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18 mars 2013 1 18 /03 /mars /2013 19:29

marie-nolle-thabut.jpg Je suis, chaque dimanche, impressionné par la qualité des commentaires de Marie-Noëlle Thabut sur les textes que nous propose la liturgie du jour.


Ces commentaires, trouvés sur le site "Eglise catholique en France", permettent à toute personne de bonne volonté, chrétienne ou non, de mieux comprendre la Bible, le livre le plus diffusé au monde. Notamment, en

  • donnant des explications historiques ;

  • décodant le langage imagé utilisé par l'auteur.

Je souhaite arriver à mettre ici, chaque dimanche, les commentaires de Marie-Noëlle Thabut. Ma seule contribution consiste à surligner les passages que je trouve les plus importants ou enrichissants et à écrire en rouge ceux qui parlent d'un thème qui m'est cher : la liberté (trois autres pages de mon blog sont consacrées à ces passages des Evangiles, du reste du Nouveau Testament ou de l'Ancien Testament qui parlent de la liberté, directement ou indirectement). 

 

Version audio (le lien sera inopérant dans un premier temps ; avant, cliquer sur le lien éventuel figurant sur le titre de chaque lecture), trouvée sur le site de Radio-Notre-Dame.


PREMIERE LECTURE - Isaïe 50, 4-7

4 Dieu mon SEIGNEUR m'a donné le langage d'un homme
qui se laisse instruire,
pour que je sache à mon tour
réconforter celui qui n'en peut plus.
La Parole me réveille chaque matin,
chaque matin elle me réveille
pour que j'écoute comme celui qui se laisse instruire.
5 Le SEIGNEUR Dieu m'a ouvert l'oreille
et moi, je ne me suis pas révolté,
je ne me suis pas dérobé.
6 J'ai présenté mon dos à ceux qui me frappaient,
et mes joues à ceux qui m'arrachaient la barbe.
Je n'ai pas protégé mon visage des outrages et des crachats.
7 Le SEIGNEUR Dieu vient à mon secours :
c'est pourquoi je ne suis pas atteint par les outrages,
c'est pourquoi j'ai rendu mon visage dur comme pierre :
je sais que je ne serai pas confondu.

Depuis des années, nous avons lu et relu ces textes étonnants qui font partie du livre d'Isaïe et qu'on appelle les « Chants du Serviteur » ; ils nous intéressent tout particulièrement, nous Chrétiens, pour deux raisons : d'abord par le message qu'Isaïe lui-même voulait donner par là à ses contemporains ; ensuite, parce que les premiers Chrétiens les ont appliqués à Jésus-Christ.

Je commence par le message du prophète Isaïe à ses contemporains : une chose est sûre, Isaïe ne pensait évidemment pas à Jésus-Christ quand il a écrit ce texte, probablement au sixième siècle av.J.C., pendant l'Exil à Babylone. Parce que son peuple est en Exil, dans des conditions très dures et qu'il pourrait bien se laisser aller au découragement, Isaïe lui rappelle qu'il est toujours le serviteur de Dieu. Et que Dieu compte sur lui, son serviteur (son peuple) pour faire aboutir son projet de salut pour l'humanité. Car le peuple d'Israël est bien ce Serviteur de Dieu nourri chaque matin par la Parole, mais aussi persécuté en raison de sa foi justement et résistant malgré tout à toutes les épreuves.

Dans ce texte, Isaïe nous décrit bien la relation extraordinaire qui unit le Serviteur (Israël) à son Dieu. Sa principale caractéristique, c'est l'écoute de la Parole de Dieu, « l'oreille ouverte » comme dit Isaïe ; « Ecouter » la Parole, « se laisser instruire » par elle, cela veut dire vivre dans la confiance. « Dieu, mon SEIGNEUR m'a donné le langage d'un homme qui se laisse instruire »... « La Parole me réveille chaque matin »... « J'écoute comme celui qui se laisse instruire »... « Le SEIGNEUR Dieu m'a ouvert l'oreille ».

« Ecouter », c'est un mot qui a un sens bien particulier dans la Bible : cela veut dire faire confiance ; on a pris l'habitude d'opposer ces deux attitudes types entre lesquelles nos vies oscillent sans cesse : confiance à l'égard de Dieu, abandon serein à sa volonté parce qu'on sait d'expérience que sa volonté n'est que bonne... ou bien méfiance, soupçon porté sur les intentions de Dieu... et révolte devant les épreuves, révolte qui peut nous amener à croire qu'il nous a abandonnés ou pire qu'il pourrait trouver une satisfaction dans nos souffrances.

Les prophètes, les uns après les autres, redisent « Ecoute, Israël » ou bien « Aujourd'hui écouterez-vous la Parole de Dieu...? » Et, dans leur bouche, la recommandation « Ecoutez » veut toujours dire « faites confiance à Dieu quoi qu'il arrive » ; et saint Paul dira pourquoi : parce que « Dieu fait tout concourir au bien de ceux qui l'aiment (c'est-à-dire qui lui font confiance). » (Rm 8, 28). De tout mal, de toute difficulté, de toute épreuve, il fait surgir du bien ; à toute haine, il oppose un amour plus fort encore ; dans toute persécution, il donne la force du pardon ; de toute mort il fait surgir la vie, la Résurrection.

C'est bien l'histoire d'une confiance réciproque. Dieu fait confiance à son Serviteur, il lui confie une mission ; en retour le Serviteur accepte la mission avec confiance. Et c'est cette confiance même qui lui donne la force nécessaire pour tenir bon jusque dans les oppositions qu'il rencontrera inévitablement. Ici la mission est celle de témoin : « pour que je sache à mon tour réconforter celui qui n'en peut plus ». En confiant cette mission, le Seigneur donne la force nécessaire : Il « donne » le langage nécessaire : « Dieu, mon SEIGNEUR m'a donné le langage d'un homme qui se laisse instruire »... Et, mieux, il nourrit lui-même cette confiance qui est la source de toutes les audaces au service des autres : « Le SEIGNEUR Dieu m'a ouvert l'oreille », ce qui veut dire que l'écoute (au sens biblique, la confiance) elle-même est don de Dieu. Tout est cadeau : la mission et aussi la force et aussi la confiance qui rend inébranlable. C'est justement la caractéristique du croyant de tout reconnaître comme don de Dieu.

Et celui qui vit dans ce don permanent de la force de Dieu peut tout affronter : « Je ne me suis pas révolté, je ne me suis pas dérobé... » La fidélité à la mission confiée implique inévitablement la persécution : les vrais prophètes, c'est-à-dire ceux qui parlent réellement au nom de Dieu sont rarement appréciés de leur vivant. Concrètement, Isaïe dit à ses contemporains : tenez bon, le Seigneur ne vous a pas abandonnés, au contraire, vous êtes en mission pour lui. Alors ne vous étonnez pas d'être maltraités.

Pourquoi ? Parce que le Serviteur qui « écoute » réellement la Parole de Dieu, c'est-à-dire qui la met en pratique, devient vite extrêmement dérangeant. Sa propre conversion appelle les autres à la conversion. Certains entendent l'appel à leur tour... d'autres le rejettent, et, au nom de leurs bonnes raisons, persécutent le Serviteur. Et chaque matin, le Serviteur doit se ressourcer auprès de Celui qui lui permet de tout affronter : « La Parole me réveille chaque matin, chaque matin elle me réveille... Le SEIGNEUR Dieu vient à mon secours : c'est pourquoi je ne suis pas atteint par les outrages... » Et là, Isaïe emploie une expression un peu curieuse en français mais habituelle en hébreu : « J'ai rendu mon visage dur comme pierre »1 : elle exprime la résolution et le courage ; en français, on dit quelquefois « avoir le visage défait », eh bien ici le Serviteur affirme « vous ne me verrez pas le visage défait, rien ne m'écrasera, je tiendrai bon quoi qu'il arrive » ; ce n'est pas de l'orgueil ou de la prétention, c'est la confiance pure : parce qu'il sait bien d'où lui vient sa force : « Le SEIGNEUR Dieu vient à mon secours : c'est pourquoi je ne suis pas atteint par les outrages. »

Je disais en commençant que le prophète Isaïe parlait pour son peuple persécuté, humilié, dans son Exil à Babylone ; mais, bien sûr, quand on relit la Passion du Christ, cela saute aux yeux : le Christ répond exactement à ce portrait du serviteur de Dieu. Ecoute de la Parole, confiance inaltérable et donc certitude de la victoire, au sein même de la persécution, tout cela caractérisait Jésus au moment précis où les acclamations de la foule des Rameaux signaient et précipitaient sa perte.

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* Luc a repris exactement cette expression en parlant de Jésus : il dit « Jésus durcit sa face pour prendre la route de Jérusalem » (Luc 9, 51 ; mais nos traductions disent « Jésus prit résolument la route de Jérusalem »)

PSAUME 21 (22), 2, 8-9, 17-20, 22b-24

2 Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'as-tu abandonné ?
8 Tous ceux qui me voient me bafouent,
ils ricanent et hochent la tête :
9 « Il comptait sur le SEIGNEUR : qu'il le délivre !
Qu'il le sauve, puisqu'il est son ami ! »

17 Oui, des chiens me cernent,
une bande de vauriens m'entoure ;
ils me percent les mains et les pieds,
18 je peux compter tous mes os.

19 Ils partagent entre eux mes habits
et tirent au sort mon vêtement.
20 Mais toi, SEIGNEUR, ne sois pas loin :
ô ma force, viens vite à mon aide !

22 Mais tu m'as répondu !
23 Et je proclame ton nom devant mes frères,
je te loue en pleine assemblée.
24 Vous qui le craignez, louez le SEIGNEUR.

Ce psaume 21/22 nous réserve quelques surprises : il commence par cette fameuse phrase « Mon Dieu, Mon Dieu, pourquoi m'as-tu abandonné ? » qui a fait couler beaucoup d'encre et même de notes de musique ! L'ennui, c'est que nous la sortons de son contexte, et que du coup, nous sommes souvent tentés de la comprendre de travers : pour la comprendre, il faut relire ce psaume en entier. Il est assez long, trente-deux versets dont nous lisons rarement la fin : or que dit-elle ? C'est une action de grâce : « Tu m'as répondu ! Et je proclame ton nom devant mes frères, je te loue en pleine assemblée. » Celui qui criait « Mon Dieu, Mon Dieu, pourquoi m'as-tu abandonné ? » dans le premier verset, rend grâce quelques versets plus bas pour le salut accordé. Non seulement, il n'est pas mort, mais il remercie Dieu justement de pas l'avoir abandonné.

Ensuite, à première vue, on croirait vraiment que le psaume 21/22 a été écrit pour Jésus-Christ : « Ils me percent les mains et les pieds ; je peux compter tous mes os ». Il s'agit bien du supplice d'un crucifié ; et cela sous les yeux cruels et peut-être même voyeurs des bourreaux et de la foule : « Oui, des chiens me cernent, une bande de vauriens m'entoure »... « Ces gens me voient, ils me regardent. Ils partagent entre eux mes habits, et tirent au sort mon vêtement ».

Mais, en réalité, ce psaume n'a pas été écrit pour Jésus-Christ : il a été composé au retour de l'Exil à Babylone : ce retour est comparé à la libération d'un condamné à mort ; car l'Exil était bien la condamnation à mort de ce peuple ; encore un peu, et il aurait été rayé de la carte !

Et donc, dans ce psaume 21/22, Israël est comparé à un condamné qui a bien failli mourir sur la croix (n'oublions pas que la croix était un supplice très courant, c'est pour cela qu'on prend l'exemple d'une crucifixion) : le condamné a subi les outrages, l'humiliation, les clous, l'abandon aux mains des bourreaux... et puis, miraculeusement, il en a réchappé, il n'est pas mort. Traduisez : Israël est rentré d'Exil. Et, désormais, il se laisse aller à sa joie et il la dit à tous, il la crie encore plus fort qu'il n'a crié sa détresse. Le récit de la crucifixion n'est donc pas au centre du psaume, il est là pour mettre en valeur l'action de grâce de celui (Israël) qui vient d'échapper à l'horreur .

Du sein de sa détresse, Israël n'a jamais cessé d'appeler au secours et il n'a pas douté un seul instant que Dieu l'écoutait. Son grand cri que nous connaissons bien : « Mon Dieu, Mon Dieu, pourquoi m'as-tu abandonné ? » est bien un cri de détresse devant le silence de Dieu, mais ce n'est ni un cri de désespoir, ni encore moins un cri de doute. Bien au contraire ! C'est la prière de quelqu'un qui souffre, qui ose crier sa souffrance. Au passage, nous voilà éclairés sur notre propre prière quand nous sommes dans la souffrance quelle qu'elle soit : nous avons le droit de crier, la Bible nous y invite.

Ce psaume est donc en fait le chant du retour de l'Exil : Israël rend grâce. Il se souvient de la douleur passée, de l'angoisse, du silence apparent de Dieu ; il se sentait abandonné aux mains de ses ennemis ... Mais il continuait à prier, la prière à elle toute seule prouve bien qu'on n'a pas complètement perdu espoir, sinon on ne prierait même plus ! Israël continuait à se rappeler l'Alliance, et tous les bienfaits de Dieu.

Au fond, ce psaume est l'équivalent de nos ex-voto : au milieu d'un grand danger, on a prié et on a fait un voeu ; du genre « si j'en réchappe, j'offrirai un ex-voto à tel ou tel saint » ; (le mot « ex-voto » veut dire justement « à la suite d'un voeu ») ; une fois délivré, on tient sa promesse. Dans certaines églises du Midi de la France, par exemple, les murs sont couverts de tableaux qui représentent les circonstances du danger auquel on a échappé ; ce peut être un incendie, un accident, un naufrage... on voit aussi parfois une jeune femme en train de mourir en couches avec déjà toute une ribambelle d'enfants autour de son lit ; la représentation de ce qui a failli arriver est toujours dramatique ; et on voit les parents et les proches éplorés qui assistent impuissants ; ce sont eux qui ont promis de faire exécuter ce tableau si celui qui était en danger en réchappait. En général, le tableau est divisé en trois parties ; le danger encouru... les proches en prière, et, en haut de la toile, dans un coin du ciel, le saint ou la sainte qui nous a secourus, ou bien la Vierge. Et c'est l'ex-voto tout entier lui-même qui est l'action de grâce dont on a le coeur plein quand enfin tout se termine bien.

Notre psaume 21/22 ressemble exactement à cela : il décrit bien l'horreur de l'Exil, la détresse du peuple d'Israël et de Jérusalem assiégée par Nabuchodonosor, le sentiment d'impuissance devant l'épreuve ; et ici l'épreuve, c'est la haine des hommes ; il dit la prière de supplication : « Mon Dieu, Mon Dieu, pourquoi m'as-tu abandonné ? » qu'on peut traduire « Pourquoi, en vue de quoi, m'as-tu abandonné à la haine de mes ennemis ? » Et Dieu sait si le peuple d'Israël a affronté de nombreuses fois la haine des hommes. Mais ce psaume dit encore plus, tout comme nos ex-voto, l'action de grâce de celui qui reconnaît devoir à Dieu seul son salut. « Tu m'as répondu ! Et je proclame ton nom devant mes frères... Je te loue en pleine assemblée. Vous qui le craignez, louez le SEIGNEUR ! » Et les derniers versets du psaume ne sont qu'un cri de reconnaissance ; malheureusement, nous ne les chanterons pas pendant la messe de ce dimanche des Rameaux ... (peut-être parce que nous sommes censés les connaître par coeur ?) : « Les pauvres mangeront, ils seront rassasiés ; ils loueront le SEIGNEUR, ceux qui le cherchent. A vous toujours, la vie et la joie ! La terre se souviendra et reviendra vers le SEIGNEUR, chaque famille de nations se prosternera devant lui... Moi, je vis pour lui, ma descendance le servira. On annoncera le Seigneur aux générations à venir. On proclamera sa justice au peuple qui va naître : voilà son oeuvre ! »

DEUXIEME LECTURE - Philippiens 2, 6-11

6 Le Christ Jésus, lui qui était dans la condition de Dieu,
n'a pas jugé bon de revendiquer
son droit d'être traité à l'égal de Dieu.

7 Mais au contraire, il se dépouilla lui-même
en prenant la condition de serviteur,
devenant semblable aux hommes.

8 Reconnu comme un homme à son comportement,
il s'est abaissé lui-même en devenant obéissant
jusqu'à mourir et à mourir sur une croix.

9 C'est pourquoi Dieu l'a élevé au-dessus de tout.
Il lui a conféré le Nom
qui surpasse tous les noms

10 afin qu'au nom de Jésus,
aux cieux, sur terre et dans l'abîme,
tout être vivant tombe à genoux.

11 Et que toute langue proclame :
« Jésus-Christ est le Seigneur »
pour la gloire de Dieu le Père.

Nous connaissons bien ce texte : on l'appelle souvent « l'Hymne de l'Epître aux Philippiens » : parce qu'on a l'impression que Paul ne l'a pas écrite lui-même, mais qu'il a cité une hymne que l'on chantait habituellement dans la liturgie.

Deux remarques pour commencer : d'abord une fois de plus, on est frappés de l'insistance du Nouveau Testament sur le thème du Serviteur : « il se dépouilla lui-même en prenant la condition de serviteur ». Il est clair que les premiers Chrétiens affrontés au scandale de la croix ont beaucoup relu les chants du Serviteur du livre d'Isaïe. Seuls ces textes fournissaient des pistes de méditation pour rendre compte du mystère de la personne du Christ.

Deuxième remarque : « Lui qui était dans la condition de Dieu, n'a pas jugé bon de revendiquer son droit d'être traité à l'égal de Dieu. » On est tentés de lire « bien qu'il soit de condition divine... » ; en réalité, c'est le contraire. Il faut lire : « Parce qu'il était dans la condition de Dieu, il n'a pas jugé bon de revendiquer son droit d'être traité à l'égal de Dieu. »

Plus grave, il me semble que l'un des pièges de ce texte est la tentation que nous avons de le lire en termes de récompense ; comme si le schéma était : Jésus s'est admirablement comporté et donc il a reçu une récompense admirable ! Si j'ose parler de tentation, c'est que toute présentation du plan de Dieu en termes de calcul, de récompense, de mérite, ce que j'appelle des termes arithmétiques est contraire à la « grâce » de Dieu... La grâce, comme son nom l'indique, est gratuite ! Et, curieusement, nous avons beaucoup de mal à raisonner en termes de gratuité ; nous sommes toujours tentés de parler de mérites ; mais si Dieu attendait que nous ayons des mérites, c'est là que nous pourrions être inquiets... La merveille de l'amour de Dieu c'est qu'il n'attend pas nos mérites pour nous combler ; c'est en tout cas ce que les hommes de la Bible ont découvert grâce à la Révélation.

Donc, je crois que, pour être fidèle à ce texte, il faut le lire en termes de gratuité. On s'expose à des contresens si on oublie que tout est don gratuit de Dieu, « tout est grâce » comme disait Bernanos.

Pour Paul, c'est une évidence que le don de Dieu est gratuit. Une conviction qui est sous-jacente à toutes ses lettres, tellement évidente qu'il ne la reprécise pas.

Essayons de résumer la pensée de Paul : le projet de Dieu (son « dessein bienveillant ») c'est de nous faire entrer dans son intimité, son bonheur, son amour parfait. Ce projet est absolument gratuit, ce qui évidemment n'a rien d'étonnant, puisque c'est un projet d'amour. Ce don de Dieu, cette entrée dans sa vie divine, il nous suffit de l'accueillir avec émerveillement, tout simplement ; pas question de le mériter, c'est « cadeau » si j'ose dire. Avec Dieu, tout est cadeau. Mais nous nous excluons nous-mêmes de ce don gratuit si nous adoptons une attitude de revendication ; si nous nous conduisons à l'image de la femme du jardin d'Eden : elle prend le fruit défendu, elle s'en empare, comme un enfant « chipe » sur un étalage... Jésus-Christ, au contraire, n'a été que accueil (ce que Saint Paul appelle « obéissance »), et parce qu'il n'a été que accueil du don de Dieu et non revendication, il a été comblé.

« Lui qui était de condition divine n'a pas jugé bon de revendiquer » : c'est justement parce qu'il est de condition divine, qu'il ne revendique rien. Il sait, lui, ce qu'est que l'amour gratuit... il sait bien que ce n'est pas bon de revendiquer, il ne juge pas bon de « revendiquer » le droit d'être traité à l'égal de Dieu... Et pourtant c'est bien cela que Dieu veut nous donner ! Donner comme un cadeau. Et c'est effectivement cela qui lui a été donné en définitive.

C'est bien la même question dans l'épisode des Tentations (que nous avons lu pour le premier dimanche de Carême) : le diviseur (c'est le sens du mot diable/diabolos en grec) ne lui propose que des choses qui font partie du plan de Dieu ! Mais lui refuse de s'en emparer. Il compte sur son Père pour les lui donner. Le Tentateur lui dit : « Si tu es le Fils de Dieu, tu peux tout te permettre, ton Père ne peut rien te refuser : transforme les pierres en pains quand tu as faim... jette-toi en bas de la montagne, il te protègera... adore-moi, je te ferai régner sur le monde entier... » Mais Jésus attend tout de Dieu seul.

Il reçoit le Nom qui est au-dessus de tout nom : c'est bien le Nom de Dieu justement ! Dire de Jésus qu'il est Seigneur, c'est dire qu'il est Dieu : dans l'Ancien Testament, le titre de « Seigneur » était réservé à Dieu. La génuflexion aussi, d'ailleurs : « afin qu'au Nom de Jésus, tout genou fléchisse »... C'est une allusion à une phrase du prophète Isaïe: « Devant moi tout genou fléchira et toute langue prêtera serment, dit Dieu » (Is 45, 23).

Jésus a vécu sa vie d'homme dans l'humilité et la confiance, même quand le pire est arrivé, c'est-à-dire la haine des hommes et la mort. J'ai dit « confiance » ; Paul, lui, parle « d'obéissance ». « Obéir », « ob-audire » en latin, c'est littéralement « mettre son oreille (audire) « devant » (ob) la parole : c'est l'attitude du dialogue parfait, sans ombre ; c'est la totale confiance ; si on met son oreille devant la parole, c'est parce qu'on sait que cette parole n'est qu'amour, on peut l'écouter sans crainte.

L'hymne se termine par « toute langue proclame Jésus-Christ est Seigneur pour la gloire de Dieu le Père » : la gloire, c'est la manifestation, la révélation de l'amour infini, de l'amour personnifié ; autrement dit, en voyant le Christ porter l'amour à son paroxysme, et accepter de mourir pour nous révéler jusqu'où va l'amour de Dieu, nous pouvons dire comme le centurion « Oui, vraiment, celui-là est le Fils de Dieu »... puisque Dieu, c'est l'amour.

Chaque année, pour le dimanche des Rameaux, nous lisons le récit de la Passion dans l'un des trois Evangiles synoptiques ; cette année, c'est donc dans l'Evangile de Luc [...] Je vous propose de nous arrêter aux épisodes qui sont propres à Luc ; bien sûr, dans les grandes lignes, les quatre récits de la Passion sont très semblables ; mais si on regarde d'un peu plus près, on s'aperçoit que chacun des Evangélistes a ses accents propres. Ce n'est pas étonnant : on sait bien que plusieurs témoins d'un même événement racontent les faits chacun à leur manière ; eh bien, les évangélistes rapportent l'événement de la Passion du Christ de quatre manières différentes : ils ne retiennent pas les mêmes épisodes ni les mêmes phrases ; voici donc quelques épisodes et quelques phrases que Luc est seul à rapporter.

Pour commencer, vous vous rappelez qu'après le dernier repas, avant même de partir pour le jardin des Oliviers, Jésus avait annoncé à Pierre son triple reniement ; cela les quatre évangiles le racontent ; mais Luc est le seul à rapporter une phrase de Jésus à ce moment- là : « Simon, j'ai prié pour toi, afin que ta foi ne sombre pas. Toi donc, quand tu seras revenu, affermis tes frères. » (22, 32). Ce qui est, je pense, une suprême délicatesse de Jésus, qui aidera Pierre à se relever au lieu de sombrer dans le désespoir après sa trahison. Et Luc est le seul également à noter le regard que Jésus a posé sur Pierre après son reniement : trois fois de suite, dans la maison du Grand Prêtre, Pierre a affirmé ne rien connaître de Jésus de Nazareth ; aussitôt, Luc note : « Le Seigneur, se retournant, posa son regard sur Pierre. » Dans le texte d'Isaïe que nous lisons ce dimanche en première lecture, celui que le prophète Isaïe appelait le Serviteur de Dieu disait : « Le Seigneur m'a donné le langage d'un homme qui se laisse instruire pour que je sache à mon tour réconforter celui qui n'en peut plus. » C'est bien ce que Jésus a soin de faire avec son disciple : réconforter à l'avance celui qui l'aura renié et risquera bien de se décourager.

Autre épisode propre à l'évangile de Luc dans la Passion de Jésus, la comparution devant Hérode Antipas ; vous vous rappelez que c'est Hérode le Grand qui régnait (sous l'autorité de Rome, évidemment) sur l'ensemble du territoire au moment de la naissance de Jésus ; lorsque Hérode le Grand est mort (en - 4), le territoire a été divisé en plusieurs provinces ; et au moment de la mort de Jésus (en 30 de notre ère), la Judée, c'est-à-dire la province de Jérusalem, était gouvernée par un procurateur romain, tandis que la Galilée était sous l'autorité d'un roi reconnu par Rome, qui était un fils d'Hérode le Grand, on l'appelait Hérode Antipas.

Je vous lis ce récit : « Apprenant que Jésus relevait de l'autorité d'Hérode, Pilate le renvoya à ce dernier qui se trouvait lui aussi à Jérusalem en ces jours-là. A la vue de Jésus, Hérode éprouva une grande joie : depuis longtemps il désirait le voir à cause de ce qu'il entendait dire de lui, et il espérait lui voir faire un miracle. Il lui posa beaucoup de questions, mais Jésus ne lui répondit rien. Les chefs des prêtres et les scribes étaient là et l'accusaient avec violence. Hérode, ainsi que ses gardes, le traita avec mépris : il le revêtit d'un manteau de couleur éclatante et le renvoya à Pilate. Ce jour là, Hérode et Pilate devinrent amis, alors qu'auparavant ils étaient ennemis. »

Enfin, je voudrais attirer votre attention sur trois phrases qui sont propres à Luc dans le récit de la Passion ; deux sont des paroles de Jésus et si Luc les a notées, c'est parce qu'elles révèlent bien ce qui est important à ses yeux : d'abord cette prière extraordinaire de Jésus : « Père pardonne-leur, ils ne savent pas ce qu'ils font ! » C'est au moment précis où les soldats romains viennent de crucifier Jésus : « ils ne savent pas ce qu'ils font ! » Que font-ils ? Ils ont expulsé au-dehors de la Ville Sainte celui qui est le Saint par excellence. Ils ont expulsé leur Dieu ! Ils mettent à mort le Maître de la Vie. Au Nom de Dieu, le Sanhédrin, c'est-à-dire le tribunal de Jérusalem, a condamné Dieu. Que fait Jésus ? Sa seule parole est de pardon ! C'est bien dans le Christ pardonnant à ses frères ennemis que nous découvrons jusqu'où va l'amour de Dieu.

Deuxième phrase : « Aujourd'hui, avec moi, tu seras dans le Paradis. » je resitue le passage : tout le monde agresse Jésus ; trois fois retentit la même interpellation à Jésus crucifié : « Si tu es... » ; « Si tu es le Messie », ricanent les chefs... « Si tu es le roi des Juifs », se moquent les soldats romains ... « Si tu es le Messie », injurie l'un des deux malfaiteurs crucifiés en même temps que lui.

Et c'est là qu'intervient celui que nous appelons « le bon larron », qui n'était pourtant pas un « enfant de choeur » comme on dit ! Alors en quoi est-il admirable ? En quoi est-il un exemple ? Il commence par dire la vérité : « Pour nous, c'est juste : après ce que nous avons fait, nous avons ce que nous méritons. »

Puis il s'adresse humblement à Jésus : « Jésus, souviens-toi de moi quand tu viendras inaugurer ton Règne. » Il reconnaît Jésus comme le Sauveur, il l'appelle au secours... prière d'humilité et de confiance... Il lui dit « Souviens-toi », ce sont les mots habituels de la prière que l'on adresse à Dieu : à travers Jésus, c'est donc au Père qu'il s'adresse : « Jésus, souviens-toi de moi, quand tu viendras inaugurer ton Règne » ; on a envie de dire « Il a tout compris ».

Enfin, je voudrais attirer votre attention sur une phrase que Luc, là encore, est seul à dire : « Déjà brillaient les lumières du sabbat » (23, 54). Luc termine le récit de la Passion et de la mort du Christ par une évocation insistante du sabbat ; il précise que les femmes qui accompagnaient Jésus depuis la Galilée sont allées regarder le tombeau pour voir comment le corps de Jésus avait été placé, elles ont préparé d'avance aromates et parfums, puis elles ont observé le repos du sabbat. Le récit de ces heures terribles s'achève donc sur une note de lumière et de paix ; n'est-ce pas curieux ?

Pour les Juifs, et, visiblement Luc était bien informé, le sabbat était la préfiguration du monde à venir : un jour où l'on baignait dans la grâce de Dieu ; le jour où Dieu s'était reposé de toute l'oeuvre de création qu'il avait faite, comme dit le livre de la Genèse ; le jour où, par fidélité à l'Alliance, on scrutait les Ecritures dans l'attente de la nouvelle création.

« Déjà brillaient les lumières du sabbat » : combien Luc a-t-il raison d'insister ! Dans la Passion et la mort de Jésus de Nazareth, l'humanité nouvelle est née : le règne de la grâce a commencé. Désormais, nos crucifix nous montrent le chemin à suivre : celui de l'amour des autres, quoi qu'il en coûte, celui du pardon. 
 
J'ajoute un commentaire personnel à celui de Marie-Noëlle Thabut, relatif à ce une mention spécifique à Luc (Lc 23,2).
"« Nous avons trouvé cet homme en train de semer le désordre dans notre nation : il empêche de payer l'impôt à l'empereur, et se dit le Roi Messie. » Tout indique que ces accusations ne sont pas mensongères. C'est indiscutable pour la seconde. Luc a déjà laissé entrevoir la première en Lc 20, 20-26. J'imagine fort bien Jésus expliquant à ceux qui l'entourent que l'impôt n'est pas conforme au droit de propriété, que l'impôt, c'est le vol et que le principe de l'impôt n'est donc pas conforme au dessein de Dieu : Dieu veut l'homme (tout homme) libre !

 

L'intelligence des écritures

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12 mars 2013 2 12 /03 /mars /2013 11:55

marie-nolle-thabut.jpg Je suis, chaque dimanche, impressionné par la qualité des commentaires de Marie-Noëlle Thabut sur les textes que nous propose la liturgie du jour.


Ces commentaires, trouvés sur le site "Eglise catholique en France", permettent à toute personne de bonne volonté, chrétienne ou non, de mieux comprendre la Bible, le livre le plus diffusé au monde. Notamment, en

  • donnant des explications historiques ;

  • décodant le langage imagé utilisé par l'auteur.

Je souhaite arriver à mettre ici, chaque dimanche, les commentaires de Marie-Noëlle Thabut. Ma seule contribution consiste à surligner les passages que je trouve les plus importants ou enrichissants et à écrire en rouge ceux qui parlent d'un thème qui m'est cher : la liberté (trois autres pages de mon blog sont consacrées à ces passages des Evangiles, du reste du Nouveau Testament ou de l'Ancien Testament qui parlent de la liberté, directement ou indirectement). 

 

Version audio (le lien sera inopérant dans un premier temps ; avant, cliquer sur le lien éventuel figurant sur le titre de chaque lecture), trouvée sur le site de Radio-Notre-Dame.


PREMIERE LECTURE - Isaïe 43, 16-21

16 Ainsi parle le SEIGNEUR,
lui qui fit une route à travers la mer,
un sentier au milieu des eaux puissantes,
17 lui qui mit en campagne des chars et des chevaux,
des troupes et de puissants guerriers ;
et les voilà couchés pour ne plus se relever,
ils se sont éteints,
ils se sont consumés comme une mèche.
Le Seigneur dit :
18 « Ne vous souvenez plus d'autrefois,
ne songez plus au passé.
19 Voici que je fais un monde nouveau :
il germe déjà, ne le voyez-vous pas ?
Oui, je vais faire passer une route dans le désert,
des fleuves dans les lieux arides.
20 Les bêtes sauvages me rendront gloire,
- les chacals et les autruches -
parce que j'aurai fait couler de l'eau dans le désert,
des fleuves dans les lieux arides,
pour désaltérer le peuple, mon élu.
21 Ce peuple que j'ai formé pour moi
redira ma louange. »

Ce texte est surprenant ! A première vue, il comporte deux parties absolument contradictoires : la première partie est un rappel de la sortie d'Egypte, donc du passé ; la seconde, au contraire, recommande de faire table rase du passé... Mais peut-être pas de n'importe quel passé ? Tout est là. Je reprends ces deux parties l'une après l'autre.

Tout commence par la formule « Ainsi parle le SEIGNEUR », qui annonce toujours des paroles très importantes. Puis vient l'évocation de cette fameuse « route à travers la mer » : « Ainsi parle le SEIGNEUR, lui qui fit une route à travers la mer, un sentier au milieu des eaux puissantes ». C'est le miracle mémorable de la Mer des Joncs, lorsque les Hébreux s'enfuyaient d'Egypte. Dans tous les livres de la Bible, une évocation de cet ordre est un rappel de cette fameuse nuit de la libération d'Egypte (rapportée par le livre de l'Exode, au chapitre 14). Isaïe précise encore « (le SEIGNEUR), lui qui mit en campagne des chars et des chevaux, des troupes et de puissants guerriers ; et les voilà couchés pour ne plus se relever, ils se sont éteints, ils se sont consumés comme une mèche. » Ce sont les Egyptiens, bien sûr, lancés à la poursuite des fuyards. Et Dieu a fait échapper son peuple. Ce n'est pas un hasard, d'ailleurs, si Isaïe a employé le Nom « SEIGNEUR », puisque c'est ce nom-là, précisément, qui qualifie le Dieu du Sinaï, notre libérateur.

Voilà donc l'œuvre de Dieu dans le passé. C'est le meilleur soutien de l'espérance d'Israël pour l'avenir. Et c'est de cela qu'Isaïe va parler maintenant : « Voici que je fais un monde nouveau ». De quoi s'agit-il ici ? A qui Isaïe promet-il un monde nouveau ? Ici, nous avons besoin de nous remettre dans le contexte historique de cette prédication. Le deuxième Isaïe, celui que nous lisons aujourd'hui, vit au sixième siècle pendant l'Exil à Babylone (qui a duré de 587 à 538 av. J.C.).

Nous avons souvent eu l'occasion de parler de cette période qui fut une terrible épreuve. Et, franchement, on ne voyait pas bien pourquoi l'horizon s'éclaircirait ! S'ils sont déportés à Babylone, c'est parce que Nabuchodonosor, roi de Babylone, a vaincu le tout petit royaume juif dont Jérusalem est la capitale. Et pour l'instant les affaires de Nabuchodonosor marchent encore très bien ! Et puis, à supposer que l'on arrive à s'enfuir un jour... de la Babylonie à Jérusalem, il faudrait traverser le désert de Syrie qui couvre des centaines de kilomètres, et en fuyards, c'est-à-dire dans les pires conditions qui soient.

Le prophète a donc fort à faire pour redonner le moral à ses contemporains : mais il le fait si bien qu'on appelle son livre « le livre de la Consolation d'Israël » parce que le chapitre 40 commence par cette phrase superbe : « Consolez, consolez mon peuple, dit votre Dieu » ; et le seul fait de dire « votre Dieu » est un rappel de l'Alliance, une manière de dire « l'Alliance de Dieu n'est pas rompue, Dieu ne vous a pas abandonnés ». Car l'une des formulations de l'Alliance entre Dieu et son peuple était « Vous serez mon peuple et je serai votre Dieu » ; et chaque fois que l'on entend cette expression « mon Dieu » ou « votre Dieu », ce possessif est un rappel de l'Alliance en même temps qu'une profession de foi.

Isaïe va donc, de toutes ses forces, raviver l'espoir chez les exilés : Dieu ne les a pas abandonnés, au contraire, il prépare déjà leur retour au pays. On ne le voit pas encore, mais c'est sûr ! Pourquoi est-ce sûr ? Parce que Dieu est fidèle à son Alliance, parce que, depuis qu'il a choisi ce peuple, il n'a cessé de le libérer, de le maintenir en vie à travers toutes les vicissitudes de son histoire.

Ce sont ces arguments-là qu'Isaïe développe ici : Nabuchodonosor vous fait peur ? Mais Dieu a déjà fait mieux : il vous a délivrés de Pharaon ! Le désert vous fait peur ? Mais le désert du Sinaï, c'était bien pire et Dieu a protégé son peuple tout du long ! Or, vous êtes toujours le peuple de Dieu, son élu. Sous-entendu « ce que Dieu a fait pour vous une fois, il le refera ». Comme il a fait passer son peuple à travers la Mer à pied sec au moment de la sortie d'Egypte, le SEIGNEUR saura faire passer son peuple « à pied sec » à travers toutes les eaux troubles de son histoire.

L'espérance d'Israël s'appuie toujours sur son passé : c'est le sens du mot « Mémorial » ; on fait mémoire de l'oeuvre de Dieu depuis toujours, pour découvrir que cette oeuvre de Dieu se poursuit pour nous aujourd'hui, et pour y puiser la certitude qu'elle se poursuivra demain. Passé, Présent, Avenir : Dieu est à jamais présent aux côtés de son peuple. C'est l'un des sens du Nom de Dieu « Je suis » (sous-entendu, « Je suis avec vous en toutes circonstances).

Je reviens à notre texte : c'est précisément au cours de cette période difficile de l'Exil, au moment où on risquait de s'installer dans la désespérance, que les prophètes ont développé une nouvelle métaphore, celle du germe : « Voici que je fais un monde nouveau : il germe déjà, ne le voyez-vous pas ? » dit Isaïe ici. Dans la Bible, ce n'est pas seulement un terme de botanique : à partir de l'expérience éminemment positive d'une minuscule graine capable de devenir un grand arbre, on voit bien comment le mot « germe » a pu devenir en Israël un symbole d'espérance. Le même prophète avait déjà dit équivalemment la même chose au chapitre précédent (preuve qu'il n'était pas inutile de le répéter) : « Je vous annonce de nouveaux événements, avant qu'ils germent, je vous les laisse entendre. » (Is 42, 2). Il nous reste à apprendre aujourd'hui à déceler les germes du monde nouveau, du Royaume que Dieu est en train de construire.

PSAUME 125 (126)

1 Quand le SEIGNEUR ramena les captifs à Sion,
nous étions comme en rêve !
2 Alors notre bouche était pleine de rires,
nous poussions des cris de joie.

Alors on disait parmi les nations :
« Quelles merveilles fait pour eux le SEIGNEUR ! »
3 Quelles merveilles le SEIGNEUR fit pour nous :
nous étions en grande fête !

4 Ramène, SEIGNEUR, nos captifs,
comme les torrents au désert.
5 Qui sème dans les larmes
moissonne dans la joie.

6 Il s'en va, il s'en va en pleurant,
il jette la semence ;
il s'en vient, il s'en vient dans la joie,
il rapporte les gerbes.

Dans notre première lecture, le prophète Isaïe annonçait le retour au pays du peuple exilé à Babylone... et ce retour a eu lieu ! Très spontanément, on a chanté ce miracle par ce psaume, comme on avait chanté le miracle de la sortie d'Egypte. Vous connaissez l'histoire : en 587, c'est Nabuchodonosor, roi de Babylone, qui avait conquis Jérusalem et déporté la population ; mais le vainqueur est vaincu à son tour. La nouvelle puissance montante dans cette région, c'est le royaume perse : le roi Cyrus vole de victoire en victoire ; dès avant cette conquête, ses succès sont vus d'un très bon oeil par les captifs de Babylone parce que Cyrus est précédé d'une très bonne réputation : les troupes de Nabuchodonosor, comme beaucoup d'autres, volaient, pillaient, violaient, massacraient, dévastaient... et les populations étaient systématiquement déplacées, déportées ; c'est un phénomène tristement connu à la surface du globe, depuis que le monde est monde.

Cyrus, lui, a une tout autre politique : probablement parce qu'il préfère être le maître de peuples riches, il autorise toutes les populations déplacées à rentrer dans leur pays d'origine, et il leur en donne les moyens : très concrètement, cela veut dire qu'il a conquis Babylone en 539, et que, dès 538, il a renvoyé les Juifs à Jérusalem mais aussi qu'il leur en a donné les moyens sous forme de subventions ; il est même allé jusqu'à restituer les biens du Temple pillés par les hommes de Nabuchodonosor.

Mais vous avez remarqué : on ne dit pas « Quand le roi de Perse Cyrus laissa les exilés rentrer à Sion », on dit « Quand le SEIGNEUR ramena les captifs à Sion... » : c'est une manière d'affirmer que Dieu reste le maître de l'histoire. Pendant bien longtemps (et c'est encore le cas dans ce texte d'Isaïe), l'Ancien Testament a laissé penser que Dieu tirait toutes les ficelles de l'histoire : manière de dire qu'aucun autre dieu n'agissait sur les événements (il s'agissait alors pour les prophètes de lutter contre l'idolâtrie) ; aujourd'hui, nous pressentons bien, sans savoir l'exprimer de manière satisfaisante, que l'humanité est, partiellement au moins, libre et responsable des événements.

« Quand le SEIGNEUR ramena les captifs à Sion » : ici, c'est clair, il s'agit de la ville de Jérusalem ; mais, selon les textes, ce n'est pas toujours aussi clair : quand on parle de Sion, cela peut désigner soit la petite colline de départ, celle sur laquelle David a bâti son palais, soit la ville tout entière de Jérusalem (et, en particulier, le Temple), soit toute la Judée, soit même le peuple d'Israël tout entier. Il suffit de se rappeler la phrase d'Isaïe : « Dis à Sion : Tu es mon peuple » (Is 51, 16-17). Et aujourd'hui, si l'on regarde un plan de Jérusalem, c'est une autre colline qui a pris le nom de Sion !

Je reviens à notre psaume : écrit plus tard, on ne sait pas exactement quand, mais bien longtemps peut-être après le retour de l'Exil, il évoque la joie, l'émotion de la libération et du retour. En Exil, là-bas, on en avait tant de fois rêvé... Et quand cela s'est réalisé, on osait à peine y croire : « Quand le SEIGNEUR ramena les captifs à Sion, nous étions comme en rêve !... Quelles merveilles le SEIGNEUR fit pour nous : nous étions en grande fête ! »

Et on va jusqu'à s'imaginer que les autres peuples sont eux aussi émerveillés par ce miracle ! « Alors on disait parmi les nations : « Quelles merveilles fait pour eux le SEIGNEUR ! »... Soyons francs « les nations », comme on dit, c'est-à-dire les peuples païens, ont peut-être d'autres sujets de préoccupation : en fait, cette affirmation que même les païens s'inclinent devant l'oeuvre de Dieu pour son peuple élu est pour Israël un double rappel qui n'a rien à voir avec de la prétention ; il s'agit d'affirmer deux choses : premièrement une infinie reconnaissance pour la gratuité du choix de Dieu ; deuxièmement, on n'oublie jamais que le peuple élu l'est pour le monde : sa vocation est d'être un peuple témoin de l'oeuvre de Dieu, justement.

La gratuité du choix de Dieu, d'abord, est un sujet toujours renouvelé d'étonnement : « Interroge donc les jours du début, ceux d'avant toi, depuis le jour où Dieu créa l'humanité sur la terre, interroge d'un bout à l'autre du monde ; est-il rien arrivé d'aussi grand ? A-t-on rien entendu de pareil ?... A toi, il t'a été donné de voir, pour que tu saches que c'est le SEIGNEUR qui est Dieu : il n'y en a pas d'autre que lui. » (Dt 4, 32... 35). Ici, cet émerveillement devant le choix de Dieu est traduit en français par le mot « merveilles » ; lequel fait toujours référence à l'oeuvre de libération de Dieu et d'abord à la libération d'Egypte. Les mots « exploit », « oeuvre », « hauts faits », « merveilles » sont toujours un rappel de l'Exode, c'est-à-dire la libération d'Egypte. Ici, il s'y ajoute la nouvelle oeuvre de libération de Dieu, la fin de l'Exil.

Cette libération de l'Exil est ressentie par le peuple comme une véritable résurrection : pour l'exprimer, le psalmiste utilise deux images : première image, « les torrents au désert » : « Ramène, SEIGNEUR, nos captifs, comme les torrents au désert. » ; au sud de Jérusalem, le Néguev est un désert ; mais au printemps, des torrents dévalent les pentes et tout-à-coup éclosent des myriades de fleurs. Deuxième image, « la semence » : quand le grain de blé est semé en terre, c'est pour y pourrir, apparemment y mourir... quand viennent les épis, c'est comme une naissance... cette image est d'autant plus valable que le retour des exilés signifie pour la terre elle-même une véritable renaissance.

Dernière remarque, quand on chante ce psaume, le retour de l'Exil à Babylone est déjà loin dans le temps ; alors, pourquoi en parler encore ? Là-bas, on ne chante jamais le passé pour le seul plaisir de faire de l'histoire : mais cette libération, ce retour à la vie que l'on peut dater historiquement... devient une raison d'espérer d'autres résurrections, d'autres libérations. Chaque année, pour la fête des Tentes, à l'automne, ce cantique était chanté au cours du pèlerinage, tandis que l'on « montait » à Jérusalem. On chantait la libération déjà accomplie, on priait Dieu de hâter le Jour de la libération définitive, quand viendra Celui qu'on attend, le Messie promis... Car il y a encore aujourd'hui sur la surface de la terre, bien des lieux de captivité de toute sorte, bien des « Egypte », bien des « Babylone »... C'est à eux que l'on pense désormais quand on chante : « Ramène, SEIGNEUR, nos captifs, comme les torrents au désert. »

Aujourd'hui, quand nous, Chrétiens, chantons ce psaume, nous demandons la grâce de savoir seconder de toutes nos forces l'oeuvre de libération inaugurée par le Messie : il nous appartient de hâter le jour où c'est enfin l'humanité tout entière qui chantera à pleine voix : « Quelles merveilles le SEIGNEUR fit pour nous : nous étions en grande fête ! »
 

DEUXIEME LECTURE - Philippiens 3, 8 - 14

Frères,
tous les avantages que j'avais autrefois,
8 je les considère maintenant comme une perte
à cause de ce bien qui dépasse tout :
la connaissance du Christ Jésus, mon Seigneur.
A cause de lui, j'ai tout perdu ;
je considère tout comme des balayures,
en vue d'un seul avantage, le Christ,
9 en qui Dieu me reconnaîtra comme juste.
Cette justice ne vient pas de moi-même,
- c'est-à-dire de mon obéissance à la loi de Moïse -
mais de la foi au Christ :
c'est la justice qui vient de Dieu et qui est fondée sur la foi.
10 Il s'agit de connaître le Christ,
d'éprouver la puissance de sa résurrection
et de communier aux souffrances de sa passion,
en reproduisant en moi sa mort,
11 dans l'espoir de parvenir, moi aussi,
à ressusciter d'entre les morts.
12 Certes, je ne suis pas encore arrivé,
je ne suis pas encore au bout,
mais je poursuis ma course pour saisir tout cela,
comme j'ai moi-même été saisi par le Christ Jésus.
13 Frères, je ne pense pas l'avoir déjà saisi.
Une seule chose compte :
oubliant ce qui est en arrière, et lancé vers l'avant,
14 je cours vers le but pour remporter le prix
auquel Dieu nous appelle là-haut
dans le Christ Jésus.

Nous retrouvons ici l'image de la course que Saint Paul emploie à plusieurs reprises dans ses lettres. Et, dans la course, c'est le but qui compte ! Le point de départ, il faut se dépêcher de l'oublier ! Imaginez un coureur qui se retournerait sans arrêt, il est assuré de perdre : « Une seule chose compte : oubliant ce qui est en arrière, et lancé vers l'avant, je cours vers le but pour remporter le prix... » Il faut donc savoir tourner le dos en quelque sorte : et depuis qu'il a été « saisi » par le Christ, comme il dit, Paul a tourné le dos à bien des choses, à bien des certitudes. Le mot « saisi » est très fort dans le langage de Paul : sa vie a été réellement complètement bouleversée depuis le jour où le Christ s'est littéralement emparé de lui sur le chemin de Damas.

D'habitude, pourtant, Paul présente sa foi chrétienne comme la suite logique de sa foi juive. A ses yeux, Jésus-Christ accomplit vraiment l'attente de l'Ancien Testament et il y a continuité entre l'Ancien et le Nouveau Testaments : par exemple, au cours de son procès devant le tribunal romain à Césarée, il dira : « Les prophètes et Moïse ont prédit ce qui devait arriver (c'est-à-dire que Jésus est le Messie) et je ne dis rien de plus... » (Ac 26, 22). Mais ici, Paul insiste sur la nouveauté apportée par Jésus-Christ : « Tous les avantages que j'avais autrefois, je les considère maintenant comme une perte à cause de ce bien qui dépasse tout : la connaissance du Christ Jésus, mon Seigneur. »

Cette nouveauté apportée par Jésus-Christ est donc radicale : désormais nous sommes réellement une « création nouvelle » ; cette expression, nous l'avons rencontrée dimanche dernier dans la deuxième lettre aux Corinthiens ; ici, Paul le dit autrement : « A cause de lui, j'ai tout perdu ; je considère tout comme des balayures, en vue du seul avantage, le Christ, en qui Dieu me reconnaîtra comme juste. » Traduisez : « ce qui, auparavant, me paraissait le plus important, mes avantages, mes privilèges, désormais cela ne compte pas plus pour moi que des balayures ».

Ces « avantages » dont il parle : c'était la fierté d'appartenir au peuple d'Israël ; c'était la foi, la fidélité, l'espérance indéracinable de ce peuple ; c'était la pratique assidue, scrupuleuse de tous les commandements, ce qu'il appelle « l'obéissance à la loi de Moïse ». Mais, désormais, Jésus-Christ a pris toute la place dans sa vie : « Je considère tout comme des balayures en vue d'un seul avantage, le Christ ». Désormais il possède le bien qui dépasse tout, la seule richesse au monde à ses yeux : la « connaissance » du Christ ; pour parler de cela, Jésus employait des paraboles : il disait par exemple « le Royaume des cieux est comparable à un trésor qui était caché dans un champ et qu'un homme a découvert : il le cache à nouveau et, dans sa joie, il s'en va, met en vente tout ce qu'il a, et il achète ce champ. » (Mt 13, 44).

Le vrai trésor de notre existence, nous dit Saint Paul, c'est d'avoir découvert le Christ ; et il sait de quoi il parle, lui qui a d'abord été un persécuteur des apôtres ! Sa vie a été complètement bouleversée par cette découverte, par cette « connaissance » du Christ. Une connaissance qui n'est pas d'ordre intellectuel : au sens biblique, connaître quelqu'un, c'est vivre dans son intimité, c'est l'aimer et partager sa vie. C'est bien dans ce sens d'intimité partagée que Paul parle du lien qui l'unit désormais, et avec lui tous les baptisés, à Jésus-Christ.

Pourquoi insiste-t-il tellement sur ce lien ? Parce que nous sommes dans le contexte d'un conflit très grave qui traversait la communauté des Philippiens à propos de la circoncision ; nous l'avons rencontré déjà il y a quelques semaines : certains Chrétiens d'origine juive auraient voulu qu'on impose la circoncision à tous les Chrétiens préalablement au Baptême ; c'est à la circoncision qu'il pense quand il parle « d'obéissance à la Loi de Moïse » ; on sait dans quel sens les Apôtres ont tranché cette question qui risquait de diviser les communautés, au cours d'une Assemblée à Jérusalem, une sorte de mini-Concile : dans la Nouvelle Alliance, la Loi de Moïse est dépassée ; le Baptême au Nom de Jésus fait de nous des fils de Dieu : « Vous qui avez été baptisés en Christ, vous avez revêtu le Christ », dit Paul dans la lettre aux Galates (Ga 3, 27). La circoncision n'est donc plus indispensable pour faire partie du peuple de la Nouvelle Alliance, puisque cette Alliance est définitivement scellée une fois pour toutes en Jésus-Christ : « En Jésus-Christ, Dieu me reconnaîtra comme juste. Cette justice ne vient pas de moi-même, c'est-à-dire de mon obéissance à la Loi de Moïse, mais de la foi au Christ : c'est la justice qui vient de Dieu et qui est fondée sur la foi. » L'une des grandes découvertes de Paul, c'est que notre salut n'est pas au bout de nos mérites, de nos efforts... Le salut de Dieu est gratuit ! C'est le sens même du mot « grâce » si on y réfléchit... Le livre de la Genèse disait déjà : « Abraham eut foi dans le SEIGNEUR, et le SEIGNEUR estima qu'il était juste. » (Gn 15, 6). Pour le dire autrement, notre justice vient uniquement de Dieu, il suffit de croire !

Mais alors pourquoi parle-t-il de « communier aux souffrances de la Passion du Christ, de reproduire sa mort, dans l'espoir de parvenir à ressusciter d'entre les morts » ? Il ne s'agit évidemment pas d'accumuler des mérites pour faire bonne mesure ! Paul vient de nous dire exactement le contraire ! Ce qu'il veut dire, c'est que cette nouvelle vie que nous menons désormais en Jésus-Christ, comme greffés sur lui (pour reprendre l'image de la vigne chez Saint Jean) nous amène à prendre le même chemin que lui. « Communier aux souffrances de la passion du Christ », c'est accepter de reproduire le comportement du Christ, accepter de courir les mêmes risques, qui sont les risques de l'annonce de l'évangile ; Jésus l'avait dit : « Nul n'est prophète en son pays » et il avait bien prévenu ses apôtres qu'ils ne seraient pas mieux traités que leur maître.

Reste à savoir si nous serions capables de dire comme saint Paul que le seul bien qui compte à nos yeux, c'est la connaissance du Christ ? Tout le reste n'est que « balayures » !

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Complément

- Une des idées maîtresses de Saint Paul c'est que le Christ est venu accomplir les Ecritures : le rapport entre l'Ancien Testament et le Nouveau Testament, entre l'Ancienne Alliance et la Nouvelle Alliance est fait à la fois de continuité et de rupture : c'est parce qu'il est Juif qu'il est Chrétien, et voilà la continuité... mais désormais, il faut abandonner les pratiques juives pour se laisser « saisir » par le Christ, et voilà la rupture.

EVANGILE - Jean 8, 1-11

1 Jésus s'était rendu au mont des Oliviers ;
2 de bon matin, il retourna au Temple de Jérusalem.
Comme tout le peuple venait à lui,
il s'assit et se mit à enseigner.
3 Les scribes et les pharisiens lui amènent une femme
Ils la font avancer,
4 et disent à Jésus :
« Maître, cette femme
a été prise en flagrant délit d'adultère.
5 Or, dans la Loi, Moïse nous a ordonné
de lapider ces femmes-là.
Et toi, qu'en dis-tu ? »
6 Ils parlaient ainsi pour le mettre à l'épreuve,
afin de pouvoir l'accuser.
Mais Jésus s'était baissé,
et, du doigt, il traçait des traits sur le sol.
7 Comme on persistait à l'interroger,
il se redressa et leur dit :
« Celui d'entre vous qui est sans péché,
qu'il soit le premier à lui jeter la pierre. »
8 Et il se baissa de nouveau
pour tracer des traits sur le sol.
9 Quant à eux, sur cette réponse,
ils s'en allaient, l'un après l'autre,
en commençant par les plus âgés.
Jésus resta seul avec la femme en face de lui.
10 Il se redressa et lui demanda :
« Femme, où sont-ils donc ?
Alors, personne ne t'a condamnée ? »
11 Elle répondit :
« Personne, Seigneur. »
Et Jésus lui dit :
« Moi non plus, je ne te condamne pas.
Va, et désormais ne pèche plus. »
 
Nous sommes déjà dans le contexte de la Passion : la première ligne mentionne le Mont des Oliviers, or les évangélistes ne parlent jamais du Mont des Oliviers avant les derniers jours de la vie publique de Jésus ; d'autre part, le désir des Pharisiens de prendre Jésus au piège signifie que son procès se profile déjà à l'horizon. Raison de plus pour être particulièrement attentifs à tous les détails de ce texte : il s'agit de beaucoup plus qu'une anecdote de la vie de Jésus, il s'agit du sens même de sa mission. Au début de la scène, Jésus est en position d'enseignant (« Comme tout le peuple venait à lui, il s'assit et se mit à enseigner »), mais voici que par la question des scribes et des Pharisiens, il est placé en position de juge : on l'aura remarqué, de tous les protagonistes, il est le seul assis. Le thème du jugement, chez Saint Jean, est assez important pour qu'on ne s'étonne pas de cette insistance à ce moment. Cette scène de la femme adultère est la mise en pratique de la phrase qu'on trouve au début du même évangile : « Dieu n'a pas envoyé son Fils dans le monde pour juger le monde, mais pour que le monde soit sauvé par lui. » (Jn 3, 17).

Dans ce simulacre de procès, les choses sont apparemment simples : la femme adultère a été prise en flagrant délit, il y a des témoins ; la Loi de Moïse condamnait l'adultère, cela faisait partie des commandements de Dieu révélés au Sinaï (« Tu ne commettras pas d'adultère » Ex 20, 14 ; Dt 5, 18) ; et le Livre du Lévitique prévoyait la peine capitale : « Quand un homme commet l'adultère avec la femme de son prochain, ils seront mis à mort, l'homme adultère aussi bien que la femme adultère. » (Lv 20, 10). Les scribes et les Pharisiens qui viennent trouver Jésus sont très attachés au respect de la Loi de Moïse : on ne peut quand même pas le leur reprocher ! Mais ils oublient de dire que la Loi prévoyait la peine capitale pour les deux complices, l'homme aussi bien que la femme adultère ; tout le monde le sait, mais personne n'en parlera, ce qui prouve bien que la vraie question posée par les Pharisiens ne porte pas sur l'observance exacte de la Loi ; leur question est ailleurs et le texte le dit très bien : « Dans la Loi, Moïse nous a ordonné de lapider ces femmes-là. Et toi, qu'en dis-tu ? Ils parlaient ainsi pour le mettre à l'épreuve, afin de pouvoir l'accuser. »

Où est le piège tendu à Jésus ? De quoi espérait-on l'accuser ? On se doute bien qu'il n'approuve pas la lapidation, ce serait contredire toute sa prédication sur la miséricorde ; mais s'il ose publiquement plaider pour la libération de la femme adultère, on pourra l'accuser de pousser le peuple à désobéir à la Loi. Dans l'évangile de Jean (au chapitre 5), on l'a déjà vu donner au paralytique guéri l'ordre de porter son grabat, ce qui est un acte interdit le jour du sabbat. Ce jour-là, on n'a rien pu contre lui, mais cette fois l'incitation à la désobéissance va être publique. Au fond, malgré l'apparent respect de l'apostrophe « Maître, qu'en dis-tu ? » Jésus n'est pas en meilleure posture que la femme adultère : les deux sont en danger de mort.

Jésus ne répond pas tout de suite : « Jésus s'était baissé, et, du doigt, il traçait des traits sur le sol. » Ce silence est certainement destiné à laisser à chacun le soin de répondre : très respectueux, il n'humilie personne ; celui qui incarne la miséricorde ne cherche pas à mettre qui que ce soit dans l'embarras, pas plus les scribes et les Pharisiens que la femme adultère ! Aux uns comme à l'autre, il veut faire faire un bout de chemin. Son silence est constructif : il va faire découvrir aux Pharisiens et aux scribes le vrai visage du Dieu de miséricorde.

Quand il se décide à répondre, sa phrase ressemble plutôt à une question : « Celui d'entre vous qui est sans péché, qu'il soit le premier à lui jeter la pierre. » Sur cette réponse, ils s'en vont, « l'un après l'autre, en commençant par les plus âgés ». Rien d'étonnant : les plus anciens sont les plus prêts à entendre l'appel à la miséricorde. Tant de fois, ils ont expérimenté pour eux-mêmes la miséricorde de Dieu... Tant de fois, ils ont lu, chanté, médité la phrase « Dieu de tendresse et de pitié, lent à la colère et plein d'amour » (Ex 34, 6), tant de fois ils ont chanté le psaume 50/51 « Pitié pour moi, SEIGNEUR, en ta bonté, dans ta grande miséricorde efface mon péché »... Ils viennent de prendre conscience de tous les pardons reçus.

Plus encore, peut-être ont-ils compris que leur manquement à la miséricorde était en soi une faute, une infidélité au Dieu de miséricorde. La Loi n'est-elle pas devenue leur idole ? Peut-être la phrase de Jésus leur a-t-elle suggéré cette réflexion : « Celui d'entre vous qui est sans péché, qu'il soit le premier à lui jeter la pierre. » Etre « le premier à jeter la pierre » était une expression connue de tous, dans le contexte de la lutte contre l'idolâtrie. La Loi ne disait pas que c'était le témoin de l'adultère qui devait lancer la première pierre ; mais elle le disait expressément pour le cas d'idolâtrie (Dt 13, 9-10 ; Dt 17, 7). Si bien que la réponse de Jésus peut se traduire : « Cette femme est coupable d'adultère, au premier sens du terme, c'est entendu ; mais vous, n'êtes-vous pas en train de commettre un adultère autrement plus grave, c'est-à-dire une infidélité au Dieu de l'Alliance ? » (On sait que, très souvent, les prophètes ont parlé de l'idolâtrie en termes d'adultère.)

Les Pharisiens et les scribes voulaient sincèrement être les fils du Très-Haut, alors Jésus leur dit « Ne vous trompez pas de Dieu, soyez miséricordieux ». Jésus, le Verbe, vient d'accomplir parmi eux sa mission de Révélation.

Alors, Jésus et la femme restent seuls : c'est le face à face, comme le dit Saint Augustin, de la misère et de la miséricorde. Pour elle, le Verbe va là encore accomplir sa mission, dire la parole de Réconciliation. Isaïe parlant du véritable serviteur de Dieu l'avait annoncé : « Il ne brisera pas le roseau ployé, il n'éteindra pas la mèche qui s'étiole... » (Is 42, 3). Ce n'est pas du laxisme : Jésus dit bien « ne pèche plus », tout n'est pas permis, le péché reste condamné... mais seul le pardon peut permettre au pécheur d'aller plus loin.

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Complément

- La première lecture et l'évangile de ce dimanche ont le même discours : oublie le passé, ne t'attarde pas sur lui... que rien, pas même les souvenirs, ne t'empêche d'avancer. Dans la première lecture, Isaïe s'adresse au peuple exilé... dans l'Evangile, Jésus parle à une femme prise en flagrant délit d'adultère : apparemment, ce sont deux cas bien différents mais, dans les deux cas, le discours est le même : tourne-toi résolument vers l'avenir, ne songe plus au passé. 

 

L'intelligence des écritures 

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4 mars 2013 1 04 /03 /mars /2013 13:52

marie-nolle-thabut.jpg Je suis, chaque dimanche, impressionné par la qualité des commentaires de Marie-Noëlle Thabut sur les textes que nous propose la liturgie du jour.


Ces commentaires, trouvés sur le site "Eglise catholique en France", permettent à toute personne de bonne volonté, chrétienne ou non, de mieux comprendre la Bible, le livre le plus diffusé au monde. Notamment, en

  • donnant des explications historiques ;

  • décodant le langage imagé utilisé par l'auteur.

Je souhaite arriver à mettre ici, chaque dimanche, les commentaires de Marie-Noëlle Thabut. Ma seule contribution consiste à surligner les passages que je trouve les plus importants ou enrichissants et à écrire en rouge ceux qui parlent d'un thème qui m'est cher : la liberté (trois autres pages de mon blog sont consacrées à ces passages des Evangiles, du reste du Nouveau Testament ou de l'Ancien Testament qui parlent de la liberté, directement ou indirectement). 

 

Version audio (le lien sera inopérant dans un premier temps ; avant, cliquer sur le lien éventuel figurant sur le titre de chaque lecture), trouvée sur le site de Radio-Notre-Dame.


PREMIERE LECTURE - Josué 5, 10- 12

Après le passage du Jourdain,
10 les fils d'Israël campèrent à Guilgal
et célébrèrent la Pâque le quatorzième jour du mois,
vers le soir, dans la plaine de Jéricho.
11 Le lendemain de la Pâque,
ils mangèrent les produits de cette terre :
des pains sans levain et des épis grillés.
12 A partir de ce jour, la manne cessa de tomber,
puisqu'ils mangeaient les produits de la terre.
Il n'y avait plus de manne pour les fils d'Israël,
qui mangèrent cette année-là
ce qu'ils récoltèrent sur la terre de Canaan.

Tout le monde sait que Moïse n'est pas entré en Terre Promise ; il est mort au mont Nebo (c'est-à-dire au niveau de la Mer Morte du côté que nous appellerions aujourd'hui la rive Jordanienne) : mais, ne le plaignons pas, il est entré ainsi tout de suite dans la véritable Terre Promise ; ce n'est donc pas lui qui a fait entrer le peuple d'Israël en Palestine, c'est son serviteur et successeur, Josué.

Et tout le livre de Josué est le récit de cette entrée du peuple en Terre Promise, depuis la traversée du Jourdain. S'il a fallu le traverser, c'est parce que les tribus d'Israël sont entrées en Palestine par l'Est. Ceci dit, la Bible ne fait jamais de l'histoire pour de l'histoire ; ce qui l'intéresse, ce sont les leçons de l'histoire ; on ne sait pas qui a écrit le livre de Josué, mais l'objectif est assez clair : si l'auteur du livre rappelle l'oeuvre de Dieu en faveur d'Israël, c'est pour exhorter le peuple à la fidélité.

Dans le texte d'aujourd'hui, c'est plus vrai que jamais ; sous ces quelques lignes un peu rapides, c'est un véritable sermon qui se cache ! Un sermon qui tient en deux points : ce qu'il ne faudra jamais oublier, c'est premièrement, Dieu nous a libérés d'Egypte ; deuxièmement, si Dieu nous a libérés d'Egypte, c'était pour nous donner cette terre comme il l'avait promis à nos pères. La grande leçon c'est que nous recevons tout de Dieu ; et quand nous l'oublions, nous nous mettons nous-mêmes dans des situations sans issue.

C'est pour cela que le texte fait des parallèles incessants entre la sortie d'Egypte, la vie au désert et l'entrée en Canaan. Par exemple, au chapitre 3 du livre de Josué, la traversée du Jourdain est racontée très solennellement comme la répétition du miracle de la Mer Rouge. Ici, dans notre texte de ce dimanche, l'auteur insiste sur la Pâque : il dit « ils célébrèrent la Pâque, le quatorzième jour du mois, vers le soir » : la célébration de la Pâque avait marqué la sortie d'Egypte et le miracle de la Mer Rouge ; cette fois-ci, la nouvelle Pâque suit l'entrée en Terre promise et le miracle du Jourdain.

Ces parallèles sont évidemment intentionnels. Le message de l'auteur, c'est que d'un bout à l'autre de cette incroyable aventure, c'est le même Dieu qui agissait pour libérer son peuple, en vue de la Terre Promise. La méditation du livre de Josué suit de très près ici celle du Deutéronome. D'ailleurs, « JOSUE », ce n'est pas son nom, c'est un surnom donné par Moïse : au début, il s'appelait simplement « Hoshéa » (ou « Osée » si vous préférez) qui signifie « Il sauve »... Son nouveau nom, « JOSUE » (« Yeoshoua ») contient le nom de Dieu ; il signifie donc plus explicitement que c'est Dieu et Dieu seul qui sauve ! Effectivement, Josué a bien compris que ce n'est pas lui-même, pauvre homme qui, seul, peut sauver, libérer son peuple !

Dans le même esprit, le Psaume 114/115 reprend à sa manière le parallèle entre les deux traversées miraculeuses de la mer Rouge et du Jourdain : « La mer voit et s'enfuit, le Jourdain retourne en arrière ; qu'as-tu, mer, à t'enfuir ? Jourdain, à retourner en arrière ? Tremble, terre, devant la face du Maître, devant la face du Dieu de Jacob. » Désormais la célébration annuelle de la Pâque sera le mémorial, non seulement de la nuit de l'Exode, mais aussi de l'arrivée en Terre Promise : ces deux événements n'en font qu'un seul ; c'est toujours la même oeuvre de Dieu pour libérer son peuple !

La deuxième partie du texte d'aujourd'hui est un peu surprenante, tellement le texte est laconique ; apparemment, il n'est question que de nourriture, mais là encore, il s'agit de beaucoup plus que cela : « Le lendemain de la Pâque, ils mangèrent les produits de cette terre : des pains sans levain et des épis grillés. A partir de ce jour, la manne cessa de tomber, puisqu'ils mangeaient les produits de la terre. Il n'y avait plus de manne pour les fils d'Israël, qui mangèrent cette année-là ce qu'ils récoltèrent sur la terre de Canaan. » Ce changement de nourriture est significatif, il fait penser à un sevrage : une page de l'histoire est tournée, une nouvelle vie commence ; on dit quelque chose d'analogue pour les enfants petits : ils passent progressivement (sur le plan de l'alimentation ) de ce que l'on appelle le premier âge, à un deuxième puis un troisième et un quatrième âges...

Ici, on a un phénomène analogue : la période du désert est terminée, avec son cortège de difficultés, de récriminations, de solutions-miracle aussi ! Désormais, Israël est arrivé sur la Terre donnée par Dieu : il ne sera plus nomade, il va devenir sédentaire, il sera un peuple d'agriculteurs ; il mangera les produits du sol. Peuple adulte, il est devenu responsable de sa propre subsistance.

Autre leçon : à partir du moment où le peuple a les moyens de subvenir lui-même à ses besoins, Dieu ne se substitue pas à lui : il a trop de respect pour notre liberté. Mais on n'oubliera jamais la manne et on retiendra la leçon : à nous de prendre exemple sur la sollicitude de Dieu pour ceux qui ne peuvent pas (pour une raison ou une autre) subvenir à leurs propres besoins ; le Targum du Livre du Deutéronome (c'est-à-dire la traduction en araméen qui était lue dans les synagogues à partir du 6ème sièce avant notre ère, parce que de nombreux Juifs ne comprenaient plus l'hébreu) (à propos de Dt 34, 6) le dit très bien : « Dieu nous a enseigné à nourrir les pauvres pour avoir fait descendre le pain du ciel pour les fils d'Israël » ; sous-entendu à nous d'en faire autant.

Pour finir, ne l'oublions pas : en hébreu, Josué et Jésus, c'est le même nom ; les premiers Chrétiens ont évidemment fait le rapprochement ! Du coup, la traversée du Jourdain, entrée en Terre Promise, la terre de liberté, faisait mieux comprendre le Baptême dans le Jourdain : il signe notre entrée dans la véritable terre de liberté !

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Note

1 - Après le retour de l'Exil à Babylone, Cyrus, nouveau maître du Moyen Orient a imposé sa langue, l'araméen, comme langue commune pour tout son empire. On a désormais pris l'habitude dans les synagogues en Israël de traduire le texte biblique hébreu en araméen. C'est cette traduction, agrémentée parfois de commentaires, que l'on appelle le « Targum ».

 

PSAUME 33 (34), 2-3, 4-5, 6-7

2 Je bénirai le SEIGNEUR en tout temps,
sa louange sans cesse à mes lèvres.
3 Je me glorifierai dans le SEIGNEUR :
que les pauvres m'entendent et soient en fête !

4 Magnifiez avec moi le SEIGNEUR,
exaltons tous ensemble son Nom.
5 Je cherche le SEIGNEUR, il me répond ;
de toutes mes frayeurs, il me délivre.

6 Qui regarde vers lui resplendira,
sans ombre ni trouble au visage.
7 Un pauvre crie ; le SEIGNEUR entend :
il le sauve de toutes ses angoisses.

Une fois de plus, vous avez remarqué le parallélisme : chaque verset est construit en deux lignes qui se répondent ; l'idéal serait de le chanter à deux choeurs alternés, ligne par ligne.

Il est important de noter aussi que ce psaume 33/34 est alphabétique : non seulement il comporte vingt-deux versets, vingt-deux étant le nombre de lettres de l'alphabet hébreu, mais en plus, il est ce qu'on appelle en poésie un acrostiche : l'alphabet est écrit verticalement dans la marge en face du psaume, une lettre devant chaque verset, dans l'ordre... et chaque verset commence par la lettre qui lui correspond dans la marge ; ce procédé, assez fréquent dans les psaumes, indique toujours qu'on se trouve en présence d'un psaume d'action de grâces pour l'Alliance ; ceci ne nous étonne pas en réponse à la première lecture de ce même dimanche ! Vous avez en mémoire les petites phrases du livre de Josué qui, sous couvert de nous raconter une histoire, étaient en fait une invitation à l'action de grâce pour toute l'oeuvre de Dieu en faveur d'Israël.

D'ailleurs, le vocabulaire de l'action de grâce est omniprésent dans ce psaume, dès les premiers versets retenus aujourd'hui ! Il suffit de lire cette foison de mots : « bénir, louange, glorifier, fête, magnifier, exalter, resplendir » ! « Je bénirai le SEIGNEUR en tout temps, sa louange sans cesse à mes lèvres. Je me glorifierai dans le SEIGNEUR... Magnifiez avec moi le SEIGNEUR, exaltons tous ensemble son Nom... Qui regarde vers lui resplendira, sans ombre ni trouble au visage. »

Au passage, vous avez entendu une autre particularité du vocabulaire biblique : « Qui regarde vers lui resplendira » ; l'expression « regarder vers », on trouve aussi parfois « lever les yeux vers » est l'expression de l'adoration rendue à celui qu'on reconnaît comme Dieu.

C'est toute l'expérience d'Israël qui parle ici, témoin de l'oeuvre de Dieu : un Dieu qui « répond, délivre, entend, sauve... » ; « Je cherche le SEIGNEUR, il me répond ; de toutes mes frayeurs, il me délivre... Un pauvre crie ; le SEIGNEUR entend : il le sauve de toutes ses angoisses. »

Cette attention de Dieu pour celui qui souffre, nous l'avons lue dans le passage très fort du chapitre 3 de l'Exode, dans l'épisode du buisson ardent : « Oui, vraiment, j'ai vu la misère de mon peuple... son cri est parvenu jusqu'à moi... je connais ses souffrances... ». C'était notre première lecture du troisième dimanche de Carême, dimanche dernier.

Dans sa propre histoire, Israël est lui-même ce pauvre qui a fait l'expérience de la miséricorde de Dieu : quand il chante le psaume 33/34 (« Un pauvre crie ; le SEIGNEUR entend : il le sauve de toutes ses angoisses »), il parle d'abord de lui. Mais ce psaume l'invite aussi à élargir les horizons, car il dit bien « Un pauvre crie », c'est-à-dire n'importe quel pauvre, n'importe où sur la planète.

Du coup, Israël découvre sa vocation : elle est double

Premièrement, il doit être le peuple qui enseigne à tous les humbles du monde la confiance ! La foi apparaît alors comme un dialogue entre Dieu et l'homme : l'homme crie sa détresse vers Dieu ... Dieu l'entend ... Dieu le libère, le sauve, vient à son secours ... et l'homme reprend la parole, cette fois pour rendre grâce : si on y réfléchit, la prière comprend toujours ce double mouvement de demande, et de louange... d'abord la demande et la réponse de Dieu : « Je cherche le SEIGNEUR, il me répond ; de toutes mes frayeurs, il me délivre... » Puis l'action de grâce : « Magnifiez avec moi le SEIGNEUR, exaltons tous ensemble son Nom. »

Le deuxième aspect de la vocation d'Israël, (et la nôtre, désormais) c'est de seconder l'oeuvre de Dieu, d'être son instrument ; de même que Moïse ou Josué ont été les instruments de Dieu libérant son peuple et l'introduisant dans la Terre promise, Israël est invité à être lui-même l'oreille ouverte aux pauvres et l'instrument de la sollicitude de Dieu pour eux.

Ceci nous permet peut-être de mieux entendre cette fameuse béatitude de la pauvreté : exprimée chez Luc par la phrase : « Heureux, vous les pauvres : le royaume de Dieu est à vous. » (Lc 6, 20) et ici : « que les pauvres m'entendent et soient en fête ! » (Ce qui prouve une fois de plus que Jésus était profondément inséré dans les manières de parler et le vocabulaire de ses pères en Israël).

J'y entends au moins deux choses : premièrement, « réjouissez-vous, Dieu n'est pas sourd, il va intervenir » ; deuxièmement, « il a choisi des instruments sur cette terre pour venir à votre secours. » La vocation d'Israël au long des siècles sera de faire retentir ce cri, je devrais dire cette polyphonie mêlée de souffrance, de louange et d'espoir. Et aussi de tout faire pour soulager les innombrables formes de pauvreté.

Il n'y a qu'une sorte de pauvreté dont il ne faudra jamais se débarrasser, celle du coeur : le réalisme de ceux qui acceptent de se reconnaître tout-petits, et qui osent appeler Dieu à leur secours. Comme dit Saint Matthieu « Heureux les pauvres de coeur, le Royaume des cieux est à eux ».

Il reste que la sollicitude de Dieu n'est pas une baguette magique qui ferait disparaître tout désagrément, toute souffrance de nos vies... Au désert, derrière Moïse, ou en Canaan derrière Josué, le peuple n'a pas été miraculeusement épargné de tout souci ! Mais la présence de Dieu l'accompagnait en toutes circonstances pour lui faire franchir les obstacles ; dans sa leçon sur la prière, l'évangile de Luc nous dit exactement la même chose : « Demandez, on vous donnera ; cherchez, vous trouverez ; frappez, on vous ouvrira. En effet, quiconque demande reçoit, qui cherche trouve, et à qui frappe, on ouvrira. Quel père, parmi vous, si son fils lui demande un poisson, lui donnera un serpent au lieu de poisson ? Ou encore, s'il demande un oeuf, lui donnera-t-il un scorpion ? Si donc, vous qui êtes mauvais, savez donner de bonnes choses à vos enfants, combien plus le Père céleste donnera-t-il l'Esprit-Saint à ceux qui le prient. » (Luc 11, 9-13).

DEUXIEME LECTURE - 2 Corinthiens 5, 17-21

Frères,
17 si quelqu'un est en Jésus-Christ,
il est une créature nouvelle.
Le monde ancien s'en est allé,
un monde nouveau est déjà né.
18 Tout cela vient de Dieu :
il nous a réconciliés avec lui par le Christ,
et il nous a donné pour ministère
de travailler à cette réconciliation.
19 Car c'est bien Dieu
qui, dans le Christ, réconciliait le monde avec lui ;
il effaçait pour tous les hommes le compte de leurs péchés,
et il mettait dans notre bouche la parole de la réconciliation.
20 Nous sommes donc les ambassadeurs du Christ,
et par nous c'est Dieu lui-même qui, en fait,
vous adresse un appel.
Au nom du Christ, nous vous le demandons,
laissez-vous réconcilier avec Dieu.
21 Celui qui n'a pas connu le péché,
Dieu l'a pour nous identifié au péché des hommes,
afin que, grâce à lui,
nous soyons identifiés à la justice de Dieu.

La difficulté de ce texte, c'est qu'on peut le comprendre de deux manières. Tout se joue peut-être sur la phrase qui est au centre : Dieu « effaçait pour tous les hommes le compte de leurs péchés ». Cela peut vouloir dire deux choses : soit, première hypothèse, depuis le début du monde, Dieu fait le compte des péchés des hommes. Mais, dans sa grande miséricorde, il a quand même accepté d'effacer ce compte à cause du sacrifice de Jésus-Christ. C'est ce qu'on appelle « la substitution ». Jésus aurait porté à notre place le poids de ce compte trop lourd. Soit, deuxième hypothèse, Dieu n'a jamais fait le moindre compte des péchés des hommes et le Christ est venu dans le monde pour nous le prouver. Pour nous montrer que Dieu est depuis toujours Amour et Pardon. Comme disait déjà le psaume 102/103 bien avant la venue du Christ, « Dieu met loin de nous nos péchés ».

Or tout le travail de la révélation biblique consiste justement à nous faire passer de la première hypothèse à la deuxième. Nous allons donc nous poser trois questions : premièrement Dieu tient-il des comptes avec nous ? Deuxièmement, peut-on parler de « substitution » pour la mort du Christ ? Troisièmement, si Dieu ne fait pas de comptes avec nous, si on ne peut pas parler de « substitution » à propos de la mort du Christ, alors comment comprendre ce texte de Paul ?

Tout d'abord, Dieu fait-il des comptes avec nous ? Un Dieu comptable, c'est une idée qui nous vient assez spontanément à l'esprit : probablement parce que nous sommes un peu comptables nous-mêmes à l'égard des autres ? Cette idée était incontestablement celle du peuple élu au début de l'histoire de l'Alliance ; rien d'étonnant : pour que l'homme découvre Dieu tel qu'il est vraiment, il faut que Dieu se révèle à lui. Et nous voyons, dimanche après dimanche, le travail de la Révélation biblique.

Commençons par Abraham : Dieu n'a jamais parlé de péché avec lui ; il lui a parlé d'Alliance, de Promesse, de bénédiction, de descendance : on ne trouve le mot « mérite » nulle part. La Bible note « Abraham eut foi dans le SEIGNEUR et cela lui fut compté comme justice » (Gn 15, 6). La foi, la confiance, c'est la seule chose qui compte. Nos comportements suivront. Dieu n'en fait pas des comptes : ce qui ne veut pas dire que nous pouvons désormais faire n'importe quoi ; nous gardons notre entière responsabilité dans la construction du royaume. Ou encore, rappelons-nous les révélations successives de Dieu à Moïse, en particulier, le « SEIGNEUR miséricordieux et bienveillant, lent à la colère et plein d'amour » ; et puis David qui a découvert (à l'occasion de son péché justement) que le pardon de Dieu précède même nos repentirs. Ou encore cette magnifique phrase où Isaïe nous dit que Dieu nous surprendra toujours parce que ses pensées ne sont pas nos pensées, précisément parce qu'il n'est que pardon pour les pécheurs. (Is 55, 6-8)

Impossible de tout citer, mais l'Ancien Testament, déjà, savait fort bien que Dieu est tendresse et pardon et n'oublions pas que le peuple d'Israël a appelé Dieu « Père » bien avant nous. La fable de Jonas par exemple a été écrite justement pour qu'on n'oublie pas que Dieu s'intéresse au sort de ces païens de Ninivites, les ennemis héréditaires de son peuple.

Deuxième question, peut-on parler de « substitution » pour la mort du Christ ? Evidemment, si Dieu ne tient pas des comptes, si donc nous n'avons pas de dette à payer, nous n'avons pas besoin que Jésus se substitue à nous ; d'autre part, quand les textes du Nouveau Testament parlent de Jésus, ils parlent de solidarité, mais pas de substitution ; et d'ailleurs, si quelqu'un pouvait agir à notre place, où serait notre liberté ? Jésus n'agit pas à notre place ; il ne se substitue pas à nous ; il n'est pas non plus notre représentant ; Jésus est notre frère aîné, le « premier-né » comme dit Paul, notre pionnier, il ouvre la voie, il marche à notre tête ; il se mêle aux pécheurs en demandant le Baptême de Jean ; sur la Croix il acceptera de mourir du péché des hommes : il se rapproche ainsi de nous pour que nous puissions nous rapprocher de lui.

Troisième question : mais alors, comment comprendre notre texte de Paul d'aujourd'hui ? Première conviction, Dieu n'a jamais fait le moindre compte des péchés des hommes ; deuxième conviction, le Christ est venu dans le monde pour nous le prouver. Comme il l'a dit à Pilate « Je suis venu dans le monde pour rendre témoignage à la vérité ». C'est-à-dire pour nous montrer que Dieu est depuis toujours Amour et Pardon. Quand Paul dit « il effaçait pour tous les hommes le compte de leurs péchés », c'est dans nos têtes qu'il efface nos fausses idées sur un Dieu comptable.

La question rebondit : pourquoi Jésus est-il mort ? Le Christ est venu pour témoigner de ce Dieu d'amour auprès de ses contemporains ; il a essuyé le refus de cette révélation ; et il a accepté de mourir d'avoir eu trop d'audace, d'avoir été trop gênant pour les autorités en place qui savaient mieux que lui qui était Dieu. Il est mort de cet orgueil des hommes qui s'est mué en haine sans merci.

Au sein même de ce déchaînement d'orgueil, il a subi l'humiliation ; au sein de la haine, il n'a eu que des paroles de pardon. Voilà le vrai visage de Dieu enfin exposé au regard des hommes. « Qui m'a vu a vu le Père » (dit-il à Philippe, Jn 14, 9).

On comprend mieux alors la phrase : « Celui qui n'a pas connu le péché, Dieu l'a pour nous identifié au péché des hommes, afin que, grâce à lui, nous soyons identifiés à la justice de Dieu. » Sur le visage du Christ en croix, nous contemplons jusqu'où va l'horreur du péché des hommes ; mais aussi jusqu'où vont la douceur et le pardon de Dieu. Et de cette contemplation peut jaillir notre conversion. « Ils lèveront les yeux vers celui qu'ils ont transpercé » disait déjà Zacharie (Za 12,10), repris par Saint Jean (Jn 19, 37).

A nous maintenant de devenir à notre tour les ambassadeurs de son message.

EVANGILE - Luc 15 , 1-3 . 11-32

1 Les publicains et les pécheurs
venaient tous à Jésus pour l'écouter.
2 Les pharisiens et les scribes récriminaient contre lui :
« Cet homme fait bon accueil aux pécheurs
et mange avec eux ! »
3 Alors Jésus leur dit cette parabole :

11 « Un homme avait deux fils.
12 Le plus jeune dit à son père :
Père, donne-moi la part d'héritage qui me revient.
Et le père fit le partage de ses biens.
13 Peu de jours après,
le plus jeune rassembla tout ce qu'il avait
et partit pour un pays lointain,
où il gaspilla sa fortune en menant une vie de désordre.
14 Quand il eut tout dépensé,
une grande famine survint dans cette région,
et il commença à se trouver dans la misère.
15 Il alla s'embaucher chez un homme du pays
qui l'envoya dans ses champs garder les porcs.
16 Il aurait bien voulu se remplir le ventre
avec les gousses que mangeaient les porcs,
mais personne ne lui donnait rien.
17 Alors, il réfléchit :
Tant d'ouvriers chez mon père ont du pain en abondance,
et moi, ici je meurs de faim !
18 Je vais retourner chez mon père,
et je lui dirai :
Père, j'ai péché contre le ciel et contre toi.
19 Je ne mérite plus d'être appelé ton fils.
Prends-moi comme l'un de tes ouvriers.
20 Il partit donc pour aller chez son père.
Comme il était encore loin,
son père l'aperçut et fut saisi de pitié ;
il courut se jeter à son cou
et le couvrit de baisers.
21 Le fils lui dit :
Père, j'ai péché contre le ciel et contre toi.
Je ne mérite plus d'être appelé ton fils...
22 Mais le père dit à ses domestiques :
Vite, apportez le plus beau vêtement pour l'habiller.
Mettez-lui une bague au doigt et des sandales aux pieds.
23 Allez chercher le veau gras, tuez-le ;
mangeons et festoyons.
24 Car mon fils que voilà était mort,
et il est revenu à la vie ;
il était perdu,
et il est retrouvé.
Et ils commencèrent la fête.
25 Le fils aîné était aux champs.
A son retour, quand il fut près de la maison,
il entendit la musique et les danses.
26 Appelant un des domestiques,
il demanda ce qui se passait.
27 Celui-ci répondit :
C'est ton frère qui est de retour.
Et ton père a tué le veau gras,
parce qu'il a vu revenir son fils en bonne santé.
28 Alors le fils aîné se mit en colère,
et il refusait d'entrer.
Son père, qui était sorti, le suppliait.
29 Mais il répliqua :
Il y a tant d'années que je suis à ton service
sans avoir jamais désobéi à tes ordres,
et jamais tu ne m'as donné un chevreau
pour festoyer avec mes amis.
30 Mais, quand ton fils que voilà est arrivé,
après avoir dépensé ton bien avec des filles,
tu as fait tuer pour lui le veau gras !
31 Le père répondit :
Toi, mon enfant, tu es toujours avec moi,
et tout ce qui est à moi est à toi.
32 Il fallait bien festoyer et se réjouir ;
car ton frère que voilà était mort, '
et il est revenu à la vie ;
il était perdu,
et il est retrouvé. »
 
La clé de ce passage est peut-être bien dans les premières lignes : d'une part des gens qui se pressent pour écouter Jésus : ce sont ceux qui de notoriété publique sont des pécheurs (Luc dit « Les publicains et les pécheurs venaient tous à Jésus pour l'écouter ») ; de l'autre des gens honnêtes, qui, à chaque instant et dans les moindres détails de leur vie quotidienne, essaient de faire ce qui plaît à Dieu : des Pharisiens et des scribes ; il faut savoir que les Pharisiens étaient réellement des gens très bien : très pieux et fidèles à la Loi de Moïse ; ceux-là ne peuvent qu'être choqués : si Jésus avait un peu de discernement, il verrait à qui il a affaire ! Or, dit toujours Saint Luc « cet homme fait bon accueil aux pécheurs et mange avec eux ! » Plus grave encore, les Pharisiens étaient très conscients de la sainteté de Dieu et il y avait à leurs yeux incompatibilité totale entre Dieu et les pécheurs ; donc si Jésus était de Dieu, il ne pourrait pas côtoyer des pécheurs.

Alors Jésus raconte cette parabole pour les faire aller plus loin, pour leur faire découvrir un visage de Dieu qu'ils ne connaissent pas encore, le vrai visage de leur Père : car nous avons l'habitude de parler de la parabole de l'enfant prodigue... Mais, en fait, le personnage principal dans cette histoire, c'est le père, le Père avec un P majuscule, bien sûr. Ce Père a deux fils et ce qui est frappant dans cette histoire, c'est que ces deux fils ont au moins un point commun : leur manière de considérer leur relation avec leur père. Ils se sont conduits de manière très différente, c'est vrai, mais, finalement, leurs manières d'envisager leur relation avec leur père se ressemblent !... Il est vrai que le fils cadet a gravement offensé son père, l'autre non en apparence, mais ce n'est pas si sûr... car l'un et l'autre, en définitive, font des calculs. Celui qui a péché dit « je ne mérite plus » ; celui qui est resté fidèle dit « je mériterais bien quand même quelque chose ». L'un et l'autre envisagent leur attitude filiale en termes de comptabilité.

Le Père, lui, est à cent lieues des calculs : il ne veut pas entendre parler de mérites, ni dans un sens, ni dans l'autre ! Il aime ses fils, c'est tout. Il n'y a rien à comptabiliser. Le cadet disait « donne-moi ma part, ce qui me revient... » Le Père va beaucoup plus loin, il dit à chacun « tout ce qui est à moi est à toi ». Il ne laisse même pas le temps au fautif d'exprimer un quelconque repentir, il ne demande aucune explication ; il se précipite pour faire la fête « car mon fils que voilà était mort, et il est revenu à la vie ; il était perdu et il est retrouvé ».

Elle est bien là la leçon de cette parabole : avec Dieu, il n'est pas question de calcul, de mérites, d'arithmétique : or c'est une logique que nous abandonnons très difficilement ; toute la Bible, dès l'Ancien Testament est l'histoire de cette lente, patiente pédagogie de Dieu pour se faire connaître à nous tel qu'il est et non pas tel que nous l'imaginons. Avec lui il n'est question que d'amour gratuit... Il n'est question que de faire la fête chaque fois que nous nous rapprochons de sa maison.

Deux remarques pour terminer : d'abord un lien avec la première lecture qui est tirée du livre de Josué : elle nous rappelle que le peuple d'Israël a été nourri par la manne pendant sa traversée du désert ; mais ici il n'y a pas de manne pour le fils qui refuse de vivre avec son père ; il s'en est coupé lui-même. Deuxième remarque ; dans la parabole de la brebis perdue, dans ce même chapitre 15 de Luc, le berger va aller chercher lui-même et rattraper sa brebis perdue, mais le père ne va pas faire revenir son fils de force, il respecte trop sa liberté. 

 

L'intelligence des écritures

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26 février 2013 2 26 /02 /février /2013 23:28

marie-nolle-thabut.jpg Je suis, chaque dimanche, impressionné par la qualité des commentaires de Marie-Noëlle Thabut sur les textes que nous propose la liturgie du jour.


Ces commentaires, trouvés sur le site "Eglise catholique en France", permettent à toute personne de bonne volonté, chrétienne ou non, de mieux comprendre la Bible, le livre le plus diffusé au monde. Notamment, en

  • donnant des explications historiques ;

  • décodant le langage imagé utilisé par l'auteur.

Je souhaite arriver à mettre ici, chaque dimanche, les commentaires de Marie-Noëlle Thabut. Ma seule contribution consiste à surligner les passages que je trouve les plus importants ou enrichissants et à écrire en rouge ceux qui parlent d'un thème qui m'est cher : la liberté (trois autres pages de mon blog sont consacrées à ces passages des Evangiles, du reste du Nouveau Testament ou de l'Ancien Testament qui parlent de la liberté, directement ou indirectement). 

 

Version audio (le lien sera inopérant dans un premier temps ; avant, cliquer sur le lien éventuel figurant sur le titre de chaque lecture), trouvée sur le site de Radio-Notre-Dame.


PREMIERE LECTURE - Exode 3, 1-8a. 10. 13-15

1 Moïse gardait le troupeau de son beau-père Jéthro,
prêtre de Madiane.
Il mena le troupeau au-delà du désert
et parvint à l'Horeb, la montagne de Dieu.
2 L'Ange du SEIGNEUR lui apparut au milieu d'un feu
qui sortait d'un buisson.
Moïse regarda : le buisson brûlait
sans se consumer.
3 Moïse se dit alors :
« Je vais faire un détour
pour voir cette chose extraordinaire :
pourquoi le buisson ne brûle-t-il pas ? »
4 Le SEIGNEUR vit qu'il avait fait un détour pour venir regarder,
et Dieu l'appela du milieu du buisson :
« Moïse ! Moïse ! »
Il dit : « Me voici ! »
5 Dieu dit alors :
« N'approche pas d'ici !
Retire tes sandales,
car le lieu que foulent tes pieds est une terre sainte !
6 Je suis le Dieu de ton père,
Dieu d'Abraham, Dieu d'Isaac, Dieu de Jacob. »
Moïse se voila le visage
car il craignait de porter son regard sur Dieu.
7 Le SEIGNEUR dit à Moïse :
« J'ai vu, oui, j'ai vu la misère de mon peuple
qui est en Egypte,
et j'ai entendu ses cris
sous les coups des chefs de corvée.
Oui, je connais ses souffrances.
8 Je suis descendu pour le délivrer de la main des Egyptiens
et le faire monter de cette terre
vers une terre spacieuse et fertile,
vers une terre ruisselant de lait et de miel,
vers le pays de Canaan.

10 Et maintenant, va !
Je t'envoie chez Pharaon :
tu feras sortir d'Egypte mon peuple, les fils d'Israël. »

13 Moïse répondit :
« J'irai donc trouver les fils d'Israël, et je leur dirai :
Le Dieu de vos pères m'a envoyé vers vous.
Ils vont me demander quel est son nom ;
que leur répondrai-je ? »
14 Dieu dit à Moïse :
« Je suis celui qui suis.
Tu parleras ainsi aux fils d'Israël :
Celui qui m'a envoyé vers vous, c'est JE-SUIS. »
15 Dieu dit encore à Moïse :
« Tu parleras ainsi aux fils d'Israël :
Celui qui m'a envoyé vers vous, c'est YHWH, c'est le SEIGNEUR,
le Dieu de vos pères,
Dieu d'Abraham, Dieu d'Isaac, Dieu de Jacob.
C'est là mon nom pour toujours,
c'est le mémorial par lequel vous me célébrerez, d'âge en âge. »

Ce récit magnifique est capital pour la foi d'Israël et donc aussi pour la nôtre : c'est la première fois que l'humanité découvrait qu'elle était aimée de Dieu ; au point qu'il voit, qu'il entend, qu'il connaît nos souffrances. Seul, le peuple élu pouvait accéder à cette découverte, parce que personne au monde n'y a pensé tout seul, il a fallu la Révélation. C'est sur ce socle, cette conviction désormais inébranlable que s'est construite la foi d'Israël, et donc encore une fois la nôtre. Il faut entendre la force du texte biblique. Notre traduction liturgique est presque trop faible ; quand nous lisons « J'ai vu, oui, j'ai vu la misère de mon peuple », le texte hébreu est beaucoup plus insistant ; il faudrait traduire « pour voir, j'ai vu » ou « vraiment j'ai vu, oui, j'ai vu » la misère de mon peuple en Egypte.

Cette misère du peuple était bien réelle, effectivement. L'immigration des Hébreux avait eu lieu des siècles plus tôt, à l'occasion d'une famine, et au début les choses allaient bien ; mais au fil des siècles, ces Hébreux s'étaient multipliés et au moment de la naissance de Moïse, ils commençaient à inquiéter le pouvoir. On les gardait parce que c'était une main-d'oeuvre à bon marché, mais on venait de décider de les empêcher de se reproduire ; un bon moyen, tout bébé garçon serait tué par la sage-femme dès sa naissance. On sait comment Moïse avait échappé miraculeusement à cette mort programmée et comment il avait finalement été adopté par la fille du Pharaon et élevé à la cour. Mais il n'avait pas oublié ses origines : il était sans cesse écartelé entre sa famille adoptive et ses frères de race, réduits à l'impuissance et à la révolte. Un jour, il prit parti : témoin des violences des Egyptiens contre les Hébreux, il tua un Egyptien. Consciemment ou non, il venait de choisir son camp. Le lendemain, voyant deux Hébreux s'empoigner, il leur avait fait la morale ; mais il avait essuyé une fin de non-recevoir ; on l'avait accusé de se mêler de ce qui ne le regardait pas. Ce qui signifiait que personne n'était prêt à lui confier la responsabilité de mener une quelconque révolte contre le Pharaon. En même temps, il avait entendu dire que le Pharaon avait décidé de le châtier pour le meurtre de l'Egyptien. Finie la vie à la cour, il fut obligé de s'exiler pour échapper aux représailles. Il s'enfuit dans le désert du Sinaï, il y rencontra et épousa une Madianite, Cippora, la fille de Jéthro.

C'est là que commence notre texte d'aujourd'hui : « Moïse gardait le troupeau de son beau-père Jéthro, prêtre de Madiane. Il mena le troupeau au-delà du désert et parvint à l'Horeb, la montagne de Dieu. » Moïse, est certainement à ce moment-là dans les meilleures conditions qui soient pour rencontrer Dieu et recevoir sa vocation : il est sensible à la misère de ses frères, puisqu'il a pris des risques pour s'engager à leurs côtés, en tuant un Egyptien pour sauver un Hébreu ; mais en même temps, il a pris la mesure de son impuissance : le seul geste qu'il ait osé est un échec ; il est un paria désormais, et même ses frères de race ne lui reconnaissent aucune autorité. C'est cet homme pauvre qui s'approche d'un étrange buisson en feu.

Je ferai deux remarques : tout d'abord, Dieu se révèle en même temps comme le Tout-Autre et comme le Tout-proche ; Il est le Tout-Autre, celui qu'on ne peut approcher qu'avec crainte et respect ET en même temps, il est le Tout Proche, celui qui voit la misère de son peuple et lui suscite un libérateur. Commençons par les expressions qui manifestent la sainteté de Dieu et l'immense respect de l'homme qui se trouve en sa présence : la phrase « L'Ange du SEIGNEUR lui apparut au milieu d'un feu qui sortait d'un buisson », par exemple, est caractéristique ; pour dire la présence de Dieu lui-même dans le buisson, on prend une circonlocution ; l'expression « L'Ange du SEIGNEUR » est une manière pudique de parler de Dieu. Ou encore, des expressions comme « N'approche pas d'ici ! Retire tes sandales, car le lieu que foulent tes pieds est une terre sainte ! » Ou enfin « Moïse se voila le visage car il craignait de porter son regard sur Dieu. » En même temps, Dieu se révèle comme le Tout Proche des hommes, celui qui se penche sur leur malheur.

Deuxième remarque, il faut retenir l'articulation de l'intervention de Dieu. Il voit la souffrance des hommes, donc il intervient, donc il envoie Moïse : l'action de Dieu suppose la collaboration de celui que Dieu appelle... Encore faut-il que celui que Dieu appelle accepte de répondre à cet appel... Encore faut-il que celui qui souffre accepte d'être secouru.

PSAUME 102 (103), 1-2, 3-4, 6-7, 8.11

1 Bénis le SEIGNEUR, ô mon âme,
bénis son nom très saint, tout mon être !
2 Bénis le SEIGNEUR, ô mon âme,
n'oublie aucun de ses bienfaits !

3 Car il pardonne toutes tes offenses
et te guérit de toute maladie ;
4 il réclame ta vie à la tombe
et te couronne d'amour et de tendresse.

6 Le SEIGNEUR fait oeuvre de justice,
il défend le droit des opprimés.
7 Il révèle ses desseins à Moïse,
aux enfants d'Israël ses hauts faits.

8 Le SEIGNEUR est tendresse et pitié,
lent à la colère et plein d'amour.
11 Comme le ciel domine la terre,
fort est son amour pour qui le craint.

La première lecture, avec le récit du buisson ardent (extrait du livre de l'Exode au chapitre 3) a révélé le Nom de Dieu : « Je suis celui qui suis » sous-entendu « avec vous » au plus profond de vos souffrances et de vos révoltes. En écho, notre psaume chante : « Le SEIGNEUR est tendresse et pitié, lent à la colère et plein d'amour. Comme le ciel domine la terre, fort est son amour pour qui le craint. » Ces deux formulations du Mystère de Dieu (« Je suis celui qui suis » et « Le SEIGNEUR est tendresse et pitié ») se complètent mutuellement.

Revenons d'abord à l'épisode du Buisson Ardent : on sait bien qu'il ne faut pas entendre l'expression « Je suis celui qui suis » comme une définition, comme en philosophie on cherche à définir un concept ; la répétition du verbe « Je suis » est une tournure de la langue hébraïque, pour dire l'intensité. Dieu a commencé par rappeler la longue histoire d'Alliance avec les Pères : « Je suis le Dieu de ton père, Dieu d'Abraham, Dieu d'Isaac, Dieu de Jacob. » Ce qui voulait déjà dire la fidélité de Dieu à son peuple depuis des siècles et à travers toute l'épaisseur d'une histoire. Puis il a dit sa compassion pour le peuple humilié, réduit à l'esclavage en Egypte ; enfin seulement il révèle son Nom « Je suis ». La première découverte que Moïse a faite au Sinaï, c'est donc cette Présence intense de Dieu au coeur de la détresse des hommes. Il aura retenu pour toujours cette révélation surprenante : « J'ai vu, (dit Dieu) oui, vraiment, j'ai vu la misère de mon peuple qui est en Egypte, et j'ai entendu ses cris sous les coups des chefs de corvée. Oui, je connais ses souffrances. Je suis descendu pour le délivrer... » Moïse l'a tellement bien retenue qu'il a puisé là l'incroyable énergie qui a fait d'un homme seul, exilé, rejeté par tous, le meneur infatigable que l'on sait et le libérateur de son peuple.

Quand le peuple d'Israël se souvient de cette aventure inouïe, il sait bien que son premier libérateur, c'est Dieu, Moïse n'en est que l'instrument. Le « Me voici » de Moïse (comme celui d'Abraham, comme celui de tant d'autres depuis) est la réponse qui permet à Dieu de réaliser sa grande oeuvre de libération de l'humanité. Et, désormais, quand on dit « LE SEIGNEUR », qui est la traduction française des quatre lettres (YHVH) du Nom de Dieu, on pense à cette Présence libératrice.

La vision de Moïse qui accompagnait cette révélation du Nom permet de mieux entrer dans ce mystère de la Présence de Dieu ; rappelons-nous le début du récit du Buisson Ardent : « L'Ange du SEIGNEUR apparut à Moïse au milieu d'un feu qui sortait d'un buisson. Moïse regarda : le buisson brûlait sans se consumer. » (Ex 3, 2).

Dieu se révèle donc de deux manières à la fois : dans cette vision et dans la parole qui dit son Nom. Devant cette flamme qui jaillit d'un buisson sans le consumer, Moïse est invité à comprendre que Dieu, comparé à un feu, est au milieu de son peuple (le buisson). Et cette Présence de Dieu au milieu de son peuple ne le détruit pas, ne le consume pas. Moïse, dont le premier réflexe a été de se voiler le visage, comprend alors qu'il n'y a pas à avoir peur. Du coup, la vocation du peuple est dite en même temps : il est le lieu choisi par Dieu pour manifester sa Présence ; et, désormais, le peuple choisi témoignera au milieu du monde que Dieu est au milieu des hommes et que ceux-ci n'ont rien à craindre.

Dans le psaume d'aujourd'hui, ce Nom de Dieu est explicité par une autre formule que nous connaissons bien « Le SEIGNEUR est tendresse et pitié ». C'est la reprise exacte d'une autre révélation de Dieu à Moïse (Ex 34, 6). Ces deux révélations n'en font qu'une et le psaume développe : « Le SEIGNEUR fait oeuvre de justice, il défend le droit des opprimés. Il révèle ses desseins à Moïse, aux enfants d'Israël ses hauts faits. » Il s'agit de l'Exode, bien sûr. Mais Dieu est toujours le même, de toujours à toujours, il est cette Présence, cette flamme, au milieu de nous, feu de tendresse et de pitié.

Et c'est de cela que nous avons à témoigner ; si Dieu a choisi un peuple pour être son témoin au milieu du monde, c'est d'abord parce que le monde a besoin de ce témoignage : les hommes meurent de ne pas connaître cette flamme ; mais aussi, parce que seul le témoignage d'un peuple qui vit de cette flamme pourra la faire connaître. D'où la prédication des prophètes sur ces deux aspects de la vocation d'Israël : premièrement, oser témoigner de sa foi, de la révélation dont il est porteur ; deuxièmement, à l'image de son SEIGNEUR, faire oeuvre de justice et défendre le droit des opprimés.

Sur le premier point, celui du témoignage, c'est la lutte opiniâtre des prophètes contre l'idolâtrie : le peuple qui a expérimenté dans son histoire la présence du Dieu qui voit ses souffrances, et qui entend ses cris, ne peut plus se confier à des idoles de bois ou de pierre : « elles ont des yeux, et ne voient pas ; elles ont des oreilles et n'entendent pas... » comme dit le psaume 115 (113B), 5-6. Dans la même veine, le prophète Isaïe raille ceux qui coupent un morceau de bois en deux pour se chauffer avec l'un des morceaux et de l'autre faire une statue devant laquelle ensuite ils se prosterneront. (Is 44, 12-18). Et il ajoute « Qu'un homme crie vers ce dieu, il ne lui répond pas, de sa détresse il ne le sauve pas. » (Is 46, 7).

Sur le deuxième point, les prophètes sont tout aussi catégoriques ; témoin, par exemple, ce passage d'Isaïe que nous réentendons chaque année pendant le Carême : « Le jeûne que je préfère (dit le SEIGNEUR), n'est-ce pas ceci ? Dénouer les liens provenant de la méchanceté, détacher les courroies du joug, renvoyer libres ceux qui ployaient, bref, que vous mettiez en pièces tous les jougs ! N'est-ce pas partager ton pain avec l'affamé ? Et encore : les pauvres sans abri, tu les hébergeras, si tu vois quelqu'un nu, tu le couvriras ; devant celui qui est ta propre chair, tu ne te déroberas pas. » (Is 58, 6-7). A ce prix seulement, nous serons à l'image et à la ressemblance du Dieu de tendresse et de pitié.

DEUXIEME LECTURE - 1 Co 10, 1...12

1 Frères,
je ne voudrais pas vous laisser ignorer
ce qui s'est passé lors de la sortie d'Egypte.
Nos ancêtres ont tous été sous la protection de la colonne de nuée,
et tous ils ont passé la mer Rouge.
2 Tous, ils ont été pour ainsi dire baptisés en Moïse,
dans la nuée et dans la mer ;
3 tous, ils ont mangé la même nourriture, qui était spirituelle ;
4 tous ils ont bu à la même source, qui était spirituelle ;
car ils buvaient à un rocher qui les accompagnait,
et ce rocher c'était déjà le Christ.
5 Cependant, la plupart n'ont fait que déplaire à Dieu,
et ils sont tombés au désert.
6 Ces événements étaient destinés à nous servir d'exemple,
pour nous empêcher de désirer le mal
comme l'ont fait nos pères.

10 Cessez de récriminer contre Dieu
comme l'ont fait certains d'entre eux :
ils ont été exterminés.
11 Leur histoire devait servir d'exemple,
et l'Ecriture l'a racontée pour nous avertir,
nous qui voyons arriver la fin des temps.
12 Ainsi donc, celui qui se croit solide,
qu'il fasse attention à ne pas tomber.

Apparemment, la communauté de Corinthe n'était pas à l'abri des tentations : dans les premiers chapitres de sa lettre, Paul a traité de quelques cas bien concrets : il a nommé les débauchés, les idolâtres, les adultères, les voleurs, les accapareurs, les ivrognes, les calomniateurs et les filous. Ici, de nouveau, Paul avertit ses lecteurs : la leçon qu'il va développer est grave ; il commence solennellement par la phrase « Frères, je ne voudrais pas vous laisser ignorer ce qui s'est passé lors de la sortie d'Egypte... » et il termine par « celui qui se croit solide, qu'il fasse attention à ne pas tomber ». Pour le dire autrement, ne vous surestimez pas, personne n'est à l'abri de la tentation.

Pour appuyer ces conseils d'humilité, il nous propose une lecture de toute l'histoire du peuple d'Israël pendant l'Exode : histoire faite des dons de Dieu, d'une part, mais histoire faite aussi de la versatilité de l'homme : Dieu s'est montré comme il l'avait dit à Moïse... le Dieu fidèle, le Dieu présent à son peuple dans son difficile chemin vers la liberté, à travers le désert du Sinaï. En réponse, il n'a rencontré bien souvent qu'ingratitude : à de multiples reprises, le peuple a trahi l'Alliance.

Reprenons les diverses étapes de l'Exode, telles que Paul les relit ; dès le départ des fuyards, avant même le passage de la Mer Rouge, le livre de l'Exode note que Dieu avait pris lui-même la direction des opérations : « Le SEIGNEUR lui-même marchait à leur tête. Colonne de nuée le jour, pour leur ouvrir la route - colonne de feu la nuit, pour les éclairer ; ils pouvaient ainsi marcher jour et nuit. Le jour, la colonne de nuée ne quittait pas la tête du peuple ; ni la nuit, la colonne de feu. » (Ex 13, 21-22). Mais, dès le premier campement, le peuple reprend peur en voyant les Egyptiens à leur poursuite, et se révolte contre Moïse : « Les fils d'Israël eurent grand-peur et crièrent vers le SEIGNEUR. Ils dirent à Moïse : L'Egypte manquait-elle de tombeaux pour que tu nous aies emmenés mourir au désert ? Que nous as-tu fait là, en nous faisant sortir d'Egypte ? Ne te l'avions-nous pas déjà dit en Egypte : Laisse-nous servir les Egyptiens ! Mieux vaut pour nous servir les Egyptiens que mourir au désert. » (Ex 14, 10-11).

Et la même histoire va se répéter à chaque nouvelle difficulté : le chemin de la liberté est semé d'embûches et la tentation est grande de retomber dans son ancien esclavage. C'est exactement le message que Paul adresse aux Corinthiens : traduisez « Christ vous a libérés, mais vous êtes bien souvent tentés de retomber dans vos errances antérieures, sans vous apercevoir que toutes ces mauvaises conduites font de vous des esclaves. Le chemin du Christ vous paraît rude, mais faites-lui confiance, lui seul est libérateur. »

L'étape suivante de l'Exode, ce fut le passage de la mer : la situation était désespérée ; quelques fuyards acculés à la mer, et derrière eux, une armée bien équipée et décidée à les rattraper. C'est alors que Dieu intervient : « L'ange de Dieu qui marchait en avant du camp d'Israël partit et passa sur leur arrière. La colonne de nuée partit de devant eux et se tint sur leurs arrières. Elle s'inséra entre le camp des Egyptiens et le camp d'Israël. » Ainsi protégé, le peuple put traverser la mer qui s'écarta pour les laisser passer : « Le SEIGNEUR refoula la mer toute la nuit par un vent d'Est puissant et il mit la mer à sec. » (Ex 14, 19-21).

Mais les épreuves n'étaient pas finies pour autant et à bien des reprises les Israélites ont eu tout loisir de regretter la sécurité de l'Egypte : ils étaient libres, certes, mais dans ce désert, on manquait de tout et les dangers, eux, ne manquaient pas. Ils ont connu la faim, ils ont connu la soif ; mais à chaque nouvelle difficulté, au lieu de faire confiance, de savoir d'avance que Dieu interviendrait, le peuple a commencé par se plaindre et se révolter. L'épisode qui résume le mieux ce problème sans cesse renaissant, c'est celui du manque d'eau et du Rocher, justement. Quand le peuple a commencé à ressentir vraiment la soif, les récriminations ont commencé et Moïse a eu bien peur d'être lapidé. Mais à travers lui, c'est Dieu lui-même qu'on accusait : « Pourquoi donc, dit-il, nous as-tu fait monter d'Egypte ? Pour me laisser mourir de soif, moi, mes fils et mes troupeaux ? » C'est là que Moïse a frappé le Rocher et il en est sorti de l'eau. Ensuite il a baptisé ce lieu Massa et Meriba, qui veut dire « Epreuve et Querelle » car, disait-il, « ici, le peuple mit le SEIGNEUR à l'épreuve en disant Le SEIGNEUR est-il au milieu de nous, oui ou non ? » (Ex 17, 3-7).

Les problèmes qui se posent aux Corinthiens ne sont plus les mêmes, évidemment ; mais il existe d'autres Egyptes, d'autres esclavages ; pour ces nouveaux Chrétiens, il y a des choix à faire au nom de leur Baptême, il y a des conduites qu'on ne peut plus tenir. Et ces choix peuvent être douloureux ; pensez par exemple aux exigences du catéchuménat pour les premiers Chrétiens : elles signifiaient de vrais renoncements à des comportements, à des relations, à un métier, parfois ; renoncements auxquels on ne peut consentir que si on met toute sa confiance en Jésus-Christ. Dans la société mélangée et particulièrement laxiste de Corinthe, afficher un comportement chrétien relevait du courage. Mais ce qui semble folie pour les hommes est véritable sagesse aux yeux de Dieu.

Ce n'est peut-être pas un hasard si, pendant le temps du Carême, l'Eglise nous donne à méditer ce texte de Paul fait à la fois d'exigence pour nous-mêmes et de confiance en Dieu.

EVANGILE - Luc 13, 1-9

1 Un jour, des gens vinrent rapporter à Jésus l'affaire des Galiléens
que Pilate avait fait massacrer
pendant qu'ils offraient un sacrifice.
2 Jésus leur répondit :
« Pensez-vous que ces Galiléens
étaient de plus grands pécheurs
que tous les autres Galiléens,
pour avoir subi un tel sort ?
3 Eh bien non, je vous le dis ;
et si vous ne vous convertissez pas,
vous périrez tous comme eux.
4 Et ces dix-huit personnes
tuées par la chute de la tour de Siloé,
pensez-vous qu'elles étaient plus coupables
que tous les autres habitants de Jérusalem ?
5 Eh bien non, je vous le dis ;
et si vous ne vous convertissez pas,
vous périrez tous de la même manière. »
6 Jésus leur disait encore cette parabole :
« Un homme avait un figuier planté dans sa vigne.
Il vint chercher du fruit sur ce figuier,
et n'en trouva pas.
7 Il dit alors à son vigneron :
Voilà trois ans que je viens
chercher du fruit sur ce figuier,
et je n'en trouve pas.
Coupe-le.
A quoi bon le laisser épuiser le sol ?
8 Mais le vigneron lui répondit :
Seigneur, laisse-le encore cette année,
le temps que je bêche autour
pour y mettre du fumier.
9 Peut-être donnera-t-il du fruit à l'avenir.
Sinon, tu le couperas. »
 
Voilà bien un texte étonnant ! Il rassemble deux « faits divers », un commentaire de Jésus et la parabole du figuier. A première vue, ce rapprochement nous surprend, mais si Luc nous le propose, c'est certainement intentionnel ! Et alors on peut penser que la parabole est là pour nous faire comprendre ce dont il est question dans le commentaire de Jésus sur les deux faits divers.

Premier fait divers, l'affaire des Galiléens : en soi, il n'a rien de surprenant, la cruauté de Pilate était connue ; l'hypothèse la plus vraisemblable, c'est que des Galiléens venus en pèlerinage à Jérusalem ont été accusés (à tort ou à raison ?) d'être des opposants au pouvoir politique romain ; on sait que l'occupation romaine était très mal tolérée par une grande partie du peuple juif, et c'est bien de Galilée qu'à l'époque de la naissance de Jésus était partie la révolte de Judas, le Galiléen. Ces pèlerins auraient donc été massacrés sur ordre de Pilate au moment où ils étaient rassemblés dans le Temple de Jérusalem pour offrir un sacrifice. Quant à l'écroulement de la tour de Siloé, deuxième fait divers, c'était une catastrophe comme il en arrive tous les jours.

D'après la réponse de Jésus, on devine la question qui est sur les lèvres de ses disciples : elle devait ressembler à celle que nous formulons souvent dans des occasions semblables : « Qu'est-ce que j'ai fait au Bon Dieu pour qu'il m'arrive ceci ou cela ? »

C'est l'éternelle question de l'origine de la souffrance, le problème jamais résolu ! Dans la Bible, c'est le livre de Job qui pose ce problème de la manière la plus aiguë et il énumère toutes les explications que les hommes inventent depuis que le monde est monde. Parmi les explications avancées par l'entourage de Job accablé par toutes les souffrances possibles, la plus fréquente était que la souffrance serait la punition du péché. J'ai bien dit « serait » ! Car la conclusion du livre de Job est très claire : la souffrance n'est pas la punition du péché ! A la fin du livre, d'ailleurs, c'est Dieu lui-même qui parle : il ne nous donne aucune explication et déclare nulles toutes celles que les hommes ont inventées ; Dieu vient seulement demander à Job de reconnaître deux choses : premièrement, que la maîtrise des événements lui échappe et deuxièmement, qu'il lui faut les vivre sans jamais perdre confiance en son Créateur.

Devant l'horreur du massacre des Galiléens et de la catastrophe de la tour de Siloé, Jésus est sommé de répondre à son tour ; la question du mal se pose évidemment et les disciples n'échappent pas à la tentative d'explication : l'idée d'une relation avec le péché semble être venue spontanément à leur esprit. La réponse de Jésus est catégorique : il n'y a pas de lien direct entre la souffrance et le péché. Non, ces Galiléens n'étaient pas plus pécheurs que les autres... non, les dix-huit personnes écrasées par la tour de Siloé n'étaient pas plus coupables que les autres habitants de Jérusalem. Là Jésus reprend exactement la même position que la conclusion du Livre de Job.

Mais il poursuit et à partir de ces deux faits, il va inviter ses apôtres à une véritable conversion. Il le fait avec énergie et il insiste sur l'urgence de la conversion. Là, on croit entendre les prophètes comme Amos ou Isaïe, ou tant d'autres.

Mais il ajoute aussitôt la parabole du figuier qui vient tempérer la rudesse apparente de ses propos. Elle nous dit combien les moeurs divines sont différentes des moeurs humaines, car elle nous révèle un Dieu plein de patience et d'indulgence ! A vues humaines, un figuier stérile qui épuise inutilement le sol de la vigne, il n'y a qu'une chose à faire, c'est le couper ! Traduisez, « si on était Dieu, les pécheurs, on les éliminerait ! » Mais les pensées de Dieu ne sont pas celles des hommes ! « Dieu ne veut pas la mort du pécheur mais qu'il se convertisse et qu'il vive » disait déjà Ezéchiel (Ez 18, 23 ; 33, 11). La conversion que Jésus demande à ses disciples ne porte donc pas d'abord sur des comportements ; ce qu'il faut changer de toute urgence, c'est notre représentation d'un Dieu punisseur.

Bien plus, c'est en face du mal justement, qu'il faut nous rappeler que Dieu est « tendresse et pitié » comme dit le psaume de ce dimanche ; qu'il est « miséricordieux », c'est-à-dire penché sur nos misères. La conversion qui nous est demandée ne serait-ce pas tout simplement celle-ci ? A savoir nous mettre une fois pour toutes à croire à l'infinie patience et miséricorde de Dieu ? Et là encore, Jésus reprend bien à son compte les conclusions du livre de Job : ne cherchez pas à expliquer la souffrance ni par le péché, ni par autre chose, mais vivez dans la confiance en Dieu.

Alors les deux phrases « si vous ne vous convertissez pas... vous périrez de la même manière » voudraient dire quelque chose comme : l'humanité court à sa perte parce qu'elle ne fait pas confiance à Dieu. C'est toujours la même histoire : nous sommes comme le peuple d'Israël au désert, dont Paul rappelait l'aventure dans la deuxième lecture ; notre liberté doit choisir entre la confiance en Dieu et le soupçon : choisir la confiance, c'est croire une fois pour toutes que le dessein de Dieu est bienveillant ; ce simple retournement de nos coeurs changerait la face du monde !  

 

L'intelligence des écritures

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18 février 2013 1 18 /02 /février /2013 20:33

 Je suis, chaque dimanche, impressionné par la qualité des commentaires de Marie-Noëlle Thabut sur les textes que nous propose la liturgie du jour.


Ces commentaires, trouvés sur le site "Eglise catholique en France", permettent à toute personne de bonne volonté, chrétienne ou non, de mieux comprendre la Bible, le livre le plus diffusé au monde. Notamment, en

  • donnant des explications historiques ;

  • décodant le langage imagé utilisé par l'auteur.

Je souhaite arriver à mettre ici, chaque dimanche, les commentaires de Marie-Noëlle Thabut. Ma seule contribution consiste à surligner les passages que je trouve les plus importants ou enrichissants et à écrire en rouge ceux qui parlent d'un thème qui m'est cher : la liberté (trois autres pages de mon blog sont consacrées à ces passages des Evangiles, du reste du Nouveau Testament ou de l'Ancien Testament qui parlent de la liberté, directement ou indirectement). 

 

Version audio (le lien sera inopérant dans un premier temps ; avant, cliquer sur le lien éventuel figurant sur le titre de chaque lecture), trouvée sur le site de Radio-Notre-Dame.


PREMIERE LECTURE - Genèse 15, 5-12. 17-18

Le SEIGNEUR parlait à Abraham dans une vision.
5 Puis il le fit sortir et lui dit :
« Regarde le ciel,
et compte les étoiles si tu le peux... »
Et il déclara :
« Vois quelle descendance tu auras ! »
6 Abraham eut foi dans le SEIGNEUR,
et le SEIGNEUR estima qu'il était juste.
7 Puis il dit :
« Je suis le SEIGNEUR,
qui t'ai fait sortir d'Ur en Chaldée
pour te mettre en possession de ce pays. »
8 Abraham répondit :
« SEIGNEUR mon Dieu, comment vais-je savoir
que j'en ai la possession ? »
9 Le SEIGNEUR lui dit :
« Prends-moi une génisse de trois ans,
une chèvre de trois ans,
un bélier de trois ans,
une tourterelle et une jeune colombe. »
10 Abraham prit tous ces animaux,
les partagea en deux,
et plaça chaque moitié en face de l'autre ;
mais il ne partagea pas les oiseaux.
11 Comme les rapaces descendaient sur les morceaux,
Abraham les écarta.
12 Au coucher du soleil,
un sommeil mystérieux s'empara d'Abraham,
une sombre et profonde frayeur le saisit.

17 Après le coucher du soleil, il y eut des ténèbres épaisses.
Alors un brasier fumant et une torche enflammée
passèrent entre les quartiers d'animaux.
18 Ce jour-là, le SEIGNEUR conclut une Alliance avec Abraham
en ces termes :
« A ta descendance
je donne le pays que voici. »

A l'époque d'Abraham, lorsque deux chefs de tribus faisaient alliance, ils accomplissaient tout un cérémonial semblable à celui auquel nous assistons ici : des animaux adultes, en pleine force de l'âge, étaient sacrifiés ; les animaux « partagés en deux », écartelés, étaient le signe de ce qui attendait celui des contractants qui ne respecterait pas ses engagements. Cela revenait à dire : « Qu'il me soit fait ce qui a été fait à ces animaux si je ne suis pas fidèle à l'alliance que nous contractons aujourd'hui ». Ordinairement, les contractants passaient tous les deux entre les morceaux, pieds nus dans le sang : ils partageaient d'une certaine manière le sang, donc la vie ; ils devenaient en quelque sorte « consanguins ». Pourquoi cette précision que les animaux devaient être âgés de trois ans ? Tout simplement parce que les mamans allaitaient généralement leurs enfants jusqu'à trois ans ; ce chiffre était donc devenu symbolique d'une certaine maturité : l'animal de trois ans était censé être adulte.

Ici Abraham accomplit donc les rites habituels des alliances ; mais pour une alliance avec Dieu, cette fois. Tout est semblable aux habitudes et pourtant tout est différent, précisément parce que, pour la première fois de l'histoire humaine, l'un des contractants est Dieu lui-même.

Commençons par ce qui est semblable : « Abraham prit tous ces animaux, les partagea en deux, et plaça chaque moitié en face de l'autre ; mais il ne partagea pas les oiseaux. Comme les rapaces descendaient sur les morceaux, Abraham les écarta. » La mention des rapaces est intéressante : Abraham les écarte parce qu'il les considère comme des oiseaux de mauvais augure ; cela nous prouve que le texte est très ancien : Abraham découvre le vrai Dieu, mais la superstition n'est pas loin.

Ce qui est inhabituel maintenant : « Au coucher du soleil, un sommeil mystérieux s'empara d'Abraham, une sombre et profonde frayeur le saisit. Après le coucher du soleil, il y eut des ténèbres épaisses. Alors un brasier fumant et une torche enflammée passèrent entre les quartiers d'animaux. » A propos d'Abraham, le texte parle de « sommeil mystérieux » : ce n'est pas le mot du vocabulaire courant ; c'était déjà celui employé pour désigner le sommeil d'Adam pendant que Dieu créait la femme ; manière de nous dire que l'homme ne peut pas assister à l'oeuvre de Dieu : quand l'homme se réveille (Adam ou Abraham), c'est une aube nouvelle, une création nouvelle qui commence. Manière aussi de nous dire que l'homme et Dieu ne sont pas à égalité dans l'oeuvre de création, dans l'oeuvre d'Alliance ; c'est Dieu qui a toute l'initiative, il suffira à l'homme de faire confiance : « Abraham eut foi dans le SEIGNEUR et le SEIGNEUR estima qu'il était juste »...

« Un brasier fumant et une torche enflammée passèrent entre les quartiers d'animaux » : la présence de Dieu est symbolisée par le feu comme souvent dans la Bible ; depuis le Buisson ardent, la fumée du Sinaï, la colonne de feu qui accompagnait le peuple de Dieu pendant l'Exode dans le désert jusqu'aux langues de feu de la Pentecôte.

Venons-en aux termes de l'Alliance ; Dieu promet deux choses à Abraham : une descendance et un pays. Les deux mots « descendance » et « pays » sont utilisés en inclusion dans ce récit ; au début, Dieu avait dit : « Regarde le ciel et compte les étoiles si tu le peux... Vois quelle descendance tu auras !... Je suis le SEIGNEUR qui t'ai fait sortir d'Ur en Chaldée pour te mettre en possession de ce pays » et à la fin « A ta descendance je donne le pays que voici. » Soyons francs, cette promesse adressée à un vieillard sans enfant est pour le moins surprenante ; ce n'est pas la première fois que Dieu fait cette promesse et pour l'instant, Abraham n'en a pas vu l'ombre d'une réalisation. Depuis des années déjà, il marche et marche encore en s'appuyant sur la seule promesse de ce Dieu jusqu'ici inconnu pour lui. Rappelons-nous le tout premier récit de sa vocation : « Va pour toi, loin de ton pays, de ta famille et de la maison de ton père vers le pays que je te ferai voir. Je ferai de toi une grande nation... » (Gn 12, 1). Et dès ce jour-là, le texte biblique notait l'extraordinaire foi de l'ancêtre qui était parti tout simplement sans poser de questions : « Abraham partit comme le SEIGNEUR le lui avait dit. » (Gn 12, 4).

Ici, le texte constate : « Abraham eut foi dans le SEIGNEUR, et le SEIGNEUR estima qu'il était juste. » C'est la première apparition du mot « Foi » dans la Bible : c'est l'irruption de la Foi dans l'histoire des hommes. Le mot « croire » en hébreu vient d'une racine qui signifie « tenir fermement » (notre mot « Amen » vient de la même racine). Croire c'est « TENIR », faire confiance jusqu'au bout, même dans le doute, le découragement, ou l'angoisse. Telle est l'attitude d'Abraham ; et c'est pour cela que Dieu le considère comme un juste. Car, le Juste, dans la Bible, c'est l'homme dont la volonté, la conduite sont accordées à la volonté, au projet de Dieu. Plus tard, Saint Paul s'appuiera sur cette phrase du livre de la Genèse pour affirmer que le salut n'est pas une affaire de mérites. « Si tu crois... tu seras sauvé » (Rm 10, 9). Si je comprends bien, Dieu donne : il ne demande qu'une seule chose à l'homme.... y croire.

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Compléments

- v.7 : « Je suis le Seigneur qui t'ai fait sortir d'Our en Chaldée » ; c'est le même mot que pour la sortie d'Egypte avec Moïse, six cents ans plus tard : l'oeuvre de Dieu est présentée dès le début comme une oeuvre de libération.

PSAUME 26 (27), 1, 7-8, 9a-d, 13-14

1 Le SEIGNEUR est ma lumière et mon salut,
de qui aurais-je crainte ?
Le SEIGNEUR est le rempart de ma vie,
devant qui tremblerais-je ?

7 Ecoute, SEIGNEUR, je t'appelle !
Pitié ! Réponds-moi !
8 Mon coeur m'a redit ta parole :
« Cherchez ma face. »

C'est ta face, SEIGNEUR, que je cherche :
9 ne me cache pas ta face.
N'écarte pas ton serviteur avec colère,
tu restes mon secours.

13 J'en suis sûr, je verrai les bontés du SEIGNEUR
sur la terre des vivants.
14 « Espère le SEIGNEUR, sois fort et prends courage ;
Espère le SEIGNEUR. »

En peu de mots, tout est dit ; la tranquille certitude : « Le SEIGNEUR est ma lumière et mon salut, de qui aurais-je crainte ? Le SEIGNEUR est le rempart de ma vie, devant qui tremblerais-je ? » mais aussi l'ardente supplication : « Ecoute, SEIGNEUR, je t'appelle ! Pitié ! Réponds-moi ! » Et ces états d'âme sont si contrastés qu'on pourrait presque se demander si c'est bien la même personne qui parle d'un bout à l'autre. Mais oui, bien sûr, c'est la même foi qui s'exprime dans l'exultation ou dans la supplication selon les circonstances.

Circonstances gaies, circonstances tristes, le peuple d'Israël a tout connu ! Et au milieu de toutes ces aventures, il a gardé confiance, ou mieux « il a approfondi » sa foi. Enfin, entre la première et la dernière strophes, il faut noter le passage du présent au futur : première strophe, « Le SEIGNEUR EST ma lumière et mon salut », voilà le langage de la foi, cette confiance indéracinable ; dernière strophe, « Je VERRAI la bonté du SEIGNEUR... » et la fin « ESPERE »... l'espérance, c'est la foi conjuguée au futur.

Nous avons déjà rencontré ce psaume à plusieurs reprises au cours des trois années liturgiques ; aujourd'hui, arrêtons-nous sur deux expressions, « C'est ta face, SEIGNEUR, que je cherche » et « Je verrai les bontés du SEIGNEUR sur la terre des vivants. » Tout d'abord, « C'est ta face, SEIGNEUR, que je cherche » ; voir la face de Dieu, c'est le désir, la soif de tous les croyants : l'homme créé à l'image de Dieu est comme aimanté par son Créateur. Moïse a supplié : « Fais-moi donc voir ta gloire ! » et le Seigneur lui a répondu : « Tu ne peux pas voir ma face, car l'homme ne saurait me voir et vivre... Voici un lieu près de moi. Tu te tiendras sur le rocher. Alors, quand passera ma gloire, je te mettrai dans le creux du rocher et, de ma main, je t'abriterai tant que je passerai. Puis, j'écarterai ma main et tu me verras de dos ; mais ma face, on ne peut la voir. » (Ex 33, 18... 23). Ce qui est magnifique dans ce texte, c'est qu'il préserve à la fois la grandeur de Dieu, son inaccessibilité, et en même temps sa proximité et sa délicatesse.

Dieu est tellement immense pour nous que nous ne pouvons pas le voir de nos yeux ; le rayonnement de sa Présence ineffable, inaccessible, ce que les textes appellent sa gloire, est trop éblouissant pour nous ; nos yeux ne supportent pas de fixer le soleil, comment pourrions-nous regarder Dieu ? Mais en même temps, et c'est la merveille de la foi biblique, cette grandeur de Dieu n'écrase pas l'homme, bien au contraire, elle le protège, elle est sa sécurité. L'immense respect qui envahit le croyant mis en présence de Dieu n'est donc pas de la peur, mais ce mélange de totale confiance et d'infini respect que la Bible appelle « crainte de Dieu ».

Ceci peut nous permettre de comprendre le premier verset : « Le SEIGNEUR est ma lumière et mon salut, de qui aurais-je crainte ? » ; cela veut dire deux choses, au moins : premièrement, le peuple croyant n'a plus peur de rien ni de personne, y compris de la mort. Deuxièmement, aucun autre dieu ne lui inspirera jamais plus ce sentiment religieux de crainte. Le verset suivant ne fait que redire la même chose : « Le SEIGNEUR est le rempart de ma vie, devant qui tremblerais-je ? »

Cette confiance s'exprime encore dans la dernière strophe de notre psaume : « J'en suis sûr, je verrai les bontés du SEIGNEUR sur la terre des vivants. » A la suite de Moïse, le peuple libéré par lui compte sur les bienfaits de Dieu. Mais quelle est cette « terre des vivants » ? Certainement, d'abord, la terre donnée par Dieu à son peuple et dont la possession est devenue tout un symbole pour Israël ; symbole des dons de Dieu, elle est aussi le rappel des exigences de l'Alliance : la terre sainte a été donnée au peuple élu pour qu'il y vive « saintement ».

C'est l'un des thèmes majeurs du livre du Deutéronome par exemple : « Vous veillerez à agir comme vous l'a ordonné le SEIGNEUR votre Dieu sans vous écarter ni à droite ni à gauche. Vous marcherez toujours sur le chemin que le SEIGNEUR votre Dieu vous a prescrit, afin que vous restiez en vie, que vous soyez heureux et que vous prolongiez vos jours dans le pays dont vous allez prendre possession. » (Dt 5, 32-33). Les « vivants » au sens biblique, ce sont les croyants.

Ne voyons donc pas dans cette expression « terre des vivants » une allusion consciente à une quelconque vie éternelle : quand le psaume a été composé, il ne venait à l'idée de personne que l'homme puisse espérer un horizon autre que terrestre ; personne n'imaginait que nous soyons appelés à ressusciter ; on sait que cette foi ne s'est développée en Israël qu'à partir du deuxième siècle av.J.C. Mais, désormais, pour nous, Chrétiens, brille la lumière de la Résurrection du Christ ; à sa suite et avec lui, nous pouvons dire : « Le SEIGNEUR est ma lumière et mon salut, de qui aurais-je crainte ? J'en suis sûr, je verrai les bontés du SEIGNEUR sur la terre des vivants », et pour nous, désormais, cela veut dire la terre des ressuscités.

DEUXIEME LECTURE - Philippiens 3, 17 - 4, 1

3, 17 Frères,
prenez-moi tous pour modèle,
et regardez bien ceux qui vivent
selon l'exemple que nous vous donnons.
18 Car je vous l'ai souvent dit,
et maintenant je le redis en pleurant :
beaucoup de gens vivent en ennemis de la croix du Christ.
19 Ils vont tous à leur perte.
Leur dieu, c'est leur ventre,
et ils mettent leur gloire dans ce qui fait leur honte ;
ils ne tendent que vers les choses de la terre.
20 Mais nous, nous sommes citoyens des cieux ;
c'est à ce titre que nous attendons comme sauveur
le Seigneur Jésus-Christ,
21 lui qui transformera nos pauvres corps
à l'image de son corps glorieux,
avec la puissance qui le rend capable aussi de tout dominer.
4, 1 Ainsi, mes frères bien-aimés que je désire tant revoir,
vous, ma joie et ma récompense,
tenez bon dans le Seigneur, mes bien-aimés.

L'heure est grave, certainement, puisque, Paul l'avoue lui-même, c'est en pleurant qu'il dit aux Philippiens : « Tenez bon dans le Seigneur, mes bien-aimés. » On croit entendre « tenez bon comme moi-même je tiens bon ». Puisqu'il dit : « Frères, prenez-moi tous pour modèle » : une telle phrase nous surprend un peu ! D'autant plus qu'au moment où il écrit, Paul est loin et il est en prison. Mais justement, le problème des Philippiens, c'est qu'en l'absence de Paul, certains autres se présentent comme modèles et Paul veut à tout prix empêcher ses chers Philippiens de tomber dans le panneau. Au début de sa lettre, il leur a dit : « Voici ma prière : que votre amour abonde encore, et de plus en plus, en clairvoyance et pleine intelligence, pour discerner ce qui convient le mieux. » (1, 9 - 10). Quel est le problème ? Pour le comprendre, il faut se rappeler le contexte ; il apparaît un peu plus haut dans cette lettre ; des « mauvais ouvriers », comme dit Paul, se sont introduits dans la communauté et sèment le trouble : ils prétendent que la circoncision est nécessaire pour tous les Chrétiens. Paul a tout de suite saisi la gravité de l'enjeu théologique : si la circoncision est nécessaire, c'est que le Baptême ne suffit pas. Mais alors que devient la phrase de Jésus : « Celui qui croira et sera baptisé sera sauvé » ?

La question est fondamentale, et on sait par les Actes des Apôtres et les autres lettres de Paul qu'elle a pendant un temps divisé les Chrétiens ; de deux choses l'une : ou bien l'événement de la « Croix du Christ » a eu lieu... ou bien non ! Et quand Paul dit « Croix du Christ », il veut dire tout ensemble sa Passion, sa Mort, et sa Résurrection... Si cet événement a eu lieu... la face du monde est changée : Christ a fait la paix par le sang de sa Croix... On trouve de nombreuses affirmations de ce genre sous la plume de Paul ; pour lui, la Croix du Christ est vraiment l'événement central de l'histoire de l'humanité. Et alors on ne peut plus penser comme avant, raisonner comme avant, vivre comme avant. Ceux qui affirment que le rite de la circoncision reste indispensable font comme si l'événement de la « Croix du Christ » n'avait pas eu lieu. C'est pour cela que Paul les appelle les « ennemis de la Croix du Christ ».

Apparemment, les Philippiens sont hésitants puisque Paul les met très sévèrement en garde : dans un passage précédent, il a dit « Prenez garde aux chiens ! Prenez garde aux mauvais ouvriers ! Prenez garde aux faux circoncis ! » (3, 2) Et il a ajouté : « Car les circoncis, (sous-entendu les vrais) c'est nous, qui rendons notre culte par l'Esprit de Dieu, qui plaçons notre gloire en Jésus-Christ, qui ne nous confions pas en nous-mêmes. » Là, il manie un peu le paradoxe : pour lui, les « vrais circoncis », ce sont ceux qui ne sont pas circoncis dans leur chair, mais qui sont baptisés en Jésus-Christ : ils misent toute leur existence et leur salut sur Jésus-Christ ; ils attendent leur salut de la Croix du Christ et non de leurs pratiques.

A l'inverse, et c'est là le paradoxe, il traite de « faux circoncis » ceux qui, justement, ont reçu la circoncision dans leur chair, selon la loi de Moïse. Car ils attachent à ce rite plus d'importance qu'au Baptême. Quand Paul dit « leur dieu c'est leur ventre », c'est à la circoncision qu'il fait allusion. Comment peut-on mettre en balance le rite extérieur de la circoncision et le Baptême qui transforme l'être tout entier des Chrétiens en les plongeant dans le mystère de la mort et de la Résurrection du Christ ?

Nous sommes là au niveau du contenu de la foi ; mais Paul voit encore un autre danger, au niveau de l'attitude même du croyant ; là encore, de deux choses l'une : ou bien nous gagnons notre salut par nous-mêmes et par nos pratiques, ou bien nous le recevons gratuitement de Dieu. L'expression « leur dieu c'est leur ventre » va jusque-là : ces gens-là misent sur leurs pratiques juives mais ils se trompent. « Ils mettent leur gloire dans ce qui fait leur honte ; ils ne tendent que vers les choses de la terre. » Adopter cette attitude-là, c'est faire fausse route : « Ils vont tous à leur perte », dit Paul.

Et il continue, indiquant ainsi le bon choix à ses chers Philippiens : « Mais nous, nous sommes citoyens des cieux ; c'est à ce titre que nous attendons comme sauveur le Seigneur Jésus-Christ, lui qui transformera nos pauvres corps à l'image de son corps glorieux, avec la puissance qui le rend capable aussi de tout dominer. » Dire que nous attendons Jésus-Christ comme sauveur, c'est dire que nous mettons toute notre confiance en lui et pas en nous-mêmes et en nos mérites. Reprenons ce qu'il disait plus haut : « Car les circoncis (sous-entendu les vrais), c'est nous, qui rendons notre culte par l'Esprit de Dieu, qui plaçons notre gloire en Jésus-Christ, qui ne nous confions pas en nous-mêmes. »

Et c'est là qu'il peut se poser en modèle : s'il y en avait un qui avait des mérites à faire valoir, selon la loi juive, c'était lui ; quelques versets plus haut, il écrivait : « Pourtant, j'ai des raisons d'avoir confiance en moi-même. Si un autre croit pouvoir se confier en lui-même, je le peux davantage, moi, circoncis le huitième jour, de la race d'Israël, de la tribu de Benjamin, Hébreu, fils d'Hébreux ; pour la loi, Pharisien ; pour le zèle, persécuteur de l'Eglise ; pour la justice qu'on trouve dans la loi, devenu irréprochable. Or toutes ces choses qui étaient pour moi des gains, je les ai considérées comme une perte à cause du Christ. » (Phi 3, 4-7). En résumé, prendre modèle sur Paul, c'est faire de Jésus-Christ et non de nos pratiques le centre de notre vie ; c'est cela qu'il appelle être « citoyens des cieux ».

EVANGILE - Luc 9, 28-36

28 Jésus prit avec lui Pierre, Jean et Jacques,
et il alla sur la montagne pour prier.
29 Pendant qu'il priait,
son visage apparut tout autre,
ses vêtements devinrent d'une blancheur éclatante.
30 Et deux hommes s'entretenaient avec lui :
c'étaient Moïse et Elie,
31 apparus dans la gloire.
Ils parlaient de son départ
qui allait se réaliser à Jérusalem.
32 Pierre et ses compagnons étaient accablés de sommeil ;
mais, se réveillant, ils virent la gloire de Jésus,
et les deux hommes à ses côtés.
33 Ces derniers s'en allaient,
quand Pierre dit à Jésus :
« Maître, il est heureux que nous soyons ici ;
dressons trois tentes :
une pour toi,
une pour Moïse,
et une pour Elie. »
Il ne savait pas ce qu'il disait.
34 Pierre n'avait pas fini de parler,
qu'une nuée survint et les couvrit de son ombre ;
ils furent saisis de frayeur
lorsqu'ils y pénétrèrent.
35 Et, de la nuée, une voix se fit entendre :
« Celui-ci est mon Fils,
celui que j'ai choisi,
écoutez-le. »
36 Quand la voix eut retenti,
on ne vit plus que Jésus seul.
Les disciples gardèrent le silence
et, de ce qu'ils avaient vu,
ils ne dirent rien à personne à ce moment-là.
 
Quelques jours avant ce récit de la Transfiguration, au cours d'un temps de prière avec ses disciples, Jésus leur a posé la question cruciale : « Qui suis-je au dire des foules ? » Pierre a su répondre : « Tu es le Christ (c'est-à-dire le Messie) de Dieu ». Et lui aussitôt a mis les choses au point : le Messie, oui, mais peut-être pas comme on l'attendait. « Il faut que le Fils de l'homme souffre beaucoup, qu'il soit rejeté par les anciens, les grands prêtres et les scribes, qu'il soit mis à mort et que, le troisième jour, il ressuscite. » Déjà il annonçait que la gloire du fils de l'homme était inséparable de la Croix.

Environ huit jours plus tard, nous dit Luc, Jésus conduit ses disciples Pierre, Jacques et Jean sur la montagne, il veut de nouveau aller prier avec eux. Luc est le seul des évangélistes à mentionner cette prière du Christ, lors de la Transfiguration ; les trois disciples découvrent que pour Jésus, la prière est une rencontre transfigurante. Quelque temps auparavant, en expliquant la parabole de la semence au groupe des disciples, Jésus leur avait dit : « à vous il est donné de connaître les mystères du Royaume de Dieu ». C'est particulièrement vrai, ici, pour les trois témoins : Pierre, Jean et Jacques ; notons au passage que ces trois mêmes disciples Pierre, Jean et Jacques ont été témoins de la résurrection de la fille de Jaïre ; au moment de la Passion, ce seront encore les trois mêmes qui seront témoins de la dernière grande prière à Gethsémani.

Je reviens à la Transfiguration : c'est ce moment de prière sur la montagne que Dieu choisit pour révéler à ces trois privilégiés le mystère du Fils de l'homme. Car, ici, ce ne sont plus des hommes, la foule ou les disciples, qui donnent leur opinion, c'est Dieu lui-même qui apporte la réponse et nous donne à contempler le mystère du Christ : « Celui-ci est mon Fils, celui que j'ai choisi, écoutez-le ».

Evidemment, cette montagne nous fait penser au Sinaï ; et d'ailleurs Luc a choisi son vocabulaire de façon à évoquer le contexte de la révélation de Dieu au Sinaï : la montagne, la nuée, la gloire, la voix qui retentit, les tentes... Nous sommes moins étonnés, du coup, de la présence de Moïse et Elie aux côtés de Jésus. Quand on sait que Moïse a passé quarante jours sur le Sinaï en présence de Dieu et qu'il en est redescendu le visage tellement rayonnant que tous furent étonnés : « Quand Moïse descendit de la montagne, il ne savait pas que la peau de son visage était devenue rayonnante en parlant avec lui (le Seigneur). Aaron et tous les fils d'Israël virent Moïse : la peau de son visage rayonnait. » (Ex 34, 29-30).

Quant à Elie, lui aussi « marcha quarante jours et quarante nuits jusqu'à la montagne de Dieu, l'Horeb ... La parole du SEIGNEUR lui fut adressée : Sors et tiens-toi sur la montagne, devant le SEIGNEUR ; voici, le SEIGNEUR va passer... Il y eut alors un vent puissant, un tremblement de terre, un feu, mais le SEIGNEUR n'était ni dans le vent puissant, ni dans le tremblement de terre, ni dans le feu... Il y eut alors le bruissement d'une brise légère. Alors en l'entendant, Elie se voila le visage avec son manteau, et la voix du SEIGNEUR s'adressa à lui. » (1 R 19, 8... 14).

Ainsi, les deux personnages de l'Ancien Testament qui ont eu le privilège de la révélation de la gloire de Dieu sur la montagne sont également présents lors de la manifestation de la gloire du Christ. Luc est le seul évangéliste à nous préciser le contenu de leur entretien avec Jésus : « Ils parlaient de son départ qui allait se réaliser à Jérusalem. » (En réalité, Luc emploie le mot « Exode »). Décidément, impossible de séparer la gloire du Christ de sa Croix. Ce n'est pas pour rien que Luc emploie le mot « Exode » en parlant de la Pâque du Christ. Comme la Pâque de Moïse avait inauguré l'Exode du peuple, de l'esclavage en Egypte vers la terre de liberté, la Pâque du Christ ouvre le chemin de la libération pour toute l'humanité.

Dans la nuée lumineuse de la Transfiguration, la voix du Père supplie « Ecoutez-le ». Ces deux mots, « Shema Israël », pour des oreilles juives, c'était tout un programme. « Ecoute Israël », c'est la profession de foi quotidienne : le rappel du Dieu Unique à qui Israël doit sa libération ; libération d'Egypte, d'abord, c'est vrai ; mais celle-ci n'est que le prélude de la longue entreprise de libération amorcée par Dieu avec Abraham, poursuivie avec Moïse, pleinement accomplie en Jésus, pour tous ceux qui l'écouteront, justement. Le « Shema Israël » n'est pas un ordre donné par un maître exigeant ou dominateur... mais une supplication ... « Ecoutez-le », c'est-à-dire faites-lui confiance.

« Celui-ci est mon Fils, celui que j'ai choisi, écoutez-le » : « Fils », « Choisi », « Ecoutez-le » : ces trois mots exprimaient au temps du Christ la diversité des portraits sous lesquels on imaginait le Messie : « Tu es mon Fils, moi, aujourd'hui, je t'ai engendré » était l'une des phrases du sacre des rois ; « Choisi », c'est l'un des noms du serviteur de Dieu dont parle Isaïe dans les « Chants du serviteur » : « Voici mon serviteur que je soutiens, mon Elu » ; « Ecoutez-le », Dieu seul peut se permettre de dire une chose pareille et, d'autre part, c'est une allusion à la promesse que Dieu a faite à Moïse de susciter à sa suite un prophète : « C'est un prophète comme toi que je leur susciterai du milieu de leurs frères ; je mettrai mes paroles dans sa bouche. » (Dt 18, 18). Certains en déduisaient que le Messie attendu serait un prophète.

Pierre, émerveillé du visage transfiguré de Jésus, parle de s'installer : « Maître, il est heureux que nous soyons ici ; dressons trois tentes... » Mais Luc dit bien que « Pierre ne savait pas ce qu'il disait. » Il n'est pas question de s'installer à l'écart du monde et de ses problèmes : le temps presse ; Pierre, Jacques et Jean, ces trois privilégiés, doivent se hâter de rejoindre les autres. Car le projet de Dieu ne se limite pas à quelques privilégiés : au dernier jour, c'est l'humanité tout entière qui sera transfigurée ; comme dit Saint Paul dans la lettre aux Philippiens (notre deuxième lecture) « nous sommes citoyens des cieux. » 

 

L'intelligence des écritures

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12 février 2013 2 12 /02 /février /2013 06:01

marie-nolle-thabut.jpg Je suis, chaque dimanche, impressionné par la qualité des commentaires de Marie-Noëlle Thabut sur les textes que nous propose la liturgie du jour.


Ces commentaires, trouvés sur le site "Eglise catholique en France", permettent à toute personne de bonne volonté, chrétienne ou non, de mieux comprendre la Bible, le livre le plus diffusé au monde. Notamment, en

  • donnant des explications historiques ;

  • décodant le langage imagé utilisé par l'auteur.

Je souhaite arriver à mettre ici, chaque dimanche, les commentaires de Marie-Noëlle Thabut. Ma seule contribution consiste à surligner les passages que je trouve les plus importants ou enrichissants et à écrire en rouge ceux qui parlent d'un thème qui m'est cher : la liberté (trois autres pages de mon blog sont consacrées à ces passages des Evangiles, du reste du Nouveau Testament ou de l'Ancien Testament qui parlent de la liberté, directement ou indirectement). 

 

Version audio (le lien sera inopérant dans un premier temps ; avant, cliquer sur le lien éventuel figurant sur le titre de chaque lecture), trouvée sur le site de Radio-Notre-Dame.


PREMIERE LECTURE - Deutéronome 26, 4 - 10

Moïse disait au peuple d'Israël :
« Lorsque tu présenteras les prémices de tes récoltes,
4 le prêtre recevra de tes mains la corbeille
et la déposera devant l'autel du SEIGNEUR ton Dieu.
5 Tu prononceras ces paroles devant le SEIGNEUR ton Dieu :
Mon Père était un Araméen vagabond,
qui descendit en Egypte :
il y vécut en immigré avec son petit clan.
C'est là qu'il est devenu une grande nation,
puissante et nombreuse.
6 Les Egyptiens nous ont maltraités, et réduits à la pauvreté ;
ils nous ont imposé un dur esclavage.
7 Nous avons crié vers le SEIGNEUR, le Dieu de nos pères.
Il a entendu notre voix,
il a vu que nous étions pauvres, malheureux, opprimés.
8 Le SEIGNEUR nous a fait sortir d'Egypte
par la force de sa main et la vigueur de son bras,
par des actions terrifiantes, des signes et des prodiges.
9 Il nous a conduits dans ce lieu et nous a donné ce pays,
un pays ruisselant de lait et de miel.
10 Et voici maintenant que j'apporte les prémices
des produits du sol que tu m'as donné, SEIGNEUR. »

Dans toutes les religions du monde, on pratique des gestes d'offrande ; on ne s'étonne donc pas d'en trouver également dans la Bible. Mais ce qui est très particulier en Israël, c'est le sens que l'on donne à ce geste. Et la forme de ce texte le montre bien ! Moïse ordonne un geste d'offrande, comme on le fait ailleurs ; mais, pour Israël, il s'agit d'une véritable profession de foi ! « Tu présenteras les prémices de tes récoltes... et tu prononceras ces paroles... » Suit tout un discours sur l'oeuvre de Dieu en faveur de son peuple ; lequel pourrait se résumer en une simple phrase : tout ce que nous avons, tout ce que nous sommes, c'est le don de Dieu. Elle est là, la grande insistance et la nouveauté de l'ensemble de la Bible, et du livre du Deutéronome en particulier : dans les autres religions, il s'agit le plus souvent d'une démarche de demande pour obtenir les bienfaits dont les divinités ont le secret. Israël inverse complètement le sens du rite : le geste d'offrande y est vécu comme un geste de reconnaissance ; apporter les offrandes, ce n'est pas concéder à Dieu quelque chose qui nous appartiendrait, c'est reconnaître que tout nous vient de lui ; ce n'est pas arriver les mains pleines de nos richesses, c'est reconnaître que sans lui nos mains seraient vides. Dans cet esprit, apporter ses offrandes est un geste de mémoire.

Si le Deutéronome y insiste, c'est probablement que la leçon n'était pas inutile ! Effectivement, le peuple semblait devenu amnésique, la reconnaissance pour les bienfaits de Dieu s'était estompée. Dans l'aridité du désert, le peuple avait pourtant bien compris que sa survie dépendait de Dieu et de lui seul ; mais une fois arrivé en terre promise, il risquait d'oublier cette dépendance fondamentale. Car, dès l'entrée en Canaan (ce que nous appelons aujourd'hui Israël), le peuple qui avait fait Alliance avec Dieu au désert a été confronté aux cultes des gens du pays. Ceux-ci adoraient Baal, le dieu de la pluie et donc de la fécondité des terres et des troupeaux. Et la difficulté consistait justement à ne pas se laisser contaminer par l'idolâtrie ambiante.

Tout le problème des prophètes a été de maintenir le peuple d'Israël dans la fidélité à l'Alliance du Sinaï ; car le premier commandement était formel : « Tu n'auras pas d'autres dieux que moi. » (Ex 20, 2). Le refrain des prophètes est toujours le même : Baal n'existe pas, il n'y a qu'un seul Dieu, le Dieu de Moïse qui a délivré son peuple de la main des Egyptiens, et qui l'accompagne tout au long de son histoire, et qui, enfin, lui donne ce pays.

Voilà bien la préoccupation majeure de l'auteur de notre texte d'aujourd'hui : retrouvez la mémoire, rappelez-vous l'oeuvre de Dieu en votre faveur depuis si longtemps. A vrai dire, le livre du Deutéronome tout entier pourrait s'appeler le livre de la mémoire. Et le rite d'offrande des prémices dont il est question ici est précisément vécu d'abord comme un geste de mémoire. C'est pourquoi il est accompagné de l'énumération des oeuvres de Dieu en faveur de son peuple.

Commençons par le geste : dans le mot « prémices », il y a « premier » ; les prémices, ce sont les premiers fruits de la nouvelle récolte, les premières gerbes de blé, les premières grappes de raisin, le premier-né de la nouvelle portée... Ils sont le début et aussi la promesse : en soupesant la première gerbe, la première grappe, on sait si la récolte sera bonne. Ce rite d'offrande existait chez les agriculteurs du Proche-Orient, bien avant Moïse. De mémoire d'homme, on l'avait toujours connu, puisque le texte biblique en parle même pour Caïn et Abel. Comme nous l'avons vu, ce geste visait primitivement à obtenir les bénédictions de la divinité. Moïse ne l'avait donc pas inventé, il ne l'avait pas supprimé non plus. Mais il en avait transformé le sens : désormais tout était vécu en fonction de l'Alliance.

C'est ce que va préciser le discours qui donne le sens du geste d'offrande. Il ne s'agit pas de demander à Dieu ses bienfaits pour demain ; on sait qu'on peut compter dessus ; il s'agit d'abord de reconnaître les bienfaits de Dieu envers son peuple depuis l'appel d'Abraham. On a là, sous la forme d'une profession de foi, un véritable résumé de l'histoire d'Israël : « Mon Père était un Araméen vagabond » ; tout a commencé avec Abraham, l'Araméen choisi par Dieu pour devenir le père du peuple de l'Alliance ; jusque-là, ce nomade ne pouvait pas, à proprement parler, être traité de vagabond, mais l'auteur utilise ici un mot qui signifie « errant, égaré » au sens où, avant son appel par Dieu, Abraham n'avait pas découvert le Dieu unique, il était un idolâtre, donc notre auteur le considère comme un errant au sens spirituel. La deuxième partie de la phrase « Mon Père était un Araméen vagabond, qui descendit en Egypte » fait référence non plus à Abraham, l'ancêtre, mais à son descendant Jacob : lui et ses fils se sont installés en Egypte.

Suit toute l'histoire qu'on connaît bien jusqu'à l'entrée en terre promise : « Il nous a conduits dans ce lieu et nous a donné ce pays, un pays ruisselant de lait et de miel. » Alors le geste d'offrande prend tout son sens : en offrant la première gerbe, la première grappe, c'est toute la récolte que l'on présente à Dieu : « Voici maintenant que j'apporte les prémices des produits du sol que tu m'as donné, SEIGNEUR. »

Notre geste d'offrande au cours de la Messe a le même sens : reconnaissance que tout ce que nous possédons dans tous les domaines est cadeau de Dieu : « Tu es béni, Dieu de l'univers, toi qui nous donnes... » C'est ce que notre Missel appelle la « Préparation des dons » ; dommage qu'il ait oublié de préciser « Préparation des dons... de Dieu ».

PSAUME 90 (91), 1-2, 10-11, 12-13, 14-15

1 Quand je me tiens sous l'abri du Très-Haut
et repose à l'ombre du Puissant,
2 je dis au SEIGNEUR : « Mon refuge,
mon rempart, mon Dieu, dont je suis sûr ! »

10 Le malheur ne pourra te toucher,
ni le danger, approcher de ta demeure :
11 Il donne mission à ses anges
de te garder sur tous tes chemins.

12 Ils te porteront sur leurs mains
pour que ton pied ne heurte les pierres ;
13 tu marcheras sur la vipère et le scorpion,
tu écraseras le lion et le dragon.

14 « Puisqu'il s'attache à moi, je le délivre ;
je le défends, car il connaît mon nom.
15 Il m'appelle, et moi, je lui réponds ;
je suis avec lui dans son épreuve. »

Ce psaume se présente un peu comme un entretien à trois personnes ; tantôt c'est Israël qui parle : « Quand je me tiens sous l'abri du Très-Haut et repose à l'ombre du Puissant, je dis au SEIGNEUR : Mon refuge, mon rempart, mon Dieu, dont je suis sûr ! », tantôt ce sont les prêtres à l'entrée du Temple : « Le malheur ne pourra te toucher, ni le danger, approcher de ta demeure : Il donne mission à ses anges de te garder sur tous tes chemins », tantôt enfin, c'est Dieu lui-même : « Puisqu'il s'attache à moi, je le délivre ; je le défends, car il connaît mon nom. Il m'appelle, et moi, je lui réponds ; je suis avec lui dans son épreuve. »

Reprenons tout simplement les versets dans l'ordre : « Quand je me tiens sous l'abri du Très-Haut et repose à l'ombre du Puissant, je dis au SEIGNEUR : Mon refuge, mon rempart, mon Dieu, dont je suis sûr ! » Vous avez remarqué les quatre noms différents donnés à Dieu dans les premiers versets : le Très-Haut (Elyôn), le Puissant (El Shaddaï), le SEIGNEUR (YHVH), et enfin Dieu (un mot que nous connaissons bien, Elohim) ; les autres peuples appelaient leurs divinités de trois de ces noms : le Très-Haut, le Puissant, ou Elohim ; et Israël reprend ces termes habituels pour désigner son Dieu, mais ce peuple est le seul au monde à pouvoir l'appeler par le quatrième, le fameux Nom révélé à Moïse au buisson ardent : YHVH. Comme dit Dieu lui-même dans le livre de l'Exode : « Je suis apparu à Abraham, à Isaac et à Jacob comme Dieu Puissant (El Shaddaï), mais sous mon Nom, YHVH, je ne me suis pas fait connaître d'eux. » (Ex 6, 3).

Toute cette première strophe développe le thème de la sécurité du croyant : « L'abri du Très-Haut, l'ombre du Puissant, Mon refuge, mon rempart, mon Dieu, dont je suis sûr ! » L'abri du Très-Haut, dans le langage des psaumes, c'est le Temple de Jérusalem. Quant à l'ombre, elle est à la fois celle des ailes des statues de chérubins qui surplombent l'arche d'Alliance, et une allusion à la présence protectrice de Dieu tout au long de l'Exode : car le mot « ailes » évoque celles de l'aigle qui encourage les premiers vols de ses petits (Dt 32, 10-11 ; cf Ex 19, 4). Jusqu'au jour où l'ange Gabriel dira à la jeune fille de Nazareth « La Puissance du Très-Haut te couvrira de son ombre, sois sans crainte Marie... »

La fin de cette strophe « Mon refuge, mon rempart, mon Dieu, dont je suis sûr ! » sonne donc comme une profession de foi, mais surtout comme une résolution, sous-entendu contre l'idolâtrie : car il faut sans cesse reprendre l'engagement de ne pas quitter l'abri du Très-Haut. Nous verrons d'ailleurs en méditant l'évangile des Tentations de Jésus (que nous lisons également ce dimanche) combien l'attitude de Jésus dans l'épreuve consonne avec celle décrite dans ces versets : Jésus est celui qui ne cesse de prendre Dieu comme refuge. Le thème de la lutte contre l'idolâtrie est souvent repris dans les psaumes, comme dans l'ensemble de la Bible, d'ailleurs ; on peut être surpris de la fréquence de ce thème, mais il est clair que cela a été pendant très longtemps le cheval de bataille des prophètes .

Et peut-on dire même aujourd'hui que cette bataille est gagnée ? L'idolâtrie prend des visages différents mais sans cesse renouvelés au cours des siècles de l'histoire humaine.

Les deux strophes suivantes dans notre lecture d'aujourd'hui, sont une sorte de catéchèse des prêtres à l'adresse des croyants qui arrivent au Temple de Jérusalem. Maintenant que le peuple a promis de ne pas quitter la protection de Dieu, voici la parole qui lui est révélée : « Le malheur ne pourra te toucher, ni le danger, approcher de ta demeure : il donne mission à ses anges de te garder sur tous tes chemins. Ils te porteront sur leurs mains pour que ton pied ne heurte les pierres ; tu marcheras sur la vipère et le scorpion, tu écraseras le lion et le dragon. » Le message est double : premièrement, la victoire sur le mal est assurée, ce sont les images d'écrasement des animaux dangereux : « la vipère et le scorpion, le lion et le dragon » ; deuxièmement, et c'est le plus important, cette victoire est assurée parce que Dieu ne cessera pas de protéger son peuple : « Il donne mission à ses anges de te garder sur tous tes chemins. Ils te porteront sur leurs mains pour que ton pied ne heurte les pierres. » Dans la méditation biblique, ces deux strophes concernaient d'abord le peuple d'Israël ; puis peu à peu on a pris l'habitude de les appliquer au sauveur qu'on attendait, c'est-à-dire le Messie ; puisque le véritable triomphateur de tous les maux qui agressent l'humanité, ce sera le Messie.

Dernière strophe : « Puisqu'il s'attache à moi, je le délivre ; je le défends, car il connaît mon nom. Il m'appelle, et moi, je lui réponds ; je suis avec lui dans son épreuve. » Le psalmiste, ici, fait parler Dieu ; un mot seulement sur le dernier verset : « Je suis avec lui dans son épreuve » ; l'homme de la Bible a découvert Dieu non pas comme celui qui écarte toute épreuve d'un coup de baguette magique... mais comme celui qui est « avec » nous dans nos épreuves. Le mot à mot ici, c'est « Moi, avec lui, dans l'épreuve » ; c'est exactement le même sens que le mot « Emmanuel » qui signifie littéralement « Dieu-avec-nous ».

En fin de compte, ce psaume est un peu le modèle de toute liturgie : l'arrivée au Temple, la Parole, la bénédiction. Quand nous nous joignons à une assemblée célébrante, nous allons puiser la force là où elle se trouve. Nous y entendons proclamer la Parole et nous repartons chargés des bénédictions de Celui qui est avec nous dans notre épreuve. Il est donc bien normal que ce psaume nous soit proposé à l'entrée du Carême : belle invitation à nous tenir à l'abri du Très-Haut. Moralité, n'hésitons pas au cours de ce Carême à aller nous ressourcer à l'ombre de nos églises.

DEUXIEME LECTURE - Romains 10, 8 - 13

Frères,
8 nous lisons dans l'Ecriture :
« La Parole est près de toi,
elle est dans ta bouche et dans ton coeur. »
Cette Parole, c'est le message de la foi que nous proclamons.
9 Donc, si tu affirmes de ta bouche que Jésus est Seigneur,
si tu crois dans ton coeur que Dieu l'a ressuscité d'entre les morts,
alors tu seras sauvé.
10 Celui qui croit du fond de son coeur
devient juste ;
celui qui, de sa bouche, affirme sa foi
parvient au salut.
11 En effet, l'Ecriture dit :
« Lors du jugement, aucun de ceux qui croient en lui
n'aura à le regretter. »
12 Ainsi, entre les Juifs et les païens,
il n'y a pas de différence :
tous ont le même Seigneur,
généreux envers tous ceux qui l'invoquent.
13 Il est écrit en effet :
« Tous ceux qui invoqueront le nom du Seigneur
seront sauvés. »

Tout le raisonnement de Paul aboutit à la conclusion : « Entre les Juifs et les païens, il n'y a pas de différence ». Précisons tout de suite que ces Juifs et ces païens dont parle Paul sont tous des Chrétiens : soit d'origine juive, soit d'origine païenne. Et c'est bien cela le fond de son discours : que vous soyez des Juifs convertis au christianisme, ou que vous soyez d'anciens païens convertis au christianisme, vous êtes « avant tout » des Chrétiens. « Ainsi, entre les Juifs et les païens, il n'y a pas de différence : tous ont le même Seigneur, généreux envers tous ceux qui l'invoquent. »

Si Paul insiste, c'est que le problème était bien là. Probablement parce que, à Rome comme dans toutes les communautés chrétiennes du premier siècle, la même question s'est posée. Etait-il bien normal de traiter de la même manière des Juifs et des païens ? Que des Juifs deviennent Chrétiens, c'était évidemment conforme au plan de Dieu. Puisque Dieu avait préparé son peuple pendant de longs siècles à recevoir le Messie, une fois celui-ci venu et reconnu, tous les Juifs auraient pu devenir Chrétiens. C'était évidemment le souhait de Paul. Mais les choses se sont passées autrement. C'est une minorité seulement du peuple juif qui a adhéré à Jésus-Christ ; en revanche, ce sont des païens qui ont constitué le noyau le plus important des communautés chrétiennes. Entre ces Chrétiens d'origines si diverses (soit juive, soit païenne), la cohabitation posait inévitablement des problèmes : sur le plan des habitudes quotidiennes, tout les séparait et les sujets de discussion ne manquaient pas : la loi, la circoncision, les coutumes alimentaires.

Plus profondément, pour certains Juifs devenus Chrétiens, c'était une affaire de principe : ils acceptaient de mauvais gré l'entrée dans l'Eglise des anciens païens, ceux qu'ils appelaient les « incirconcis ». Car Israël était le peuple élu ; c'est en son sein que devait naître le Messie ; logiquement, les Juifs devaient être les fondements de l'Eglise ; alors une question revenait souvent : accepter des non-Juifs dans l'Eglise, n'était-ce pas une infidélité à l'Alliance, à l'élection du peuple juif ?

Cette question-là, lorsque Paul écrit aux Romains, il y a longtemps qu'il l'a résolue. Car si on fermait l'entrée de l'Eglise aux païens, si on leur refusait le baptême, cela reviendrait à dire que Jésus ne peut sauver que des Juifs. Cette position-là est évidemment intenable. Alors, comme toujours, Paul est allé chercher la solution du problème dans l'Ecriture, c'est-à-dire dans ce que nous appelons aujourd'hui l'Ancien Testament. Et il a trouvé la réponse chez le prophète Joël : « Tous ceux qui invoqueront le nom du SEIGNEUR seront sauvés. » Joël, parlait, justement, du temps de la venue du Messie : « Je répandrai mon Esprit sur toute chair. Vos fils et vos filles prophétiseront, vos vieillards auront des songes, vos jeunes gens auront des visions. Même sur les serviteurs et sur les servantes, en ce temps-là je répandrai mon Esprit... Alors tous ceux qui invoqueront le Nom du SEIGNEUR seront sauvés. » (Jl 3, 1 - 5).

Argument imparable, puisque c'était dans l'Ecriture ; mais bien surprenant quand même pour les contemporains de Paul : suffit-il réellement d'invoquer le Nom de Jésus pour être sauvé ? Jusqu'ici, il fallait être circoncis et pratiquer la Loi scrupuleusement ; les choses auraient-elles changé ? Oui, répond Paul ; car Jésus-Christ, lui aussi, mérite le Nom de Seigneur !

Désormais, tout homme qui invoque le Seigneur Jésus-Christ peut être sauvé. N'est-ce pas ce que Jésus lui-même a déclaré à Nicodème ? « Dieu a tant aimé le monde qu'il a donné son Fils, son unique, pour que tout homme qui croit en lui ne périsse pas mais ait la vie éternelle. » Jésus a bien dit « tout homme ». Et il a ajouté : « Car Dieu n'a pas envoyé son Fils dans le monde pour juger le monde, mais pour que le monde soit sauvé par lui. » (Jn 3, 16-17). Le monde, ici, veut bien dire « toute l'humanité ».

Mais ce message reste dur à admettre pour certains. Alors Paul n'hésite pas à se répéter : « Celui qui (au sens de « tout homme qui ») croit du fond de son coeur devient juste ; celui qui (« tout homme qui »), de sa bouche, affirme sa foi parvient au salut. »

Première remarque de vocabulaire : dans le langage de Paul, héritier de l'Ancien testament, « devenir juste » ou être sauvé », c'est exactement la même chose. On a ici un bel exemple du parallélisme si habituel dans les textes bibliques. Deuxième remarque de vocabulaire : entendons-nous sur le sens du mot « croire » ici : le parallèle entre « bouche » et « coeur », sur lequel Paul insiste, dit bien que la foi n'est pas affaire d'opinion ; en employant le mot coeur, selon le sens que ce mot avait à l'époque, il vise la profondeur de l'engagement de toute la personne. Ainsi, aux yeux de Paul, une autre phrase de l'Ecriture est désormais accomplie ; le livre du Deutéronome affirmait : « La Parole est près de toi, elle est dans ta bouche et dans ton coeur. » Au temps du Deutéronome, il s'agissait de la Loi qu'il fallait pratiquer, maintenant dit Paul, cette parole, c'est tout simplement le message de la foi en Jésus-Christ.

La voilà, la Bonne Nouvelle que Paul adresse à ceux qui ont reçu le Baptême : sans mérites de notre part, le salut nous est donné gratuitement par Dieu ; il nous faut simplement l'accueillir librement dans la foi : « Si tu affirmes de ta bouche que Jésus est Seigneur, si tu crois dans ton coeur que Dieu l'a ressuscité d'entre les morts, tu seras sauvé. Celui qui croit du fond de son coeur devient juste, celui qui, de sa bouche, affirme sa foi parvient au salut. »

EVANGILE - Luc 4, 1 - 13

Après son Baptême,
1 Jésus, rempli de l'Esprit Saint,
quitta les bords du Jourdain ;
il fut conduit par l'Esprit à travers le désert
2 où, pendant quarante jours, il fut mis à l'épreuve par le démon.
Il ne mangea rien durant ces jours-là,
et, quand ce temps fut écoulé,
il eut faim.
3 Le démon lui dit alors :
« Si tu es le Fils de Dieu,
ordonne à cette pierre de devenir du pain. »
4 Jésus répondit :
« Il est écrit :
Ce n'est pas seulement de pain
que l'homme doit vivre. »
5 Le démon l'emmena alors plus haut,
et lui fit voir d'un seul regard tous les royaumes de la terre.
6 Il lui dit :
« Je te donnerai tout ce pouvoir,
et la gloire de ces royaumes,
car cela m'appartient et je le donne à qui je veux.
7 Toi donc, si tu te prosternes devant moi,
tu auras tout cela. »
8 Jésus lui répondit :
« Il est écrit :
Tu te prosterneras devant le SEIGNEUR ton Dieu,
et c'est lui seul que tu adoreras. »
9 Puis le démon le conduisit à Jérusalem,
il le plaça au sommet du Temple
et lui dit :
« Si tu es le Fils de Dieu,
jette-toi en bas ;
10 car il est écrit :
Il donnera pour toi à ses anges
l'ordre de te garder ;
11 et encore :
Ils te porteront sur leurs mains,
de peur que ton pied ne heurte une pierre. »
12 Jésus répondit :
« Il est dit :
Tu ne mettras pas à l'épreuve le SEIGNEUR ton Dieu. »
13 Ayant ainsi épuisé toutes les formes de tentation,
le démon s'éloigna de Jésus jusqu'au moment fixé.
 
Il est très intéressant de rapprocher cet évangile du psaume qui le précède dans la liturgie de ce dimanche : « Quand je me tiens sous l'abri du Très-Haut et repose à l'ombre du Puissant, je dis au SEIGNEUR : Mon refuge, mon rempart, mon Dieu dont je suis sûr. » C'est très exactement l'attitude du Christ, au seuil de sa vie publique : il se tient tout simplement à l'ombre du Très-Haut.

La tentation serait de quitter cet abri ou bien de douter qu'il soit sûr, ou encore de chercher d'autres abris, d'autres sécurités. Ces trois tentations ont été celles du peuple d'Israël tout au long de l'histoire biblique. Et quand le Tentateur (son vrai nom dans le texte grec est le « diviseur », le « diabolos ») s'adresse à Jésus, c'est bien sur ce terrain qu'il se place : par trois fois, il essaie de distiller son poison : Si tu es Fils de Dieu, tu peux tout ce que tu veux... : Tu es grand, tu peux bien faire ton bonheur tout seul ; dis donc à cette pierre de devenir du pain pour satisfaire ta faim immédiate... (première tentation). Peut-être ferais-tu mieux de m'adorer, moi, pour réaliser tous tes projets... (deuxième tentation). Jette-toi en bas, Dieu sera bien obligé de t'aider... (troisième tentation). Mais Jésus sait bien que Dieu seul peut combler toutes les faims de l'homme, et il a choisi de faire confiance jusqu'au bout, de « se tenir sous l'abri du Très-Haut » comme dit le psaume.

Reprenons une à une les trois sollicitations du Tentateur et les trois réponses de Jésus.

Première tentation : quand Jésus commença à souffrir de la faim, le Tentateur lui dit : « Si tu es le Fils de Dieu, ordonne à cette pierre de devenir du pain » et Jésus répondit : « Il est écrit : Ce n'est pas seulement de pain que l'homme doit vivre. » Phrase bien connue du peuple juif tout entier, car elle se trouve au chapitre 8 du Deutéronome ; je vous rappelle le contexte : il s'agit d'une méditation sur l'expérience d'Israël pendant l'Exode sous la conduite de Moïse : « Tu te souviendras de toute la route que le SEIGNEUR ton Dieu t'a fait parcourir depuis quarante ans dans le désert, afin de te mettre dans la pauvreté ; ainsi il t'éprouvait pour connaître ce qu'il y avait dans ton coeur et savoir si tu allais, oui ou non, observer ses commandements. Il t'a mis dans la pauvreté, il t'a fait avoir faim et il t'a donné à manger la manne que ni toi ni tes pères ne connaissiez pour te faire reconnaître que l'homme ne vit pas de pain seulement, mais qu'il vit de tout ce qui sort de la bouche du SEIGNEUR. » (Dt 8, 2-3). Désormais le peuple sait d'expérience ce qu'est la béatitude de la pauvreté : « Heureux ceux qui ont faim, ils comptent sur Dieu seul pour les combler. »

Et le Deutéronome continue : « Tu reconnais, à la réflexion, que le SEIGNEUR ton Dieu faisait ton éducation comme un homme fait celle de son fils. » (Dt 8, 5). Le Fils de Dieu, venu prendre la tête de son peuple, vit dans sa chair l'expérience d'Israël au désert. En d'autres termes, quand le Tentateur interpelle Jésus en lui disant « Si tu es le Fils de Dieu, prouve-le », il reçoit pour toute réponse : « J'ai à manger une nourriture que vous ne connaissez pas... Ma nourriture, c'est de faire la volonté de celui qui m'a envoyé et d'accomplir son oeuvre. » (C'est la réponse que Jésus fera à ses apôtres dans l'épisode de la Samaritaine, Jn 4, 32-34).

Deuxième tentation, deuxième réponse de Jésus : le Tentateur lui promet tous les royaumes de la terre ; et Jésus répond « Tu te prosterneras devant le SEIGNEUR ton Dieu, et c'est lui seul que tu adoreras. » Là il cite le texte le plus connu peut-être de tout l'Ancien Testament, puisqu'il est la suite du fameux « Shema Israël », la profession de foi juive. Ce qu'il faut remarquer c'est l'inversion de la perspective entre les exigences du Tentateur et les dons gratuits de Dieu : le Tentateur dit : commence par te prosterner, puis je te donnerai (et entre parenthèses, il promet ce qui ne lui appartient pas) ; Dieu, au contraire, commence par donner, et seulement après, il dit : n'oublie pas que je t'ai donné, alors fais-moi confiance pour la suite.

Voici le texte du Deutéronome : « Quand le SEIGNEUR ton Dieu t'aura fait entrer dans le pays qu'il a juré à tes pères Abraham, Isaac et Jacob, de te donner... garde-toi d'oublier le SEIGNEUR qui t'a fait sortir du pays d'Egypte, de la maison de servitude. C'est le SEIGNEUR ton Dieu que tu craindras, c'est lui que tu serviras, c'est par son nom que tu prêteras serment. » (Dt 6, 10... 13).

Troisième tentation : « Si tu es le Fils de Dieu, jette-toi en bas ; car il est écrit : Il donnera pour toi à ses anges l'ordre de te garder ; et encore : Ils te porteront sur leurs mains, de peur que ton pied ne heurte une pierre. » Et Jésus répond : « Il est dit : Tu ne mettras pas à l'épreuve le SEIGNEUR ton Dieu » (Dt 6, 16), c'est-à-dire tu n'exigeras pas de Dieu des preuves de sa présence et de sa protection. Le Fils de Dieu sait, lui, qu'il est en permanence sous l'abri du Très-Haut quoi qu'il arrive.

Ces trois réponses de Jésus sonnent donc étrangement face aux interpellations du Tentateur « si tu es le fils de Dieu » ; visiblement, le démon et le Christ n'ont pas la même idée sur le Fils de Dieu ! « Si tu es le Fils de Dieu, prouve-le » semble dire le Tentateur et Jésus le prouve, réellement, mais c'est en restant fidèle à son Père.

Où Jésus puise-t-il la force de résister à celui qui veut le séparer de son Père ? Dans la parole de Dieu : la force de ce texte est dans cette construction étonnante ; le Tentateur s'adresse à Jésus par trois fois ; mais à aucun moment, Jésus n'entre en discussion avec lui ; ses trois réponses sont exclusivement des citations de l'Ecriture. En cela, il est bien l'héritier de son peuple : à lui s'applique merveilleusement la phrase du Deutéronome que Saint Paul a reprise dans la lettre aux Romains (voir la deuxième lecture) : « La Parole est près de toi, elle est dans ta bouche et dans ton coeur » (Dt 30, 14). Ses réponses sont toutes les trois extraites du livre du Deutéronome, le livre écrit justement pour que les fils d'Israël n'oublient jamais que Dieu est leur Père ; manière de dire que Jésus refait pour lui-même l'expérience que son peuple a faite au désert.

Depuis son Baptême, où il a été révélé comme le Fils, jusqu'à Gethsémani où le Tentateur lui donne rendez-vous (c'est le sens de la dernière phrase de notre texte : « Ayant ainsi épuisé toutes les formes de tentation, le démon s'éloigna de Jésus jusqu'au moment fixé.1 »), Jésus restera sous l'abri du Très-Haut. Nul doute que Luc, ici, nous propose le seul exemple à suivre.

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Note

1 - A vrai dire, le texte grec n'emploie pas l'expression : « jusqu'au moment fixé » ; il dit seulement « jusqu'à une occasion ». Cette « occasion », on la situe généralement à Gethsémani. 

 

L'intelligence des écritures 

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5 février 2013 2 05 /02 /février /2013 17:46

marie-nolle-thabut.jpg Je suis, chaque dimanche, impressionné par la qualité des commentaires de Marie-Noëlle Thabut sur les textes que nous propose la liturgie du jour.


Ces commentaires, trouvés sur le site "Eglise catholique en France", permettent à toute personne de bonne volonté, chrétienne ou non, de mieux comprendre la Bible, le livre le plus diffusé au monde. Notamment, en

  • donnant des explications historiques ;

  • décodant le langage imagé utilisé par l'auteur.

Je souhaite arriver à mettre ici, chaque dimanche, les commentaires de Marie-Noëlle Thabut. Ma seule contribution consiste à surligner les passages que je trouve les plus importants ou enrichissants et à écrire en rouge ceux qui parlent d'un thème qui m'est cher : la liberté (trois autres pages de mon blog sont consacrées à ces passages des Evangiles, du reste du Nouveau Testament ou de l'Ancien Testament qui parlent de la liberté, directement ou indirectement). 

 

Version audio (le lien sera inopérant dans un premier temps ; avant, cliquer sur le lien éventuel figurant sur le titre de chaque lecture), trouvée sur le site de Radio-Notre-Dame.

 

PREMIERE LECTURE - Isaïe 6, 1...8

1 L'année de la mort du roi Ozias,
je vis le Seigneur qui siégeait sur un trône très élevé ;
les pans de son manteau remplissaient le Temple.
2 Des séraphins se tenaient au-dessus de lui.
3 Ils se criaient l'un à l'autre :
« Saint, Saint, Saint, le SEIGNEUR Dieu de l'univers.
Toute la terre est remplie de sa gloire. »
4 Les pivots des portes se mirent à trembler
à la voix de celui qui criait,
et le Temple se remplissait de fumée.
5 Je dis alors :
« Malheur à moi ! Je suis perdu,
car je suis un homme aux lèvres impures,
j'habite au milieu d'un peuple aux lèvres impures ;
et mes yeux ont vu le Roi, le SEIGNEUR de l'univers ! »
6 L'un des séraphins vola vers moi,
tenant un charbon brûlant
qu'il avait pris avec des pinces sur l'autel.
7 Il l'approcha de ma bouche et dit :
« Ceci a touché tes lèvres,
et maintenant ta faute est enlevée,
ton péché est pardonné. »
8 J'entendis alors la voix du Seigneur qui disait :
« Qui enverrai-je ?
Qui sera notre messager ? »
Et j'ai répondu :
« Moi, je serai ton messager :
envoie-moi. »

La semaine dernière, nous lisions le récit de la vocation de Jérémie, aujourd'hui, celle d'Isaïe ; deux très grands prophètes à nos yeux. Et pourtant, l'un comme l'autre avouent leur petitesse : Jérémie se sent incapable de parler, mais puisque Dieu a pris l'initiative de le choisir, c'est Dieu aussi qui l'inspirera et lui donnera la force nécessaire. Isaïe, lui, est saisi par un sentiment d'indignité ; mais là encore, puisque c'est Dieu qui l'a choisi, c'est Dieu aussi qui le purifiera.

Jérémie était prêtre et nous ne savons pas où il a reçu l'appel de Dieu ; curieusement, c'est Isaïe qui n'était pas prêtre, qui situe sa vocation au Temple de Jérusalem : « L'année de la mort du roi Ozias, je vis le Seigneur qui siégeait sur un trône très élevé ». Quand Isaïe nous dit « je vis », cela veut dire qu'il s'agit non pas d'un récit, mais d'une vision ; ne cherchons donc pas dans son évocation un déroulement logique d'événements. Les livres prophétiques sont émaillés de visions fantastiques : à nous de décoder ce langage extrêmement suggestif, même s'il surprend notre mentalité contemporaine.

Isaïe nous dit qu'en ce qui le concerne, cela s'est passé « l'année de la mort du roi Ozias » : c'est une indication précieuse. Il est rare que nous puissions évoquer des dates avec autant de précision ; cette fois, nous le pouvons car on sait que le roi Ozias a régné à Jérusalem de 781 à 740 av J.C. Depuis la mort du roi Salomon (en 933, c'est-à-dire depuis près de deux cents ans), le royaume de David et de Salomon est divisé : il y a deux royaumes, deux rois, deux capitales : au Sud, Ozias est roi de Jérusalem, au Nord, Menahem est roi de Samarie. On sait également que Ozias était lépreux et qu'il est mort de cette maladie à Jérusalem en 740. C'est donc cette année-là qu'Isaïe a reçu sa vocation de prophète : ensuite, il a prêché pendant environ quarante ans (là on est moins précis) et il est resté dans la mémoire collective d'Israël comme un très grand prophète et en particulier le prophète de la sainteté de Dieu.1

« Saint, Saint, Saint le SEIGNEUR, Dieu de l'univers. Toute la terre est remplie de sa gloire » : vous avez reconnu le Sanctus de nos messes. Il date donc au moins du prophète Isaïe. (Peut-être cette acclamation faisait-elle déjà partie de la liturgie au Temple de Jérusalem, mais on n'en a pas la preuve ; on a seulement retrouvé des expressions équivalentes plus anciennes en Egypte).

Dire que Dieu est « Saint », au sens biblique, c'est dire qu'il est Tout Autre que l'homme. Dieu n'est pas à l'image de l'homme ; bien au contraire, la Bible affirme l'inverse : c'est l'homme qui est « à l'image de Dieu » ; ce n'est pas la même chose ! Cela veut dire que nous devrions rester très modestes et très prudents chaque fois que nous parlons de Dieu ! Parce que Dieu est le Tout Autre, il nous est radicalement, irrémédiablement impossible de l'imaginer tel qu'il est, nos mots humains ne peuvent jamais rendre compte de lui. 2

La première partie de la vision d'Isaïe dit bien cette prise de conscience fondamentale ; et ce qu'il nous décrit ressemble étrangement à d'autres évocations des grandes manifestations de Dieu dans la Bible : Dieu est assis sur un trône très élevé, une fumée se répand et remplit tout l'espace, une voix tonne... elle tonne si fort que les lieux tremblent... Isaïe ne peut pas s'empêcher de penser à ce qui s'était passé pour Moïse sur la montagne du Sinaï, au moment où Dieu avait fait alliance avec son peuple et donné les tables de la Loi ; c'est le livre de l'Exode qui raconte : « Le mont Sinaï n'était que fumée, parce que le SEIGNEUR y était descendu dans le feu ; sa fumée monta, comme la fumée d'une fournaise, et toute la montagne trembla violemment. La voix du cor s'amplifia : Moïse parlait et Dieu lui répondait par la voix du tonnerre. » (Ex 19, 18-19).

L'homme Isaïe mesure alors sa petitesse et il ressent comme une sorte de crainte : « Malheur à moi ! Je suis perdu, car je suis un homme aux lèvres impures, j'habite au milieu d'un peuple aux lèvres impures ; et mes yeux ont vu le Roi, le SEIGNEUR de l'univers ! » Cette « crainte », comme découverte de notre petitesse, du fossé infranchissable qui nous sépare de Dieu si Dieu lui-même ne le comble pas, est une première étape indispensable dans notre relation à Dieu. Mais Dieu n'en reste pas là. D'ordinaire, dans la Bible, il y a toujours cette parole de la part de Dieu : « ne crains pas »... Ici, la parole n'est pas dite mais elle est remplacée par un geste très suggestif : un des séraphins, un de ceux qui, justement, proclament la sainteté de Dieu, va accomplir le geste qui purifie l'homme, qui comble le fossé, qui permet à l'homme d'entrer en relation avec Dieu : « L'un des séraphins vola vers moi, tenant un charbon brûlant qu'il avait pris avec des pinces sur l'autel. Il l'approcha de ma bouche... » Manière de dire que c'est Dieu qui prend l'initiative de se faire proche de l'homme ; ce fossé qui nous sépare de Dieu, c'est Dieu lui-même qui le comble.

Quand Isaïe parlera de Dieu, plus tard, il lui arrivera souvent de l'appeler « Le Saint d'Israël » : cette expression dit bien que Dieu est le Saint, le Tout-Autre, mais aussi qu'il s'est fait proche de son peuple, puisque celui-ci peut aller jusqu'à revendiquer une relation d'appartenance (Dieu est « Le Saint d'Israël »). Cette relation qui s'instaure alors à l'initiative de Dieu peut être très profonde puisqu'ici pour Isaïe, il s'agit d'une mission de confiance : il s'agit de devenir rien moins que le porte-parole de Dieu. On dit parfois des prophètes qu'ils sont la bouche même de Dieu ; au fait, si on y réfléchit, la même expression peut désormais nous être appliquée depuis notre baptême...

... de quoi nous laisser rêveurs !

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Notes

1 - Le livre qui porte le nom d'Isaïe comporte soixante-six chapitres : ce n'est pas l'œuvre d'un seul homme, mais un ensemble de trois recueils.

Les chapitres 1 à 39 sont l'œuvre du prophète qui nous relate ici sa vocation ; les chapitres 40 à 55 sont l'œuvre d'un prophète qui prêchait pendant l'Exil à Babylone (au sixième siècle avant notre ère) ; les chapitres 56 à 66 rapportent la prédication d'un troisième prophète, contemporain de la période du retour de l'Exil.

2 - La sainteté n'est pas une notion morale, ni même un attribut de Dieu, elle est sa nature même ; car l'adjectif « divin » n'existe pas en hébreu, il est remplacé par le mot « Saint » qui signifie Tout-Autre (sous-entendu Tout-Autre que l'homme), celui que nous ne pouvons jamais atteindre par nous-mêmes, celui qui nous dépasse infiniment, à tel point que nous n'avons aucune prise sur lui. Ce que le prophète Osée traduisait : « Je suis Dieu et non pas homme, au milieu de toi je suis Saint. » (Os 11, 9). Pour cette raison, dans la Bible, aucun humain n'est jamais considéré comme saint, tout au plus peut-on être « sanctifié » par Dieu et, de ce fait, refléter son image, ce qui est de tout temps notre vocation ultime.

Et, bien évidemment, nous ne pouvons pas imaginer quelqu'un qui est Tout-Autre que nous-mêmes. D'où la réaction d'effroi du prophète Isaïe : « Je ne suis qu'un homme aux lèvres impures et mes yeux ont vu le roi, le SEIGNEUR de l'univers ».
 

PSAUME 137 (138), 1-5. 7c-8

1 De tout mon coeur, Seigneur, je te rends grâce,
tu as entendu les paroles de ma bouche.
Je te chante en présence des anges,
2 vers ton temple sacré, je me prosterne.

Je rends grâce à ton nom pour ton amour et ta vérité,
car tu élèves au-dessus de tout, ton nom et ta parole.
3 Le jour où tu répondis à mon appel,
tu fis grandir en mon âme la force.

4 Tous les rois de la terre te rendent grâce
quand ils entendent les paroles de ta bouche.
5 Ils chantent les chemins du SEIGNEUR :
« Qu'elle est grande, la gloire du SEIGNEUR ! »

7c Ta droite me rend vainqueur.
8 Le SEIGNEUR fait tout pour moi !
SEIGNEUR, éternel est ton amour :
n'arrête pas l'oeuvre de tes mains.

Il se dégage de ce psaume une impression très particulière, très douce, de joie profonde et de sérénité. Dès le premier verset, tout est dit. Par exemple, l'expression « rendre grâce » est répétée : « De tout mon coeur, Seigneur, je te rends grâce »... « Je rends grâce à ton nom ». Le croyant est celui qui vit dans la grâce de Dieu et qui le reconnaît tout simplement, le cœur noyé de reconnaissance.

J'ait dit « le croyant », mais ce croyant n'est pas un individu particulier, c'est le peuple d'Israël, comme toujours dans les psaumes, qui parle ici et qui rend grâce pour l'Alliance que Dieu lui a proposée. Cela s'entend à la répétition du nom « SEIGNEUR » qui est répété à plusieurs reprises dans ces quelques versets. C'est le fameux NOM de Dieu, ce que nous appelons le « tétragramme » puisqu'il s'agit de quatre consonnes, ce Nom révélé par Dieu à Moïse au Sinaï au moment de l'épisode du buisson ardent (Ex 3). Dieu s'est encore révélé à Moïse au cours de l'Exode dans le Sinaï, sous le nom de « amour et vérité » : nous l'entendons également ici : « Je rends grâce à ton nom pour ton amour et ta vérité ». Nous retrouvons cette même expression « amour et vérité » à plusieurs reprises dans d'autres psaumes et dans l'ensemble de la Bible ; c'est la précieuse découverte d'Israël, grâce au souffle de Dieu, bien sûr. On peut la lire au chapitre 34 de l'Exode : « (je suis) le SEIGNEUR, Dieu miséricordieux et bienveillant, lent à la colère, plein d'amour et de vérité ». (Ex 34, 6). Et ce n'est pas un hasard si cette révélation de la tendresse de Dieu est intervenue après l'épisode du veau d'or, c'est-à-dire une infidélité caractérisée du peuple. Car c'est précisément à l'occasion de ses infidélités répétées que le peuple d'Israël a fait l'expérience de l'inépuisable miséricorde de Dieu.

C'est cette fidélité de Dieu que l'on chante inlassablement au Temple de Jérusalem : « Vers ton temple sacré je me prosterne » ... le décor ici est le même que dans le récit de la vocation d'Isaïe que nous avons lu en première lecture... et le psaume continue : « Je rends grâce à ton nom pour ton amour et ta vérité ». Dans le récit de la vocation d'Isaïe, l'accent était mis sur la Sainteté de Dieu, le fossé qui nous sépare de Dieu, et que nous ne pouvons combler par nos propres forces ni par aucune action, si méritoire soit-elle... C'est Dieu lui-même qui en permanence comble ce fossé et nous invite à entrer dans son intimité. Dans ce psaume, nous découvrons en quoi consiste la Sainteté de Dieu : Dieu est Amour et vérité : voilà sa sainteté... et il est vrai qu'en cela un fossé nous sépare de Lui.

A la fin du psaume, nous retrouvons une autre expression de cette prise de conscience de l'amour de Dieu : « éternel est ton amour », vous avez reconnu le refrain du psaume 135 (136) qui est, lui aussi, un rappel de la libération de l'Exode. L'allusion à la « droite » (traduisez la main) de Dieu (dans le verset « Ta droite me rend vainqueur ») est encore un autre rappel de l'Exode : car, selon l'expression consacrée, Dieu nous a libérés « par sa main forte et son bras étendu » (Dt 4, 34).

Cette Alliance du Sinaï a fait d'Israël le bénéficiaire de la Révélation, le confident de Dieu ; et c'est ce qui vient d'être exprimé de plusieurs manières. Mais Israël a découvert également que ce n'est pas le tout d'être le confident de Dieu. Désormais, il doit en être le prophète : c'est-à-dire qu'il a la charge, la responsabilité de proclamer l'amour et la vérité de Dieu à l'ensemble de l'humanité.

C'est le sens du verset : « Tous les rois de la terre te rendent grâce »1. A dire vrai, c'est pour le moins une anticipation ! Tous les rois de la terre ne sont pas encore convertis, ni au temps de David, ni même à la fin de l'Ancien Testament, et pas encore non plus aujourd'hui... loin de là ! Mais cette anticipation, on y tient : elle est un rappel du double aspect de la vocation d'Israël dont je viens de parler. Pour que les rois de la terre s'inclinent devant Dieu, il faudra qu'ils aient entendu la Bonne Nouvelle. Le psaume dit bien : « Tous les rois de la terre te rendent grâce quand ils entendent les paroles de ta bouche ». Quand Israël aura rempli sa mission de témoin de Dieu, alors on pourra chanter vraiment : « De tout mon coeur je te rends grâce // tous les rois de la terre te rendent grâce ».

Dernière remarque à propos d'une phrase apparemment toute simple : « Je te chante en présence des anges ». Il est intéressant de noter que, dans la Bible en hébreu, la formule était : « Je te chante devant les Elohîm ». En hébreu le mot « Elohîm » signifie « les dieux ». C'était une sorte de profession de foi, manière d'affirmer qu'Israël ne tombe pas dans l'idolâtrie : Dieu seul est Dieu, les Elohîm, c'est-à-dire les idoles, les dieux des autres peuples ne sont que néant. Mais s'il est utile de l'affirmer, c'est que le danger n'est pas totalement écarté. Cela sonne donc plutôt comme une résolution.

En revanche, quand la Bible hébraïque a été traduite en grec, les traducteurs, considérant probablement qu'il n'y avait plus de danger d'idolâtrie ont remplacé le mot « Elohîm » (les dieux) par les anges. D'où notre verset : « Je te change en présence des anges ». (Or notre psautier liturgique s'inspire du grec).

Enfin, le psaume se termine par une prière : « n'arrête pas l'oeuvre de tes mains », ce qui veut dire « continue malgré nos infidélités répétées » ; il faut lire ensemble les deux phrases « SEIGNEUR, éternel est ton amour : n'arrête pas l'oeuvre de tes mains. » C'est parce que l'amour de Dieu est éternel que nous savons qu'il n'arrêtera pas « l'oeuvre de ses mains ».

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Note

1 - « Tous les rois de la terre te rendent grâce » : cette traduction par un indicatif présent est un choix. La forme du verbe en hébreu (qu'on appelle un inaccompli) pourrait tout aussi valablement être traduite par un futur (« Tous les rois de la terre te rendront grâce ») ou un subjonctif (« Que tous les rois de la terre te rendent grâce »). Cela change évidemment quelque peu le sens.

DEUXIEME LECTURE - 1 Co 15, 1-11

1 Frères,
je vous rappelle la Bonne Nouvelle
que je vous ai annoncée ;
cet Evangile, vous l'avez reçu,
et vous y restez attachés ;
2 vous serez sauvés par lui
si vous le gardez tel que je vous l'ai annoncé ;
autrement, c'est pour rien que vous êtes devenus croyants.
3 Avant tout, je vous ai transmis ceci,
que j'ai moi-même reçu :
le Christ est mort pour nos péchés
conformément aux Ecritures,
4 et il a été mis au tombeau ;
il est ressuscité le troisième jour
conformément aux Ecritures,
5 et il est apparu à Pierre, puis aux Douze ;
6 ensuite il est apparu à plus de cinq cents frères à la fois
- la plupart sont encore vivants,
et quelques-uns sont morts -,
7 ensuite il est apparu à Jacques, puis à tous les Apôtres.
8 Et en tout dernier lieu, il est même apparu à l'avorton que je suis.
9 Car moi, je suis le plus petit des Apôtres,
je ne suis pas digne d'être appelé Apôtre,
puisque j'ai persécuté l'Eglise de Dieu.
10 Mais ce que je suis,
je le suis par la grâce de Dieu,
et la grâce dont il m'a comblé n'a pas été stérile :
je me suis donné de la peine plus que tous les autres ;
à vrai dire, ce n'est pas moi,
c'est la grâce de Dieu avec moi.
11 Bref, qu'il s'agisse de moi ou des autres,
voilà notre message,
et voilà votre foi.

« Avant tout, je vous ai transmis ceci, que j'ai moi-même reçu... » nous dit Paul. Si nous sommes ici, à lire les lettres de saint Paul, c'est parce que depuis deux mille ans, génération après génération, l'Evangile se transmet : notre foi, nous la devons à ceux qui nous ont précédés. On peut comparer cette transmission de l'Evangile à une course de relais : sur le même parcours, régulièrement, les coureurs sont remplacés par de nouvelles équipes, de nouveaux concurrents, auxquels ils transmettent un objet (qu'on appelle le « relais », le « témoin ») ; entendons-nous bien, la foi n'est pas un objet, mais gardons l'idée d'une course ; pour l'Evangile, le relais se transmet depuis deux mille ans sans défaillance.

Paul ne fait pas partie de l'équipe qui a pris le départ la première : en dehors de l'apparition sur le chemin de Damas, il n'a pas connu le Christ, il n'a pas été témoin des événements de la vie de Jésus de Nazareth. Mais il peut citer ses sources : ce sont les Apôtres de la première génération, si l'on peut dire (et pour lui, plus précisément, Ananie, Barnabé et la communauté chrétienne d'Antioche de Syrie) ; grâce à eux, lui, Paul, a reçu le témoin et il le transmet à son tour. Ce qu'il transmet c'est l'Evangile, la Bonne Nouvelle qui tient en deux phrases, mieux en deux mots ! Deux phrases, les voici : « le Christ est mort pour nos péchés, il est ressuscité le troisième jour » ; deux mots : mort / ressuscité ; ce sont les deux piliers de notre foi.

Pour appuyer son propos, Paul affirme que tout cela est conforme aux Ecritures (c'est-à-dire, à l'heure où il écrit, à l'Ancien Testament) : « Le Christ est mort pour nos péchés conformément aux Ecritures, et il a été mis au tombeau ; il est ressuscité le troisième jour conformément aux Ecritures ». En réalité, on ne trouve nulle part dans les Ecritures des affirmations concernant explicitement la mort et la résurrection du Messie : la formule « conformément aux Ecritures » ne signifie pas que tout était écrit d'avance ; la formule « selon les Ecritures » signifie que tout ce qui est arrivé est conforme au dessein bienveillant de Dieu ; on pourrait remplacer ici le mot « Ecritures » par le mot « projet de Dieu » ou « promesse de Dieu » : conformément à la promesse de Dieu, le Christ est mort pour nos péchés, c'est-à-dire nos péchés sont effacés... Conformément à la promesse de Dieu, le Christ est ressuscité, c'est-à-dire la mort est vaincue. L'Ancien Testament résonnait de ces promesses : promesses de pardon des péchés, promesses de salut, promesses de vie.

Par exemple, l'expression « le troisième jour », à elle seule, dans l'Ancien Testament, évoquait une promesse de salut, de libération ; dire « il y aura un troisième jour » revenait à dire « Dieu interviendra ». Le troisième jour, au mont Moryyah, Dieu avait suggéré à Abraham la solution pour sauver Isaac (Gn 22, 4) ; le troisième jour, Joseph, en Egypte, avait rendu la liberté à ses frères (Gn 42, 18) ; le troisième jour, le Seigneur s'était manifesté à son peuple rassemblé au pied du Mont Sinaï (Ex 19, 11. 16) ; le troisième jour, Jonas enfin converti avait retrouvé la terre ferme et sa mission (Jon 2, 1) ; c'est bien ainsi qu'on interprétait la parole d'Osée : « Il nous guérira après deux jours ; au troisième jour nous serons ressuscités et nous vivrons devant lui. » (Os 6, 2). Le troisième jour n'est donc pas une donnée chronologique mais l'expression d'une espérance : celle du triomphe de la vie au bénéfice de tous. Proclamer « Le Christ est ressuscité le troisième jour conformément aux Ecritures » est donc bien l'affirmation d'un salut pour tous. Un salut qui est le triomphe de la vie ; un salut actuel pour tous les temps et pour tous les hommes puisque le Christ est vivant pour toujours.

Cette Bonne Nouvelle, nous dit Paul, il faut absolument y rester attachés : « Frères, je vous rappelle la Bonne Nouvelle que je vous ai annoncée ; cet Evangile, vous l'avez reçu, et vous y restez attachés ; vous serez sauvés par lui si vous le gardez tel que je vous l'ai annoncé. » « Vous serez sauvés », c'est-à-dire vous pourrez participer à ce triomphe de Jésus-Christ sur la mort et le péché : grâce à lui, ou greffés sur lui, vous ferez partie de cette humanité nouvelle désormais animée par l'Esprit Saint.

Ce salut, Paul l'a expérimenté lui-même, lui le persécuteur pardonné, converti et transformé en colonne de l'Eglise... lui qui n'oubliera jamais qu'il a été un persécuteur des Chrétiens : « Car moi, je suis le plus petit des Apôtres, je ne suis pas digne d'être appelé Apôtre, puisque j'ai persécuté l'Eglise de Dieu. » Plus qu'aucun autre il est bien placé pour en parler ! Il suffit de croire au pardon pour être pardonné... Voilà la merveille de l'amour de Dieu pour l'humanité, un amour sans conditions, un amour sans cesse offert. C'est cela qu'en théologie, on appelle la « grâce ». Une grâce qu'il nous suffit d'accepter. Paul, comme Isaïe, comme Pierre, a grande conscience de son péché ; mais il laisse la grâce de Dieu agir en lui : « Ce que je suis, je le suis par la grâce de Dieu, et la grâce dont il m'a comblé n'a pas été stérile : je me suis donné de la peine plus que tous les autres ; à vrai dire, ce n'est pas moi, c'est la grâce de Dieu avec moi. » D'un « avorton » (Paul) Dieu a fait un apôtre, le plus ardent qui soit, tout comme, de Jérémie, le jeune homme timide, il avait fait un prophète intrépide, comme d'Isaïe aux lèvres impures, il a fait la « bouche de Dieu », comme de Pierre, le renégat, il a fait le fondement de son Eglise.

Un salut qu'il suffit d'accepter : c'est vraiment une Bonne Nouvelle ! Il ne reste plus qu'à la crier sur les toits !

EVANGILE - Luc 5, 1-11

1 Un jour, Jésus se trouvait sur le bord du lac de Génésareth :
la foule se pressait autour de lui pour écouter la parole de Dieu.
2 Il vit deux barques amarrées au bord du lac ;
les pêcheurs en étaient descendus
et lavaient leurs filets.
3 Jésus monta dans l'une des barques, qui appartenait à Simon,
et lui demanda de s'éloigner un peu du rivage.
Puis il s'assit et, de la barque, il enseignait la foule.
4 Quand il eut fini de parler,
il dit à Simon :
« Avance au large,
et jetez les filets pour prendre du poisson. »
5 Simon lui répondit :
« Maître, nous avons peiné toute la nuit sans rien prendre ;
mais, sur ton ordre,
je vais jeter les filets. »
6 Ils le firent,
et ils prirent une telle quantité de poissons
que leurs filets se déchiraient.
7 Ils firent signe à leurs compagnons de l'autre barque
de venir les aider.
Ceux-ci vinrent,
et ils remplirent les deux barques,
à tel point qu'elles enfonçaient.
8 A cette vue,
Simon-Pierre tomba aux pieds de Jésus, en disant :
« Seigneur, éloigne-toi de moi,
car je suis un homme pécheur. »
9 L'effroi, en effet, l'avait saisi,
lui et ceux qui étaient avec lui,
devant la quantité de poissons qu'ils avaient prise ;
10 et de même Jacques et Jean, fils de Zébédée, ses compagnons.
Jésus dit à Simon :
« Sois sans crainte,
désormais ce sont des hommes que tu prendras. »
11 Alors ils ramenèrent les barques au rivage
et, laissant tout, ils le suivirent.
 
On n'a pas beaucoup l'habitude de comparer l'Apôtre Pierre au prophète Isaïe, et pourtant le rapprochement des textes de la liturgie de ce cinquième dimanche nous y invite, en nous faisant lire les récits de leurs vocations. Le décor n'est pas le même : pour Isaïe, cela se passait au cours d'une vision qui se déroulait dans le temple de Jérusalem ; Pierre, lui, est sur le lac de Tibériade (appelé aussi lac de Génésareth). L'un et l'autre sont subitement mis en présence de Dieu lui-même : Isaïe au cours de sa vision, Pierre parce qu'il assiste à un miracle. Les précisions apportées par Luc ne laissent aucun doute là-dessus : « Maître, nous avons peiné toute la nuit sans rien prendre », c'est le constat de l'homme de métier. Puis, le succès inespéré de l'entreprise pourtant vouée à l'échec à vues humaines : si la pêche ne donne rien la nuit, elle a encore moins de chances d'être fructueuse le jour, tous les pêcheurs le disent ; mais sur la simple parole de Jésus, le miracle se produit : « Ils prirent une telle quantité de poissons que leurs filets se déchiraient. »

Et tous les deux, Pierre et Isaïe, ont la même réaction devant cette irruption de Dieu dans leur vie ; tous les deux ont une même conscience de la sainteté de Dieu et de l'abîme qui nous sépare de lui. Et leurs expressions à tous les deux se ressemblent beaucoup : « Seigneur, éloigne-toi de moi, car je suis un homme pécheur », dit Pierre ; et Isaïe disait « Malheur à moi ! Je suis perdu, car je suis un homme aux lèvres impures, j'habite au milieu d'un peuple aux lèvres impures ; et mes yeux ont vu le Roi, le Seigneur de l'univers ! »

Mais, apparemment, ce n'est pas notre péché, notre indignité qui arrête Dieu ! Il lui suffit que nous en prenions conscience, que nous soyons en vérité devant lui. Car le jour où nous prenons conscience de notre pauvreté, Dieu peut nous combler. Tous les deux, Pierre et Isaïe, sont donc en proie à une espèce de crainte devant la manifestation évidente de Dieu. Alors, toujours dans sa vision, Isaïe voit s'accomplir le geste qui le purifie et le rassure ; Pierre, lui, entend la parole de réconfort de Jésus : « Sois sans crainte ». Enfin, tous les deux reçoivent une vocation, au service du même projet de Dieu, bien sûr, qui est le salut des hommes. Isaïe sera un messager, un prophète. Pierre sera un pêcheur d'hommes, un « sauveteur ».

« Ce sont des hommes que tu prendras » : en grec, le sens du mot employé ici est « prendre vivant » ; quand il s'agit de poissons, c'est le mot qu'on emploie pour la pêche au filet : capturer des poissons, les arracher à la mer, c'est les tuer parce que la mer est leur milieu naturel... Mais quand il s'agit des hommes que l'on arrache à la mer, il signifie sauver : prendre vivants des hommes, les arracher à la mer, c'est les empêcher de se noyer, c'est les sauver. Sur cette phrase de Jésus, « Sois sans crainte, désormais ce sont des hommes que tu prendras », Pierre ne répond pas ; la simplicité du texte est impressionnante : « Alors ils ramenèrent les barques au rivage et, laissant tout, ils le suivirent. » Encore faut-il s'entendre sur le sens du mot « suivre » : les disciples ne se contenteront pas de suivre le maître pour l'écouter ; ils seront associés à sa tâche, ils deviendront ses collaborateurs. Même si l'entreprise paraît vouée à l'échec à vues humaines, il faudra continuer à lancer les filets. Nous sommes placés là devant le mystère extraordinaire de notre collaboration à l'oeuvre de Dieu : nous ne pouvons rien faire sans Dieu, mais Dieu ne veut rien faire sans nous. Comme disait Paul dans la deuxième lecture, c'est la grâce de Dieu qui fait tout : « Ce que je suis, je le suis par la grâce de Dieu, et la grâce dont il m'a comblé n'a pas été stérile : je me suis donné de la peine plus que tous les autres ; à vrai dire, ce n'est pas moi, c'est la grâce de Dieu avec moi. »

La seule collaboration qui nous est demandée, si on y réfléchit, c'est la confiance et la disponibilité. Tout a commencé parce que Pierre a fait confiance : « Maître, nous avons peiné toute la nuit sans rien prendre ; mais, sur ton ordre, je vais jeter les filets. » A ce maître qu'il vient d'entendre parler à la foule longuement, il fait confiance, assez pour l'écouter, assez pour se risquer à une nouvelle tentative de pêche ; après le miracle, il ne dit plus « Maître », il dit « Seigneur », le nom réservé à Dieu ; et c'est aux pieds du Seigneur qu'il se prosterne ; et alors il est prêt à entendre l'appel : pour se risquer à cette nouvelle sorte de pêche que lui propose Jésus, il faut le reconnaître comme le Seigneur.

Grâce à la générosité d'Isaïe qui a accepté de devenir messager, grâce à la générosité de Pierre et de ses compagnons qui ont tout laissé pour suivre Jésus, grâce à la générosité de Paul qui, après le chemin de Damas, a consacré le reste de sa vie à témoigner du Christ ressuscité, à notre tour, nous sommes là ; la parole du Christ résonne encore à nos oreilles : « Avance au large, et jetez les filets »... A notre tour de répondre : « Sur ton ordre, nous jetterons les filets ».

Moralité : faisons confiance et acceptons de jeter nos filets. Pour que la pêche soit miraculeuse, il suffit de croire en Lui.

 

L'intelligence des écritures

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28 janvier 2013 1 28 /01 /janvier /2013 19:09

marie-nolle-thabut.jpg Je suis, chaque dimanche, impressionné par la qualité des commentaires de Marie-Noëlle Thabut sur les textes que nous propose la liturgie du jour.


Ces commentaires, trouvés sur le site "Eglise catholique en France", permettent à toute personne de bonne volonté, chrétienne ou non, de mieux comprendre la Bible, le livre le plus diffusé au monde. Notamment, en

  • donnant des explications historiques ;

  • décodant le langage imagé utilisé par l'auteur.

Je souhaite arriver à mettre ici, chaque dimanche, les commentaires de Marie-Noëlle Thabut. Ma seule contribution consiste à surligner les passages que je trouve les plus importants ou enrichissants et à écrire en rouge ceux qui parlent d'un thème qui m'est cher : la liberté (trois autres pages de mon blog sont consacrées à ces passages des Evangiles, du reste du Nouveau Testament ou de l'Ancien Testament qui parlent de la liberté, directement ou indirectement). 

 

Version audio (le lien sera inopérant dans un premier temps ; avant, cliquer sur le lien éventuel figurant sur le titre de chaque lecture), trouvée sur le site de Radio-Notre-Dame.

 

PREMIERE LECTURE - Jérémie 1, 4-5. 17-19

4 Le SEIGNEUR m'adressa la parole et me dit :
5 « Avant même de te former dans le sein de ta mère,
je te connaissais ;
avant que tu viennes au jour,
je t'ai consacré ;
je fais de toi un prophète pour les peuples. »

17 « Lève-toi,
tu prononceras contre eux tout ce que je t'ordonnerai.
Ne tremble pas devant eux,
sinon, c'est moi qui te ferai trembler devant eux.
18 Moi, je fais de toi aujourd'hui une ville fortifiée,
une colonne de fer,
un rempart de bronze,
pour faire face à tout le pays,
aux rois de Juda et à ses chefs,
à ses prêtres et à tout le peuple.
19 Ils te combattront,
mais ils ne pourront rien contre toi,
car je suis avec toi pour te délivrer.
Parole du SEIGNEUR. »

Jérémie fut un très grand prophète à Jérusalem, on le sait ; ici, il nous dit sa vocation, son expérience spirituelle. Mais il faut d'abord se rappeler le contexte historique dans lequel il est intervenu. C'était une période extrêmement difficile de l'histoire du peuple juif. On ne sait ni la date de la naissance ni celle de la mort de Jérémie, mais lui-même dit très précisément les dates de sa prédication qui s'étend de 627 à 587 av.JC. ; c'est-à-dire une durée de quarante ans, ce qui est considérable ! Pendant ce temps-là, la situation politique a connu de grands bouleversements !

Les grandes puissances de l'époque, dans cette région tout au moins, sont l'empire assyrien, l'Egypte et bientôt Babylone. Le royaume de Jérusalem n'est qu'un tout petit pays coincé entre ces grandes puissances qui se disputent la domination sur tout le Moyen-Orient. Tantôt en paix, tantôt en guerre, mais toujours sous domination étrangère, le roi de Jérusalem ne sait pas bien quelle politique d'alliance adopter avec quelle puissance étrangère pour reconquérir son indépendance. En fait, il sera tour à tour vassal de ces trois puissances.

C'est dans ce contexte que Jérémie a entendu l'appel de Dieu : « Le SEIGNEUR m'adressa la parole et me dit : Avant même de te former dans le sein de ta mère, je te connaissais ; avant que tu viennes au jour, je t'ai consacré ». Jérémie a donc bien conscience de n'avoir rien décidé par lui-même, c'est Dieu qui l'a choisi ; le mot « consacrer » signifie « mettre à part » : de la part du Seigneur, cela équivaut à choisir, prédestiner. Et on sait que Jérémie a trouvé ce choix de Dieu bien exigeant ! En tout cas, depuis son premier instant, la vie tout entière de Jérémie a été orientée vers la mission confiée par Dieu. Entendons-nous bien : Dieu l'a « mis à part », comme il dit, mais c'est tout le contraire d'une mise à l'écart, d'un splendide isolement, d'une tour d'ivoire, comme on dirait aujourd'hui. Toute vocation, dans la Bible, est toujours une « mise à part » pour un service.

Un service qui, dans le cas présent, ressemble fort à un combat ! Car, à la lumière de sa vocation, Jérémie porte sur la monarchie et sur les autorités religieuses un jugement très sévère qu'on pourrait résumer en deux phrases : à la cour, le roi et les chefs politiques ne parlent que guerres, soulèvements, renversement d'alliances ; c'est-à-dire tout le contraire de la paix dont rêve le peuple. Quant au Temple, on ne se préoccupe que de belles liturgies, pendant que la justice sociale et la morale sont en pleine décadence ; on est donc en parfaite hypocrisie.

Au milieu de tout cela, le prophète doit être le porte-parole de Dieu ; il est là pour rappeler que la seule chose qui compte, la seule urgente, prioritaire, c'est l'Alliance avec Dieu, celle justement dont plus personne ne se préoccupe. Evidemment, ses vigoureuses remises en cause ne peuvent que soulever l'opposition ou, au mieux, la dérision. Dieu l'a bien prévenu : « Ils te combattront ». Et de fait, Jérémie a rencontré beaucoup d'opposition dans l'accomplissement de son ministère.

Le plus curieux dans cette histoire, c'est que pour cette tâche ingrate et qui exigeait beaucoup de courage, Dieu a choisi un jeune homme timide et « qui ne sait pas parler » (Jérémie le disait lui-même dans des versets qui ne font pas partie de la lecture de ce dimanche). Or il lui faudra parler, justement, crier, tempêter, prêcher... à temps et à contre-temps, tenir tête à tout un peuple et à son roi. En plus, c'est un coeur sensible, et il sera profondément bouleversé par le malheur de sa patrie ; mais l'heure n'est pas à la mollesse : et il lui faudra consacrer toute son énergie à rappeler (sans le moindre succès) l'urgence de la conversion. « Oiseau de mauvais augure », annonceur de catastrophes, il sera détesté, méprisé, ridiculisé jusque dans sa propre famille.

Et pourtant, rien ni personne ne le détournera de sa mission : car Dieu est avec lui dans toutes ses épreuves. Lui qui se sentait si misérable, c'est vraiment en Dieu seul qu'il a trouvé sa force. A travers les quelques lignes de ce texte pourtant bien court nous devinons l'expérience spirituelle de Jérémie. Nous entendons là comme un écho des Béatitudes : « Heureux les pauvres de coeur... » C'est bien parce qu'il se trouvait pauvre que Jérémie a laissé Dieu l'envahir de sa force. Car si on lit attentivement ce texte, c'est bien Dieu qui est le principal acteur dans la vie de Jérémie, c'est lui qui a toutes les initiatives : « Le SEIGNEUR m'adressa la parole et me dit ... Je te connaissais... Je fais de toi... Je t'ordonnerai... Je suis avec toi... » Quant aux images, elles montrent bien quelle force intérieure il a fallu à Jérémie : « Moi, je fais de toi aujourd'hui une ville fortifiée, une colonne de fer, un rempart de bronze, pour faire face à tout le pays, aux rois de Juda et à ses chefs, à ses prêtres et à tout le peuple. »

Des siècles plus tard, Jésus, lui aussi a présenté sa vie comme un combat ; et la nôtre l'est aussi ; car l'annonce de la Parole de Dieu reste une tâche redoutable, tellement les pensées de Dieu sont loin de celles des hommes. Et pourtant, les croyants savent que le bonheur de l'humanité ne peut naître que lorsque nos pensées et nos priorités se seront enfin transformées. Lorsque les valeurs de l'Alliance (comme disait Jérémie), celles de l'Evangile, (dirons-nous aujourd'hui) seront pleinement respectées.

Mais la force d'un Jérémie, celle de Jésus, la nôtre résident dans la certitude que Dieu nous accompagne sans cesse dans ce combat : nous avons entendu la phrase de Dieu à Jérémie : « Ils te combattront, mais ils ne pourront rien contre toi, car je suis avec toi ». Plus tard, Jésus à son tour encouragera ses disciples en leur disant : « Confiance, j'ai vaincu le monde. »

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Compléments

1 - Saint Paul dit de la même manière dans la lettre aux Galates qu'il a conscience d'avoir été « mis à part » dès le sein maternel et appelé par la grâce de Dieu : « Celui qui m'a mis à part depuis le sein de ma mère et m'a appelé par sa grâce a jugé bon de révéler en moi son Fils afin que je l'annonce parmi les païens... » (Ga 1, 15).

2 - Les auteurs du Nouveau Testament ont certainement plus d'une fois été tentés de faire le rapprochement entre Jésus de Nazareth et Jérémie. Quand ils nous rapportent les larmes de Jésus devant la mort d'un ami ou devant le destin tragique de Jérusalem ; quand ils racontent l'hostilité grandissante que Jésus a dû affronter ; quand ils rapportent certaines paroles de menace prononcées par lui, dans un style tout à fait comparable à celui des prophètes ; ou encore quand ils nous disent avec quelle résolution Jésus a quand même pris le chemin de Jérusalem au moment même où ses rares amis essayaient de l'en détourner à cause des risques trop évidents. Quant à Jésus lui-même, il pensait peut-être bien à Jérémie quand il a dit à la synagogue de Nazareth (Lc 4, évangile de ce dimanche) « nul n'est prophète en son pays. »

3 - Une remarque sur la traduction du verset 17 : « Tu prononceras contre eux tout ce que je t'ordonnerai ». En français, l'expression « prononcer contre » est violente. L'original hébreu dit seulement : « tu leur diras ». De fait, on lit chez Jérémie des prédications sévères mais aussi combien de paroles douces et consolantes.

PSAUME 70 (71), 5-6ab, 7-8, 15ab.17, 19.6b

5 SEIGNEUR mon Dieu, tu es mon espérance,
mon appui dès ma jeunesse.
6ab Toi, mon soutien dès avant ma naissance,
tu m'as choisi dès le ventre de ma mère.

7 Pour beaucoup, je fus comme un prodige ;
tu as été mon secours et ma force.
8 Je n'avais que ta louange à la bouche,
tout le jour, ta splendeur.

15 Ma bouche annonce tout le jour
tes actes de justice et de salut.
17 Mon Dieu, tu m'as instruit dès ma jeunesse,
jusqu'à présent, j'ai proclamé tes merveilles.

19 Si haute est ta justice, mon Dieu,
toi qui as fait de grandes choses :
Dieu, qui donc est comme toi ?
6c Tu seras ma louange toujours !

On pourrait croire que ce psaume parle du prophète Jérémie, dont nous avons un peu deviné l'expérience spirituelle dans la première lecture. Il pourrait signer sans hésiter, si j'ose dire ! Par exemple, lui qui était ébloui de son intimité avec Dieu, aurait parfaitement pu dire « SEIGNEUR mon Dieu, tu es mon appui dès ma jeunesse... tu m'as choisi dès le ventre de ma mère... tu as été mon secours et ma force. » Mais en réalité, le psaume 70 n'a pas été écrit pour Jérémie. Nous entendons bien quelqu'un parler à la première personne, mais, comme toujours dans les psaumes, ce JE est collectif. Le psaume est écrit à la première personne du singulier, mais il faut s'habituer à lire « Nous, peuple d'Israël, avec toute l'expérience spirituelle qui est la nôtre depuis Abraham, depuis Moïse... »

C'est l'expérience d'Israël qui est décrite sous forme de comparaisons, traduite en images, peinte comme le portrait d'un individu particulier. C'est ce que l'on appelle le phénomène du « Revêtement » que nous connaissons bien : par exemple, nous avons déjà rencontré plusieurs psaumes dans lesquels Israël est comparé à un lévite, tellement heureux d'avoir été choisi pour le service de Dieu et du Temple : « SEIGNEUR, mon partage et ma coupe, tu es mon héritage... » (Ps 15-16).

Ici, dans notre psaume d'aujourd'hui, c'est bien Israël qui parle : « SEIGNEUR mon Dieu, tu es mon espérance, mon appui dès ma jeunesse. Toi, mon soutien dès avant ma naissance, tu m'as choisi dès le ventre de ma mère. Pour beaucoup, je fus comme un prodige ; tu as été mon secours et ma force. Je n'avais que ta louange à la bouche, tout le jour, ta splendeur. » On voit bien de quoi il s'agit, toute la longue expérience que le peuple élu a faite de la présence constante de Dieu à ses côtés, si j'ose dire.

Mais ces verbes au passé (par exemple « je fus comme un prodige ») nous surprennent un peu ; on a envie de demander : « c'est donc fini ? » Alors il faut aller lire le reste de ce psaume ; et effectivement, le ton change : très clairement, ce psaume est écrit dans un moment de détresse. (Là on voit bien le danger de lire seulement quelques versets hors de leur contexte).

Dans les versets que nous ne lisons pas aujourd'hui, Israël est représenté comme une vieille épouse qui supplie celui qui l'a aimée quand elle était belle et jeune de ne pas l'abandonner. « Aux jours de la vieillesse et des cheveux blancs, ne me rejette pas, ô mon Dieu. » (v. 18).

Ce n'est pas l'image elle-même qui nous étonne : ce n'est pas la première fois que l'Alliance d'Israël est comparée à des fiançailles ou à un mariage. Mais ici, visiblement ce ne sont pas les joies du mariage qui sont évoquées ; à travers les lignes, on devine que l'épouse traverse une expérience douloureuse : celle de la vieillesse flétrie, abandonnée, en butte à l'arrogance des plus jeunes, dont c'est le tour aujourd'hui d'être belles, adulées, aimées : « Ne me rejette pas maintenant que j'ai vieilli ; alors que décline ma vigueur, ne m'abandonne pas. » (v. 9).

Mais, bien sûr, il ne s'agit que d'une comparaison, les noces sont une manière de parler de l'Alliance que Dieu a conclue avec Israël ; ce qui est décrit comme l'abandon de la vieille épouse par son époux, c'est la période de l'Exil à Babylone. Là, effectivement, on a parfois été tentés de croire que Dieu avait abandonné son peuple ; et pendant ce temps, les ennemis d'Israël se frottaient les mains, en pensant qu'Israël serait bientôt rayé de la carte : « Mes ennemis parlent contre moi, ils me surveillent et se concertent. Ils disent : Dieu l'abandonne ! ... Il n'a plus de défenseur ! »

Tout ceci donne à l'ensemble du psaume un aspect un peu curieux, parce qu'il est un mélange constant de supplication et de louange : au sein même de la détresse, de la vieillesse, du délaissement apparent, l'épouse garde espoir et ne cesse de faire des projets : « Je dirai aux hommes de ce temps ta puissance, à tous ceux qui viendront tes exploits (18)... En toi, SEIGNEUR, j'ai mon refuge : garde-moi d'être humilié pour toujours. Dans ta justice, défends-moi, libère-moi, tends l'oreille vers moi et sauve-moi. Sois le rocher qui m'accueille, toujours accessible ; tu as résolu de me sauver : ma forteresse et mon roc, c'est toi (1-3)... Toi qui m'as fait voir tant de maux et de détresses, tu me feras vivre à nouveau, à nouveau tu me tireras des abîmes de la terre, tu m'élèveras et me grandiras, tu reviendras me consoler. Et moi, je te rendrai grâce sur la harpe pour ta vérité, ô mon Dieu ! Je jouerai pour toi de ma cithare, Saint d'Israël ! Joie pour mes lèvres qui chantent pour toi, et dans mon âme que tu as rachetée ! » (20-23).

Dommage que la liturgie ne nous propose pas ce psaume plus souvent et en entier de préférence. Car il comporte de multiples résonances avec notre propre expérience. Dans la souffrance, la maladie, le deuil, nous connaissons bien ce mélange de sentiments ; le cri de la détresse, d'abord : « Mon Dieu, ne m'oublie pas, ne m'abandonne pas » ; et aussitôt, la peur d'offenser Dieu, alors nous ajoutons : « mais je sais bien que tu ne m'abandonnes jamais » ; ici le psaume dit : « tu as résolu de me sauver : ma forteresse et mon roc, c'est toi. » (3)

Mais pour continuer à espérer, le croyant a bien besoin de se rappeler tous les points d'appui de sa foi : « Mon Dieu, mon Rocher... SEIGNEUR mon Dieu, tu es mon espérance, mon appui dès ma jeunesse (5)... (en ce temps béni) je n'avais que ta louange à la bouche » (8)... sous-entendu je sais, j'affirme que ces jours bénis reviendront : « je revivrai les exploits du SEIGNEUR en rappelant que ta justice est la seule (16)... moi qui ne cesse d'espérer, j'ajoute encore à ta louange » (14).

C'est tout ce mélange d'expériences douloureuses, de souffrance, d'aveu des faiblesses passagères, mais aussi de foi retrouvée et d'espérance indéracinable qu'il faut entendre à travers les lignes que nous lisons ce dimanche : « SEIGNEUR mon Dieu, tu es mon espérance, mon appui dès ma jeunesse. »

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On entend aussi dans ce psaume l'écho d'une autre expérience triste, celle de la flétrissure de l'amour : « Je n'avais que ta louange à la bouche » : l'épouse (traduisez Israël) reconnaît implicitement que sa tendresse (traduisez sa ferveur) l'a abandonnée ; les choses se sont gâtées... Alors il ne reste plus qu'à espérer l'indulgence de l'époux, traduisez encore : même si l'amour du peuple pour son Dieu s'est affaibli au long du temps, que Dieu lui, n'abandonne pas son épouse « Aux jours de la vieillesse et des cheveux blancs, ne m'abandonne pas, ô mon Dieu. » (18).

DEUXIEME LECTURE - 1 Corinthiens 12, 31 - 13, 13

Frères,
12, 31 parmi les dons de Dieu,
vous cherchez à obtenir ce qu'il y a de meilleur.
Eh bien, je vais vous indiquer une voie
supérieure à toutes les autres.
13, 1 J'aurais beau parler toutes les langues de la terre et du ciel,
si je n'ai pas la charité, s'il me manque l'amour,
je ne suis qu'un cuivre qui résonne,
une cymbale retentissante.
2 J'aurais beau être prophète,
avoir toute la science des mystères
et toute la connaissance de Dieu,
et toute la foi jusqu'à transporter les montagnes,
s'il me manque l'amour,
je ne suis rien.
3 J'aurais beau distribuer toute ma fortune aux affamés,
j'aurais beau me faire brûler vif,
s'il me manque l'amour,
cela ne me sert à rien.
4 L'amour prend patience ;
l'amour rend service ;
l'amour ne jalouse pas ;
il ne se vante pas, ne se gonfle pas d'orgueil ;
5 il ne fait rien de malhonnête ;
il ne cherche pas son intérêt ;
il ne s'emporte pas ;
il n'entretient pas de rancune ;
6 il ne se réjouit pas de ce qui est mal,
mais il trouve sa joie dans ce qui est vrai ;
7 il supporte tout, il fait confiance en tout,
il espère tout, il endure tout.
8 L'amour ne passera jamais.
Un jour, les prophéties disparaîtront,
le don des langues cessera,
la connaissance que nous avons de Dieu disparaîtra.
9 En effet, notre connaissance est partielle,
nos prophéties sont partielles.
10 Quand viendra l'achèvement,
ce qui est partiel disparaîtra.
11 Quand j'étais un enfant,
je parlais comme un enfant,
je pensais comme un enfant,
je raisonnais comme un enfant.
Maintenant que je suis un homme,
j'ai fait disparaître ce qui faisait de moi un enfant.
12 Nous voyons actuellement une image obscure dans un miroir ;
ce jour-là, nous verrons face à face.
Actuellement, ma connaissance est partielle ;
ce jour-là, je connaîtrai vraiment,
comme Dieu m'a connu.
13 Ce qui demeure aujourd'hui,
c'est la foi, l'espérance et la charité ;
mais la plus grande des trois,
c'est la charité.

Dans les passages de la lettre aux Corinthiens que nous avons lus ces deux derniers dimanches, Saint Paul énumérait les différents dons que l'Esprit Saint fait aux membres du Corps du Christ dans leur diversité. Mais, dit-il, le plus précieux des dons que nous fait l'Esprit-Saint c'est l'Amour. C'est lui qui donne valeur à tous les autres.
Ce n'est donc pas une leçon de morale que Paul nous dispense ici, mais la contemplation d'un mystère qui nous dépasse. Car, en fait, avant de parler de nous, ce texte de Paul parle d'abord de Dieu, il contemple le mystère de l'amour de Dieu ; à chaque fois que nous rencontrons le mot « Amour » dans ce texte, nous pourrions le remplacer par le mot « Dieu ».
« L'amour prend patience » ; oui, Dieu patiente avec son peuple, avec l'humanité, avec nous, lui pour qui « mille ans sont comme un jour, et un jour est comme mille ans », comme nous dit Pierre (2 P 3, 8) ; oui, « l'amour rend service », il suffit de regarder Jésus laver les pieds de ses disciples (Jn 13) ; oui encore, le peuple d'Israël a eu maintes occasions d'expérimenter que « l'amour (c'est-à-dire Dieu) ne garde pas rancune » : lui qui a pardonné à son peuple sans se lasser tout au long de l'histoire biblique. Jusqu'au jour où sur le visage du Christ en croix, nous avons pu voir la preuve de l'amour infini de Dieu et nous avons entendu ce jour-là les paroles suprêmes du pardon : « Père, pardonne-leur, ils ne savent pas ce qu'ils font. »
Et il ne nous a laissé qu'une seule consigne « Aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimés ». Heureusement pour nous, nous ne sommes pas laissés à nos seules forces pour cela, puisqu'il nous a transmis son Esprit : « L'amour de Dieu a été répandu dans nos coeurs par l'Esprit Saint qui nous a été donné » (Ro 5, 5). Ce qui veut dire que « l'amour même de Dieu est répandu en nous ». Voilà une bonne nouvelle, si nous voulons bien l'entendre. Alors ici, Paul fait l'inventaire du don qui nous est fait, le catalogue des possibilités infinies de dépassement qu'il nous offre : en quelque sorte, il nous dit : « Voilà ce que l'amour vous rend capables de faire ». Les quinze comportements que Saint Paul énumère dans son inventaire, loin d'être des utopies, sont les réalités étonnantes que l'expérience fait découvrir : réellement, on le sait bien, l'amour et l'amour seul permet à ceux qui aiment, à ceux qui s'aiment, d'atteindre des sommets de patience, d'oubli de soi, de douceur, de transparence, de confiance totale, et en définitive, de joie profonde. C'est l'amour de Dieu, c'est-à-dire donné par Dieu, qui, seul, peut faire de nos communautés les témoins que le monde attend. Inversement, on peut lire dans ce texte de Paul un bon catalogue de critères pour juger nos comportements individuels et collectifs. En un temps où les mots (et les gestes) d'amour sont multipliés et galvaudés, une telle grille de discernement n'est peut-être pas superflue.
Paul insiste, c'est l'amour et lui seul qui fera de nous des adultes : « Quand viendra l'achèvement, ce qui est partiel disparaîtra. Quand j'étais un enfant, je parlais comme un enfant, je pensais comme un enfant, je raisonnais comme un enfant. Maintenant que je suis un homme, j'ai fait disparaître ce qui faisait de moi un enfant. » On peut en déduire que toutes les autres qualités : la science, la générosité, et même la foi et le courage, le don des langues ou de prophétie, ne sont que des enfantillages au regard de la seule valeur qui compte, l'amour. Quand on pense à l'importance que les Corinthiens attachaient à l'intelligence, à la naissance, à la condition sociale, on mesure mieux l'audace des propos de Paul. Toutes ces soi-disant valeurs auxquelles nous tenons tant, nous aussi, ne sont que des balayures, comme Paul le dit ailleurs. Puisque les plus grandes vertus elles-mêmes ne sont rien si elles ne sont pas irriguées uniquement par l'amour de Dieu lui-même. Voilà qui remet les choses à leur place ; une fois de plus, on entend résonner les béatitudes : seuls les pauvres de coeur savent accueillir en eux les richesses de Dieu. Peut-être n'osons-nous pas assez compter sur ces possibilités infinies d'amour qui sont à notre disposition, pourvu que nous les sollicitions. L'Esprit est très discret, il attend peut-être que nous lui demandions son aide.

EVANGILE - Luc 4, 21- 30

Dans la synagogue de Nazareth,
après la lecture du livre d'Isaïe,
21 Jésus déclara :
« Cette parole de l'Ecriture que vous venez d'entendre,
c'est aujourd'hui qu'elle s'accomplit. »
22 Tous lui rendaient témoignage ;
et ils s'étonnaient du message de grâce qui sortait de sa bouche.
Ils se demandaient :
« N'est-ce pas là le fils de Joseph »
23 Mais il leur dit :
« Sûrement vous allez me citer le dicton :
Médecin, guéris-toi toi-même.
Nous avons appris tout ce qui s'est passé à Capharnaüm :
fais donc de même ici dans ton pays ! »
24 Puis il ajouta :
« Amen, je vous le dis,
aucun prophète n'est bien accueilli dans son pays.
25 En toute vérité, je vous le déclare :
au temps du prophète Elie,
lorsque la sécheresse et la famine
ont sévi pendant trois ans et demi,
il y avait beaucoup de veuves en Israël ;
26 pourtant, Elie n'a été envoyé vers aucune d'entre elles,
mais bien vers une veuve étrangère,
de la ville de Sarepta, dans le pays de Sidon.
27 Au temps du prophète Elisée,
il y avait beaucoup de lépreux en Israël ;
pourtant aucun d'entre eux n'a été purifié,
mais bien Naaman, un Syrien. »
28 A ces mots, dans la synagogue,
tous devinrent furieux.
29 Ils se levèrent,
poussèrent Jésus hors de la ville,
et le menèrent jusqu'à un escarpement
de la colline où la ville est construite,
pour le précipiter en bas.
30 Mais lui, passant au milieu d'eux, allait son chemin.
 
« Nul n'est prophète en son pays » : apparemment, ce dicton n'est pas d'aujourd'hui, puisque Jésus en cite un tout à fait équivalent : « Aucun prophète n'est bien reçu dans son pays », au moment où il est justement dans son propre pays, Nazareth, où il a grandi.

Si on y réfléchit, tout est étrange dans ce texte : d'abord, pourquoi, alors qu'il vient d'arriver dans son village natal, après une tournée triomphale dans les villages de la région, pourquoi Jésus met-il le sujet sur Capharnaüm ? Si l'on peut parler de « tournée triomphale », c'est parce que dans le début de cet évangile que nous avons lu dimanche dernier, Luc disait : « Lorsque Jésus, avec la puissance de l'Esprit, revint en Galilée, sa renommée se répandit dans toute la région. Il enseignait dans les synagogues des Juifs, et tout le monde faisait son éloge. » Luc ne dit rien de plus précis jusqu'à présent, mais Jésus doit avoir eu vent d'une certaine jalousie dans le coeur de ses compatriotes de Nazareth ; d'après sa phrase « nous avons appris tout ce qui s'est passé à Capharnaüm », nous devinons qu'il y a déjà eu des miracles à Capharnaüm. Et les habitants de Nazareth attendent bien d'en voir autant.

Ensuite, deuxième étrangeté de ce passage, pourquoi ce retournement de situation ? Jésus vient de faire la lecture du texte d'Isaïe, il a tranquillement affirmé « Cette parole de l'Ecriture que vous venez d'entendre, c'est aujourd'hui qu'elle s'accomplit », ce qui revient à affirmer « Je suis le Messie que vous attendez » et pour l'instant cela n'a soulevé aucun tollé. Luc nous dit simplement : « Tous lui rendaient témoignage ;

et ils s'étonnaient du message de grâce qui sortait de sa bouche. Ils se demandaient : N'est-ce pas là le fils de Joseph ? » Et il suffira de quelques paroles de Jésus pour les rendre furieux, au point qu'ils voudront se débarrasser de lui, une bonne fois pour toutes. On peut donc se demander ce que Jésus a dit de si extraordinaire et pourquoi il a jugé bon de le dire. En fait, il leur a asséné une leçon qui est dure à entendre ; elle tient en deux points : premièrement, si j'ai pu faire des miracles à Capharnaüm, c'est parce que ses habitants avaient une autre attitude. La fin de l'histoire prouve bien que Jésus n'a vu que trop juste : la violence de la réaction de ses compatriotes laisse entendre qu'ils n'étaient pas prêts à accueillir les dons de Dieu comme des dons.

Le deuxième point revient à dire « le salut n'est pas réservé aux fils d'Israël. Dieu s'intéresse aussi aux païens et ceux-ci sont parfois plus près du salut que ceux qui se disent croyants » : c'est ce qui se dégage des deux histoires d'Elie et Elisée. On trouve l'histoire d'Elie au premier Livre des Rois (1 R 17) : elle met en scène une veuve de la ville de Sarepta, en plein pays païen, la Phénicie ; Elie lui demande l'hospitalité, en période de sécheresse, et, malgré sa pauvreté, elle vient en aide au prophète étranger, dans lequel elle reconnaît un homme de Dieu. Cela a suffi pour qu'Elie accomplisse pour elle deux miracles ; d'abord il la sauve de la famine : on se souvient de la fameuse promesse d'Elie « jarre de farine point ne s'épuisera, vase d'huile point ne se videra jusqu'au jour où le Seigneur donnera la pluie pour arroser la terre ». Quant au deuxième miracle, c'est la guérison de son fils unique. Cette païenne a su se montrer accueillante à ce prophète étranger au moment même où il était un paria et un exclu dans son propre pays. Bien lui en a pris !

L'histoire d'Elisée, elle, se trouve au Deuxième Livre des Rois (2 R 5) : Naaman est un général syrien ; par malheur il est atteint de la lèpre ; il a eu vent des talents de guérisseur du prophète Elisée et se rend chez lui en grande tenue, bardé de cadeaux et de recommandations. Mais Elisée le décevra un peu ; c'est seulement quand il aura accepté de se plier humblement aux ordres du prophète que Naaman sera guéri : « Va ! Lave-toi sept fois dans le Jourdain. » Il se soumet donc et il descend jusqu'au Jourdain : geste très simple qui lui paraît dérisoire, à lui, général, favori du roi de Damas... mais geste symbolique d'humilité et de soumission au prophète du Dieu d'Israël. On connaît la suite : il est guéri et bien sûr il se convertit au Dieu d'Israël.

Une païenne (la veuve de Sarepta), un général ennemi, païen, lépreux (Naaman) : aucun des deux ne peut prétendre avoir des droits sur le Dieu d'Israël... et ce sont ces pauvres qui ont été comblés ; Jésus n'ajoute pas, mais tout le monde comprend : « A bon entendeur salut ».

En quelques lignes, nous avons ici un raccourci de la vie de Jésus : « Il est venu chez lui et les siens ne l'ont pas reçu » dira Saint Jean ; Luc le dit ici à sa manière en opposant l'attitude de Nazareth, sa ville natale (du moins, celle de sa jeunesse), et celle de Capharnaüm (où il était au départ un inconnu) ; et cette opposition en préfigure une autre : l'opposition entre l'attitude de refus des Juifs (pourtant les destinataires du message des prophètes) et l'accueil de la Bonne Nouvelle par des païens ; comme la veuve de Sarepta, comme le général syrien Naaman, ce sont les non-Juifs qui feront le meilleur accueil au Messie. Mais la victoire définitive du Christ est déjà annoncée, symbolisée par sa maîtrise sur les événements : « Lui, passant au milieu d'eux, allait son chemin. »

 

L'intelligence des écritures 

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21 janvier 2013 1 21 /01 /janvier /2013 12:31

marie-nolle-thabut.jpg Je suis, chaque dimanche, impressionné par la qualité des commentaires de Marie-Noëlle Thabut sur les textes que nous propose la liturgie du jour.


Ces commentaires, trouvés sur le site "Eglise catholique en France", permettent à toute personne de bonne volonté, chrétienne ou non, de mieux comprendre la Bible, le livre le plus diffusé au monde. Notamment, en

  • donnant des explications historiques ;

  • décodant le langage imagé utilisé par l'auteur.

Je souhaite arriver à mettre ici, chaque dimanche, les commentaires de Marie-Noëlle Thabut. Ma seule contribution consiste à surligner les passages que je trouve les plus importants ou enrichissants et à écrire en rouge ceux qui parlent d'un thème qui m'est cher : la liberté (trois autres pages de mon blog sont consacrées à ces passages des Evangiles, du reste du Nouveau Testament ou de l'Ancien Testament qui parlent de la liberté, directement ou indirectement). 

 

Version audio (le lien sera inopérant dans un premier temps ; avant, cliquer sur le lien éventuel figurant sur le titre de chaque lecture), trouvée sur le site de Radio-Notre-Dame.

 

Quand arriva la fête du septième mois,
1 tout le peuple se rassembla comme un seul homme
sur la place située devant la Porte des eaux.
On demanda au scribe Esdras
d'apporter le livre de la Loi de Moïse,
que le Seigneur avait donnée à Israël.
2 Alors le prêtre Esdras apporta la Loi en présence de l'assemblée,
composée des hommes, des femmes,
et de tous les enfants en âge de comprendre.
C'était le premier jour du septième mois.
3 Esdras, tourné vers la place de la Porte des eaux,
fit la lecture dans le livre,
depuis le lever du jour jusqu'à midi,
en présence des hommes, des femmes,
et de tous les enfants en âge de comprendre :
tout le peuple écoutait la lecture de la Loi.
4 Le scribe Esdras se tenait sur une tribune de bois,
construite tout exprès.
5 Esdras ouvrit le livre ;
tout le peuple le voyait, car il dominait l'assemblée.
Quand il ouvrit le livre, tout le monde se mit debout.
6 Alors Esdras bénit le Seigneur, le Dieu très grand,
et tout le peuple, levant les mains, répondit :
« Amen ! Amen ! »
Puis ils s'inclinèrent et se prosternèrent devant le Seigneur,
le visage contre terre.
8 Esdras lisait (un passage) dans le livre de la loi de Dieu,
puis les lévites traduisaient, donnaient le sens,
et l'on pouvait comprendre.
9 Néhémie, le gouverneur,
Esdras, qui était prêtre et scribe,
et les lévites qui donnaient les explications,
dirent à tout le peuple :
"Ce jour est consacré au Seigneur votre Dieu !
Ne prenez pas le deuil, ne pleurez pas !"
Car ils pleuraient tous en entendant les paroles de la Loi.
10 Esdras leur dit encore :
« Allez, mangez des viandes savoureuses,
buvez des boissons aromatisées,
et envoyez une part à celui qui n'a rien de prêt.
Car ce jour est consacré à notre Dieu !
Ne vous affligez pas :
la joie du Seigneur est votre rempart ! »
 
Nous qui n'aimons pas les liturgies qui durent plus d'une heure, nous serions servis ! Debout depuis le lever du jour jusqu'à midi ! Tous comme un seul homme, hommes, femmes et enfants ! Et tout ce temps à écouter des lectures en hébreu, une langue qu'on ne comprend plus. Heureusement, le lecteur s'interrompt régulièrement pour laisser la place au traducteur qui redonne le texte en araméen, la langue de tout le monde à l'époque, à Jérusalem. Et le peuple n'a même pas l'air de trouver le temps long : au contraire tous ces gens pleurent d'émotion et ils chantent, ils acclament inlassablement « AMEN » en levant les mains. Esdras, le prêtre, et Néhémie, le gouverneur, peuvent être contents : ils ont gagné la partie ! La partie, l'enjeu si l'on veut, c'est de redonner une âme à ce peuple. Car, une fois de plus, il traverse une période difficile. Nous sommes à Jérusalem vers 450 av. J.C. L'Exil à Babylone est fini, le Temple de Jérusalem est enfin reconstruit, (même s'il est moins beau que celui de Salomon), la vie a repris. Vu de loin, on pourrait croire que tout est oublié. Et pourtant, le moral n'y est pas. Ce peuple semble avoir perdu cette espérance qui a toujours été sa caractéristique principale. La vérité, c'est qu'il y a des séquelles des drames du siècle précédent. On ne se remet pas si facilement d'une invasion, du saccage d'une ville... On en garde des cicatrices pendant plusieurs générations. Il y a les cicatrices de l'Exil lui-même et il y a les cicatrices du retour. Car, avec l'Exil à Babylone on avait tout perdu et le retour tant espéré n'a finalement pas été magique, nous l'avons vu souvent. Je n'y reviens pas.

Le miracle, c'est que cette période fut terrible, oui, mais très féconde : car la foi d'Israël a survécu à cette épreuve. Non seulement ce peuple a gardé sa foi intacte pendant l'Exil au milieu de tous les dangers d'idolâtrie, mais il est resté un peuple et sa ferveur a grandi ; et cela grâce aux prêtres et aux prophètes qui ont accompli un travail pastoral inlassable. Ce fut par exemple une période intense de relecture et de méditation des Ecritures. Un de leurs objectifs, bien sûr, pendant les cinquante ans de l'Exil, c'était de tourner tous les espoirs vers le retour au pays. Du coup, la douche froide du retour n'en a été que plus dure. Car, du rêve à la réalité, il y a quelquefois un fossé... Le grand problème du retour, nous l'avons vu avec les textes d'Isaïe de la Fête de l'Epiphanie et de la semaine dernière, c'est la difficulté de s'entendre : entre ceux qui reviennent au pays, pleins d'idéal et de projets et ceux qui se sont installés entre temps, ce n'est pas un fossé, c'est un abîme. Ce sont des païens, pour une part, qui ont occupé la place et leurs préoccupations sont à cent lieues des multiples exigences de la loi juive.

On se souvient que la reconstruction du Temple s'est heurtée à leur hostilité, et les moins fervents de la communauté juive ont été bien souvent tentés par le relâchement ambiant. Ce qui inquiète les autorités, c'est ce relâchement religieux, justement ; et il ne cesse de s'aggraver à cause de très nombreux mariages entre juifs et païens ; impossible de préserver la pureté et toutes les exigences de la foi dans ce cas. Alors Esdras, le prêtre, et Néhémie, le laïc, vont unir leurs efforts. Ils obtiennent tous les deux du maître du moment, le roi de Perse, Artaxerxès, une mission pour reconstruire les murailles de la ville et pleins pouvoirs pour reprendre en main ce peuple. Car on est sous domination perse, il ne faut pas l'oublier.

Esdras et Néhémie vont donc tout faire pour redresser la situation : il faut relever ce peuple, lui redonner le moral. Or, dans l'histoire d'Israël l'unité du peuple s'est toujours faite au nom de l'Alliance avec Dieu ; les points forts de l'Alliance, ce sont toujours les mêmes : la Terre, la Ville Sainte, le Temple, et la Parole de Dieu. La Terre, nous y sommes ; la ville sainte, Jérusalem, Néhémie le gouverneur va en achever la reconstruction ; le Temple, lui, est déjà reconstruit ; reste la Parole : on va la proclamer au cours d'une gigantesque célébration en plein air.


Tous les éléments sont réunis et on a soigné la mise en scène : c'est très important. La date elle-même a été choisie avec soin : on a repris la coutume des temps anciens, une grande fête à l'occasion de ce qui était alors la date du Nouvel An, « le premier jour du septième mois ». On a même construit une tribune en bois qui domine le peuple : c'est de là que le prêtre et les traducteurs font la proclamation. Quant à l'homélie, bien sûr, elle invite à la fête. Mangez, buvez, c'est un grand jour puisque c'est le jour de votre rassemblement autour de la Parole de Dieu. Le temps n'est plus aux larmes, fussent-elles d'émotion.
Retenons la leçon : pour resouder leur communauté, Esdras et Néhémie ne lui font pas la morale, ils lui proposent une fête autour de la parole de Dieu. 

PSAUME 18 ( 19 ) 8. 9. 10. 15

8 La loi du Seigneur est parfaite,
qui redonne vie ;
la charte du Seigneur est sûre,
qui rend sages les simples.

9 Les préceptes du Seigneur sont droits,
ils réjouissent le coeur ;
le commandement du Seigneur est limpide,
il clarifie le regard.

10 La crainte qu'il inspire est pure,
elle est là pour toujours ;
les décisions du Seigneur sont justes,
et vraiment équitables.

15 Accueille les paroles de ma bouche,
le murmure de mon coeur ;
qu'ils parviennent devant toi,
Seigneur, mon Rocher, mon défenseur !
 
Nous avons déjà rencontré plusieurs fois ce psaume ; et nous avons donc eu l'occasion de dire l'importance de la Loi pour Israël, dans un sens extrêmement positif, et de la crainte de Dieu, une attitude elle aussi éminemment positive et filiale. Et nous avions relu plusieurs passages de l'Ancien Testament dans lesquels la Loi est présentée comme un chemin : si un fils d'Israël veut être heureux, il veillera à ne s'en écarter ni à droite ni à gauche.

Aujourd'hui, pour éclairer ce psaume, je vous propose de relire le livre du Deutéronome. C'est un texte relativement tardif : à une période où le royaume de Juda s'éloignait dangereusement de la pratique de la Loi, justement, ce livre a sonné comme un cri d'alarme ; sur le thème « si vous ne voulez pas qu'il vous arrive la catastrophe qui s'est abattue sur le royaume du Nord, vous feriez bien de changer de conduite. » C'est donc un rappel de tous les commandements de Moïse, et de ses mises en garde ; on y trouve toute une méditation sur le rôle de la Loi : elle n'a pas d'autre but que d'éduquer le peuple, le garder dans le droit chemin, comme on dit. Et si Dieu tient tellement à ce que son peuple se maintienne dans le droit chemin, c'est parce que c'est le seul moyen de vivre heureux en société et de remplir sa vocation de peuple élu parmi les nations. Le roi de Jérusalem, Josias, entreprenant une réforme religieuse en profondeur, vers 620 av.J.C. s'est appuyé sur ce livre du Deutéronome.1

Premier paradoxe pour nous, peut-être, il ne fait de doute pour personne dans la Bible que la loi est un instrument de liberté. Nous, nous serions plutôt tentés de la voir comme un carcan ; l'image qui est donnée, c'est celle de l'aigle qui apprend à voler à ses petits. Voici ce que racontent les ornithologues qui ont observé les aigles dans le désert du Sinaï : quand les petits aiglons se lâchent, les parents restent dans les environs et planent au-dessus d'eux en traçant de larges cercles ; lorsque les petits aiglons sont fatigués, ils peuvent à tout moment se reposer (dans les deux sens du terme : se reposer et se re-poser) sur les ailes de leurs parents, pour s'élancer de nouveau ensuite, lorsqu'ils auront repris des forces. Le but de l'opération, évidemment, étant que les petits soient
bientôt capables de se débrouiller tout seuls..

L'auteur biblique a pris cette image pour dire que Dieu donne sa loi aux hommes pour leur apprendre à voler de leurs propres ailes. Pas l'ombre d'une domination là-dedans, au contraire ; d'ailleurs, en libérant son peuple de l'esclavage en Egypte, Dieu a prouvé une fois pour toutes que son seul objectif est de libérer son peuple. Voici la phrase du livre du Deutéronome : « Le Seigneur rencontre son peuple au pays du désert, dans les solitudes remplies de hurlements sauvages : il l'entoure, il l'instruit, il veille sur lui comme sur la prunelle de son oeil. Il est comme l'aigle qui encourage sa nichée ; il plane au-dessus de ses petits, il déploie toute son envergure, il les prend et les porte sur ses ailes. » (Dt 32, 9 - 11).

Un Dieu qui veut l'homme libre ! C'est le message que l'on se transmet fidèlement d'une génération à l'autre : « Demain, quand ton fils te demandera : pourquoi ces exigences, ces lois et ces coutumes que le Seigneur votre Dieu vous a prescrites ? » alors tu diras à ton fils : « nous étions esclaves du Pharaon en Egypte, mais, d'une main forte, le Seigneur nous a fait sortir d'Egypte... Le Seigneur nous a ordonné de mettre en pratique toutes ces lois et de craindre le Seigneur notre Dieu, pour que nous soyons heureux tous les jours et qu'il nous garde vivants comme nous le sommes aujourd'hui. » (Dt 6, 20 - 24).

Quand le roi Josias essaie de remettre son peuple sur le droit chemin, on voit bien l'intérêt qu'il éprouve à faire connaître ce livre qui répète sur tous les tons : le plus court chemin pour être un peuple libre et heureux, c'est la vie droite. Sous-entendu, si vos frères du Nord ont si mal fini, c'est parce qu'ils ont oublié cette vérité élémentaire. Or il en va non seulement du salut du royaume du Sud, ce qui est évidemment le premier souci de Josias, mais c'est le salut de l'humanité tout entière qui est en jeu, le salut de « toutes les familles de la terre » comme dit le livre de la Genèse. Comment le peuple élu pourra-t-il être témoin du Dieu libérateur s'il ne se comporte pas lui-même en peuple libre ? S'il retombe dans les éternelles tentations de l'humanité : l'idolâtrie, l'injustice sociale, les prises de pouvoir des uns ou des autres ?


Au long de l'histoire, les auteurs bibliques ont peu à peu pris conscience de cette responsabilité que Dieu a confiée à son peuple en lui proposant son Alliance : « Au Seigneur notre Dieu sont les choses cachées, et les choses révélées sont pour nous et nos fils à jamais, pour que soient mises en pratique toutes les paroles de cette Loi. » (Dt 29, 28). Cela inspire à Israël une grande fierté, mais pas le moindre orgueil ; d'ailleurs, s'il en était besoin, le Deutéronome se charge de rappeler le peuple à l'humilité : « Si le Seigneur s'est attaché à vous et s'il vous a choisis, ce n'est pas que vous soyez le plus nombreux de tous les peuples, car vous êtes le moindre de tous les peuples. » (Dt 7, 7) ; et encore « Reconnais que ce n'est pas parce que tu es juste que le Seigneur ton Dieu te donne ce bon pays en possession, car tu es un peuple à la nuque raide. » (Dt 9, 6). Notre psaume reprend cette leçon d'humilité : « La charte du Seigneur est sûre, qui rend sages les simples » ; jolie manière de dire que Dieu seul est sage ; pour nous, pas besoin de nous croire malins, laissons-nous guider tout simplement. Et alors, la pratique humble et quotidienne de la Loi peut transformer peu à peu un peuple tout entier ; comme dit encore le psaume : « Le commandement du Seigneur est limpide, il clarifie le regard. » A pratiquer les commandements, on apprend peu à peu à vivre en fils de Dieu, on apprend peu à peu à vivre en frères des hommes : pour le dire autrement, on apprend à regarder Dieu comme un Père et les hommes comme des frères.

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Il n'est donc demandé qu'une pratique humble et quotidienne ; c'est à la portée de tout le monde, cela aussi, le roi Josias a dû être bien content de le répéter pour encourager ses sujets (Dt 30, 11) : « Oui, ce commandement que je te donne aujourd'hui n'est pas trop difficile pour toi, il n'est pas hors d'atteinte. Il n'est pas au ciel ; on dirait alors : Qui va, pour nous, monter au ciel nous le chercher, (et nous le faire entendre pour que nous le mettions en pratique) ? Il n'est pas non plus au-delà des mers ; on dirait alors : Qui va, pour nous, passer outre-mer nous le chercher (et nous le faire entendre pour que nous le mettions en pratique) ? Oui, la parole est toute proche de toi, elle est dans ta bouche et dans ton coeur, pour que tu la mettes en pratique. »
Et alors, cette pratique humble et quotidienne de la Loi peut transformer peu à peu un peuple tout entier ; comme dit encore le psaume : « Le commandement du SEIGNEUR est limpide, il clarifie le regard. » A pratiquer les commandements, on apprend peu à peu à vivre en fils de Dieu, on apprend peu à peu à vivre en frères des hommes : pour le dire autrement, on apprend à regarder Dieu comme un Père et les hommes comme des frères.
Note
1 - A vrai dire, le livre du Deutéronome, tel que nous le connaissons aujourd'hui, est postérieur à Josias. Mais les bases en étaient déjà posées dans un manuscrit trouvé par les ouvriers de Josias au cours de travaux de restauration du Temple de Jérusalem. Ce manuscrit amené là probablement par des rescapés du royaume du Nord (après la chute de Samarie en 721) était une prédication musclée pour une véritable conversion et un retour à la pratique des commandements.

 

DEUXIEME LECTURE - 1 Corinthiens 12, 12-30

Frères,
prenons une comparaison :
12 notre corps forme un tout,
il a pourtant plusieurs membres ;
et tous les membres, malgré leur nombre,
ne forment qu'un seul corps.
Il en est ainsi pour le Christ.
13 Tous, Juifs ou païens, esclaves ou hommes libres,
nous avons été baptisés dans l'unique Esprit
pour former un seul corps.
Tous, nous avons été désaltérés par l'unique Esprit.
14 Le corps humain se compose de plusieurs membres,
et non pas d'un seul.
15 Le pied aura beau dire :
« Je ne suis pas la main,
donc je ne fais pas partie du corps »,
il fait toujours partie du corps.
16 L'oreille aura beau dire :
« Je ne suis pas l'oeil,
donc je ne fais pas partie du corps »,
elle fait toujours partie du corps.
17 Si, dans le corps, il n'y avait que les yeux,
comment pourrait-on entendre ?
S'il n'y avait que les oreilles,
comment pourrait-on sentir les odeurs ?
18 Mais, dans le corps,
Dieu a disposé les différents membres
comme il l'a voulu.
19 S'il n'y en avait qu'un seul,
comment cela ferait-il un corps ?
20 Il y a donc à la fois plusieurs membres
et un seul corps.
21 L'oeil ne peut pas dire à la main :
« Je n'ai pas besoin de toi » ;
la tête ne peut pas dire aux pieds :
« Je n'ai pas besoin de vous ».
22 Bien plus, les parties du corps qui paraissent les plus délicates
sont indispensables.
23 Et celles qui passent pour les moins respectables,
c'est elles que nous traitons avec le plus de respect ;
celles qui sont moins décentes,
nous les traitons plus décemment ;
24 pour celles qui sont décentes, ce n'est pas nécessaire.
Dieu a organisé le corps
de telle façon qu'on porte plus de respect
à ce qui en est le plus dépourvu :
25 il a voulu qu'il n'y ait pas de division dans le corps,
mais que les différents membres aient tous le souci les uns des autres.
26 Si un membre souffre,
tous les membres partagent sa souffrance ;
si un membre est à l'honneur,
tous partagent sa joie.
27 Or, vous êtes le corps du Christ
et, chacun pour votre part,
vous êtes les membres de ce corps.
28 Parmi ceux que Dieu a placés ainsi dans l'Eglise,
il y a premièrement des apôtres,
deuxièmement des prophètes,
troisièmement ceux qui sont chargés d'enseigner,
puis ceux qui font des miracles,
ceux qui ont le don de guérir,
ceux qui ont la charge d'assister leurs frères ou de les guider,
ceux qui disent des paroles mystérieuses.
29 Tout le monde évidemment n'est pas apôtre,
tout le monde n'est pas prophète, ni chargé d'enseigner ;
tout le monde n'a pas à faire des miracles,
30 à guérir, à dire des paroles mystérieuses, ou à les interpréter. 

 

Autrement dit « A chacun son métier ; mais attention à ne pas vous mépriser mutuellement, rappelez-vous que tout le monde a besoin de tout le monde ». Ce long développement de Paul prouve au moins une chose, c'est que la communauté de Corinthe connaissait exactement les mêmes problèmes que nous. Pour donner une leçon à ses fidèles, Paul a recours à un procédé qui marche mieux que tous les discours, il leur propose une comparaison. A vrai dire, il ne l'a pas complètement inventée, mais c'est encore mieux : il utilise une fable que tout le monde connaissait et il l'adapte à son objectif. Cette fable qui circulait à l'époque du Christ, on l'appelait « La fable des membres et de l'estomac » (on la trouve racontée dans « L'Histoire Romaine de Tite-Live » ; plus près de nous, d'ailleurs, La Fontaine l'a mise en vers) : comme toutes les fables, elle commence par « Il était une fois » : « Il était une fois » donc, un homme comme tous les autres... sauf que, chez lui, tous les membres parlaient et discutaient entre eux ! Et ils n'avaient pas tous bon caractère, apparemment. Et, probablement, certains devaient avoir l'impression d'être moins bien considérés ou un peu exploités.

Un jour, au cours d'une discussion, les pieds et les mains se sont révoltés contre l'estomac : parce que lui, l'estomac, il se contente de manger et de boire ce que les autres membres lui fournissent... Tout le plaisir est pour lui ! Ce n'est pas lui qui se fatigue à travailler, à cultiver la vigne, à faire les courses, à couper la viande, à mâcher et j'en oublie. Alors on a décidé tout simplement de faire la grève. Désormais plus personne ne bouge : l'estomac verra bien ce qui lui arrive ! Et s'il meurt de faim, rira bien qui rira le dernier... On n'avait oublié qu'une chose : si l'estomac meurt de faim, il ne sera pas le seul. Ce corps-là, comme tous les autres, faisait un tout, et tout le monde a besoin de tout le monde !

Saint Paul a donc repris dans le capital culturel de son temps un discours très facile à comprendre. Et, pour le cas où malgré tout, on ne comprendrait pas, il s'est donné la peine d'expliquer lui-même sa parabole du corps et des membres. Et pour lui, la morale de cette histoire, c'est : nos diversités sont notre chance, à condition d'en faire les instruments de l'unité.

Un des points marquants de ce développement de Saint Paul, c'est que, pas un instant, il ne parle en termes de hiérarchie ou de supériorité ! Juifs ou païens, esclaves ou hommes libres, toutes nos distinctions bien humaines, tout cela ne compte plus : désormais une seule chose compte, notre Baptême dans l'unique Esprit, notre participation à ce corps unique, le corps du Christ. Les vues humaines ne sont plus de mise : finies les considérations de supériorité ou d'infériorité. Les vues de Dieu sont tout autres : « Parmi vous il ne doit pas en être ainsi » disait Jésus à ses apôtres
. Mais, avouons-le, ne plus penser en termes de supériorité, de hiérarchie, d'avancement, d'honneur, c'est bien difficile.

Paul, au contraire, insiste sur le respect dû à tous : simplement, parce que la plus haute dignité, la seule qui compte, c'est d'être un membre, quel qu'il soit, de l'unique corps du Christ. Le respect, au sens étymologique, c'est une affaire de regard : quelquefois les gens qui ne nous paraissent pas importants, nous ne les voyons même pas, notre regard ne s'attarde pas sur eux ! A l'inverse, il nous est arrivé à tous de mesurer notre peu d'importance aux yeux de quelqu'un d'autre : son regard glisse sur nous comme si nous n'existions pas ! Il semble bien, tout compte fait, que Saint Paul ici nous donne une formidable leçon de respect : respect des diversités, d'une part, et respect de la dignité de chacun quelle que soit sa fonction. 
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C'est Isaïe qui a cette phrase superbe : « Comme ils sont beaux les pieds des messagers des bonnes nouvelles ! » Peut-être pourrions-nous nous en inspirer ? Il est vrai qu'il suffit d'un petit effort pour découvrir ce que chacun de nous apporte d'original dans la vie de nos familles, de nos entreprises ou de nos groupes de toutes sortes. Certains d'entre nous sont les têtes pensantes, les chercheurs, les inventeurs, les organisateurs... Il y a ceux qui « ont du nez » comme on dit... il y a les clairvoyants... ceux qui ont le don de la parole et ceux qui sont meilleurs à l'écrit... il y a... et la liste pourrait s'allonger indéfiniment. Ceux d'entre nous qui ont eu la chance de vivre des expériences de réunions réussies, de collaborations fructueuses ne peuvent plus s'en passer. Et si notre lecture du deuxième dimanche (le début du chapitre 12) sonnait plutôt comme un plaidoyer pour la diversité, le développement d'aujourd'hui nous offre le deuxième volet.

 

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1, 1 Plusieurs ont entrepris de composer un récit
des événements qui se sont accomplis parmi nous,
2 tels que nous les ont transmis
ceux qui, dès le début, furent les témoins oculaires
et sont devenus les serviteurs de la Parole.
3 C'est pourquoi j'ai décidé, moi aussi,
après m'être informé soigneusement de tout depuis les origines,
d'en écrire pour toi, cher Théophile, un exposé suivi,
4 afin que tu te rendes bien compte
de la solidité des enseignements que tu as reçus.

4, 14 Lorsque Jésus, avec la puissance de l'Esprit,
revint en Galilée,
sa renommée se répandit dans toute la région.
15 Il enseignait dans les synagogues des Juifs,
et tout le monde faisait son éloge.
16 Il vint à Nazareth où il avait grandi.
Comme il en avait l'habitude,
il entra dans la synagogue le jour du sabbat,
et il se leva pour faire la lecture.
17 On lui présenta le livre du prophète Isaïe.
Il ouvrit le livre et trouva le passage où il est écrit :
18 L'Esprit du Seigneur est sur moi
parce que le Seigneur m'a consacré par l'onction.
Il m'a envoyé porter la Bonne Nouvelle aux pauvres,
annoncer aux prisonniers qu'ils sont libres,
et aux aveugles qu'ils verront la lumière,
apporter aux opprimés la libération,
19
annoncer une année de bienfaits
accordée par le Seigneur.
20 Jésus referma le livre, le rendit au servant et s'assit.
Tous, dans la synagogue, avaient les yeux fixés sur lui.
21 Alors il se mit à leur dire :
« Cette parole de l'Ecriture, que vous venez d'entendre,
c'est aujourd'hui qu'elle s'accomplit. »
 
Nous savons très peu de choses sur la manière dont les évangiles ont été écrits, et en particulier leur date : mais de ce que nous venons de lire, nous pouvons déduire quelques précisions ; il y a eu certainement une prédication orale avant que les évangiles soient écrits puisque Luc dit à Théophile qu'il veut lui permettre de vérifier « la solidité des enseignements qu'il a reçus. » Luc reconnaît également ne pas avoir été un témoin oculaire des événements ; il n'a pu que s'informer auprès des témoins oculaires, ce qui suppose qu'ils sont encore vivants quand il écrit. On peut donc supposer que la prédication de la Résurrection du Christ a commencé dès la Pentecôte et que l'évangile de Luc a été mis par écrit plus tard, mais avant la mort des derniers témoins oculaires, ce qui donne une date limite vers 80 - 90 de notre ère.

Le récit que nous lisons aujourd'hui se situe après le baptême de Jésus et le récit de ses tentations au désert. Apparemment, tout va pour le mieux pour le nouveau prédicateur ; je vous rappelle la phrase de Luc : « Lorsque Jésus, avec la puissance de l'Esprit, revint en Galilée, sa renommée se répandit dans toute la région. Il enseignait dans les synagogues des Juifs, et tout le monde faisait son éloge. » Tout s'annonçait bien ce matin-là : Jésus est un bon Juif comme les autres : il rentre de voyage, et comme tout bon Juif, le samedi matin venu, il va à l'office à la synagogue.

Rien d'étonnant non plus à ce qu'on lui confie une lecture, puisque tout fidèle a le droit de lire les Ecritures. La célébration à la synagogue se déroule donc tout à fait normalement... jusqu'au moment où Jésus lit ce texte bien connu du prophète Isaïe et, dans le grand silence fervent qui suit la lecture, il affirme tranquillement une énormité : « Cette parole que vous venez d'entendre, c'est aujourd'hui qu'elle s'accomplit ». Il y a certainement eu un temps de silence, le temps qu'on ait compris ce qu'il veut dire.dans la synagogue, s'attendaient bien à ce que Jésus fasse un commentaire, puisque c'était la coutume, mais pas celui-là !
Il faut se rappeler comment l'attente du Messie a évolué en Israël : au début, le mot « Messie » (Mashiah en hébreu, ou Christ en grec, c'est la même chose) signifie le « frotté d'huile », celui qui, concrètement, a reçu l'onction d'huile ; et le mot « Messie » est alors synonyme de roi ; parce que le roi recevait une onction d'huile le jour de son sacre.

Nous avons du mal à imaginer l'audace que représente cette affirmation si tranquille de Jésus ; car, pour tous ses contemporains, ce texte vénérable du prophète Isaïe concernait le Messie. Seul le Roi-Messie, quand il viendrait, pourrait se permettre de dire : « L'Esprit du Seigneur est sur moi, parce que le Seigneur m'a consacré par l'onction... » Car, dès le début de la monarchie, le rituel du sacre des rois a comporté un rite d'onction d'huile. Cette onction était le signe que Dieu lui-même inspirait le roi en permanence pour qu'il soit capable d'accomplir sa mission de sauver le peuple. On disait alors que le roi était « mashiah », un mot hébreu qui signifie tout simplement « frotté d'huile ». C'est ce mot « mashiah » qui se traduit « messie » en français, « christos » en grec. A l'époque de Jésus, il n'y avait plus de roi sur le trône de Jérusalem mais on attendait que Dieu envoie enfin le roi idéal qui apporterait à son peuple la liberté, la justice et la paix. En particulier, dans la Palestine alors occupée par les Romains, on attendait celui qui nous délivrerait de l'occupation romaine.

Clairement, Jésus de Nazareth, le fils du charpentier, ne pouvait prétendre être ce Roi-Messie qu'on attendait. Soyons francs, Jésus n'a pas fini d'étonner ses contemporains : il est bien le Messie qu'on attendait, mais tellement différent de ce qu'on attendait ! Luc, pour aider ses lecteurs, a bien pris soin dès le début de son livre, de leur dire d'entrée de jeu qu'il s'est informé soigneusement de tout depuis les origines ; et, d'autre part, il a souligné en introduction à ce passage que Jésus était accompagné de la puissance de l'Esprit, ce qui était bien la caractéristique du Messie.
Mais c'est Luc, le Chrétien, qui l'affirme, les habitants de Nazareth, eux, ne savent pas que, réellement, l'Esprit du Seigneur repose sur Jésus.

Dernière remarque sur cet évangile : la citation d'Isaïe que Jésus reprend à son compte sonne comme un véritable discours-programme : « L'Esprit du Seigneur est sur moi... Il m'a envoyé porter la Bonne Nouvelle aux pauvres, annoncer aux prisonniers qu'ils sont libres, et aux aveugles qu'ils verront la lumière, apporter aux opprimés la libération, annoncer une année de bienfaits accordée par le Seigneur. » Voilà l'oeuvre de l'Esprit à travers ceux qu'il a consacrés. Nous qui cherchons quelquefois des critères de discernement, nous voilà servis ; car ce qui est dit du Christ est valable pour tous les confirmés que nous sommes, à notre humble mesure, bien sûr.

 

L'intelligence des écritures 

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15 janvier 2013 2 15 /01 /janvier /2013 05:48

marie-nolle-thabut.jpg Je suis, chaque dimanche, impressionné par la qualité des commentaires de Marie-Noëlle Thabut sur les textes que nous propose la liturgie du jour.


Ces commentaires, trouvés sur le site "Eglise catholique en France", permettent à toute personne de bonne volonté, chrétienne ou non, de mieux comprendre la Bible, le livre le plus diffusé au monde. Notamment, en

  • donnant des explications historiques ;

  • décodant le langage imagé utilisé par l'auteur.

Je souhaite arriver à mettre ici, chaque dimanche, les commentaires de Marie-Noëlle Thabut. Ma seule contribution consiste à surligner les passages que je trouve les plus importants ou enrichissants et à écrire en rouge ceux qui parlent d'un thème qui m'est cher : la liberté (trois autres pages de mon blog sont consacrées à ces passages des Evangiles, du reste du Nouveau Testament ou de l'Ancien Testament qui parlent de la liberté, directement ou indirectement). 

 

Version audio (le lien sera inopérant dans un premier temps ; avant, cliquer sur le lien éventuel figurant sur le titre de chaque lecture), trouvée sur le site de Radio-Notre-Dame.

 

PREMIERE LECTURE - Isaïe 62, 1-5

1 Pour la cause de Jérusalem je ne me tairai pas,
pour Sion je ne prendrai pas de repos,
avant que sa justice ne se lève comme l'aurore
et que son salut ne flamboie comme une torche.
2 Les nations verront ta justice,
tous les rois verront ta gloire.
On t'appellera d'un nom nouveau,
donné par le SEIGNEUR lui-même.
3 Tu seras une couronne resplendissante entre les doigts du SEIGNEUR,
un diadème royal dans la main de ton Dieu.
4 On ne t'appellera plus « la délaissée »,
on n'appellera plus ta contrée « terre déserte »,
mais on te nommera « ma préférée »,
on nommera ta contrée « mon épouse »,
car le SEIGNEUR met en toi sa préférence
et ta contrée aura un époux.
5 Comme un jeune homme épouse une jeune fille,
celui qui t'a construite t'épousera.
Comme la jeune mariée est la joie de son mari,
ainsi tu seras la joie de ton Dieu.

Le prophète Isaïe ne manquait pas d'audace ! A deux reprises, dans ces quelques versets, il a employé le mot « désir » (au sens de désir amoureux) pour traduire les sentiments de Dieu à l'égard de son peuple. Les mots « ma préférée » et « préférence » sont trop faibles ; il faudrait traduire : On ne t'appellera plus « la délaissée », on n'appellera plus ta contrée « terre déserte », mais on te nommera « ma désirée » (littéralement mon désir est en toi), on nommera ta contrée « mon épouse », car le SEIGNEUR met en toi son désir et ta contrée aura un époux.

Car ce que nous avons entendu ici est une véritable déclaration d'amour ! Un fiancé n'en dirait pas plus à sa bien-aimée. Tu seras ma préférée, mon épouse... Tu seras belle comme une couronne, comme un diadème d'or entre mes mains... tu seras ma joie... Et pour cette déclaration, vous avez remarqué la beauté du vocabulaire, la poésie qui émane de ce texte. On y retrouve le parallélisme des phrases, si caractéristique des psaumes. « Pour la cause de Jérusalem je ne me tairai pas / pour Sion je ne prendrai pas de repos... Tu seras une couronne resplendissante entre les doigts du SEIGNEUR / (tu seras) un diadème royal dans la main de ton Dieu... on te nommera « ma préférée » / on nommera ta contrée « mon épouse ».

Cinq siècles avant Jésus-Christ, déjà, le prophète Isaïe allait donc jusque-là ! Car on pourrait vraiment appeler ce texte le « poème d'amour de Dieu ». Et Isaïe n'est pas le premier à avoir cette audace.

Il est vrai qu'au tout début de la Révélation biblique, les premiers textes de l'Ancien Testament n'emploient pas du tout ce langage. Pourtant, si Dieu aime l'humanité d'un tel amour, c'était déjà vrai dès l'origine. Mais c'était l'humanité qui n'était pas prête à entendre. La Révélation de Dieu comme Epoux, tout comme celle de Dieu-Père n'a pu se faire qu'après des siècles d'histoire biblique ; au début de l'Alliance entre Dieu et son peuple, cette notion aurait été trop ambiguë. Les autres peuples ne concevaient que trop facilement leurs dieux à l'image des hommes et de leurs histoires de famille ; dans une première étape de la Révélation, il fallait donc déjà découvrir le Dieu tout-Autre que l'homme et entrer dans son Alliance.

C'est le prophète Osée, au huitième siècle av.J.C., qui, le premier, a comparé le peuple d'Israël à une épouse ; et il traitait d'adultères les infidélités du peuple, c'est-à-dire ses retombées dans l'idolâtrie. A sa suite Jérémie, Ezéchiel, le deuxième Isaïe et le troisième Isaïe (celui que nous lisons aujourd'hui) ont développé ce thème des noces entre Dieu et son peuple ; et on retrouve chez eux tout le vocabulaire des fiançailles et des noces : les noms tendres, la robe nuptiale, la couronne de mariée, la fidélité, mais aussi la jalousie, l'adultère, les retrouvailles. En voici quelques extraits, par exemple chez Osée : « tu m'appelleras mon mari... je te fiancerai à moi pour toujours... dans l'amour, la tendresse, la fidélité. » (Os 2,18.21). Et chez le deuxième Isaïe « Ton époux sera ton Créateur... Répudie-t-on la femme de sa jeunesse ?... dans mon amour éternel, j'ai pitié de toi . » (Is 54, 5...8). Le texte le plus impressionnant sur ce sujet, c'est évidemment le Cantique des Cantiques : il se présente comme un long dialogue amoureux, composé de sept poèmes ; pour être franc, nulle part les deux amoureux ne sont identifiés ; mais les Juifs le comprennent comme une parabole de l'amour de Dieu pour l'humanité ; la preuve, c'est qu'ils le lisent tout spécialement pendant la célébration de la Pâque, qui est pour eux la grande fête de l'Alliance de Dieu avec son peuple.

Pour revenir au texte d'aujourd'hui, l'un des passe-temps préférés, apparemment, du bien-aimé est de donner des noms nouveaux à sa bien-aimée. Vous savez l'importance du Nom dans les relations humaines : quelqu'un ou quelque chose que je ne sais pas nommer n'existe pas pour moi... Savoir nommer quelqu'un, c'est déjà le connaître ; et quand notre relation avec une personne s'approfondit, il n'est pas rare que nous éprouvions le besoin de lui donner un surnom, parfois connu de nous seuls. Dans la vie des couples, ou des familles, les diminutifs et les surnoms tiennent une grande place. Quand nous choisissons le prénom d'un enfant, par exemple, c'est très révélateur : nous faisons porter sur lui beaucoup d'espoirs ; souvent même, si on y regarde bien, c'est tout un programme.

La Bible traduit cette expérience fondamentale de la vie humaine ; et le nom y a une très grande importance ; il dit le mystère de la personne, son être profond, sa vocation, sa mission : très souvent, on nous indique le sens du nom des personnages principaux. Par exemple, l'ange annonçant la naissance de Jésus précise aussitôt que ce nom veut dire : « Dieu sauve » ; c'est-à-dire que cet enfant qui porte ce nom-là sauvera l'humanité au nom de Dieu. Et parfois Dieu donne un nom nouveau à quelqu'un en même temps qu'il lui confie une mission nouvelle : Abram devient Abraham, Saraï devient Sara, Jacob devient Israël et Simon devient Pierre.

Ici donc, c'est Dieu qui donne des noms nouveaux à Jérusalem : la « délaissée » devient la « Préférée », la « terre déserte » devient « mon épouse » ; effectivement, le peuple juif pouvait avoir l'impression d'être délaissé par Dieu. Ce chapitre 62 d'Isaïe a été écrit dans le contexte du retour d'Exil. On est rentré de l'Exil (à Babylone) en 538 et le Temple n'a commencé à être reconstruit qu'en 521 : c'est dans ce délai que la morosité s'installe et l'impression de délaissement. Si Dieu s'occupait de nous, pense-t-on, les choses iraient mieux et plus vite (il nous arrive bien de dire exactement la même chose : « s'il y avait un Bon Dieu, ces choses-là n'arriveraient pas » ...). C'est pour combattre cette désespérance qu'Isaïe, inspiré par Dieu, ose ce texte magnifique : non, Dieu n'a pas oublié son peuple et sa ville de prédilection ; et dans peu de temps cela se saura ! « Comme un jeune homme épouse une jeune fille, celui qui t'a construite t'épousera. Comme la jeune mariée est la joie de son mari, ainsi tu seras la joie de ton Dieu. »

 

PSAUME 95 (96), 1-2a, 2b-3. 7-8a, 9a-10

1 Chantez au SEIGNEUR un chant nouveau,
chantez au SEIGNEUR, terre entière,
2 chantez au SEIGNEUR et bénissez son Nom !

De jour en jour, proclamez son salut,
3 racontez à tous les peuples sa gloire,
à toutes les nations ses merveilles !

7 Rendez au SEIGNEUR, familles des peuples,
rendez au SEIGNEUR, la gloire et la puissance,
8 rendez au SEIGNEUR la gloire de son Nom.

9 Adorez le SEIGNEUR, éblouissant de sainteté.
10 Allez dire aux nations : le SEIGNEUR est roi !
Il gouverne les peuples avec droiture.

Il n'est question, ici, que de la gloire de Dieu, son salut, ses merveilles, sa puissance : « Chantez au SEIGNEUR un chant nouveau... chantez au SEIGNEUR et bénissez son Nom ! De jour en jour, proclamez son salut... » Rien d'étonnant, ici : cette invitation à chanter la gloire de Dieu est une chose habituelle en Israël où l'on ne cesse de « faire mémoire », comme on dit, de l'œuvre de Dieu, au long des siècles, pour libérer son peuple de tout ce qui peut entraver son bonheur.

Oui, « de jour en jour, Israël proclame son salut »... de jour en jour Israël fait mémoire de l'oeuvre de Dieu, de ses merveilles, c'est-à-dire son oeuvre incessante de libération... de jour en jour Israël témoigne que Dieu l'a libéré de l'Egypte d'abord, puis de toutes les sortes d'esclavage : et le plus terrible des esclavages, c'est de se tromper de Dieu, c'est de mettre sa confiance dans de fausses valeurs, des faux dieux qui ne peuvent que décevoir, des idoles...

Parce qu'Israël a cette chance immense, cet honneur inouï, ce bonheur de savoir et d'être chargé de dire que « le SEIGNEUR notre Dieu, l'Eternel, est le seul Dieu, est le Dieu UN » (comme le dit la profession de foi juive, le « shema Israël ») et que la foi en lui est le seul chemin de bonheur pour l'homme. Voilà le message qu'Israël lance au monde : sa vocation est là : « Allez dire aux nations : Le SEIGNEUR est roi !... »

Je reprends l'expression : « Allez dire aux nations ». Les « nations », en langage biblique, c'est l'ensemble des autres peuples, ceux que l'on appelle les goyîm, c'est-à-dire le reste de l'humanité, les « incirconcis » comme disait saint Paul. Arrêtons-nous d'abord sur ce mot « gôyîm ». Selon les textes, ce mot semble chargé de plusieurs sens contradictoires : il est souvent carrément péjoratif ; le livre du Deutéronome, par exemple, parle des « abominations des nations ». Mais c'est parce qu'il vise leur polythéisme, leurs pratiques religieuses en général, et les sacrifices humains en particulier. A la première étape de la pédagogie biblique où il s'agit pour le peuple élu de s'attacher à Dieu sans partage, de découvrir le vrai visage du Dieu unique, il faut se garder de tout contact avec les « nations » : elles resteront longtemps un risque de contagion de l'idolâtrie. Et l'histoire d'Israël a prouvé maintes fois que ce risque est réel ! De plus, dans la mentalité de l'époque, où les divinités étaient censées faire la guerre aux côtés de leurs peuples, on n'aurait pas pu imaginer un Dieu qui prenne le parti de tous les belligérants à la fois !

Mais, dans ce psaume, au contraire, le mot « nations » n'est plus péjoratif : les « nations » ce sont tous ceux qui ne font pas partie du peuple d'Israël et auxquels la Bonne Nouvelle du salut de Dieu est également destinée, tout autant qu'au peuple élu. Bien sûr, si ce psaume peut parler d'une manière aussi positive, cela veut dire qu'il aurait été composé relativement tardivement, probablement après l'Exil à Babylone. Puisque l'auteur peut imaginer qu'un jour, les peuples autres qu'Israël bénéficieront eux aussi du salut de Dieu.

Car c'est pendant la période de déportation de la population de Jérusalem à Babylone que les hommes de la Bible ont définitivement compris que Dieu est réellement unique, qu'il est le Dieu de tout l'univers et de toute l'humanité et que, par conséquent, son salut, son œuvre, ses merveilles ne sont pas réservés à Israël.

Mais, pour en arriver là, il a fallu tout un long et patient travail de la pédagogie de Dieu pour amener les membres du peuple élu à ouvrir leur cœur, à accepter que leur Dieu soit aussi le Dieu de tous les hommes, aussi occupé (si j'ose dire) à faire le bonheur des autres que le nôtre. Et le peuple élu a compris peu à peu qu'il est le frère aîné, pas le fils unique : son rôle était justement d'ouvrir la voie à ses cadets, dans la longue marche de l'humanité à la rencontre de son Dieu. Un jour viendra où tous les peuples sans exception reconnaîtront Dieu comme le seul Dieu. L'humanité tout entière mettra sa confiance en lui seul : le psaume tout entier a cette dimension universelle. Ce jour-là, enfin, s'accomplira la promesse faite à Abraham : « En toi seront bénies toutes les familles de la terre ».

Les versets que nous lisons aujourd'hui sont pleins de cet espoir que les « nations » vont entendre la Bonne Nouvelle : « Rendez au SEIGNEUR, familles des peuples, rendez au SEIGNEUR, la gloire et la puissance, rendez au SEIGNEUR la gloire de son Nom. »

Les derniers versets, eux, sont comme une sorte d'anticipation de la fin des temps. Ce jour-là, c'est la Création tout entière qui chantera la gloire de Dieu : « Joie au ciel ! Exulte la terre ! Les masses de la mer mugissent, la campagne tout entière est en fête. Les arbres des forêts dansent de joie devant la face du SEIGNEUR ». Vous avez déjà vu des arbres danser ? Et bien oui, ce jour-là ils danseront ! Et la mer mugira, et la campagne tout entière sera en fête ! C'est nous qui sommes aveugles de n'avoir pas encore reconnu notre Dieu !

Bien sûr, si on y réfléchit, c'est normal ! Les mers sont moins bêtes que les hommes ! Elles, elles savent qui les a faites, qui est leur créateur ! Elles mugissent pour Lui, elles l'acclament à leur manière. Les arbres des forêts sont moins bêtes que les hommes : ils savent reconnaître leur créateur : parmi des tas d'idoles, de faux dieux, pour eux, il n'y a pas d'erreur possible, les arbres ne s'y laissent pas prendre.

Mais revenons sur terre ! Je disais que ce psaume anticipe ! Tout cela est encore du domaine du rêve : pour l'instant, la Bonne Nouvelle n'a pas encore pénétré toutes les nations. En attendant, on est dans le présent ! Et le présent n'est pas si facile ; il faut tenir bon dans la foi et il faut témoigner de cette foi à la face des nations. Tenir bon dans la foi, c'est un choix à refaire sans cesse : l'une des strophes que nous ne lisons pas ce dimanche en porte la trace : « Il est grand, le Seigneur, hautement loué, redoutable au-dessus de tous les dieux : néant, tous les dieux des nations ! » Si on affirme que les dieux des nations ne sont que néant, c'est qu'il faut encore et toujours s'en persuader, refuser de retomber dans l'idolâtrie. Combat jamais complètement gagné.

Tout bien réfléchi, ce psaume n'est-il pas terriblement d'actualité ?

 

DEUXIEME LECTURE - 1 Corinthiens 12, 4 - 11

Frères,
4 les dons de la grâce sont variés,
mais c'est toujours le même Esprit.
5 Les fonctions dans l'Eglise sont variées,
mais c'est toujours le même Seigneur.
6 Les activités sont variées,
mais c'est partout le même Dieu
qui agit en tous.
7 Chacun reçoit le don de manifester l'Esprit
en vue du bien de tous :
8 à celui-ci est donné, grâce à l'Esprit,
le langage de la sagesse de Dieu ;
à un autre, toujours par l'Esprit,
le langage de la connaissance de Dieu ;
9 un autre reçoit, dans l'Esprit,
le don de la foi ;
un autre encore, des pouvoirs de guérison
dans l'unique Esprit ;
10 un autre peut faire des miracles,
un autre est un prophète,
un autre sait reconnaître ce qui vient vraiment de l'Esprit ;
l'un reçoit le don de dire toutes sortes de paroles mystérieuses,
l'autre le don de les interpréter.
11 Mais celui qui agit en tout cela, c'est le même et unique Esprit :
il distribue ses dons à chacun,
selon sa volonté.

La lettre aux Corinthiens date de vingt siècles et elle n'a pas pris une ride ! Au contraire, elle est complètement d'actualité : comment faire pour rester Chrétiens dans un monde qui a des valeurs tout autres ? Comment trier, dans les idées qui circulent, celles qui sont compatibles avec la foi chrétienne ? Comment cohabiter avec des non-Chrétiens sans manquer à la charité ? Mais aussi sans y perdre notre âme, comme on dit ? Le monde tout autour parle de sexe et d'argent... Comment l'évangéliser ? C'étaient les questions des Chrétiens de Corinthe convertis de fraîche date dans un monde majoritairement païen ; ce sont les nôtres, aujourd'hui, Chrétiens de souche ou non, mais dans une société qui ne privilégie plus les valeurs chrétiennes.

Les réponses de Paul nous concernent donc presque toutes. Il parle des divisions dans la communauté, des problèmes de la vie conjugale, notamment quand les deux époux ne partagent pas la même foi, du cap à tenir au milieu de tous les marchands d'idées nouvelles : sur tous ces points, il remet les choses à leur place. Mais comme toujours, quand il parle de choses très concrètes, il rappelle d'abord le fondement des choses, qui est notre Baptême : comme disait Jean-Baptiste, par le Baptême, nous avons été plongés dans le feu de l'Esprit (Mt 3, 11), et désormais c'est l'Esprit qui se réfracte à travers nous selon nos propres diversités. Paul ne dit pas autre chose : « Celui qui agit en tout cela, c'est le même et unique Esprit : il distribue ses dons à chacun, selon sa volonté. »

A Corinthe, comme dans tout le monde hellénistique, on adorait l'intelligence, on rêvait de découvrir la sagesse, on parlait partout de philosophie. A ces gens qui rêvaient de découvrir la sagesse par eux-mêmes et par la rigueur de leurs raisonnements, Paul répond : la vraie sagesse, la seule connaissance qui compte, n'est pas au bout de nos discours : elle est un don de Dieu. « A celui-ci est donné, grâce à l'Esprit, le langage de la sagesse de Dieu ; à un autre, toujours par l'Esprit, le langage de la connaissance de Dieu. » Il n'y a pas de quoi s'enorgueillir, tout est cadeau. Le mot « don » revient sept fois ! Dans la Bible, ce n'est pas nouveau ! Ici, Paul ne fait que reprendre en termes chrétiens ce que son peuple avait découvert depuis longtemps, à savoir que seul Dieu connaît et peut faire découvrir la vraie sagesse. La nouveauté du discours de Paul est ailleurs : elle consiste à parler de l'Esprit comme d'une Personne.

Plus profondément, Paul se démarque totalement par rapport aux recherches philosophiques des uns et des autres : il ne propose pas une nouvelle école de philosophie, une de plus... Il annonce Quelqu'un. Car les dons qui sont ainsi distribués aux membres de la communauté chrétienne ne sont pas de l'ordre du pouvoir ni du savoir, ils sont une présence intérieure : le nom de l'Esprit est cité huit fois dans ce passage. Finalement, ce texte est adressé aux Corinthiens, mais il ne parle pas d'eux, il parle exclusivement de l'Esprit à l'oeuvre dans la communauté chrétienne ; et qui, patiemment, inlassablement, nous tourne vers notre Père (il nous souffle de dire « Abba » - Père) et il nous tourne vers nos frères.

Pour que les choses soient bien claires, Paul précise : « Chacun reçoit le don de manifester l'Esprit en vue du bien de tous ». On sait que les Corinthiens étaient avides de phénomènes spirituels extraordinaires, mais saint Paul leur rappelle l'unique objectif : c'est le bien de tous. Car l'objectif de l'Esprit, ce n'est rien d'autre puisqu'il est l'Amour personnifié. Et alors, dans ses mains, si j'ose dire, nous devenons des instruments d'une infinie variété par la grâce de celui qui est le Dieu Un : « Les dons de la grâce sont variés, mais c'est toujours le même Esprit. Les fonctions dans l'Eglise sont variées, mais c'est toujours le même Seigneur. Les activités sont variées, mais c'est partout le même Dieu qui agit en tous. »

Telle est la merveille de nos diversités : elles nous rendent capables, chacun à sa façon, de manifester l'Amour de Dieu. Une des leçons de ce texte de Saint Paul est certainement d'apprendre à nous réjouir de nos différences. Elles sont les multiples facettes de ce que l'Amour nous rend capables de faire selon l'originalité de chacun. Réjouissons-nous donc de la variété des races, des couleurs, des langues, des dons, des arts, des inventions... C'est ce qui fait la richesse de l'Eglise et du monde à condition de les vivre dans l'amour.

C'est comme un orchestre : une même inspiration... des expressions différentes et complémentaires, des instruments différents et voilà une symphonie... une symphonie à condition de jouer tous dans la même tonalité... c'est quand nous ne jouons pas tous dans le même ton qu'il y a une cacophonie ! La symphonie dont il est question ici c'est le chant d'amour que l'Eglise est chargée de chanter au monde : disons « l'hymne à l'Amour » comme on dit « l'hymne à la joie » de Beethoven. Notre complémentarité dans l'Eglise n'est pas une affaire de rôles, de fonctions, pour que l'Eglise vive avec un organigramme bien en place... C'est beaucoup plus grave et plus beau que cela : il s'agit de la mission confiée à l'Eglise de révéler l'Amour de Dieu : c'est notre seule raison d'être.

EVANGILE - Jean 2, 1 - 11

1 Il y avait un mariage à Cana en Galilée.
La mère de Jésus était là.
2 Jésus aussi avait été invité au repas de noces
avec ses disciples
3 Or, on manqua de vin ;
la mère de Jésus lui dit :
« Ils n'ont pas de vin. »
4 Jésus lui répond :
« Femme, que me veux-tu ?
Mon Heure n'est pas encore venue. »
5 Sa mère dit aux serviteurs :
« Faites tout ce qu'il vous dira. »
6 Or, il y avait là six cuves de pierre
pour les ablutions rituelles des Juifs ;
chacune contenait environ cent litres.
7 Jésus dit aux serviteurs :
« Remplissez d'eau les cuves. »
Et ils les remplirent jusqu'au bord.
8 Il leur dit :
« Maintenant, puisez et portez-en au maître du repas. »
Ils lui en portèrent.
9 Le maître du repas goûta l'eau changée en vin.
Il ne savait pas d'où venait ce vin,
mais les serviteurs le savaient, eux qui avaient puisé l'eau.
10 Alors le maître du repas interpelle le marié et lui dit :
« Tout le monde sert le bon vin en premier,
et, lorsque les gens ont bien bu, on apporte le moins bon.
Mais toi, tu as gardé le bon vin jusqu'à maintenant. »
11 Tel fut le commencement des signes que Jésus accomplit.
C'était à Cana en Galilée.
Il manifesta sa gloire,
et ses disciples crurent en lui.
 
Il faut nous habituer à la manière d'écrire de Jean l'évangéliste ! C'est entre les lignes que les choses importantes sont dites ! Pour lui, ce premier « signe » (comme il dit) de Jésus à Cana est très important : il évoque à lui tout seul le grand mystère du projet de Dieu sur l'humanité, mystère de Création, mystère d'Alliance, mystère de Noces. Ce que nous appelons le Prologue, chez Jean, c'est-à-dire le tout début de son premier chapitre, était une grande méditation sur ce mystère ; le texte qui nous rapporte le miracle de Cana est exactement la même méditation, mais sur le mode du récit, cette fois. Comme si ces deux textes, au début de l'évangile, devaient nous introduire à la compréhension de tout ce qui va suivre. Je vous propose donc de lire le récit des noces de Cana à la lumière du Prologue.

Qu'y a-t-il eu entre les deux ? Des événements qui composent ce que l'on appelle la « semaine inaugurale » de la vie publique de Jésus. Elle commence auprès de Jean-Baptiste au bord du Jourdain où des Pharisiens sont venus l'interroger sur sa mission ; et déjà Jean-Baptiste annonçait la venue de Jésus ; le lendemain, Jean-Baptiste a la joie de voir Jésus lui-même venir vers lui et il reconnaît en lui « le Fils de Dieu, celui qui baptise dans l'Esprit Saint ». Le lendemain encore, (et c'est Jean qui donne la précision comme s'il disait « il y eut un soir, il y eut un matin »), nouvelle rencontre au bord de l'eau : cette fois, ce sont deux disciples de Jean-Baptiste qui se détachent de son groupe pour suivre Jésus et celui-ci les invite à passer la soirée auprès de lui. Le jour suivant, Jésus part en Galilée accompagné déjà de quelques disciples. Et c'est en Galilée, trois jours plus tard, qu'a lieu le miracle de Cana : Jean commence son récit des noces de Cana en disant « le troisième jour1, il y eut un mariage à Cana en Galilée » ; on est, bien sûr, tentés de faire le compte de tous ces jours depuis le début : cela donne « le septième jour » ; l'évocation d'une semaine, d'un « septième jour », dans un évangile, ce n'est évidemment pas anodin. Le « septième jour » renvoie toujours à l'achèvement de la Création.

Comme le mot « commencement », d'ailleurs, que l'évangéliste emploie à la fin de son récit : « Tel fut le commencement des signes que Jésus accomplit. » Dans le Prologue, Jean affirmait « Au commencement était le Verbe, et le Verbe était tourné vers Dieu et le Verbe était Dieu. Il était au commencement tourné vers Dieu. Tout fut par lui, et rien de ce qui fut, ne fut sans lui. » Nous voici dans le cadre des sept jours de la Création. L'épisode des noces de Cana, un septième jour, lui fait donc un lointain écho : car, en réalité, à Cana, Jésus ne se contente pas de multiplier le vin, il le crée ; comme au commencement de toutes choses, le Verbe était tourné vers Dieu pour créer le monde, une nouvelle étape s'inaugure à Cana : la création nouvelle a commencé.

Et il s'agit d'une noce ! On pourrait continuer le parallèle : au sixième jour, Dieu avait achevé son oeuvre par la création du couple humain à son image ; au septième jour de la nouvelle création, Jésus participe à un repas de noces. Manière de dire que le projet créateur de Dieu est en définitive un projet d'alliance, un projet de noce. (Nous comprenons mieux alors pourquoi nous avons lu en première lecture ce texte du troisième Isaïe dans lequel Dieu disait à son peuple : je t'aime d'amour et je t'épouse ; Is 62) Les Pères de l'Eglise ne se sont pas privés de voir dans le miracle de Cana la réalisation de la promesse de Dieu : la fête des noces de Dieu avec l'humanité débute là.

C'est pour cela que le mot « Heure » chez Jean est si important : il s'agit de l'Heure où le projet de Dieu a été définitivement accompli en Jésus-Christ. C'est bien à cela que Jésus pense quand il dit à Marie : « Femme, que me veux-tu ? Mon Heure n'est pas encore venue. » Visiblement ses préoccupations sont au-delà du problème matériel du manque de vin : il ne perd pas de vue sa mission qui est d'accomplir les noces

Mais la première phrase (« Femme, que me veux-tu ? ») reste surprenante et on a beaucoup épilogué ; en réalité, dans le texte grec, c'est « qu'y a-t-il pour toi et pour moi ? » autrement dit : « tu ne peux pas comprendre ». Jésus affronte là, seul, la grande question de sa mission : pour accomplir cette mission, concrètement, que doit-il faire ? Doit-il créer du vin ? Et ainsi manifester qu'il est le Fils de Dieu ?

On a peut-être ici, dans l'évangile de Jean, un écho du récit des Tentations dans les Evangiles synoptiques ; ce qui expliquerait, d'ailleurs, la sécheresse apparente de la phrase de Jésus à sa mère ; au désert, dans l'épisode des Tentations, la question qui s'est posée à Jésus était « qu'est-ce, au juste, être Fils de Dieu ? » et le Tentateur lui avait susurré « si tu es vraiment le Fils de Dieu, maintenant que tu as faim, ordonne que ces pierres deviennent du pain ». On remarquera une chose : quand il est seul au désert, Jésus refuse de faire les miracles que lui suggère le Tentateur, car il en serait le seul bénéficiaire. A Cana, au contraire, Jésus multiplie le vin de la fête pour la joie des convives. Ce qui revient à dire que le Fils de Dieu ne fait de miracles que pour le bonheur des hommes.

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Note

1 - Le « Troisième jour » : à elle toute seule, cette précision est certainement un message ; là encore il ne s'agit pas d'une notation anecdotique pour remplir un journal de bord, mais d'une méditation théologique : la mémoire des disciples est à jamais marquée par un certain troisième jour, celui de la Résurrection. Elle nous renvoie donc à l'autre bout, si j'ose dire, de la vie publique de Jésus, à la Passion, la mort et la Résurrection du Christ. Manière pour Jean de nous dire : c'est là et là seulement, que l'Alliance de Dieu avec l'humanité sera définitivement scellée, ses noces célébrées. D'ailleurs la dernière phrase « Il manifesta sa gloire » est aussi une allusion à la Résurrection. Dans le Prologue, encore, Jean disait « Le Verbe s'est fait chair et il a habité parmi nous et nous avons vu sa gloire... » C'est à Cana, justement, que les disciples ont vu la gloire de Jésus pour la première fois. En attendant la manifestation définitive de la gloire de Dieu sur le visage du Christ, mort et res-suscité.

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Compléments

- Saint Jean précise que Cana est en Galilée ; ce qui élargit considérablement la perspective : car la Galilée, traditionnellement, c'est le pays des païens, un carrefour de peuples ; Isaïe l'appelait le « pays de l'ombre, la Galilée des nations » : Dieu donc épouse l'humanité tout entière et pas seulement quelques privilégiés.

- « Femme que me veux-tu ? » Ne cherchons pas à minimiser l'indéniable vivacité de cette réaction du Fils envers sa mère. En hébreu, cette phrase marque généralement une divergence de vues, parfois même une hostilité (Jg 11, 12 ; Mc 1, 24 ; 2 S 16, 10 ; 2 S 19, 23) ; reconnaissons qu'il s'agit ici de cas extrêmes ; la réflexion de Jésus s'apparente peut-être davantage à celle de la veuve de Sarepta face à Elie au moment de la mort de son fils (1 R 17, 18) : elle considère la présence du prophète comme une intervention inopportune. Mais la difficulté persiste : Jésus, le doux et humble de coeur, manquerait-il de respect envers sa mère ? En réalité, peut-être y a-t-il ici l'aveu implicite d'un véritable affrontement intérieur pour le Fils au sujet de sa mission. Lui qui ne s'autorisait pas à accomplir des miracles pour son seul bénéfice (changer des pierres en pain), devait-il ici transformer l'eau en vin ? Ici, on touche à la profondeur du mystère du Christ, mystère dont lui-même a progressivement pris conscience : pleinement homme, il a dû grandir peu à peu comme chacun de nous dans la découverte de sa mission.

- Les cuves d'eau de Cana sont en pierre et Jean le précise intentionnellement : les poteries de terre cuite étaient employées pour l'eau potable, les cuves de pierre pour l'eau des ablutions rituelles. C'est cette eau-là, eau symbolique de l'Alliance, qui est devenue vin des noces.

- Les disciples ne découvriront le miracle qu'après coup ; mais les seuls qui sont réellement dans la confidence, et Saint Jean le souligne, ce sont les serviteurs (verset 9) : ils le savaient dans leur chair, si j'ose dire, parce que ce sont eux qui sont allés puiser l'eau, qui l'ont transportée, et tout cela dans une obéissance aveugle, sans comprendre peut-être à quoi allait servir cette eau. Mais, bien sûr, nous ne sommes pas surpris outre mesure que des pauvres soient les premiers au courant du projet de Dieu !

 

L'intelligence des écritures

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