaignant ? Le découpage des versets d'aujourd'hui ne permet pas de répondre ; en revanche, si on lit le psaume en entier, c'est on ne peut plus clair ; il s'agit du peuple d'Israël lui-même, appelé ici tout simplement « Sion ». Car, en réalité, l'évocation d'une maladie terrible n'est ici qu'une métaphore, une comparaison pour évoquer le grand drame vécu par le peuple d'Israël tout entier. Qu'il s'agisse du peuple, c'est une évidence lorsqu'on lit les versets 14 et 15 : « Tu te lèveras par amour pour Sion, car il est temps d'en avoir pitié : oui, le moment est venu ! Tes serviteurs tiennent à ses pierres, et sa poussière leur fait pitié. » Quant à savoir de quel malheur il s'agit, on le comprend à l'évocation de la poussière et des ruines : ce psaume est écrit à un moment où Jérusalem est détruite et l'on demande au Seigneur de la relever. Cela explique des versets comme ceux-ci : « Tous les jours mes ennemis m'outragent... Par ton indignation et ton courroux tu m'as soulevé et rejeté. » (versets 9 et 11).

Et d'ailleurs la comparaison avec l'herbe fanée, qui revient deux fois dans ce psaume, nous mettait déjà sur la voie ; Isaïe l'avait employée au moment de l'exil à Babylone ; il disait : « le peuple, c'est de l'herbe » (Is 40) ; en écho, notre psaume se plaint : « mon coeur se dessèche comme l'herbe fauchée ».
Le malheureux qui s'exprime dans ce psaume, c'est donc le peuple d'Israël, exilé et prisonnier à Babylone, qui ne rêve que de rentrer au pays et de reconstruire Jérusalem.

Mais en même temps, puisqu'on ne perd jamais la foi, on anticipe sur la reconstruction de la Ville Sainte : « Les nations craindront le nom du SEIGNEUR, et tous les rois de la terre, sa gloire : quand le SEIGNEUR rebâtira Sion... » (versets 16-17). Car cela ne fait pas de doute : depuis la Révélation du buisson ardent, ce peuple sait, de toute certitude, sans aucune hésitation possible que Dieu entend nos prières : il est silencieux, peut-être, mais il n'est pas sourd. Et dans les moments les plus difficiles, le rôle des prophètes, justement, est de raviver l'espérance. On supplie : « SEIGNEUR, entends ma prière : que mon cri parvienne jusqu'à toi ! Ne me cache pas ton visage le jour où je suis en détresse ! » Mais on sait déjà que Dieu entend notre prière et on affirme : « Toi, SEIGNEUR, tu es là pour toujours ; d'âge en âge on fera mémoire de toi. » C'est pour cela que, déjà, on peut anticiper sur le relèvement de Jérusalem : « Tu te lèveras par amour pour Sion, car il est temps d'en avoir pitié... Des hauteurs, son sanctuaire, le SEIGNEUR s'est penché ; du ciel, il regarde la terre pour entendre la plainte des captifs et libérer ceux qui devaient mourir. »

Le plus beau peut-être c'est que l'on se réjouit d'avance que le salut accordé au peuple élu soit une occasion de faire découvrir aux autres la grandeur de Dieu : « Les nations craindront le nom du SEIGNEUR... quand le SEIGNEUR rebâtira Sion... On publiera le nom du SEIGNEUR dans Sion et sa louange dans Jérusalem, quand se réuniront peuples et royaumes pour servir le SEIGNEUR. »

DEUXIEME LECTURE - Première Lettre de Paul aux Corinthiens 10, 31 - 11, 1

Frères,
10, 31 tout ce que vous faites :
manger, boire, ou n'importe quoi d'autre,
faites-le pour la gloire de Dieu.
32 Ne soyez un obstacle pour personne,
ni pour les Juifs, ni pour les païens,
ni pour l'Eglise de Dieu.
33 Faites comme moi :
en toutes circonstances je tâche de m'adapter à tout le monde ;
je ne cherche pas mon intérêt personnel,
mais celui de la multitude des hommes,
pour qu'ils soient sauvés.
11, 1 Prenez-moi pour modèle ;
mon modèle à moi, c'est le Christ.

Il y a au moins deux leçons dans ce texte : une affirmation théologique, d'abord, qui devrait nous faire voir notre vie quotidienne sous un autre jour ; et ensuite une leçon de comportement.

L'affirmation théologique est la suivante : parce que Dieu n'a pas dédaigné de se faire homme, aucun des aspects de votre vie n'est méprisable ; Dieu vous a ressemblé en tout, vous pouvez lui ressembler en tout. Car agir « pour sa gloire », cela veut dire que chacun de nos gestes, même les plus ordinaires, peut être un point de ressemblance avec Dieu. Nous ne pourrons plus jamais dire que l'un quelconque de nos gestes « manger, boire, ou n'importe quoi d'autre » serait comme on dit « bassement ordinaire » ! Plus rien n'est méprisable ou indigne ; chacune de nos actions peut être digne de Dieu. Depuis que le Verbe s'est fait chair, comme dit Saint Jean, nous savons que toute notre vie dans la chair peut être révélation de Dieu ; quand on parle du « mystère de l'Incarnation », on devrait dire la « merveille de l'Incarnation ». Voilà donc la grande nouvelle : nos gestes les plus ordinaires peuvent être religieux, vécus avec Dieu ; seulement, si l'on en croit Paul, ces mêmes gestes peuvent aussi devenir des obstacles pour les autres : « Ne soyez un obstacle pour personne, ni pour les Juifs, ni pour les païens, ni pour l'Eglise de Dieu. »

Il s'agit ici, encore une fois, du problème posé à la conscience des nouveaux Chrétiens par la coutume païenne de sacrifier des viandes aux idoles : de telles viandes se retrouvaient ensuite (au moins en partie) sur le marché : un chrétien pouvait-il en manger ? (Sur ce problème, cf le commentaire de 1 Corinthiens 9, 22 « J'ai partagé la faiblesse des plus faibles », cinquième Dimanche du Temps Ordinaire de l'année B, supra, page 000). La question s'inscrit dans un ensemble beaucoup plus vaste qui est celui de la liberté : les chapitres 6 à 11 de cette première lettre aux Corinthiens traitent de ce problème du comportement chrétien. Deux fois Paul répète : « Tout est permis, mais tout ne convient pas. » (6, 12 ; 10, 23). « Tout est permis », c'est une manière de dire que celui qui croit en Jésus-Christ ne vit pas sous un régime d'obligations et d'interdits ; pour Paul lui-même, élevé dans le plus grand respect et même l'amour de la loi juive, c'est une découverte capitale. Tous les commandements compliqués, précis, minutieux, concernant la circoncision, les ablutions, le sabbat, tout cela est aboli : Dieu ne demande rien, n'exige rien de tout cela. Plus personne ne peut nous imposer des obligations au nom de Dieu, sauf une, celle d'aimer. Quand il était Juif, Paul croyait être agréable à Dieu en observant fidèlement les six cent-treize commandements énumérés par les docteurs de la Loi ; une fois devenu Chrétien, il découvre que nous ne sommes plus « sous la Loi », comme il dit, mais « sous la grâce » (Rm 6, 14).

Bien sûr, la liberté n'est pas la licence de faire n'importe quoi ! « Tout est permis, mais tout ne convient pas » dit Paul. Premièrement, il ne s'agit pas de s'affranchir de la loi juive pour retomber dans un autre régime d'obligations ; dans la lettre aux Galates, il insiste : « C'est pour que nous soyons vraiment libres que le Christ nous a libérés » (Ga 5, 1). Deuxièmement, il reste un commandement, un seul, mais qui doit guider toute notre vie, le commandement d'aimer. Saint Augustin a résumé la doctrine de Paul en une maxime qui devrait nous accompagner toujours : « Aime et fais ce que tu veux ». Cela veut dire que nous sommes libres de prendre des initiatives, libres d'inventer le comportement qui nous paraît le meilleur dans chaque circonstance de notre vie, mais qu'une seule préoccupation doit nous guider dans nos choix, le souci des autres : « Ne soyez un obstacle pour personne, ni pour les Juifs, ni pour les païens, ni pour l'Eglise de Dieu. » On pourrait traduire « Ne risquez pas de choquer ». Dans les versets qui précèdent tout juste ceux d'aujourd'hui, Paul a dit : « Tout est permis, mais tout n'édifie pas. » (10, 23) : au sens de « tout est permis, mais tout ne construit pas (sous-entendu la communauté) ; il y a des comportements qui sèment la zizanie, et donc détruisent.

On se rappelle que dans cette même lettre aux Corinthiens, Paul parle de l'utilisation des dons de chacun en donnant un seul critère « Que tout se fasse pour l'édification (au sens de construction) commune. » (1 Co 14, 26). Ici, il dit exactement la même chose sous une autre forme : « Que personne ne cherche son propre intérêt, mais celui d'autrui. » (1 Co 10, 24).

Suit un conseil un peu surprenant : « Faites comme moi... (et quelques lignes plus loin) Prenez-moi pour modèle » ; ce n'est pas de l'orgueil de la part de l'apôtre, évidemment, mais le conseil avisé de celui qui a déjà affronté les difficultés ; lui qui est Juif mais de culture grecque, et qui a fait le chemin du Judaïsme au Christianisme sait bien que l'évangélisation passe par le respect de chacun dans sa différence : « Faites comme moi : en toutes circonstances je tâche de m'adapter à tout le monde ; je ne cherche pas mon intérêt personnel, mais celui de la multitude des hommes, pour qu'ils soient sauvés. Prenez-moi pour modèle ; mon modèle à moi, c'est le Christ. » Or, que fait le Christ ? Il accueille tous les hommes, même les exclus, comme le lépreux (dans l'évangile de ce dimanche).

Accueillir sans mépris, s'adapter sans se renier, voilà deux beaux mots d'ordre pour notre comportement quotidien ; encore nous faut-il apprendre à discerner au jour le jour en quoi consiste concrètement cette liberté : l'Esprit Saint nous a été donné pour cela.

EVANGILE - Marc 1, 40 - 45

40 Un lépreux vient trouver Jésus ;
il tombe à ses genoux et le supplie :
« Si tu le veux, tu peux me purifier. »
41 Pris de pitié devant cet homme,
Jésus étendit la main,
le toucha et lui dit :
« Je le veux, sois purifié. »
42 A l'instant même,
sa lèpre le quitta
et il fut purifié.
43 Aussitôt Jésus le renvoya
avec cet avertissement sévère :
44 « Attention, ne dis rien à personne,
mais va te montrer au prêtre.
Et donne pour ta purification
ce que Moïse prescrit dans la Loi :
ta guérison sera pour les gens un témoignage. »
45 Une fois parti,
cet homme se mit à proclamer et à répandre la nouvelle,
de sorte qu'il n'était plus possible à Jésus
d'entrer ouvertement dans une ville.
Il était obligé d'éviter les lieux habités,
mais de partout on venait à lui.

C'est le premier voyage missionnaire de Jésus : jusqu'ici, il était à Capharnaüm, que les évangélistes présentent comme sa ville d'élection en quelque sorte, au début de sa vie publique ; Jésus y avait accompli de nombreux miracles et il avait dû s'arracher en disant : « Allons ailleurs dans les bourgs voisins, pour que j'y proclame aussi l'évangile. » Et Marc ajoute : « Il alla par toute la Galilée ; il prêchait dans leurs synagogues et chassait les démons. » Nous sommes donc quelque part en Galilée, hors de Capharnaüm, quand un lépreux s'approche de lui.

Il y a en fait dans ce récit deux histoires au lieu d'une : la première, celle qui saute aux yeux, à première lecture, est le récit du miracle ; le lépreux est guéri, il retrouve sa peau saine, et, du même coup, sa place dans la société. Mais en même temps que ce récit de miracle débute ici une tout autre histoire, bien plus longue, bien plus grave, celle du combat incessant que Jésus a dû mener pour révéler le vrai visage de Dieu. Car, en prenant le risque de toucher le lépreux, Jésus a posé un geste audacieux, scandaleux même.

C'est certainement là-dessus que Marc veut attirer notre attention car les mots « purifier » et « purification » reviennent quatre fois dans ces quelques lignes : c'est dire que c'était un souci du temps ; la pureté, on le sait, était la condition pour entrer en relation avec le Dieu Saint ; tous les membres du peuple élu étaient donc très vigilants sur ce sujet. Et le livre du Lévitique (dont nous lisons un extrait en première lecture de ce dimanche) comporte de nombreux chapitres concernant toutes les règles de pureté ; Marc lui-même le rappelle plus loin, dans la suite de son évangile : « Les Pharisiens, comme tous les juifs, ne mangent pas sans s'être lavé soigneusement les mains, par attachement à la tradition des anciens ; en revenant du marché, ils ne mangent pas sans avoir fait des ablutions ; et il y a beaucoup d'autres pratiques traditionnelles auxquelles ils sont attachés : lavage rituel des coupes, des cruches et des plats. » (Mc 7, 3-4).

Cette recherche de pureté entraînait logiquement l'exclusion de tous ceux que l'on considérait comme impurs ; et malheureusement, à la même époque, on croyait spontanément que le corps est le miroir de l'âme et la maladie, la preuve du péché ; et donc, tout naturellement, on cherchait, par souci de pureté, à éviter tout contact avec les malades : c'est ce que nous avons entendu dans la première lecture « le lépreux, homme impur, habitera à l'écart, sa demeure sera hors du camp. » (Lv 13). Ce qui veut dire que quand Jésus et ce lépreux passent à proximité l'un de l'autre, ils doivent à tout prix s'éviter ; ce qui veut dire aussi, et qui est terrifiant, si on y réfléchit, que, du temps de Jésus, on pouvait être un exclu au nom même de Dieu.

Le lépreux n'aurait donc jamais dû oser approcher Jésus et Jésus n'aurait jamais dû toucher le lépreux : l'un et l'autre ont transgressé l'exclusion traditionnelle, et c'est de cette double audace que le miracle a pu naître.

Le lépreux a probablement eu vent de la réputation grandissante de Jésus puisque Marc a affirmé un peu plus haut que « sa renommée s'était répandue partout, dans toute la région de Galilée. » Il s'adresse à Jésus comme s'il était le Messie : « Il tombe à ses genoux et le supplie : Si tu le veux, tu peux me purifier. » D'une part, on ne tombe à genoux que devant Dieu ; et d'autre part, à l'époque de Jésus, on attendait avec ferveur la venue du Messie et on savait qu'il inaugurerait l'ère de bonheur universel ; dans les « cieux nouveaux et la terre nouvelle » promis par Isaïe, il n'y aurait plus larmes ni cris (Is 65, 19), ni voiles de deuil (Is 61, 2). C'est bien cela que le lépreux demande à Jésus, la guérison promise pour les temps messianiques. Et Jésus répond exactement à cette attente : (littéralement) « Je veux, sois purifié. »

Jésus s'affirme donc ici d'entrée de jeu comme celui qu'on attendait ; plus tard, il dira aux disciples de Jean-Baptiste : « Allez rapporter à Jean ce que vous entendez et voyez : les aveugles retrouvent la vue et les boiteux marchent droit, les lépreux sont purifiés et les sourds entendent, les morts ressuscitent et la Bonne Nouvelle est annoncée aux pauvres. » (Mt 11, 4-5). Pauvre, ce lépreux l'est vraiment : et de par sa maladie, et de par son attitude empreinte d'humilité : « Si tu veux, tu peux me guérir ». Il suffit de cet élan de foi pour que Jésus puisse agir.

Mais ce miracle de Jésus est aussi le premier épisode de son long combat contre toutes les exclusions : car cette Bonne Nouvelle qu'il annonce et que le lépreux va s'empresser de colporter, c'est que désormais personne ne peut être déclaré impur et exclu au nom de Dieu. La description du monde nouveau dans lequel « les lépreux sont purifiés » est vraiment une « Bonne Nouvelle » pour les pauvres : non seulement les malades et autres lépreux sont guéris, mais ils sont « purifiés » au sens de « amis de Dieu ».

Ce qui veut dire que si l'on veut ressembler à Dieu, être comme le Dieu qui « entend la plainte des captifs et libère ceux qui doivent mourir » (Ps 101/102), il ne faut exclure personne, mais bien au contraire, se faire proche de tous. Ressembler au Dieu saint, ce n'est pas éviter le contact avec les autres, quels qu'ils soient, c'est développer nos capacités d'amour. C'est très exactement l'attitude de Jésus ici, vis-à-vis du lépreux (Mc 1, 40). Et Paul (dans la deuxième lecture de ce dimanche) nous invite tout simplement à imiter le Christ : « Prenez-moi pour modèle, mon modèle à moi, c'est le Christ. » (1 Co 11, 1).

Il reste que, pour aller jusqu'au bout du commandement d'amour (« Tu aimeras ton prochain comme toi-même »), Jésus a transgressé la lettre de la Loi : il vient de poser un geste d'une extraordinaire liberté, mais tout le monde n'est pas prêt à comprendre ; d'où la consigne de silence qu'il impose au lépreux purifié : « Aussitôt Jésus le renvoya avec cet avertissement sévère : « Attention, ne dis rien à personne, mais va te montrer au prêtre. » Dès le début de sa vie publique, le combat qui va le mener à la mort est ébauché.


La Passion est déjà évoquée dans ces lignes : Jésus rabaissé plus bas qu'un lépreux, souillé de sang et de crachats, exclu plus qu'aucun autre, exécuté en dehors de la Ville Sainte, sera le Bien-Aimé du Père, l'image même de Dieu : le « Pur » par excellence.
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Jésus était ce que nous appelons aujourd'hui un « pratiquant », puisque nous l'avons vu à la synagogue de Capharnaüm pour la célébration du sabbat. Cela ne l'empêche pas de désobéir à la Loi qui interdisait d'approcher le lépreux.

 

L'intelligence des écritures

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