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22 novembre 2009 7 22 /11 /novembre /2009 18:37

marie-nolle-thabut.jpg Je suis, chaque dimanche, impressionné par la qualité des commentaires de Marie-Noëlle Thabut sur les textes que nous propose la liturgie du jour.
Ces commentaires, trouvés sur le site "Eglise catholique en France", permettent à toute personne de bonne volonté, chrétienne ou non, de mieux comprendre la Bible, le livre le plus diffusé au monde. Notamment, en


  • donnant des explications historiques ;

  • décodant le sens caché, le langage imagé utilisé par l'auteur.

Je souhaite arriver à mettre ici, chaque dimanche, les commentaires de Marie-Noëlle Thabut. Ma seule contribution consistera à surligner les passages qui me semblent les plus enrichissants et à écrire en rouge ceux qui parlent d'un thème qui m'est cher : la liberté (trois autres pages de mon blog sont consacrées à ces passages des Evangiles, du reste du Nouveau Testament ou de l'Ancien Testament qui parlent de la liberté). A ce sujet, je dois attirer l'attention des lecteurs sur le fait que le commentaire sur l'Evangile du jour, lorsqu'il parle de Vérité, parle aussi de liberté (Jésus disait : "La Vérité vous rendra libres").


PREMIERE LECTURE - Daniel 7, 13-14

Moi, Daniel,
13 je regardais, au cours des visions de la nuit,
et je voyais venir, avec les nuées du ciel,
comme un Fils d'homme ;
il parvint jusqu'au Vieillard,
et on le fit avancer devant lui.
14 Et il lui fut donné domination, gloire et royauté ;
tous les peuples, toutes les nations et toutes les langues
le servirent.
Sa domination est une domination éternelle,
qui ne passera pas,
et sa royauté,
une royauté qui ne sera pas détruite.

Dès les premiers mots, nous sommes prévenus : le prophète Daniel nous décrit une vision. « Je regardais, au cours des visions de la nuit, et je voyais ». Et que voit-il ? Il voit « les nuées du ciel », d'abord ; cela veut dire qu'il assiste à ce qui se passe là-haut, dans le monde de Dieu. Daniel, ici, n'emploie pas le mot Dieu, mais, quelques versets plus haut, il parle d'un Vieillard assis sur un trône. Et tout le monde comprend qu'il s'agit bien de Dieu lui-même. Et voici que quelqu'un s'avance vers le Vieillard : Daniel l'appelle un « fils d'homme », ce qui, en hébreu, veut dire « homme » tout simplement.

Je reprends ces premiers versets : « Moi, Daniel, je regardais, au cours des visions de la nuit, et je voyais venir, avec les nuées du ciel, comme un Fils d'homme ; il parvint jusqu'au Vieillard, et on le fit avancer devant lui. » Et il s'avance pour être consacré roi. C'est le jour de son couronnement en quelque sorte ! « Et il lui fut donné domination, gloire et royauté ; tous les peuples, toutes les nations et toutes les langues le servirent. Sa domination est une domination éternelle, qui ne passera pas, et sa royauté, une royauté qui ne sera pas détruite. » C'est donc une royauté universelle et éternelle. Je note qu'il ne s'en empare pas, il ne la conquiert pas par la force : Daniel dit d'une part, qu'on le fait avancer vers le trône de Dieu (il ne s'en approche pas de sa propre initiative), et, d'autre part, « il lui fut donné » domination, gloire et royauté.

Notre lecture de ce dimanche s'arrête ici ; mais pour bien la comprendre, il faut aller un peu plus loin. Car Daniel poursuit le récit de sa vision. Voici donc la suite, elle va peut-être nous surprendre, car nous allons découvrir que ce fils d'homme n'est pas, comme nous le pensions spontanément, un individu particulier, c'est un peuple : « Mon esprit à moi, Daniel, fut angoissé... les visions de mon esprit me tourmentaient. Je m'approchai d'un de ceux qui se tenaient là, et je demandai ce qu'il y avait de certain au sujet de tout cela. Il me le dit et me fit connaître l'interprétation des choses : les Saints du Très-Haut recevront la royauté et ils posséderont la royauté pour toujours et à tout jamais. » Et le même interprète céleste redit quelques versets plus loin : « La royauté, la souveraineté et la grandeur de tous les royaumes qu'il y a sous tous les cieux ont été données au peuple des Saints du Très-Haut : sa royauté est une royauté éternelle ; toutes les souverainetés le serviront et lui obéiront. » Cela veut dire que le fils d'homme est en réalité le peuple des Saints du Très-Haut. « Peuple des Saints du Très-Haut », en langage biblique, cela veut dire Israël ou au moins, en temps de persécution, le petit noyau, le Reste fidèle.

N'oublions pas que Daniel a eu cette vision à un moment de l'histoire d'Israël particulièrement douloureux : pendant l'occupation grecque, sous le règne d'Antiochus Epiphane vers 165 av.J.C. Et il s'adresse à ceux qui restent fidèles à la foi juive au cœur même de la persécution. Il leur dit « Vous êtes ce peuple des Saints du Très-Haut qui va recevoir bientôt la royauté ». Cette vision arrive donc comme un message de réconfort : en clair, mes frères, pour l'instant, vous êtes écrasés, mais votre libération approche et elle sera définitive.

Cette prédication du prophète Daniel a incontestablement encouragé ses frères à tenir bon, à garder l'espérance, tout comme la prédication sur la Résurrection des morts que nous lisions dimanche dernier. Et l'on sait que, peu de temps après, les Juifs se sont révoltés contre Antiochus Epiphane et ils ont réussi à lui faire plier bagages. Et la paix est revenue. Mais on a continué à lire Daniel et à le lire, cette fois, comme une prophétie pour l'avenir. Et certains, parmi les Juifs, ont commencé à penser que le Messie, le roi idéal attendu pour la fin des temps ne serait pas un individu particulier, mais un peuple. A tel point que, à l'époque de la naissance de Jésus, si tout le monde en Israël attendait impatiemment le Messie, tout le monde ne l'imaginait pas de la même manière : certains attendaient un homme, d'autres attendaient un Messie collectif, qu'ils appelaient le petit Reste d'Israël (une expression qui remonte au prophète Amos), ou le fils d'homme, précisément, en référence à cette parole du prophète Daniel.
Or voici que Jésus de Nazareth employait très volontiers l'expression « Fils de l'Homme » ! Mais cela posait immédiatement plusieurs questions.

Premièrement, dans les évangiles, Jésus emploie fréquemment l'expression « Fils de l'homme » (on la trouve plus de quatre-vingts fois), et, très visiblement, c'est pour se désigner lui-même ; mais il est le seul ! Personne d'autre ne lui attribue ce titre, et ce n'est pas par ignorance car le livre de Daniel était bien connu. Mais justement, s'il était bien connu, on ne pouvait sûrement pas reconnaître ce titre à Jésus : d'abord, parce que ce Fils de l'homme qui vient sur les nuées du ciel désignait le Messie. Donc quand Jésus utilisait cette expression en parlant de lui-même, il prétendait du même coup être le Messie ! Or il ne pouvait pas l'être : ses contemporains n'étaient certainement pas tentés d'identifier Jésus de Nazareth, le charpentier, avec « le peuple des Saints du Très-Haut » !

Deuxièmement, Jésus a apporté une modification de fond à la représentation classique du Fils de l'homme. Il reprend bien les termes du livre de Daniel : « On verra le Fils de l'homme venir, entouré de nuées, dans la plénitude de la puissance et de la gloire. » (Mc 13, 26), mais il y ajoute tout un aspect de souffrance : (toujours chez Marc) « Il enseignait ses disciples et leur disait : Le Fils de l'homme va être livré aux mains des hommes ; ils le tueront ... » (Mc 9, 31).
Après sa résurrection, tout est devenu lumineux pour ses disciples : d'une part, il mérite bien ce titre de Fils de l'homme sur les nuées du ciel, lui qui est à la fois homme et Dieu ; d'autre part, Jésus est le premier-né de l'humanité nouvelle, la Tête, et il fait de nous un seul Corps : à la fin de l'histoire, nous serons tellement unis que nous serons avec lui comme « un seul homme » !... Avec lui, greffés sur lui, nous serons « le peuple des Saints du Très-Haut ».

Troisièmement, enfin, Jésus introduit une légère modification grammaticale : il parle du « Fils de l'homme » alors que Daniel disait un « Fils d'homme » ; fils d'homme voulait dire « un homme », mais quand on dit « l'homme », on pense « l'Humanité » et du coup « Fils de l'Homme » veut dire l'Humanité ; en s'appliquant ce titre à lui-même, Jésus se révèle comme le porteur du destin de l'humanité tout entière.*
Alors nous découvrons la merveille à laquelle nous osons à peine croire : le « dessein bienveillant » de Dieu est de faire de nous un peuple de rois ...! C'est cela son projet, depuis toujours, en créant l'humanité. Le livre de la Genèse le disait déjà : « Dieu créa l'homme à son image, à l'image de Dieu Il le créa ; mâle et femelle Il les créa. Dieu les bénit et leur dit : Soyez féconds et prolifiques, remplissez la terre et dominez-la . » (Gn 1, 27-28)
***

* Dans le même sens, Paul dira de lui qu'il est le nouvel Adam ; comme Jean citera cette extraordinaire phrase de Pilate au cours de la Passion : « voici l'Homme » (ecce homo). Et Jean en citant cette parole de Pilate semble nous dire : « Pilate ne croyait pas si bien dire ! »

PSAUME 92 (93)

1 - Le Seigneur est roi ;
il s'est vêtu de magnificence,
le Seigneur a revêtu sa force.

2 - Et la terre tient bon, inébranlable,
dès l'origine, ton trône tient bon,
depuis toujours tu es.

5 - Tes volontés sont vraiment immuables :
la sainteté emplit ta maison,
Seigneur, pour la suite des temps.

les versets non lus ce dimanche :
3 - Les flots s'élèvent, Seigneur,
les flots élèvent leur voix,
les flots élèvent leur fracas.

4 - Plus que la voix des eaux profondes,
des vagues superbes de la mer,
superbe est le Seigneur dans les hauteurs

L'histoire universelle fourmille d'exemples de chefs de guerre qui se sont fait acclamer comme rois après une victoire ! Et on reconnaît qu'un chef a bien mérité de se faire acclamer comme roi quand il a pris la tête de son peuple pour le libérer et le protéger, quand il parvient à faire régner le droit et la justice parmi ses sujets et à leur assurer la sécurité à l'intérieur comme à l'extérieur des frontières.

Si la liturgie chrétienne célèbre la Fête du Christ-Roi, c'est parce qu'elle le considère comme le grand vainqueur : par sa résurrection, il a vaincu la mort, par le pardon accordé à ses bourreaux, il a vaincu la haine ; en même temps, nous, Chrétiens, sommes bien conscients du caractère paradoxal, presque provocant d'une telle fête : nous osons dire que le Christ est déjà roi, mais nous rencontrons tous les jours l'apparence du contraire ! La mort engloutit tous les jours des millions d'hommes et la haine sévit sur des quantités de champs de bataille, petits ou grands. Mais, justement, en célébrant la fête du Christ-Roi, nous affirmons opiniâtrement notre foi et nous réchauffons notre espérance pour y puiser la force de hâter la réalisation de ce règne.
Le psaume 92 se situe exactement dans cette optique : de la même manière que la liturgie chrétienne célèbre la Fête du Christ-Roi, la liturgie juive célèbre Dieu-Roi ; la même foi, la même espérance animent les Juifs et la même impatience de voir poindre le « Jour » de Dieu. Eux, bien sûr, ne peuvent pas s'appuyer sur l'expérience de la Résurrection du Christ pour proclamer la victoire de Dieu sur les forces du Mal, mais leur foi est tout aussi convaincue. Leur point d'appui, c'est d'abord l'expérience de l'Exode : Dieu s'est révélé à eux comme le Dieu libérateur, Dieu leur a proposé son Alliance. Voilà ses titres de gloire.

Pour cette acclamation de la royauté de Dieu, le compositeur du psaume a pris comme modèle ce qui se passait le jour du sacre d'un nouveau roi. La scène se déroule dans la salle du trône : le roi est revêtu du manteau royal, il siège désormais sur le trône : il a signé la charte d'intronisation, il est entré en possession du palais royal. Alors s'élève une clameur immense, jaillie de la poitrine de milliers d'assistants... quelque chose comme « Vive le Roi ! ». En hébreu, on appelle cette acclamation la « térouah » ; c'est une acclamation guerrière à l'origine, l'acclamation de la victoire sur l'ennemi.

Ici le roi que l'on acclame c'est Dieu lui-même. Plus que tout autre, il mérite la terouah, l'acclamation, les ovations : Lui qui est victorieux de toutes les forces du mal, du chaos, de la séparation. C'est pourquoi le psaume commence par l'acclamation : « Le Seigneur est roi » ; lui aussi est revêtu de vêtements royaux : « il s'est vêtu de magnificence, le Seigneur a revêtu sa force ». En fait, ce sont les vêtements du Créateur : « magnificence et force ». En hébreu, l'expression est très imagée : « il a revêtu sa force », cela évoque littéralement le geste de nouer un vêtement sur ses reins comme le potier noue son tablier pour travailler l'argile.

Son trône, c'est le cosmos tout entier ! Un trône qui tient bon ! « Et la terre tient bon, inébranlable, dès l'origine, ton trône tient bon, depuis toujours tu es. » Il y a dans ce verset apparemment anodin au moins deux petites pointes : l'une contre les idoles dont les statues sont à la merci de n'importe qui ; l'autre contre les rois de la terre : en Israël, de tout temps, l'histoire de la royauté a été troublée, dramatique... Le trône de Dieu, au contraire, est « inébranlable ». Et il est établi dans la durée ! Combien de rois d'Israël n'ont régné que très peu d'années, voire de jours !...

Et c'est la Création tout entière qui clame qu'il est roi, parce qu'il en est le maître incontesté : même les forces de la mer lui sont soumises ; Israël, qui a une fenêtre sur la Méditerranée, sait bien que la mer peut se montrer indomptable ; indomptable pour l'homme, peut-être, mais pas pour Dieu ! Notre psaume le dit magnifiquement : les flots ont beau se soulever dans un mugissement terrible, ils sont sous la domination de Dieu ; là il faut lire les deux versets centraux de ce psaume qui ne font pas partie de la lecture de ce dimanche : « Les flots s'élèvent, Seigneur, les flots élèvent leur voix, les flots élèvent leur fracas... Plus que la voix des eaux profondes, des vagues superbes de la mer, superbe est le Seigneur dans les hauteurs. »
Ces flots maîtrisés, ce sont également ceux de la Mer Rouge à qui Dieu a imposé de laisser le passage à son peuple. Et depuis ce jour, le Dieu fidèle a toujours accompagné son peuple : c'est le sens de la phrase « Tes volontés sont vraiment immuables » ; le mot traduit ici par « immuables » est de la même racine que le mot « AMEN » ; il évoque fidélité, stabilité, vérité, immuabilité, fermeté... Cette fidélité de Dieu toujours présent au milieu de son peuple est concrétisée par le Temple magnifique de Jérusalem : signe de la présence de Dieu, il est un reflet de sa sainteté : « la sainteté emplit ta maison » ; on peut probablement relever ici une nouvelle petite pointe d'ironie : les rois d'Israël ont été rarement des saints ! On peut entendre en sourdine « la sainteté emplit ta maison » (sous-entendu « et elle seule ») ! Mais surtout, après l'Exil à Babylone, cette phrase reflète la joie d'avoir reconstruit le Temple dignement : la ville de Jérusalem abrite de nouveau la sainte maison de Dieu.

Quand ce psaume est chanté au Temple de Jérusalem, après l'Exil, donc, à une époque où il n'y a plus de roi en Israël, il célèbre la royauté de Dieu, mais aussi, il célèbre d'avance le futur roi-Messie qu'on attend et qui sera, lui, la fidèle image de Dieu. Et on sait déjà, qu'à travers ce Messie, c'est le peuple élu et, en définitive, l'humanité tout entière qui partagera la Royauté. Au cours de la Fête des Tentes (à l'automne) où ce psaume était repris chaque année, on célébrait par avance l'accomplissement de toute l'histoire, l'Alliance définitive, les Noces de Dieu et de l'Humanité.

DEUXIEME LECTURE - Apocalypse 1, 5 - 8

Que la grâce et la paix vous soient données,
5 de la part de Jésus-Christ, le témoin fidèle,
le premier-né d'entre les morts,
le souverain des rois de la terre.
A lui qui nous aime,
qui nous a délivrés de nos péchés par son sang,
6 qui a fait de nous
le royaume et les prêtres de Dieu son Père,
à lui gloire et puissance
pour les siècles des siècles. Amen.
7 Voici qu'il vient parmi les nuées,
et tous les hommes le verront,
même ceux qui l'ont transpercé ;
et en le voyant, toutes les tribus de la terre se lamenteront.
Oui, vraiment ! Amen !
8 Je suis l'alpha et l'oméga,
dit le Seigneur Dieu,
je suis celui qui est, qui était et qui vient,
le Tout-Puissant.

« Que la grâce et la paix vous soient données... » voilà le grand souhait de Jean pour les Eglises d'Asie Mineure auxquelles il s'adresse ; c'est tout simplement celui de voir se réaliser enfin le projet de Dieu, ce que la lettre aux Ephésiens appelle son dessein bienveillant : « Paix sur la terre aux hommes parce que Dieu les aime » chantaient les voix célestes de la nuit de Noël. Suit l'affirmation que le dessein de Dieu pour l'humanité est accompli en Jésus-Christ : « Que la grâce et la paix vous soient données, de la part de Jésus-Christ... »

La difficulté de ce texte vient de l'extrême densité de ses phrases : elles évoquent tout le mystère du Christ : « Jésus-Christ, le témoin fidèle, le premier-né d'entre les morts, le souverain des rois de la terre. » Chaque mot, chaque expression en dit un aspect : « Jésus », c'est le nom d'un simple homme de Nazareth, mais il veut déjà dire « Dieu sauve » ; « Christ », c'est-à-dire Messie, rempli de l'Esprit de Dieu ; « le témoin fidèle » fait écho à la déclaration de Jésus à Pilate (que nous entendons ce dimanche) : « Je suis né, je suis venu dans le monde pour ceci : rendre témoignage à la vérité » ; »le premier-né d'entre les morts » : toute la foi des premiers Chrétiens est là ; cet homme, mortel comme les autres, Dieu l'a ressuscité et désormais il entraîne derrière lui tous ses frères, lui qui est le premier-né d'une longue lignée ; »le souverain des rois de la terre », nouvelle affirmation qu'il est le Messie (et qu'il a mis tous ses ennemis sous ses pieds comme dit le psaume 109). Au passage, on l'a remarqué, l'énumération comporte trois qualificatifs, « témoin fidèle, premier-né d'entre les morts, souverain des rois de la terre » : dans l'Apocalypse, les nombres sont toujours symboliques ; les expressions ternaires étant réservées à Dieu, les utiliser pour Jésus, c'est dire qu'il est l'égal de Dieu, qu'il est Dieu.

La deuxième phrase reprend et amplifie la première « A lui qui nous aime, qui nous a délivrés de nos péchés par son sang, qui a fait de nous le royaume et les prêtres de Dieu son Père, à lui gloire et puissance pour les siècles des siècles. Amen. » Là encore nous retrouvons les énoncés traditionnels de la foi : l'amour du Christ pour l'humanité, sa vie donnée (c'est le sens de l'expression « sang versé ») pour nous libérer du mal ; « Il a fait de nous le royaume et les prêtres de Dieu son Père » : enfin en Jésus-Christ s'est réalisée la lointaine promesse du livre de l'Exode : « Vous serez pour moi un royaume de prêtres et une nation sainte » (Ex 19, 6).
Ces deux paragraphes sont en forme de souhait : au début « Que la grâce et la paix vous soient données... » et à la fin « à lui gloire et puissance » : pour nous la grâce et la paix, pour lui la gloire et la puissance. On peut évidemment se demander pourquoi ces propositions sont au subjonctif ? Pour la deuxième, c'est évident : Saint Jean nous invite à rendre gloire à Dieu, mais encore faut-il que nous le fassions. Mais pour la première, c'est plus surprenant : « Que la grâce et la paix vous soient données... » Dieu pourrait-il ne pas nous donner grâce et paix ? Nous rencontrons souvent de tels subjonctifs dans la liturgie : par exemple « Que Dieu vous bénisse » ; ils veulent toujours dire la même chose : comme dans tout subjonctif, il y a un souhait, quelque chose comme « pourvu que » ; mais ici le souhait ne concerne pas l'oeuvre de Dieu, car elle, elle est certaine. Dieu nous donne sans cesse sa grâce, sa paix, sa bénédiction ; le souhait nous concerne, nous : pourvu que nous soyons perméables à ce rayonnement permanent de la grâce... « Que la grâce et la paix vous soient données... », cela veut dire que grâce et paix nous sont offertes, il ne nous reste qu'à accepter le cadeau qui nous est fait !
« Voici qu'il vient parmi les nuées » : on reconnaît ici le Fils d'homme dont parlait Daniel dans notre première lecture de ce dimanche ; ce Fils d'homme s'avance vers le trône de Dieu pour y recevoir la royauté universelle. Voilà la première facette de la royauté du Christ, la facette-triomphe, si l'on peut dire. Et voici la deuxième, la facette-souffrance : « Tous les hommes le verront, même ceux qui l'ont transpercé ; et en le voyant, toutes les tribus de la terre se lamenteront. » C'est une allusion à la croix du Christ et au coup de lance du soldat.

Saint Jean, ici, fait référence à une parole du prophète Zacharie, la voici : « Ce jour-là, je répandrai sur la maison de David et sur l'habitant de Jérusalem un esprit de bonne volonté et de supplication. Alors ils regarderont vers moi, celui qu'ils ont transpercé. Ils célébreront le deuil pour lui, comme pour le fils unique. Ils le pleureront amèrement comme on pleure un premier-né... Ce jour-là, une source jaillira pour la maison de David et les habitants de Jérusalem, en remède au péché et à la souillure. » (Za 12, 10 ; 13, 1). En parlant d'un « esprit de bonne volonté et de supplication », Zacharie pense à une transformation du coeur de l'homme : en levant les yeux vers celui qu'ils ont transpercé, les hommes verront un innocent exécuté injustement, sous un fallacieux prétexte, uniquement parce qu'il dérangeait les autorités religieuses du moment !... Et en le voyant, tout d'un coup, leurs yeux et leurs coeurs s'ouvriront.
La royauté du Christ sera définitive quand enfin le coeur de tous les hommes sera transformé : Seule cette ouverture de notre coeur nous fera entrer dans la grâce et la paix prévues pour nous par Dieu de toute éternité. « Venez les bénis de mon Père, recevez en partage le Royaume qui a été préparé pour vous depuis la fondation du monde. » (Mt 25, 44).

***
Compléments
Ezéchiel aussi prévoyait cette transformation du coeur de l'homme quand il annonçait le remplacement des coeurs de pierre par des coeurs de chair. Le coeur de pierre, c'est celui qui s'entête à rester dur ; le coeur de chair, c'est le coeur compatissant, celui qui « se lamente » (comme dit notre texte) devant les ravages de la haine qui pousse à torturer et tuer un innocent, en croyant le faire au nom de Dieu.
Jésus avait annoncé le don de sa vie « pour la multitude ». L'Apocalypse insiste très fort, semble-t-il, sur cet aspect : « Voici qu'il vient parmi les nuées, et tous les hommes le verront, même ceux qui l'ont transpercé ; et en le voyant, toutes les tribus de la terre se lamenteront. Oui, vraiment ! Amen ! »
- "Tous les hommes le verront" (v. 7) : on retrouve ici la symbolique du regard si présente dans toute la Bible.
- L'expression "Celui qui est, qui était et qui vient" (v. 8) est l'une des traductions du NOM de Dieu (YHWH, Ex 3, 14) dans les commentaires juifs (Targum de Jérusalem).

EVANGILE - Jean 18, 33b - 37

Lorsque Jésus comparut devant Pilate,
celui-ci l'interrogea :
33 « Es-tu le roi des Juifs ? »
34 Jésus lui demanda :
« Dis-tu cela de toi-même,
ou bien parce que d'autres te l'ont dit ? »
35 Pilate répondit :
« Est-ce que je suis Juif, moi ?
Ta nation et les chefs des prêtres t'ont livré à moi :
qu'as-tu donc fait ? »
36 Jésus déclara :
« Ma royauté ne vient pas de ce monde ;
si ma royauté venait de ce monde,
j'aurais des gardes
qui se seraient battus pour que je ne sois pas livré aux Juifs
.

Non, ma royauté ne vient pas d'ici. »
37 Pilate lui dit :
« Alors, tu es roi ? »
Jésus répondit :
« C'est toi qui dis que je suis roi.
Je suis né, je suis venu dans le monde pour ceci :
rendre témoignage à la vérité.
Tout homme qui appartient à la vérité
écoute ma voix. »

Voilà un texte bien surprenant pour la Fête du Christ-ROI ! Dans les évangiles on trouve très peu d'affirmations de la royauté du Christ ! Il faut aller chercher dans le récit de la Passion de Jésus la claire affirmation par lui-même de sa royauté. On peut se demander pourquoi Jésus n'a pas dit plus tôt qu'il était roi. Cela aurait peut-être tout changé. Qui sait ? Chaque fois qu'on a voulu le faire roi, il s'est dérobé. Chaque fois qu'on a voulu lui faire de la publicité, après des miracles particulièrement impressionnants, il donnait des consignes très strictes de silence. Même chose après la Transfiguration. Et maintenant, alors qu'il est enchaîné, pauvre, condamné, il se reconnaît roi ! C'est-à-dire au moment précis où il n'en a vraiment pas les apparences... au moins à vues humaines.

Cela veut peut-être dire... Cela veut sûrement dire qu'il faut que nous révisions nos conceptions de la royauté : rappelons-nous ce qu'il disait à ses disciples : « Ceux qu'on regarde comme les chefs des nations les tiennent sous leur pouvoir et les grands sous leur domination. Il n'en sera pas ainsi parmi vous. Au contraire, si quelqu'un veut être grand parmi vous, qu'il soit votre serviteur. Et si quelqu'un veut être le premier parmi vous, qu'il soit l'esclave de tous. Car le Fils de l'homme est venu non pour être servi, mais pour servir et donner sa vie en rançon pour la multitude. » (Mc 10, 42 - 45).

Ce que veut nous dire Jean, quand il nous rapporte l'interrogatoire de Jésus par Pilate, c'est que Jésus est le roi de l'humanité au moment même où il donne sa vie pour elle. Ce roi-là n'a pas d'autre ambition que le service. En fait d'interrogatoire, d'ailleurs, ce face à face entre le représentant de l'immense Empire Romain et un condamné à mort comme il y en avait des centaines devient un « dialogue » ; car c'est vraiment le monde à l'envers : tout au long de la Passion, Jean souligne comme à plaisir le renversement de la situation ; ici, c'est le pouvoir romain qui va reconnaître que le véritable roi c'est Jésus-Christ : quand Pilate dit à Jésus « Alors, tu es roi ? », Jésus répond « C'est toi qui dis que je suis roi » (« su legeis ») dans le sens « tu as tout compris, tu le dis toi-même ».
Mais ce royaume n'a rien à voir avec nos royaumes de la terre, défendus par des gardes : « si ma royauté venait de ce monde, j'aurais des gardes qui se seraient battus pour que je ne sois pas livré aux Juifs ». Son royaume, c'est celui de la vérité : pas d'autre défense que la vérité. « Je suis né, je suis venu dans le monde pour ceci : rendre témoignage à la vérité. Tout homme qui appartient à la vérité écoute ma voix. » Dans la deuxième lecture de ce dimanche, tirée de l'Apocalypse, nous avons entendu Jean dire que Jésus est le « témoin fidèle ». Il est le « Fils unique plein de grâce et de vérité » que nous annonçait déjà le prologue de son évangile.

Pilate qui vit dans le monde gréco-romain ne peut que poser la question « Qu'est-ce que la vérité ? » Les Juifs, eux, savent depuis le début de leur Alliance avec Dieu, que la vérité c'est Dieu lui-même. Le mot « vérité » au sens biblique veut dire « fidélité solide » de Dieu ; en hébreu, il est de la même racine que le mot « AMEN » qui signifie ferme, stable, fidèle, vrai (nous l'avons vu dans le psaume 92 - 93 de cette fête). Précisément parce que la Vérité est une Personne, Dieu lui-même, personne ne peut prétendre détenir la vérité ! On appartient à la vérité, elle ne nous appartient pas ; que de querelles inutiles, et même de guerres meurtrières nous aurions pu et pourrions encore éviter si nous n'avions jamais perdu de vue que nous ne possédons pas la vérité !... La seule chose importante est d'écouter et de se laisser instruire par elle.

« Tout homme qui appartient à la vérité écoute ma voix » affirme Jésus à Pilate, tout comme il avait dit plus tôt aux Juifs : « Celui qui est de Dieu écoute les paroles de Dieu ; et c'est parce que vous n'êtes pas de Dieu que vous ne m'écoutez pas. » (Jn 8, 47). Seul Dieu peut nous dire « Ecoute ». Chaque jour Jésus et ses disciples répétaient la profession de foi juive enseignée par la Torah : « Shema Israël » (« écoute Israël ! »...) ; ce mot dans la bouche de Jésus, c'est donc une autre manière de se révéler comme Dieu. (Au Baptême et à la Transfiguration, la voix du ciel disant à propos de Jésus « Ecoutez-le » dit aussi qu'il est Dieu). Pilate n'aura pas senti toutes ces résonances, mais quand Jean rapporte tout cela aux premiers Chrétiens, ceux-ci savent lire entre les lignes. Pilate est resté avec sa question et, visiblement, il a manqué sa chance de découvrir Dieu : il raisonne sur la vérité au lieu de s'abandonner à elle et de croire tout simplement. Tout l'évangile de Jean décrit le dilemme qui se pose à tout homme « croire ou ne pas croire ». Marthe de Béthanie a fait le bon choix, celui de l'humilité et de la confiance : « Je crois que tu es le Messie, le Fils de Dieu, Celui qui devait venir en ce monde ». Pourquoi Marthe, la femme obscure de Palestine, a-t-elle accès à cette vérité, elle ? Et pourquoi pas Pilate ? Pourtant il n'en est pas loin : puisque Jésus lui fait remarquer qu'il y est presque : « tu reconnais toi-même que je suis roi » (v.37). Que lui manque-t-il donc à Pilate ?

Peut-être d'accepter de ne pas chercher à détenir la vérité, mais d'être pris par elle, de lui appartenir. Apparemment, c'est la seule chose qui nous est demandée pour participer à la royauté du Christ : « Heureux les pauvres de coeur, le royaume des cieux est à eux ! » Autrement dit, ce sont les pauvres de cœur qui sont les vrais rois, à commencer par Jésus lui-même.

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15 novembre 2009 7 15 /11 /novembre /2009 09:00
Je suis, de dimanche en dimanche, de plus en plus impressionné par la qualité des commentaires de Marie-Noëlle Thabut sur les textes que nous propose la liturgie du jour.
Ces commentaires, trouvés sur le site "Eglise catholique en France", permettent à toute personne de bonne volonté, chrétienne ou non, de mieux comprendre la Bible, le livre le plus diffusé au monde. Notamment, en
  • donnant des explications historiques ;
  • donnant le sens passé de certains mots ou expressions dont la signification a changé depuis ou peut être mal comprise (aujourd'hui, "enlever les péchés", "il a mené pour toujours à leur perfection ceux qui ...", "assis à la droite de Dieu", "sacrifice", "apocalypse"; j'envisage de consacrer une page de mon blog à recenser tous ces mots ou expressions) ;
  • décodant le sens caché, le langage imagé utilisé par l'auteur.
Je souhaite arriver à mettre ici, chaque dimanche, les commentaires de Marie-Noëlle Thabut. Ma seule contribution consistera à surligner les passages qui me semblent les plus enrichissants et à écrire en rouge ceux qui parlent d'un thème qui m'est cher : la liberté.

Enfin, j'ai créé une nouvelle catégorie d'articles ("Commentaires de Marie-Noëlle Thabut"). Les abonnés de mon blog ne seront qu'occasionnellement informés de la publication d'un article de cette catégorie.

PREMIERE LECTURE - Daniel 12, 1-3

Moi, Daniel, j'ai entendu cette parole de la part du Seigneur :
1 « En ce temps-là se lèvera Michel, le chef des anges,
celui qui veille sur ton peuple.
Car ce sera un temps de détresse
comme il n'y en a jamais eu
depuis que les nations existent.
Mais en ce temps-là viendra le salut de ton peuple,
de tous ceux dont le nom se trouvera dans le livre de Dieu.
2 Beaucoup de gens qui dormaient dans la poussière de la terre
s'éveilleront :
les uns pour la vie éternelle,
les autres pour la honte et la déchéance éternelles.
3 Les sages brilleront comme la splendeur du firmament,
et ceux qui sont des maîtres de justice pour la multitude
resplendiront comme les étoiles dans les siècles des siècles. »

Il y a au moins deux affirmations très importantes du prophète Daniel dans ces quelques lignes : premièrement, une parole de réconfort à l'adresse de ses contemporains qui traversent une période effroyable ; deuxièmement, et c'est une très grande nouveauté, une proclamation de la foi en la Résurrection des morts. D'abord, premièrement, une parole de réconfort à l'adresse de ses contemporains qui traversent une période terrible... Quand Daniel dit « ce sera un temps de détresse, comme il n'y en a jamais eu », il parle au futur, mais ce n'est qu'une apparence : parce qu'on est en période d'occupation et de persécution, on ne peut pas faire circuler des livres d'opposition non déguisée ; alors on fait semblant de parler du passé ou du futur, jamais du présent. Mais les lecteurs ne s'y trompent pas. Ils savent bien, eux, que le livre de Daniel qu'ils ont entre les mains les concerne, eux, dans l'immédiat. Et c'est d'abord de cela qu'ils ont besoin.

Ce « temps de détresse, comme il n'y en a jamais eu », c'est ce qu'ils vivent en ce moment et qui dépasse en horreur tout ce qu'on avait déjà vécu. Depuis les grandes conquêtes d'Alexandre le Grand, on est sous occupation grecque ; Alexandre et ses premiers successeurs se montraient libéraux à l'égard des populations des pays occupés, mais le temps a passé depuis Alexandre ; et son lointain successeur au pouvoir en Palestine, à l'époque du livre de Daniel, c'est-à-dire vers 170 av.J.C., est un certain Antiochus Epiphane tristement célèbre dans la mémoire juive.

Son nom était d'ailleurs tout un programme : il s'appelait Antiochus IV et il se faisait appeler « Epiphane », ce qui, en toute modestie, signifie « Dieu manifesté » ; mais il était tellement détesté qu'à Antioche, sa capitale, on l'appelait « Epimane », ce qui veut dire le « cinglé » (le mégalomane).

Antiochus se livre à une effroyable persécution : il interdit toute pratique de la religion juive et exige qu'on lui rende à lui les honneurs qu'on rendait jusqu'ici à Dieu ; c'est lui, désormais, qui est le centre du Temple et de la vie religieuse ; pour les Juifs, le choix est clair : il faut se soumettre ou bien rester fidèle à sa foi, et, dans ce cas, affronter la torture et la mort. Et en férocité, Antiochus s'y connaît. Comme toujours dans ces cas-là, on verra les deux attitudes : certains plieront, l'épreuve est trop dure ; mais de nombreux Juifs ont choisi la fidélité et l'ont payé de leur vie. Pour rester fidèles à la foi de leurs pères, à l'Alliance de Dieu tout simplement. La parole de réconfort s'adresse donc à tous ceux qui sont affrontés à l'horrible cas de conscience ;

Daniel leur dit en substance : Michel, le chef des Anges, veille sur vous... apparemment, sur terre, ce que vous voyez, mes amis, ce que vous vivez, c'est l'échec, la mort des meilleurs, l'horreur... la victoire de ceux qui sèment le mal et la terreur. Mais, en finale, vous êtes les grands vainqueurs ! Le combat se déroule à la fois sur terre et au ciel : vous, vous ne voyez que ce qui se passe sur la terre, mais au ciel, dites-vous bien, les armées célestes ont déjà gagné la victoire pour vous.
« En ce temps-là se lèvera Michel, le chef des anges, celui qui veille sur ton peuple. Car ce sera un temps de détresse comme il n'y en a jamais eu depuis que les nations existent. Mais en ce temps-là viendra le salut de ton peuple, de tous ceux dont le nom se trouvera dans le livre de Dieu. » Il faut bien entendre le mot « car » ; une fois de plus, le prophète est celui qui rappelle au peuple que Dieu est tout proche de ceux qui sont dans la détresse. C'est une caractéristique du livre de Daniel de représenter l'histoire humaine et ici du peuple de l'Alliance, comme un gigantesque combat : un combat dont on connaît déjà le vainqueur.

Voilà donc le message de réconfort de Daniel pour les vivants. Mais il y a tous ceux qui sont morts dans cette tourmente : ils ont fait le sacrifice de leur vie pour ne pas trahir le Dieu vivant... Paradoxe !... Alors, pour Daniel, cela devient une évidence : Dieu ne peut pas abandonner éternellement ceux qui ont accepté de mourir pour lui. Ils sont morts, c'est vrai, mais ils ressusciteront. Et voilà une nouvelle conquête de la révélation : il revient à Daniel l'honneur d'avoir le premier percé cette lumière extraordinaire de la foi. Après deux mille ans de Christianisme, le mot « Résurrection » fait partie de notre vocabulaire habituel. Mais il n'en avait jamais été question jusque-là. Comme toujours, il faut nous replacer dans la longue histoire de la pédagogie biblique et du développement progressif de la foi d'Israël. Pendant des siècles, la question de la résurrection individuelle ne s'est même pas posée : on s'intéressait au peuple et non à l'individu, au présent et à l'avenir du peuple, mais pas au lendemain de l'individu. D'où l'importance qu'un homme attachait à sa descendance : le seul avenir imaginable était dans les enfants.

Pour croire à la résurrection individuelle, il faut combiner deux éléments : premièrement, s'intéresser au sort de l'individu pour lui-même (et pas seulement du peuple) ; deuxièmement, croire en un Dieu fidèle qui ne vous abandonne pas à la mort. Sur le premier point, l'intérêt pour le sort de l'individu n'est apparu que progressivement dans l'histoire d'Israël ; cela a été une conquête, un progrès très tardif. Vous savez bien que la notion de responsabilité individuelle date seulement de l'Exil. Sur le deuxième point, la foi dans la fidélité de Dieu ne pouvait venir que de l'expérience, et donc progressivement elle aussi. La certitude que Dieu s'intéresse à l'homme, et ne lui veut que du bien, et que donc il ne l'abandonne jamais, s'est développée au rythme des événements concrets de l'histoire du peuple élu. C'est l'expérience historique de l'Alliance qui a nourri la foi d'Israël. Un jour, on a fini par comprendre que le Dieu qui veut l'homme libre de toute servitude ne peut le laisser dans les chaînes de la mort. Peu à peu cette évidence est apparue au grand jour : et elle a éclaté précisément le jour où des croyants ont été à ce point fidèles au Dieu vivant qu'ils ont sacrifié leur vie pour lui. Si bien que, paradoxalement, c'est leur mort qui a été pour leurs frères la source de la foi dans la vie éternelle. « Les sages brilleront comme la splendeur du firmament, et ceux qui sont des maîtres de justice pour la multitude resplendiront comme les étoiles dans les siècles des siècles. »

Pour les martyrs, donc, c'est clair, ils ressusciteront pour la vie éternelle ; mais pour les autres ? L'une des phrases de Daniel résonne un peu comme une sorte de verdict sans appel : « Beaucoup de gens qui dormaient dans la poussière de la terre s'éveilleront : les uns pour la vie éternelle, les autres pour la honte et la déchéance éternelles. » Très probablement, l'auteur du livre de Daniel n'envisage la résurrection que pour les justes ; les autres connaîtront la mort éternelle ; mais il y aura d'autres étapes dans la découverte du projet de Dieu. On sait aujourd'hui que la résurrection est promise à toute chair ; car l'humanité n'est pas coupée en deux : les bons et les méchants ; personne n'est entièrement bon, personne n'est entièrement mauvais. C'est en chacun de nous que le tri s'opérera. Tout ce qui est de l'ordre de l'amour vient de Dieu et donc vivra éternellement.

PSAUME 15 (16), 5.8, 9-10, 1b.11

5 Seigneur, mon partage et ma coupe :
de toi dépend mon sort.
8 Je garde le Seigneur devant moi sans relâche ;
il est à ma droite, je suis inébranlable.

9 Mon coeur exulte, mon âme est en fête,
ma chair elle-même repose en confiance :
10 tu ne peux m'abandonner à la mort
ni laisser ton ami voir la corruption.

1 Mon Dieu, j'ai fait de toi mon refuge.
11 Tu m'apprends le chemin de la vie :
devant ta face, débordement de joie !
A ta droite, éternité de délices !

Dans les versets qui nous sont proposés aujourd'hui, tout a l'air si simple ! Dieu, c'est toi et toi seul, mon Dieu, je n'aime que Toi... le « mariage » parfait ...! (en quelque sorte). Et vous connaissez le negro spiritual qui s'en est inspiré : « Tu es, Seigneur, le lot de mon coeur, Tu es mon héritage, En Toi, Seigneur, j'ai mis mon bonheur, Toi, mon seul partage. » En réalité, ce psaume traduit un combat terrible, celui de la fidélité à la vraie foi : exactement ce dont il était question dans la première lecture, quand Daniel exhortait ses frères à ne pas renier leur foi malgré la persécution du roi grec Antiochus Epiphane.

Ce combat de la fidélité a été le lot d'Israël depuis le début. Si Moïse, dès la période de l'Exode, s'est montré si ferme là-dessus, c'est parce que le danger de l'idolâtrie était bien réel : rappelez-vous l'épisode du veau d'or (Ex 32). Sous prétexte que Moïse tardait un peu trop à redescendre de la montagne, le peuple s'est empressé d'oublier toutes ses belles promesses ; on avait promis : « Tout ce que Dieu a dit, nous le ferons... » Et Dieu a bien dit de ne pas se fabriquer de statues, c'est trop dangereux... Pourquoi est-ce dangereux de tomber dans l'idolâtrie ? Parce qu'on finirait par croire vraiment qu'il existe d'autres dieux à qui l'on peut faire confiance. Oui, mais, c'est trop inconfortable, ce Dieu insaisissable, lointain ; on ne sait rien de lui, on n'a pas prise sur lui. Alors, puisque Moïse tardait, on a eu vite fait de convaincre Aaron et on a fabriqué une belle statue, un veau tout en or.

Et puis, de nouveau, quand on est entré en Canaan, le danger d'idolâtrie a été permanent : quand tout ne va pas comme on voudrait, quand survient la guerre, la famine, l'épidémie... ne croyez-vous pas que deux sûretés valent mieux qu'une ? Et puis, qui nous dit que notre Dieu à nous, celui qui nous a accompagnés dans le Sinaï, a du pouvoir ici, en Canaan ? Ne serait-ce pas plutôt Baal, le dieu qui règne ici ?

Alors, quand on ne sait plus à quel saint se vouer, comme on dit aujourd'hui, on est bien tenté de prier tous les dieux possibles et imaginables. Et vous savez bien qu'on l'a fait : que le roi Achaz, encore au huitième siècle, a sacrifié son fils aux idoles, parce qu'il avait peur de la guerre et que sa foi au Dieu d'Israël ne lui suffisait pas... et que son petit-fils Manassé en a fait autant cinquante ans plus tard.

C'est pour cela que les prophètes ont mené une lutte acharnée contre l'idolâtrie tout au long de l'histoire biblique. Parce que Dieu nous veut libres et que l'idolâtrie est le pire des esclavages : la preuve, elle mène à des actes atroces qui n'ont plus rien d'humain (comme les sacrifices d'enfants). Ce psaume traduit donc sous forme de prière la prédication des prophètes : il résonne un peu comme une résolution, le oui des croyants à cette prédication, et en même temps la supplication adressée à Dieu de nous aider à tenir bon :

(voici quelques versets que nous n'avons pas lus aujourd'hui) « Garde-moi, mon Dieu, j'ai fait de toi mon refuge. J'ai dit au Seigneur : Tu es mon Dieu ! Je n'ai pas d'autre bonheur que toi. Toutes les idoles du pays, ces dieux que j'aimais, ne cessent d'étendre leurs ravages, et l'on se rue à leur suite. (Non) Je n'irai pas leur offrir le sang des sacrifices ; leur nom ne viendra pas sur mes lèvres ! » (v. 1 - 4).

« Toutes les idoles du pays, ces dieux que j'aimais, ne cessent d'étendre leurs ravages, et l'on se rue à leur suite » : cela veut bien dire que le danger est réel ; même les meilleurs succombent apparemment. « Je n'irai pas leur offrir le sang des sacrifices ; leur nom ne viendra pas sur mes lèvres ! » : il s'agit d'abord des sacrifices humains, bien sûr, mais pas seulement : en Israël tout geste, toute pratique religieuse doivent être adressés exclusivement au Dieu de l'Alliance et à lui seul, tout simplement parce qu'il est le seul Dieu vivant, celui qui est seul capable de mener son peuple sur le difficile chemin de la liberté.

Au long des siècles, on a mieux compris que Dieu est le Dieu unique, non pas seulement pour Israël, mais pour l'humanité tout entière. Et il est devenu évident que l'exigence d'exclusivité de Dieu à l'égard de son peuple est la contrepartie de l'Alliance, de l'élection d'Israël : Dieu a gratuitement choisi ce peuple et s'est révélé à lui comme le seul vrai Dieu ; si Israël répond dignement à cette vocation en s'attachant exclusivement à son Dieu, alors seulement il pourra remplir sa mission de témoin du Dieu unique devant les autres nations. Mais s'il se laisse aller à rendre un culte à d'autres dieux, quel témoignage pourra-t-il porter ? D'où cette grande exigence des prophètes.

Dans ce psaume, Israël illustre son statut très particulier de peuple choisi en se comparant à un lévite : « Seigneur, mon partage et ma coupe : de toi dépend mon sort. La part qui me revient fait mes délices ; j'ai même le plus bel héritage. » Ces expressions « partage, lot, héritage ... » sont des allusions à la situation particulière des lévites : au moment du partage de la Palestine entre les tribus des descendants de Jacob, les membres de la tribu de Lévi n'avaient pas reçu de part du territoire : leur part c'était la Maison de Dieu (le Temple), le service de Dieu... Vous vous souvenez que leur vie tout entière était consacrée au service du culte ; leur subsistance était assurée par les dîmes (aujourd'hui, on dirait le denier de l'Eglise) et par une partie des récoltes et des viandes offertes en sacrifice. A la réflexion, la position d'Israël comme peuple consacré à Dieu au milieu de l'humanité est analogue au statut très particulier des lévites en Israël. Cette fidélité (du lévite et tout autant du peuple d'Israël), cette consécration au service du Seigneur, est source de grande joie : « Mon Dieu j'ai fait de toi mon refuge, tu m'apprends le chemin de la vie : devant ta face, débordement de joie ! A ta droite, éternité de délices ! »

Je m'arrête sur cette dernière phrase : « A ta droite, éternité de délices ! » Après la première lecture de ce dimanche (Dn 12) qui annonçait la résurrection des corps, on pourrait croire qu'il s'agit de la même chose ici ; mais, en fait, l'éternité dont il est question ici n'est pas une affirmation de la résurrection individuelle ; n'oublions pas que le véritable sujet de tous les psaumes n'est jamais un individu particulier mais toujours le peuple d'Israël tout entier. Le peuple est assuré de survivre éternellement puisqu'il est l'élu du Dieu vivant. Et vous savez bien que quand on a composé ce psaume, bien longtemps avant le livre de Daniel, personne n'imaginait encore la possibilité d'une Résurrection individuelle.

De la même manière le verset « Tu ne peux m'abandonner à la mort, ni laisser ton ami voir la corruption » n'est pas une proclamation de foi en la Résurrection individuelle, mais un plaidoyer pour la survie du peuple ; bien sûr, par la suite, quand, avec le prophète Daniel (première lecture), on a commencé à croire en la résurrection des morts, on a relu ce verset dans ce sens. Plus tard encore, on a appliqué ce verset à Jésus : désormais, avec Jésus-Christ, nous pouvons dire en toute confiance : « Mon coeur exulte, mon âme est en fête... Tu ne peux m'abandonner à la mort... A ta droite, (j'attends une) éternité de délices ».

DEUXIEME LECTURE - Hébreux 10, 11-14. 18

Dans l'Ancienne Alliance,
11 les prêtres étaient debout dans le Temple
pour célébrer une liturgie quotidienne,
et pour offrir à plusieurs reprises les mêmes sacrifices,
qui n'ont jamais pu enlever les péchés.
12 Jésus Christ, au contraire,
après avoir offert pour les péchés un unique sacrifice,
s'est assis pour toujours à la droite de Dieu.
13 Il attend désormais que :
« Ses ennemis soient mis sous ses pieds. »
14 Par son sacrifice unique,
il a mené pour toujours à leur perfection
ceux qui reçoivent de lui la sainteté.
18 Quand le pardon est accordé,
on n'offre plus le sacrifice pour le péché.

L'un des grands objectifs de la lettre aux Hébreux, comme de tous les textes du Nouveau Testament, c'est de nous faire comprendre que Jésus est bien le Messie qu'on attendait ; or certains des lecteurs de cette lettre aux Hébreux attendaient visiblement un Messie qui serait un Prêtre. Donc, il s'agit de montrer comment Jésus est bien ce Messie-prêtre qu'on attendait ; par conséquent, le sacerdoce juif est dépassé : les prêtres de l'Ancienne Alliance ont accompli leur rôle ; désormais, on est dans un régime nouveau, celui de la « Nouvelle Alliance » où il n'y a plus qu'un seul prêtre, Jésus-Christ.

C'est pour cela que notre auteur développe longuement toutes les caractéristiques des prêtres de son époque et il les compare à Jésus-Christ. La comparaison, aujourd'hui, porte sur deux points : premièrement, la liturgie des prêtres de l'Ancien Testament était quotidienne et ils offraient indéfiniment les mêmes sacrifices ; Jésus, lui, a offert un sacrifice unique ; deuxièmement, le culte des prêtres juifs était inefficace, puisque leurs sacrifices n'ont jamais pu enlever les péchés. Tandis que par son unique sacrifice, par sa vie donnée, Jésus a enlevé une fois pour toutes le péché du monde.

Soyons francs, ce genre de raisonnement nous est assez étranger ; mais pour le milieu juif et chrétien de l'époque, toutes ces considérations étaient très importantes.

Je commence par l'expression « enlever les péchés » parce que c'est peut-être celle qui nous étonne le plus dans ce texte : et pourtant l'auteur y tient certainement parce que le mot péché revient plusieurs fois dans ces quelques phrases. Evidemment, ni vous ni moi ni personne ne peut prétendre que plus aucun péché n'a été commis depuis la mort et la résurrection du Christ. Mais dire que Jésus a enlevé le péché du monde, c'est dire que le péché n'est plus une fatalité parce que l'Esprit Saint nous a été donné.
C'est le sens de la phrase : « il a mené pour toujours à leur perfection ceux qui reçoivent de lui la sainteté. » Entendons-nous bien : le mot « perfection », ici, n'a pas un sens moral ; il veut dire plutôt « accomplissement, achèvement ». Nous avons été menés par le Christ à notre accomplissement, cela veut dire que nous sommes redevenus grâce à lui des hommes et des femmes libres : libres de ne pas retomber dans la haine, la violence, la jalousie ; libres de vivre en fils et filles de Dieu et en frères et soeurs entre nous.


C'est pour cela que, à chaque Eucharistie, nous continuons à dire « Voici l'agneau de Dieu qui enlève le péché du monde ». C'est une véritable révolution en quelque sorte ! C'est bien celle qu'avaient annoncée les prophètes : Jérémie, par exemple, quand il parlait de la Nouvelle Alliance : « Voici venir des jours, oracle du Seigneur, où je conclurai avec la maison d'Israël et avec la maison de Juda une Alliance Nouvelle.. Je déposerai mes directives au fond de leur coeur... » (Jr 31, 31-34). Et Ezéchiel : « J'enlèverai de votre corps le coeur de pierre et je vous donnerai un coeur de chair. Je mettrai en vous mon propre esprit et je vous ferai marcher selon mes lois. » (Ez 36, 26-27).
Le bonheur immense des premiers chrétiens, c'était bien cette certitude que Jésus avait accompli cette grande promesse de Dieu. Désormais, nous pouvons laisser l'Esprit Saint mener nos vies. Evidemment, cela suppose que nous restions sans cesse étroitement greffés sur Jésus-Christ, comme le rameau sur la vigne.

Autre formule étonnante dans ce texte : « Jésus-Christ s'est assis pour toujours à la droite de Dieu. Il attend désormais que ses ennemis soient mis sous ses pieds. » En fait, elle s'adresse à une autre catégorie de lecteurs de la lettre aux Hébreux, ceux qui attendaient un Messie-roi.

Je m'explique : l'expression « assis à la droite de Dieu » était depuis des siècles en Israël un titre royal : pourquoi ? Parce que, très concrètement, si vous vous placiez derrière le Temple de Jérusalem et le palais royal (à l'époque où tous les deux étaient encore debout), et que vous regardiez vers l'Est, le palais royal était réellement à droite du Temple, en contrebas : ce qui veut dire que le trône du roi était à droite de ce qu'on pourrait appeler le trône de Dieu. Littéralement, le jour de son sacre, lorsqu'il prenait possession de son trône, le nouveau roi s'asseyait à la droite de Dieu. Du coup on voit ce que veut dire : « Jésus-Christ s'est assis pour toujours à la droite de Dieu. » C'est affirmer tout simplement que Jésus est bien le roi-Messie qu'on attendait.
La phrase suivante dit exactement la même chose : « Il attend désormais que tous ses ennemis soient mis sous ses pieds. » Là encore, il faut se replacer dans le contexte : sur les marches des trônes des rois à l'époque, on gravait ou on sculptait des silhouettes d'hommes enchaînés ; ils représentaient les ennemis du royaume ; en gravissant les marches de son trône, le roi écrasait ces silhouettes, il piétinait symboliquement ses ennemis. A chaque nouveau roi, le jour de son sacre, le prophète disait de la part de Dieu : « Siège à ma droite, que je fasse de tes ennemis l'escabeau de tes pieds. »


On ne voit évidemment plus le trône des rois de Jérusalem, mais les trônes de Tout-Ankh-Ammon au Musée du Caire portent exactement ces mêmes sculptures. En Israël, la seule trace qu'on en ait gardée est la phrase que le prophète disait au jeune roi et qui est citée dans le psaume 109 (110) : « Siège à ma droite, que je fasse de tes ennemis l'escabeau de tes pieds. »
Pour l'auteur de la lettre aux Hébreux, c'est une manière imagée de nous dire que Jésus-Christ est bien le Messie, celui qu'on attendait, le roi éternel, descendant de David. Et si Jésus est bien le Messie, alors, désormais l'ancien monde est révolu.


***

Reste une question : pourquoi parlons-nous du sacrifice de la Messe ? L'auteur de la Lettre aux Hébreux, lui-même, nous dit : « Quand le pardon est accordé, on n'offre plus de sacrifice pour le péché. » En fait, nous avons gardé le mot « sacrifice » mais, avec Jésus-Christ, son sens a complètement changé : pour lui, « sacrifier » (sacrum facere, accomplir un acte sacré) ne signifie pas tuer un ou mille animaux, mais vivre dans l'amour et faire vivre ses frères. Le prophète Osée le disait déjà (au 8ème siècle av.J.C.) de la part de Dieu : « C'est l'amour que je veux et non les sacrifices, la connaissance de Dieu et non les holocaustes. »

EVANGILE Marc 13, 24-32

Jésus parlait à ses disciples de sa venue :
24 « En ces temps-là,
après une terrible détresse,
le soleil s'obscurcira
et la lune perdra son éclat.
25 Les étoiles tomberont du ciel
et les puissances célestes seront ébranlées.
26 Alors on verra le Fils de l'homme venir sur les nuées
avec grande puissance et grande gloire.
27 Il enverra les anges
pour rassembler les élus des quatre coins du monde,
de l'extrémité de la terre à l'extrémité du ciel.
28 Que la comparaison du figuier vous instruise :
dès que ses branches deviennent tendres
et que sortent les feuilles,
vous savez que l'été est proche.
29 De même, vous aussi,
lorsque vous verrez arriver cela,
sachez que le Fils de l'homme est proche, à votre porte.
30 Amen, je vous le dis :
cette génération ne passera pas
avant que tout cela n'arrive.
31 Le ciel et la terre passeront,
mes paroles ne passeront pas.
32 Quant au jour et à l'heure,
nul ne les connaît,
pas même les anges dans le ciel,
pas même le Fils,
mais seulement le Père. »

Marc ne nous avait guère habitués à ce genre de discours ! Tout d'un coup son style se met à ressembler à toute une littérature très florissante à son époque, mais bien étrangère à nos mentalités actuelles. Il faut se rappeler que les derniers siècles avant l'ère chrétienne ont été le théâtre d'une grande effervescence intellectuelle, pas seulement en Palestine, mais en Egypte, en Grèce, en Mésopotamie. La littérature de divination faisait fortune ; dans toutes les civilisations, dans toutes les religions, les questions sont partout et toujours les mêmes : qui aura le dernier mot ? L'humanité va-t-elle irrémédiablement à sa perte ? Ou alors le Bien triomphera-t-il ? Que sera la fin du monde ?

Peu à peu un style était né dans tout le Proche-Orient pour aborder ces sujets : partout on retrouve les mêmes images : des bouleversements cosmiques, éclipses de soleil ou de lune, des personnages célestes, anges ou démons ; ce qui est intéressant pour nous, c'est de voir comment des croyants, juifs puis chrétiens ont emprunté les formes de ce style de leur temps mais en y coulant leur propre message, la révélation divine. C'est pour cela que, dans la Bible, ce style littéraire est appelé « apocalyptique » parce qu'il apporte une « révélation » de la part de Dieu (littéralement le verbe grec « apocaluptô » veut dire « lever un coin du voile », « révéler »). Au sens de « lever le voile qui recouvre la fin de l'histoire ».

Cette sorte de langage nous est assez étrangère aujourd'hui, mais au temps de Jésus, c'était transparent pour tout le monde. C'était du langage codé : en surface, il est question du soleil, des étoiles, de la lune et tout cela va être bouleversé. Mais en réalité il s'agit de tout autre chose ! Il s'agit de la victoire de Dieu et de ses enfants dans le grand combat qu'ils livrent contre le mal depuis l'origine du monde. Elle est là la spécificité de la foi judéo-chrétienne. C'est donc un contresens d'employer le mot « Apocalypse » à propos d'événements terrifiants : dans le langage croyant, juif ou chrétien, c'est juste le contraire. La révélation du mystère de Dieu ne vise jamais à terrifier les hommes, mais au contraire à leur permettre d'aborder tous les bouleversements de l'histoire en soulevant le coin du voile pour garder l'espérance.

Chaque fois que les prophètes de l'Ancien Testament veulent annoncer le Grand jour de Dieu, sa victoire définitive contre toutes les forces du mal, on retrouve ce même langage, ces mêmes images. Par exemple, le prophète Joël : « La terre frémit, le ciel est ébranlé ; le soleil et la lune s'obscurcissent et les étoiles retirent leur clarté, tandis que le Seigneur donne de la voix à la tête de son armée. Ses bataillons sont très nombreux : puissant est l'exécuteur de sa parole. Grand est le jour du Seigneur, redoutable à l'extrême : qui peut le supporter ? » (Jl 2, 10-11). Ou encore : « Je répandrai mon esprit sur toute chair. Vos fils et vos filles prophétiseront, vos vieillards auront des songes, vos jeunes gens auront des visions. Même sur les serviteurs et sur les servantes, en ce temps-là, je répandrai mon Esprit. Je placerai des prodiges dans le ciel et sur la terre, du sang, du feu, des colonnes de fumée. Le soleil se changera en ténèbres et la lune en sang à l'avènement du jour du Seigneur, grandiose et redoutable. Alors, quiconque invoquera le nom du Seigneur sera sauvé. » (Jl 3, 1 - 5). Et au chapitre 4 : « Le soleil et la lune s'obscurcissent, les étoiles retirent leur clarté... Le Seigneur rugit de Sion, de Jérusalem il donne de la voix : alors les cieux et la terre sont ébranlés mais le Seigneur est un abri pour son peuple, un refuge pour les Israélites. » (Jl 4, 15 - 16).


Tous ces textes ont un point commun : ils ne sont pas faits pour inquiéter, au contraire, puisqu'ils annoncent la victoire du Dieu d'amour. Le chamboulement cosmique qu'ils décrivent complaisamment n'est qu'une image du renversement complet de la situation ; le message, c'est « Dieu aura le dernier mot ». Le mal sera définitivement détruit ; par exemple Isaïe emploie les mêmes images pour annoncer le jugement de Dieu : « les étoiles du ciel et leurs constellations ne feront plus briller leur lumière. Dès son lever, le soleil sera obscur et la lune ne donnera plus sa clarté. Je punirai le monde pour sa méchanceté, les impies pour leurs crimes. » (Is 13, 10) ; c'est le même Isaïe qui, quelques versets plus haut, annonçait le salut des fils de Dieu : « Tu diras ce jour-là : Voici mon Dieu sauveur, j'ai confiance et je ne tremble plus, car ma force et mon chant, c'est le Seigneur ! Il a été pour moi le salut. » (12, 1-2). Et vous avez entendu Joël : « Quiconque invoquera le nom du Seigneur sera sauvé... le Seigneur est un abri pour son peuple ». Dans le style apocalyptique, tout-à-fait conventionnel, donc, l'annonce de la foi, c'est Dieu est le maître de l'histoire et le jour vient où le mal disparaîtra. Il ne faut pas parler de « fin du monde » mais de « transformation du monde », de « renouvellement du monde ».

Quand on arrive au Nouveau Testament, qui utilise, lui aussi parfois le style apocalyptique, par exemple dans l'évangile de Marc de ce dimanche, le message de la foi reste fondamentalement le même, avec cette précision toutefois : le dernier mot, la victoire définitive de Dieu contre le Mal, c'est pour tout de suite, en Jésus-Christ. Il n'est donc pas étonnant qu'à quelques jours de sa dernière Pâque à Jérusalem, Jésus recoure à ce langage, à ces images : le combat entre les forces du mal et le Christ est à son paroxysme et dans ce texte, si nous savons lire entre les lignes, nous avons un message équivalent à la phrase de Jésus dans l'évangile de Jean : « Courage, j'ai vaincu le monde » (Jn 16, 33).

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11 juin 2007 1 11 /06 /juin /2007 07:57

 marie-nolle-thabut.jpg Je suis, chaque dimanche, impressionné par la qualité des commentaires de Marie-Noëlle Thabut sur les textes que nous propose la liturgie du jour.

 

Ces commentaires, trouvés sur le site "Eglise catholique en France", permettent à toute personne de bonne volonté, chrétienne ou non, de mieux comprendre la Bible, le livre le plus diffusé au monde. Notamment, en

  • donnant des explications historiques ;

  • décodant le langage imagé utilisé par l'auteur.

Je souhaite arriver à mettre ici, chaque dimanche, les commentaires de Marie-Noëlle Thabut. Ma seule contribution consiste à surligner les passages que je trouve les plus enrichissants et à écrire en rouge ceux qui parlent d'un thème qui m'est cher : la liberté (trois autres pages de mon blog sont consacrées à ces passages des Evangiles, du reste du Nouveau Testament ou de l'Ancien Testament qui parlent de la liberté)

 

Version audio, trouvée sur le site de Radio-Notre-Dame

 

PREMIERE LECTURE - 2 Samuel 12, 7-10. 13

Après le péché de David,
7 le prophète Natan vint le trouver et lui dit :
« Ainsi parle le Seigneur Dieu d'Israël :
Je t'ai sacré roi d'Israël,
je t'ai sauvé de la main de Saül,
8 puis je t'ai donné la maison de ton maître,
je t'ai donné les épouses du roi ;
je t'ai donné la maison d'Israël et de Juda
et, si ce n'est pas encore assez,
j'y ajouterai tout ce que tu voudras.
9 Pourquoi donc as-tu méprisé le Seigneur
en faisant ce qui est mal à ses yeux ?
Tu as frappé par l'épée Ourias le Hittite ;
sa femme, tu l'as prise pour femme ;
lui, tu l'as fait périr par l'épée des fils d'Ammon.

10 Désormais, l'épée ne cessera plus jamais de frapper ta maison,
pour te punir parce que tu m'as méprisé,
et que tu as pris la femme d'Ourias le Hittite
pour qu'elle devienne ta femme. »

13 David dit à Natan :
« J'ai péché contre le Seigneur ! »
Natan lui répondit :
« Le Seigneur a pardonné ton péché,
tu ne mourras pas. »


Voilà l'un des épisodes les plus célèbres de l'histoire du roi David : pas le plus flatteur peut-être, pour le roi, puisque la Bible ne nous cache pas la peu brillante machination à laquelle il s'est livré ce jour-là. On était en temps de guerre, l'armée venait de mettre le siège devant la ville de Rabbat Ammon (Amman aujourd'hui). Le roi David, lui, était à Jérusalem dans son palais. Un soir, en se promenant sur sa terrasse, il aperçoit une ravissante créature qui prenait son bain. Il en tombe amoureux et la fait venir au palais. Elle était mariée pourtant, mais son mari, Ourias le Hittite, était au front. Les choses se compliquent très vite lorsqu'elle lui fait dire quelques jours plus tard qu'elle est enceinte. David se soucie alors de faire revenir au plus vite le mari à Jérusalem ; dès qu'il aura passé le seuil de sa maison, on pourra lui attribuer la paternité de l'enfant que sa femme attend.

On invente donc une mission de renseignement : Ourias est convoqué à Jérusalem au palais et prié de donner tous les détails possibles concernant la bataille. La journée se passe donc à raconter la vie au front. Le soir venu, David félicite Ourias et l'engage à rentrer dormir chez lui ; mais voilà : d'après la loi de Moïse, les guerriers en campagne étaient tenus à la continence. David le sait bien lui aussi mais il préférerait l'ignorer ! Le texte biblique n'épargne pas le roi : il est décrit comme faisant peu de cas de la loi, alors que son officier, un étranger pourtant (un Hittite, donc un païen) se montre scrupuleux : solidaire de ses frères de combat, il ne veut pas bénéficier de cette faveur insolite. Deux soirs de suite, donc, il refuse d'aller dans sa maison rejoindre sa femme malgré l'insistance de David qui va jusqu'à l'enivrer pour le faire céder. Drame pour David : Ourias n'ayant pas franchi le seuil de sa maison, l'enfant ne pourra lui être attribué. Il ne reste plus qu'une solution : se débarrasser du mari gênant ; alors Bethsabée pourra être la femme du roi et concevoir un enfant de lui. Qu'à cela ne tienne : dans une lettre qu'il fait porter par Ourias lui-même, le roi donne à Joab, chef de son armée, l'ordre de placer Ourias au plus fort du combat, afin qu'il soit tué. Quelques jours plus tard, un messager apporte l'annonce de sa mort. Le délai de deuil achevé, David fait chercher Bethsabée et l'installe chez lui. L'enfant naît, c'est un garçon.

C'est alors que le prophète Natan se présente chez David : très habilement, il ne lui fait pas une leçon de morale ; il lui dit : je vais te raconter une histoire qui vient de se passer dans une ville de ton royaume : il y avait deux hommes, l'un riche et l'autre pauvre. Le riche avait petit et gros bétail en très grande abondance. Le pauvre n'avait rien du tout qu'une agnelle, une seule petite qu'il avait achetée. Il la nourrissait et elle grandissait chez lui en même temps que ses enfants... Un jour, l'homme riche eut un invité : que crois-tu qu'il a fait pour le dîner ? Il avait tout ce qu'il fallait dans son troupeau ; eh bien non ! Il a volé l'agnelle du pauvre pour son festin. » David est horrifié, il faut sévir. Mais Natan l'arrête aussitôt : « Cet homme, c'est toi ! » On s'attendrait alors à ce que l'homme de Dieu profite de son avantage et fasse remarquer à David toutes ses turpitudes ; et ce serait bien facile : le roi, riche, entouré de femmes, a pris à Ourias le Hittite son épouse puis sa vie.

Eh bien non, justement ! Et c'est la leçon étonnante du texte d'aujourd'hui : avant même d'obtenir de David des mots de repentir, le prophète vient lui annoncer que Dieu, pour autant, ne renie aucun de ses bienfaits et va même jusqu'à vouloir le combler encore davantage ! « Je t'ai sacré roi d'Israël, je t'ai sauvé de la main de Saül, puis je t'ai donné la maison de ton maître, je t'ai donné les épouses du roi ; je t'ai donné la maison d'Israël et de Juda et, si ce n'est pas encore assez, j'y ajouterai tout ce que tu voudras. » Cette dernière phrase « Si ce n'est pas encore assez, j'y ajouterai tout ce que tu voudras » est la plus belle définition du pardon : par-delà le péché, l'infidélité, Dieu continue d'aimer, de donner. Notons encore une fois que David n'a pas encore eu le temps d'exprimer la moindre demande de pardon ! Les dons de Dieu ne sont pas conditionnés par notre conduite. C'est le sens même du mot « pardon » : Par-don signifie don au-delà ; le pardon de Dieu n'est pas un événement ponctuel, c'est le don constant de son amour malgré nos infidélités répétées.

Mais pardon ne veut pas dire retour à l'Innocence ! Nos actes portent des fruits, nous le savons bien, certains bons, d'autres vénéneux. C'est même ce qui fait la grandeur de nos vies, il n'y a pas de coup d'éponge possible : la cupidité, le meurtre empoisonneront désormais la vie de David ; c'est le sens de ce constat douloureux du prophète : « Désormais, l'épée ne cessera plus jamais de frapper ta maison ».

Alors, tout d'un coup, David prend conscience de l'horreur et de l'injustice de ses actes, et aussi de leurs terribles conséquences. Il dit simplement : « J'ai péché contre le Seigneur. » Alors le prophète peut lui dire la seule phrase pour laquelle il était venu : « Le Seigneur a pardonné ton péché ».

***
Compléments
Ce texte tardif ne cède pas à la facilité de brosser un portrait trop complaisant du roi : au contraire, il s'attache à montrer que le roi n'est pas au-dessus des lois !
Ourias est un Hittite, c'est-à-dire un non-Israélite, devenu officier dans l'armée du roi David. Les Hittites sont l'un des peuples qui habitaient le pays de Canaan avant l'arrivée des Israélites. D'après le prophète Natan, faire du mal à cet étranger c'est mépriser le Seigneur lui-même. Une fois de plus, la Bible nous invite au respect de l'étranger.
Désormais l'épée ne cessera plus de frapper ta maison : c'est l'engrenage de la violence qui nous est si souvent rappelé dans la Bible. « Mépriser le Seigneur », c'est-à-dire faire du mal à nos frères, c'est inévitablement semer la haine et finalement la souffrance pour les autres et pour nous-mêmes. Les commandements (la Loi) ne nous ont été donnés que pour nous indiquer le seul moyen d'être heureux en société.

PSAUME 31 (32), 1-2, 5.7, 10-11

1 Heureux l'homme dont la faute est enlevée,
et le péché remis !
2 Heureux l'homme dont le Seigneur ne retient pas l'offense,
dont l'esprit est sans fraude.

5 Je t'ai fait connaître ma faute,
je n'ai pas caché mes torts.
J'ai dit : je rendrai grâce au Seigneur
en confessant mes péchés.

Et toi, tu as enlevé l'offense de ma faute.
7 Tu es un refuge pour moi,
mon abri dans la détresse,
de chants de délivrance tu m'as entouré.

10 L'amour du Seigneur entourera
ceux qui comptent sur lui.
11 Que le Seigneur soit votre joie, hommes justes !
Hommes droits, chantez votre allégresse !
« Heureux l'homme dont la faute est enlevée, et le péché remis ! » Un pécheur pardonné rend grâce : rien d'étonnant, c'est l'expérience millénaire des croyants. A commencer par David, dont le nom est rappelé en tête de ce psaume, comme souvent, pour nous inviter à nous couler dans l'attitude spirituelle de celui qui fut le type même du pécheur-pardonné-repentant-reconnaissant (voir la première lecture). Par la suite, d'autres rois ont partagé ces sentiments, et organisé de grandes célébrations pénitentielles au Temple de Jérusalem ; le deuxième livre des Chroniques en raconte deux, sous les règnes d'Ezéchias et de Manassé (2 Ch 29, 20-36 ; 2 Ch 33, 16) ; dans un grand déploiement de faste, de musique, de chants, de sons de trompe, le peuple tout entier, roi et prêtres en tête, offre des sacrifices (des holocaustes*) : aveu des fautes, désir du pardon, action de grâce, tout est mêlé. D'où une ambiance de fête qui se dégage de ce genre de cérémonies. Celle qui fut célébrée à la demande du roi Ezéchias est particulièrement bien décrite : « Le roi Ezéchias réunit les chefs de la ville et il monta à la Maison du Seigneur (le temple). On amena sept taureaux, sept béliers, sept agneaux et sept boucs pour un sacrifice pour le péché à l'intention de la maison royale, du sanctuaire (le Temple avait été profané) et de Juda (le peuple), puis il dit aux prêtres, fils d'Aaron, de les offrir sur l'autel du Seigneur... Ezéchias ordonna d'offrir l'holocauste sur l'autel et, au moment où commençait l'holocauste, commencèrent aussi le chant pour le Seigneur et le jeu des trompettes, avec l'accompagnement des instruments de David, le roi d'Israël. Toute l'assemblée resta prosternée, le chant se prolongea et les trompettes jouèrent, tout cela jusqu'à la fin de l'holocauste. Comme on finissait de l'offrir, le roi et tous les assitants avec lui s'inclinèrent et se prosternèrent. Ensuite le roi Ezéchias et les chefs dirent aux lévites de louer le Seigneur (en chantant des psaumes)... et ils le louèrent à coeur joie, puis ils s'agenouillèrent et se prosternèrent. » (2 Ch 29, 20... 30).

Mais la grande particularité de ce psaume 31 (32) est son insistance sur l'importance de l'aveu ; c'est l'objet d'une strophe entière : « Je t'ai fait connaître ma faute, je n'ai pas caché mes torts. J'ai dit : je rendrai grâce au Seigneur en confessant mes péchés. » Le livre des Proverbes avait déjà parlé de l'aveu comme condition de l'accueil du pardon de Dieu : « Qui cache ses fautes ne réussira pas ; qui les avoue et y renonce obtiendra miséricorde. » (Pr 28, 13). Non pas que Dieu conditionne son pardon ! Comme on dit que « Dieu est Amour », on peut dire que « Dieu est Pardon » ; car le pardon n'est rien d'autre que l'acte même d'aimer le pécheur. Ou alors on ne pourrait pas dire que Dieu est « miséricordieux », ce qui est pourtant l'une des définitions qu'il a données de lui-même depuis fort longtemps (dans le livre du Lévitique). Mais l'aveu reste nécessaire (pour nous) car il est l'indispensable opération-vérité ; c'est le sens du verset 2 : « Heureux l'homme... dont l'esprit est sans fraude. »

L'aveu n'a évidemment pas le pouvoir d'enlever la faute, mais il ouvre notre coeur au pardon de Dieu. Isaïe le dit magnifiquement : « Recherchez le Seigneur puisqu'il se laisse trouver, appelez-le puisqu'il est proche. Que le méchant abandonne son chemin, et l'homme malfaisant ses pensées. Qu'il retourne vers le Seigneur, qui lui manifestera sa tendresse, vers notre Dieu qui pardonne abondamment. CAR vos pensées ne sont pas mes pensées - oracle du Seigneur. » (Is 55, 6-8). Ce que la première lettre de Saint Jean retraduit à son tour : « Si nous disons : Nous n'avons pas de péché, nous nous égarons nous-mêmes et la vérité n'est pas en nous. Si nous confessons nos péchés, fidèle et juste comme il est, il nous pardonnera nos péchés et nous purifiera de toute iniquité. » (1 Jn 1, 8-9).

Comment ne pas être rempli de reconnaissance ? Au double sens du terme : « confesser » ses fautes (les reconnaître), c'est du même mouvement « confesser » (reconnaître, déborder de reconnaissance pour) l'amour miséricordieux, pardonnant, de Dieu. Le psaume décrit très bien cette expérience comme celle d'une véritable libération intérieure : le verset 3, que la liturgie de ce dimanche n'a pas retenu, disait la souffrance morale (et peut-être physique ?) de celui qui se refusait encore à l'aveu : « Je me taisais (refus de l'aveu) et mes forces s'épuisaient à gémir tout le jour ; ta main, le jour et la nuit, pesait sur moi ; ma vigueur se desséchait comme l'herbe en été. » Mais après l'aveu, le croyant s'écrie : « Et toi, tu as enlevé l'offense de ma faute. Tu es un refuge pour moi, mon abri dans la détresse, de chants de délivrance tu m'as entouré. »

Alors il est armé pour devenir un témoin du pardon de Dieu ; il commence par tirer les leçons de son expérience et les offre à son entourage : « L'amour du Seigneur entourera ceux qui comptent sur lui. Que le Seigneur soit votre joie, hommes justes ! Hommes droits, chantez votre allégresse ! » Saint Paul qui a fait, lui aussi, l'expérience personnelle forte du pardon de Dieu, cite ce psaume dans la lettre aux Romains (Rm 4, 6-8) et en tire deux leçons : premièrement, Dieu pardonne non à cause de nos oeuvres, mais gratuitement (l'aveu n'étant pas considéré comme une « oeuvre ») ; deuxièmement ce pardon de Dieu est offert à tout homme (circoncis ou non) : « Heureux l'homme dont la faute est enlevée, et le péché remis ! ». « Heureux l'homme » veut bien dire « tout homme ». Et la lettre à Timothée dit bien comment cette allégresse du pécheur pardonné devient un témoignage de salut pour tous (et donc une invitation à y entrer) : « S'il m'a été fait miséricorde, dit Paul, c'est afin qu'en moi, le premier, Christ Jésus démontrât toute sa générosité, comme exemple pour ceux qui allaient croire en lui, en vue d'une vie éternelle. » (1 Tm 1, 16).

***
* L'Holocauste est un sacrifice dans lequel l'animal est entièrement consumé par le feu.

DEUXIEME LECTURE - Galates 2, 16. 19-21

Frères,
16 nous le savons bien,
ce n'est pas en observant la Loi
que l'homme devient juste devant Dieu,
mais seulement par la foi en Jésus Christ ;
c'est pourquoi nous avons cru en Jésus Christ
pour devenir des justes par la foi au Christ,
mais non par la pratique de la loi de Moïse,
car personne ne devient juste en pratiquant la Loi.

19 Grâce à la Loi (qui a fait mourir le Christ)
j'ai cessé de vivre pour la loi
afin de vivre pour Dieu.
Avec le Christ, je suis fixé à la croix :
20 je vis, mais ce n'est plus moi,
c'est le Christ qui vit en moi.
Ma vie aujourd'hui dans la condition humaine,
je la vis dans la foi au fils de Dieu
qui m'a aimé
et qui s'est livré pour moi.
21 Il n'est pas question pour moi de rejeter la grâce de Dieu.
En effet, si c'était par la Loi qu'on devient juste,
alors le Christ serait mort pour rien.
Paul aborde ici une question qui a fait couler beaucoup d'encre (comme on dit) dans les premières communautés chrétiennes ; je commence par vous rappeler sa position pour essayer de dire ensuite de quoi il s'agit : « Ce n'est pas en observant la Loi que l'homme devient juste devant Dieu, mais seulement par la foi en Jésus Christ ». On appelle cette affirmation de Paul la « justification par la foi ». De quoi s'agit-il ?

Tout d'abord, le mot juste ou justification ; on pourrait remplacer l'expression « devenir juste devant Dieu » par « être en règle avec Dieu ». La question, c'est : que faut-il faire pour être en règle avec Dieu ?
Car le mot « juste » ou « justification » se rapporte non à la justice sociale mais à la justesse d'un instrument : est juste l'homme qui correspond au projet de Dieu, comme un instrument sonne juste quand il est bien accordé ; dans le livre de la Genèse, par exemple, Abraham est dit « juste » simplement parce qu'il a fait confiance à Dieu qui lui proposait d'entrer dans son Alliance (« Abraham eut foi dans le Seigneur et cela lui fut compté comme justice. » Gn 15, 6). Puis Dieu avait renouvelé son Alliance au Sinaï en donnant à Moïse les tables de la Loi : désormais, concrètement, pour le peuple de l'Alliance, se conformer au projet de Dieu consistait à observer la Loi. Peu à peu elle modelait les hommes de l'Alliance en vue de les rendre « justes », bien « accordés ».

Aux yeux de Paul, avec la venue de Jésus-Christ, une étape est franchie ; être juste, accordé au projet de Dieu, désormais c'est tout simplement croire en Jésus-Christ puisqu'il est l'envoyé de Dieu. Evidemment, la question qu'on pouvait légitimement se poser était la suivante : fallait-il continuer quand même à pratiquer la Loi juive ? Concrètement, pour être en règle avec Dieu pour être en alliance avec lui, si vous préférez, fallait-il continuer à pratiquer la circoncision des petits garçons, fallait-il observer les nombreuses règles de pureté de la religion juive, y compris en ce qui concerne l'alimentation ; traduisez fallait-il continuer à manger « cacher »* ? Avec ce que cela comporte de complications quand il y a à la même table des gens qui veulent manger cacher et des non-juifs qui ne s'embarrassent pas de ces questions.

En ce qui concerne la circoncision, la question se régla assez vite et semble-t-il assez facilement : Paul raconte à ces mêmes Galates (au début de ce chapitre) qu'à l'occasion d'un voyage à Jérusalem, alors qu'il était accompagné d'un Grec chrétien issu du paganisme, donc non-circoncis, Tite, il eut la satisfaction de constater que les apôtres de Jérusalem n'exigèrent pas sa circoncision : « On ne contraignit même pas Tite, mon compagnon, un Grec, à la circoncision. » (Ga 2, 3). Au cours de ce même voyage, une décision dans ce sens avait été officiellement prise : les païens qui souhaitaient devenir chrétiens n'avaient pas à être circoncis.
Mais toutes les questions de cohabitation n'étaient pas réglées pour autant, à propos des pratiques alimentaires en particulier. (Et certains en venaient à manger à des tables séparées : chrétiens d'origine juive, d'un côté, chrétiens d'origine païenne de l'autre*).

Evidemment, un tel comportement ne pouvait que diviser la communauté.

Cela a donné à Paul l'occasion, et c'est notre lecture d'aujourd'hui, de développer sa pensée sur le fond : « ce n'est pas en observant la Loi que l'homme devient juste devant Dieu, mais seulement par la foi en Jésus Christ. » Car, au-delà des problèmes de cohabitation, Paul percevait un enjeu beaucoup plus grave : le Baptême suffit-il, oui ou non, pour faire le chrétien ? Si oui, la circoncision (et les autres pratiques) ne s'imposent plus ; si non, cela veut dire que tous les chrétiens non juifs d'origine à qui on n'a pas imposé la circoncision (conformément à la décision de Jérusalem, cf supra) doivent être considérés comme ne faisant pas partie de l'Eglise.

Mais cela veut dire aussi, et c'est encore plus grave, que le Christ ne sauve pas les hommes, puisque, pour être reconnu juste devant Dieu, il faut observer des quantités de pratiques en plus du baptême. Le Christ ne serait-il pas le Sauveur ? Evidemment, c'est tout l'édifice de Paul qui s'écroulerait : « Si c'était par la Loi qu'on devient juste, alors le Christ serait mort pour rien. » Bien sûr, il n'est pas mort pour rien, puisque son Père l'a ressuscité ; en ressuscitant Jésus, Dieu a en quelque sorte pris parti. La résurrection du Christ prouve que la Loi est désormais dépassée ; la Loi ou en tout cas l'usage que les hommes en ont fait.

Car on peut faire un mauvais usage de la Loi : c'est ce qui s'est passé dans la Passion du Christ ; puisque c'est au nom de cette Loi, pourtant donnée par Dieu, précisément, que les autorités religieuses ont agi, avec les meilleures intentions ; ils croyaient réellement débarrasser le peuple juif d'un imposteur et d'un blasphémateur ; c'est donc bien au nom de la Loi que le Christ a été condamné et exécuté. C'est le sens de la phrase à première vue difficile parce que très concise : « Grâce à la Loi (qui a fait mourir le Christ) j'ai cessé de vivre pour la loi afin de vivre pour Dieu. (v. 19). Traduisez : j'ai cessé de dépendre de la Loi, de me croire obligé de la pratiquer, puisqu'elle a fait la preuve de ses limites ; des pratiquants rigoureux de la Loi ont pu, en son nom, tuer le Fils de Dieu.

Le vrai « juste », accordé au projet de Dieu, c'est le Christ, obéissant, c'est-à-dire confiant en son Père même à travers la mort. Cette confiance que le Christ a montrée jusqu'au bout, nous pouvons la partager : « Ma vie aujourd'hui dans la condition humaine, je la vis dans la foi au fils de Dieu qui m'a aimé et qui s'est livré pour moi. »

***
* A ce propos, on connaît la querelle qui opposa Paul et Pierre : cela se passait à Antioche de Syrie, une communauté mélangée, qui comprenait d'anciens juifs (on les appelle judéo-chrétiens) et aussi d'anciens païens (on les appelle pagano-chrétiens) ; Pierre, de passage dans cette communauté, n'avait vu aucun inconvénient, lui juif d'origine, à prendre ses repas avec les pagano-chrétiens ; ce faisant il transgressait inévitablement les règles alimentaires de la religion juive. Mais voilà que des amis de Jacques, le responsable de la communauté de Jérusalem, de passage eux aussi à Antioche, s'étaient montrés beaucoup plus rigides : pas question pour nous, judéo-chrétiens de manquer à nos pratiques traditionnelles ; traduisez il faut faire des tables séparées : judéo-chrétiens d'une part, pagano-chrétiens de l'autre. Or, à l'arrivée des envoyés de Jacques, Pierre, tout d'un coup, a changé de pratique. Il s'est mis à faire « table à part » pourrait-on dire. Dans cette même lettre aux Galates, Paul raconte : « Avant que soient venus des gens envoyés par Jacques, Pierre prenait son repas avec les païens ; mais, après leur arrivée, il se mit à se dérober et se tint à l'écart, par crainte des circoncis ; et les autres Juifs entrèrent dans son jeu. » (Ga 2, 12-13).

C'est ce que l'on a appelé « L'incident d'Antioche » (Ga 2, 11-24) : Paul raconte aux Galates qu'il n'a pas hésité à s'opposer à Pierre ; indirectement, il leur prouve ainsi sa liberté de parole envers les apôtres de la première heure et donc sa légitimité d'apôtre à son tour.

Compléments :
- Ici, dans la lettre aux Galates, Paul présente la chronologie des événements d'une manière différente de celle de Luc dans les Actes des Apôtres (Ac 15). Ceci s'explique probablement par le long délai qui sépare l'écriture de ces deux textes (Galates précède les Actes de plusieurs dizaines d'années) et par les perspectives particulières à chacun des deux auteurs qui les amènent à insister sur des aspects différents.

- Croire pour être sauvé = Entendons-nous, ce n'est pas de simple croyance ou opinion qu'il s'agit, mais d'un engagement de tout l'être au point que le même Paul peut affirmer sans exagérer : « Ce n'est plus moi qui vis, c'est le Christ qui vit en moi » (Ga 2, 20).

Luc 7, 36 - 8, 3

7, 36 Un pharisien avait invité Jésus à manger avec lui,
Jésus entra chez lui
et prit place à table.
37 Survint une femme de la ville, une pécheresse.
Elle avait appris que Jésus mangeait chez le pharisien,
et elle apportait un vase précieux plein de parfum.
38 Tout en pleurs, elle se tenait derrière lui, à ses pieds,
et ses larmes mouillaient les pieds de Jésus.
Elle les essuyait avec ses cheveux,
les couvrait de baisers
et y versait son parfum.
39 En voyant cela,
le pharisien qui avait invité Jésus
se dit en lui-même :
« Si cet homme était prophète,
il saurait qui est cette femme qui le touche,
et ce qu'elle est : une pécheresse. »
40 Jésus prit la parole :
« Simon, j'ai quelque chose à te dire :
- Parle, Maître. »
41 Jésus reprit :
« Un créancier avait deux débiteurs ;
le premier lui devait cinq cents pièces d'argent,
l'autre cinquante.
42 Comme ni l'un ni l'autre ne pouvait rembourser,
il remit à tous deux leur dette.
Lequel des deux l'aimera davantage ? »
43 Simon répondit :
« C'est celui à qui il a remis davantage, il me semble.
- Tu as raison », lui dit Jésus.
44 Il se tourna vers la femme,
en disant à Simon :
« Tu vois cette femme ?
Je suis entré chez toi,
et tu ne m'as pas versé d'eau sur les pieds ;
elle, elle les a mouillés de ses larmes
et essuyé avec ses cheveux.
45 Tu ne m'as pas embrassé ;
elle, depuis son entrée,
elle n'a pas cessé d'embrasser mes pieds.
46 Tu ne m'as pas versé de parfum sur la tête ;
elle, elle m'a versé un parfum précieux sur les pieds.
47 Je te le dis : si ses péchés, ses nombreux péchés, sont pardonnés,
c'est à cause de son grand amour.
Mais celui à qui on pardonne peu
montre peu d'amour. »
48 Puis il s'adressa à la femme :
« Tes péchés sont pardonnés. »
49 Les invités se dirent :
« Qui est cet homme,
qui va jusqu'à pardonner les péchés ? »
50 Jésus dit alors à la femme :
« Ta foi t'a sauvée.
Va en paix ! »
8, 1 Ensuite Jésus passait à travers villes et villages,
proclamant la Bonne Nouvelle du Règne de Dieu.
Les Douze l'accompagnaient,
2 ainsi que des femmes qu'il avait délivrées d'esprits mauvais
et guéries de leurs maladies :
Marie, appelée Madeleine
(qui avait été libérée de sept démons),
3 Jeanne, femme de Kouza, l'intendant d'Hérode,
Suzanne, et beaucoup d'autres,
qui les aidaient de leurs ressources.

Le pharisien a invité Jésus à sa table, ce qui est, a priori, une marque de ses bonnes dispositions ; et voici les convives attablés, c'est-à-dire, à l'époque, allongés sur des coussins, le long d'une grande table. La porte reste ouverte, n'importe qui peut entrer et s'adresser à l'invité. N'importe qui : c'est pire que cela, cette fois ; une prostituée se permet d'entrer et s'approche de Jésus. Son entrée fait sensation, inévitablement : c'est une pécheresse, sa place n'est pas ici. Elle s'avance, pourtant ; elle pleure, mais il semble bien que ce soit de joie, car elle se penche vers les pieds de Jésus ; ses larmes coulent, elle les essuie avec ses cheveux et elle ouvre un flacon d'albâtre et verse du parfum. Le plus étonné dans tout cela, c'est le maître de maison : pourquoi Jésus ne chasse-t-il pas cette femme ? Elle aussi, peut-être, se pose-t-elle la même question ? En entrant, elle craignait bien d'être repoussée ; mais c'est précisément pour cela qu'elle pleure : parce que l'homme de Dieu ne lui manifeste aucun mépris, elle devine aussitôt qu'elle est pardonnée ; ses larmes sont de reconnaissance. Toutes les marques d'amour qu'elle donne à Jésus sont la preuve qu'elle se sait pardonnée.

Le pharisien, lui, traite d'égal à égal avec Jésus, il n'a aucun pardon à quémander, puisqu'il se considère comme juste. Voilà toute la différence entre lui et la femme. Premièrement, elle a su reconnaître en Jésus un envoyé de Dieu ; deuxièmement, elle est éperdue de reconnaissance parce que le pardon qu'elle souhaitait lui apparaît comme une évidence ; le pharisien, au contraire, non seulement, n'avait pas de pardon à demander pour lui-même d'abord, mais, plus grave peut-être encore, il se méprend complètement sur le pardon de Dieu ; il croit connaître Dieu et donc, à ses yeux, Jésus n'a pas le comportement qui conviendrait à un prophète ; celui-ci devrait la repousser ; car, en bonne théologie pharisienne, le pardon devrait être précédé par un changement de conduite. Alors seulement, Dieu accepterait de pardonner.

Pour résumer cette découverte, on pourrait dire : qui est proche de Dieu ? Celui qui croit que Dieu est proche. Qui est pardonné ? Celui qui croit que Dieu pardonne. Alors, le pardon de Dieu nous donne la force de changer. Le changement de conduite sera la conséquence du pardon. Dans la suite du texte, Luc dit bien que les femmes qui ont été délivrées de leurs démons par Jésus ont pu se mettre à sa suite.

Autre leçon sur Dieu dans cet épisode : il n'a pas peur de côtoyer les pécheurs ; l'Ancien Testament l'avait déjà dit abondamment, puisque Dieu y était appelé « miséricordieux », c'est-à-dire attiré par la misère (physique ou morale) ; mais on a parfois tendance à oublier cette vérité première ; et notre pharisien d'aujourd'hui en est bien là, semble-t-il : à ses yeux, cet homme, Jésus, qui ne craint pas de laisser s'approcher une pécheresse publique, commet lui-même une impureté, il ne saurait être un homme de Dieu. Luc revient à plusieurs reprises sur ce thème de la miséricorde de Dieu : il y voit le point central, mieux la preuve, de la mission du Christ ; il suffit de relire par exemple le récit du festin chez Lévi, le publicain : « Lévi fit à Jésus un grand festin dans sa maison ; et il y avait toute une foule de collecteurs d'impôts et d'autres gens qui étaient à table avec eux. Les Pharisiens et leurs scribes murmuraient, disant à ses disciples : Pourquoi mangez-vous et buvez-vous avec les collecteurs d'impôts et les pécheurs ? Jésus prenant la parole leur dit : Ce ne sont pas les bien-portants qui ont besoin de médecin, mais les malades. Je suis venu appeler non pas les justes, mais les pécheurs pour qu'ils se convertissent. » (Lc 5, 29-32). Ou encore, dans la rencontre avec Zachée : « Le Fils de l'homme est venu chercher et sauver ce qui était perdu. » (Lc 19, 10). Tout ceci valait à Jésus une mauvaise réputation dont il était bien conscient : juste avant le récit de la pécheresse, Luc rapporte qu'on parlait de lui dans des termes peu flatteurs : « Voilà un glouton et un ivrogne, un ami des collecteurs d'impôts et des pécheurs. » (Lc 7, 34).

Les pharisiens et leurs semblables en ont déduit que cet homme n'était pas le Messie ; les petites gens, les humbles, les quémandeurs de pardon ne s'y sont pas trompés : s'il est l'ami des pécheurs, alors, il peut bien être l'envoyé du Dieu de miséricorde.

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5 juin 2000 1 05 /06 /juin /2000 12:42

 marie-nolle-thabut.jpg Je suis, chaque dimanche, impressionné par la qualité des commentaires de Marie-Noëlle Thabut sur les textes que nous propose la liturgie du jour.

 

Ces commentaires, trouvés sur le site "Eglise catholique en France", permettent à toute personne de bonne volonté, chrétienne ou non, de mieux comprendre la Bible, le livre le plus diffusé au monde. Notamment, en

  • donnant des explications historiques ;

  • décodant le langage imagé utilisé par l'auteur.

Je souhaite arriver à mettre ici, chaque dimanche, les commentaires de Marie-Noëlle Thabut. Ma seule contribution consiste à surligner les passages que je trouve les plus enrichissants et à écrire en rouge ceux qui parlent d'un thème qui m'est cher : la liberté (trois autres pages de mon blog sont consacrées à ces passages des Evangiles, du reste du Nouveau Testament ou de l'Ancien Testament qui parlent de la liberté)

 

Version audio, trouvée sur le site de Radio-Notre-Dame

 

PREMIERE LECTURE - Genèse 14, 18-20

Comme Abraham revenait d'une expédition victorieuse
contre quatre rois,
18 Melkisédek, roi de Salem,
fit apporter du pain et du vin ;
il était prêtre du Dieu très-haut.
19 Il prononça cette bénédiction :
« Béni soit Abraham par le Dieu très-haut,
qui a fait le ciel et la terre ;
20 et béni soit le Dieu très-haut,
qui a livré tes ennemis entre tes mains. »
Et Abraham lui fit hommage du dixième de tout ce qu'il avait pris.

Melchisédech est nommé deux fois seulement dans l'Ancien Testament, ici dans le livre de la Genèse et dans le psaume 109/110 que nous lisons également ce dimanche. Deux fois, c'est peu, mais, curieusement, ce personnage devait jouer plus tard un grand rôle dans l'esprit de ceux qui attendaient le Messie et, un rôle bien plus grand encore chez les Chrétiens. La preuve, il est même cité dans une prière eucharistique ! Il nous intéresse donc au plus haut point.

Nous savons qu'Abraham revenait d'une expédition victorieuse quand il a rencontré Melchisédech. A vrai dire, les festivités après une victoire militaire étaient certainement chose courante et la Bible nous les raconte rarement. Pourquoi celle-ci nous est-elle racontée ? Certainement parce que plus tard, peut-être même très longtemps après les événements, on a trouvé à cette histoire un intérêt particulier.

Je commence par vous rappeler l'histoire : une guerre vient d'éclater dans la région ; deux petites coalitions s'affrontent, cinq rois d'un côté, quatre de l'autre. Chacun des belligérants s'est évidemment entouré pour la bataille du meilleur de ses troupes. Le roi de Sodome fait partie des combattants. Précisons tout de suite que ni Melchisédech ni Abraham ne sont directement concernés au début.

Mais les choses vont changer : à l'issue de la bataille, le roi de Sodome est vaincu ; or, parmi ses sujets, il y avait Lot, le neveu d'Abraham, qui est fait prisonnier. Abraham, prévenu, vole au secours de son neveu et délivre Lot et en même temps le roi de Sodome et ses sujets. Conformément aux usages de l'époque, le roi de Sodome va désormais devenir allié d'Abraham.

C'est alors qu'intervient Melchisédech dont le nom signifie « roi de justice » : probablement pour un repas d'Alliance, mais l'auteur de notre texte ne le précise pas, car, à partir de ce moment, il change de sujet : il focalise son récit sur le personnage de Melchisédech et sa relation avec Abraham.

Et que nous dit-il de Melchisédech ? Des choses assez inhabituelles dans la Bible :
Premièrement, il n'a pas de généalogie ; deuxièmement, il est à la fois roi et prêtre, alors que pendant de nombreux siècles de l'histoire d'Israël, c'est une chose qui ne devait pas se produire ; troisièmement, il est roi de Salem : on pense qu'il s'agit peut-être de la ville qui sera plus tard Jérusalem quand David l'aura conquise pour en faire sa capitale ; quatrièmement, l'offrande apportée par Melchisédech se compose de pain et de vin et non pas d'animaux comme le sacrifice qu'offrira Abraham et qui nous sera raconté au chapitre 15 ; cinquièmement, Melchisédech bénit le Dieu très-Haut et bénit Abraham en son nom ; enfin, sixièmement, Abraham verse la dîme (c'est-à-dire le dixième de son butin de guerre) à Melchisédech ; cela signifie qu'il reconnaît son sacerdoce.


Toutes ces précisions ont sûrement un grand intérêt pour notre auteur qui s'attache visiblement aux relations entre le pouvoir royal et le sacerdoce : par exemple, c'est la première fois que le mot « prêtre » apparaît dans la Bible ; et, clairement, Melchisédech a toutes les caractéristiques des prêtres puisqu'il offre un sacrifice, qu'il prononce une bénédiction de la part du « Dieu Très-Haut qui crée ciel et terre » et qu'Abraham lui offre la dîme, c'est-à-dire le dixième de ses biens.

Voici donc un prêtre reconnu comme tel ; cela veut dire qu'il existait un sacerdoce bien avant l'institution légale du sacerdoce dans la loi juive, avant qu'on ne décide que tous les prêtres devaient être pris dans la tribu de Lévi, lequel est le fils de Jacob et donc l'arrière petit-fils d'Abraham. A certaines époques, quand on était mécontent du pouvoir des prêtres, on était peut-être bien content de leur rappeler qu'il peut y avoir des prêtres qui ne descendent pas de Lévi, c'est ce qu'on appelait « être prêtre selon l'ordre de Melchisédech » (c'est-à-dire à la manière de Melchisédech).

Actuellement, aucun exégète ne sait dire de façon certaine ni par qui, ni quand ni dans quel but ce texte a été écrit. S'agissait-il de légitimer un sacerdoce différent, et lequel ? Ce texte pourrait dater de l'époque où la dynastie de David semblait éteinte à tout jamais et où l'on a commencé à entrevoir un Messie différent : non plus un roi descendant de David, mais un prêtre, capable d'apporter aux descendants d'Abraham la bénédiction du Dieu Très-Haut. On comprend alors ses titres : « roi de justice et roi de paix ».

Plus tard, je vous le disais en commençant, le personnage de Melchisédech a été considéré comme un ancêtre du Messie. Nous le verrons mieux dans le psaume 109 que cette même fête du Corps et du Sang du Christ nous propose.

Enfin, on ne se privera pas dans l'avenir de faire remarquer que Abraham n'était pas encore circoncis quand il a été béni par Melchisédech : puisque le rite de la circoncision ne sera donné à Abraham que plus tard, d'après le livre de la Genèse. Les Chrétiens, en particulier, en déduiront qu'il n'est pas nécessaire d'être circoncis pour être béni de Dieu. (On se souvient que c'était une question qui se posait dans les premières communautés chrétiennes composées de Juifs circoncis et de non-Juifs).

Bien sûr, une offrande de pain et de vin, scellant un repas d'Alliance, offerte par les mains du roi de justice et de paix, vrai roi, vrai prêtre du Dieu Très-Haut... nous, Chrétiens, nous y reconnaissons le geste du Christ : et nous y découvrons la continuité du projet de Dieu. A chaque Eucharistie, nous refaisons le geste de Melchisédech accompagnant l'offrande de pain et de vin des mots « Tu es béni, Dieu de l'univers, toi qui donnes ce pain et ce vin... »

***
Compléments : notes de lecture
- Nous sommes au chapitre 14 : le Dieu de Melchisédech s'appelle le Dieu Très-haut, exactement comme le Dieu d'Abraham. Mais les chapitres 12-13 et 15 qui sont des chapitres majeurs de l'histoire d'Abraham n'emploient pas le même nom de Dieu ! Ils l'appellent « le SEIGNEUR » (c'est-à-dire le Tétragramme YHVH). Le chapitre 14 est-il donc d'une autre venue que les chapitres qui l'entourent ?
- On notera le silence absolu du texte sur les origines de Melchisédech : alors que, généralement, la Bible attache une très grande importance à la généalogie, surtout celle des prêtres, ce prêtre-là, Melchisédech, le premier de la liste, nous ne savons rien de lui... comme s'il était hors du temps...
- Pour corser les choses, plus tard, on pensera que cette ville de Salem dont Melchisédech est le roi n'est autre que Jérusalem qui est justement la résidence du Dieu Très-Haut ; mais alors, cela voudrait dire que la religion pratiquée à Jérusalem avant sa conquête par David s'appelait donc déjà la religion du Dieu Très-Haut... Et le plus étonnant, c'est que, quelques versets plus bas, Abraham dira lui aussi : « Je lève la main vers le Seigneur, Dieu Très-Haut qui crée ciel et terre... »

PSAUME 109 ( 110 )

1 Oracle du Seigneur à mon seigneur :
« Siège à ma droite, et je ferai de tes ennemis le marchepied de ton trône. »

2 De Sion, le Seigneur te présente
le sceptre de ta force :
« Domine jusqu'au coeur de l'ennemi. »

3 Le jour où paraît ta puissance,
tu es prince, éblouissant de sainteté :
« Comme la rosée qui naît de l'aurore, je t'ai engendré. »

4 Le Seigneur l'a juré dans un serment irrévocable :
« Tu es prêtre à jamais
selon l'ordre du roi Melchisédech. »
Certaines de ces phrases sont adressées au nouveau roi de Jérusalem le jour de son sacre ; je commence donc par vous raconter la cérémonie du sacre ; ce rituel s'explique si l'on sait que, en filigrane, derrière toute cérémonie de sacre d'un roi à Jérusalem se profilait l'attente du Messie : Dieu, rappelez-vous, a promis à David que sa dynastie serait éternelle, et depuis cette promesse, on attend le roi idéal qui ne manquera pas de venir, celui qu'on appelle le Messie. A chaque sacre d'un nouveau roi, à Jérusalem, donc, on espérait qu'il serait ce Messie attendu.

La cérémonie se déroulait en deux temps, au Temple de Jérusalem, d'abord, puis à l'intérieur du palais royal dans la salle du trône.

Au Temple, d'abord : le roi arrive, escorté de la garde royale ; puis un prophète pose le diadème sur sa tête (le terme technique, c'est il lui « impose » le diadème). Il lui remet également un rouleau (qu'on appelle « les témoignages ») et qui est la charte de l'Alliance conclue par Dieu avec la descendance de David ; cette charte contient des formules qui s'appliquent à chaque roi : « Tu es mon fils, aujourd'hui je t'ai engendré »... et encore « Demande-moi et je te donnerai les nations comme héritage » : cette charte lui fait également connaître son nouveau nom (cf Isaïe 9). Toujours au Temple, le prêtre lui confère « l'onction ». La cérémonie au Temple s'achève par une acclamation, une clameur immense qu'on appelle la « Terouah » : tous ceux qui assistent à la cérémonie crient « un tel est roi » dans un concert d'applaudissements, au son du cor et des trompettes. La « Terouah », en réalité, c'est un cri de guerre qui s'est transformé en ovation pour le nouveau roi : c'est le roi-chef de guerre qu'on acclame.

Puis on se rend en cortège, ou plutôt en procession au Palais. Le cortège pousse des clameurs « à fendre la terre » comme on dit. Au passage, le roi s'arrêtera pour boire à une source, symbole de la vie nouvelle qui lui est donnée et de la force dont il est revêtu désormais pour triompher de ses ennemis. Au Palais, dans la salle du trône, se déroule la deuxième partie de la cérémonie : le cortège royal, venant du Temple, pénètre dans la salle du trône. Le psaume d'aujourd'hui commence ici : le prophète prend la parole au nom de Dieu, en employant la formule solennelle : « Oracle du Seigneur » ; il invite le nouveau roi à gravir les marches du trône et à s'asseoir. Dans la Bible, on rencontre l'expression « s'asseoir sur le trône des rois » qui signifie « régner ». Sur les marches du trône, sont sculptés ou gravés des guerriers ennemis enchaînés : donc, en gravissant les marches, le roi posera le pied sur la nuque de ces soldats ; ce geste de victoire est le présage de ses victoires futures ; c'est le sens de la première strophe : « Oracle du Seigneur à mon seigneur » (il faut lire « parole de Dieu pour le nouveau roi ») : « Siège à ma droite, et je ferai de tes ennemis le marchepied de ton trône ».

Reste l'expression « à ma droite »... or c'est Dieu qui parle par la bouche du prophète : au départ, cela correspond à une donnée très concrète, topographique : à Jérusalem, le palais de Salomon est situé au Sud du Temple (donc à droite du Temple, si vous êtes tournés vers l'Est) ; tout s'explique : Dieu trône invisiblement au-dessus de l'Arche dans le Temple et le roi siégeant sur son trône sera donc à sa droite. Puis le prophète remet le sceptre au nouveau roi ; et c'est la deuxième strophe : « De Sion, le Seigneur te présente le sceptre de ta force ; domine jusqu'au coeur de l'ennemi ». Cette remise du sceptre est symbolique de la mission confiée au roi. Il dominera ses ennemis, pour protéger son peuple.

Désormais il s'inscrit dans la longue chaîne des rois descendants de David : il est à son tour porteur de la promesse faite à David ; on n'oublie pas qu'il n'est qu'un homme mortel, mais il devient porteur d'un destin éternel parce que le projet de Dieu est éternel. C'est probablement le sens de la strophe suivante, un peu obscure : « Le jour où paraît ta puissance » (c'est-à-dire le jour du sacre) « tu es prince, éblouissant de sainteté » (tu es revêtu de la sainteté de Dieu et donc de son immortalité)... « Comme la rosée qui naît de l'aurore, je t'ai engendré » : manière de dire qu'il est prévu par Dieu depuis l'aurore du monde. Le roi homme reste mortel mais la lignée de David est prévue de toute éternité et immortelle.

Dans le même sens, la strophe suivante emploie l'expression « à jamais » : « Tu es prêtre à jamais »... le roi futur (c'est-à-dire le Messie) sera donc à la fois roi et prêtre comme l'était Melchisédech ; il sera prêtre, c'est-à-dire médiateur entre Dieu et son peuple. On a ici la preuve que, dans les derniers siècles de l'histoire biblique, on pensait que le Messie serait prêtre. Enfin le psaume précise : prêtre « selon l'ordre de Melchisédech » ; c'est qu'il y avait réellement un problème : on ne peut pas être prêtre si on ne descend pas de Lévi ; c'est la Loi ; mais comment concilier cette Loi avec la promesse que le Messie sera un roi descendant de David, qui, est de la tribu de Juda et non de Lévi ? Le psaume 109 donne la réponse : il sera prêtre, oui, mais à la manière de Melchisédech, ce roi de Salem, à la fois roi et prêtre bien avant que n'existe la tribu de Lévi.

Soit dit en passant, le psaume 109 raconte un sacre, mais cela ne veut pas dire qu'il ait été chanté pour un sacre réel : ce qui est sûr, c'est qu'il a été chanté à Jérusalem, pendant la fameuse Fête des Tentes pour rappeler les promesses messianiques de Dieu. En évoquant une scène d'intronisation, ce sont ces promesses, en réalité, qu'on évoque pour maintenir l'espérance du peuple.

En relisant ce psaume, le Nouveau Testament y a découvert une profondeur nouvelle : Jésus-Christ est bien ce prêtre « à jamais », conçu de toute éternité, médiateur de l'Alliance définitive, et surtout il est victorieux du pire ennemi de l'homme, la mort, par sa résurrection. Saint Paul le dit dans la première lettre aux Corinthiens : « Le dernier ennemi qui sera détruit, c'est la mort, car il a tout mis sous ses pieds. »

****
Complément
On peut reconstituer le déroulement du sacre des rois à partir des descriptions qu'en donnent plusieurs livres de la Bible, en particulier les livres des Rois et des Chroniques, à propos des sacres de Salomon et de Joas.

DEUXIEME LECTURE - 1 Corinthiens 11, 23-26

Frères,
23 moi, Paul, je vous ai transmis
ce que j'ai reçu de la tradition qui vient du Seigneur :
la nuit même où il était livré,
le Seigneur Jésus prit du pain,
24 puis, ayant rendu grâce,
il le rompit et dit :
« Ceci est mon corps, qui est pour vous.
Faites cela en mémoire de moi. »
25 Après le repas, il fit de même avec la coupe
en disant :
« Cette coupe est la nouvelle Alliance en mon sang.
Chaque fois que vous en boirez,
faites cela en mémoire de moi. »
26 Ainsi donc, chaque fois que vous mangez ce pain
et que vous buvez à cette coupe,
vous proclamez la mort du Seigneur, jusqu'à ce qu'il vienne.

« Je vous ai transmis ce que j'ai reçu de la tradition. » Saint Paul nous dit ici le véritable sens du mot « tradition » : non pas seulement une habitude qu'il faut respecter, mais un dépôt précieux que nous nous transmettons fidèlement de génération en génération... Si nous sommes croyants aujourd'hui, c'est parce que depuis 2000 ans, les Chrétiens, à toute époque, ont fidèlement transmis le trésor qu'ils portaient ; comme dans une course de relais, on se transmet ce qu'on appelle le « témoin ». Et si la transmission est fidèle, on peut dire que la tradition nous vient du Seigneur : « Je vous ai transmis ce que j'ai reçu de la tradition qui vient du Seigneur ». Quand nous transmettons à notre tour le dépôt précieux de la foi, nous avons le devoir de vérifier qu'il vient bien du Seigneur et non pas de nos petites idées personnelles.

C'est cette transmission fidèle qui construit progressivement le Corps du Christ au long de l'histoire de l'humanité ; cette transmission n'est pas un savoir intellectuel, elle est l'entrée dans le mystère du Christ et notre fidélité se mesure à notre manière de vivre : or justement, Paul s'inquiète des mauvaises habitudes que sont en train de prendre les Corinthiens ; et les quelques versets que nous lisons ici s'inscrivent dans un chapitre où il leur rappelle les exigences de la vie fraternelle. « Je n'ai pas à vous féliciter : lorsque vous vous réunissez en assemblée, il y a parmi vous des divisions... » On peut se demander ce qu'il dirait aujourd'hui en voyant tant de schismes et de divisions parmi les Chrétiens du vingt-et-unième siècle ? Pour lui l'exigence de vivre en communion les uns avec les autres découle directement du mystère de l'Eucharistie.

« La nuit même où il était livré, le Seigneur Jésus prit du pain » : Paul fait un lien direct entre la Passion du Christ et ce geste ; « il était livré » : là Jésus est passif, il est le jouet d'une trahison, de l'incompréhension, de la haine des hommes... il est livré entre nos mains... Dans les phrases suivantes « il prit du pain... il rendit grâce, il le rompit, il dit... », au contraire, il est actif, il prend l'initiative, il donne un sens à tout ce qui va se passer : il retourne la situation ; de cette conduite de malheur, il va faire le geste suprême de l'Alliance entre Dieu et les hommes. Et, là, on entend en écho la phrase de Jésus lui-même rapportée par Saint Jean : « Ma vie, on ne me la prend pas, je la donne » (Jn 10, 18). De ce contexte de haine et d'aveuglement, il va faire le lieu de l'amour et du partage : « mon corps est pour vous » ; « cette coupe est la nouvelle alliance en mon sang »...Voilà ce qu'est le « pardon » au vrai sens du terme : le don parfait, au sens de parachevé, par-delà la haine... Et par là même, il montre la puissance de l'amour, qui est seul capable de transformer des conduites de mort en source de vie. Seul le pardon est capable de ce miracle. « Il est vraiment grand le mystère de la foi » comme nous le disons à chaque Eucharistie.

Quand il lit le mystère de la foi à ce niveau-là, Paul ne peut qu'être scandalisé de l'écart entre la profondeur de ce mystère et la mesquinerie de la conduite des Corinthiens. On ne s'étonne pas que ce texte nous soit proposé justement le jour de la fête du Corps du Christ : nous sommes aujourd'hui ce Corps du Christ en train de grandir.

« Chaque fois que vous mangez ce pain et que vous buvez à cette coupe, vous proclamez la mort du Seigneur. » Nous proclamons sa mort : c'est-à-dire que nous proclamons son témoignage d'amour jusqu'au bout ; comme le dit la très belle prière eucharistique de la Réconciliation, nous proclamons que « ses deux bras étendus dessinent entre ciel et terre le signe indélébile de l'Alliance » (entre Dieu et l'humanité). Quand nous « proclamons sa mort », nous nous engageons donc résolument dans la grande oeuvre de réconciliation et d'Alliance inaugurée par Jésus.

Saint Paul termine par cette phrase : « Vous proclamez sa mort jusqu'à ce qu'il vienne ». Ce « jusque-là » dit notre impatience. Le peuple chrétien est tendu vers la venue du Christ ; nous sommes le peuple de l'attente. Cette attente, nous la disons à chaque Eucharistie : « Viens, Seigneur Jésus », c'est la dernière phrase de l'acclamation après la Consécration. Mais aussi dans le Notre Père : « Que ton règne vienne ». Et si Jésus nous invite à redire si souvent cette prière, c'est pour nous éduquer à l'espérance : pour que nous devenions des impatients de son Règne, de sa venue.

Dernière remarque : Paul dit « jusqu'à ce qu'il vienne » et non pas « jusqu'à ce qu'il revienne ». Nous n'attendons pas le retour du Christ comme s'il était parti quelque part loin de nous et qu'il devait revenir. Il n'est pas parti quelque part loin de nous ! Il est avec nous « tous les jours jusqu'à la fin des temps » comme il nous l'a promis (Mt 28, 20). Mais nous attendons sa VENUE au sens où l'on dit « Le Dieu qui est, qui était et qui vient » : il ne cesse de venir au sens où sa Présence agissante accomplit peu à peu le grand projet prévu dès avant la création du monde, pour peu que nous acceptions d'y collaborer.

Le dernier mot de la Bible, dans l'Apocalypse, c'est justement « Viens, Seigneur Jésus ». Le début du livre de la Genèse nous disait la vocation de l'humanité appelée à être l'image et la ressemblance de Dieu, donc destinée à vivre d'amour, de dialogue, de partage comme Dieu lui-même dans sa Trinité. Le dernier mot de la Bible nous dit que le projet se réalise en Jésus-Christ. Quand nous disons « Viens Seigneur Jésus », nous appelons de toutes nos forces le jour où il nous rassemblera tous des quatre coins du monde pour ne faire qu'un seul Corps.

EVANGILE - Luc 9, 11-17

11 Jésus parlait du règne de Dieu à la foule,
et il guérissait ceux qui en avaient besoin.
12 Le jour commençait à baisser.
Les Douze s'approchèrent de lui et lui dirent :
« Renvoie cette foule,
ils pourront aller dans les villages et les fermes des environs
pour y loger et trouver de quoi manger :
ici nous sommes dans un endroit désert. »
13 Mais il leur dit :
« Donnez-leur vous-mêmes à manger. »
Ils répondirent :
« Nous n'avons pas plus de cinq pains et deux poissons...
à moins d'aller nous-mêmes acheter de la nourriture
pour tout ce monde. »
14 Il y avait bien cinq mille hommes.
Jésus dit à ses disciples :
« Faites-les asseoir par groupes de cinquante. »
15 Ils obéirent
et firent asseoir tout le monde.
16 Jésus prit les cinq pains et les deux poissons,
et, levant les yeux au ciel,
il les bénit,
les rompit
et les donna à ses disciples
pour qu'ils les distribuent à tout le monde.
17 Tous mangèrent à leur faim,
et l'on ramassa les morceaux qui restaient :
cela remplit douze paniers.

Pour la fête du Corps et du Sang du Christ, nous lisons un récit de miracle et plus exactement de multiplication des pains : ce choix peut nous surprendre ; Corps et du Sang du Christ, nous pensons aussitôt à l'Eucharistie... et, à première vue, quel lien y a-t-il entre l'Eucharistie et un miracle de multiplication des pains ? Saint Luc, lui-même, pourtant, a très certainement voulu marquer ce lien car il décrit les gestes de Jésus avec les termes mêmes de la liturgie eucharistique : « Jésus prit les cinq pains et les deux poissons, et, levant les yeux au ciel, il les bénit, les rompit et les donna à ses disciples. »

Reprenons le texte en le suivant tout simplement : la première phrase, d'abord, « Jésus parlait du règne de Dieu et il guérissait ceux qui en avaient besoin ». Il annonce le règne de Dieu par ses paroles et par ses actes. La multiplication des pains intervient tout de suite après : c'est donc qu'elle s'inscrit dans ce contexte : la multiplication des pains, aussi, c'est le règne de Dieu en actes ; nourrir ceux qui ont faim, c'est faire naître le règne de Dieu. (On sait à quel point Luc aime insister sur la nécessaire cohérence entre les paroles et les actes).

« Le jour commençait à baisser » : les disciples ont souci de ces gens qui vont se laisser surprendre par la nuit ; très sagement ils suggèrent la solution : il faut disperser cette foule, renvoyer tout le monde ; chacun pourra régler son problème de logement et de nourriture ; on trouvera bien le nécessaire dans les environs... apparemment, à en croire le texte de Luc, c'était envisageable. Mais Jésus ne retient pas cette solution de dispersion : on peut se demander pourquoi ? Peut-être le Règne de Dieu qu'il annonce ne cadre-t-il pas avec des solutions de dispersion ? Le Royaume de Dieu est un mystère de rassemblement, nous le savons ; il ne s'accommode pas du « chacun pour soi ».

Et Jésus dit sa solution à lui : « Donnez-leur vous-mêmes à manger » ; les disciples ont dû être un peu surpris ! Sa solution, elle est facile à dire, mais comment faire ? Ils sont réalistes, eux : « Nous n'avons pas plus de cinq pains et deux poissons » ; cela pourrait aller pour une famille, peut-être, mais pour cinq mille hommes, c'est dérisoire. Ils ont raison, cent fois raison... à vues humaines. Mais pourtant, si Jésus leur dit cette phrase plutôt surprenante, ce n'est pas pour les mettre dans l'embarras ; jamais Jésus ne cherche à mettre quiconque dans l'embarras : ils le savent bien ; s'il leur dit de nourrir eux-mêmes la foule, c'est qu'ils en ont les moyens.

Alors ils ont l'idée d'une deuxième solution : nous pourrions « aller nous-mêmes acheter de la nourriture pour tout ce monde ». C'est déjà beaucoup mieux ; ce n'est pas une solution de dispersion ; les disciples sont prêts à jouer les intendants, à se mettre au service de cette foule. Mais apparemment, cela ne convient pas encore : Jésus ne les laisse pas partir faire les courses. Visiblement, il a une autre solution ; il ne leur fait pas de reproche, il leur dit simplement : « Faites-les asseoir par groupes de cinquante ». Il choisit donc la solution du rassemblement ; on peut remarquer cependant que si le règne de Dieu est un rassemblement, ce n'est pas une foule indistincte, c'est un rassemblement organisé ; une communauté de communautés, un rassemblement de communautés distinctes, si l'on préfère.

Il « bénit » les pains : ce n'est pas un rite magique sur le pain ; c'est reconnaître le pain comme don de Dieu et lui demander de savoir l'utiliser pour le service des affamés. Reconnaître le pain comme don de Dieu, c'est tout un programme ; c'est très exactement le sens de la démarche de la préparation des dons à la Messe : ce que l'on appelait autrefois l'offertoire ; si la Réforme liturgique engagée au Concile Vatican II a remplacé le mot « offertoire » par cette expression « Préparation des dons », c'est pour nous aider à mieux comprendre de quoi il s'agit : ce n'est pas nous qui donnons quelque chose. Dans la formule « Préparation des dons », il faut entendre « Préparation des dons de Dieu ». Quand nous apportons à l'autel du pain et du vin qui sont symboliques de tout le cosmos et de tout le travail de l'humanité, nous reconnaissons que tout est don de Dieu : que nous ne sommes pas propriétaires de tout ce qu'il nous a donné (que ce soit notre avoir matériel, ou nos richesses de toute sorte, physiques, intellectuelles, spirituelles...) ; nous n'en sommes pas propriétaires, nous en sommes intendants : et ce geste répété à chaque Eucharistie va peu à peu nous transformer, et faire de nous réellement des intendants de nos richesses pour le bien de tous. C'est peut-être bien dans ce geste de dépossession que nous pourrions puiser l'audace des miracles : en disant à ses disciples « Donnez-leur vous-mêmes à manger », Jésus voulait leur faire découvrir qu'ils ont des ressources insoupçonnées... mais à condition de tout reconnaître comme don de Dieu.

Encore une fois, quand Jésus dit « Donnez-leur vous-mêmes à manger », ce n'est pas pour les mettre dans l'embarras : ils en sont capables, mais ils ne le savent pas, ou ils n'osent pas le croire. Si ce texte nous est proposé à nous, aujourd'hui, à notre tour, c'est que Jésus, devant les affamés du monde entier, nous dit aujourd'hui : « Donnez-leur vous-mêmes à manger ». Et nous aussi, comme les disciples, avons des ressources que nous ignorons. A condition de reconnaître nos richesses de toute sorte comme don de Dieu et de nous considérer, nous, comme de simples intendants. Encore faut-il nous souvenir d'une chose, nous l'avons vu un peu plus haut : en refusant la solution de dispersion de la foule imaginée par les disciples, Jésus nous montre que le Règne de Dieu ne s'accommode pas du « chacun pour soi ».

Alors le lien entre cette multiplication des pains et la Fête du Corps et du Sang du Christ s'éclaire ; c'est l'évangile de Jean qui nous donne la clé : tandis que les trois évangiles synoptiques rapportent l'institution de l'Eucharistie, le soir du Jeudi Saint, avec, chez Luc, l'ordre du Seigneur « Vous ferez cela en mémoire de moi », Saint Jean, lui, raconte le lavement des pieds et la recommandation de Jésus : « Ce que j'ai fait pour vous, faites-le vous aussi. » Ce qui veut dire qu'il y a deux manières indissociables de célébrer le mémorial de Jésus-Christ : non seulement partager l'Eucharistie mais aussi nous mettre au service des autres (service symbolisé par le lavement des pieds), c'est-à-dire, très concrètement, multiplier les richesses du monde pour les partager à tous les hommes.

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28 mai 2000 7 28 /05 /mai /2000 21:15

 marie-nolle-thabut.jpg Je suis, chaque dimanche, impressionné par la qualité des commentaires de Marie-Noëlle Thabut sur les textes que nous propose la liturgie du jour.

 

Ces commentaires, trouvés sur le site "Eglise catholique en France", permettent à toute personne de bonne volonté, chrétienne ou non, de mieux comprendre la Bible, le livre le plus diffusé au monde. Notamment, en

  • donnant des explications historiques ;

  • décodant le langage imagé utilisé par l'auteur.

Je souhaite arriver à mettre ici, chaque dimanche, les commentaires de Marie-Noëlle Thabut. Ma seule contribution consiste à surligner les passages qui me semblent les plus enrichissants et à écrire en rouge ceux qui parlent d'un thème qui m'est cher : la liberté (trois autres pages de mon blog sont consacrées à ces passages des Evangiles, du reste du Nouveau Testament ou de l'Ancien Testament qui parlent de la liberté)

 

Version audio, trouvée sur le site de Radio-Notre-Dame

 

PREMIERE LECTURE - Proverbes 8, 22-31

Ecoutez ce que déclare la Sagesse :
22 « Le Seigneur m'a faite pour lui au commencement de son action,
avant ses oeuvres les plus anciennes.
23 Avant les siècles, j'ai été fondée,
dès le commencement, avant l'apparition de la terre.
24 Quand les abîmes n'existaient pas encore,
qu'il n'y avait pas encore les sources jaillissantes,
je fus enfantée.
25 Avant que les montagnes ne soient fixées,
avant les collines, je fus enfantée.
26 Alors que Dieu n'avait fait ni la terre, ni les champs,
ni l'argile primitive du monde,
27 lorsqu'il affermissait les cieux, j'étais là.
Lorsqu'il traçait l'horizon à la surface de l'abîme,
28 chargeait de puissance les nuages dans les hauteurs
et maîtrisait les sources de l'abîme ;
29 lorsqu'il imposait à la mer ses limites,
pour que les eaux n'en franchissent pas les rivages,
lorsqu'il établissait les fondements de la terre,
30 j'étais à ses côtés comme un maître d'oeuvre.
J'y trouvais mes délices jour après jour,
jouant devant lui à tout instant,
31 jouant sur toute la terre,
et trouvant mes délices avec les fils des hommes. »

Pour les hommes de la Bible, il ne fait pas de doute que Dieu conduit le monde avec sagesse ! « Tu as fait toutes choses avec sagesse » dit le psaume 104 (103) que nous avons chanté pour la Pentecôte. C'est même tellement une évidence qu'on en arrive à écrire des discours entiers sur ce sujet. C'est le cas du texte que nous venons de lire : il s'agit d'une véritable prédication sur le thème : « mes frères, n'engagez pas vos vies sur des fausses pistes. Dieu seul connaît ce qui est bon pour l'homme ; conformez-vous à l'ordre des choses qu'il a établi depuis les origines du monde, c'est le seul moyen d'être heureux.

Pour donner plus de poids à sa prédication, l'auteur fait parler la sagesse elle-même comme si elle était une personne. Mais ne nous y trompons pas : ce n'est qu'un artifice littéraire ; la preuve, c'est qu'au chapitre suivant, Dame Folie parle aussi.

Pour l'instant donc, c'est Dame Sagesse qui se présente à nous : première remarque, elle ne parle pas d'elle toute seule... elle ne parle d'elle qu'en fonction de Dieu, comme s'ils étaient inséparables. « Le Seigneur m'a faite POUR LUI au commencement de son action... Avant les siècles, j'ai été fondée (sous-entendu par Dieu)... Quand les abîmes n'existaient pas encore, je fus enfantée (sous-entendu par Dieu)... Lorsque Dieu établissait les fondements de la terre, j'étais là à ses côtés... » Donc entre Dieu et la Sagesse existe une relation de très forte intimité... La foi juive au Dieu unique n'a jamais envisagé un Dieu-Trinité : mais il semble bien ici, que, sans abandonner l'unicité de Dieu, elle pressent qu'au sein même du Dieu UN, il y a un mystère de dialogue et de communion.

Deuxième remarque : « AVANT » est le mot qui revient le plus souvent dans ce passage ! « Le Seigneur m'a faite AVANT ses oeuvres les plus anciennes... AVANT les siècles, j'ai été fondée ... DES LE COMMENCEMENT, AVANT l'apparition de la terre. Quand les abîmes n'existaient PAS ENCORE, qu'il n'y avait PAS ENCORE les sources jaillissantes, je fus enfantée. AVANT que les montagnes ne soient fixées, AVANT les collines, je fus enfantée. Alors que Dieu n'avait fait ni la terre, ni les champs, ni l'argile primitive du monde, lorsqu'il affermissait les cieux, J'ETAIS LA ... » C'est clair : le leitmotiv est bien : « j'étais là de toute éternité, AVANT toute création »... Il y a donc là une insistance très forte sur l'antériorité de celle qui se prénomme la Sagesse par rapport à toute création.

Troisième remarque, la Sagesse joue un rôle dans la création : « Lorsque Dieu imposait à la mer ses limites, pour que les eaux n'en franchissent pas les rivages, lorsqu'il établissait les fondements de la terre, j'étais à ses côtés, comme un maître d'oeuvre ». Pour une oeuvre si belle qu'elle engendre une véritable jubilation : « J'y trouvais mes délices jour après jour, jouant devant lui à tout instant, jouant sur toute la terre, et trouvant mes délices avec les fils des hommes. » La Sagesse est auprès de Dieu et « elle trouve ses délices » auprès de Dieu... elle est auprès de nous... et « elle trouve ses délices » auprès de nous. On entend là comme un écho du refrain de la Genèse : « Dieu vit que cela était bon » ; plus encore, au sixième jour, tout de suite après la création de l'homme qui était comme le couronnement de toute son oeuvre, « Dieu vit tout ce qu'il avait fait et voilà, c'était très bon ! » (Gn 1, 31).

Du coup, ce texte nous révèle un aspect particulier et éminemment positif de la foi d'Israël : la Sagesse éternelle a présidé à toute l'oeuvre de création : l'insistance du texte est très forte là-dessus ; on peut en déduire deux choses : premièrement, depuis l'aube du monde, l'humanité et le cosmos baignent dans la Sagesse de Dieu. Deuxièmement, le monde créé n'est donc pas désordonné puisque la Sagesse en est le maître d'oeuvre. Cela devrait nous engager à ne jamais perdre confiance. Enfin, c'est bien la folie de la foi d'oser croire que Dieu est sans cesse présent à la vie des hommes, et plus encore qu'il trouve ses délices en notre compagnie... C'est une folie, mais le fait est là : si Dieu continue inlassablement de proposer son Alliance d'amour, c'est bien parce qu'il « trouve jour après jour ses délices avec les fils des hommes ».

Reste une question : pourquoi ce texte nous est-il proposé pour la fête de la Trinité ? Pas une fois on n'entend parler de Trinité dans ces lignes, ni même des mots Père, Fils et Esprit.

En ce qui concerne le Livre des Proverbes, cela n'a rien d'étonnant puisque quand il a été écrit, il n'était pas question de Trinité : non seulement, le mot n'existait pas, mais l'idée même de Trinité n'effleurait personne. Au début, pour le peuple élu, la première urgence était de s'attacher au Dieu Unique ; d'où la lutte farouche de tous les prophètes contre l'idolâtrie et le polythéisme parce que la vocation de ce peuple est précisément d'être témoin du Dieu unique ; n'oublions pas cette phrase du livre du Deutéronome : « A toi, il t'a été donné de voir, pour que tu saches que c'est le Seigneur qui est Dieu ; il n'y en a pas d'autre que lui. »

Première étape, donc, découvrir que Dieu est UN ; pas question de parler de plusieurs personnes divines ! Plus tard seulement, les croyants apprendront que ce Dieu unique n'est pas pour autant solitaire, il est Trinité. Ce mystère de la vie trinitaire n'a commencé à être deviné que dans la méditation du Nouveau Testament, après la résurrection du Christ. A ce moment-là, quand les Apôtres et les écrivains du Nouveau Testament ont commencé à entrevoir ce mystère, ils se sont mis à scruter les Ecritures et ils ont donc fait ce qu'on appelle une relecture ; et en particulier, ils ont relu les lignes que nous venons d'entendre et qui parlent de la Sagesse de Dieu et ils y ont lu en filigrane la personne du Christ.

Saint Jean, par exemple, écrira : « Au commencement était le Verbe et le Verbe était auprès de Dieu... » et vous savez combien cette expression en grec dit une communion très profonde, un dialogue d'amour ininterrompu. Le livre des Proverbes, lui, n'en était pas encore là.

***
« La Sagesse = la science des choses divines et humaines et de leurs causes »

Irénée et Théophile d'Antioche ont identifié la Sagesse avec l'Esprit, tandis qu'Origène l'identifiait avec le Fils. C'est cette deuxième interprétation qui a finalement été retenue par la théologie.
cf Sg 7, 25-26 : « souffle de la puissance de Dieu, effusion toute pure de la gloire du Tout-Puissant, le reflet de la gloire éternelle, le miroir sans tache de l'activité de Dieu, l'image de sa bonté »
Arius s'appuyait sur Pr 8, 22 (« Le Seigneur m'a créée ») pour nier à Jésus l'égalité avec le Père
Réponse du Concile de Nicée : « engendré, non pas créé »
A partir du 3ème siècle ap.J.C., les Pères de l'Eglise (en particulier Athanase au 4ème s, puis Augustin) comprennent que cette Sagesse est le Christ lui-même.

PSAUME 8

2 O Seigneur, notre Dieu,
qu'il est grand ton nom
par toute la terre !

Jusqu'aux cieux, ta splendeur est chantée
3 par la bouche des enfants, des tout-petits :
rempart que tu opposes à l'adversaire,
où l'ennemi se brise en révolte.

4 A voir ton ciel, ouvrage de tes doigts,
la lune et les étoiles que tu fixas,
5 qu'est-ce que l'homme pour que tu penses à lui ?
le fils d'un homme, que tu en prennes souci ?

6 Tu l'as voulu un peu moindre qu'un dieu,
le couronnant de gloire et d'honneur ;
7 tu l'établis sur les oeuvres de tes mains,
tu mets toute chose à ses pieds :

8 les troupeaux de boeufs et de brebis,
et même les bêtes sauvages,
9 les oiseaux du ciel et les poissons de la mer,
tout ce qui va son chemin dans les eaux.

10 O Seigneur, notre Dieu,
qu'il est grand ton nom
par toute la terre !


« A voir ton ciel, ouvrage de tes doigts, la lune et les étoiles que tu fixas... » Peut-être sommes-nous dans le cadre d'une célébration de nuit ; hypothèse tout à fait vraisemblable, puisque le prophète Isaïe fait parfois allusion à des célébrations nocturnes, par exemple quand il dit : « Vous chanterez comme la nuit où l'on célèbre la fête, vous aurez le coeur joyeux... » (Is 30, 29). Imaginons donc que nous sommes un soir d'été, à Jérusalem, au cours d'un pèlerinage, une célébration à la belle étoile. Ce qui saute aux yeux dès la lecture de ce psaume : c'est que la première et la dernière phrases sont exactement identiques ! « O Seigneur notre Dieu, qu'il est grand ton nom par toute la terre ! » Donc pas besoin de chercher plus loin le thème de ce psaume : c'est une hymne à la grandeur de Dieu ! Au passage, d'ailleurs, remarquons que le nom employé pour Dieu ici, c'est une fois de plus le nom de l'Alliance, les fameuses 4 lettres, YHWH, le Nom très Saint qu'on ne prononce jamais : donc, même si le mot Alliance n'est pas employé une seule fois, il est sous-entendu ; c'est le peuple de l'Alliance qui s'exprime ici.

Revenons à cette phrase qui est répétée au début et à la fin : « O Seigneur notre Dieu, qu'il est grand ton nom par toute la terre ! » On a donc là une parfaite symétrie... Elle encadre quoi ? une méditation sur l'homme. Cette construction est très intéressante. A la fois, l'homme est bien au centre de la création, ET en même temps tout, y compris l'homme, est rapporté à Dieu : Lui seul agit et l'homme contemple...Tout est « ouvrage des doigts de Dieu », tout est « oeuvre de ses mains... Tu fixas les étoiles...Tu penses à l'homme, Tu en prends souci, Tu le couronnes de gloire et d'honneur, Tu l'établis sur l'oeuvre de tes mains, Tu mets toute chose à ses pieds ».

La « couronne » de l'homme, c'est le cosmos justement : et ce n'est sûrement pas un hasard si le psaume est construit de telle manière que l'énumération des oeuvres créées par Dieu encadrent l'homme, lui faisant comme une couronne. Si on reprend la structure globale de ce psaume, il se présente comme des cercles concentriques : au centre l'homme « Qu'est-ce que l'homme pour que tu penses à lui, le fils d'un homme que tu en prennes souci ? Tu l'as voulu un peu moindre qu'un dieu, le couronnant de gloire et d'honneur ; tu l'établis sur l'oeuvre de tes mains, tu mets toute chose à ses pieds »... Puis un premier cercle, la création : de part et d'autre des versets concernant l'homme : d'un côté le ciel étoilé, et la lune... de l'autre tous les êtres vivants : troupeaux, bêtes sauvages, oiseaux, poissons... Puis deuxième cercle, la fameuse phrase répétée : l'homme contemple le vrai roi de la création : « O Seigneur notre Dieu, qu'il est grand ton nom par toute la terre ! »

La royauté de Dieu est dite déjà par le mot « grand », un mot du langage de cour qui dit la puissance du roi vainqueur. Elle est dite aussi bien entendu par le mot « splendeur ». Ce roi est vainqueur de l'adversaire, de l'ennemi, sans difficulté apparemment, puisqu'il se contente pour rempart d'un gazouillis de nourrisson ; (la traduction de ce verset est très discutée... nous choisissons ici la traduction liturgique, puisque c'est celle-ci que nous entendons à la Messe et elle est très suggestive) : « Jusqu'aux cieux, ta splendeur est chantée par la bouche des enfants, des tout-petits : rempart que tu opposes à l'adversaire, où l'ennemi se brise en sa révolte ». (Sous-entendu le chant des tout-petits : voilà le rempart que tu opposes à tes ennemis ; cela suffit).

Cette royauté, Dieu ne la garde pas jalousement pour lui : puisqu'il couronne l'homme à son tour. L'homme aussi a droit à un vocabulaire royal : l'homme est « à peine moindre qu'un dieu »... il est « couronné »... toutes choses sont « à ses pieds » : il y a là l'image d'un trône royal : les sujets se prosternent en bas des marches. Pour dire la même chose, le livre de la Genèse avait raconté la création de l'homme comme intervenant en dernier après toutes les autres choses, après tous les autres êtres vivants, pour bien montrer que l'homme était au sommet ; et puis le livre de la Genèse encore avait montré l'homme donnant un nom à toutes les créatures, ce qui est un signe de supériorité, de maîtrise... Dans la création, la vocation de l'homme est bien d'être le roi de la création : Au premier couple humain, Dieu avait dit : « Soyez féconds et prolifiques, remplissez la terre et dominez-la. Soumettez les poissons de la mer, les oiseaux du ciel et toute bête qui remue sur la terre ! » (Gn 1, 28).

Je reviens sur la phrase : « A voir ton ciel, ouvrage de tes doigts, la lune et les étoiles que tu fixas, qu'est-ce que l'homme pour que tu penses à lui, le fils d'un homme, que tu en prennes souci ? » Belle manière de dire la présence de Dieu auprès de l'homme, sa sollicitude.

Evidemment, un tel psaume respire la joie de vivre ! Mais il peut bien arriver dans nos vies des jours où cette présence de Dieu auprès de l'homme sera ressentie comme pesante. C'est ce qui arrive à Job un jour de grande souffrance : il était un grand croyant, un priant et il connaissait ce psaume par coeur, très certainement ; eh bien, un jour, dans son désespoir, il en arrive à regretter d'avoir chanté ce psaume avec tant d'enthousiasme, quand tout allait bien : et il va jusqu'à dire : « Laisse-moi... Quand cesseras-tu de m'épier ?... Espion de l'homme... Qu'est-ce qu'un mortel pour en faire si grand cas, pour fixer sur lui ton attention ? » Ce jour-là, sa foi a bien failli basculer ; et certains d'entre nous, trop éprouvés, connaissent ce vertige ; mais pour eux, comme pour nous tous, comme pour Job, Dieu veille et continue quoi qu'il arrive à « prendre souci de l'homme ».

DEUXIEME LECTURE - Romains 5, 1-5

Frères,
1 Dieu a fait de nous des justes par la foi ;
nous sommes ainsi en paix avec Dieu
par notre Seigneur Jésus-Christ,
2 qui nous a donné, par la foi,
l'accès au monde de la grâce
dans lequel nous sommes établis ;
et notre orgueil à nous,
c'est d'espérer avoir part à la gloire de Dieu.
3 Mais ce n'est pas tout :
la détresse elle-même fait notre orgueil,
puisque la détresse, nous le savons, produit la persévérance ;
4 la persévérance produit la valeur éprouvée ;
la valeur éprouvée produit l'espérance ;
5 et l'espérance ne trompe pas,
puisque l'amour de Dieu a été répandu dans nos coeurs
par l'Esprit Saint qui nous a été donné.

Nous sommes à Rome, au temps de l'empereur Néron, l'année 57 ou 58 après Jésus-Christ ; comme dans presque toutes les villes du Bassin Méditerranéen, il y a une colonie juive ; on l'évalue à quelques dizaines de milliers de personnes ; et comme partout, certains de ces Juifs ont reconnu en Jésus de Nazareth le Messie promis, d'autres non ; première scission grave parmi les Juifs : désormais il y aura les Juifs et ceux qu'on appelle les Judéo-Chrétiens, chaque clan traitant l'autre d'hérétique ou de déviant. Et puis il y a aussi tous les anciens païens devenus Chrétiens : on les appelle les Helléno-Chrétiens ; les relations sont difficiles entre ces Chrétiens d'origine païenne avec toutes les séquelles possibles d'idolâtrie et les Chrétiens d'origine juive, restés parfois très accrochés à leurs pratiques religieuses ; nous avons déjà rencontré des traces de ces difficultés dans les lettres de Paul aux Philippiens et aux Galates. Dans toutes les communautés, et particulièrement à Rome, ces conflits se durcissent au fil des années et dans sa lettre aux Romains, Paul se donne pour tâche de ramener la paix.

Son grand argument : vous, Chrétiens, quel que soit votre passé, vous êtes tous égaux devant le salut ; car c'est le Christ qui vous sauve, et lui seul. Bien sûr, les Juifs n'avaient pas attendu les Chrétiens pour savoir que c'est la foi qui sauve et non les mérites de l'homme. Mais certains Chrétiens d'origine juive revendiquent le privilège d'être l'unique peuple de l'Alliance. Ils sont, eux, les descendants d'Abraham, les païens ne peuvent pas en dire autant. A ceux-ci Paul a répondu au chapitre 4 en faisant remarquer qu'Abraham a été déclaré juste par Dieu bien avant d'être circoncis ! Car Abraham était un païen quand il a entendu l'appel de Dieu et c'est la confiance et elle seule qui l'a inspiré quand il a obéi : Dieu lui a dit « Va pour toi, quitte ton pays, va vers le pays que je te montrerai » ... et la suite du texte dit simplement : « Abram partit comme le Seigneur le lui avait dit » (Gn 12). Et, un peu plus loin, le même livre de la Genèse dit encore : « Abraham eut foi dans le Seigneur et, pour cela, le Seigneur le considéra comme juste » (Gn 15, 6). Et Saint Paul, ici, se réfère évidemment à cette histoire exemplaire d'Abraham. Dans ce chapitre 4 de la lettre aux Romains, il cite quatre fois cette phrase de la Genèse ; ce qui veut dire qu'il y a là pour lui un argument de poids. Ailleurs, dans la lettre aux Galates, il le dit expressément : « Puisque Abraham eut foi en Dieu et que cela lui fut compté comme justice, comprenez-le donc, ce sont les croyants qui sont fils d'Abraham » (Gal 3, 6). Ce qui revient à dire : Abraham, le croyant, est le père de tous les croyants, qu'ils soient ou non circoncis. Donc pas question de se battre entre Chrétiens sur ce terrain.

Voilà qui explique la première phrase de notre texte d'aujourd'hui : « Dieu a fait de nous des justes par la foi » ; et pour bien faire entendre que le salut est pur don gratuit de Dieu, et que seul l'abandon de la foi nous est demandé, il répète l'expression « par la foi » : « Dieu a fait de nous des justes par la foi ; nous sommes ainsi en paix avec Dieu par notre Seigneur Jésus-Christ, qui nous a donné, par la foi, l'accès au monde de la grâce dans lequel nous sommes établis. » Et les verbes sont au passé : justifiés, nous le sommes tous depuis la mort et la résurrection du Christ, c'est chose faite. Désormais, nous vivons dans l'intimité de Dieu, ce que Paul appelle « le monde de la grâce ».

L'émerveillement de Saint Paul, et de tout croyant, c'est que par pure grâce de Dieu, nous participons à la justice du Christ : par notre foi en lui, et par elle seule, nous sommes réintégrés dans l'Alliance de Dieu, dans la communion trinitaire. Ici, pas plus que dans le livre des Proverbes, nous ne lisons le mot « Trinité »... mais quand Paul parle du « monde de la grâce », c'est bien de cela qu'il est question ; d'ailleurs, on ne peut pas s'empêcher de remarquer que Paul, contemplant le mystère de Dieu, le fait spontanément en termes trinitaires ; en particulier dans ces deux phrases : « Nous sommes en paix avec Dieu par Jésus-Christ »...et « L'amour de Dieu a été répandu dans nos coeurs par l'Esprit Saint qui nous a été donné ».

Cela ne veut pas dire que tout sera toujours facile ! Paul parle de « détresse » que traversent ses lecteurs ; mais la détresse elle-même peut être chemin vers Dieu . « La détresse produit la persévérance ; la persévérance produit la valeur éprouvée ; la valeur éprouvée produit l'espérance... » L'espérance est une vertu de pauvre : elle est au bout d'un long chemin de dépouillement ; elle est au-delà de nos découragements, de nos acharnements, de nos « quand même », elle naît quand nous sommes complètement remis à la confiance en Dieu, quand nous avons acquis la sérénité parce que notre oeuvre n'est pas la nôtre en réalité, mais la sienne... Car « L'amour de Dieu a été répandu dans nos coeurs par l'Esprit Saint qui nous a été donné » : au fait, « l'amour DE Dieu » : on pourrait évidemment se demander le sens de la préposition « de » ici : est-ce l'amour que Dieu nous porte ou l'amour que nous portons à Dieu ? Mais c'est sûrement une mauvaise question : L'Esprit Saint répand en nos coeurs l'amour même que Dieu porte à l'humanité et, à notre tour, nous devenons capables d'aimer. Et ainsi, peu à peu, nous entrons davantage dans la communion trinitaire dès maintenant. C'est cela que Paul appelle « avoir part à la gloire de Dieu ». « Notre orgueil, c'est d'espérer avoir part à la gloire de Dieu... et l'espérance ne trompe pas, puisque l'amour de Dieu a été répandu dans nos coeurs par l'Esprit Saint qui nous a été donné ».

****
Complément
Il est particulièrement suggestif de lire cette lettre de Paul aux Romains et surtout le verset 5 juste après la fête de la Pentecôte !

EVANGILE - Jean 16, 12 - 15

A l'heure où Jésus passait de ce monde à son Père,
il disait à ses disciples :
12 « J'aurais encore beaucoup de choses à vous dire,
mais pour l'instant vous n'avez pas la force de les porter.
13 Quand il viendra, lui, l'Esprit de vérité,
il vous guidera vers la vérité tout entière.
En effet, ce qu'il dira ne viendra pas de lui-même :
il redira tout ce qu'il aura entendu,
et ce qui va venir, il vous le fera connaître.
14 Il me glorifiera,
car il reprendra ce qui vient de moi pour vous le faire connaître.
15 Tout ce qui appartient au Père est à moi ;
voilà pourquoi je vous ai dit :
il reprend ce qui vient de moi pour vous le faire connaître. »



Avant de nous aventurer dans ce texte de Saint Jean, il faut plus que jamais nous « habiller le coeur » (comme disait Saint Exupéry) : Jésus livre ici l'intimité même de la Trinité, mystère dans lequel il nous introduit ; mais pour percevoir ce mystère d'amour et de communion, il faudrait que nous lui soyons accordés, que nous soyons nous-mêmes feu brûlant d'amour et de communion ; or, nous ressemblons plutôt à du bois trop vert mis au contact du feu : bien difficile de le faire « prendre ». Ce que Jésus nous dit ici, entre autres choses, c'est que l'Esprit de Dieu, le feu, va venir en nous : il va s'installer au coeur du bois vert. Nous sommes encore dans le contexte du dernier repas de Jésus avec ses disciples, au soir du Jeudi Saint : Jésus fait ses adieux et prépare ses disciples aux événements qui vont suivre. Il révèle le maximum de son mystère, mais il y a des choses qu'ils ne peuvent pas encore comprendre : « J'aurais encore beaucoup de choses à vous dire, mais pour l'instant vous n'avez pas la force de les porter ».

L'histoire de l'humanité, comme toute histoire humaine est celle d'un long cheminement. Comme nous, parents ou éducateurs, accompagnons ceux qui nous sont confiés dans leur éveil progressif, Dieu accompagne l'humanité dans sa longue marche. Tout au long de l'histoire biblique, Dieu s'est révélé progressivement à son peuple : ce n'est que peu à peu que le peuple élu a abandonné ses croyances spontanées pour découvrir toujours un peu mieux le vrai visage de Dieu. Mais ce n'est pas fini : la preuve, c'est la difficulté des propres disciples de Jésus à le reconnaître comme le Messie, tellement il était différent du portrait qu'on s'en était fait d'avance.

Et ce long chemin de découverte de Dieu n'est pas encore terminé, il n'est jamais terminé : il continuera jusqu'à l'accomplissement du projet de Dieu. Tout au long de ce cheminement, l'Esprit de vérité nous accompagne pour nous guider vers la vérité tout entière... La vérité semble bien être l'un des maîtres-mots de ce texte : à en croire ce que nous lisons, la vérité est un but et non pas un acquis : « L'Esprit de vérité vous guidera vers la vérité tout entière »... Cela devrait nous interdire de nous étriper sur des questions de théologie... puisqu'aucun de nous ne peut prétendre posséder la vérité tout entière! D'autre part, elle n'est pas d'ordre intellectuel, elle n'est pas un savoir ; puisque, dans le même évangile de Jean, Jésus dit « je suis la Vérité ». Alors nous comprenons pourquoi dans le texte d'aujourd'hui, il emploie plusieurs fois le verbe « connaître » : « Ce qui va venir, il vous le fera connaître... il reprendra ce qui vient de moi pour vous le faire connaître ». En langage biblique on sait bien que « connaître » désigne une expérience de vie et non pas un savoir. A tel point que ce mot « Connaître », est celui qui est employé pour l'union conjugale. L'expérience de l'amour ne s'explique pas, on peut seulement la vivre et s'en émerveiller.

L'Esprit va habiter en nous, nous pénétrer, nous guider vers le Christ qui est la Vérité... alors, peu à peu, la révélation du mystère de Dieu ne nous sera plus extérieure : nous en aurons la perception intime : Là encore, j'entends un écho des promesses des prophètes : « ils me connaîtront tous du plus grand au plus petit ».

Dernière remarque : « Ce qui va venir, il vous le fera connaître ». « Ce qui va venir » : n'attendons pas des révélations à la manière des voyants... il s'agit de beaucoup plus grand : c'est le grand projet de Dieu qui se réalise dans l'histoire humaine : ce que Saint Paul appelle « le dessein bienveillant » et qui est, justement, l'entrée de l'humanité tout entière dans la vie intime de la Trinité. « Il reprendra ce qui vient de moi pour vous le faire connaître » : il n'est pas question, là non plus, de nous placer sur un plan intellectuel : ce ne sont pas les idées de Jésus qu'il va nous faire comprendre. C'est l'expérience même de sa vie qu'il va nous faire revivre à notre tour. Le cheminement même de l'homme-Jésus vécu avec l'Esprit-Saint devient le nôtre.

Depuis sa conception dans l'Esprit, les trois autres évangiles nous racontent sa croissance d'enfant et de jeune... Les Tentations au désert, c'est l'Esprit d'amour qui lui permet de les surmonter ; c'est encore l'Esprit qui le conduit dans toute sa mission, qui inspire ses paroles et ses actes... qui lui donne l'audace des miracles... jusqu'à la dernière audace de l'abandon total à Gethsémani. C'est cela la vérité tout entière du Christ, celle vers laquelle nous cheminons à travers l'expérience de nos vies. C'est cet Esprit qui nous habite désormais et qui nous donne à notre tour toutes les audaces de la mission. On est loin d'un savoir intellectuel ! C'est à l'expérience même de l'intimité de Dieu que nous sommes invités...

Au fond, quand nous célébrons la Fête de la Trinité, nous ne contemplons pas de loin un mystère impénétrable, nous célébrons déjà la grande fête de la fin des temps : celle de l'entrée de l'humanité dans la Maison de Dieu.

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22 mai 2000 1 22 /05 /mai /2000 07:50

 marie-nolle-thabut.jpg Je suis, chaque dimanche, impressionné par la qualité des commentaires de Marie-Noëlle Thabut sur les textes que nous propose la liturgie du jour.

 

Ces commentaires, trouvés sur le site "Eglise catholique en France", permettent à toute personne de bonne volonté, chrétienne ou non, de mieux comprendre la Bible, le livre le plus diffusé au monde. Notamment, en

  • donnant des explications historiques ;

  • décodant le langage imagé utilisé par l'auteur.

Je souhaite arriver à mettre ici, chaque dimanche, les commentaires de Marie-Noëlle Thabut. Ma seule contribution consiste à surligner les passages qui me semblent les plus enrichissants et à écrire en rouge ceux qui parlent d'un thème qui m'est cher : la liberté (trois autres pages de mon blog sont consacrées à ces passages des Evangiles, du reste du Nouveau Testament ou de l'Ancien Testament qui parlent de la liberté)

 

Version audio, trouvée sur le site de Radio-Notre-Dame

 

PREMIERE LECTURE - Actes des Apôtres 2, 1-11

1 Quand arriva la Pentecôte, (le cinquantième jour après Pâques)
ils se trouvaient réunis tous ensemble.
2 Soudain il vint du ciel un bruit pareil à celui d'un violent coup de vent :
toute la maison où ils se tenaient en fut remplie.
3 Ils virent apparaître comme une sorte de feu qui se partageait en langues
et qui se posa sur chacun d'eux.
4 Alors ils furent tous remplis de l'Esprit Saint :
ils se mirent à parler en d'autres langues,
et chacun s'exprimait selon le don de l'Esprit.
5 Or, il y avait, séjournant à Jérusalem, des juifs fervents,
issus de toutes les nations qui sont sous le ciel.
6 Lorsque les gens entendirent le bruit,
ils se rassemblèrent en foule.
Ils étaient dans la stupéfaction
parce que chacun d'eux les entendait parler sa propre langue.
7 Déconcertés, émerveillés, ils disaient :
« Ces hommes qui parlent ne sont-ils pas tous des Galiléens ?
8 Comment se fait-il que chacun de nous les entende dans sa langue maternelle ?
9 Parthes, Mèdes et Elamites,
habitants de la Mésopotamie, de la Judée et de la Cappadoce,
des bords de la mer Noire, de la province d'Asie,
10 de la Phrygie, de la Pamphylie,
de l'Egypte et de la Libye proche de Cyrène, Romains résidant ici,
11 Juifs de naissance et convertis, Crétois et Arabes,
tous, nous les entendons proclamer dans nos langues les merveilles de Dieu. »



Première chose à retenir de ce texte : Jérusalem est la ville du don de l'Esprit : elle n'est pas seulement la ville où Jésus a institué l'Eucharistie, la ville où il est ressuscité, elle est aussi la ville où l'Esprit a été répandu sur l'humanité.
A l'époque du Christ, la Pentecôte juive était très importante : c'était la fête du don de la loi, l'une des trois fêtes de l'année pour lesquelles on se rendait à Jérusalem en pèlerinage. La première ligne du texte d'aujourd'hui nous le rappelle : « Quand arriva la Pentecôte, ils se trouvaient réunis tous ensemble ».

Bien sûr, Luc ici parle des disciples ; mais la suite du texte dit bien que la ville de Jérusalem grouillait de monde venu de partout, des milliers de juifs pieux venus parfois de très loin : « il y avait, séjournant à Jérusalem, des juifs fervents issus de toutes les nations qui sont sous le ciel »... On est donc très nombreux à Jérusalem l'année de la mort de Jésus : j'ai dit intentionnellement « la mort » de Jésus, sans parler de sa résurrection ; car celle-ci pour l'instant est restée confidentielle. Ces gens venus de partout n'ont probablement jamais entendu parler d'un certain Jésus de Nazareth ; cette année-là est comme toutes les autres, cette fête de Pentecôte sera comme toutes les autres. Mais déjà, ce n'est pas rien ! On vient à Jérusalem dans la ferveur, la foi, l'enthousiasme d'un pèlerinage pour renouveler l'Alliance avec Dieu.

Pour les disciples, bien sûr, cette fête de Pentecôte, cinquante jours après la Pâque de Jésus, celui qu'ils reconnaissent comme « Christ », c'est-à-dire « Messie », celui qu'ils ont vu entendu, touché... après sa résurrection... cette Pentecôte ne ressemble à aucune autre ; pour eux plus rien n'est comme avant... Ce qui ne veut pas dire qu'ils s'attendent à ce qui va se passer !

Pour bien nous faire comprendre ce qui se passe, Luc nous le raconte ici, dans des termes qu'il a de toute évidence choisis très soigneusement pour évoquer au moins trois textes de l'Ancien Testament : ces trois textes, ce sont premièrement le don de la Loi au Sinaï ; deuxièmement une parole du prophète Joël ; troisièmement l'épisode de la tour de Babel ...

Commençons par le Sinaï : les langues de feu de la Pentecôte, le bruit « pareil à celui d'un violent coup de vent » suggèrent que nous sommes ici dans la ligne de ce qui s'était passé au Sinaï, quand Dieu avait donné les tables de la loi à Moïse ; on trouve cela au livre de l'Exode (chap. 19) : « Le troisième jour, quand vint le matin, il y eut des voix, des éclairs, une nuée pesant sur la montagne et la voix d'un cor très puissant ; dans le camp, tout le peuple trembla. Moïse fit sortir le peuple à la rencontre de Dieu hors du camp, et ils se tinrent tout en bas de la montagne. La montagne du Sinaï n'était que fumée, parce que le Seigneur y était descendu dans le feu ; sa fumée monta comme le feu d'une fournaise, et toute la montagne trembla violemment ... Moïse parlait et Dieu lui répondait par la voix du tonnerre ».

En s'inscrivant dans la ligne de l'événement du Sinaï, Saint Luc veut nous faire comprendre que cette Pentecôte, cette année-là, est beaucoup plus qu'un pèlerinage traditionnel : c'est un nouveau Sinaï ; comme Dieu avait donné sa loi à son peuple pour lui enseigner à vivre dans l'Alliance, désormais Dieu donne son propre Esprit à son peuple... et là on réentend les paroles d'Ezéchiel par exemple : « Je mettrai en vous mon propre esprit, je vous ferai marcher selon mes lois, garder et pratiquer mes coutumes...vous serez mon peuple et je serai votre Dieu ». Désormais la loi de Dieu (qui est le seul moyen de vivre vraiment libres et heureux, il ne faut pas l'oublier) désormais cette loi de Dieu est écrite non plus sur des tables de pierre mais sur des tables de chair, le coeur de l'homme.

Deuxièmement, Luc a très certainement voulu évoquer une parole du prophète Joël : on la trouve au chapitre 3 : « Je répandrai mon esprit sur toute chair », dit Dieu (« toute chair » c'est-à-dire tout être humain) : l'énumération des nationalités représentées à Jérusalem cette année-là et la précision qu'il s'y trouvait « des juifs, venus de toutes les nations qui sont sous le ciel » nous montrent que la prophétie de Joël est accomplie.

Troisièmement, l'épisode de Babel : vous vous souvenez de l'histoire de Babel : en la simplifiant beaucoup, on peut la raconter comme une pièce en deux actes : Acte 1, tous les hommes parlaient la même langue : ils avaient le même langage et les mêmes mots. Ils décident d'entreprendre une grande oeuvre qui mobilisera toutes leurs énergies : la construction d'une tour immense... Acte 2, Dieu intervient pour mettre le holà : il les disperse à la surface de la terre et brouille leurs langues. Désormais les hommes ne se comprendront plus... Nous nous demandons souvent ce qu'il faut en conclure ?... Si on veut bien ne pas faire de procès d'intention à Dieu, impossible d'imaginer qu'il ait agi pour autre chose que pour notre bonheur... Donc, si Dieu intervient, c'est pour épargner à l'humanité une fausse piste : la piste de la pensée unique, du projet unique ; quelque chose comme « mes petits enfants, vous recherchez l'unité, c'est bien ; mais ne vous trompez pas de chemin : l'unité n'est pas dans l'uniformité ! La véritable unité de l'amour ne peut se trouver que dans la diversité ».

Le récit de la Pentecôte chez Luc s'inscrit bien dans la ligne de Babel : à Babel, l'humanité apprend la diversité, à la Pentecôte, elle apprend l'unité dans la diversité : désormais toutes les nations qui sont sous le ciel entendent proclamer dans leurs diverses langues l'unique message : les merveilles de Dieu.

PSAUME 103 ( 104 )

Bénis le Seigneur, ô mon âme ;
Seigneur mon Dieu, tu es si grand !
Quelle profusion dans tes oeuvres, Seigneur !
La terre s'emplit de tes biens.

Tu reprends leur souffle, ils expirent
et retournent à leur poussière.
Tu envoies ton souffle ; ils sont créés ;
tu renouvelles la face de la terre.

Gloire au Seigneur à tout jamais !
Que Dieu se réjouisse en ses oeuvres !
Que mon poème lui soit agréable ;
moi, je me réjouis dans le Seigneur.


Il faudrait pouvoir lire ce psaume en entier ! Trente-six versets de louange pure, d'émerveillement devant les oeuvres de Dieu. J'ai dit des « versets », parce que c'est le mot habituel pour les psaumes, mais j'aurais dû dire trente-six « vers » car il s'agit en réalité d'un poème superbe.

On n'est pas surpris qu'il nous soit proposé pour la fête de la Pentecôte puisque Luc, dans le livre des Actes, nous raconte que le matin de la Pentecôte, les Apôtres, remplis de l'Esprit-Saint se sont mis à proclamer dans toutes les langues les merveilles de Dieu.
Vous me direz : pour s'émerveiller devant la Création, il n'y a pas besoin d'avoir la foi ! C'est vrai, et on trouve certainement dans toutes les civilisations des poèmes magnifiques sur les beautés de la nature. En particulier on a retrouvé en Egypte sur le tombeau d'un Pharaon un poème écrit par le célèbre Pharaon Akh-en-Aton (Aménophis IV) : il s'agit d'une hymne au Dieu-Soleil : Aménophis IV a vécu vers 1350 av. J.C. , à une époque où les Hébreux étaient en Egypte ; ils ont peut-être connu ce poème.

Entre le poème du Pharaon et le psaume 103 il y a des similitudes de style et de vocabulaire, c'est évident : le langage de l'émerveillement est le même sous toutes les latitudes ! Mais ce qui est très intéressant, ce sont les différences : elles sont la trace de la Révélation qui a été faite au peuple de l'Alliance.

La première différence, et elle est essentielle pour la foi d'Israël, Dieu seul est Dieu ; il n'y a pas d'autre Dieu que lui ; et donc le soleil n'est pas un dieu ! Nous avons déjà eu l'occasion de le remarquer au sujet du récit de la création dans la Genèse: la Bible prend grand soin de remettre le soleil et la lune à leurs places , ils ne sont pas des dieux, ils sont uniquement des luminaires, c'est tout. Et ils sont des créatures, eux aussi : un des versets dit nettement « Toi, Dieu, tu fis la lune qui marque les temps et le soleil qui connaît l'heure de son coucher ». Je ne vais pas en parler longtemps car il s'agit de versets qui n'ont pas été retenus pour la fête de la Pentecôte, mais plusieurs versets présentent bien Dieu comme le seul maître de la création ; le poète emploie pour lui tout un vocabulaire royal : Dieu est présenté comme un roi magnifique, majestueux et victorieux. Par exemple, le mot « grand » que nous avons entendu est un mot employé pour dire la victoire du roi à la guerre. Manière bien humaine, évidemment, pour dire la maîtrise de Dieu sur tous les éléments du ciel, de la terre et de la mer.

Deuxième particularité de la Bible : la création n'est que bonne ; on a là un écho de ce fameux poème de la Genèse qui répète inlassablement comme un refrain « Et Dieu vit que cela était bon ! »... Et d'ailleurs, ce n'est certainement pas un hasard si ce psaume 103 est bâti sur le même schéma que ce texte de la Genèse : il reprend un à un les éléments des six jours de la création, dans le même ordre , et lui aussi, il met au sommet l'homme qui est rempli du souffle de Dieu ; et c'est bien ce souffle de Dieu en nous, qui nous fait vibrer en sa présence, qui nous fait entrer en résonance avec Lui.

D'un bout à l'autre, donc, le ton de ce psaume tout entier n'est qu'émerveillement. « Je veux chanter au Seigneur tant que je vis, jouer pour mon Dieu tant que je dure... moi, je me réjouis dans le Seigneur ».

Pour autant le mal n'est pas ignoré : puisque l'avant-dernier verset souhaite sa disparition : « Que les pécheurs disparaissent de la terre ! Que les impies n'existent plus ! » Mais les hommes de l'Ancien Testament avaient bien compris que le mal n'est pas l'oeuvre de Dieu puisque la création tout entière est bonne. Et on sait qu'un jour il le fera disparaître de la terre : le roi victorieux des éléments vaincra finalement tout ce qui entrave le bonheur de l'homme.

Troisième particularité de la foi d'Israël : la Création n'est pas un acte du passé : comme si Dieu avait lancé la terre et les humains dans l'espace, une fois pour toutes. Elle est une relation persistante entre le Créateur et ses créatures ; quand nous disons dans le Credo « Je crois en Dieu tout-puissant, créateur du ciel et de la terre », nous n'affirmons pas seulement notre foi en un acte initial de Dieu, mais nous nous reconnaissons en relation de dépendance à son égard : le psaume ici le dit très bien : « Tous comptent sur toi... Tu caches ton visage, ils s'épouvantent ; tu reprends leur souffle, ils expirent et retournent à leur poussière. Tu envoies ton souffle, ils sont créés ; tu renouvelles la face de la terre ».

Autre particularité, encore, de la foi d'Israël, autre marque de la révélation faite à ce peuple : au sommet de la création , il y a l'homme ; créé pour être le roi de la création, il est rempli du souffle même de Dieu ; il fallait bien une révélation pour que l'humanité ose penser une chose pareille ! Et c'est bien ce que nous célébrons à la Pentecôte : cet Esprit de Dieu qui est en nous vibre en sa présence : il entre en résonance avec lui . Et c'est pour cela que le psalmiste peut dire : « Que Dieu se réjouisse en ses oeuvres ! ... Moi, je me réjouis dans le Seigneur ».

Enfin, et c'est très important : on sait bien qu'en Israël toute réflexion sur la création s'inscrit dans la perspective de l'Alliance : Israël a d'abord expérimenté l'oeuvre de libération de Dieu et seulement ensuite a médité la création à la lumière de cette expérience. Dans ce psaume précis, on en a des traces :
D'abord le nom de Dieu employé ici est le fameux nom en quatre lettres, YHVH, qui est la révélation précisément du Dieu de l'Alliance.
Ensuite, vous avez entendu tout à l'heure l'expression « Seigneur mon Dieu, tu es si grand ! » L'expression « mon Dieu » avec le possessif est toujours un rappel de l'Alliance puisque le projet de Dieu dans cette Alliance était précisément dit dans la formule « Vous serez mon peuple et je serai votre Dieu ». Cette promesse-là, c'est dans le don de l'Esprit « à toute chair », comme dit le prophète Joël, c'est-à-dire à tout homme, qu'elle s'accomplit.

DEUXIEME LECTURE - Romains 8, 8 - 17

Frères,
8 sous l'emprise de la chair, on ne peut pas plaire à Dieu.
9 Or vous, vous n'êtes pas sous l'emprise de la chair,
mais sous l'emprise de l'Esprit,
puisque l'Esprit de Dieu habite en vous.
Celui qui n'a pas l'Esprit du Christ
ne lui appartient pas.
10 Mais si le Christ est en vous,
votre corps a beau être voué à la mort à cause du péché,
l'Esprit est votre vie,
parce que vous êtes devenus des justes.
11 Et si l'Esprit
de celui qui a ressuscité Jésus d'entre les morts
habite en vous,
celui qui a ressuscité Jésus d'entre les morts
donnera aussi la vie à vos corps mortels
par son Esprit qui habite en vous.
12 Ainsi donc, frères, nous avons une dette,
mais ce n'est pas envers la chair ;
nous n'avons pas à vivre sous l'emprise de la chair.
13 Car si vous vivez sous l'emprise de la chair,
vous devez mourir ;
mais si, par l'Esprit,
vous tuez les désordres de l'homme pécheur,
vous vivrez.
14 Tous ceux qui se laissent conduire par l'Esprit de Dieu,
ceux-là sont fils de Dieu.
15 L'Esprit que vous avez reçu
ne fait pas de vous des esclaves,

des gens qui ont encore peur ;
c'est un Esprit qui fait de vous des fils ;
poussés par cet Esprit,
nous crions vers le Père en l'appelant « Abba ! »
16 C'est donc l'Esprit Saint lui-même
qui affirme à notre esprit
que nous sommes enfants de Dieu.
17 Puisque nous sommes ses enfants,
nous sommes aussi ses héritiers ;
héritiers de Dieu,
héritiers avec le Christ,
à condition de souffrir avec lui
pour être avec lui dans sa gloire.



- La grosse difficulté de ce texte est dans le mot « chair » : chez Saint Paul, il n'a pas le même sens que dans notre français courant d'aujourd'hui. Nous, nous sommes tentés d'opposer deux composantes de l'être humain que nous appelons le corps et l'âme et nous risquons donc de faire un épouvantable contresens : quand Paul parle de chair et d'esprit, ce n'est pas du tout cela qu'il a en vue. Ce que Saint Paul appelle « chair », ce n'est pas ce que nous appelons le corps ; ce que Paul appelle l'Esprit, ce n'est pas ce que nous appelons l'âme. D'ailleurs Paul précise plusieurs fois qu'il s'agit de l'Esprit de Dieu, ou encore il dit « l'Esprit du Christ ».

- Et encore, si on y regarde de plus près, il n'oppose pas deux mots « chair » et « Esprit », mais deux expressions « vivre selon la chair » et « vivre selon l'Esprit ». Pour lui, il faut choisir entre deux modes de vie ; ou pour dire autrement, il faut choisir nos maîtres, ou notre ligne de conduite, si vous préférez.

- Et là, on retrouve le thème des deux voies, très habituel pour le Juif qu'est Saint Paul, les deux voies, au sens de deux routes, bien sûr. A nous de choisir : pour mener notre existence, pour prendre des décisions, pour réagir devant les difficultés ou les épreuves, il y a deux attitudes possibles : la confiance en Dieu, ou la méfiance... la certitude qu'il ne nous abandonne jamais, ou le doute... la conviction que Dieu ne veut que notre bonheur, ou le soupçon qu'il voudrait notre malheur... la fidélité à ses commandements parce qu'on lui fait confiance, ou la désobéissance parce qu'on croit mieux savoir...

- Devant les épreuves quotidiennes de la vie au désert, et en particulier devant l'épreuve de la soif, le peuple avait soupçonné Dieu de l'abandonner et avait fait un véritable procès d'intention à Dieu et à Moïse ; vous avez reconnu l'épisode de Massa et Meriba au livre de l'Exode. Devant la limite opposée à ses désirs, Adam soupçonne Dieu et désobéit ; c'est l'épisode de la chute au Paradis terrestre ; j'ai parlé au présent, parce que nous sommes tous Adam à certaines heures ; c'est l'éternel problème de la confiance, « la question de confiance », si vous préférez, problème tellement fondamental dans nos vies qu'on l'appelle « originel ».

- A l'opposé de cette attitude de soupçon, de révolte contre Dieu, l'attitude du Christ est de confiance et donc de soumission : puisqu'il sait que la volonté de Dieu n'est que bonne, il s'y plie volontiers. Même et y compris devant la souffrance et la mort.

- Il y a donc deux attitudes opposées et ce sont ces deux attitudes que Paul appelle « vivre selon la chair » ou « vivre selon l'Esprit » ; et au verset qui précède juste le passage que nous lisons aujourd'hui, il avait lui-même dit « le mouvement de la chair est révolte contre Dieu ».

- Et Paul développe cette opposition en nous proposant deux synonymes : « vivre selon la chair » c'est se conduire vis-à-vis de Dieu en esclaves : l'esclave n'a pas confiance en son maître, il se soumet par obligation et par peur des représailles ; l'autre attitude, « vivre selon l'Esprit », il la traduit par « se conduire en fils » : et il entend par là une relation de confiance et de tendresse.

- Enfin, il dit deux choses : premièrement, seule l'attitude dictée par l'Esprit de Dieu, l'attitude de confiance et d'amour, à l'exemple du Christ, cette attitude-là est porteuse de vie ; tandis que la méfiance et le soupçon mènent à la mort ; « Si vous vivez sous l'emprise de la chair, (sous-entendu l'attitude de méfiance et de désobéissance envers Dieu), vous devez mourir : mais si, par l'Esprit, vous tuez les désordres de l'homme pécheur, vous vivrez. » je traduis : ce qui, en chacun de vous, est attitude d'esclave, est destructeur ; ce qui, en chacun de vous, est attitude filiale, confiante, est chemin de paix et de bonheur.

- Deuxièmement, nous dit Paul, d'ores et déjà, l'Esprit de Dieu est en vous, vous êtes des fils, vous appelez Dieu « Abba-Père » : « L'Esprit que vous avez reçu ne fait pas de vous des esclaves, des gens qui ont encore peur ; c'est un Esprit qui fait de vous des fils ; poussés par cet Esprit, nous crions vers le Père en l'appelant Abba ! »

- Le jour où l'humanité tout entière reconnaîtra en Dieu son Père, ce jour-là, le projet de Dieu sera accompli et nous pourrons tous ensemble entrer dans sa gloire ; quelques versets plus loin, Paul dit : « la création attend avec impatience la révélation des fils de Dieu. »

- Il reste la dernière phrase du texte d'aujourd'hui : « Puisque nous sommes les enfants de Dieu, nous sommes aussi ses héritiers ; héritiers de Dieu, héritiers avec le Christ, à condition de souffrir avec lui pour être avec lui dans sa gloire. » Cette phrase peut se lire de deux manières ; le contresens, l'attitude d'esclave, ce serait d'imaginer un Dieu qui met des conditions à l'héritage ! Au contraire, si nous écoutons l'Esprit de Dieu, qui nous fait voir en Dieu un Père plein d'amour, nous comprenons que nous sommes invités une fois de plus à demeurer dans la confiance, surtout quand nous abordons la souffrance : comme pour le Christ, les souffrances sont inévitables pour ceux qui s'engagent à sa suite sur le chemin du témoignage ; mais vécues avec lui et comme lui dans la confiance, elles sont chemin de résurrection. En fait, « à condition de souffrir avec lui » veut dire « à condition de rester greffés sur lui à tout moment, y compris dans la souffrance inévitable ».

EVANGILE : Jean 14, 15-16. 23b-26

A l'heure où Jésus passait de ce monde à son Père,
il disait à ses disciples :
15 « Si vous m'aimez,
vous resterez fidèles à mes commandements.
16 Moi, je prierai le Père,
et il vous donnera un autre Défenseur
qui sera pour toujours avec vous.

23 Si quelqu'un m'aime,
il restera fidèle à ma parole ;
mon Père l'aimera,
nous viendrons chez lui,
nous irons demeurer auprès de lui.
24 Celui qui ne m'aime pas
ne restera pas fidèle à mes paroles.
Or, la parole que vous entendez
n'est pas de moi :
elle est du Père qui m'a envoyé.
25 Je vous dis tout cela
pendant que je demeure encore avec vous ;
26 mais le Défenseur,
l'Esprit Saint que le Père enverra en mon nom,
lui, vous enseignera tout,
et il vous fera souvenir de tout ce que je vous ai dit. »



Nous avons déjà lu cet évangile il y a quinze jours, mais il prend bien sûr aujourd'hui un nouvel éclairage par les autres textes qui nous sont proposés pour la fête de la Pentecôte. Par exemple, il est intéressant que, pour la fête du don de l'Esprit, l'évangile qui nous est proposé ne nous parle que d'amour ! Souvent, nous sommes tentés de penser à l'Esprit Saint en termes d'inspiration, d'idées, de discernement, d'intelligence en quelque sorte ; Jésus nous dit ici : l'Esprit de Dieu, c'est tout autre chose, c'est l'Amour personnifié ; pas étonnant, me direz-vous, puisque, comme dit Saint Jean, « Dieu est Amour ».

Cela veut dire que, le matin de la Pentecôte, à Jérusalem, quand les disciples ont été remplis de l'Esprit Saint, c'est l'amour même qui est en Dieu qui les a envahis. Et de même, nous aussi, baptisés, confirmés, notre capacité d'amour est habitée par l'amour même de Dieu. « Tu envoies ton souffle, ils sont créés » dit le psaume 103 (104) de cette fête du don de l'Esprit : effectivement, créés à l'image de Dieu, appelés à lui ressembler toujours plus, nous sommes constamment en train d'être modelés par lui à son image ; regardez le potier en train de façonner son vase, celui-ci s'affine de plus en plus dans les mains de l'artisan... Nous sommes cette poterie dans les mains de Dieu : notre ressemblance avec lui s'affine de plus en plus au fur et à mesure que nous laissons l'Esprit d'amour nous transformer.

Dans le passage de la lettre aux Romains que nous lisons pour cette fête de Pentecôte, il est plutôt question de notre relation à Dieu ; on pourrait le résumer par la phrase : nous ne sommes plus des esclaves, nous sommes des fils de Dieu. Dans cet évangile, Jésus fait le lien entre notre relation à Dieu et notre relation à nos frères : « Si vous m'aimez, vous resterez fidèles à mes commandements », et son commandement, nous savons bien ce qu'il est : « mon commandement, le voici : aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimés » (Jn 13, 34) ; et nous avions vu l'autre jour que cette expression fait référence au lavement des pieds, c'est-à-dire une attitude résolue de service.

Si bien qu'on peut traduire « Si vous m'aimez, vous resterez fidèles à mes commandements » par « Si vous m'aimez, vous vous mettrez au service les uns des autres ». L'amour de Dieu et l'amour des frères sont inséparables, tellement inséparables que c'est à la qualité de notre mise au service de nos frères que l'on peut juger de la qualité de notre amour de Dieu. Du coup on peut retourner la phrase « Si vous m'aimez, vous resterez fidèles à mes commandements » : elle veut dire « Si vous ne vous mettez pas au service de vos frères, ne prétendez pas que vous m'aimez » !

Un peu plus loin, Jésus reprend une expression tout à fait semblable mais il développe encore : « Si quelqu'un m'aime, il restera fidèle à ma parole ; mon Père l'aimera, nous viendrons chez lui, nous irons demeurer auprès de lui. » Cela ne veut évidemment pas dire que notre Père du ciel pourrait ne pas nous aimer si nous ne nous mettons pas au service de nos frères ! En Dieu, il n'y a pas de marchandages, pas de conditions ! Au contraire, la caractéristique de la miséricorde, c'est de se pencher encore plus près des miséreux, et miséreux, nous le sommes sur le plan de l'amour et du service des autres.

Mais ce que veut dire cette phrase, c'est quelque chose que nous connaissons bien : la capacité d'aimer est un art et tout art s'apprend en s'exerçant ! L'amour du Père est sans mesure, infini ; c'est notre capacité d'accueil de cet amour qui est limitée et qui grandit à mesure que nous l'exerçons. Si bien que l'on pourrait traduire : « Si quelqu'un m'aime, il se mettra au service des autres. Et peu à peu son coeur s'élargira et l'amour de Dieu l'envahira de plus en plus et il pourra encore mieux servir les autres... et ainsi de suite jusqu'à l'infini... » jusqu'à l'infini au vrai sens du terme.

Pour terminer, revenons sur le mot « Défenseur » : il est vrai que nous avons besoin d'un Défenseur... mais pas devant Dieu, bien sûr ! Saint Paul nous l'a bien dit dans la lettre aux Romains (qui est notre seconde lecture de cette fête) : « L'Esprit que vous avez reçu ne fait pas de vous des esclaves, des gens qui ont encore peur ; c'est un Esprit qui fait de vous des fils ». Nous n'avons donc plus peur de Dieu, nous n'avons pas besoin de Défenseur devant lui. Mais alors devant qui ? Jésus dit bien : « Je prierai le Père, et il vous donnera un autre Défenseur qui sera pour toujours avec vous. » Nous avons besoin d'un Défenseur, d'un avocat pour nous défendre devant nous-mêmes, devant nos réticences à nous mettre au service des autres, devant nos timidités du genre « Qu'est-ce que si peu de pains et de poissons pour tant de monde ? »

Nous avons bien besoin de ce Défenseur qui constamment, plaidera en nous pour les autres. Et ce faisant, c'est nous en réalité qu'il défendra, car notre vrai bonheur, c'est de nous laisser modeler chaque jour par le potier à son image.

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12 mai 2000 5 12 /05 /mai /2000 08:28

 marie-nolle-thabut.jpg Je suis, chaque dimanche, impressionné par la qualité des commentaires de Marie-Noëlle Thabut sur les textes que nous propose la liturgie du jour.

 

Ces commentaires, trouvés sur le site "Eglise catholique en France", permettent à toute personne de bonne volonté, chrétienne ou non, de mieux comprendre la Bible, le livre le plus diffusé au monde. Notamment, en

  • donnant des explications historiques ;

  • décodant le langage imagé utilisé par l'auteur.

Je souhaite arriver à mettre ici, chaque dimanche, les commentaires de Marie-Noëlle Thabut. Ma seule contribution consiste à surligner les passages qui me semblent les plus enrichissants et à écrire en rouge ceux qui parlent d'un thème qui m'est cher : la liberté (trois autres pages de mon blog sont consacrées à ces passages des Evangiles, du reste du Nouveau Testament ou de l'Ancien Testament qui parlent de la liberté)

 

Version audio, trouvée sur le site de Radio-Notre-Dame

 

PREMIERE LECTURE - Actes 7, 55 - 60

Etienne était en face de ses accusateurs.
55 Rempli de l'Esprit Saint,
il regardait vers le ciel ;
il vit la gloire de Dieu,
et Jésus debout à la droite de Dieu.
56 Il déclara :
« Voici que je contemple les cieux ouverts :
le Fils de l'homme est debout à la droite de Dieu. »
57 Ceux qui étaient là se bouchèrent les oreilles
et se mirent à pousser de grands cris ;
tous à la fois ils se précipitèrent sur lui,
58 l'entraînèrent hors de la ville
et commencèrent à lui jeter des pierres.
Les témoins avaient mis leurs vêtements
aux pieds d'un jeune homme appelé Saül.
59 Etienne, pendant qu'on le lapidait, priait ainsi :
« Seigneur Jésus, reçois mon esprit. »
60 Puis il se mit à genoux et s'écria d'une voix forte :
« Seigneur, ne leur compte pas ce péché. »
Et, après cette parole, il s'endormit dans la mort.

Etienne a été dénoncé exactement comme Jésus et pour les mêmes raisons ; rien d'étonnant ! Ce qui avait été scandaleux pour les ennemis de Jésus l'est tout autant pour ceux d'Etienne. Il sera donc condamné lui aussi. En attendant, il est traîné devant le Sanhédrin où le grand-prêtre l'interroge ; et Etienne répond par tout un discours sur le thème : vous croyez au projet de Dieu qui a choisi notre peuple pour préparer la venue du Messie dans le monde. Vous croyez à Abraham, vous croyez à Moïse... Pourquoi vous dérobez-vous au moment où nous entrons avec Jésus dans la dernière étape ?

Il faut imaginer l'énormité de ces déclarations d'Etienne : il prétend voir le Fils de l'homme (et pour lui, il ne fait pas de doute que c'est Jésus) debout à la droite de Dieu. Or, pour des Juifs, les mots « Fils de l'homme », « debout », « à la droite de Dieu » sont des mots très forts : la preuve, d'ailleurs, c'est qu'ils signent l'arrêt de mort de celui qui ose dire des choses pareilles. Comme, quelque temps plus tôt, des affirmations du même genre ont provoqué la condamnation de Jésus. Dans l'évangile de Luc, il avait dit à ses juges : « Désormais le Fils de l'homme siégera à la droite du Dieu puissant » ; et il avait provoqué la fureur du tribunal.

Et, pour tout arranger, Etienne accuse ses juges de « résister à l'Esprit Saint ». Ce qui évidemment n'est pas pour leur faire plaisir ! Nous avons eu déjà de nombreuses occasions de voir que les autorités juives de Palestine au temps de Jésus (et tout aussi bien au temps d'Etienne, ce sont les mêmes) étaient des gens très bien, soucieux de bien faire. Ils ne sont en aucun cas, conscients de « résister à l'Esprit Saint », comme dit Etienne !

Depuis des siècles, on savait que le projet de Dieu était de répandre son Esprit sur toute l'humanité. Moïse, déjà, en rêvait : non seulement il ne voulait pas garder le monopole de l'intimité avec Dieu, mais au contraire, il avait eu cette phrase qui était restée célèbre : « Si seulement tout le peuple du Seigneur devenait un peuple de prophètes sur qui le Seigneur aurait mis son esprit » (Nb 11, 26). Et les prophètes avaient confirmé que c'était bien le projet de Dieu : tous les Juifs avaient en tête la prophétie de Joël par exemple : « je répandrai mon esprit sur toute chair », ou encore celle d'Ezéchiel : « je mettrai en vous mon propre esprit ». Au chapitre précédent du livre des Actes des Apôtres, au moment du choix des diacres, dont Etienne fait partie, Luc nous a dit qu'Etienne, justement, était « un homme plein de foi et d'Esprit Saint ». Ici, Luc le répète : il dit : « Rempli d'Esprit Saint, Etienne fixa ses regards vers le ciel ; il vit la gloire de Dieu , et Jésus debout à la droite de Dieu. Il déclara : Voici que je contemple les cieux ouverts »... fixer ses regards, voir, contempler, ce sont trois mots du vocabulaire du regard. Luc nous dit indirectement que c'est la présence de l'Esprit en lui qui ouvre les yeux d'Etienne ; et alors il peut voir ce que les autres ne voient pas.

Et que voit-il que les autres, ses accusateurs ne voient pas ?

Il voit « les cieux ouverts » : cela revient à dire que le salut est arrivé ; il n'y a plus de frontière, de séparation entre le ciel et la terre : l'Alliance entre Dieu et l'humanité est rétablie, le fossé entre Dieu et l'humanité est comblé. On se souvient de la phrase d'Isaïe : « Ah, si tu déchirais les cieux ! » (Is 63, 19).

Jésus est debout : le Ressuscité n'est plus couché dans la mort. Le mot « debout » était très symbolique dans les premiers temps de l'Eglise : à tel point que la position « debout » est devenue la position privilégiée de la liturgie ; celui qui prie, « l'orant » est toujours représenté debout. Pour la même raison, certains évêques des premiers siècles invitaient les fidèles à rester debout pendant toute la durée de la messe du dimanche : parce que c'est le jour où nous faisons mémoire de la résurrection de Jésus*.
Jésus est « à la droite de Dieu » : on disait des rois qu'ils siégeaient à la droite de Dieu ; appliquer cette expression à Jésus, c'est donc une manière de dire qu'il est le Messie. Les juges qui entendent cette phrase dans la bouche d'Etienne ne s'y trompent pas. Dire qu'il est le « Fils de l'homme » est tout aussi grave. L'expression « Fils de l'homme » était l'un des titres du Messie. En quelques mots, Etienne vient donc de dire que Jésus, cet homme méprisé, éliminé, rejeté par les autorités religieuses est dans la gloire de Dieu. Ce qui revient à les accuser d'avoir commis non seulement une erreur judiciaire, mais pire encore, un sacrilège !

Cette vision qu'a eue Etienne de la gloire du Christ va lui donner la force d'affronter le même destin que son maître : Luc accumule les détails de ressemblance entre les derniers moments d'Etienne et ceux de Jésus. Etienne est traîné hors de la ville tout comme le Calvaire était en dehors de Jérusalem ; pendant qu'on le lapide, il prie : et spontanément il redit le même psaume que Jésus : « En tes mains, Seigneur, je remets mon esprit » (Ps 30/31) ; et enfin, il meurt en pardonnant à ses bourreaux. Jésus avait dit « Père, pardonne-leur, ils ne savent pas ce qu'ils font », Etienne, au moment de mourir, dit à son tour « Seigneur, ne leur compte pas ce péché » (et c'est bien le même auteur, Luc, qui le note).
Et Luc, dont on dit souvent qu'il est l'évangéliste de la miséricorde, nous montre la fécondité de ce pardon : l'un des bénéficiaires du pardon d'Etienne est Saül de Tarse, l'un des pires opposants au Christianisme naissant. Il se convertira bientôt pour devenir témoin et martyr à son tour.

****
Complément
* « L'usage de ne pas plier les genoux pendant le jour du Seigneur est un symbole de la résurrection par laquelle nous avons été libérés, grâce au Christ, des péchés et de la mort qui a été mise à mort par lui. » (Saint Irénée, Traité sur la Pâque, deuxième siècle). « C'est debout que nous faisons la prière le premier jour de la semaine, mais nous n'en savons pas tous la raison. Ce n'est pas seulement parce que, ressuscités avec le Christ et devant « chercher les choses d'en haut » (Col 3, 1), nous rappelons à notre souvenir, en nous tenant debout quand nous prions en ce jour consacré à la Résurrection, la grâce qui nous a été donnée, mais parce que ce jour-là paraît être en quelque sorte l'image du siècle à venir... » (Saint Basile, Traité du saint Esprit, quatrième siècle).

PSAUME 96 ( 97)

Le Seigneur est roi ! Exulte la terre !
Joie pour les îles sans nombre !
Justice et droit sont l'appui de son trône.

Les cieux ont proclamé sa justice,
et tous les peuples ont vu sa gloire.
A genoux devant lui, tous les dieux !

Tu es, Seigneur, le Très-Haut
sur toute la terre :
tu domines de haut tous les dieux.

- Bien sûr, aujourd'hui, à la lumière de la résurrection du Christ, quand nous disons « le Seigneur est roi », nous le pensons de Jésus-Christ. Mais ce psaume a d'abord été composé pour célébrer le Dieu d'Israël ; je vous propose donc de le méditer tel qu'il a été composé.

« Le Seigneur est roi ! »Dès les premiers mots de ce psaume, nous savons qu'il a été composé pour honorer Dieu comme le seul roi, le roi devant lequel tous les roitelets de la terre doivent courber la tête ! Dieu est le seul Dieu, le seul Seigneur, le seul roi... Si les psaumes et les prophètes y insistent tant, on devine que cela n'allait pas de soi ! La lutte contre l'idolâtrie a été le grand combat de la foi d'Israël. Nous avons entendu ici : « A genoux devant lui, tous les dieux ! » et encore : « Tu domines de haut tous les dieux ».

- Entendons-nous bien : ces phrases ne sont pas une reconnaissance qu'il y aurait d'autres dieux même inférieurs !... Au moment où ce psaume est écrit, la Bible en a fini avec toute trace de polythéisme : « Ecoute, Israël, le Seigneur notre Dieu est le Seigneur UN », c'est le premier article du credo juif. Des phrases comme « à genoux devant lui, tous les dieux » ou « tu domines de haut tous les dieux » sont parfaitement claires dans la mentalité biblique : un seul être au monde mérite qu'on se mette à genoux devant lui, c'est Dieu, le Dieu d'Israël, le seul Dieu. Toutes les génuflexions qu'on peut faire devant d'autres que Dieu ne sont que de l'idolâtrie.

- C'est bien d'ailleurs pour cela que Jésus a été condamné et exécuté : il a osé se prétendre Dieu lui-même ; c'est donc un blasphémateur et tout blasphémateur doit être retranché du peuple élu ; élu précisément pour annoncer au monde le Dieu unique.

- Il faut dire que tous les peuples alentour sont polythéistes. Peut-être y a-t-il eu une très courte parenthèse monothéiste en Egypte avec le pharaon Akhénaton, vers 1350 av. J. C. ? Mais il ne s'agit apparemment pas d'un monothéisme strict. Et en dehors de cette très courte période, le peuple élu a été en permanence tout au long de l'histoire biblique, au contact de peuples polythéistes, idolâtres. Et sa foi a chancelé plus d'une fois... à ce moment-là les prophètes comparaient Israël à une épouse infidèle ; ils la traitaient d'adultère, de prostituée... mais aussi et en même temps, chaque fois, ils assuraient le peuple élu du pardon de Dieu.

- Une autre trace dans la Bible de cette lutte contre l'idolâtrie, ce sont toutes les ressources dont les écrivains disposent pour affirmer que Dieu est Unique. Pour moi, l'exemple le plus frappant est le premier chapitre de toute la Bible, le premier récit de la création dans le premier chapitre de la Genèse. Ce texte a été écrit par les prêtres pendant l'Exil à Babylone, donc au sixième siècle av. J.C. A cette époque-là, à Babylone, on croit que le ciel est peuplé de dieux, rivaux entre eux, d'ailleurs, et ceux qui ont décidé de fabriquer l'homme ont bien l'intention d'en faire leur esclave : le bonheur de l'homme est le dernier de leurs soucis. La création a été faite à partir des restes du cadavre d'une divinité monstrueuse et l'homme lui-même est un mélange : il est mortel, mais il renferme une parcelle divine qui provient du cadavre d'une divinité mauvaise.

- Les
prêtres d'Israël vont donc se démarquer très fort de ces représentations qui sont aux antipodes du projet de Dieu. Pour commencer, on va répéter que la création n'est que bonne : pas de mélange monstrueux à partir du cadavre d'un dieu mauvais vaincu ; c'est pourquoi, génialement, on a inséré ce refrain « et Dieu vit que cela était bon ». Ensuite, pour bien affirmer qu'il n'y a qu'un dieu, sans équivoque possible, pour qu'on ne soit pas tenté d'honorer le soleil comme un dieu, ou la lune comme une déesse, on ne va même pas les nommer : le texte dit : « Et Dieu fit les deux grands luminaires, le grand luminaire pour présider au jour et le petit luminaire pour présider à la nuit ». Ils sont réduits à leur fonction utilitaire : deux ampoules en somme. Les voilà remis à leur place, si l'on peut dire ! Et enfin et surtout, Dieu crée l'homme à son image et à sa ressemblance et il en fait le roi de la création : l'homme à l'image de Dieu, il fallait bien une révélation pour qu'on puisse oser y croire !

- Je reviens à notre psaume : je note encore une chose très intéressante c'est la juxtaposition des deux parties de la première ligne : « Le Seigneur est roi ! Exulte la terre ! »... Ce qui veut dire que la royauté de Dieu s'étend à toute la terre et cela pour le bonheur et l'exultation de toute la terre ! Une fois de plus, nous rencontrons cette note d'universalisme si importante dans la découverte biblique. Les versets que nous avons entendus tout à l'heure en sont très marqués ; par exemple : « Joie pour les îles sans nombre !... Tous les peuples ont vu sa gloire. » Dans d'autres versets c'est la notion de l'élection d'Israël qui est une fois de plus elle aussi réaffirmée : « Pour Sion qui entend, grande joie ! Les villes de Juda exultent devant tes jugements, Seigneur ! » Ces deux aspects élection d'Israël, et salut de l'humanité tout entière sont toujours liés dans les textes bibliques tardifs, c'est-à-dire à partir du moment où on a cru vraiment au Dieu unique. S'il est le Dieu unique, il est également celui de l'humanité tout entière, ce qu'on appelle ici les îles sans nombre.

Autre dimension très présente, elle aussi, la joie : elle éclate dans ce psaume, mais j'ose dire que l'ensemble de la Bible est un livre joyeux, parce qu'elle annonce de mille manières que le projet de Dieu est le bonheur de l'humanité. Et c'est précisément parce que le projet de Dieu sur l'humanité est un projet de joie et d'exultation que des croyants comme Etienne dont nous parlait la première lecture ont pu mourir en disant en toute confiance « En tes mains, Seigneur, je remets mon esprit ».

***

Dans d'autres versets de ce psaume, une autre façon de marquer la grandeur unique de Dieu consiste à décrire de grands bouleversements cosmiques lorsqu'il apparaît : feu, éclairs, nuage, ténèbre, tremblements de terre ; (exemple versets 4-5 : « Quand ses éclairs illuminèrent le monde, la terre le vit et s'affola ; les montagnes fondaient comme cire devant le Seigneur... ») ; chaque fois qu'on rencontre une description de ce genre, c'est un rappel de la grande rencontre de Moïse avec Dieu sur le mont Sinaï.

 

DEUXIEME LECTURE - Apocalypse 22, 12 ...20

Moi, Jean,
j'ai entendu une voix qui me disait :
12 « Voici que je viens sans tarder,
et j'apporte avec moi le salaire
que je vais donner à chacun selon ce qu'il aura fait.
13 Je suis l'alpha et l'oméga, le premier et le dernier,
le commencement et la fin.
14 Heureux, ceux qui lavent leurs vêtements
pour avoir droit aux fruits de l'arbre de vie,
et pouvoir franchir les portes de la cité.

16 Moi, Jésus, j'ai envoyé mon ange
vous apporter ce témoignage au sujet des Eglises.
Je suis le descendant, le rejeton de David,
l'étoile resplendissante du matin. »
17 L'Esprit et l'Epouse disent : « Viens ! »
Celui qui entend, qu'il dise aussi : « Viens ! »
Celui qui a soif, qu'il approche.
Celui qui le désire,
qu'il boive l'eau de la vie, gratuitement.
18 Et moi, je témoigne
devant tout homme qui écoute les paroles de la prophétie
écrite dans ce livre :
si quelqu'un inflige une addition à ce message,
Dieu lui infligera les malheurs dont parle ce livre ;
19 et si quelqu'un enlève des paroles à ce livre de prophétie,
Dieu lui enlèvera sa part des fruits de l'arbre de vie
et sa place dans la cité sainte
dont parle ce livre.
20 Et celui qui témoigne de tout cela déclare :
« Oui, je viens sans tarder. »
- Amen ! Viens, Seigneur Jésus !

Ce texte solennel est le final de l'Apocalypse : ce mot de « final » nous vient spontanément et au fond, il peut nous aider à entrer dans ce passage à première vue énigmatique. Dans une oeuvre symphonique, le final c'est l'apothéose, mais tout était déjà contenu dans le début de l'oeuvre, ce qu'on appelle l'ouverture. Ici, c'est particulièrement vrai. Les mêmes mots, les mêmes formules se répondent dans le premier et le dernier chapitres de l'Apocalypse : si bien qu'on peut vraiment parler d'une inclusion sur l'ensemble du livre ; (nous avons déjà rencontré plusieurs fois ce procédé littéraire « d'inclusion » utilisé pour mettre en valeur ce qui est la bonne nouvelle contenue dans un texte). Plusieurs versets sont donc pratiquement identiques dans le premier et dans le dernier chapitres ; par exemple : « Voici, Il vient au milieu des nuées et tout oeil le verra » (Ap 1, 7) est repris en écho : « Voici que je viens sans tarder » (22, 20) ; et aussi dans l'un des derniers mots du livre, ce fameux « Viens, Seigneur Jésus » que nous redisons à chaque messe, dans l'acclamation après la consécration.

On lit également au premier chapitre de l'Apocalypse les expressions « Je suis le premier et le dernier » (1, 17)... « Je suis l'alpha et l'oméga » (1, 8)... tout comme nous les avons lues dans le dernier chapitre. Cela bien sûr nous aide à décrypter ce livre un peu étrange comme un chant de victoire ! Le final de l'Apocalypse, c'est effectivement l'apothéose, le projet de Dieu enfin accompli : « l'étoile resplendissante du matin » se lève. Tous les assoiffés peuvent s'approcher et boire l'eau de la vie. La soif a disparu, toute soif est comblée, la mort même a disparu : puisqu'il s'agit de l'eau de la vie... et d'ailleurs le texte dit aussi que l'on peut s'approcher des fruits de l'arbre de vie.

Les temps messianiques sont donc bien là ; Saint Jean affirme très clairement que Jésus est le Messie :« Moi, Jésus, je suis le descendant, le rejeton de David, l'étoile resplendissante du matin ». Ou encore, dire solennellement qu'il VIENT, c'est aussi affirmer qu'il est le Messie : rappelons-nous la fameuse phrase « Béni soit celui qui VIENT au nom du Seigneur » qui était l'une des acclamations de la fête des Tentes (voir le psaume 117/118). Celui qui vient au nom du Seigneur, c'est le Messie. Et si l'on regarde d'un peu plus près, on s'aperçoit que notre passage de ce dimanche contient deux fois la phrase : « Voici que je viens sans tarder » : au début et à la fin de notre texte ; autre inclusion, qui n'est pas due au hasard, évidemment : cela veut dire que c'est bien le message central de ce passage.

Mais c'est encore plus beau que ce qu'on attendait ! Car ce Messie est Dieu : ce que personne n'aurait jamais osé imaginer ! Pourtant, nous rencontrons plusieurs fois ici le fameux « Je suis » qui est le nom même de Dieu dans l'Ancien Testament. C'est aussi le sens de la triple expression (triple : trois, on s'en souvient, c'est le chiffre de Dieu) ; cette triple expression « Je suis l'alpha et l'omega, le premier et le dernier, le commencement et la fin » dit bien qu'il est Dieu. Et d'ailleurs, chez le prophète Isaïe, la formule « le premier et le dernier » s'appliquait à Dieu et à lui seul : « C'est moi le premier, c'est moi le dernier, en dehors de moi, pas de dieu » (Is 44, 6) ; ou encore « C'est moi le premier, c'est moi aussi le dernier » (Is 48, 12). L'expression « l'alpha et l'oméga » est évidemment synonyme : on le sait, alpha et oméga sont la première et la dernière lettres de l'alphabet grec (n'oublions pas que le livre de l'Apocalypse a été écrit en grec).

Dans toutes ces expressions, il y a donc une notion de plénitude, d'accomplissement : un accomplissement qui vient sans tarder, à la demande insistante de l'Esprit et de l'Epouse : « L'Esprit et l'Epouse disent : Viens ! » L'Epouse, ici, bien sûr, c'est le peuple chrétien, l'Eglise. Le peuple chrétien est le peuple de l'attente. Une attente impatiente, une attente ardente, une attente active de la réalisation plénière du Royaume de Dieu. En principe, c'est notre première caractéristique.

Dernière remarque, mais très importante : l'Apocalypse est également le final de toute la Bible ! Et on peut très bien découvrir des correspondances entre les déclarations de l'Apocalypse et le livre de la Genèse : le premier chapitre de la Genèse disait la création, le projet de Dieu, Adam, (c'est-à-dire l'humanité) vivant en harmonie et reine de la création... le final de l'Apocalypse nous montre ce projet de Dieu réalisé en la personne du Christ, le Nouvel Adam. Quand, au dernier jour, le projet de Dieu se réalisera enfin pour tous les fils d'Adam, alors, sûrement, l'humanité tout entière pourra redire le dernier mot du récit de la création, dans la Genèse : « Dieu vit tout ce qu'il avait fait. Voilà, c'était très bon ! » (Gn 1, 31).

EVANGILE - Jean 17, 20 - 26

A l'heure où Jésus passait de ce monde à son Père,
les yeux levés au ciel, il priait ainsi :
20 « Je ne prie pas seulement pour ceux qui sont là,
mais encore pour ceux qui accueilleront leur parole
et croiront en moi :
21 que tous, ils soient un,
comme toi, Père, tu es en moi,
et moi en toi.
Qu'ils soient un en nous, eux aussi,
pour que le monde croie
que tu m'as envoyé.
22 Et moi, je leur ai donné la gloire que tu m'as donnée,
pour qu'ils soient un
comme nous sommes un :
23 moi en eux,
et toi en moi.
Que leur unité soit parfaite ;
ainsi, le monde saura
que tu m'as envoyé,
et que tu les as aimés
comme tu m'as aimé.
24 Père,
ceux que tu m'as donnés,
je veux que là où je suis,
eux aussi soient avec moi,
et qu'ils contemplent ma gloire,
celle que tu m'as donnée
parce que tu m'as aimé avant même la création du monde.
25 Père juste,
le monde ne t'a pas connu,
mais moi je t'ai connu,
et ils ont reconnu, eux aussi,
que tu m'as envoyé.
26 Je leur ai fait connaître ton nom,
et je le ferai connaître encore :
pour qu'ils aient en eux l'amour dont tu m'as aimé,
et que moi aussi, je sois en eux. »

Nous sommes à la fin du dernier entretien de Jésus avec ses apôtres quelques heures avant sa mort. L'entretien prend maintenant la forme d'une prière : il prie devant eux ; cela veut dire qu'il les fait entrer dans son intimité ; il leur fait partager ses désirs les plus profonds. Or de qui parle-t-il le plus dans sa prière ? Il parle du monde ; ce qu'il veut de toutes ses forces, c'est que le monde croie : « Que tous soient un, comme toi, Père, tu es en moi, et moi en toi. Qu'ils soient un en nous, eux aussi, pour que le monde croie que tu m'as envoyé. » Un peu plus tard, il répète : « Que leur unité soit parfaite ; ainsi, le monde saura que tu m'as envoyé ». Et pourquoi est-il si important que le monde reconnaisse en Jésus l'envoyé du Père ? Parce que c'est la plus belle preuve d'amour que Dieu peut donner au monde : « le monde saura que tu m'as envoyé et que tu les as aimés comme tu m'as aimé. » C'est bien le même Saint Jean qui rapporte la phrase de Jésus à Nicodème : « Dieu a tant aimé le monde qu'il a donné son Fils, son unique, pour que tout homme qui croit en lui ne périsse pas, mais ait la vie éternelle. » (Jn 3, 16).

A relire ces lignes, on est frappés de l'insistance de Jésus sur les mots amour et unité ; une fois de plus, il faut reconnaître que l'histoire de Dieu avec les hommes est une grande aventure, une histoire d'amour. Dieu est Amour, il aime les hommes, et il envoie son Fils pour le leur dire de vive voix ! C'est bien ce que Jésus dira quelques heures plus tard à Pilate, au cours de son interrogatoire : « Je suis né et je suis venu dans le monde pour rendre témoignage à la vérité. » (Jn 18, 37)

Au moment de s'en aller, de passer de ce monde à son Père, comme dit Jean, Jésus transmet le témoin à ses disciples, et à travers eux à tous les disciples de tous les temps : « Je ne prie pas seulement pour ceux qui sont là, mais encore pour ceux qui accueilleront leur parole et croiront en moi. » Désormais, c'est à eux que le témoignage est confié ; Jésus l'a dit quelques instants auparavant : « Comme tu m'as envoyé dans le monde, je les envoie dans le monde. » (Jn 17, 18). Il le leur redira le soir de Pâques : « Comme le Père m'a envoyé, à mon tour je vous envoie. » (Jn 20, 21). Comme tous ceux qui, avant eux, tout au long de l'histoire biblique, ont été choisis par Dieu, ceux-ci sont choisis pour une mission ; et cette mission est toujours la même pour tous les prophètes de tous les temps : annoncer que Dieu aime les hommes. A la suite de Jésus-Christ, tout chrétien peut dire ou devrait pouvoir dire : « Je suis né et je suis venu dans le monde pour rendre témoignage à la vérité. » Cette vérité qui est l'amour sans limites de Dieu pour l'humanité, ou, si vous préférez, ce fameux « dessein bienveillant » dont parle la lettre aux Ephésiens.

Mais, voilà, il y a quand même une chose étrange dans tout cela : on peut se demander en quoi ce message est-il si dérangeant que Jésus l'ait payé de sa vie, comme de nombreux prophètes avant lui et ses apôtres ensuite. Jésus aborde précisément cette question dans les dernières phrases de notre texte de ce dimanche ; il dit : « Père juste, le monde ne t'a pas connu. » Pour lui, l'explication est là, c'est le drame de la méconnaissance. C'est bien ce que Saint Jean dit dans le prologue de son évangile : « Il était dans le monde, et le monde fut par lui, et le monde ne l'a pas reconnu. Il est venu dans son propre bien et les siens ne l'ont pas accueilli. » (Jn 1, 10-11).
Comme Jésus, les disciples vivront ce déchirement, ce drame du refus par ceux à qui ils annonceront pourtant la meilleure nouvelle qui soit. Le monde est l'objet de l'amour de Dieu et de ses prophètes mais aussi et en même temps le lieu du refus de cet amour. Jésus a exprimé ce drame à plusieurs reprises : d'une part, « Dieu a tant aimé le monde qu'il a donné son Fils, son unique... Dieu n'a pas envoyé son Fils dans le monde pour juger le monde, mais pour que le monde soit sauvé par lui. » (3, 16...17 ; 12, 47). D'autre part, « Si le monde vous hait, sachez qu'il m'a haï le premier... prenez courage, j'ai vaincu le monde ! » (15, 18 ; 16, 33).

C'est sur ce cri de victoire qu'il nous faut rester : nous savons que le chant d'amour de Dieu pour l'humanité finira bien par être entendu. A l'instant même où Jésus fait cette grande prière, où il se confie ainsi à son Père devant ses disciples, il sait bien qu'il est déjà exaucé ; lui qui a dit : « Père, je sais bien que tu m'exauces toujours. » (Jn 11, 42). C'est seulement pour hâter le jour qu'il insiste tant sur la consigne d'unité qu'il donne à ses envoyés : « Qu'ils soient un en nous eux aussi, pour que le monde croie que tu m'as envoyé ».

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8 mai 2000 1 08 /05 /mai /2000 23:13

 marie-nolle-thabut.jpg Je suis, chaque dimanche, impressionné par la qualité des commentaires de Marie-Noëlle Thabut sur les textes que nous propose la liturgie du jour.

 

Ces commentaires, trouvés sur le site "Eglise catholique en France", permettent à toute personne de bonne volonté, chrétienne ou non, de mieux comprendre la Bible, le livre le plus diffusé au monde. Notamment, en

  • donnant des explications historiques ;

  • décodant le langage imagé utilisé par l'auteur.

Je souhaite arriver à mettre ici, chaque dimanche, les commentaires de Marie-Noëlle Thabut. Ma seule contribution consiste à surligner les passages qui me semblent les plus enrichissants et à écrire en rouge ceux qui parlent d'un thème qui m'est cher : la liberté (trois autres pages de mon blog sont consacrées à ces passages des Evangiles, du reste du Nouveau Testament ou de l'Ancien Testament qui parlent de la liberté)

 

Version audio, trouvée sur le site de Radio-Notre-Dame

 

PREMIERE LECTURE - Actes 15, 1-2. 22-29

1 Certaines gens venus de Judée
voulaient endoctriner les frères d'Antioche
en leur disant :
« Si vous ne recevez pas la circoncision
selon la loi de Moïse,
vous ne pouvez pas être sauvés. »
2 Cela provoqua un conflit et des discussions assez graves
entre ces gens-là
et Paul et Barnabé.
Alors on décida que Paul et Barnabé,
avec quelques autres frères,
monteraient à Jérusalem auprès des Apôtres et des Anciens
pour discuter de cette question.

22 Finalement, les Apôtres et les Anciens
décidèrent, avec toute l'Eglise,
de choisir parmi eux
des hommes qu'ils enverraient à Antioche avec Paul et Barnabé.
C'étaient des hommes
qui avaient de l'autorité parmi les frères ;
Jude (appelé aussi Barsabbas), et Silas.
23 Voici la lettre qu'ils leur confièrent :
« Les Apôtres et les Anciens saluent fraternellement
les païens convertis, leurs frères,
qui résident à Antioche, en Syrie et en Cilicie.
24 Nous avons appris que quelques-uns des nôtres,
sans aucun mandat de notre part,
sont allés tenir des propos
qui ont jeté chez vous le trouble et le désarroi.
25 Nous avons décidé à l'unanimité
de choisir des hommes que nous enverrions chez vous,
avec nos frères bien-aimés Barnabé et Paul,
26 qui ont consacré leur vie
à la cause de Notre Seigneur Jésus-Christ.
27 Nous vous envoyons donc Jude et Silas
qui vous confirmeront de vive voix ce qui suit :
28 L'Esprit Saint et nous-mêmes avons décidé
de ne pas faire peser sur vous d'autres obligations
que celles-ci, qui s'imposent :
29 vous abstenir de manger
des aliments offerts aux idoles,
du sang,
ou de la viande non saignée,
et vous abstenir des unions illégitimes.
En évitant cela, vous agirez bien.
Courage ! »

Nous avons déjà entendu parler de la communauté d'Antioche de Syrie dans les textes des dimanches précédents... aujourd'hui, nous la trouvons affrontée à une crise grave : on est vers 50 ap J.C. ; dès le début, à Antioche, il y a eu des chrétiens d'origine juive et des chrétiens d'origine païenne ; mais peu à peu, entre eux, la cohabitation est devenue de plus en plus difficile : leurs modes de vie sont trop différents. Non seulement, les chrétiens d'origine juive sont circoncis et considèrent comme des païens ceux qui ne le sont pas ; mais plus grave encore, tout les oppose dans la vie quotidienne, à cause de la multiplicité des pratiques juives auxquelles les chrétiens d'origine païenne n'ont aucune envie de s'astreindre : de nombreuses règles de purification, d'ablutions et surtout des règles très strictes concernant la nourriture.

Et voilà qu'un jour des chrétiens d'origine juive sont venus tout exprès de Jérusalem pour envenimer la querelle en expliquant qu'on ne doit admettre au baptême chrétien que des juifs ; concrètement, les païens sont priés de se faire juifs d'abord, (circoncision comprise) avant de devenir chrétiens.

Derrière cette querelle, il y a au moins trois enjeux : premièrement, faut-il viser l'uniformité ? Pour vivre l'unité, la communion, faut-il avoir les mêmes idées, les mêmes rites, les mêmes pratiques ?

Le deuxième enjeu est une question de fidélité : tous ces chrétiens, de toutes origines, souhaitent rester fidèles à Jésus-Christ, c'est évident !... Mais, concrètement, en quoi consiste la fidélité à Jésus-Christ ? Jésus-Christ lui-même était juif et circoncis : cela veut-il dire que pour devenir chrétien il faut d'abord devenir juif comme lui ?

Il est vrai aussi que les tout premiers chrétiens sont tous des Juifs.
Puisque les apôtres choisis par le Christ étaient tous juifs... et même, pour aller plus loin, ils étaient tous originaires de Galilée... On ne va pas restreindre l'annonce de l'Evangile aux Galiléens pour autant... c'est une évidence !
On ne va pas la restreindre aux Juifs de naissance, non plus... d'ailleurs, la question est déjà tranchée à Antioche. Certains chrétiens sont d'origine païenne, on l'a déjà vu. Mais ces chrétiens d'origine païenne, peut-être faudrait-il les initier d'abord au judaïsme pour ensuite en faire des chrétiens ? Et donc, certains vont dire que pour être fidèle à Jésus-Christ, il faut n'accepter parmi les chrétiens que des pratiquants de la religion juive : concrètement, cela veut dire qu'on accepterait de baptiser des païens, mais à condition qu'ils adhèrent d'abord à la religion juive et qu'ils se fassent circoncire.

Oui, mais on peut tenir un autre raisonnement : Jésus-Christ a agi de telle manière, dans les circonstances où il se trouvait ; dans d'autres circonstances, il aurait agi différemment ; par exemple, lui qui était galiléen s'est entouré de Galiléens, mais ce n'est pas une condition pour devenir chrétien.

La décision prise à l'époque, à Jérusalem, nous venons de le lire, adoptera cette deuxième façon de voir : être fidèle à Jésus-Christ ne veut pas dire forcément reproduire un modèle figé. Pour le dire autrement, fidélité n'est pas répétition : quand on étudie l'histoire de l'Eglise, on est émerveillé justement de la faculté d'adaptation qu'elle a su déployer pour rester fidèle à son Seigneur à travers les fluctuations de l'histoire !

Enfin, il y a un troisième enjeu, plus grave encore : le salut est-il donné par Dieu sans conditions, oui ou non ? « Si vous ne recevez pas la circoncision, vous ne pouvez pas être sauvés », c'est ce qu'on commence à entendre dire à Antioche : cela voudrait dire que Dieu lui-même ne peut pas sauver des non-Juifs... cela voudrait dire que c'est nous qui décidons à la place de Dieu qui peut ou ne peut pas être sauvé... cela voudrait dire enfin que la foi en Jésus-Christ ne suffit pas ? Mais pourtant Jésus lui-même a bien dit « celui qui croira et sera baptisé sera sauvé » ; il n'a pas ajouté qu'il fallait en plus être Juif pratiquant et circoncis... et puis, par définition, la grâce, c'est gratuit ! Nous ne pouvons pas ajouter par nous-mêmes des conditions à la grâce de Dieu.

On sait la fin de l'histoire ; les Apôtres prennent une double décision : les chrétiens d'origine juive ne doivent pas imposer la circoncision et les pratiques juives aux chrétiens d'origine païenne ; mais de l'autre côté, les chrétiens d'origine païenne, par respect pour leurs frères d'origine juive, s'abstiendront de ce qui pourrait troubler la vie commune, en particulier pour les repas. Il est très intéressant de remarquer qu'on n'impose à la communauté chrétienne que les règles qui permettent de maintenir la communion fraternelle. C'est sûrement la meilleure manière d'être vraiment fidèle à Jésus-Christ : lui qui a dit « c'est à l'amour que vous aurez les uns pour les autres que l'on vous reconnaîtra pour mes disciples » (Jn 13, 35).

******

Compléments

Ces questions autour de la circoncision et des pratiques de la loi juive peuvent paraître d'un autre âge : sommes-nous vraiment concernés ?
Oui, car la question de fond autour de la grâce est toujours d'actualité ; nous avons toujours besoin de nous réentendre dire que la grâce est gratuite : c'est le sens même de ce mot ! Cela veut dire que Dieu ne fait jamais de comptes avec nous !

 

PSAUME 66 ( 67 )

Que Dieu nous prenne en grâce et nous bénisse,
que son visage s'illumine pour nous :
et ton chemin sera connu sur la terre,
Que les peuples, Dieu, te rendent grâce :
qu'ils te rendent grâce tous ensemble !
Que les nations chantent leur joie,
car tu gouvernes les peuples avec droiture,
sur la terre, tu conduis les nations.
Que les peuples, Dieu, te rendent grâce :
qu'ils te rendent grâce tous ensemble !
La terre a donné son fruit :
Dieu, notre Dieu, nous bénit.
Que Dieu nous bénisse,
et que la terre tout entière l'adore !


La liturgie de ce sixième dimanche ne nous propose qu'une partie de ce psaume, ce qui le rend moins compréhensible ; mais comme il est très court, j'ai pris la liberté de le reproduire en entier : il faut nous imaginer à une grande célébration au Temple de Jérusalem : à la fin de la cérémonie, les prêtres bénissent l'assemblée de manière très solennelle. Et les fidèles répondent : « Que les peuples, Dieu, te rendent grâce ; qu'ils te rendent grâce tous ensemble ! »

C'est pour cela que ce psaume se présente comme une alternance entre les phrases des prêtres et les réponses de l'Assemblée qui ressemblent à des refrains. Les phrases des prêtres elles-mêmes s'adressent tantôt à l'assemblée, tantôt à Dieu : cela nous désoriente toujours un peu, mais c'est très habituel dans la Bible.

Au passage, vous avez reconnu la première phrase de bénédiction des prêtres : « Que Dieu nous prenne en grâce et nous bénisse, que son visage s'illumine pour nous » ; elle reprend exactement un texte très célèbre du livre des Nombres : « Le Seigneur dit à Moïse : voici comment Aaron et ses descendants béniront les fils d'Israël ; que le Seigneur te bénisse et te garde ! Que le Seigneur fasse briller sur toi son visage, qu'il se penche vers toi ! Que le Seigneur tourne vers toi son visage, qu'il t'apporte la paix !... C'est ainsi que mon nom sera prononcé sur les fils d'Israël et moi, je les bénirai. » (Nb 6, 24-26). C'est la première lecture du 1er janvier de chaque année. Pour un 1er janvier, jour des voeux, c'est le texte idéal ! On ne peut pas formuler de plus beaux voeux de bonheur.

Et au fond, une bénédiction, c'est cela, des voeux de bonheur ! (c'est ce choix d'une formule de bénédiction pour la lecture du 1er janvier qui nous permet de comprendre le sens du mot « bénédiction »).

J'ai dit « voeux de bonheur » ; et effectivement, les bénédictions sont toujours des formules au subjonctif : « que Dieu vous bénisse, que Dieu vous garde ... » ; cela me rappelle toujours une petite histoire : une jeune femme que je connais était malade, à l'hôpital ; le dimanche, quand un prêtre ami est venu lui apporter la communion, il a accompli le rite comme il est prévu et, donc, à la fin il lui a dit : « que Dieu vous bénisse » et elle, sans réfléchir et sans se contenir (mais, à l'hôpital, on a des excuses ! ) a répondu en riant : « mais qu'est-ce que vous voulez qu'il fasse d'autre ! » Bienheureuse spontanéité : notre petite dame a fait ce jour-là une grande découverte : c'est vrai : Dieu ne sait que nous bénir, que nous aimer, que nous combler à chaque instant. Et quand le prêtre (que ce soit au temple de Jérusalem ou à l'hôpital, ou dans nos églises), quand le prêtre dit « que Dieu vous bénisse », cela ne veut évidemment pas dire que Dieu pourrait ne pas nous bénir ! Le souhait est de notre côté si j'ose dire : c'est-à-dire ce qui est souhaité c'est que nous entrions dans cette bénédiction de Dieu qui, elle, est sans cesse offerte...

Ou bien, quand le prêtre dit « Le Seigneur soit avec vous », c'est la même chose : le Seigneur EST toujours avec nous... mais ce subjonctif « SOIT » dit notre liberté : c'est nous qui ne sommes pas toujours avec lui. De la même manière, quand le prêtre dit « Que Dieu vous pardonne », nous savons bien que Dieu nous pardonne sans cesse : à nous d'accueillir le pardon, d'entrer dans la réconciliation qu'il nous propose.

Du côté de Dieu, si l'on peut dire, les voeux de bonheur à notre égard sont permanents. Vous connaissez la phrase de Jérémie : « Moi, je sais les projets que j'ai formés à votre sujet, dit le Seigneur, projets de prospérité et non de malheur, je vais vous donner un avenir et une espérance. » (Jr 29, 11). Puisque Dieu est Amour, toutes les pensées qu'il a sur nous ne sont que des voeux de bonheur.

Autre piste pour comprendre ce qu'est une bénédiction au sens biblique : je reviens au texte du livre des Nombres que je lisais tout à l'heure et qui ressemble si fort à notre psaume d'aujourd'hui : « Que le Seigneur te bénisse et te garde... » ; la première phrase du même texte disait : « le Seigneur dit à Moïse : voici comment Aaron et ses descendants béniront les fils d'Israël » et la dernière phrase : « C'est ainsi que mon nom sera prononcé sur les fils d'Israël et moi, je les bénirai. »

Quand les prêtres bénissent Israël de la part de Dieu, la Bible dit : « ils prononcent le NOM de Dieu sur les fils d'Israël « et même pour être plus fidèle encore, au texte biblique, il faudrait dire « ils METTENT le NOM de Dieu sur les fils d'Israël ».
Cette expression « Mettre le NOM de Dieu sur les fils d'Israël » est aussi pour nous une définition du mot « bénédiction ». On sait bien que, dans la Bible, le nom, c'est la personne. Donc, être « mis sous le nom de Dieu », c'est être placé sous sa présence, sous sa protection, entrer dans sa présence, sa lumière, son amour. Encore une fois, tout cela nous est offert à chaque instant. Mais encore faut-il que nous y consentions. C'est pour cela que toute formule de bénédiction prévoit toujours la réponse des fidèles. Quand le prêtre nous bénit à la fin de la Messe, par exemple, nous répondons « Amen » : c'est notre accord, notre consentement.

Dans ce psaume d'aujourd'hui, la réponse des fidèles, c'est ce refrain « Que les peuples, Dieu, te rendent grâce ; qu'ils te rendent grâce tous ensemble ! » Je vois là une superbe leçon d'universalisme ! Aussitôt qu'il entre dans la bénédiction de Dieu, le peuple élu répercute en quelque sorte la bénédiction qu'il accueille pour lui-même. Et le dernier verset est une synthèse de ces deux aspects : « Que Dieu nous bénisse (sous-entendu, nous son peuple choisi ) ET que la terre tout entière l'adore ».
C'est dire que le peuple d'Israël n'oublie pas sa vocation, sa mission au service de l'humanité tout entière. Il sait que de sa fidélité à la bénédiction reçue gratuitement, par choix de Dieu, dépend la découverte de l'amour et de la bénédiction de Dieu par l'humanité tout entière.

DEUXIEME LECTURE - Apocalypse 21 , 10... 23

Moi, Jean, j'ai vu un ange
10 qui m'entraîna par l'esprit sur une grande et haute montagne ;
il me montra la cité sainte, Jérusalem,
qui descendait du ciel, d'auprès de Dieu.
11 Elle resplendissait de la gloire de Dieu,
elle avait l'éclat d'une pierre très précieuse,
comme le jaspe cristallin.
12 Elle avait une grande et haute muraille,
avec douze portes gardées par douze anges ;
des noms y étaient inscrits :
ceux des douze tribus des fils d'Israël.
13 Il y avait trois portes à l'orient,
trois au nord,
trois au midi,
et trois à l'occident.
14 La muraille de la cité reposait sur douze fondations
portant les noms des douze Apôtres de l'Agneau.
22 Dans la cité, je n'ai pas vu de temple,
car son Temple,
c'est le Seigneur, le Dieu tout-puissant,
et l'Agneau.
23 La cité n'a pas besoin de la lumière du soleil ni de la lune,
car la gloire de Dieu l'illumine,
et sa source de lumière, c'est l'Agneau.


Dimanche dernier, dans le texte qui nous était proposé, Jean disait qu'il avait vu de loin la Jérusalem nouvelle qui descendait du ciel ; il ne la décrivait pas ; il disait seulement : « la cité sainte, la Jérusalem nouvelle, je la vis qui descendait du ciel, d'auprès de Dieu, prête comme une épouse qui s'est parée pour son époux ».

Cette fois, au contraire, Jean la décrit longuement : il est fasciné par la lumière qui s'en dégage. Une lumière telle qu'elle éclipse le rayonnement de la lune et même du soleil. La ville est tellement resplendissante qu'elle ressemble à un bijou très brillant, une pierre précieuse qui chatoie à la lumière.

La raison de cette luminosité tout à fait extraordinaire, Jean nous la donne tout de suite : par deux fois il répète : « elle brille de la gloire même de Dieu », « la gloire de Dieu l'illumine ». Et ces deux affirmations sont l'une au début, l'autre à la fin de la description : ce qui veut dire que c'est l'élément le plus important. Nous avons déjà rencontré souvent ce procédé littéraire qu'on appelle une « inclusion » et qui vise à mettre l'accent sur les phrases incluses justement entre la première et la dernière : ici donc, ce qui frappe Jean, c'est la gloire de Dieu illuminant la cité sainte qui descend d'auprès de Dieu.

Jean est très bien placé pour sa contemplation car un ange l'a transporté sur une grande et haute montagne ; il tient Saint Jean par la main et il lui montre la ville de loin. Dans sa main gauche, l'ange tient une baguette d'or : tout à l'heure, elle lui servira à mesurer les dimensions de la ville. Mais commençons par la regarder. Elle est carrée : comme le chiffre 4, le carré est symbolique de ce qui est humain : il s'agit bien d'une ville construite de main d'homme. Et c'est cette ville, bien humaine, qui est illuminée de la gloire de Dieu, du rayonnement de la présence de Dieu. Nous avons vu l'autre jour que, dans l'Apocalypse, le chiffre 3 évoque Dieu ; on n'est donc pas surpris que la description de la ville utilise abondamment un multiple de 3 et 4 : 12 ! Manière superbe de dire que l'action de Dieu se déploie dans cette oeuvre humaine.

A l'époque de Saint Jean on ne concevait pas de ville sans rempart : celle-ci en a : et ce n'est peut-être pas un hasard si la muraille de la ville est grande et haute comme la montagne : classiquement, dans la Bible, la montagne est le lieu de la rencontre avec Dieu.

Dans les remparts, 12 portes sont creusées , 12 portes qui ne se ferment jamais, si on en croit la suite du texte : car toute l'humanité doit pouvoir y entrer ; personne ne doit se heurter à porte close ! 12 portes distribuées équitablement sur les 4 côtés du carré : 3 portes à l'Est, 3 au Nord, 3 au Sud, 3 à l'Ouest.

Les 12 portes sont gardées par 12 anges : et sur chacune des portes un nom est inscrit : celui d'une des 12 tribus d'Israël. Le peuple d'Israël a bien été choisi par Dieu pour être la porte par laquelle toute l'humanité entrera dans la Jérusalem définitive.
La muraille repose sur des fondations : sur ces fondations les noms des 12 apôtres de l'Agneau : comme en architecture, il y a continuité entre les fondations et les murs, il y a ici continuité entre les 12 tribus d'Israël et les 12 apôtres. Manière de dire que l'Eglise fondée par Jésus-Christ accomplit bien le dessein de Dieu qui se déploie tout au long de l'histoire biblique.

Quand il pénètre dans la ville magnifique, Jean est tout surpris : le premier monument qu'il y cherche, c'est le temple : car la présence du temple dans la ville sainte était le rappel vivant que Dieu ne quittait pas son peuple. Or ici Saint Jean nous dit « dans la cité, je n'ai pas vu de temple... » mais il n'est pas déçu : au contraire ; cela veut dire que désormais il n'y a plus besoin de signe ou de rappel de la présence de Dieu, car Dieu lui-même est présent, visible au milieu de son peuple ; je reprends le texte : « Dans la cité, je n'ai pas vu de temple, car son temple, c'est le Seigneur, le Dieu tout-Puissant et l'Agneau. » Et Jean continue : « La cité n'a pas besoin de la lumière du soleil ni de la lune, car la gloire de Dieu l'illumine, et sa source de lumière, c'est l'Agneau. »

Quand on sait l'importance attachée par le livre de la Genèse, à la création de la lumière dès le premier jour : « Dieu dit que la lumière soit et la lumière fut », l'affirmation de l'Apocalypse prend toute sa force : l'ancienne création a disparu : plus de soleil, plus de lune... Nous sommes dans la nouvelle création. Désormais la présence de Dieu rayonne sur le monde par le Christ. « La cité n'a pas besoin de la lumière du soleil ni de la lune, car la gloire de Dieu l'illumine, et sa source de lumière, c'est l'Agneau . »
Et pourtant Jérusalem a bien gardé son nom : c'est donc bien de la ville construite de main d'homme qu'il s'agit. Manière de dire que nos efforts pour collaborer au projet de Dieu sont utiles. Ils feront partie de la nouvelle création ; notre oeuvre humaine ne sera pas détruite mais transformée par Dieu.


Les premiers destinataires de l'Apocalypse, en butte à la persécution romaine à la fin du premier siècle, avaient bien besoin d'entendre ces paroles de victoire. Vingt siècles plus tard, en France tout au moins, nous ne craignons plus les mêmes persécutions, mais nous avons bien besoin de raviver notre espérance : et, en particulier, nous avons bien besoin de nous entendre dire que la Jérusalem céleste commence avec nos humbles efforts d'aujourd'hui .

EVANGILE - Jean 14, 23-29

A l'heure où Jésus passait de ce monde à son Père,
il disait à ses disciples :
23 « Si quelqu'un m'aime,
il restera fidèle à ma parole ;
mon Père l'aimera,
nous viendrons chez lui,
nous irons demeurer auprès de lui.
24 Celui qui ne m'aime pas
ne restera pas fidèle à mes paroles.
Or, la parole que vous entendez
n'est pas de moi :
elle est du Père qui m'a envoyé.
25 Je vous dis tout cela
pendant que je demeure encore avec vous ;
26 mais le Défenseur,
l'Esprit Saint que le Père enverra en mon nom,
lui, vous enseignera tout,
et il vous fera souvenir de tout ce que je vous ai dit.
27 C'est la paix que je vous laisse,
c'est ma paix que je vous donne ;
ce n'est pas à la manière du monde que je vous la donne.
Ne soyez donc pas bouleversés et effrayés.
28 Vous avez entendu ce que je vous ai dit :
Je m'en vais,
et je reviens vers vous.
Si vous m'aimiez, vous seriez dans la joie
puisque je pars vers le Père,
car le Père est plus grand que moi.
29 Je vous ai dit toutes ces choses maintenant,
avant qu'elles n'arrivent ;
ainsi, lorsqu'elles arriveront, vous croirez. »



Nous sommes dans les toutes dernières heures de la vie de Jésus, juste avant la Passion : l'heure est grave... on devine l'angoisse des derniers moments ; on la lit à travers les lignes, puisque, à plusieurs reprises, Jésus dit à ses disciples des paroles d'apaisement : « Ne soyez donc pas bouleversés et effrayés » ; au début de ce chapitre, déjà, il avait dit « que votre coeur ne se trouble pas » (v. 1). Ce long discours de Jésus a été interrompu par plusieurs questions des apôtres : des questions qui disaient leur angoisse, leur incompréhension.

Mais, curieusement, lui, au contraire, reste très serein : ici, comme tout au long de la Passion, Jean nous décrit Jésus comme souverainement libre ; c'est lui qui rassure ses disciples et non l'inverse ! Il annonce lui-même ce qui va se passer : « Je vous ai dit toutes ces choses maintenant, avant qu'elles n'arrivent ; ainsi, quand elles arriveront, vous croirez ». Non seulement il sait ce qui va se passer mais il l'accepte ; il ne fait rien pour se dérober. Il leur annonce son départ mais il le présente comme la condition et le début d'une nouvelle présence : « Je m'en vais et je reviens vers vous ».

Ce « départ » sera interprété plus tard, après la Résurrection, comme la Pâque de Jésus ; le même Jean dit au chapitre 13 : « Avant la fête de la Pâque, Jésus sachant que son heure était venue, l'heure de PASSER de ce monde au Père »... Jean utilise volontairement ce mot, car on sait que Pâque veut dire « passage » : par là, Jean veut faire le rapprochement entre la Passion de Jésus et la libération d'Egypte qu'on revivait à chaque fête juive de la Pâque. Et donc, puisqu'il s'agit de libération, ce départ ne devrait pas plonger les apôtres dans la tristesse : « Si vous m'aimiez, vous seriez dans la joie puisque je pars vers le Père ». Phrase stupéfiante pour les disciples : eux ils voient leur maître, celui qu'ils suivent depuis trois ans, devenu un homme traqué par les autorités religieuses : c'est-à-dire les responsables, ceux à qui on fait confiance pour ce qui concerne les choses de Dieu, ce qui est bien le tout de la vie quand on est juif.

Ce sont ces autorités qui, au nom de Dieu justement, sont les pires opposants à Jésus. Et ils ont de bonnes raisons, il faut le dire : depuis des siècles, la grande découverte du peuple élu, et par révélation de Dieu lui-même, c'est que Dieu est unique ! « Ecoute Israël ! Le Seigneur ton Dieu est le Dieu UN ». Et tous les prophètes ont lutté pour maintenir cette foi contre vents et marées. Et ce Dieu unique, il est à la fois le Dieu proche de l'homme ET le Dieu Tout-Autre, le Saint. Jésus, lui, prêche bien un Dieu proche de l'homme, et spécialement des plus petits... Mais il se prétend Dieu lui-même : aux yeux des Juifs, c'est un blasphème caractérisé, c'est faire offense au Dieu unique, au Dieu Tout-Autre. Dans notre texte de ce dimanche, Jésus insiste sur le lien qui l'unit à son Père : nommé cinq fois dans ces lignes ! Et il va jusqu'à parler au pluriel : « Si quelqu'un m'aime... NOUS viendrons chez lui, NOUS irons demeurer chez lui ».

Et ce n'est pas la première fois qu'il a ce genre de propos : un peu avant, à Philippe qui lui demandait « Montre-nous le Père » il a tranquillement répondu « Qui m'a vu a vu le Père » (Jn 14, 9). Ici, il dit encore : « La parole que vous entendez n'est pas de moi, elle est du Père qui m'a envoyé ». Autrement dit, il est l'Envoyé du Père, il est la parole du Père. Et, désormais, c'est l'Esprit Saint qui fera comprendre cette parole et qui la gardera dans la mémoire des disciples. La clé de ce texte est peut-être dans le mot « parole » : le mot revient ici plusieurs fois et si on se rapporte à ce qui précède, il n'y a pas de doute possible ; cette parole qu'il faut absolument garder, c'est le « commandement d'amour » : « aimez-vous les uns les autres », ce qui revient à dire « mettez-vous au service les uns des autres » ; et pour bien se faire comprendre, Jésus a lui-même donné un exemple très concret en lavant les pieds de ses disciples.

Etre fidèle à sa parole, c'est donc tout simplement se mettre au service des autres. Et, finalement, le texte d'aujourd'hui : « Si quelqu'un m'aime, il restera fidèle à ma parole » peut donc se traduire : Si quelqu'un m'aime, il se mettra au service de ses frères... Celui qui ne m'aime pas ne se mettra pas au service des autres... Inversement, si je comprends bien, celui qui ne se met pas au service des autres n'est pas fidèle à la parole du Christ !
Et, du coup, nous comprenons mieux le rôle de l'Esprit Saint : c'est lui qui nous enseigne à aimer, il vous fait souvenir du commandement d'amour. Mais pourquoi Jésus l'appelle-t-il le Défenseur ? Nous savons bien que nous n'avons pas besoin de défenseur contre Dieu !


L'Esprit Saint est notre « Défenseur », parce que, réellement, il nous protège, mais contre nous-mêmes... Car notre plus grand malheur est d'oublier que l'essentiel consiste à nous aimer les uns les autres, à nous mettre au service les uns des autres.
Très concrètement, nous avons vu le Défenseur à l'œuvre dans la première communauté au moment de ce que l'on appelé le premier concile de Jérusalem (qui était l'objet de notre première lecture) : vous vous souvenez des difficultés de cohabitation entre les Chrétiens d'origine juive et les chrétiens d'origine païenne. Evidemment l'Esprit d'amour a soufflé aux disciples du Christ la volonté de maintenir à tout prix l'unité.

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1 mai 2000 1 01 /05 /mai /2000 14:22

 marie-nolle-thabut.jpg Je suis, chaque dimanche, impressionné par la qualité des commentaires de Marie-Noëlle Thabut sur les textes que nous propose la liturgie du jour.

 

Ces commentaires, trouvés sur le site "Eglise catholique en France", permettent à toute personne de bonne volonté, chrétienne ou non, de mieux comprendre la Bible, le livre le plus diffusé au monde. Notamment, en

  • donnant des explications historiques ;

  • décodant le langage imagé utilisé par l'auteur.

Je souhaite arriver à mettre ici, chaque dimanche, les commentaires de Marie-Noëlle Thabut. Ma seule contribution consiste à surligner les passages qui me semblent les plus enrichissants et à écrire en rouge ceux qui parlent d'un thème qui m'est cher : la liberté (trois autres pages de mon blog sont consacrées à ces passages des Evangiles, du reste du Nouveau Testament ou de l'Ancien Testament qui parlent de la liberté)

 

Version audio, trouvée sur le site de Radio-Notre-Dame


PREMIERE LECTURE - Actes 14, 21b-27

Paul et Barnabé,
21 revenus à Iconium et à Antioche de Pisidie,
22 affermissaient le courage des disciples ;
ils les exhortaient à persévérer dans la foi,
en disant :
« Il nous faut passer par bien des épreuves
pour entrer dans le royaume de Dieu. »
23 Ils désignèrent des Anciens pour chacune de leurs Eglises
et, après avoir prié et jeûné, ils confièrent au Seigneur
ces hommes qui avaient mis leur foi en lui.
24 Ils traversèrent la Pisidie et se rendirent en Pamphylie.
25 Après avoir annoncé la Parole aux gens de Pergé,
ils descendirent vers Attalia,
26 et prirent le bateau jusqu'à Antioche de Syrie,
d'où ils étaient partis ;
c'est là qu'ils avaient été remis à la grâce de Dieu
pour l'oeuvre qu'ils venaient maintenant d'accomplir.
27 A leur arrivée, ayant réuni les membres de l'Eglise,
ils leur racontaient tout ce que Dieu avait fait avec eux,
et comment il avait ouvert aux nations païennes la porte de la foi.

Ceci se passe au cours du premier voyage missionnaire de Saint Paul, celui qu'il a fait avec Barnabé. Le voyage avait commencé à Antioche de Syrie (c'est Antioche sur l'Oronte qui est en Turquie aujourd'hui) : Paul et Barnabé y avaient passé une année complète pour affermir une communauté fondée par des convertis venus d'ailleurs. Luc raconte : « Un jour qu'ils célébraient le culte du Seigneur et qu'ils jeûnaient, l'Esprit Saint dit : Réservez-moi donc Barnabas et Saül pour l'oeuvre à laquelle je les ai appelés. » (Ac 13, 2). Et les voilà partis.

D'Antioche de Syrie, ils se sont rendus au port de Séleucie, sur la Méditerranée, et ont embarqué pour Chypre à l'Ouest : là ils ont prêché à Salamine, puis à Paphos, la capitale ; puis ils ont repris le bateau à Paphos et sont remontés vers la Turquie. Ils ont débarqué à Pergé sur la côte Sud de la Turquie actuelle, dans la province de Pamphylie, puis sont remontés un peu plus au nord, dans la province de Pisidie. Dimanche dernier, nous les avons trouvés à Antioche de Pisidie : quand ils en ont été chassés, ils ont poursuivi leur mission en Turquie dans d'autres villes : Iconium, Lystres, Derbé pour, là aussi, fonder des communautés chrétiennes. Partout, nous l'avons vu dimanche dernier, les choses se passent de la même façon : Paul et Barnabé s'adressent d'abord aux Juifs, et reçoivent un accueil plutôt « contrasté » : à la fois enthousiasme de la part de certains qui se convertissent, et refus violent de la part d'autres qui se situeront résolument en opposition et qui finiront par les chasser. A Lystres, Paul commence par guérir un infirme, ce sur quoi lui et Barnabé sont pris pour Hermès et Zeus. A grand peine, ils dissuadent la foule enthousiaste de leur offrir un sacrifice. Mais surviennent des Juifs hostiles venus d'Antioche de Pisidie et d'Iconium et le vent tourne : Paul est lapidé, traîné hors de la ville et finalement laissé pour mort. Quand il reprend connaissance, il part avec Barnabas pour Derbé où il continue sa prédication.


Aujourd'hui, nous les retrouvons sur le chemin du retour : ils refont le même périple en sens inverse et revisitent les communautés qu'ils ont récemment fondées : elles aussi certainement sont affrontées déjà à des persécu
tions puisque Luc précise : « Paul et Barnabé les exhortaient à persévérer dans la foi, en disant il nous faut passer par bien des épreuves pour entrer dans le royaume de Dieu ». Jésus, déjà, avait employé à son propre sujet des expressions analogues : par exemple « il faut que le Fils de l'Homme souffre beaucoup et qu'il soit rejeté par cette génération » (Luc 17, 25)... ou encore en s'adressant aux disciples d'Emmaüs : « Ne fallait-il pas que le Christ souffrît cela pour entrer dans sa gloire ? » (Luc 24, 26). Ce « il faut » ne dit pas, bien sûr, une exigence qui viendrait de Dieu : Dieu ne nous impose pas des épreuves ou des souffrances préalables ; cette formule « il faut » dit une nécessité malheureusement due à la dureté de cœur des hommes, c'est-à-dire concrètement l'inévitable opposition à laquelle se heurtent les véritables prophètes tant que le monde n'est pas converti à l'amour, à la justice, au partage.

Paul et Barnabé se préoccupent donc d'affermir la foi et le courage des nouveaux convertis ; ils doivent également veiller à la bonne organisation des communautés ; et là on peut remarquer deux choses : tout d'abord, ils désignent des responsables, ceux qu'ils appellent les « Anciens » ; c'est le mot grec « presbuteros » (d'où vient notre mot français « presbytère »).

Deuxième remarque : le texte dit bien « Ils désignèrent des Anciens... puis après avoir prié et jeûné, ils confièrent au Seigneur ces hommes qui avaient mis leur foi en Lui ». Il s'agit ici précisément de ces Anciens qu'ils viennent de désigner à la tête des communautés. Luc insiste ici sur la place de la prière et du jeûne : l'équilibre est bien gardé ; on veille à l'organisation mais on ne se fie pas qu'à elle : prière, et jeûne sont aussi importants ! Tout à fait dans la même veine, un Evêque d'Amérique Latine, au congrès Eucharistique de Lourdes, en 1981, disait : « un évangélisateur qui ne prie plus, bientôt n'évangélisera plus » ; petite phrase peut-être pas superflue pour nous qui sommes si préoccupés d'organisation... ?

Luc nous dit encore que tout ceci se passe dans la confiance : « ils confièrent ces hommes au Seigneur » ; ils leur ont donné des responsabilités : maintenant, à eux de « jouer », le Seigneur les accompagne. Les apôtres en sont bien convaincus ; ils l'expérimentent déjà pour eux-mêmes : la mission qu'ils assument n'est pas leur oeuvre à eux tout seuls ; il suffit de reprendre le texte : « Ils prirent le bateau jusqu'à Antioche de Syrie, d'où ils étaient partis ; c'est là qu'ils avaient été remis à la grâce de Dieu pour l'oeuvre qu'ils venaient maintenant d'accomplir ». Ils ont été remis à la grâce de Dieu, et à leur tour ils viennent de remettre à la grâce de Dieu les responsables qu'ils ont désignés pour les jeunes communautés.

Luc continue : « A leur arrivée, ils racontaient aux membres de la communauté d'Antioche de Syrie tout ce que Dieu avait fait avec eux. » Le rapprochement est intéressant : Luc parle ET de « l'oeuvre que les Apôtres viennent d'accomplir » ET de « ce que Dieu avait fait avec eux » ; on ne peut pas dire plus clairement que la mission que Dieu confie aux croyants est une oeuvre commune : oeuvre de Dieu confiée à l'homme, oeuvre de l'homme soutenu, accompagné, sans cesse inspiré par Dieu. Si nous nous souvenions en permanence que l'évangélisation est d'abord l'oeuvre de Dieu, peut-être serions-nous plus sereins ?

PSAUME 144 (145)

8 Le Seigneur est tendresse et pitié,
lent à la colère et plein d'amour ;
9 la bonté du Seigneur est pour tous,
sa tendresse pour toutes ses oeuvres.

10 Que tes oeuvres, Seigneur, te rendent grâce
et que tes fidèles te bénissent !
11 Ils diront la gloire de ton règne,
ils parleront de tes exploits.

12 Ils annonceront aux hommes tes exploits,
la gloire et l'éclat de ton règne :
13 ton règne, un règne éternel,
ton empire, pour les âges des âges.

- Le psaume 144 (145) que la liturgie a sélectionné pour ce cinquième dimanche de Pâques comporte en réalité 22 versets alors que nous venons d'en entendre seulement 6... Bien sûr, c'est un peu frustrant de ne l'entendre que partiellement, mais on peut aussi se demander pourquoi ces 6 versets-là précisément et alors, cela devient très intéressant.

- 22 versets, le nombre de lettres de l'alphabet hébreu ; nous savons déjà que ce n'est pas un hasard : qui plus est, ce psaume est vraiment alphabétique en ce sens qu'il s'agit de ce qu'on appelle un acrostiche ; chaque verset commence réellement par une des lettres de l'alphabet hébreu, dans l'ordre alphabétique... nous avons acquis le réflexe : en face d'un psaume alphabétique, nous savons d'avance qu'il s'agit d'un psaume d'action de grâce pour l'Alliance : manière de dire « toute notre vie, de A à Z, (en hébreu de aleph à tav) baigne dans l'Alliance, dans la tendresse de Dieu.

- Mais pourquoi ce psaume 144 (145) aujourd'hui ? et pourquoi non pas la totalité du psaume, mais ces 6 versets précisément ?

- Première remarque : ce psaume figure dans la prière juive de chaque matin : pour le juif croyant, le matin (l'aube du jour neuf) évoque irrésistiblement l'aube du JOUR définitif, celui du monde à venir, celui de la création renouvelée... On voit immédiatement la résonance qu'il prend alors pour nous, Chrétiens, en ce temps pascal... notre foi, c'est précisément que le Jour du Règne définitif de Dieu est déjà inauguré sous nos yeux par la Résurrection du Christ.

- Si je vais un peu plus loin dans la spiritualité juive, le Talmud (c'est-à-dire l'enseignement des rabbins des premiers siècles après J.C.), affirme que celui qui récite ce psaume 3 fois par jour, « peut être assuré d'être un fils du monde à venir ». Or pour nous Chrétiens, encore une fois, le monde à venir dont parle la foi juive, c'est justement la création renouvelée par Jésus-Christ.

- Si on regarde d'un peu plus près les 6 versets précis qui ont été retenus pour aujourd'hui, il me semble premièrement qu'on a là un condensé de la Révélation à la fois très complet et très concis... et, deuxièmement, qu'il entre en résonance parfaite avec les accents du temps pascal et, en particulier, les autres lectures de ce dimanche...

- Premier verset entendu aujourd'hui : « le Seigneur est tendresse et pitié, lent à la colère et plein d'amour ». C'est le meilleur résumé qu'on puisse donner de toute la révélation biblique : puisque c'est le nom que Dieu a donné de lui-même à Moïse (Ex 34, 6).

- Deuxième verset : « La bonté du Seigneur est pour tous, sa tendresse pour toutes ses œuvres » ; la tendresse et la pitié du Seigneur dont le peuple élu a eu le premier la Révélation, elles sont POUR TOUS ! Et cela, c'est une énorme découverte pour l'humanité... une découverte que nous devons au peuple élu... C'est un thème que nous avons rencontré déjà à plusieurs reprises dans l'Ancien Testament : Dieu aime toute l'humanité et son projet d'amour, son « dessein bienveillant », comme dit Paul, concerne toute l'humanité.

- Aujourd'hui, nous entendons une résonance particulière avec le livre des Actes des
Apôtres que nous lisons pendant tout le temps pascal : en particulier, le récit du livre des Actes proposé en première lecture dans la même messe de ce cinquième dimanche de Pâques insiste justement sur le fait que l'annonce de l'amour de Dieu n'est pas réservée aux juifs, mais est proposée à toutes les nations païennes comme dit Saint Luc... soit dit en passant, c'est pour cela que nous sommes nous aussi croyants, 2000 ans plus tard, même si nous ne sommes pas d'origine juive.

- Une autre particularité de ce psaume, et surtout des versets lus aujourd'hui : il insiste sur la royauté de Dieu : « tes fidèles diront la gloire de ton règne, ils parleront de tes exploits, ils annonceront aux hommes tes exploits, la gloire et l'éclat de ton règne : ton règne, un règne éternel, ton empire pour les âges des âges »... quatre fois le mot « règne », (sans parler du mot « empire »)... deux fois le mot « exploit ».
- Nous savons bien que le mot « exploit » dans la Bible est toujours une référence à la libération d'Egypte : Dieu a libéré son peuple... je ne devrais pas dire « Dieu A LIBERE « comme si c'était du passé... la foi juive dit « Dieu libère aujourd'hui son peuple, et ce depuis la première libération »...).

- Et, bien sûr, la libération ultime, c'est la victoire sur la mort. Ce psaume est donc tout particulièrement indiqué pour le temps pascal ; le Ressuscité du matin de Pâques expérimente dans sa chair la royauté de Dieu.

- Si vous avez le courage de vous rapporter au texte complet de ce psaume, vous verrez qu'il y a une parenté très grande entre ce texte et celui du Notre Père : par exemple, le Notre Père s'adresse à Dieu à la fois comme à un Père : « notre Père... donne-nous...pardonne-nous...délivre-nous du mal... »... un père qui est le Dieu de tendresse et de pitié dont parle ce psaume... ET comme à un roi (que ton Règne vienne) ... Soit dit en passant, ce rapprochement n'a rien d'étonnant quand on sait que toutes les phrases rassemblées par Jésus dans le Notre Père faisaient déjà partie, de son temps, des prières habituelles des Juifs !

- Je reviens à notre psaume : très certainement, quand le peuple d'Israël composait ce psaume, cette insistance sur la royauté de Dieu, ou sur son empire, était une manière de dire : plus jamais nous ne ferons confiance à des idoles : notre seul roi, notre seul maître, c'est Dieu, le Dieu d'amour... « le Dieu de tendresse et de pitié, lent à la colère et plein d'amour »... quand les fidèles du Christ disent ce psaume à leur tour, ils savent de quoi ils parlent, si j'ose dire : en Jésus-Christ, le roi serviteur, le roi humble de la Passion ET triomphant de la mort par la Résurrection, ils ont découvert la présence du roi de l'univers : « Qui m'a vu a vu le Père » disait Jésus à ses apôtres.

DEUXIEME LECTURE - Apocalypse 21, 1-5a

Moi, Jean,
1 j'ai vu un ciel nouveau et une terre nouvelle,
car le premier ciel et la première terre avaient disparu,
et il n'y avait plus de mer.
2 Et j'ai vu descendre du ciel, d'auprès de Dieu,
la cité sainte, la Jérusalem nouvelle,
toute prête, comme une fiancée parée pour son époux.
3 Et j'ai entendu la voix puissante
qui venait du Trône divin ;
elle disait :
« Voici la demeure de Dieu avec les hommes ;
il demeurera avec eux,
et ils seront son peuple,
Dieu lui-même sera avec eux.
4 Il essuiera toute larme de leurs yeux,
et la mort n'existera plus ;
et il n'y aura plus de pleurs, de cris, ni de tristesse ;
car la première création aura disparu. »
5 Alors celui qui siégeait sur le Trône déclara :
« Voici que je fais toutes choses nouvelles. »

« Voici que je fais toutes choses nouvelles » : ciel nouveau, terre nouvelle, Jérusalem nouvelle ; voilà notre avenir, nous dit Saint Jean, notre « à-venir » en deux mots, ce qui vient. Finies les larmes, la mort, finis les pleurs, les cris, la tristesse... c'est du passé : premier ciel, première terre ont disparu. Autrement dit, le passé est passé, FINI. Evidemment Jean anticipe ; il nous a bien prévenus : son livre est un livre de visions, il révèle l'avenir pour donner le courage d'affronter le présent.

Premier ciel, première terre, cela nous renvoie au récit biblique de la création ; donc pour aborder ce passage de l'Apocalypse, il faut ouvrir le livre de la Genèse. Le premier chapitre présentait la création, ce que l'Apocalypse appelle « la première création » comme tout entière bonne : « Dieu vit tout ce qu'il avait fait. Voilà, c'était très bon. » (Gn 1, 31). Et pourtant, nous faisons chaque jour l'expérience des pleurs, des cris, de la tristesse, de la mort, comme dit encore l'Apocalypse. Et c'est la suite du livre de la Genèse, le récit du fruit défendu, qui nous dit ce qui pervertit la bonté de la création ; il nous dit que la racine de toutes nos souffrances est dans la faille qui s'est creusée entre Dieu et l'humanité : ce soupçon originel qui ruine sans merci l'Alliance proposée... soupçon qui pousse l'humanité à prendre des chemins qui ne lui réservent que des échecs.

Tout au long de l'histoire biblique, le peuple élu s'est entendu rappeler par les prophètes dans la voie de l'Alliance : la seule voie du vrai bonheur, c'est que Dieu habite vraiment parmi nous... que nous soyons son peuple, qu'il soit notre Dieu, que l'Alliance soit restaurée sans faille, comme un dialogue d'amour, comme des fiançailles... c'est la soif d'Israël tout au long de son histoire. Et des textes prophétiques innombrables annoncent très exactement ce que l'auteur de l'Apocalypse voit désormais réalisé ; le prophète Isaïe, par exemple : « Oui, je vais créer un ciel nouveau et une terre nouvelle... on ne se souviendra plus du passé, il ne reviendra plus à l'esprit... Exultez sans fin, réjouissez-vous de ce que je vais créer... Car je crée une Jérusalem de joie, un peuple d'allégresse. Je retrouverai mon allégresse en Jérusalem, ma joie en mon peuple. On n'y entendra plus de cris ni de pleurs... On n'y verra plus de nouveau-né emporté en quelques jours, ni d'homme qui ne parvienne pas au bout de sa vieillesse. » (Is 65, 17-20).
Symboliquement, ce renouvellement de toutes choses est représenté par la disparition de la mer : Israël n'est pas un peuple de marins, c'est clair ! Rappelons-nous aussi que la création de l'univers est réfléchie dans la Bible à partir de la création du peuple élu ; or cette naissance du peuple extirpé à l'esclavage en Egypte, a été une victoire sur la mer : Dieu a fait apparaître la terre ferme pour le passage de son peuple ; le peuple sauvé a traversé à pied sec, et les forces du mal, les forces de l'esclavage, de l'oppression ont été englouties... Plus tard, cette fois dans le Nouveau Testament, au cours de sa vie terrestre, le Fils de Dieu fait homme a manifesté sa victoire sur le mal, sur les forces de l'abîme en marchant sur la mer...

Désormais la victoire est totale, suggère l'Apocalypse : la mer a disparu ! Et avec elle, toute forme de mal : toute forme de souffrance, de larmes, de cris, de mort. Ce que l'humanité attend, sans toujours le savoir, ce que l'univers tout entier attend, c'est l'accomplissement de ce grand projet que Dieu forme depuis la création du monde : instaurer avec l'humanité une Alliance sans ombre, un dialogue d'amour. Le thème des noces de Dieu avec l'humanité nous paraît toujours audacieux, mais il est très présent dans la Bible dès l'Ancien Testament, chez les prophètes Osée ou Isaïe, par exemple, et dans le Cantique des Cantiques. Il est présent aussi dans le Nouveau Testament, à commencer par le récit des noces de Cana, pour ne citer que lui. Et dans notre texte de l'Apocalypse, on réentend cette promesse sous deux formes : d'abord, dans l'image de la Jérusalem nouvelle, « toute prête, comme une fiancée parée pour son époux » ; et ensuite dans l'expression « Dieu avec eux » : le mot « avec » ici est très fort, il dit l'Alliance de l'amour, l'Alliance d'un couple. « Et j'ai entendu la voix puissante qui venait du Trône divin ; elle disait : Voici la demeure de Dieu avec les hommes ; il demeurera avec eux, et ils seront son peuple, Dieu lui-même sera avec eux. » Tous ceux qui, parmi nous, portent le merveilleux prénom d'Emmanuel (qui signifie littéralement « Dieu avec nous ») sont des rappels vivants des promesses de Dieu...

Et voici que la Jérusalem nouvelle « descend d'auprès de Dieu ». Le centre de la nouvelle création porte le nom de la ville sainte qui, depuis tant de siècles, symbolise l'attente du peuple élu : le nom même de Jérusalem signifie « Ville de la justice et de la paix »... Et, en même temps, cette nouvelle cité « descend d'auprès de Dieu », et elle est dite « nouvelle » : ce qui veut dire qu'elle n'est pas seulement oeuvre humaine. Cela signifie que le Royaume de Dieu que nous attendons et auquel nous essayons de travailler est à la fois en continuité ET en rupture avec cette terre : voilà de quoi galvaniser notre énergie ! Nous sommes invités tout simplement à collaborer avec Dieu. Notre oeuvre sur cette terre contribue au renouvellement de la création, car l'intervention de Dieu transfigurera nos efforts.

***
Complément
On entend résonner ici les paroles de Paul : « Les souffrances du temps présent sont sans proportion avec la gloire qui doit être révélée en nous. Car la création attend avec impatience la révélation des fils de Dieu... elle garde l'espérance, car elle aussi sera libérée de l'esclavage de la corruption, pour avoir part à la liberté et à la gloire des enfants de Dieu. Nous le savons en effet : la création tout entière gémit maintenant encore dans les douleurs de l'enfantement. » (Rm 8, 19-22).

EVANGILE - Jean 13, 31...35

Au cours du dernier repas que Jésus prenait avec ses disciples,
31 quand Judas fut sorti, Jésus déclara :
« Maintenant le Fils de l'homme est glorifié,
et Dieu est glorifié en lui.
32 Si Dieu est glorifié en lui,
Dieu en retour lui donnera sa propre gloire ;
et il la lui donnera bientôt.
33 Mes petits enfants,
je suis encore avec vous, mais pour peu de temps.
34 Je vous donne un commandement nouveau :
c'est de vous aimer les uns les autres.
Comme je vous ai aimés,
vous aussi, aimez-vous les uns les autres.
35 Ce qui montrera à tous les hommes que vous êtes mes disciples,
c'est l'amour que vous aurez les uns pour les autres. »

Les premières phrases de ce texte sont comme une sorte de variations sur le mot « gloire » : « quand Judas fut sorti, Jésus déclara : « Maintenant, le Fils de l'homme est glorifié, et Dieu est glorifié en lui. Si Dieu est glorifié en lui, Dieu en retour lui donnera sa propre gloire » : tout ceci nous paraît un peu compliqué, mais en fait, c'est une manière bien juive de parler : elle dit la réciprocité des relations entre le Père et le Fils, ou mieux leur union fondamentale : « Qui m'a vu a vu le Père », c'est aussi une phrase que Saint Jean a retenue (14, 8) ; ou encore « Moi et le Père, nous sommes un. » (10, 30) ; ici, dire que « le Fils de l'homme est glorifié, ou que Dieu est glorifié en lui », c'est dire que le Fils est le reflet du Père ; au passage, nous notons une fois de plus l'effort qu'il nous faut faire pour comprendre le vocabulaire de Jésus et de ses contemporains.

Je reviens au texte : d'après Jésus, c'est donc au moment précis où Judas part dans la nuit de la trahison, que lui, Jésus accomplit sa vocation d'être le reflet du Père. Mais Jean ne l'a pas compris tout de suite : Remettons-nous dans l'état d'esprit des apôtres au moment de la sortie de Judas et dans les heures qui vont suivre : ils ont d'abord assisté impuissants à la Passion et à la mort du Christ ; ils ont vécu cette succession d'événements comme un moment d'horreur ; mais après coup, Jean a compris que c'était en réalité l'heure de la gloire de Jésus : car c'est là que le Fils révélait jusqu'où va l'amour du Père.

Et parce que le Fils trahi, abandonné de tous, persécuté par tous, persiste, lui seul contre tous, à n'être qu'amour, bienveillance, pardon, il révèle au monde jusqu'où va l'amour du Père, c'est-à-dire jusqu'à l'infini, sans limites : et alors, et c'est la deuxième partie de notre texte, ceux qui contemplent ce mystère de l'amour fou de Dieu deviennent capables d'aimer comme lui à leur tour. Car Jésus lie bien les deux choses : il dit « maintenant, je vais révéler au monde jusqu'où va l'amour du Père » et « maintenant je vous donne un commandement nouveau, c'est d'aimer de la même manière ». (Sous-entendu, maintenant vous en serez capables parce que vous puiserez en moi mon propre amour) ;
Je m'attarde un peu là-dessus : en fait, la nouveauté, ce n'est pas le commandement d'aimer, Jésus ne l'invente pas : le commandement d'amour existe bel et bien dans l'enseignement des rabbins de son temps. Ce qui est nouveau, c'est d'aimer comme lui, mais non pas seulement à sa manière, c'est-à-dire au point d'être prêt à donner sa vie, en refusant toute puissance, toute domination, toute violence ; ce qui est nouveau, c'est encore plus que cela, c'est d'aimer vraiment comme lui, c'est-à-dire en étant complètement guidé par son Esprit ; et alors nous comprenons désormais tout autrement la fameuse phrase « Ce qui montrera à tous les hommes que vous êtes mes disciples, c'est l'amour que vous aurez les uns pour les autres » :
bien plus qu'un commandement, c'est un constat : si nous sommes réellement ses disciples, c'est son propre Esprit qui dicte nos comportements. Pour le dire autrement, Dieu sait si l'amour au jour le jour est difficile ; c'est presque un miracle ! eh bien, si nous y parvenons dans nos communautés chrétiennes, le monde sera bien obligé d'admettre cette évidence que l'Esprit du Christ agit en nous !

Nous sommes donc invités d'abord à un acte de foi ! Croire que son Esprit d'amour nous habite, que ses ressources d'amour nous habitent : que nous avons désormais des capacités d'amour insoupçonnées, parce que ce sont les siennes... et alors il nous devient possible d'aimer « comme » lui parce que c'est son Esprit qui agit en nous.

Tout cela n'est-il pas un peu trop beau ? Nous savons par expérience que cela ne va pas de soi d'aimer notre entourage : il y a des gens avec qui cela va tout seul, comme on dit ; il y en a d'autres avec qui c'est bien difficile... sans parler de ceux pour lesquels nous éprouvons une véritable allergie... ou pire encore, ceux qui ont agi envers nous d'une manière impardonnable. Jésus n'ignore certainement pas tout cela quand il donne ce commandement à ses disciples ; mais il ne faut pas confondre amour et sensibilité : Jésus vient de montrer en actes de quel amour nous devons nous aimer ; rappelons-nous le contexte : cela se passe pendant son dernier repas avec ses disciples. Jésus a commencé par leur laver les pieds, à leur grand étonnement : lui, le Seigneur et le Maître, s'est fait leur serviteur. Et il a terminé en disant : « C'est un exemple que je vous ai donné ; ce que j'ai fait pour vous, faites-le vous aussi ». C'est donc cela aimer « comme » il nous a aimés... et, après tout, si on y réfléchit, il est possible de se mettre au service les uns des autres, même de ceux pour qui nous n'éprouvons pas d'attirance. Or notre fidélité à ce commandement est vitale, nous dit-il, puisque c'est à cela que nos communautés seront jugées : d'après lui, le plus important, ce n'est pas la qualité de nos discours, de notre théologie, ou de nos connaissances, pas non plus la beauté de nos cérémonies ; c'est la qualité de l'amour que nous nous portons les uns aux autres... (Pourtant il est rare qu'on ait l'idée de juger l'histoire de l'Eglise sur ce critère).

En attendant, nous ne devons jamais oublier ce cri de victoire de Jésus le dernier soir : « Maintenant le Fils de l'homme est glorifié (c'est-à-dire révélé comme Dieu), et Dieu est glorifié en lui. » En Jésus, l'humanité est introduite dans la gloire de Dieu, dans la présence de Dieu, dans la vie de Dieu, par l'événement de la passion-Mort-Résurrection. Et parce qu'ils sont désormais introduits dans la gloire de Dieu, les disciples de Jésus-Christ peuvent vivre leur vie sous le signe de l'amour... puisque Dieu est amour et que désormais sa présence rayonne à travers eux. Peut-être suffit-il d'y croire pour le laisser agir en nous.

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23 avril 2000 7 23 /04 /avril /2000 22:18

 marie-nolle-thabut.jpg Je suis, chaque dimanche, impressionné par la qualité des commentaires de Marie-Noëlle Thabut sur les textes que nous propose la liturgie du jour.

 

Ces commentaires, trouvés sur le site "Eglise catholique en France", permettent à toute personne de bonne volonté, chrétienne ou non, de mieux comprendre la Bible, le livre le plus diffusé au monde. Notamment, en

  • donnant des explications historiques ;

  • décodant le langage imagé utilisé par l'auteur.

Je souhaite arriver à mettre ici, chaque dimanche, les commentaires de Marie-Noëlle Thabut. Ma seule contribution consiste à surligner les passages qui me semblent les plus enrichissants et à écrire en rouge ceux qui parlent d'un thème qui m'est cher : la liberté (trois autres pages de mon blog sont consacrées à ces passages des Evangiles, du reste du Nouveau Testament ou de l'Ancien Testament qui parlent de la liberté)

 

Version audio, trouvée sur le site de Radio-Notre-Dame


PREMIERE LECTURE - Ac 13, 14. 43-52

Paul et Barnabé
14 étaient arrivés à Antioche de Pisidie.
Le jour du sabbat, ils entrèrent à la synagogue.

43 Quand l'assemblée se sépara,
beaucoup de Juifs et de convertis au judaïsme
les suivirent.
Paul et Barnabé, parlant avec eux,
les encourageaient à rester fidèles à la grâce de Dieu.
44 Le sabbat suivant,
presque toute la ville se rassembla
pour entendre la parole du Seigneur.
45 Quand les Juifs virent tant de monde,
ils furent remplis de fureur ;
ils repoussaient les affirmations de Paul avec des injures.
46 Paul et Barnabé leur déclarèrent avec assurance :
« C'est à vous d'abord
qu'il fallait adresser la parole de Dieu.
Puisque vous la rejetez
et que vous-mêmes ne vous jugez pas dignes de la vie éternelle,
eh bien ! nous nous tournons vers les païens.
47 C'est le commandement que le Seigneur nous a donné :
J'ai fait de toi la lumière des nations
pour que, grâce à toi,
le salut parvienne jusqu'aux extrémités de la terre. »
48 En entendant cela, les païens étaient dans la joie
et rendaient gloire à la parole du Seigneur ;
tous ceux que Dieu avait préparés pour la vie éternelle
devinrent croyants.
49 Ainsi, la parole du Seigneur se répandait dans toute la région.
50 Mais les Juifs entraînèrent les dames influentes
converties au judaïsme,
ainsi que les notables de la ville ;
ils provoquèrent des poursuites contre Paul et Barnabé,
et les expulsèrent de leur territoire.
51 Ceux-ci secouèrent contre eux la poussière de leurs pieds
et se rendirent à Iconium,
52 tandis que les disciples étaient pleins de joie dans l'Esprit Saint.

Nous sommes à la synagogue d'Antioche de Pisidie (en plein milieu de l'Asie Mineure) un samedi matin pour une célébration du shabbat. Le public est plus mélangé que nous ne le pensons spontanément : pour prendre une image, on pourrait dire qu'il y a trois cercles concentriques ; il y a d'abord, évidemment, les Juifs de naissance ; le deuxième cercle, ce sont les prosélytes : c'est-à-dire des non-Juifs de naissance qui ont été attirés par la religion juive au point de se convertir et d'en accepter toutes les pratiques, y compris la circoncision. Luc les appelle « les convertis au Judaïsme ».

Le troisième cercle, ce sont les « craignant Dieu » ; Luc ici les appelle les « païens », mais vous voyez qu'ils ne sont plus tout à fait des païens, puisqu'ils ont été attirés eux aussi par la religion juive et qu'ils se rendent le samedi matin à la synagogue pour le shabbat ; ils connaissent donc les Ecritures juives. En revanche, ils ne sont pas allés jusqu'à la circoncision et à l'ensemble des pratiques juives.

Je reviens à Paul et Barnabé. Au départ, le projet de Paul est clair : à peine arrivé dans la ville, il compte se rendre à la synagogue le plus tôt possible pour s'adresser à ses frères juifs ; il leur parlera de Jésus de Nazareth ; pour lui, c'est la démarche qui s'impose de toute évidence ; les Apôtres qui sont tous juifs, ne l'oublions pas, considèrent le Christ comme le Messie attendu par tous les Juifs : ils vivent un accomplissement ; dans leur logique, un Juif qui lit l'Ecriture deviendra forcément chrétien : ils ont donc tout naturellement commencé par essayer de rallier les autres Juifs à leur découverte... et Paul compte bien faire la tournée des synagogues ; dans son idée, quand tout le peuple juif sera converti, on entreprendra la conversion des païens.

Car, aux yeux de Paul, comme de tous ses contemporains, le plan de Dieu comportait deux étapes : d'abord le choix du peuple élu à qui Dieu s'est révélé (c'est ce qu'on appelle « l'élection d'Israël » ) et ensuite c'est ce peuple élu qui devait annoncer le salut de Dieu aux autres peuples, aux païens ; pour exprimer cette « logique de l'élection » dans le plan de Dieu, le prophète Isaïe disait : « J'ai fait de toi la lumière des nations pour que mon salut parvienne jusqu'aux extrémités de la terre ». D'ailleurs, dans un premier temps, Jésus, lui-même, avait donné cette consigne à ses apôtres : « Ne prenez pas le chemin des païens... allez plutôt vers les brebis perdues de la maison d'Israël » (Mt 10, 5).

Donc, dès le premier sabbat, Paul et Barnabé se rendent à la synagogue d'Antioche de Pisidie ; et ils reçoivent d'abord un accueil plutôt favorable ; du coup, ils peuvent espérer que certains deviendront chrétiens à leur tour. Le sabbat suivant (c'est-à-dire le samedi suivant), ils recommencent à parler à la synagogue, et, apparemment, beaucoup de gens se sont dérangés pour les écouter ; mais cette fois leur succès commence à énerver les gens influents ! Luc dit : « quand les Juifs virent tant de monde, ils furent remplis de fureur, ils repoussaient les affirmations de Paul avec des injures. » Là, nous avons un petit problème de vocabulaire, parce que Luc ici appelle « Juifs » ceux qui vont s'opposer à Paul ; en réalité, il y a des Juifs qui deviendront chrétiens (comme Paul lui-même), et des Juifs qui refuseront absolument de reconnaître Jésus comme le Messie (ce sont ceux que Luc appelle « juifs » ici).

En revanche, Luc note que les païens (c'est-à-dire les craignant Dieu) semblent mieux disposés, il dit : « Les païens étaient dans la joie et rendaient gloire à la parole du Seigneur ; tous ceux que Dieu avait préparés pour la vie éternelle devinrent croyants. »

Alors se produit un grand tournant dans la vie de Paul ; car c'est là, à Antioche de Pisidie qu'il va décider de modifier ses plans ; voilà comment le problème se pose : d'une part, seuls quelques Juifs acceptent de les suivre, et il faut abandonner l'espoir de convertir l'ensemble du peuple juif au Christianisme. D'autre part, le refus de la majorité des Juifs ne doit pas retarder l'annonce du Messie aux païens. Alors Paul se souvient qu'Isaïe avait déjà prédit que le petit Reste d'Israël sauverait l'ensemble du peuple et l'humanité. Concrètement, Paul comprend que c'est ce petit Reste qui assumera la vocation d'apôtre des nations qui était celle du peuple juif tout entier. Paul et Barnabé et ceux qui voudront bien les suivre seront ce petit Reste.

C'est exactement ce que Paul et Barnabé disent à Antioche : « C'est à vous, d'abord qu'il fallait adresser la parole de Dieu. Puisque vous la rejetez, et que vous-mêmes ne vous jugez pas dignes de la vie éternelle, eh bien ! nous nous tournons vers les païens. » Et donc, à partir de ce moment-là, ils tournent leur énergie missionnaire vers les « craignant Dieu » d'abord, puis plus tard, vers les païens.

Décidément, à Antioche de Pisidie, un tournant décisif vient d'être pris dans la vie des premiers Chrétiens !

PSAUME 99 (100)

1 Acclamez le Seigneur, terre entière,
2 servez le Seigneur dans l'allégresse,
venez à lui avec des chants de joie !

3 Reconnaissez que le Seigneur est Dieu :
il nous a faits et nous sommes à lui,
nous, son peuple, son troupeau.

5 Oui, le Seigneur est bon,
éternel est son amour,
sa fidélité demeure d'âge en âge.
Si vous avez la curiosité de vous rapporter au texte de la Bible pour ce psaume, vous verrez que son utilisation dans la liturgie nous est précisée, ce qui n'est pas toujours le cas : pour celui-ci on nous dit qu'il a été composé exprès pour accompagner un sacrifice d'action de grâce. Il s'appelle « psaume pour la todah » : vous savez qu'aujourd'hui encore en hébreu, merci se dit « todah ».

Effectivement, dès les premiers versets, on voit bien qu'il est fait pour accompagner une célébration au Temple !

« Acclamez... Servez... Venez à lui avec des chants de joie ! » Nous sommes en pleine liturgie, c'est évident ! Comme on trouve à l'entrée de nos églises des manuels de chants pour toutes sortes de circonstances, le livre des psaumes est le livre de cantiques du Temple de Jérusalem, après l'Exil à Babylone, et il comporte lui aussi des psaumes divers adaptés aux divers types de célébrations.

Ce psaume précis a donc été composé pour un sacrifice d'action de grâce ; et, en Israël, quand on rend grâce, c'est toujours pour l'Alliance ; là aussi, c'est très clair : il est très court mais chaque ligne évoque l'histoire tout entière d'Israël, la foi tout entière d'Israël ! Chacun de ses mots, presque, est un rappel de l'Alliance. Il ne faut jamais oublier que le centre de la tradition d'Israël, la mémoire qu'on se transmet de génération en génération, c'est Dieu nous a libérés et a fait Alliance avec nous ; c'est le centre de la foi et de la prière de ce peuple. Ou, plus exactement, ce qui fait d'Israël un peuple, c'est cette foi commune. L'élection, la libération, l'Alliance, toute la Bible est là.

« Acclamez » : le mot qui est employé ici, c'est le mot utilisé pour une acclamation spéciale, celle qui est réservée au nouveau roi, le jour de son sacre... Manière de dire « le vrai roi, c'est Dieu lui-même ! »

« Acclamez le Seigneur » c'est la traduction pour le chant liturgique ; mais dans le texte hébreu, ce sont les 4 lettres YHVH : Israël est le peuple à qui Dieu a révélé son NOM. Nous avons lu récemment le texte qui raconte l'épisode du buisson ardent (Exode 3) : Moïse a découvert là à la fois la grandeur de Dieu, le Tout-Autre ET la proximité de Dieu, le Tout-Proche. Le Nom que Dieu a révélé alors à Moïse dit tout cela : ces fameuses 4 lettres, ( le tétragramme) YHVH que nous ne savons même pas prononcer, que nous ne savons pas non plus traduire : elles disent bien que Dieu n'est pas à notre portée ! ET en même temps Moïse a eu la révélation de cette totale proximité de Dieu : « J'ai vu, oui, j'ai vu la misère de mon peuple... J'ai entendu ses cris... Je connais ses souffrances... »

« terre entière » : là on anticipe : Israël entrevoit déjà le jour où c'est l'humanité tout entière qui viendra acclamer son Seigneur ! Décidément toutes les lectures de ce dimanche des vocations nous rappellent que Dieu est impatient que son salut soit annoncé à l'humanité tout entière... La question qu'on pourrait peut-être se poser, c'est « sommes-nous aussi impatients que lui ? » En tout cas c'est très important de remarquer que le peuple d'Israël a découvert que son élection est une vocation au service de tous . Dans les psaumes, en particulier, on retrouve constamment liés les deux thèmes de l'élection d'Israël ET l'universalisme du salut proposé par Dieu.

« Reconnaissez que YHVH est Dieu » : On entend ici la profession de foi d'Israël : Shema Israël : « ECOUTE Israël, le Seigneur notre Dieu est le Seigneur UN ».

« Servez le Seigneur dans l'allégresse » : dans la mémoire d'Israël, l'Egypte de leur esclavage sera appelée la « maison de servitude »... Désormais le peuple élu apprendra le « service » qui est un choix d'homme libre. Un certain livre très célèbre de commentaire sur le livre de l'Exode s'intitule « de la servitude au service ».
« Il nous a faits et nous sommes à Lui » : cette formule n'est pas d'abord un rappel de la création, elle est un rappel de la libération d'Egypte : le peuple n'oublie pas qu'il était en esclavage en Egypte : c'est Dieu qui d'esclaves a fait des hommes libres ; c'est Dieu qui, de ces fuyards, a fait un peuple. Et, tout au long de la traversée du Sinaï, sous la conduite de Moïse, ce peuple a appris à vivre dans l'Alliance proposée par Dieu. Et, du coup, cette expression « Il nous a faits et nous sommes à Lui » est devenue une formule habituelle de l'Alliance.

Le premier article du « Credo » d'Israël, ce n'est pas « je crois au Dieu créateur », c'est « je crois au Dieu libérateur ». La Bible, on le sait bien, n'a pas été écrite dans l'ordre où nous la lisons : on n'a pas commencé par raconter la Création, puis, dans l'ordre, les événements de la vie du peuple élu, comme s'il s'agissait d'un reportage. La réflexion sur la Création n'est venue qu'après. C'est parce qu'on a d'abord fait l'expérience du Dieu libérateur que, plus tard, on en viendra à comprendre que cette oeuvre de libération n'a pas commencé avec nous, qu'elle dure depuis la Création du monde. Dans la Bible, la réflexion sur la Création est inspirée par la foi au Dieu qui libère. C'est ce qui fait l'une des grandes particularités d'Israël.

« nous, son peuple » : c'est une formule très typique de la foi juive ; à elle seule elle est un rappel de l'Alliance ; parce que la promesse de Dieu en proposant l'Alliance, c'était : « Vous serez mon peuple et je serai votre Dieu. »

« nous, son peuple, son troupeau » : cette image est évidemment plus parlante sur la terre de Palestine que dans nos régions ! Le troupeau est la richesse de son propriétaire, sa fierté, mais aussi l'objet de sa sollicitude et de tous ses soins. C'est pour les besoins du troupeau que le pasteur nomade déplace sa tente dans le désert, en fonction des plaques d'herbe pour la nourriture des bêtes ; ainsi Dieu se déplaçait-il avec son peuple tout au long de sa marche dans le désert du Sinaï.

« Eternel est son amour » : cela aussi c'est un refrain de l'Alliance, un refrain que nous connaissons bien parce qu'on le retrouve dans d'autres psaumes. Ici il est couplé au verset suivant par une autre formule traditionnelle : « sa fidélité demeure d'âge en âge » : « amour et fidélité » c'est l'une des seules manières de parler de Dieu sans le trahir !

DEUXIEME LECTURE - Apocalypse 7, 9 ... 17

Moi, Jean,
9 j'ai vu une foule immense,
que nul ne pouvait dénombrer,
une foule de toutes nations, races, peuples et langues.
Ils se tenaient debout devant le Trône et devant l'Agneau,
en vêtements blancs,
avec des palmes à la main.

14 L'un des Anciens me dit :
« Ils viennent de la grande épreuve ;
ils ont lavé leurs vêtements,
ils les ont purifiés dans le sang de l'Agneau.
15 C'est pourquoi ils se tiennent devant le trône de Dieu,
et le servent jour et nuit dans son temple.
Celui qui siège sur le Trône
habitera parmi eux.
16 Ils n'auront plus faim, ils n'auront plus soif,
la brûlure du soleil ne les accablera plus,
17 puisque l'Agneau qui se tient au milieu du Trône
sera leur Pasteur
pour les conduire vers les eaux de la source de vie.
Et Dieu essuiera toute larme de leurs yeux. »

Cette foule « que personne ne peut dénombrer » fait irrésistiblement penser à Abraham ; Dieu lui avait bien promis une postérité innombrable : « Contemple donc le ciel, compte les étoiles si tu peux les compter... telle sera ta descendance ». (Gn 15,5) ; et un peu plus loin, toujours dans le livre de la Genèse, « Je multiplierai ta descendance au point que si on pouvait compter la poussière de la terre, on pourrait aussi compter ta descendance... » et encore « Je m'engage à faire proliférer ta descendance autant que les étoiles du ciel et le sable au bord de la mer » (Gn 22, 17). L'Apocalypse, qui est le dernier livre de la Bible, nous fait contempler ce projet de Dieu enfin réalisé. Nous voyons une foule de toutes nations, races, peuples et langues : quatre termes pour signifier que c'est bien l'humanité tout entière qui est concernée. « Tout homme verra le salut de Dieu » avait annoncé Isaïe (Is 40, 5).

Ce salut de Dieu dont parle Isaïe, c'est précisément la suppression de toute faim, de toute soif, de toutes larmes ; au chapitre 49 du même livre d'Isaïe, on lit textuellement à propos du salut : « Ils n'endureront ni faim ni soif ; la brûlure du sable, ni celle du soleil jamais ne les abattront ; car celui qui est plein de tendresse pour eux les conduira, et vers les nappes d'eau les mènera se rafraîchir. » (Is 49, 10). Et surtout, le salut, c'est la présence de celui qui est à la racine du véritable bonheur : « celui qui est plein de tendresse pour eux » dit Isaïe ; Jean traduit : « Celui qui siège sur le Trône habitera parmi eux » ; quand Saint Jean emploie cette expression, ses lecteurs savent à quoi il fait allusion ; depuis toujours le peuple juif n'aspire qu'à cela : que Dieu « plante sa tente » chez eux, comme ils disent, que Dieu habite définitivement au milieu d'eux ; mystère de proximité, d'intimité, de présence permanente. (Au passage, notons que Jean, dans son évangile, a repris les mêmes termes au sujet du Christ : « Le Verbe s'est fait chair et il a habité parmi nous » Jn 1, 14).

Dans le peuple juif, certains avaient l'honneur de vivre déjà d'une certaine manière un avant-goût de cette intimité, c'étaient les prêtres : ils servaient Dieu jour et nuit dans le Temple de Jérusalem qui était le signe visible de la présence de Dieu ; Saint Jean entrevoit ici le jour où l'humanité tout entière sera introduite dans cette intimité de Dieu : « J'ai vu une foule immense, que personne ne pouvait dénombrer... ils se tiennent devant le trône de Dieu et le servent jour et nuit dans son temple. »

Pour décrire cette foule, Saint Jean mêle des images de la liturgie juive et de la liturgie chrétienne : c'est ce qui fait la difficulté de ce texte, mais aussi sa richesse !

En référence à la liturgie juive, Jean fait allusion à la fête des Tentes : cette fête était à la fois un rappel du passé et une anticipation de l'avenir promis par Dieu ; en mémoire de la période du désert, cette période où on avait découvert l'Alliance proposée par ce Dieu de proximité et de tendresse, on vivait sous des tentes pendant les huit jours de la fête, (on les construisait tout exprès, même en ville, et on le fait encore de nos jours). C'est de là que la fête tient son nom, bien sûr. Et, en même temps, ces huit jours de fête annonçaient l'avenir promis par Dieu, la création nouvelle (comme chaque fois que nous rencontrons le chiffre huit ) : d'avance on célébrait le triomphe du Messie futur ; et avec lui la réalisation du projet de Dieu, c'est-à-dire le bonheur pour tous. Parmi les rites de la fête des Tentes, Jean a retenu les palmes : on faisait des processions autour de l'autel des sacrifices, au Temple de Jérusalem. Pendant ces processions, chacun des participants agitait un bouquet (le loulav) composé de plusieurs branchages dont une palme (à laquelle on ajoutait une branche de myrte, une branche de saule et une espèce de citron, le cédrat).

Pendant ces processions, on chantait « Hosanna » qui signifie à la fois « c'est Dieu qui donne le salut » et « s'il te plaît, Seigneur, donne-nous le salut » : or si nous avions lu aujourd'hui le texte de Saint Jean en entier (sans coupure) nous aurions lu : « j'ai vu une foule immense que personne ne pouvait dénombrer...ils se tenaient debout devant le trône et devant l'Agneau, en vêtements blancs avec des palmes à la main. Ils proclamaient à haute voix : le salut est à notre Dieu qui siège sur le trône et à l'Agneau ». Autre rite de la fête des Tentes, la procession à la piscine de Siloé, le huitième et dernier jour de la fête : un cortège en rapportait de l'eau avec laquelle on aspergeait l'autel ; ce rite de purification annonçait la purification définitive que Dieu avait promise par la bouche des prophètes, et en particulier de Zacharie : « Ce jour-là une source jaillira pour la maison de David et les habitants de Jérusalem en remède au péché et à la souillure » (Za 13, 1). C'est au cours d'une fête des Tentes, justement, le huitième jour, que Jésus avait dit (et c'est encore Saint Jean qui le rapporte) : « Si quelqu'un a soif, qu'il vienne à moi ; qu'il boive celui qui croit en moi. Comme l'a dit l'Ecriture, de son sein, couleront des fleuves d'eau vive ». Ici, en écho, Jean prédit « l'Agneau qui se tient au milieu du Trône sera leur Pasteur pour les conduire vers les eaux de la source de vie. »

De la liturgie chrétienne, Saint Jean a repris l'aube blanche des baptisés et aussi le sang de l'Agneau : le sang, rappelons-nous est le signe de la vie donnée ; Jean nous dit ici : tout ce que la fête des Tentes annonçait symboliquement est désormais réalisé ; depuis l'Exode, le peuple de Dieu attendait cette purification définitive, cette Alliance renouvelée, cette présence parfaite de Dieu au milieu d'eux ; eh bien, en Jésus-Christ, toute cette attente est accomplie : par le Baptême et l'Eucharistie, l'humanité partage la vie du Ressuscité et entre donc définitivement dans l'intimité de Dieu.

EVANGILE - Jean 10, 27-30

Jésus avait dit aux Juifs :
« Je suis le bon pasteur (le vrai berger). »
Il leur dit encore :
27 « Mes brebis écoutent ma voix ;
moi je les connais,
et elles me suivent.
28 Je leur donne la vie éternelle :
jamais elles ne périront,
personne ne les arrachera de ma main.
29 Mon Père, qui me les a données, est plus grand que tout,
et personne ne peut rien arracher de la main du Père.
30 Le Père et moi,
nous sommes UN. »

Nous ne nous imaginons peut-être pas à quel point les quelques phrases de Jésus rapportées ici étaient explosives ; les Juifs, eux, ont réagi très fort, puisque si on lit seulement quelques lignes de plus, Saint Jean nous dit : « Les Juifs, à nouveau, ramassèrent des pierres pour le lapider. » Qu'a-t-il donc dit de si extraordinaire ? En réalité, ce n'est pas lui qui a pris l'initiative de ce discours ; il ne fait que répondre à une question. Saint Jean nous raconte qu'il était dans le Temple de Jérusalem, dans l'allée qu'on appelait le « Portique de Salomon » et que les Juifs, bien décidés à le mettre au pied du mur, ont fait cercle autour de lui et lui ont demandé : « Jusqu'à quand vas-tu nous tenir en suspens ? Si tu es le Christ, dis-le nous ouvertement » ; c'est une sorte d'ultimatum, du genre « oui ou non ? es-tu le Christ (c'est-à-dire le Messie) ? Décide-toi à le dire clairement, une fois pour toutes »...

Au lieu de répondre « oui, je suis le Messie », Jésus parle de ses brebis, mais cela revient au même ! Car le peuple d'Israël se comparait volontiers à un troupeau : « Nous sommes le peuple de Dieu, le troupeau qu'il conduit » est une formule qui revient plusieurs fois dans les psaumes. En particulier dans le psaume de ce dimanche : « Il nous a faits et nous sommes à lui, nous, son peuple, son troupeau » ; troupeau bien souvent malmené, maltraité, ou mal guidé par les rois qui s'étaient succédés sur le trône de David... mais on savait que le Messie, lui, serait un berger attentif et dévoué. Donc, tout naturellement, Jésus pour affirmer qu'il est bien le Messie, emprunte le langage habituel sur le pasteur et les brebis. Et ses interlocuteurs l'ont très bien compris.

Mais Jésus les emmène beaucoup plus loin ; parlant de ses brebis, il ose affirmer : « Je leur donne la vie éternelle, jamais elles ne périront, personne ne les arrachera de ma main »... formule très audacieuse : qui donc peut donner la vie éternelle ? Quant à l'expression « être dans la main de Dieu », elle était habituelle dans l'Ancien Testament ; chez Jérémie, par exemple : « Vous êtes dans ma main, gens d'Israël, dit Dieu, comme l'argile dans la main du potier. » (Jr 18, 16). Ou encore dans le livre de Qohélet (l'Ecclésiaste) : « Les justes, les sages et leurs travaux sont dans les mains de Dieu. » (Qo 9, 1). Ou enfin, dans le Livre du Deutéronome : « C'est moi qui fais mourir et qui fais vivre, quand j'ai brisé, c'est moi qui guéris, personne ne sauve de ma main. » (Dt 32, 39), et un peu plus loin : « Tous les saints sont dans ta main. » (Dt 33, 3).

C'est bien à cela que Jésus fait référence puisqu'il ajoute aussitôt : « Personne ne peut rien arracher de la main du Père » ; il met donc clairement sur le même pied les deux formules « ma main » et « la main du Père ». Il ne s'arrête pas là ; au contraire, il persiste et signe, dirait-on aujourd'hui : « le Père et moi, nous sommes UN ». C'est encore beaucoup plus osé que de dire « oui, je suis bien le Christ, c'est-à-dire le Messie » : il prétend carrément être l'égal de Dieu, être Dieu lui-même. Pour ses interlocuteurs, c'était intellectuellement inacceptable.

On attendait un Messie qui serait un homme, on n'imaginait pas qu'il puisse être Dieu : car la foi au Dieu unique était affirmée avec tant de force en Israël qu'il était pratiquement impossible pour des Juifs fervents de croire à la divinité de Jésus ! Ceux qui récitaient tous les jours la profession de foi juive : « Shema Israël », « Ecoute Israël, le Seigneur notre Dieu est le Seigneur UN » ne pouvaient supporter d'entendre Jésus affirmer « le Père et moi, nous sommes UN ». Cela explique peut-être que l'opposition la plus farouche à Jésus soit venue des chefs religieux. Leur réaction ne se fait pas attendre ; en se préparant à le lapider, ils l'accusent : « Ce que tu viens de dire est un blasphème, parce que toi qui es un homme, tu te fais Dieu ».

Une fois de plus, Jésus se heurte à l'incompréhension de ceux qui, pourtant, attendaient le Messie avec le plus de ferveur ; on retrouve là un thème de méditation permanent chez Jean : « Il est venu chez lui et les siens ne l'ont pas reçu. » Tout le mystère de la personne du Christ est là et aussi en filigrane son procès : et d'ailleurs si on avait le temps de comparer ce passage de Jean avec les autres évangiles, on verrait qu'il ressemble de très près aux récits du procès de Jésus dans les évangiles synoptiques.

Et pourtant, tout n'est pas perdu ; Jésus a essuyé l'incompréhension, voire la haine, il a été persécuté, éliminé, mais certains ont cru en lui ; le même Jean le dit bien dans le Prologue de l'évangile : « Il est venu chez lui et les siens ne l'ont pas reçu... mais à ceux qui l'ont reçu, à ceux qui croient en son nom, il a donné le pouvoir de devenir enfants de Dieu. » (Jn 1, 11-12). Et on sait bien que c'est grâce à ceux-là que la révélation a continué à se répandre. De ce petit Reste est né le peuple des croyants : « Mes brebis écoutent ma voix ; moi je les connais, et elles me suivent. Je leur donne la vie éternelle. »

Malgré l'opposition que Jésus rencontre ici, malgré l'issue tragique déjà prévisible, il y a là, incontestablement un langage de victoire : « Personne ne les arrachera de ma main »... « Personne ne peut rien arracher de la main du Père » : on entend là comme un écho d'une autre phrase de Jésus rapportée par le même évangéliste : « Courage, j'ai vaincu le monde ». Les disciples de Jésus, tout au long de l'histoire, ont bien besoin de s'appuyer sur cette certitude : « Personne ne peut rien arracher de la main du Père ».

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