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1 décembre 2010 3 01 /12 /décembre /2010 22:36

marie-nolle-thabut.jpg Je suis, chaque dimanche, impressionné par la qualité des commentaires de Marie-Noëlle Thabut sur les textes que nous propose la liturgie du jour.

 

Ces commentaires, trouvés sur le site "Eglise catholique en France", permettent à toute personne de bonne volonté, chrétienne ou non, de mieux comprendre la Bible, le livre le plus diffusé au monde. Notamment, en

  • donnant des explications historiques ;

  • décodant le langage imagé utilisé par l'auteur.

Je souhaite arriver à mettre ici, chaque dimanche, les commentaires de Marie-Noëlle Thabut. Ma seule contribution consiste à surligner les passages que je trouve les plus enrichissants et à écrire en rouge ceux qui parlent d'un thème qui m'est cher : la liberté (trois autres pages de mon blog sont consacrées à ces passages des Evangiles, du reste du Nouveau Testament ou de l'Ancien Testament qui parlent de la liberté, directement ou indirectement)

 

Version audio (le lien sera inopérant dans un premier temps), trouvée sur le site de Radio-Notre-Dame

 

PREMIERE LECTURE - Isaïe 11 , 1 - 10

Parole du Seigneur Dieu.
1 Un rameau sortira de la souche de Jessé, père de David,
un rejeton jaillira de ses racines.
2 Sur lui reposera l'esprit du Seigneur :
esprit de sagesse et de discernement,
esprit de conseil et de force,
esprit de connaissance et de crainte du Seigneur
qui lui inspirera la crainte du Seigneur.
3 Il ne jugera pas d'après les apparences,
il ne tranchera pas d'après ce qu'il entend dire.
4 Il jugera les petits avec justice,
il tranchera avec droiture en faveur des pauvres du pays.
Comme un bâton, sa parole frappera le pays,
le souffle de ses lèvres fera mourir le méchant.
5 Justice est la ceinture de ses hanches ;
fidélité, le baudrier de ses reins.
6 Le loup habitera avec l'agneau,
le léopard se couchera près du chevreau,
le veau et le lionceau seront nourris ensemble,
un petit garçon les conduira.
7 La vache et l'ourse auront même pâturage,
leurs petits auront même gîte.
Le lion, comme le boeuf, mangera du fourrage.
8 Le nourrisson s'amusera sur le nid du cobra,
sur le trou de la vipère l'enfant étendra la main.
9 Il ne se fera plus rien de mauvais ni de corrompu
sur ma montagne sainte ;
car la connaissance du Seigneur remplira le pays
comme les eaux recouvrent le fond de la mer.
10 Ce jour-là, la racine de Jessé, père de David,
sera dressée comme un étendard pour les peuples,
les nations la chercheront,
et la gloire sera sa demeure.


Visiblement, on parlait déjà d'arbres généalogiques à l'époque du prophète Isaïe ! Car c'est bien de cela qu'il s'agit ici : quand Isaïe parle de la racine de Jessé, ou de la souche de Jessé, cela vise évidemment la dynastie du roi David.
Vous connaissez l'histoire : Jessé avait huit fils. Et, parmi les huit, Dieu a envoyé son prophète Samuel choisir un roi ; or, curieusement, sur les conseils de Dieu, Samuel n'a choisi ni le plus âgé, ni le plus grand, ni le plus fort... mais le plus jeune, celui qui était berger, dans les champs, avec les bêtes. Et c'est ce petit David qui est devenu le plus grand roi d'Israël. Et c'est là que Jessé est devenu célèbre : il est le père du roi David ; il est l'ancêtre d'une longue lignée ; cette lignée, on la représente souvent comme un arbre : un arbre promis à un grand avenir, un arbre qui ne devait jamais mourir.

Car un autre prophète, Natan, avait été jusqu'à dire à David : Dieu te promet que tes descendants régneront pour toujours et que le peuple connaîtra enfin l'unité parfaite et la paix.

Pour être francs, les fruits de cet arbre ont été plutôt décevants : aucun roi de la dynastie de David n'a pleinement réalisé ces belles promesses ; mais on a toujours et même de plus en plus, continué d'espérer. Puisque Dieu l'a promis, on peut être certains que cela se réalisera, tôt ou tard. C'est comme cela, d'ailleurs, que le mot « Messie » a changé de sens.

Je m'explique : tous les rois, qu'ils soient bons ou mauvais, méritaient le titre de messie puisque « messie » (en hébreu) veut dire tout simplement « frotté d'huile » ; c'est une allusion à l'onction d'huile que recevait le roi le jour de son sacre. Mais, avec le temps, le mot « messie » a fini par être synonyme de « roi idéal », celui qui apporterait le bonheur et la justice sur la terre.

Je peux reprendre maintenant la première phrase du texte d'Isaïe : « Un rameau sortira de la souche de Jessé, père de David, un rejeton sortira de ses racines ». Ce qu'il dit à ses contemporains, c'est : pour l'instant , vous avez l'impression que toutes ces belles promesses sont envolées et que l'arbre généalogique de David ne produit rien de bon ! Mais, même d'un arbre mort, d'une souche, vous savez bien, Dieu peut faire ressurgir un rejeton inattendu. Soyez-en sûrs, tôt ou tard, le messie viendra.

Je reprends le texte : un cadre formé par les deux phrases sur l'arbre de Jessé, et à l'intérieur de ce cadre, deux parties ; la première parle de ce roi-messie sur qui reposera l'esprit du Seigneur ; et vous l'avez remarqué, les dons de l'Esprit sont au nombre de 7 parce que, dans la Bible, c'est le chiffre de la plénitude ; vous avez noté aussi l'insistance sur la « crainte du Seigneur » : « Sur lui reposera l'esprit du Seigneur, esprit de sagesse et de discernement, esprit de conseil et de force, esprit de connaissance et de crainte du Seigneur qui lui inspirera la crainte du Seigneur. » A l'époque d'Isaïe, quand on parle de « crainte de Dieu », cela veut dire une attitude filiale, faite de confiance et de respect. Le roi-messie, quand il viendra, se conduira envers Dieu comme un fils, c'est-à-dire qu'il gouvernera son peuple comme Dieu le veut.

Nous comprenons alors l'insistance du prophète sur la justice : elle sera le mot d'ordre de ce roi idéal : « Justice est la ceinture de ses hanches, fidélité le baudrier de ses reins... Il ne jugera pas d'après les apparences, il ne tranchera pas d'après ce qu'il entend dire. Il jugera les petits avec justice, il tranchera avec droiture envers les pauvres du pays ». On sait qu'Isaïe avait de gros reproches à faire à ses contemporains sur ce sujet.
Isaïe continue : « Comme un bâton, sa parole frappera le pays, le souffle de ses lèvres fera mourir le méchant » ; la formule est un peu surprenante pour nous parce que, dans notre langage moderne, le mot « méchant » semble viser des personnes ; en fait il suffit de le remplacer par le mot « méchanceté » ou injustice ; il nous arrive d'employer l'expression « faire la guerre à la guerre », là on pourrait dire : le roi-messie fera la guerre à l'injustice.

- La deuxième partie de ce texte, c'est ce que l'on pourrait appeler la « fable des animaux » : cette merveilleuse image de l'harmonie universelle ; il ne s'agit pas d'un retour au Paradis terrestre, il s'agit au contraire de l'aboutissement final du projet de Dieu : le jour où l'Esprit aura fini de nous mener vers la vérité tout entière, comme dit Jésus ; ce jour où enfin « la connaissance du Seigneur remplira le pays comme les eaux recouvrent le fond de la mer. »

- Enfin, Isaïe rappelle une fois de plus que le projet de Dieu concerne bien l'humanité tout entière : « Ce jour-là, la racine de Jessé sera dressée comme un étendard pour les peuples, les nations la chercheront ». Plus tard, Jésus dira « Quand j'aurai été élevé de terre, j'attirerai tout à moi ».

***
NB . Le texte de Martin Luther King « Je fais le rêve » est directement inspiré de ce passage d'Isaïe 11 ainsi que de Isaïe 2, 1-5.

PSAUME 71 ( 72 ) , 1...17

1 Dieu donne au roi tes pouvoirs, à ce fils de roi ta justice.
2 Qu'il gouverne ton peuple avec justice, qu'il fasse droit aux malheureux !

7 En ces jours-là, fleurira la justice, grande paix jusqu'à la fin des lunes !
8 Qu'il domine de la mer à la mer, et du fleuve jusqu'au bout de la terre !

12 Il délivrera le pauvre qui appelle et le malheureux sans recours
13 Il aura souci du faible et du pauvre, du pauvre dont il sauve la vie.

17 Que son nom dure toujours ; sous le soleil, que subsiste son nom ! En lui, que soient bénies toutes les familles de la terre ; que tous les pays le disent bienheureux !

« Dieu donne au roi tes pouvoirs » : c'est une prière ... « Qu'il gouverne ton peuple avec justice », c'est un souhait. Ce sont les mots mêmes que l'on disait lors du sacre d'un nouveau roi... Nous sommes au Temple de Jérusalem... mais curieusement, ce psaume a été composé et chanté après l'Exil à Babylone, (donc entre 500 et 100 av.J.C.) c'est-à-dire à une époque où il n'y avait déjà plus de roi en Israël ; ce qui veut dire que cette prière, ce souhait ne concernent pas un roi en chair et en os... ils concernent le roi qu'on attend, que Dieu a promis, le roi-messie. Et puisqu'il s'agit d'une promesse de Dieu, on est sûr qu'elle se réalisera.

- La Bible tout entière est traversée par cette espérance indestructible : l'histoire humaine a un but, un sens ; et le mot « sens » veut dire deux choses : à la fois « signification » et « direction ». Dieu a un projet. Ce projet inspire toutes les lignes de la Bible, Ancien et Nouveau Testaments : il porte des noms différents selon les auteurs. Par exemple, c'est le « Jour de Dieu » pour les prophètes, le « Règne des cieux » pour Saint Matthieu, le « dessein bienveillant » pour Saint Paul, mais c'est toujours du même projet qu'il s'agit. Comme un amoureux répète inlassablement des mots d'amour, Dieu propose inlassablement son projet de bonheur à l'humanité. Ce projet sera réalisé par le Messie et c'est ce Messie que les croyants appellent de tous leurs voeux lorsqu'ils chantent ce psaume au Temple de Jérusalem.

- Son projet de bonheur, Dieu l'avait déjà annoncé dès sa première parole à Abraham, au chapitre 12 de la Genèse, alors que celui-ci ne s'appelait encore que Abram ; Dieu lui avait promis : « En toi seront bénies toutes les familles de la terre. » (Gn 12, 3*). Je crois qu'il est très important de ne jamais oublier que dès le début de la révélation biblique, il est clair que l'humanité tout entière est concernée, même si on ne l'a pas compris tout de suite. Le peuple d'Israël a découvert peu à peu qu'il est élu non pas pour garder son beau secret pour lui tout seul, mais pour annoncer au monde le projet de Dieu.

- Notre psaume ne dit pas autre chose : « En lui (sous-entendu le roi-messie) que soient bénies toutes les familles de la terre ; que tous les pays le disent bienheureux ».

- Un autre verset que nous avons lu également reprend une autre promesse de Dieu à Abraham, au chapitre 15 de la Genèse cette fois : « Le Seigneur conclut une Alliance avec Abram en ces termes : C'est à ta descendance que je donne ce pays, du Fleuve d'Egypte au grand fleuve, le fleuve Euphrate ». Et le psaume répond en écho : « Qu'il domine de la mer à la mer et du Fleuve jusqu'au bout de la terre ! » (Gn 15, 18).

- Plus tard, le livre de Ben Sirac (« l'Ecclésiastique ») rapprochera toutes ces promesses faites à Abraham ; on y lit : « Dieu assura par serment à Abraham que les nations seraient bénies en sa descendance, qu'il les multiplierait comme la poussière de la terre, qu'il exalterait sa descendance comme les étoiles et qu'ils recevraient le pays en héritage de la mer jusqu'à la mer et depuis le Fleuve jusqu'aux extrémités de la terre. » (Si 44, 21).

- Nous qui sommes assez chatouilleux sur la démocratie, sommes peut-être un peu surpris qu'on puisse tant rêver d'un roi et d'un roi qui domine sur toute la planète « de la mer à la mer et du Fleuve jusqu'au bout de la terre ! » ; nos empereurs les plus ambitieux n'ont jamais osé rêvé jusque-là. Mais il ne faut pas oublier que, dans la Bible, c'est en définitive le peuple qui est au centre de la promesse : le roi n'est qu'un instrument dans la main de Dieu, un instrument au service du peuple. Et ce peuple aura la dimension de l'humanité.
- Une humanité enfin fraternelle et pacifique où plus personne ne connaîtra l'humiliation : « En ces jours-là fleurira la justice, grande paix jusqu'à la fin des lunes ! ».

- Enfin sera réalisé le rêve de justice et de paix qui hante toute l'humanité depuis les origines : ce n'est pas pour rien que le nom même de « Jérusalem », en hébreu, veut dire « ville de la paix » ; mais Bagdad, aussi veut dire « demeure de la paix », ou Dar-Es-Salam ; parce que tous les peuples en rêvent depuis toujours. Et c'est la force incroyable, l'audace de la Bible d'affirmer contre vents et marées, et contre toutes les apparences contraires, que le jour de la paix viendra. Et comme justice et paix vont ensemble, « justice et paix s'embrassent » dit même un autre psaume, il n'y aura plus de pauvre à la surface de la terre ; alors la terre sera vraiment « sainte » comme elle doit être ; cet idéal-là court lui aussi tout au long de la Bible ; le livre du Deutéronome disait « Il n'y aura pas de pauvre chez toi » (Dt 15, 4). Le psaume s'inscrit dans cette ligne : « Il délivrera le pauvre qui appelle et le malheureux sans recours. Il aura souci du faible et du pauvre, du pauvre dont il sauve la vie. »

- Tout ce psaume rappelle donc la promesse de Dieu et lui demande de hâter ce jour... non pas que Dieu risque d'oublier ses promesses ! Au contraire, si les pèlerins assemblés au temple de Jérusalem redisent ce psaume sur le roi-messie, c'est parce qu'ils savent que Dieu n'oublie pas son projet. Quand nous prions, il ne s'agit pas de rappeler à Dieu quelque chose qu'il risquerait d'ignorer ou d'oublier... Quand nous prions, nous apprenons à regarder le monde avec les yeux de Dieu ; nous nous replaçons devant le projet de Dieu pour raviver notre espérance et pour trouver la force de travailler à l'accomplissement de la promesse. Car la paix, la justice, le salut des pauvres et des malheureux ne viendront pas par un coup de baguette magique : à nous de prier, de faire nôtre le projet de Dieu, et de nous laisser guider par l'Esprit Saint pour nous engager dans ce combat. Avec sa lumière, avec sa force, avec sa grâce, nous y arriverons.

****
* A partir du texte hébreu, ce verset (Gn 12, 3) peut s'entendre de deux manières, et ces deux manières ne s'excluent pas l'une l'autre, au contraire elles s'additionnent : d'abord « Par toi se béniront toutes les familles de la terre » : c'est-à-dire, quand elles se souhaiteront du bien, toutes les familles de la terre feront référence à toi comme un modèle de réussite ; on dira « puisses-tu réussir comme notre père Abraham » ; deuxième traduction : « A travers toi, Abraham, grâce à toi, toutes les familles de la terre seront bénies, c'est-à-dire connaîtront le bonheur. » (à condition qu'elles veuillent bien entrer dans ce projet, bien sûr)

 

DEUXIEME LECTURE - Romains 15 , 4 - 9

Frères,
4 tout ce que les livres saints ont dit avant nous
est écrit pour nous instruire,
afin que nous possédions l'espérance
grâce à la persévérance et au courage que donne l'Ecriture.
5 Que le Dieu de la persévérance et du courage
vous donne d'être d'accord entre vous
selon l'esprit du Christ Jésus.
6 Ainsi d'un même coeur, d'une même voix,
vous rendrez gloire à Dieu, le Père de notre Seigneur Jésus Christ.
7 Accueillez-vous donc les uns les autres
comme le Christ vous a accueillis pour la gloire de Dieu,
vous qui étiez païens.
8 Si le Christ s'est fait le serviteur des Juifs,
c'est en raison de la fidélité de Dieu,
pour garantir les promesses faites à nos pères ;
mais je vous le déclare,
9 c'est en raison de la miséricorde de Dieu
que les nations païennes peuvent lui rendre gloire ;
comme le dit l'Ecriture :
je te louerai parmi les nations,
je chanterai ton nom

Voilà une phrase à écrire en lettres d'or : « Frères, tout ce que les livres saints ont dit avant nous est écrit pour nous instruire afin que nous possédions l'espérance... »
Etre convaincu que l'Ecriture n'a qu'un but, celui de nous instruire, qu'elle est pour nous source d'espérance, c'est la meilleure clé pour l'aborder. A partir du moment où nous abordons la Bible avec cet a priori positif, les textes s'éclairent. Pour le dire autrement, l'Ecriture est toujours Bonne Nouvelle ; concrètement, cela veut dire que si nous ne trouvons pas dans les textes une parole libérante, c'est que nous ne les avons pas compris. Ce n'est pas un péché de ne pas comprendre, il faut seulement continuer à travailler pour découvrir la Bonne Nouvelle qui est toujours dans l'Ecriture.

Quand nous acclamons la Parole de Dieu à la Messe, ou bien quand nous disons « Evangile, (c'est-à-dire Bonne Nouvelle) de Jésus-Christ notre Seigneur », ce n'est pas une simple façon de parler. C'est le contenu même de notre foi ; comme dirait La Fontaine « Un trésor est caché dedans » ; à nous de creuser le texte pour le découvrir.
Pas étonnant que l'Ecriture nourrisse notre espérance puisqu'elle n'a en définitive qu'un seul sujet, l'annonce du fantastique projet de Dieu, ce que Paul appelle le « dessein bienveillant de Dieu », c'est-à-dire la parole d'amour de Dieu à l'humanité.

Revenons à notre lettre aux Romains : Paul continue par un rappel à l'ordre bien concret adressé aux Chrétiens de Rome : « Accueillez-vous donc les uns les autres comme le Christ vous a accueillis » ; on peut en déduire aussitôt qu'il y avait un problème. On ne sait pas par qui Paul était informé de ce qui se passait dans cette communauté où il n'était jamais allé...

Mais à lire entre les lignes, on devine qu'il y avait un conflit entre deux camps, les Chrétiens d'origine juive et ceux d'origine païenne : les premiers restaient attachés à l'observance de toutes les pratiques juives, en matière de nourriture notamment, et les seconds trouvaient ces exigences périmées.

Nous connaissons bien ce problème qui a empoisonné très vite la vie des communautés chrétiennes : selon les lieux et les communautés, il pouvait jouer dans les deux sens : soit les Chrétiens d'origine juive voulaient imposer les pratiques juives à ceux qui étaient issus du paganisme ; soit les Chrétiens issus du paganisme se considéraient comme des esprits supérieurs parce qu'ils ne s'astreignaient pas à des pratiques jugées surannées. A Rome il s'agit peut-être de ce second cas. En tout cas il est clair que la discorde et peut-être le mépris s'installait.
Nous-mêmes au vingt-et-unième siècle, ne sommes pas exempts de querelles de ce genre : les camps portent d'autres noms mais à l'intérieur de la seule Eglise catholique, les diversités de sensibilités sont devenues des divergences et de véritables conflits parfois. La différence, c'est qu'aujourd'hui, pour éviter les conflits, chacun choisit sa paroisse ou son groupe, le lieu qui lui convient... Il n'est pas sûr qu'à terme, ce soit la solution la plus pacifique...

A Rome on essayait l'autre solution, celle de la cohabitation. Paul ne leur dit pas : séparez-vous, coupez la communauté en deux, les Chrétiens d'origine juive d'un côté, et ceux d'origine païenne de l'autre ; il leur donne, au contraire, des conseils de cohabitation : « soyez d'accord entre vous selon l'esprit du Christ Jésus. Ainsi d'un même coeur, d'une même voix, vous rendrez gloire à Dieu. »
Dans les versets qui précèdent notre passage d'aujourd'hui, il leur a dit : « Recherchons donc ce qui convient à la paix et à l'édification mutuelle » (14, 19) et « Que chacun de nous cherche à plaire à son prochain en vue du bien, pour édifier » (sous-entendu pour édifier la communauté) (15, 2). « Edifier », c'est un mot du vocabulaire de la construction : Paul veut dire par là que chacune de nos communautés chrétiennes est un édifice à construire au jour le jour ; encore faut-il que nous y mettions un peu du ciment de la patience et de la tolérance.

Comme toujours, la règle de la conduite des Chrétiens doit être d'imiter le Christ lui-même : « Accueillez-vous donc les uns les autres comme le Christ vous a accueillis ».
Et qu'a fait le Christ ? Paul précise : « le Christ s'est fait le Serviteur des Juifs », ce qui est une allusion au personnage du serviteur décrit par Isaïe. Vous vous souvenez de ces quatre textes des chapitres 42 à 53 du livre d'Isaïe qui décrivent le Serviteur de Dieu : choisi par Dieu, (le texte dit même qu'il est « l'Elu » de Dieu), le Serviteur, instruit chaque matin par la Parole, donne sa vie pour ses frères et grâce au don de sa vie, il sauve ses frères, et mieux encore, le salut de Dieu parvient à toutes les nations.

Manifestement quand Paul écrit aux Romains, il est imprégné de ces quatre textes. Et il relit la vie du Christ à leur lumière. Grâce au don que Jésus a fait de sa vie, tous sont sauvés, les Juifs à cause de l'Alliance avec Israël, les anciens païens par pure grâce. Il n'est donc pas question pour qui que ce soit d'invoquer une quelconque supériorité, tout est l'oeuvre du Christ : « Si le Christ s'est fait le Serviteur des Juifs, c'est en raison de la fidélité de Dieu à ses promesses... mais c'est en raison de la miséricorde de Dieu que les nations païennes peuvent lui rendre gloire ».
Conclusion : accueillez-vous mutuellement, juifs ou païens devenus chrétiens, ne vous occupez plus de votre passé respectif, chantez seulement la gloire de Dieu, sa fidélité pour les uns, sa miséricorde pour les autres.

****
N.B. Voici les références des quatre « Chants du Serviteur » dans le livre d'Isaïe :
Is 42 , 1-7 ; Is 49, 1-6 ; Is 50, 4-7 ; Is 52,13 - 53, 12

 

EVANGILE Matthieu 3 , 1 - 12

1 En ces jours-là, paraît Jean le Baptiste,
qui proclame dans le désert de Judée :
2 « Convertissez-vous,
car le Royaume des cieux est tout proche ! »
3 Jean est celui que désignait la parole
transmise par le prophète Isaïe :
A travers le désert, une voix crie :
Préparez le chemin du Seigneur,
aplanissez sa route.
4 Jean portait un vêtement de poils de chameau,
et une ceinture de cuir autour des reins ;
il se nourrissait de sauterelles et de miel sauvage.
5 Alors Jérusalem, toute la Judée et toute la région du Jourdain
venaient à lui,
6 et ils se faisaient baptiser par lui dans le Jourdain
en reconnaissant leurs péchés.
7 Voyant des pharisiens et des sadducéens
venir en grand nombre à ce baptême,
il leur dit : « Engeance de vipères !
Qui vous a appris à fuir la colère qui vient ?
8 Produisez donc un fruit qui exprime votre conversion,
9 et n'allez pas dire en vous-mêmes :
Nous avons Abraham pour père ;
car je vous le dis : avec les pierres que voici,
Dieu peut faire surgir des enfants à Abraham.
10 Déjà la cognée se trouve à la racine des arbres :
tout arbre qui ne produit pas de bons fruits
va être coupé et jeté au feu.
11 Moi, je vous baptise dans l'eau,
pour vous amener à la conversion.
Mais celui qui vient derrière moi
est plus fort que moi,
et je ne suis pas digne de lui retirer ses sandales.
Lui vous baptisera dans l'Esprit Saint et dans le feu ;
12 il tient la pelle à vanner dans sa main,
il va nettoyer son aire à battre le blé,
et il amassera le grain dans son grenier.
Quant à la paille, il la brûlera dans un feu qui ne s'éteint pas. »

Quand Jean-Baptiste commence sa prédication, l'occupation romaine dure depuis 90 ans à peu près : le roi Hérode a été laissé en place par les Romains mais il est unanimement détesté ; les partis religieux sont divisés et on ne sait plus très bien qui croire ; il y a les collaborateurs et les résistants... régulièrement un exalté fait parler de lui, promet le salut, mais cela se termine toujours mal.

C'est dans ce contexte que Jean-Baptiste se met à prêcher ; il vit dans le « désert » de Judée (entre le Jourdain et Jérusalem) ; à vrai dire cette région n'est pas totalement désertique, mais ce qui intéresse Matthieu, ce n'est pas le degré de sécheresse, c'est le sens spirituel du désert : il a en tête toute la résonance de l'expérience d'Israël au désert pendant l'Exode et la méditation des prophètes sur l'Alliance conclue là-bas dans la ferveur de ce que le prophète Osée appelle des fiançailles.

Jean-Baptiste paraît et tout, son vêtement comme sa nourriture, l'apparente aux grands prophètes de l'Ancien Testament. Certains même ont pensé qu'il était peut-être le prophète Elie dont on attendait le retour pour la fin des temps. Par sa prédication aussi, Jean-Baptiste rejoint les prophètes : comme eux, il a un double langage, doux, encourageant pour les humbles, dur, menaçant pour les orgueilleux. Le but, c'est de rassurer les petits, mais de réveiller ceux qui se croient arrivés, comme on dit... ou plus exactement d'attirer leur attention sur leurs comportements. Par exemple, plus qu'une insulte, l'expression « Engeance de vipères » est une mise en garde : cela revient à dire « vous êtes de la même race que le tentateur, le « diviseur » du Paradis terrestre ».

Ses auditeurs, habitués au langage des prophètes, savent bien qu'au fond, ce n'est pas à des personnes ou à des catégories de personnes qu'il s'en prend, mais à des manières d'être. Jean-Baptiste annonce donc le jugement comme un tri qui se fera non pas entre des personnes, mais à l'intérieur de chacun de nous. Pour cela il emploie l'image du feu : nous l'avions rencontrée dans le même sens chez Malachie, il n'y a pas longtemps (Ml 3, 19-20 ; 33ème dimanche de l'année C) : tout ce qui est mort, desséché, (entendons dans nos manières d'être), sera coupé, brûlé... mais on sait bien que si le jardinier fait ce tri, c'est pour permettre aux branches bonnes de se développer.

Le cultivateur fait un tri analogue au moment de la moisson : le grain sera amassé dans le grenier, la paille sera brûlée ; ce qui est bon, en chacun de nous, même si c'est très peu, sera précieusement engrangé.
Cela aussi, c'est une Bonne Nouvelle : il y a en chacun de nous des comportements, des manières d'être, dont nous ne sommes pas très fiers... ceux-là, nous en serons débarrassés. Mais tout ce qui, en chacun de nous, peut être sauvé sera sauvé.

Jean-Baptiste dit bien que c'est Jésus qui fera ce tri : « celui qui vient derrière moi...vous baptisera dans l'Esprit Saint et dans le feu ; il tient la pelle à vanner dans sa main, il va nettoyer son aire à battre le blé, et il amassera le grain dans son grenier. Quant à la paille, il la brûlera dans un feu qui ne s'éteint pas. » Cela revient à dire que Jésus de Nazareth est Dieu. Car dans tout l'Ancien Testament, Dieu a été présenté comme le seul juge, celui qui sonde les reins et les coeurs, celui qui connaît tout homme en vérité.

Jean-Baptiste a encore une autre manière très imagée de nous dire qui est Jésus : « Celui qui vient derrière moi est plus fort que moi » (il faut savoir que dans la Bible, l'adjectif « fort » est habituellement appliqué à Dieu) « et je ne suis pas digne de lui retirer ses sandales ». Il faut imaginer la scène : bien évidemment, pour entrer dans le Jourdain, si on est chaussé, il faut se déchausser ; quand un homme important avait un esclave, c'était l'esclave qui défaisait ses sandales ; mais s'il avait un disciple, le disciple considérait qu'il était au-dessus de l'esclave et il ne s'abaissait pas à défaire les sandales de son maître.

Jean-Baptiste dit : « moi, je ne mérite pas d'être considéré comme un disciple de Jésus ; je ne mérite même pas d'être considéré comme son esclave, je ne suis même pas digne de dénouer ses sandales ». Le plus piquant dans l'histoire, c'est que celui qui jusque-là était en position de maître suivi par des disciples, c'était justement Jean-Baptiste et non Jésus. Pourquoi Jean-Baptiste s'efface-t-il ainsi devant le nouveau venu ? Parce que Jésus est celui qui baptisera, c'est-à-dire qui plongera l'humanité dans le feu de l'Esprit Saint : « Moi, je baptise dans l'eau (sous-entendu parce que je ne suis qu'un homme), lui vous baptisera dans l'Esprit-Saint ». Qui dispose à son gré de l'Esprit de Dieu, sinon Dieu lui-même ? Si le prophète Joël était là, au bord du Jourdain, il pourrait dire : vous voyez, je vous l'avait bien dit, le jour est enfin venu où Dieu répand son esprit sur toute chair.

A nous de nous laisser emporter dans ce feu.

****
Complément
Matthieu a commencé son Evangile par l'arbre généalogique de Jésus, histoire de nous montrer que celui-ci est vraiment le Messie puisqu'il descend directement de David ; puis il a raconté l'annonce à Joseph, la visite des mages, la fuite en Egypte et le massacre des saints innocents, et enfin le retour d'Egypte et l'installation de la Sainte famille à Nazareth. Ce sont ses deux premiers chapitres, une sorte de prologue qui dit déjà tout du mystère de Jésus ; fils de David, fils de Dieu, roi véritable... mais aussi déjà persécuté : l'affrontement final est déjà esquissé dans ces épisodes du début de sa vie terrestre. Dans le texte d'aujourd'hui, Matthieu nous dit de plusieurs manières que Jésus est Dieu.

Nous voilà donc au chapitre 3 qui commence par « En ces jours-là paraît Jean le Baptiste ». Les deux chapitres 3 et 4 sont certainement une charnière dans l'évangile de Matthieu : c'est là, avec Jean-Baptiste, que commence la prédication du Règne des cieux. Et si l'on compare l'entrée en scène, si j'ose dire, de Jean-Baptiste et de Jésus, il est clair que Matthieu a volontairement fait un parallèle entre les deux. Pour n'en donner qu'un exemple, quelques versets plus bas, il emploie pour Jésus la même formule : « Alors paraît Jésus » ...
De Jean-Baptiste lui-même, Matthieu nous dit : « A travers le désert, une voix crie : Préparez le chemin du Seigneur, aplanissez sa route ». C'est une citation d'Isaïe (40, 3).

« Ils se faisaient baptiser » Un rite de baptême, c'est-à-dire de plongée dans l'eau, était donc déjà pratiqué avant Jésus-Christ, il ne l'a pas inventé. Mais il en a changé le sens.
« Engeance de vipères ! Qui vous a appris à fuir la colère qui vient ? » Entendons-nous bien, Jean-Baptiste ne dit pas aux sadducéens, ni aux pharisiens, pas plus qu'au petit peuple, que tout est perdu. Il n'a de haine ni pour les uns ni pour les autres. Je crois bien qu'à tous il dit : « de vous tous, de toutes vos souches, comme de la racine de Jessé, un rejeton peut encore sortir ». (cf la première lecture).

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24 novembre 2010 3 24 /11 /novembre /2010 07:36

marie-nolle-thabut.jpgJe suis, chaque dimanche, impressionné par la qualité des commentaires de Marie-Noëlle Thabut sur les textes que nous propose la liturgie du jour.

 

Ces commentaires, trouvés sur le site "Eglise catholique en France", permettent à toute personne de bonne volonté, chrétienne ou non, de mieux comprendre la Bible, le livre le plus diffusé au monde. Notamment, en

  • donnant des explications historiques ;

  • décodant le langage imagé utilisé par l'auteur.

Je souhaite arriver à mettre ici, chaque dimanche, les commentaires de Marie-Noëlle Thabut. Ma seule contribution consiste à surligner les passages que je trouve les plus enrichissants et à écrire en rouge ceux qui parlent d'un thème qui m'est cher : la liberté (trois autres pages de mon blog sont consacrées à ces passages des Evangiles, du reste du Nouveau Testament ou de l'Ancien Testament qui parlent de la liberté, directement ou indirectement)

 

Version audio (le lien sera inopérant dans un premier temps), trouvée sur le site de Radio-Notre-Dame

 

PREMIERE LECTURE Isaïe 2 , 1 - 5

1 Le prophète Isaïe a reçu cette révélation au sujet de Juda et de Jérusalem :
2 Il arrivera dans l'avenir que la montagne du temple du Seigneur
sera placée à la tête des montagnes
et dominera les collines.
Toutes les nations afflueront vers elle,
3 des peuples nombreux se mettront en marche,
et ils diront :
« Venez, montons à la montagne du Seigneur,
au temple du Dieu de Jacob.
Il nous enseignera ses chemins
et nous suivrons ses sentiers.
Car c'est de Sion que vient la Loi,
de Jérusalem la parole du Seigneur. »
4 Il sera le juge des nations,
l'arbitre de la multitude des peuples.
De leurs épées ils forgeront des socs de charrue,
et de leurs lances, des faucilles.
On ne lèvera plus l'épée nation contre nation,
on ne s'entraînera plus pour la guerre.
5 Venez, famille de Jacob, marchons à la lumière du Seigneur.

On sait que les auteurs bibliques aiment les images ! En voici deux, superbes, dans cette prédication d'Isaïe : d'abord celle d'une foule immense en marche ; ensuite celle de toutes les armées du monde qui décident de transformer tous leurs engins de mort en outils agricoles. Je reprends ces deux images l'une après l'autre.

La foule en marche gravit une montagne : au bout du chemin, il y a Jérusalem et le Temple. Le prophète Isaïe, lui, est déjà dans Jérusalem et il voit cette foule, cette véritable marée humaine arriver. C'est une image, bien sûr, une anticipation. On peut penser qu'elle lui a été suggérée par l'affluence des grands jours de pèlerinage des Israélites à Jérusalem.

Car, chaque année, il était témoin de cette extraordinaire semaine d'automne, qu'on appelle la fête des Tentes. On vit sous des cabanes, même en ville, pendant huit jours, en souvenir des cabanes du séjour dans le désert du Sinaï pendant l'Exode ; à cette occasion, Jérusalem grouille de monde, on vient de partout, il y a même des étrangers ; le livre du Deutéronome, parlant de cette fête, disait « Tu seras dans la joie de ta fête avec ton fils, ta fille, ton serviteur, ta servante, le lévite, l'émigré, l'orphelin et la veuve qui sont dans tes villes . Sept jours durant, tu feras un pèlerinage pour le Seigneur ton Dieu... et tu ne seras que joie « (Dt 16 , 14 - 15).
Devant ce spectacle, Isaïe a eu l'intuition que ce grand rassemblement annuel, plein de joie et de ferveur, en préfigurait un autre : alors, inspiré par l'Esprit-Saint, il a pu annoncer avec certitude : oui, un jour viendra où ce pèlerinage, pratiqué jusqu'ici uniquement par le peuple d'Israël, rassemblera tous les peuples, toutes les nations. Le Temple ne sera plus uniquement le sanctuaire des tribus israélites : désormais, il sera le lieu de rassemblement de toutes les nations. Parce que toute l'humanité enfin aura entendu la bonne nouvelle de l'amour de Dieu.

Pour bien montrer à quel point le destin d'Israël et celui des nations sont mêlés, le texte est construit de manière à imbriquer les évocations ; il ne parle jamais d'Israël sans les nations et inversement. Il commence par Israël : « Le prophète Isaïe a reçu cette révélation au sujet de Juda et de Jérusalem. Il arrivera dans l'avenir que la montagne du temple du Seigneur sera placée à la tête des montagnes et dominera les collines. » Je vous signale au passage que cette manière de parler est déjà symbolique : la colline du temple n'est pas la plus élevée de Jérusalem et cela reste de toute façon bien modeste par rapport aux grandes montagnes de la planète ! Mais c'est d'une autre élévation qu'il s'agit, on l'a bien compris.

Ensuite le texte évoque ceux qu'il appelle « les nations », c'est-à-dire tous les autres peuples : « Toutes les nations afflueront vers elle, des peuples nombreux se mettront en marche, et ils diront : Venez, montons à la montagne du Seigneur, au temple du Dieu de Jacob. Il nous enseignera ses chemins et nous suivrons ses sentiers. » Cette dernière phrase est une formule typique de l'Alliance : c'est donc l'annonce de l'entrée des autres peuples dans l'Alliance jusqu'ici réservée à Israël. Le texte continue : « Car c'est de Sion que vient la Loi, de Jérusalem la parole du Seigneur. » Cela veut dire l'élection (le choix que Dieu a fait) d'Israël, mais cela dit tout autant la responsabilité du peuple élu ; son élection fait de lui le collaborateur de Dieu pour intégrer les nations dans l'Alliance.

Dans ces quelques lignes on a très nettement cette double dimension de l'Alliance de Dieu avec l'humanité : d'une part, Dieu a choisi librement ce peuple précis pour faire Alliance avec lui (c'est ce qu'on appelle l'élection d'Israël) et en même temps ce projet de Dieu concerne l'humanité tout entière, il est universel. Pour l'instant, dit Isaïe, seul le peuple élu reconnaît le vrai Dieu, mais viendra le jour où ce sera l'humanité tout entière.

Je note, au passage, que cette entrée dans le Temple de Jérusalem n'évoque pas la célébration d'un sacrifice, comme il en est question si souvent à propos du temple ; les nations se réunissent pour écouter la Parole de Dieu et apprendre à vivre selon sa Loi. Nous le savons bien que notre fidélité au Seigneur se vérifie dans notre vie quotidienne, mais il me semble que le prophète Isaïe le dit déjà ici très fortement : « Des peuples nombreux se mettront en marche, et ils diront : Venez, montons à la montagne du Seigneur, au temple du Dieu de Jacob. Il nous enseignera ses chemins et nous suivrons ses sentiers. »
La deuxième image découle de la première : si les nations toutes ensemble écoutent la parole de Dieu au beau sens du mot « écouter » dans la Bible, c'est-à-dire décident d'y conformer leur vie, alors elles entreront dans le projet de Dieu qui est un projet de paix. Elles le choisiront comme juge, comme arbitre, dit Isaïe : « Dieu sera le juge des nations, l'arbitre de la multitude des peuples ».

Dans un conflit, l'arbitre est celui qui arrive à mettre les deux parties d'accord, pour enfin faire taire les armes... au moins pour un temps, jusqu'au prochain conflit. On sait bien que certaines paix ne sont pas durables, parce que l'accord conclu n'était pas juste ; dans ce cas, le conflit n'est pas vraiment résolu, il est seulement masqué ; et alors, un jour ou l'autre, le conflit renaît. Mais si l'arbitre des peuples est Dieu lui-même, c'est une paix durable qui s'établira. On n'aura plus jamais besoin de préparer la guerre. Tout le matériel de guerre pourra être reconverti...

Et cela nous vaut cette expression superbe de la paix future : « De leurs épées, ils forgeront des socs de charrue, et de leurs lances des faucilles. On ne lèvera plus l'épée nation contre nation, on ne s'entraînera plus pour la guerre ».

La dernière phrase conclut le texte par une invitation concrète : « Venez, famille de Jacob, marchons à la lumière du Seigneur. » Sous-entendu « pour l'instant, toi, peuple d'Israël, remplis ta vocation propre » ; et elle est double : « monter au Temple du Seigneur », d'une part, c'est-à-dire célébrer l'Alliance, et d'autre part « marcher à la lumière du Seigneur », c'est-à-dire se conformer à la Loi de l'Alliance.

*********
Compléments
Chose curieuse, ces quelques versets que nous venons d'entendre se retrouvent exactement dans les mêmes termes chez un autre prophète... Aujourd'hui nous les avons lus sous la plume d'Isaïe qui est un prophète du huitième siècle avant J.C. à Jérusalem ; mais nous aurions tout aussi bien pu les lire dans le livre de Michée qui est son contemporain dans la même région. Lequel des deux a copié sur l'autre ? Ou bien se sont-ils tous les deux inspirés à la même source ? Personne n'en sait rien ; en tout cas, il faut croire que Jérusalem avait bien besoin d'entendre ces paroles pour se rappeler le projet de Dieu !
Isaïe nous projette dans l'avenir... et il faudrait écrire avenir en deux mots : « A-Venir ». Entre parenthèses, pendant tout le temps de l'Avent, nous entendrons des lectures qui nous projettent dans l'avenir : l'Avent tout entier est une mise en perspective de ce qui nous attend. Le texte d'aujourd'hui, d'ailleurs, commence par « Il arrivera dans l'avenir » : et cette phrase-là n'est pas une prédiction, c'est une promesse de Dieu. Les prophètes ne sont pas des voyants, des devins, pour la simple bonne raison que la divination est strictement interdite en Israël ! Par conséquent leur mission n'est pas de prédire l'avenir ; ils sont, comme on dit, la « bouche de Dieu », ils parlent de la part de Dieu. Et donc, finalement, ils ne peuvent pas dire autre chose que le projet de Dieu. C'est très exactement ce que fait Isaïe ici .

PSAUME 121 (122)

1 Quelle joie quand on m'a dit : « Nous irons à la maison du Seigneur ! »
2 Maintenant notre marche prend fin devant tes portes, Jérusalem !
3 Jérusalem, te voici dans tes murs : ville où tout ensemble ne fait qu'un.
4 C'est là que montent les tribus, les tribus du Seigneur. C'est là qu'Israël doit rendre grâce au nom du Seigneur.
5 C'est là le siège du droit, le siège de la maison de David.
6 Appelez le bonheur sur Jérusalem : « Paix à ceux qui t'aiment !
7 Que la paix règne dans tes murs, le bonheur dans tes palais ! »
8 A cause de mes frères et de mes proches, je dirai : « Paix sur toi ! »
9 A cause de la maison du Seigneur notre Dieu, je désire ton bien.

- Nous avons là la meilleure traduction possible du mot « Shalom » : « Paix à ceux qui t'aiment ! Que la paix règne dans tes murs, le bonheur dans tes palais... » Quand on salue quelqu'un par ce mot « Shalom », on lui souhaite tout cela!

- Ici, ce souhait est adressé à la ville de Jérusalem : « Appelez le bonheur sur Jérusalem... A cause de mes frères et de mes proches, je dirai : Paix sur toi! A cause de la maison du Seigneur notre Dieu, je désire ton bien ». Dans le nom même de « Jérusalem » il y a le mot « shalom » ; elle est, elle devrait être, elle sera la ville de la paix.

- Ce souhait de paix, de bonheur adressé à Jérusalem est encore bien loin d'être réalisé ! L'a-t-il jamais été ? Vous connaissez l'histoire plutôt mouvementée de cette ville : vers l'an 1000 av.J.C. c'était une bourgade sans importance, qui s'appelait Jébus et ses habitants les Jébusites ; c'est elle que David a choisie pour y installer la capitale de son royaume ; dimanche dernier, nous avions vu que la première capitale de David a été Hébron tant qu'il n'était roi que de la seule tribu de Juda ; mais un beau jour, et c'était notre lecture de dimanche dernier, les onze autres tribus se sont ralliées ; alors, très sagement, il a choisi une nouvelle capitale dont aucune tribu ne pouvait se réclamer. C'est donc Jébus devenue Jérusalem ; désormais on l'appellera la « ville de David » (2 S 6, 12) ; il y transporte l'Arche d'Alliance, puis, sur l'ordre de Dieu, il achète un champ à Arauna le Jébusite avec l'intention d'y installer l'Arche d'Alliance ; ce champ, c'est Dieu lui-même qui en a choisi l'emplacement : Jérusalem est donc aux yeux de tous la Ville Sainte, le lieu que Dieu a choisi pour y planter sa tente.

- « Ville sainte », comme « terre sainte » ne veut pas dire « ville magique » ou « terre magique » ; elle est sainte parce qu'elle appartient à Dieu. Elle est, ou elle devrait être, elle sera la ville où l'on vit à la manière de Dieu, comme la « terre sainte » est la terre qui appartient à Dieu et où l'on doit vivre à la manière de Dieu.

- Avec David, puis avec Salomon, Jérusalem connaît ses plus belles heures, mais elle est encore d'étendue modeste ; aujourd'hui elle couvre toutes les collines, mais au début elle n'occupait qu'un tout petit éperon rocheux. David y a construit son palais, puis tout naturellement il a voulu construire un Temple pour que Dieu ait lui aussi son palais.

- Mais Dieu avait d'autres projets : le prophète Natan a été chargé de calmer les élans de David et de lui annoncer que Dieu s'intéressait à son peuple beaucoup plus qu'à un Temple, si beau soit-il. Vous connaissez le fameux jeu de mots de Natan : « tu veux construire une maison (traduisez un temple) à Dieu, mais c'est Dieu qui te construira une maison (au sens de descendance) ». On retrouve ce jeu de mots dans notre psaume : « C'est là le siège du droit, le siège de la maison de David... (et un peu plus loin) A cause de la maison du Seigneur notre Dieu, je désire ton bien. » La maison de David, c'est la dynastie royale ; la maison du Seigneur notre Dieu, c'est le Temple. Et parce que Dieu a promis de prolonger pour toujours la dynastie de David, on attend un descendant de David qui instaurera le royaume de Dieu sur la terre et son trône sera à Jérusalem.

- Vous vous rappelez que ce n'est pas David qui y a construit le Temple finalement ; c'est Salomon et désormais Jérusalem est devenue le centre de la vie cultuelle : trois fois par an les Juifs pieux montaient en pèlerinage à Jérusalem et, en particulier, pour la fête des Tentes à l'automne.

- Vous connaissez la suite : les horreurs commises par les troupes de Nabuchodonosor, en 587 av. J. C., la destruction du Temple, et de la ville... l'Exil à Babylone, puis le retour autorisé en 538 par le nouveau maître du Moyen-Orient, Cyrus. Jérusalem a été reconstruite et c'est pour cela que notre pèlerin du psaume 121 s'écrie « Jérusalem, te voici dans tes murs, ville où tout ensemble ne fait qu'un ! »

- Mais surtout, le Temple de Salomon a été reconstruit, et Jérusalem a retrouvé son rôle de centre religieux : sa grandeur, sa sainteté lui viennent de ce qu'elle est comme un écrin pour la chose la plus précieuse du monde pour un croyant : le Temple qui est le signe visible de la Présence du Dieu invisible.
Vous avez remarqué la construction de ce psaume : comme bien souvent il y a une inclusion : le premier et le dernier versets se répondent et cette insistance est volontaire. Je vous les redis : premier verset « Nous irons à la maison du Seigneur » ; dernier verset « A cause de la maison du Seigneur notre Dieu, je désire ton bien ».

- Cette Maison du Seigneur, ce temple, a connu bien d'autres malheurs : la fameuse persécution d'Antiochus Epiphane l'avait transformé en temple païen (en 167 av.J.C.) et il avait fallu se battre les armes à la main pour le récupérer et y restaurer le culte ; puis il a été détruit une deuxième fois en 70 ap. J.C., date à laquelle les Romains l'ont incendié ; jusqu'à présent le Temple n'a jamais été reconstruit, mais Jérusalem reste la Ville Sainte, et l'on attend sa restauration en même temps que la venue du Messie.

- Le plus étonnant est la force de cette espérance qui s'est maintenue malgré toutes les vicissitudes de l'histoire ! Aujourd'hui encore, il est demandé à chaque Juif, où qu'il soit dans le monde, de laisser près de l'entrée de sa maison, une pièce non aménagée, ou au moins un pan de mur non peint, en souvenir de Jérusalem non encore reconstruite. Ou bien encore, où qu'ils soient, les Juifs se tournent vers Jérusalem pour la prière, et tous les jours, dans la prière, on dit « Si je t'oublie, Jérusalem, que ma main droite dépérisse ».

- On ne peut pas oublier Jérusalem, parce qu'on sait que Dieu lui-même ne peut pas oublier la promesse faite à David : les prophètes, en particulier Isaïe et Michée, nous l'avons lu dans la première lecture, ont annoncé que Jérusalem serait le lieu du rassemblement de toute l'humanité ; puisque c'est la Parole de Dieu, cette révélation est toujours valable ! Aujourd'hui encore, le peuple élu reste le peuple élu. Dieu ne peut être infidèle à ses promesses ; comme dit Saint Paul, « Dieu ne peut pas se renier lui-même ».

DEUXIEME LECTURE Romains 13, 11 - 14

Frères,
11 vous le savez : c'est le moment,
l'heure est venue de sortir de votre sommeil.
Car le salut est plus près de nous maintenant
qu'à l'époque où nous sommes devenus croyants.
12 La nuit est bientôt finie,
le jour est tout proche.
Rejetons les activités des ténèbres,
revêtons-nous pour le combat de la lumière.
13 Conduisons-nous honnêtement,
comme on le fait en plein jour,
sans ripailles ni beuveries,
sans orgies ni débauches,
sans dispute ni jalousie,
14 mais revêtez le Seigneur Jésus Christ.

- « Le salut est plus près de nous maintenant qu'à l'époque où nous sommes devenus croyants » ... Cette phrase de Saint Paul est toujours vraie ! L'un des articles de notre foi, c'est que l'histoire n'est pas un perpétuel recommencement, mais au contraire que le projet de Dieu avance irrésistiblement. Chaque jour, nous pouvons dire que le dessein bienveillant de Dieu est plus avancé qu'hier : il est en train de s'accomplir, il progresse... lentement mais sûrement. Oublier d'annoncer cela, c'est oublier un article essentiel de la foi chrétienne. Les chrétiens n'ont pas le droit d'être moroses, parce que chaque jour, « le salut est plus près de nous », comme dit Paul.

- Or ce dessein bienveillant a besoin de nous : ce n'est donc pas le moment de dormir : nous qui avons la chance de connaître le projet de Dieu, nous ne pouvons pas courir le risque de le retarder ; je pense ici à la deuxième lettre de Pierre : « Non, le Seigneur ne tarde pas à tenir sa promesse, (alors que certains prétendent qu'il a du retard), mais il fait preuve de patience envers vous, ne voulant pas que quelques-uns périssent, mais que tous parviennent à la conversion ». (2 Pi 3, 9). Ce qui veut dire que notre inaction, notre « sommeil » comme dit Saint Paul a des conséquences sur l'avancement du projet de Dieu : laisser nos capacités, nos possibilités en sommeil, c'est compromettre ou au moins retarder le projet de Dieu.

- C'est ce qui fait la gravité de ce que nous appelons les péchés par omission : le dessein bienveillant de Dieu n'attend pas. Comme dit Saint Paul, la nuit est bientôt finie, le jour est tout proche ; ailleurs, dans la première lettre aux Corinthiens, Paul dit « Le temps est écourté » et il emploie un terme technique de la navigation « le temps a cargué ses voiles » comme fait le bateau quand il approche du port. (1 Co 7 , 26 . 29).

- Vous allez me dire que c'est un peu prétentieux de nous donner tant d'importance : comme si notre conduite influait sur le projet de Dieu... et pourtant, je n'invente rien : c'est ce qui fait la grandeur, j'aurais envie de dire la gravité de nos vies : si j'en crois Saint Paul, notre conduite quotidienne est de la plus haute importance ; je reprends le texte : « Conduisons-nous honnêtement, comme on le fait en plein jour, sans ripailles ni beuveries, ni orgies ni débauches, sans dispute ni jalousie ... ». Ces choses-là, ce sont des « activités de ténèbres », comme il dit.

- Il y a des manières chrétiennes de se comporter et des manières qui ne méritent pas le nom de chrétiennes. Il y a des activités de ténèbres et des activités de lumière ; ce qui ne veut pas dire que nous chrétiens avons toujours des comportements dignes de notre baptême et que les non-chrétiens n'auraient pas des comportements dignes de l'évangile... on peut fort bien être chrétien, c'est-à-dire baptisé, et se comporter de manière non-conforme à l'évangile... comme on peut fort bien ne pas être baptisé et se comporter de manière évangélique.

- Mais en fait, et c'est sûrement important, Paul ne dit pas « Rejetons les activités des ténèbres et choisissons les activités de lumière » comme s'il suffisait à chaque instant d'exercer notre liberté de choix ; il dit « Rejetons les activités des ténèbres, revêtons-nous pour le combat de la lumière ». Il me semble que cela veut dire deux choses :

- Première chose, bien sûr, c'est ce choix que nous devons refaire chaque jour, un choix qui peut parfois prendre l'allure d'un vrai combat ; actuellement, nous ne manquons pas d'exemples : devant les questions de société, entre autres, le choix d'un comportement évangélique peut nous placer complètement à contre-courant de notre entourage, parfois très proche. Le choix du pardon, aussi, nous le savons bien, peut être dans certains cas un véritable combat intérieur... Le refus des compromissions, des privilèges, des commissions, du « piston » comme on dit, autant de combats contre nous-mêmes et contre les habitudes faciles de notre société ... : « enfants de Dieu sans tache, au milieu d'une génération dévoyée (c'est-à-dire qui a perdu son chemin) et pervertie, vous apparaissez comme des sources de lumière dans le monde, vous qui portez la parole de vie »... (Phi 2 , 12).

- Deuxième chose : dans cette phrase « revêtons-nous pour le combat de la lumière », il y a aussi l'image du vêtement de combat, et ce n'est pas la première fois que Paul l'emploie : aux Corinthiens, par exemple, il a parlé des « armes de la justice » (2 Co 6 , 7) et aux Thessaloniciens, il écrivait « nous qui sommes du jour, soyons sobres, revêtus de la cuirasse de la foi et de l'amour, avec le casque de l'espérance du salut ». (1 Thess 5 , 8). C'est donc tout un équipement militaire qu'il nous propose...(c'est une image évidemment)

- Ici il parle d'un vêtement de lumière et ce vêtement de lumière n'est autre que Jésus-Christ lui-même dont la lumière nous enveloppe comme un manteau ; puisque, après avoir dit « revêtons-nous pour le combat de la lumière », il ajoute « revêtez le Seigneur Jésus-Christ ».

- Au fond, cette phrase « Rejetons les activités des ténèbres, revêtons-nous pour le combat de la lumière » est certainement une allusion à la célébration du Baptême : vous savez que le Baptême était donné par immersion ; pour être plongé dans le baptistère, le baptisé rejetait d'abord ses vêtements pour être revêtu ensuite de l'aube blanche, signe que le baptisé était désormais un être nouveau en Jésus-Christ. Vous connaissez la phrase de la lettre aux Galates « Vous tous qui avez été baptisés en Christ , vous avez revêtu le Christ ».

- Ce qui veut dire que ce combat du comportement chrétien, qui dépasse nos forces, il faut bien le reconnaître, ce combat n'est pas notre combat, mais celui du Christ en nous. Alors nous nous souvenons de cette phrase de Jésus lui-même : « Quand on vous persécutera, mettez-vous dans la tête que vous n'avez pas à préparer votre défense. Car moi, je vous donnerai un langage et une sagesse que ne pourront contrarier, ni contredire aucun de ceux qui seront contre vous ».

- Dans le langage courant, il nous arrive bien de parler d'un « habit de lumière », mais c'est à propos du toréador ; Saint Paul nous dit que nous pourrions tout aussi bien l'employer pour les baptisés.

EVANGILE Matthieu 24, 37 - 44

Jésus parlait à ses disciples de sa venue :
37 « L'avènement du Fils de l'homme ressemblera
à ce qui s'est passé à l'époque de Noé.
38 A cette époque, avant le déluge,
on mangeait, on buvait, on se mariait,
jusqu'au jour où Noé entra dans l'arche.
39 Les gens ne se sont doutés de rien,
jusqu'au déluge qui les a tous engloutis :
tel sera aussi l'avènement du Fils de l'homme.
40 Deux hommes seront aux champs :
l'un est pris, l'autre laissé.
41 Deux femmes seront au moulin :
l'une est prise, l'autre laissée.
42 Veillez donc,
car vous ne connaissez pas le jour
où votre Seigneur viendra.
43 Vous le savez bien :
si le maître de maison
avait su à quelle heure de la nuit le voleur viendrait,
il aurait veillé
et n'aurait pas laissé percer le mur de sa maison.
44 Tenez-vous donc prêts, vous aussi :
c'est à l'heure où vous n'y penserez pas,
que le Fils de l'homme viendra. »

- Une chose est sûre, ce texte n'a pas été écrit pour nous faire peur, mais pour nous éclairer : on dit de ce genre d'écrits qu'ils sont « apocalyptiques » : ce qui veut dire littéralement qu'ils « lèvent un coin du voile », ils dévoilent la réalité. Et la réalité, la seule qui compte, c'est la venue du Christ : vous avez certainement remarqué le vocabulaire : venir, venue, avènement, toujours à propos de Jésus ; « Jésus parlait à ses disciples de sa venue... L'avènement du Fils de l'Homme ressemblera à ce qui s'est passé à l'époque de Noé... Tel sera l'avènement du Fils de l'Homme... Vous ne connaissez pas le jour où votre Seigneur viendra... C'est à l'heure où vous n'y penserez pas que le Fils de l'Homme viendra ». Ce qui veut bien dire que le centre de ce passage, c'est l'annonce que Jésus-Christ « viendra ».

- Chose curieuse, c'est au futur que Jésus parle de sa venue... « Le Fils de l'Homme viendra » ... on comprendrait mieux qu'il parle au passé ! S'il parle, c'est qu'il est déjà là, il est déjà venu...
A moins que le mot « venue », ici, ne soit pas synonyme de naissance ; la suite du texte nous en dira plus.

- Pour l'instant, je voudrais m'arrêter sur ce qui, d'habitude, nous dérange dans cet évangile ; c'est la comparaison avec le déluge, au temps de Noé et la mise en garde qui va avec : « Deux hommes seront aux champs, l'un est pris, l'autre laissé. Deux femmes seront au moulin : l'une est prise, l'autre laissée ». Comment faire pour entendre là un évangile, au vrai sens du terme, c'est-à-dire une Bonne Nouvelle ?

- Comme toujours, il faut faire un acte de foi préalable : ou bien nous lisons ces lignes à la manière du serpent de la Genèse, c'est-à-dire avec soupçon... ou bien nous choisissons la confiance : quand Jésus nous dit quelque chose, c'est toujours pour nous révéler le dessein bienveillant de Dieu, ce ne peut pas être pour nous effrayer.

- En fait, c'est un conseil que Jésus nous donne ; il prend l'exemple de Noé : à l'époque de Noé, personne ne s'est douté de rien ; et ce qu'il faut retenir, c'est que Noé qui a été trouvé juste a été sauvé ; tout ce qui sera trouvé juste sera sauvé.

- Et là, on retrouve un thème habituel, celui du jugement (du tri si vous préférez), entre les bons et les mauvais, entre le bon grain et l'ivraie : « Deux hommes seront aux champs, l'un est pris, l'autre laissé. Deux femmes seront au moulin : l'une est prise, l'autre laissée »... Cela revient à dire que l'un était bon et l'autre mauvais. Evidemment, parler des bons et des mauvais comme de deux catégories distinctes de l'humanité, c'est une manière de parler : du bon et du mauvais, du bon grain et de l'ivraie, il y en a en chacun de nous : c'est donc au coeur de chacun de nous que le bon sera préservé et le mal extirpé.

- Je remarque autre chose, c'est que Jésus s'attribue le titre de Fils de l'Homme : trois fois dans ces quelques lignes. C'est une expression que ses interlocuteurs connaissaient bien, mais Jésus est le seul à l'employer, et il le fait souvent : 30 fois dans l'évangile de Matthieu. Si vous vous souvenez, c'est le prophète Daniel, au deuxième siècle avant Jésus-Christ, qui disait : « Je regardais dans les visions de la nuit, et voici qu'avec les nuées du ciel, venait comme un fils d'homme ; il arriva jusqu'au Vieillard, et on le fit approcher en sa présence. Et il lui fut donné souveraineté, gloire et royauté : les gens de tous peuples, nations et langues le servaient ; sa souveraineté est une souveraineté éternelle qui ne passera pas, et sa royauté une royauté qui ne sera pas détruite. » (Daniel 7, 13-14). En hébreu, l'expression « fils d'homme » veut dire tout simplement « homme » : cet être dont le prophète Daniel parle est donc bien un homme, et en même temps il vient sur les nuées du ciel, ce qui en langage biblique, signifie qu'il appartient au monde de Dieu, et enfin il est consacré roi de l'univers et pour toujours.

- Mais ce qui est le plus curieux dans le récit de Daniel, c'est que l'expression « Fils d'homme » a un sens collectif, elle représente ce que Daniel appelle « le peuple des Saints du Très-Haut » c'est-à-dire que le fils de l'homme est un être collectif ; il dit par exemple, « La royauté, la souveraineté et la grandeur de tous les royaumes qu'il y a sous tous les cieux ont été données au peuple des Saints du Très-Haut : sa royauté est une royauté éternelle ... » (Dn 7, 27) ou encore : « Les Saints du Très-Haut recevront la royauté et ils possèderont la royauté pour toujours et à jamais » (7, 18).

- Quand Jésus parle de lui en disant « le Fils de l'Homme », il ne parle donc pas de lui tout seul. il annonce son rôle de Sauveur, de porteur du destin de toute l'humanité. Saint Paul exprime autrement ce même mystère quand il dit que le Christ est la tête d'un Corps dont nous sommes les membres.
Saint Augustin, lui, parle du Christ total, Tête et Corps, et il dit « notre Tête est déjà dans les cieux, les membres sont encore sur la terre ».

- Si bien que, en fait, quand nous disons « Nous attendons le bonheur que tu promets qui est l'avènement de Jésus-Christ notre Seigneur »... c'est du Christ total que nous parlons. Et alors nous comprenons que Jésus puisse parler de sa venue au futur : l'homme Jésus est déjà venu mais le Christ total (au sens de Saint Augustin) est en train de naître. Et là, je relis encore Saint Paul :
« La création tout entière gémit dans les douleurs d'un enfantement qui dure encore » ou bien le Père Teilhard de Chardin : « Dès l'origine des Choses un Avent de recueillement et de labeur a commencé... Et depuis que Jésus est né, qu'Il a fini de grandir, qu'Il est mort, tout a continué de se mouvoir, parce que le Christ n'a pas achevé de se former. Il n'a pas ramené à Lui les derniers plis de la Robe de chair et d'amour que lui forment ses fidèles ... »

****
Il nous revient de veiller, comme dit Jésus, c'est-à-dire de nous trouver prêts pour le jour où « le Fils de l'Homme viendra ».

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16 novembre 2010 2 16 /11 /novembre /2010 09:00

marie-nolle-thabut.jpg Je suis, chaque dimanche, impressionné par la qualité des commentaires de Marie-Noëlle Thabut sur les textes que nous propose la liturgie du jour.

 

Ces commentaires, trouvés sur le site "Eglise catholique en France", permettent à toute personne de bonne volonté, chrétienne ou non, de mieux comprendre la Bible, le livre le plus diffusé au monde. Notamment, en

  • donnant des explications historiques ;

  • décodant le langage imagé utilisé par l'auteur.

Je souhaite arriver à mettre ici, chaque dimanche, les commentaires de Marie-Noëlle Thabut. Ma seule contribution consiste à surligner les passages que je trouve les plus enrichissants et à écrire en rouge ceux qui parlent d'un thème qui m'est cher : la liberté (trois autres pages de mon blog sont consacrées à ces passages des Evangiles, du reste du Nouveau Testament ou de l'Ancien Testament qui parlent de la liberté, directement ou indirectement)

 

Version audio (le lien sera inopérant dans un premier temps), trouvée sur le site de Radio-Notre-Dame

 

PREMIERE LECTURE - 2 Samuel 5 , 1 - 3

1 Toutes les tribus d'Israël vinrent trouver David à Hébron
et lui dirent :
« Nous sommes du même sang que toi !
2 Dans le passé, déjà, quand Saül était notre roi,
tu dirigeais les mouvements de l'armée d'Israël,
et le Seigneur t'a dit :
Tu seras le pasteur d'Israël mon peuple,
tu seras le chef d'Israël. »
3 C'est ainsi que tous les anciens d'Israël
vinrent trouver le roi à Hébron.
Le roi David fit alliance avec eux, à Hébron, devant le Seigneur.
Ils donnèrent l'onction à David
pour le faire roi sur Israël.

Un mot sur la ville d'Hébron d'abord : on l'appelle aussi Qiryat-Arba ; c'est une ville des montagnes de Judée ; elle se trouve à 1000 m d'altitude, à environ quarante kilomètres au Sud de Jérusalem. Elle est très importante encore aujourd'hui pour les croyants des trois religions parce que c'est là qu'Abraham a acheté un tombeau pour Sara, à la caverne de Makpéla. Et donc c'est là, à Hébron, que reposent plusieurs des patriarches (des ancêtres du peuple élu, si vous préférez) : Abraham et Sara, Isaac et Rébecca, Jacob et sa première femme, Léa et enfin Joseph, dont le corps a été ramené d'Egypte jusque-là.

Un peu d'histoire maintenant, pour comprendre le texte d'aujourd'hui : le texte est un peu compliqué à première vue parce que David est appelé roi et en même temps on voit les anciens d'Israël qui viennent le trouver à Hébron pour leur demander de devenir leur roi : en fait, David est déjà reconnu comme roi par une partie du peuple, mais une partie seulement. Et ce jour-là, à Hébron, il est devenu le roi de l'ensemble des douze tribus.
Alors, comment en est-on arrivés là ? Vous savez que les fils d'Israël sont entrés en Palestine vers 1200 av. J.C., après la mort de Moïse. Pendant un peu plus d'un siècle, les douze tribus ont vécu indépendantes ; pas complètement tout de même parce qu'elles gardaient entre elles un lien très fort : celui de leur histoire commune, et surtout la reconnaissance du même Dieu qui les avait fait « monter d'Egypte », comme on disait. Pendant la période qu'on appelle des « Juges », quand un danger menaçait une tribu, un chef temporaire, qu'on appelait un « juge », prenait la direction des opérations jusqu'à ce que le danger soit écarté. Les « juges » en question assuraient les fonctions de gouverneur, parfois même de prophète ; c'était le cas de Samuel justement, celui dont le livre que nous lisons aujourd'hui porte le nom.

Mais il n'était pas question d'avoir un roi, les tribus n'étaient pas assez unies pour cela et puis Dieu seul était le roi d'Israël. Mais peu à peu, une idée de fédération est née et l'envie les a pris d'avoir un roi, comme tous les autres peuples. Au moment où il a fallu songer à assurer la succession de Samuel lui-même qui semble avoir acquis une très large autorité, la question s'est reposée et ils ont demandé à Samuel de choisir un roi pour lui succéder. Samuel a très mal pris la chose parce qu'il y voyait un acte d'insoumission envers Dieu, mais rien n'y a fait.

Samuel a tout fait pour les dissuader (relisez le chapitre 8 du livre de Samuel), mais il a eu beau parler, il a bien fallu en arriver là. Ce premier roi d'Israël fut Saül. Il a régné une vingtaine d'années, environ de 1030 à 1010 av. J. C. Après un début glorieux, la fin de son règne est triste, il perd peu à peu la raison, il désobéit aux ordres du prophète Samuel : de son vivant il est désavoué et Samuel, sur ordre de Dieu, choisit déjà David, le petit berger de Bethléem pour être son successeur. David a donc reçu l'onction d'huile une première fois de la main de Samuel, à Bethléem ; mais il n'est pas roi pour autant : dans un premier temps, c'est encore Saül le roi en titre. On connaît la suite : David, dont on sait les talents de musicien, est appelé au service de Saül pour le distraire ; puis, peu à peu, ses attributions augmentent quand on découvre ses talents de chef de guerre. De plus, il conquiert l'affection de tous et, en particulier, noue une grande amitié avec Jonathan, le fils de Saül.

Le roi décline, un jeune à qui tout réussit est entré à la cour : cela ne peut que mal tourner ; Saül devient mortellement jaloux et cherche à plusieurs reprises à se débarrasser de ce rival : David, lui, reste toujours d'une parfaite loyauté à son roi, parce qu'il respecte en lui le roi choisi par Dieu.

Après la mort de Saül, il y a une querelle de succession : le pays se divise en deux : David est reconnu comme roi, mais seulement par une partie du peuple, la tribu de Juda, dans le Sud, dont il est originaire. Il règne à Hébron. Au Nord, en revanche, c'est encore un fils de Saül qui règnera quelque temps, sept ans et demi, nous dit la Bible : après des quantités d'intrigues, de complots, de meurtres dans le royaume du Nord, le fils de Saül est assassiné et c'est à ce moment-là que les tribus du Nord, privées de roi se tournent vers David. Avec le texte d'aujourd'hui, nous assistons donc à la scène du ralliement des tribus du Nord : « Toutes les tribus d'Israël vinrent trouver David à Hébron et lui dirent : Nous sommes du même sang que toi ! Dans le passé, déjà, quand Saül était notre roi, tu dirigeais les mouvements de notre armée... Et le Seigneur t'a dit : Tu seras le pasteur d'Israël mon peuple... Le roi David fit alliance avec les Anciens d'Israël, à Hébron devant le Seigneur et eux donnèrent l'onction à David pour le faire roi ».

Voilà donc les douze tribus enfin réunies sous la houlette d'un unique pasteur, à la fois choisi par Dieu et reconnu par ses frères comme un des leurs. Sa désignation par Dieu est manifestée par l'onction qui lui est faite avec l'huile sainte et désormais il porte le titre de « Messie » qui veut dire justement le « frotté d'huile ». Cette onction d'huile est le signe que Dieu l'a choisi et que l'Esprit de Dieu est avec lui ; et c'est Dieu qui lui a fixé sa tâche : être un pasteur, un berger pour son peuple. Bel idéal pour un roi !

On sait bien ce qu'il en est ! Cet idéal d'un roi, à la fois issu de son peuple et choisi par Dieu, qui soit un pasteur c'est-à-dire uniquement préoccupé d'offrir à son troupeau l'unité et la sécurité, restera malheureusement tout au long de l'histoire d'Israël un rêve. Mais la foi dans les promesses de Dieu l'emportera toujours sur les déceptions de l'histoire : on continuera d'attendre celui qui porterait dignement le nom de Messie. En grec, la traduction du mot « Messie », c'est le mot « Christos », Christ... Mille ans après David, un de ses lointains descendants qu'on appellera souvent « Fils de David » inaugurera enfin ce règne définitif : il dira de lui-même « Je suis le bon pasteur »... Dans l'Eucharistie de chaque dimanche, c'est lui qui nous dit « Vous êtes du même sang que moi ».

PSAUME 121 ( 122 ) , 1... 7

1 Quelle joie quand on m'a dit :
« Nous irons à la maison du Seigneur ! »
2 Maintenant notre marche prend fin devant tes portes, Jérusalem !

3 Jérusalem, te voici dans tes murs ! Ville où tout ensemble ne fait qu'un !
4 C'est là que montent les tribus, les tribus du Seigneur, là qu'Israël doit rendre grâce au nom du Seigneur.

5 C'est là le siège du droit, le siège de la maison de David.
6 Appelez le bonheur sur Jérusalem :
7 « Que la paix règne dans tes murs ! »

« Maintenant notre marche prend fin devant tes portes, Jérusalem ! » C'est un pèlerin qui parle : son groupe vient d'arriver aux portes de la ville sainte, enfin ! Nous sommes après l'Exil à Babylone : le Temple détruit, dévasté, profané par les troupes de Nabuchodonosor, a été reconstruit vers 515 av.J.C. La ville aussi a été rebâtie : notre pèlerin constate avec joie : « Jérusalem, te voici dans tes murs ! » Et il continue « ville où tout ensemble ne fait qu'un » ; il parle de l'assemblage des constructions, bien sûr ; mais aussi de l'unité du peuple autour de cette ville où l'on s'assemble pour renouveler l'Alliance avec Dieu. Une promesse commune, un destin commun maintiennent ce peuple dans l'unité.

Et si Dieu a ordonné de venir régulièrement en pèlerinage à Jérusalem, c'est pour maintenir justement l'unité du peuple dans la ferveur et la joie de l'Alliance. Car ce pèlerinage, comme tous les autres, obéit à un ordre de Dieu : « C'est là que montent les tribus, les tribus du Seigneur, c'est là qu'Israël doit rendre grâce au nom du Seigneur ». Le mot « tribus » est un rappel de l'Exode ; le mot « monter » également : Jérusalem est située sur la hauteur, il faut y monter, c'est vrai ; mais le mot « monter » est aussi une allusion à la libération d'Egypte : quand on parle de cette libération, on dit « Dieu nous a fait monter du pays d'Egypte ».

Désormais on monte à Jérusalem en pèlerinage : et on « monte » vraiment : le pèlerinage se fait à pied, parfois de très loin, dans la fatigue, la chaleur, la soif, mais aussi la ferveur du coude à coude et des difficultés surmontées ensemble ; (nos parcours en autocar, de Jéricho à Jérusalem, par exemple, ne peuvent pas assurer, de la même manière cette cohésion du groupe et cette ferveur commune). Quand le pèlerin de notre psaume s'exclame « Maintenant, notre marche prend fin ! », il exprime tout à la fois l'émerveillement devant le spectacle de la ville et le soulagement d'être arrivés, enfin!... Donc, on monte à Jérusalem, comme les tribus sont montées du pays d'Egypte, sous la conduite de Moïse, puis de Josué, grâce à la protection du Dieu libérateur. Dans le verset : « c'est là que montent les tribus, les tribus du Seigneur », l'expression « tribus du Seigneur », elle aussi, est un rappel de l'Alliance, au moins pour deux raisons : d'abord l'emploi du nom « Seigneur » : c'est le fameux Nom révélé à Moïse dans le buisson ardent ; quant à la préposition « du » (« les tribus du Seigneur »), elle dit l'appartenance qui est justement caractéristique de l'Alliance : l'une des formules de l'Alliance, on pourrait dire presque dire sa devise, était « Vous serez mon peuple et je serai votre Dieu ».

Et si l'on monte à Jérusalem, chaque année pour la fête des tentes, c'est pour se retremper dans la ferveur de l'Alliance au cours des multiples célébrations qui en déploieront tous les aspects. Mais le point commun de toutes ces célébrations, ce sera l'action de grâce au Dieu d'Israël pour son Alliance et sa fidélité. « C'est là que montent les tribus, les tribus du Seigneur, c'est là qu'Israël doit rendre grâce au nom du Seigneur. » « Rendre grâce au nom du Seigneur » c'est précisément la vocation d'Israël ; tant que l'humanité tout entière n'aura pas reconnu son Seigneur, c'est le rôle d'Israël au milieu des nations d'être le peuple de l'action de grâce. En même temps, on donne l'exemple, en quelque sorte, en attendant le jour béni où toutes les nations seront ici rassemblées. Il faut relire le magnifique texte d'Isaïe où Israël et les nations sont évoqués tour à tour : manière de montrer à quel point le destin d'Israël et celui des nations sont imbriqués ; si Israël a été choisi, ce n'est pas pour son bénéfice propre, c'est pour être au milieu du monde le témoin de Dieu : « Il arrivera dans l'avenir que la montagne de la Maison du Seigneur sera établie au sommet des montagnes et dominera sur les collines. Toutes les nations y afflueront. Des peuples nombreux se mettront en marche et diront : Venez à la montagne du Seigneur, à la Maison du Dieu de Jacob. Il nous montrera ses chemins et nous marcherons sur ses routes. Oui, c'est de Sion que vient l'instruction, et de Jérusalem la parole du Seigneur. » (Is 2, 2-3).

« C'est là le siège du droit, le siège de la maison de David » : là, c'est toute l'espérance attachée à la famille de David qui est redite ; on se souvient de la promesse faite à David par le prophète Natan : « Lorsque tes jours seront accomplis et que tu seras couché avec tes pères, j'élèverai ta descendance après toi, celui qui sera issu de toi-même et j'établirai fermement sa royauté... » (2 S 7, 16). Depuis cette promesse, on attend le roi idéal qui gouvernera selon le coeur de Dieu, c'est-à-dire selon le droit et la justice. Quand ce psaume est chanté après l'exil à Babylone, il n'y a plus de roi sur le trône de David, mais la promesse demeure car Dieu ne peut se renier lui-même, comme dira Saint Paul ; et si on rappelle solennellement cette promesse dans les célébrations, c'est pour raviver l'espérance : le jour de Dieu viendra ; ce jour-là, il y aura de nouveau un roi sur le trône de David, un roi juste...

Un roi qui permettra enfin à Jérusalem d'accomplir sa vocation : « ville de la paix ». Car le souhait adressé à Jérusalem « Que la paix règne dans tes murs ! » n'est pas seulement un voeu pieux, une phrase gentille comme on peut s'en dire en se retrouvant. C'est le cri du coeur : le peuple d'Israël sait qu'il a vocation à être déjà sur cette terre le témoin de la paix que seul Dieu peut donner. Des siècles plus tard, nous fêtons celui qui a inauguré le règne tant espéré par des générations de pèlerins de la ville sainte : « règne de vie et de vérité, règne de grâce et de sainteté, règne de justice, d'amour et de paix », comme le dit la superbe préface de la fête du Christ-Roi. C'est déjà cette espérance qui soulève les pèlerins, dès le début du pèlerinage : « Quelle joie quand on m'a dit : Nous irons à la maison du Seigneur ».

DEUXIEME LECTURE - Colossiens 1 , 12 - 20

Frères,
12 rendez grâce à Dieu le Père
qui vous a rendus capables
d'avoir part, dans la lumière,
à l'héritage du peuple saint.
13 Il nous a arrachés au pouvoir des ténèbres,
il nous a fait entrer dans le royaume de son Fils bien-aimé,
14 par qui nous sommes rachetés
et par qui nos péchés sont pardonnés.
15 Lui, le Fils, il est l'image du Dieu invisible,
le premier-né par rapport à toute créature,
16 car c'est en lui que tout a été créé
dans les cieux et sur la terre,
les êtres visibles
et les puissances invisibles :
tout est créé par lui et pour lui.
17 Il est avant tous les êtres,
et tout subsiste en lui.
18 Il est aussi la tête du corps,
c'est-à-dire de l'Eglise.
Il est le commencement,
le premier-né d'entre les morts,
puisqu'il devait avoir en tout la primauté.
19 Car Dieu a voulu que dans le Christ,
toute chose ait son accomplissement total.
20 Il a voulu tout réconcilier par lui et pour lui,
sur la terre et dans les cieux,
en faisant la paix par le sang de sa croix.

Ce texte est à la fois magnifique et terriblement difficile ; mais nous pressentons bien qu'il va très loin dans la contemplation du mystère de notre foi : il résonne comme un credo, une synthèse du mystère du Christ tel que Paul et ses disciples* ont pu le découvrir. On a là une grande fresque du projet de Dieu et l'affirmation que cette oeuvre de Dieu est accomplie en Jésus-Christ. Tout a été créé en lui ET tout a été recréé, réconcilié en lui. Jésus-Christ est vraiment le centre du monde et de l'histoire.

D'abord une remarque, tout ce qui est dit du projet de Dieu est dit au passé : « Il vous a rendus capables... Il nous a arrachés au pouvoir des ténèbres... Il nous a fait entrer dans le royaume de son Fils bien-aimé »... et à la fin du texte : « Dieu a voulu que dans le Christ, toute chose ait son accomplissement total...Dieu a voulu tout réconcilier par lui et pour lui... » Manière de dire que ce projet de Dieu est conçu de toute éternité.
En revanche, tout ce qui concerne le Christ est dit au présent : « En lui nous sommes rachetés, en lui nous sommes pardonnés... Il est l'image du Dieu invisible, Il est avant tous les êtres... Il est la tête du corps qui est l'Eglise... Il est le commencement, le premier-né d'entre les morts »... Ce mystère du Christ se déploie en chacun de nous tout au long de notre histoire humaine.

« Il est l'image du Dieu invisible » : c'est peut-être la clé de la pensée de Paul : à la première création, Dieu a fait l'homme à son image et à sa ressemblance ; la vocation de tout homme, c'est d'être l'image de Dieu. Or le Christ est l'exemplaire parfait, si l'on ose dire, il est véritablement l'homme à l'image de Dieu : en contemplant le Christ, nous contemplons l'homme, tel que Dieu l'a voulu. « Voici l'homme » (Ecce homo) dit Pilate à la foule, sans se douter de la profondeur de cette déclaration !

Mais, en Jésus, nous contemplons également Dieu lui-même : dans l'expression « image du Dieu invisible » appliquée à Jésus-Christ, il ne faudrait pas minimiser le mot « image » : il faut l'entendre au sens fort ; en Jésus-Christ, Dieu se donne à voir ; ou pour le dire autrement, Jésus est la visibilité du Père : « Qui m'a vu a vu le Père » dira-t-il lui-même à Philippe (dans l'évangile de Jean : Jn 14, 9). Un peu plus bas dans cette même lettre, Paul dit encore : « En Christ habite toute la plénitude de la divinité » (Col 2 , 9). Il réunit donc en lui la plénitude de la créature et la plénitude de Dieu : il est à la fois homme et Dieu. En contemplant le Christ, nous contemplons l'homme... en contemplant le Christ, nous contemplons Dieu.

Reste à savoir pourquoi le sang de la croix du Christ, comme dit Saint Paul, nous réconcilie avec Dieu. Et là, le problème, semble-t-il, c'est que ce texte peut être lu de deux manières : première manière, mais qui donne de Dieu une idée complètement fausse : Dieu aurait voulu que Jésus souffre beaucoup pour mériter l'effacement de nos péchés... Mais il faut tourner résolument le dos à des explications de ce genre ; on sait bien qu'il ne s'agit pas de payer une dette à Dieu. Deuxième manière de comprendre ce texte, et c'est celle que je vous propose : c'est la haine des hommes qui tue le Christ, mais, par un mystérieux retournement, cette haine est transformée par Dieu en un instrument de réconciliation, de pacification.

A l'échelle humaine, nous avons parfois des exemples de cet ordre : je pense à des hommes comme Itzak Rabin, Martin Luther King, Gandhi, Sadate... Ils ont prêché la paix, l'égalité entre les hommes, et cela leur a coûté la vie ; ils ont été victimes de la haine des hommes ; mais, paradoxalement, leur mort a inauguré un progrès de la paix et de la réconciliation. Un témoignage d'amour et de pardon, qui va parfois jusqu'au sacrifice de sa vie, est un ferment de paix. Parce qu'il nous montre le chemin, il attendrit notre coeur, si nous voulons bien.

Mais cela ne suffit pas à réconcilier l'humanité tout entière avec Dieu car ils ne sont que des hommes. Jésus, lui, est l'homme - Dieu : il est à la fois le Dieu qui pardonne et l'humanité qui est pardonnée ; ce qui nous réconcilie, c'est que le pardon accordé par le Christ à ses bourreaux, est le pardon même de Dieu. C'est Dieu qui pardonne... par pure miséricorde de sa part. Désormais, nous savons, parce que nous l'avons vu de nos yeux, jusqu'où va l'amour et le pardon de Dieu. C'est pour cela que nous avons des crucifix dans nos maisons. Ajoutons que seul Jésus, parce qu'il est Dieu, peut nous transmettre l'Esprit de Dieu pour que nous devenions capables de pardonner à notre tour.

Comme dit Saint Paul, il a plu à Dieu de nous pardonner à travers Jésus-Christ : « Il a plu à Dieu de faire habiter en lui toute plénitude et de tout réconcilier par lui et pour lui et sur la terre et dans les cieux en faisant la paix par le sang de sa croix ». Au jour du Vendredi-Saint sur le Calvaire, celui que nous appelons « le bon larron » fut le premier bénéficiaire de cette réconciliation (c'est l'évangile de cette fête du Christ-Roi).

Ce n'est pas magique pour autant, on ne le sait que trop : cette Nouvelle Alliance inaugurée en Jésus-Christ est offerte mais nous demeurons libres de ne pas y adhérer ; pour nous, baptisés, elle devrait être un sujet sans cesse renouvelé d'émerveillement et d'action de grâce ; c'est pourquoi Paul commençait sa contemplation par : « Rendez grâce à Dieu le Père qui vous a rendus capables d'avoir part, dans la lumière, à l'héritage du peuple saint ». Il s'adressait à ceux qu'il appelle « les saints », c'est-à-dire les baptisés. L'Eglise, par vocation, c'est le lieu où l'on rend grâce à Dieu. Ne nous étonnons pas que notre réunion hebdomadaire s'appelle « Eucharistie » (littéralement en grec « action de grâce »).

****
* Personne, aujourd'hui, ne sait dire avec certitude si cette lettre émane de Paul ou d'un de ses très proches disciples.

EVANGILE - Luc 23 , 35 - 43

On venait de crucifier Jésus,
35 et le peuple restait là à regarder.
Les chefs ricanaient en disant :
« Il en a sauvé d'autres :
qu'il se sauve lui-même,
s'il est le Messie de Dieu, l'Elu ! »
36 Les soldats aussi se moquaient de lui.
S'approchant pour lui donner de la boisson vinaigrée,
37 ils lui disaient :
« Si tu es le roi des Juifs,
sauve-toi toi-même ! »
38 Une inscription était placée au-dessus de sa tête :
« Celui-ci est le roi des Juifs. »
39 L'un des malfaiteurs suspendus à la croix
l'injuriait :
« N'es-tu pas le Messie ?
Sauve-toi toi-même, et nous avec ! »
40 Mais l'autre lui fit de vifs reproches :
« Tu n'as donc aucune crainte de Dieu !
Tu es pourtant un condamné, toi aussi !
41 Et puis, pour nous, c'est juste :
après ce que nous avons fait,
nous avons ce que nous méritons.
Mais lui, il n'a rien fait de mal. »
42 Et il disait :
« Jésus, souviens-toi de moi
quand tu viendras inaugurer ton Règne. »
43 Jésus lui répondit :
« Amen, je te le déclare :
aujourd'hui, avec moi, tu seras dans le Paradis. »



Trois fois retentit la même interpellation à Jésus crucifié : « Si tu es... » ; « Si tu es le Messie » ricanent les chefs... « Si tu es le roi des Juifs », se moquent les soldats romains ... « Si tu es le Messie » injurie l'un des deux malfaiteurs crucifiés en même temps que lui. Au passage, on note que chacun interpelle Jésus à partir de sa situation personnelle : les chefs religieux du peuple juif attendent le Messie, l'Elu de Dieu... et à leurs yeux, il en a bien peu l'air. Les soldats romains, membres de l'armée d'occupation ricanent sur ce prétendu roi, si mal défendu... Quant au malfaiteur, il attend quelqu'un qui le sauve de la mort : lui aussi en appelle au Messie.
Ces trois interpellations ressemblent étrangement au récit des Tentations dans le désert, au début de la vie publique de Jésus (Luc 4) : trois interpellations, là aussi... par le diable cette fois : « Si tu es le Fils de Dieu... » : « Si tu es le Fils de Dieu, change donc ces pierres en pain »... « Si tu es le Fils de Dieu... jette-toi en bas, Dieu donnera ordre à ses anges de te garder »... et la troisième tentation concerne justement le titre de roi : « Je te donnerai toute la gloire des royaumes de la terre, si tu te prosternes devant moi ».

Dans ces deux étapes de la vie du Christ (telle qu'elle est rapportée par saint Luc), la question est au fond la même : quel est le rôle du Messie ? Est-ce un chef politique ou religieux ? Quelqu'un qui a tout pouvoir pour tout arranger ? Un roi tout-puissant ? Si c'est cela, Jésus ne répond évidemment pas à ce schéma : ce condamné, crucifié comme un malfaiteur n'a pas grand chose apparemment d'un roi de l'univers. Il ne répond rien d'ailleurs à ces mises en demeure de montrer enfin son pouvoir. Dans l'épisode des Tentations, à chacune des provocations du diable, Jésus avait répondu par une phrase de l'Ecriture. « Il est écrit : l'homme ne se nourrit pas seulement de pain »... « Il est écrit : Tu ne mettras pas à l'épreuve le Seigneur ton Dieu »... « Il est écrit : Tu adoreras le Seigneur ton Dieu, c'est à lui seul que tu rendras un culte ». L'Ecriture était sa référence pour résister ; et on peut bien penser que, tout au long de sa vie terrestre, chaque fois qu'il a affronté des tentations concernant sa mission de Messie, c'est la référence à l'Ecriture qui lui a permis de tenir le cap.

Sur la croix, au contraire, Jésus ne répond pas, il ne dit rien tout au long de cette scène de provocations. Et pourtant l'interpellation est de taille : Messie, il l'est et il le sait ; or le Messie est celui qui sauvera le monde : il devrait donc bien se sauver lui-même ! Cela, c'est notre logique humaine, c'est la logique de ses interlocuteurs. Et c'est de cela qu'il meurt : il meurt de n'avoir pas été conforme à leur logique, à leur idée du Messie. Mais Jésus sait, lui, que Dieu seul sauve ; il attend son propre salut de Dieu seul. D'ailleurs son nom le dit bien : « Jésus » cela veut dire « C'est Dieu qui sauve ». Il n'a donc rien à ajouter, rien à répondre ; il attend dans la confiance ; il sait que Dieu ne l'abandonnera pas à la mort. Les Tentations sont une fois pour toutes surmontées : il est resté fidèle à sa mission, il ne s'est pas dérobé aux conséquences. Le voilà livré totalement aux mains des hommes : que pourrait-il répondre de plus à ses adversaires ?

En revanche, cet épisode des injures est encadré dans l'évangile de Luc par deux paroles de Jésus, deux paroles de pardon : la deuxième, nous venons de l'entendre, c'est la phrase adressée à celui que nous appelons « le bon larron » ; la première est rapportée par Luc juste avant le passage d'aujourd'hui : « Père, pardonne-leur, car ils ne savent pas ce qu'ils font ». Parole humaine et divine à la fois ; puisqu'il est l'homme-Dieu : le pardon accordé par le Christ à ses bourreaux est le pardon même de Dieu. En Jésus, homme et Dieu, c'est Dieu qui pardonne... nous sommes réconciliés, il nous suffit d'accueillir cette réconciliation. C'est très exactement ce que fait celui qui nous est donné en exemple, le « bon larron » : il reconnaît Jésus comme le Messie, il l'appelle au secours... prière d'humilité et de confiance... Il lui dit « Souviens-toi », ce sont les mots habituels de la prière que l'on adresse à Dieu : à travers Jésus, c'est donc au Père qu'il s'adresse : « Jésus, souviens-toi de moi, quand tu viendras inaugurer ton règne » ; on a envie de dire « Il a tout compris ». Et Jésus lui répond : « Amen, je te le déclare : aujourd'hui, avec moi, tu seras dans le Paradis ». « Aujourd'hui » : l'attitude de vérité et d'humilité de cet homme qui n'était sûrement pas un enfant de choeur (comme on dit) est la seule condition pour que ce jour soit l'aujourd'hui du salut pour lui.

Au-delà même des Tentations au désert, on se souvient d'un autre homme (Adam), dans un autre jardin, qu'on appelait Eden, le lieu du bonheur, le lieu de délices ; il avait été créé pour être le roi de la création : « Dominez la terre et soumettez-la » ; il était libre mais il n'était pas tout-puissant : il dépendait de Dieu. Mais il a voulu être « comme un dieu ».
« Si tu es le Fils de Dieu » : au fond c'est toujours la même histoire ; Adam s'est trompé : il a cru qu'être fils de Dieu, on le décidait soi-même... il a cru le diable qui disait « vous serez comme des dieux » et il a été chassé du Paradis ; Jésus, au contraire, dont le nom veut dire « C'est Dieu qui sauve », Jésus a attendu le salut de Dieu seul... il nous ouvre les portes du Paradis.

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11 novembre 2010 4 11 /11 /novembre /2010 18:03

marie-nolle-thabut.jpg Je suis, chaque dimanche, impressionné par la qualité des commentaires de Marie-Noëlle Thabut sur les textes que nous propose la liturgie du jour.

 

Ces commentaires, trouvés sur le site "Eglise catholique en France", permettent à toute personne de bonne volonté, chrétienne ou non, de mieux comprendre la Bible, le livre le plus diffusé au monde. Notamment, en

  • donnant des explications historiques ;

  • décodant le langage imagé utilisé par l'auteur.

Je souhaite arriver à mettre ici, chaque dimanche, les commentaires de Marie-Noëlle Thabut. Ma seule contribution consiste à surligner les passages que je trouve les plus enrichissants et à écrire en rouge ceux qui parlent d'un thème qui m'est cher : la liberté (trois autres pages de mon blog sont consacrées à ces passages des Evangiles, du reste du Nouveau Testament ou de l'Ancien Testament qui parlent de la liberté, directement ou indirectement)

 

Version audio, trouvée sur le site de Radio-Notre-Dame

 

PREMIERE LECTURE - Malachie 3, 19 - 20 a

19 Voici que vient le jour du Seigneur,
brûlant comme une fournaise.
Tous les arrogants, tous ceux qui commettent l'impiété,
seront de la paille.
Le jour qui vient les consumera,
déclare le Seigneur de l'univers,
il ne leur laissera ni racine ni branche.
20 Mais pour vous qui craignez mon Nom,
le Soleil de justice se lèvera ;
il apportera la guérison dans son rayonnement.


- Quand Malachie écrit ces lignes, les croyants ne savent plus très bien où ils en sont : nous sommes vers 450 av. J.C. dans un contexte de découragement général ; tout le monde a l'air de perdre la foi, y compris les prêtres de Jérusalem qui en sont venus à célébrer le culte un peu n'importe comment. Et tout le monde ou presque se pose des questions du genre « Que fait Dieu ?... Nous oublie-t-il ?... » La vie est tellement injuste ! A ceux qui font le mal, tout réussit... A quoi sert d'être soi-disant le peuple élu, à quoi sert de respecter les commandements ? Il n'y a pas de justice... Dieu est-il vraiment juste, finalement ?

- Alors Malachie fait son travail de prophète, c'est-à-dire qu'il s'emploie à galvaniser les énergies. Il rappelle à l'ordre d'abord, les prêtres comme les laïcs, mais surtout, et c'est le texte d'aujourd'hui, il proclame que Dieu est juste... et que son projet d'instaurer la justice entre les hommes progresse irrésistiblement. Le JOUR du Seigneur approche.

- « Voici que vient le jour du Seigneur », cela veut dire que l'histoire n'est pas un perpétuel recommencement, elle progresse ; pour les croyants, juifs ou chrétiens, c'est un article de foi. « Il vient le jour du Seigneur », c'est certainement le thème de ce dimanche. Le « jour » du Seigneur, sous-entendu le jour de sa venue. Evidemment, selon l'idée que l'on se fait de Dieu, on va, soit redouter, soit attendre impatiemment sa venue. Le croyant, lui, attend impatiemment, ardemment, activement cette venue du jour du Seigneur. Car pour le croyant, celui qui a compris une fois pour toutes que Dieu est Père, l'annonce de la venue du jour de Dieu est une bonne nouvelle.

- L'image employée par Malachie est celle du soleil : « Voici que vient le jour du Seigneur, brûlant comme une fournaise » : il ne faut surtout pas entendre cette phrase comme une menace ! Car le livre de Malachie commence par une déclaration d'amour de Dieu : « Je vous aime, dit le Seigneur » (Ml 1, 2) et une autre : « Je suis Père » (Ml 1, 6). Le texte que nous venons d'entendre est de la même veine : « une fournaise », quelle image superbe pour dire l'incandescence de l'amour infini ! Cette image de fournaise, nous la retrouvons dans l'évangile : « Notre coeur n'était-il pas tout brûlant...? » se redisaient, tout émus, les deux disciples d'Emmaüs après leur rencontre avec le Ressuscité.

- Et il est vrai que les images de lumière et de chaleur nous viennent spontanément pour exprimer l'amour qui envahit parfois notre coeur. Alors, quand viendra pour chacun de nous le jour de la grande rencontre, c'est dans l'océan brûlant de l'amour de Dieu que nous serons plongés. Que pourrions-nous craindre ? Il suffit de nous rappeler les premières lignes de Malachie : « Je vous aime, dit le Seigneur » ; nous serons bien exposés tout entiers, mais c'est au soleil de l'amour ; et que peut faire Celui qui n'est qu'amour, sinon aimer ? Et aimer de préférence ce qui est exposé, pauvre, nu, sans défense. C'est le merveilleux sens du mot « miséricorde » : un coeur attiré par la misère ; et miséreux, nous le sommes, indiscutablement ; alors le coeur de Dieu nous est acquis !

- N'empêche que Malachie parle bien ici de jugement : là encore l'image du soleil est suggestive : on sait bien que le soleil est tantôt brûlant, dangereux, tantôt au contraire bienfaisant. Il apporte, selon les cas, brûlure ou guérison. C'est ce que nous appelons l'ambivalence du soleil : son action est double. Dans le domaine de la santé, par exemple, il aggrave certaines maladies, (le cancer par exemple), il en guérit d'autres : avant la découverte des antibiotiques, on employait l'héliothérapie dans le traitement de certaines tuberculoses...

- Pour le Soleil de Dieu, dont parle Malachie, c'est la même chose : rien n'échappe à sa lumière ; pas question de nous montrer sous le jour le plus avantageux : aucune tache, aucune imperfection ne restera dans l'ombre. Nous voilà exposés sans défense, semble-t-il, au regard de Dieu, le souverain juge.

- C'est notre vie tout entière, notre être tout entier, qui sera exposée au soleil purificateur : il brûlera les uns, guérira les autres ; je reprends le texte : « Tous les arrogants, ceux qui commettent l'impiété, seront de la paille, le jour qui vient les consumera... Mais pour vous qui craignez mon nom, il apportera la guérison ».
Le jugement de Dieu révélera ce que nous sommes en vérité :

- Sommes-nous « arrogants » comme dit Malachie, hommes au coeur sec ? Alors nous verrons ce que nous sommes en réalité : de la paille qui sera emportée dans l'incendie...

- Sommes-nous humbles devant Dieu, « craignant son Nom », c'est-à-dire attendant tout de lui, comme le publicain de l'autre jour ? Alors nous serons comblés.

- Reste une question de taille : comment savoir de quelle catégorie nous sommes, tant qu'il est encore temps ? Aucun d'entre nous n'est totalement bon, nous le savons bien... Mais aucun d'entre nous, non plus, n'est totalement mauvais. Il y a en chacun de nous un peu d'arrogance, et un peu de crainte de Dieu, pour reprendre les termes de Malachie, un peu d'orgueil et un peu d'humilité, un peu de haine ou d'indifférence et un peu d'amour, un peu de service de nous-mêmes et un peu de service des autres...

- C'est donc en chacun de nous que le tri va s'opérer : ce qui est bonne graine va germer au soleil de Dieu, ce qui n'est que paille va brûler ; ce qui, en chacun de nous, est reflet ou attente de l'amour de Dieu, ce que Malachie appelle « crainte de Dieu », sera comblé, transfiguré. Ce qui, en chacun de nous, est obstacle à l'amour de Dieu, ce que Malachie appelle « arrogance » fondra comme neige au soleil, ou « brûlera comme de la paille » pour reprendre les termes de notre texte. Ce jugement de Dieu, en fait, c'est une opération de purification, et alors, enfin, en chacun de nous Dieu reconnaîtra son image et sa ressemblance.

- Je reprends deux autres images employées ailleurs par Malachie pour décrire l'oeuvre de jugement de Dieu : celles du fondeur et du blanchisseur ; quand le blanchisseur s'attaque aux taches, ce n'est pas pour détruire la nappe des jours de fête, c'est pour qu'elle soit éclatante ; quand le fondeur purifie l'or ou l'argent, ce n'est pas pour supprimer le bijou tout entier, mais pour qu'il rayonne de toute sa beauté. De la même manière, tout ce qui est amour, service sera grandi, épanoui, transfiguré... ce qui n'est pas amour disparaîtra tout simplement.

- Au fond, que la paille brûle... quelle importance ? Tout ce qui est bonne graine lèvera au soleil. Non, vraiment, nous n'avons rien à craindre du jour de Dieu.

PSAUME 97 ( 98 ) , 5 ... 10

5 Jouez pour le Seigneur sur la cithare,
sur la cithare et tous les instruments ;
6 au son de la trompette et du cor,
acclamez votre roi, le Seigneur !

7 Que résonnent la mer et sa richesse,
le monde et tous ses habitants ;
8 que les fleuves battent des mains,
que les montagnes chantent leur joie.

9 Acclamez le Seigneur, car il vient
pour gouverner la terre,
pour gouverner le monde avec justice,
et les peuples avec droiture !



- Ce psaume nous transporte en pensée à la fin du monde : c'est la création tout entière renouvelée qui crie sa joie parce que le règne de Dieu est enfin arrivé. J'ai dit « la création tout entière » car je lis dans le psaume « La mer et sa richesse, le monde et ses habitants, les fleuves et les montagnes ... »

- Saint Paul dit bien dans sa lettre aux Ephésiens que c'est le projet de Dieu depuis toujours de « réunir l'univers entier » ; je vous rappelle ce texte : « Dieu nous a fait connaître le mystère de sa volonté, le dessein bienveillant qu'il a d'avance arrêté en lui-même pour mener les temps à leur accomplissement, tout réunir sous un seul chef, le Christ, ce qui est dans les cieux et ce qui est sur la terre ».

- « Tout réunir », la création, le cosmos et les créatures : et le mot « réunir » est à prendre au sens fort d'union. Le projet de Dieu, de toute éternité, c'est l'harmonie entre tous ; dans ce psaume, on le chante, comme s'il était déjà réalisé : la mer et toutes les créatures aquatiques résonnent, s'associent au son de la trompette et du cor, les fleuves battent des mains, les montagnes chantent leur joie. Vous vous souvenez du vieux rêve d'Isaïe au chapitre 11 : « Le loup habitera avec l'agneau, le léopard se couchera près du chevreau, le veau et le lionceau seront nourris ensemble, un petit garçon les conduira. La vache et l'ourse auront même pâturage, leurs petits même gîte. Le lion, comme le boeuf, mangera du fourrage. Le nourrisson s'amusera sur le nid du cobra, sur le trou de la vipère, le jeune enfant étendra la main. Il ne se fera ni mal ni destruction sur ma montagne sainte, car le pays sera rempli de la connaissance du Seigneur, comme la mer que comblent les eaux. » (Is 11, 6 - 9).

- Un rêve bien différent de la réalité qu'on connaît : Israël connaît les dangers de la mer et, d'habitude, la Bible évoque plutôt les mugissements de la tempête, les abîmes de la mort. Et que ce soit entre les éléments et l'homme, entre les animaux, ou entre les hommes eux-mêmes, on assiste à des luttes de toutes sortes, parfois à une guerre sans merci. Où est passé notre beau rêve d'harmonie ? Où est passé le beau rêve de Dieu, surtout ? Mais parce que c'est le projet de Dieu, l'homme de la Bible sait que le jour viendra où le rêve sera réalité. A toutes les époques, c'est le rôle des prophètes de raviver cette espérance.

- C'est le rôle des psaumes, aussi, de nous faire inlassablement répéter nos motifs d'espérance : ici, dans le psaume 97, on chante le règne de Dieu et cela signifie rétablissement de l'harmonie universelle. Et après tant de rois décevants au Nord comme au Sud du pays, après tant d'injustices de toute sorte, un règne de justice et de droiture va commencer. Si on le chante déjà, c'est par anticipation. En chantant cela, on imagine déjà (parce qu'on sait qu'il viendra) le jour où Dieu sera vraiment le roi de toute la terre, c'est-à-dire reconnu par toute la terre. « Acclamez le Seigneur car il vient pour gouverner la terre, pour gouverner le monde avec justice et les peuples avec droiture ».
- C'est encore Isaïe qui parlait du règne du Messie, en disant « La justice sera la ceinture de ses han ches et la fidélité le baudrier de ses reins ». (Is 11, 5) Isaïe parlait au futur... Mais cette fois le psaume parle au présent. Nous en avions lu les premiers versets il y a quelques semaines : « Chantez au Seigneur un chant nouveau, car il a fait des merveilles; par son bras très saint, par sa main puissante, il s'est assuré la victoire ». C'était au passé, on rappelait les hauts faits de Dieu en faveur de son peuple, c'est-à-dire l'exploit de la sortie d'Egypte, d'abord, puis toute la présence de Dieu auprès de son peuple au milieu de toutes les péripéties de son histoire.

- Mais, ici le psaume parle au présent : « Acclamez votre roi, le Seigneur ! Acclamez le Seigneur, car il vient pour gouverner la terre, pour gouverner le monde avec justice, et les peuples avec droiture ! » Car c'est l'expérience du passé, justement, qui permet à Israël d'anticiper l'avenir. Dieu a fait ses preuves, en quelque sorte ; de la même manière qu'il a délivré son peuple de la servitude en Egypte, il délivrera l'humanité de toutes les chaînes qui l'emprisonnent, celles de la haine et de l'injustice. On peut donc déjà acclamer le règne de Dieu comme accompli parce qu'on sait, sans aucune hésitation possible, que ce n'est qu'une affaire de délai.

- C'est le psaume 89 (90) qui dit : « Mille ans, à tes yeux, sont comme hier, un jour qui s'en va, comme une heure de la nuit. » Et saint Pierre reprend à peu de choses près les mêmes termes : à des chrétiens qui s'impatientent devant la longueur du délai de la venue du Royaume, Pierre répond : « Il y a une chose en tout cas, mes amis, que vous ne devez pas oublier : pour le Seigneur, un seul jour est comme mille ans et mille ans comme un jour. Le Seigneur ne tarde pas à tenir sa promesse, alors que certains prétendent qu'il a du retard, mais il fait preuve de patience envers vous... » (2 Pi 3, 8-9).

- On retrouve ici un écho des promesses de Malachie, que nous entendons ce dimanche en première lecture : « Voici que vient le jour du Seigneur, brûlant comme une fournaise... Pour vous qui craignez mon Nom, le Soleil de justice se lèvera ; il apportera la guérison dans son rayonnement. » Ceux qui chantent ce psaume, ce sont les humbles, les pauvres du Seigneur, justement, ceux qui attendent avec impatience sa venue, son rayonnement, comme dit Malachie.

- Pour l'instant, c'est le peuple élu tout seul qui chante au Temple de Jérusalem « Acclamez le Seigneur, terre entière, acclamez votre roi, le Seigneur ». Mais quand les temps seront accomplis, c'est la création tout entière qui chantera et pas seulement le peuple élu... Et je vous avais dit la dernière fois, que le mot « chanter » est trop faible ; en fait, par le vocabulaire employé en hébreu, ce psaume est un cri de victoire, le cri que l'on pousse sur le champ de bataille après la victoire, la « terouah ».

- Mais dans les cieux nouveaux et la terre nouvelle que Dieu va créer, ce cri de victoire va se transformer : il n'y aura plus de place pour des cris de guerre car, et c'est encore Isaïe qui parle « La justice de Dieu sera là pour toujours et son salut, de génération en génération. » Nous comprenons pourquoi Jésus nous fait répéter : « Que ton Règne vienne ! »

DEUXIEME LECTURE - 2 Thessaloniciens 3 , 7 - 12

Frères,
7 vous savez bien, vous,
ce qu'il faut faire pour nous imiter.
Nous n'avons pas vécu parmi vous dans l'oisiveté ;
8 et le pain que nous avons mangé,
nous n'avons demandé à personne de nous en faire cadeau.
Au contraire, dans la fatigue et la peine, nuit et jour,
nous avons travaillé pour n'être à charge d'aucun d'entre vous.
9 Bien sûr, nous en aurions le droit ;
mais nous avons voulu être pour vous un modèle à imiter.
10 Et quand nous étions chez vous,
nous vous donnions cette consigne :
si quelqu'un ne veut pas travailler,
qu'il ne mange pas non plus.
11 Or, nous apprenons que certains parmi vous
vivent dans l'oisiveté,
affairés sans rien faire.
12 A ceux-là, nous adressons dans le Seigneur Jésus Christ
cet ordre et cet appel :
qu'ils travaillent dans le calme
pour manger le pain qu'ils ont gagné.

- « Si quelqu'un ne veut pas travailler, qu'il ne mange pas non plus » : voilà une phrase que Saint Paul ne redirait certainement pas telle quelle aujourd'hui ! Ceux qui ont la chance d'avoir du travail (c'était le cas de Saint Paul), n'oseraient jamais dire une chose pareille aux millions de chômeurs d'aujourd'hui. On a là, une fois de plus, la preuve qu'il ne faut jamais sortir une phrase biblique de son contexte !

- Le contexte, aujourd'hui, c'est le chômage de quantité de gens de bonne volonté dont les compétences, le savoir-faire, sont inutilisés... Le contexte à l'époque de Paul était tout autre ! On n'avait certainement pas de mal à trouver du travail, puisque Saint Paul qui n'a séjourné que quelques semaines à Thessalonique, peut parler du métier qu'il y a exercé. S'il a pu trouver du travail en si peu de temps, c'est qu'il n'y avait pas de chômage. Et, rappelez-vous, à Corinthe, il avait trouvé de l'embauche très vite chez Priscille et Aquilas qui pratiquaient le même métier que lui.

- Nous le savons par le livre des Actes des Apôtres : « En quittant Athènes, Paul se rendit ensuite à Corinthe. Il rencontra là un Juif nommé Aquilas, originaire du Pont, qui venait d'arriver d'Italie avec sa femme Priscille. (L'empereur) Claude, en effet, avait décrété que tous les Juifs devaient quitter Rome. (on est en 50 ap J.C. environ). Paul entra en relations avec eux et, comme il avait le même métier - c'était des fabricants de tentes - il s'installa chez eux et il y travaillait. » (Ac 18, 1-3).

- Les oisifs dont parle Paul ne sont donc pas des chômeurs au sens moderne du terme ; mais vous vous rappelez que Paul partait en guerre contre ceux qui prétextaient la venue imminente du royaume de Dieu pour se mettre en vacances.

- Paul, lui, pratiquait donc un métier manuel, celui de tisseur de toiles de tentes ; les toiles étaient tissées en poils de chèvre, c'était une technique qu'il avait apprise en Cilicie, sa patrie natale (vous vous souvenez que Paul est de Tarse, en Cilicie, c'est-à-dire le Sud-Est de la Turquie actuelle). Les poils de chèvre, cela devait faire une toile plutôt rugueuse, notre mot « cilice » pour désigner un vêtement de pénitence, vient de là.

- Ce n'était pas un métier bien glorieux : dans le monde grec, on avait plus de considération pour les artistes ou les intellectuels ; tandis que les rabbins, au contraire, ne dédaignaient pas les métiers manuels ; et la phrase « Si quelqu'un ne veut pas travailler, qu'il ne mange pas non plus », Paul ne l'a pas inventée, elle était courante dans les milieux rabbiniques.

- Le métier de Paul n'était pas bien lucratif non plus : Paul n'a pas dû gagner grand chose puisqu'il a dû travailler nuit et jour ; il dit : « Dans la fatigue et la peine, nuit et jour, nous avons travaillé pour n'être à la charge d'aucun d'entre vous ». Et encore, malgré ce travail incessant, il ne subvenait à ses besoins que grâce à un complément envoyé par ses amis de la ville de Philippes. (C'est la lettre aux Philippiens qui nous l'apprend).

- C'est cet acharnement au travail qui autorise Paul à en parler à ceux qui se contentent de l'oisiveté sous prétexte que le Christ ne va pas tarder à revenir.

- Nous avons déjà eu l'occasion de voir que, tout convaincus que le Royaume était déjà commencé avec Jésus-Christ, les chrétiens de Thessalonique avaient perdu leur motivation pour leur travail quotidien... il est vrai que si le Christ devait revenir dans quelques semaines ou quelques mois, on se poserait la question du bien-fondé de beaucoup de nos occupations... les Thessaloniciens en étaient là... Et c'est précisément parce qu'il sait leur démotivation (comme on dirait aujourd'hui) que Paul met son point d'honneur à travailler de ses mains, pour ne pas leur donner le mauvais exemple : « nous avons voulu être pour vous un modèle à imiter ».

- Le premier argument, pour Paul, semble bien être le souci de n'être à charge de personne... c'est donc une affaire de respect des autres. Il n'est pas question de prendre l'imminence du Royaume comme prétexte pour rester inactifs.

- Mais il y a aussi une deuxième raison : oui, le monde, tel que nous le connaissons, n'est que provisoire, mais c'est de ce monde que Dieu fait son Royaume : ce n'est pas pour rien que Dieu a donné le commandement du livre de la Genèse « Dominez la terre et soumettez-la »... sous-entendu, faites-en votre Royaume.

- Vous vous souvenez peut-être de la chanson du père Aimé Duval « Ton ciel se fera sur terre avec tes bras... » Dans un autre style, l'écrivain Libanais, Khalil Gibran dit dans « le Prophète » : Lorsque vous travaillez, vous accomplissez une part du rêve de la terre... » Un croyant traduit : le rêve de la terre, c'est le Royaume ; Dieu a créé la terre pour en faire le Royaume... son Royaume et le nôtre, le Royaume de l'amour.

- Chaque fois que nous agissons, de quelque manière que ce soit, même si ce n'est pas par un travail rémunéré, pour faire grandir l'homme, pour répandre de l'amour, nous accomplissons une part de ce rêve, de ce projet du Royaume ; Khalil Gibran continue : « cette part de rêve vous fut assignée lorsque ce rêve naquit », c'est-à-dire depuis l'origine. Je reprends sa phrase en entier : « Lorsque vous travaillez, vous accomplissez une part du rêve le plus lointain de la terre, (une part) qui vous fut assignée lorsque ce rêve naquit... Le travail est l'amour rendu visible ».

- Or notre participation à la construction du Royaume de Dieu semble bien indispensable. Je reprends, mais cette fois en entier, la phrase de Pierre que nous lisions à propos du psaume de ce dimanche : « Il y a une chose en tout cas, mes amis, que vous ne devez pas oublier : pour le Seigneur, un seul jour est comme mille ans et mille ans comme un jour. Le Seigneur ne tarde pas à tenir sa promesse, alors que certains prétendent qu'il a du retard, mais il fait preuve de patience envers vous, ne voulant pas que quelques-uns périssent mais que tous parviennent à la conversion. » (2 Pi 3, 8-9). Si je comprends bien, si nous voulons que le Règne de Dieu arrive plus vite, nous n'avons pas une minute à perdre !

EVANGILE - Luc 21 , 5 - 19

5 Certains disciples de Jésus parlaient du Temple,
admirant la beauté des pierres et les dons des fidèles.
Jésus leur dit :
6 « Ce que vous contemplez,
des jours viendront
où il n'en restera pas pierre sur pierre :
tout sera détruit. »
7 Ils lui demandèrent :
« Maître, quand cela arrivera-t-il,
et quel sera le signe que cela va se réaliser ? »
8 Jésus répondit :
« Prenez garde de ne pas vous laisser égarer,
car beaucoup viendront sous mon nom
en disant : C'est moi,
ou encore : Le moment est tout proche.
Ne marchez pas derrière eux !
9 Quand vous entendrez parler de guerres et de soulèvements,
ne vous effrayez pas :
il faut que cela arrive d'abord,
mais ce ne sera pas tout de suite la fin. »
10 Alors Jésus ajouta :
« On se dressera nation contre nation,
royaume contre royaume.
11 Il y aura de grands tremblements de terre,
et çà et là des épidémies de peste et des famines ;
des faits terrifiants surviendront,
et de grands signes dans le ciel.
12 Mais avant tout cela,
on portera la main sur vous et on vous persécutera ;
on vous livrera aux synagogues,
on vous jettera en prison,
on vous fera comparaître devant des rois et des gouverneurs,
à cause de mon Nom.
13 Ce sera pour vous l'occasion de rendre témoignage.
14 Mettez-vous dans la tête
que vous n'avez pas à vous soucier de votre défense.
15 Moi-même, je vous inspirerai un langage et une sagesse
à laquelle tous vos adversaires ne pourront opposer
ni résistance ni contradiction.
16 Vous serez livrés même par vos parents,
vos frères, votre famille et vos amis,
et ils feront mettre à mort certains d'entre vous.
17 Vous serez détestés de tous, à cause de mon Nom.
18 Mais pas un cheveu de votre tête ne sera perdu.
19 C'est par votre persévérance que vous obtiendrez la vie. »



- La première chose qui frappe dans ce passage, c'est que la prédiction sur le Temple ne s'est pas complètement réalisée ! Je reprends la phrase de Jésus : « Ce Temple que vous contemplez... des jours viendront où il n'en restera pas pierre sur pierre ; tout sera détruit ». Or, si vous êtes allés à Jérusalem, vous avez quand même trouvé des ruines du Temple, il en reste quelques pierres les unes sur les autres... J'en déduis qu'il ne s'agissait pas d'une prédiction au sens où nous l'entendons habituellement. Il ne faut pas prendre ces expressions au pied de la lettre ; elles sont une manière de parler.

- Mais au fait, aucun de nous ne prend au pied de la lettre l'expression « Pas un cheveu de votre tête ne sera perdu »!... Depuis notre naissance, nous avons quand même perdu beaucoup de cheveux.

- Et voilà, je crois, une bonne leçon pour nous ; ce genre de discours ne doit pas être pris au pied de la lettre, il n'est pas fait pour prédire l'avenir de manière exacte : il est fait pour nous aider à surmonter les épreuves du présent. Le message, en définitive, c'est « Quoi qu'il arrive... Ne vous effrayez pas... »

- C'est aussi : « ne vous appuyez pas sur de fausses valeurs ». Le Temple en était un bon exemple ; restauré par Hérode, agrandi, embelli, couvert de dorures, il était magnifique ; mais lui aussi fait partie de ce monde qui passe...

- Inutile de chercher dans les paroles de Jésus des précisions sur les dates ou les modalités du Royaume ; qu'il s'agisse de la résurrection de la chair dans sa réponse aux Sadducéens, dimanche dernier, qu'il s'agisse de la fin des temps, aujourd'hui, il ne donne pas de précision ; si j'ose dire, il répond à côté : on lui demande « Quand cela arrivera-t-il ? Quel sera le signe que cela va se réaliser ? Il ne répond pas à ces questions pourtant bien précises : il dit « prenez garde de ne pas vous laisser égarer.. » ce qui n'est pas vraiment une réponse à la question posée. Il faut croire que ce n'est pas le genre de précisions dont nous avons besoin pour mener notre vie de chrétiens ...

- Ailleurs il dira qu'il ne lui appartient pas, même à lui, le Christ, de connaître ces choses-là ; mais il nous dit très clairement quelle doit être notre attitude : une attitude de confiance que rien n'ébranle : ni les catastrophes, ni les persécutions.

- Si j'entends bien, les persécutions viendront vite : Jésus décrit des catastrophes et il dit : « mais avant tout cela, on portera la main sur vous et l'on vous persécutera, on vous livrera aux synagogues, on vous jettera en prison, on vous fera paraître devant des rois et des gouverneurs, à cause de mon Nom. » Et un peu plus bas, « Vous serez détestés de tous à cause de mon Nom ». Luc sait à quel point c'est venu vite, effectivement : d'Etienne à Paul en passant par Jacques et tant d'autres... persécution de la part des Juifs d'abord, puis des Romains.

- Au passage, vous avez remarqué deux fois l'expression « à cause de mon Nom » : à elle seule, elle dit la divinité du Christ ; dans le langage des Juifs, très souvent, pour parler de Dieu lui-même, on disait simplement ces deux mots « Le Nom ».

- La parole qui suit, nous la connaissons bien : « Mettez-vous dans la tête que vous n'avez pas à vous soucier de votre défense. Moi-même, je vous inspirerai un langage et une sagesse à laquelle tous vos adversaires ne pourront opposer ni résistance ni contradiction ». Cela ne veut pas dire que les chrétiens persécutés échapperont forcément à leurs persécuteurs... Certains mourront, Jésus le dit bien « ils feront mettre à mort certains d'entre vous » mais il ajoute « Pas un cheveu de votre tête ne sera perdu », ce qui veut dire que tout notre être, corps et âme, est dans la main de Dieu. A travers la mort même, nous sommes assurés de rester vivants de la vie de Dieu. Et, quelles que soient les persécutions, la Parole de Dieu poursuivra sa course, comme dit saint Paul.

- Dans les perturbations du monde, ensuite, seule une confiance tenace nous évitera les égarements, et nous évitera aussi de nous laisser effrayer quels que soient les événements ; et Jésus cite les tremblements de terre, les épidémies, les faits terrifiants, les guerres... Et c'est notre assurance même, notre tranquillité, le fait de ne pas nous laisser effrayer qui sera témoignage. Le même évangéliste, Luc raconte dans les Actes des Apôtres la joie ressentie par Pierre et Jean poursuivis par les autorités juives : « Ils étaient tout heureux d'avoir été trouvés dignes de subir des outrages pour le Nom. » (Ac 5, 41).
- Saint Jean le dit autrement « Confiance ! J'ai vaincu le monde ! » Ou Saint Paul le dit aussi à sa manière ; vous connaissez ce texte : « ni la mort ni la vie, ni les anges ni les dominations, ni le présent ni l'avenir, ni les puissances, ni les forces des hauteurs ni celles des profondeurs , ni aucune autre créature, rien ne pourra nous séparer de l'amour de Dieu manifesté en Jésus-Christ, notre Seigneur. » (Rm 8, 38-39).

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5 novembre 2010 5 05 /11 /novembre /2010 23:29

marie-nolle-thabut.jpg Je suis, chaque dimanche, impressionné par la qualité des commentaires de Marie-Noëlle Thabut sur les textes que nous propose la liturgie du jour.

 

Ces commentaires, trouvés sur le site "Eglise catholique en France", permettent à toute personne de bonne volonté, chrétienne ou non, de mieux comprendre la Bible, le livre le plus diffusé au monde. Notamment, en

  • donnant des explications historiques ;

  • décodant le langage imagé utilisé par l'auteur.

Je souhaite arriver à mettre ici, chaque dimanche, les commentaires de Marie-Noëlle Thabut. Ma seule contribution consiste à surligner les passages que je trouve les plus enrichissants et à écrire en rouge ceux qui parlent d'un thème qui m'est cher : la liberté (trois autres pages de mon blog sont consacrées à ces passages des Evangiles, du reste du Nouveau Testament ou de l'Ancien Testament qui parlent de la liberté)

 

Version audio, trouvée sur le site de Radio-Notre-Dame

 

PREMIERE LECTURE -2ème livre des Martyrs d'Israël 7, 1... 14

1 Sept frères avaient été arrêtés avec leur mère.
A coups de fouet et de nerf de boeuf,
le roi Antiochus
voulut les contraindre à manger du porc, viande interdite.
2 L'un d'eux déclara au nom de tous :
« Que cherches-tu à savoir de nous ?
Nous sommes prêts à mourir
plutôt que de transgresser les lois de nos pères. »

9 Le deuxième frère lui dit,
au moment de rendre le dernier soupir :
« Tu es un scélérat, toi qui nous arraches à cette vie présente,
mais puisque nous mourons par fidélité à ses lois,
le Roi du monde nous ressuscitera pour une vie éternelle. »
10 Après celui-là, le troisième fut mis à la torture.
Il tendit la langue aussitôt qu'on le lui ordonna,
et il présenta les mains avec intrépidité,
11 en déclarant avec noblesse :
« C'est du Ciel que je tiens ces membres,
mais à cause de sa Loi je les méprise,
et c'est par lui que j'espère les retrouver. »
12 Le roi et sa suite
furent frappés du courage de ce jeune homme
qui comptait pour rien les souffrances.
13 Lorsque celui-ci fut mort,
le quatrième frère fut soumis aux mêmes tortures.
14 Sur le point d'expirer, il parla ainsi :
« Mieux vaut mourir par la main des hommes,
quand on attend la résurrection promise par Dieu,
tandis que toi, tu ne connaîtras pas la résurrection
pour la vie éternelle. »

Ce texte marque une étape capitale dans le développement de la foi juive : c'est l'une des premières affirmations de la Résurrection des morts. Nous sommes vers 165 avant J.C., en un moment de terrible persécution déclenchée par le roi Antiochus Epiphane. Il était très certainement mégalomane et voulait être révéré comme un dieu. Pour obliger les Juifs à renier leur foi, il exigeait d'eux des gestes de désobéissance à la Loi de Moïse : cesser de pratiquer le sabbat, offrir des sacrifices à d'autres dieux que le Dieu d'Israël, manquer aux règles alimentaires de la Loi juive... Leur fidélité a conduit de nombreux Juifs au martyre : plutôt mourir que de désobéir à la Loi de Dieu ; mais paradoxalement, c'est au sein même de cette persécution qu'est née la foi en la Résurrection : car une évidence est apparue... qu'on pourrait exprimer ainsi : puisque nous mourons par fidélité à la loi de Dieu, lui qui est fidèle nous rendra la vie.

Aujourd'hui, nous lisons un passage de l'histoire de sept martyrs, sept frères, torturés et exécutés par Antiochus Epiphane. C'est cette extraordinaire découverte de la foi en la Résurrection qui les a soutenus : « Puisque nous mourons par fidélité à ses lois, le Roi du monde (sous-entendu le véritable Roi du monde) nous ressuscitera pour une vie éternelle ». On a donc là une affirmation très claire de la Résurrection ; et une résurrection, on l'aura remarqué, très charnelle : l'un des frères parle de « retrouver ces membres »... « C'est du Ciel que je tiens ces membres, mais à cause de sa Loi je les méprise, et c'est par lui que j'espère les retrouver ».

C'est presque la première affirmation de cette foi dans la Bible* : jusque-là, on y parlait relativement peu de l'après-mort ; l'intérêt se concentrait sur cette vie et sur le lien vécu ici-bas entre Dieu et son peuple. Ce lien qu'on appelait l'Alliance. On s'intéressait à l'aujourd'hui du peuple, au lendemain du peuple, et non au lendemain de l'individu... Après la mort, le corps était déposé dans la tombe, « couché avec ses pères », selon la formule habituelle. On pensait que seule une ombre subsistait dans le « shéol », lieu de silence, de ténèbres, d'oubli, de sommeil.

Peu à peu, parce qu'on sait que Dieu est le Dieu de la vie, on commence à espérer qu'un jour l'humanité sera délivrée de la mort ; c'est Isaïe, par exemple, qui dit « Dieu fera disparaître la mort pour toujours ; le Seigneur Dieu essuiera les larmes sur tous les visages, et dans tout le pays, il enlèvera la honte de son peuple. Il l'a dit, lui, le Seigneur » (Is 25, 6). Mais pendant bien longtemps, la résurrection d'un corps mort a paru comme le type même des choses impossibles ; Ezéchiel, par exemple, prend cette image pour annoncer quelque chose d'incroyable, la restauration du peuple (il ne parle pas de l'individu) ; il parle au moment du désastre de l'Exil à Babylone : alors que le peuple a tout perdu, Ezéchiel annonce contre toutes les apparences, le sursaut du peuple, son renouveau : oui, le peuple revivra, il retrouvera sa force, il se relèvera ; pour oser dire une chose pareille, Ezéchiel s'appuie sur sa foi : Dieu ne peut manquer à sa promesse, le peuple élu reste le peuple élu. Cette annonce de relèvement du peuple, Ezéchiel la dit en images : il décrit un immense champ de bataille jonché d'ossements, les cadavres d'une armée vaincue ; tout le monde sait que rien ne les ressuscitera ; eh bien, moi je vous dis (c'est Ezéchiel qui parle), votre peuple ressemble à cela : il est anéanti comme ces cadavres et à vues humaines, il n'y a plus aucun espoir... mais aussi vrai que Dieu est le Dieu de la vie, votre peuple va se relever, comme si ces ossements se recouvraient soudainement de chair, de muscles, de peau, comme si le sang, à nouveau, coulait dans leurs veines. » Dans cette fameuse vision d'Ezéchiel, qu'on appelle la vision des ossements desséchés (Ezéchiel 37), il ne s'agit donc pas encore de résurrection individuelle. Bien sûr, après coup, on se dit « Ezéchiel ne croyait pas si bien dire » : par sa bouche l'Esprit-Saint annonçait beaucoup plus qu'Ezéchiel n'en avait lui-même conscience.

On a donc aujourd'hui avec le texte des Martyrs d'Israël une étape beaucoup plus avancée du développement de la foi d'Israël : la découverte de la foi en la résurrection des corps n'a été possible qu'après une longue expérience de la fidélité de Dieu : et alors tout d'un coup, c'est devenu une évidence que le Dieu fidèle, celui qui ne nous a jamais abandonnés, ne peut pas nous abandonner à la mort... quand nous acceptons de mourir par fidélité justement.

C'est donc une étape capitale sur le chemin de la découverte de Dieu ; mais seulement une étape : une étape provisoire, qui sera, à son tour, dépassée : pour l'instant, on envisage la résurrection seulement pour les justes. Ceux qui sont morts de leur fidélité à Dieu, le Dieu fidèle les ressuscitera. C'est ce que dit le quatrième frère : « Mieux vaut mourir par la main des hommes quand on attend la résurrection promise par Dieu, tandis que toi, tu ne connaîtras pas la résurrection pour la vie éternelle. » Il faudra encore des siècles d'éducation patiente de Dieu pour que la foi en la Résurrection des morts soit affirmée sans restriction. Aujourd'hui nous l'affirmons dans le « je crois en Dieu » : « J'attends la résurrection des morts et la vie du monde à venir » : cette affirmation, nous la devons entre autres à ces sept frères anonymes (du livre des Maccabées) morts en 165 avant Jésus-Christ sous Antiochus Epiphane.

****

* Il semble bien que la toute première affirmation de la Résurrection se trouve dans le Livre du prophète Daniel (Dn 12, 2-3), écrit précisément au moment de cette terrible persécution d'Antiochus Epiphane ; et les sept frères se seraient inspirés de lui justement. Le Livre des Martyrs d'Israël (autrement appelé Livre des Maccabées), lui, qui relate cette phase de l'histoire, est plus tardif.

PSAUME 16 ( 17 )

1 Seigneur, écoute la justice !
Entends ma plainte, accueille ma prière.
3 Tu sondes mon coeur, tu me visites la nuit,
tu m'éprouves sans rien trouver.

5 J'ai tenu mes pas sur tes traces,
jamais mon pied n'a trébuché.
6 Je t'appelle, toi, le Dieu qui répond :
écoute-moi, entends ce que je dis.

8 Garde-moi comme la prunelle de l'oeil ;
à l'ombre de tes ailes, cache-moi.
15 Et moi, par ta justice, je verrai ta face :
au réveil, je me rassasierai de ton visage.

« A l'ombre de tes ailes cache-moi » : cette toute petite phrase nous donne le cadre précis de ce psaume : il s'agit des ailes des chérubins qui surplombent le coffret de l'arche d'Alliance ; nous sommes donc en pensée au Temple de Jérusalem, dans l'endroit le plus sacré, le Saint des Saints, là où, seul, le grand-prêtre pénétrait une fois par an, le jour du Grand pardon, (Yom Kippour). Ici, il ne s'agit pas du grand-prêtre, mais de quelqu'un qui se cache, qui vient chercher refuge près de l'autel du Temple de Jérusalem. Il est sûrement traqué puisqu'il vient chercher refuge près de l'autel du Temple et qu'il en appelle à la justice de Dieu ; c'est le sens du premier verset : « Seigneur, écoute la justice » et du dernier : « par ta justice, je verrai ta face » ; s'il est contraint de remettre sa cause à Dieu, c'est qu'il est victime d'une erreur judiciaire : ce n'est certainement pas un cas isolé puisque l'on se souvient que le prophète Amos avait des paroles très sévères sur le fonctionnement de la justice ; en parlant des juges, il disait : « Ils changent le droit en poison, ils traînent la justice à terre ». Amos prêchait dans le royaume du Nord ; dans celui du Sud, ce n'était pas mieux : voici ce que dit Isaïe au chapitre 5 : « Malheur ! Ils déclarent bien le mal et mal le bien. Ils font de l'obscurité la lumière et de la lumière l'obscurité. Ils font passer pour amer ce qui est doux et pour doux ce qui est amer. » (Is 5, 20).

Et d'ailleurs, si Jésus a pu raconter une parabole mettant en scène un juge inique, refusant de rendre justice à une veuve, c'est que le cas n'était pas improbable ; et lui-même sera victime de faux témoignages. On en a une trace ici dans la phrase « Je t'appelle, toi le Dieu qui répond : écoute-moi, entends ce que je dis ... » sous-entendu les juges d'ici-bas, cela ne sert à rien de les appeler, ils ne répondent pas, ils n'écoutent pas... Dans des cas pareils, quand un innocent était injustement accusé, il ne lui restait qu'un seul refuge, le Temple, qui était un asile inviolable ; et là il se soumettait à ce que notre Moyen-Age a appelé le « jugement de Dieu ». C'était sa seule chance. Ici, il s'agit certainement de quelque chose de cet ordre, puisque notre accusé plaide non coupable « J'ai tenu mes pas sur tes traces, jamais mon pied n'a trébuché » ; aujourd'hui, nous dirions qu'il n'a pas fait de faux pas.

Comment se passait concrètement le jugement de Dieu, on ne le sait pas très bien ; mais il s'agit bien de cela : « Tu sondes mon coeur, tu me visites la nuit, tu m'éprouves sans rien trouver ». Le simple fait d'accepter de dormir dans le Temple, complètement abandonné au jugement de Dieu était déjà une présomption d'innocence ; le roi Salomon, lui, avait prévu une formule de serment qu'on faisait prononcer à l'accusé : du genre « si j'ai commis le crime que vous croyez, alors qu'il m'arrive tel malheur »... si l'accusé acceptait de prêter ce serment, c'est qu'il était réellement innocent ; la superstition était telle à l'époque qu'aucun coupable n'aurait couru le risque !

Celui qui parle dans notre psaume est donc bien certain de son innocence puisqu'il est prêt à tous les jugements de Dieu qu'on voudra ; il sait qu'il n'a rien à craindre. Au contraire, Dieu va le protéger, le « garder comme la prunelle de ses yeux » ; nous retrouvons ici la superbe expression du livre du Deutéronome (Dt 32, 10) et qui est passée comme telle en français ; encore aujourd'hui nous disons que nous tenons à quelqu'un ou à quelque chose « comme à la prunelle de nos yeux ».

Il est si sûr de son innocence, notre accusé, qu'il attend le matin avec tranquillité : « Moi, par ta justice, je verrai ta face ; au réveil, je me rassasierai de ton visage ». On retrouve ici l'assurance de Job qui ose affirmer : « Je sais bien, moi, que mon libérateur est vivant, que le dernier, il surgira sur la poussière. Et qu'après qu'on aura détruit cette peau qui est mienne, c'est bien dans ma chair que je contemplerai Dieu ». (Jb 19, 25-26).
Quand le peuple d'Israël, assemblé au Temple de Jérusalem, chante ce psaume, il proclame sa foi : il sait qu'il survivra à tous ceux qui lui veulent du mal (comme dira Paul aux Thessaloniciens dans la deuxième lecture) ; car, une fois de plus, on sait bien que cet homme (dont parle le psaume) cet homme traqué, cherchant refuge et justification dans le Temple, n'est autre que le peuple tout entier. « J'ai tenu mes pas sur tes traces, jamais mon pied n'a trébuché », c'est sa protestation de fidélité ; au milieu de toutes les tentations des peuples voisins, Israël est resté fidèle au Dieu Unique. Et c'est dans le Temple de Jérusalem et seulement là qu'il cherchait refuge. « Moi, par ta justice, je verrai ta face ; au réveil, je me rassasierai de ton visage ». Il ne s'agit pas encore de résurrection individuelle, mais le peuple élu sait que rien ne pourra l'écraser totalement ; car Dieu ne peut se renier lui-même.

« Au réveil, je me rassasierai de ton visage » : ce psaume n'a probablement pas été écrit pour annoncer la Résurrection : mais quand nous le redisons aujourd'hui, à la lumière de la Résurrection du Christ, nous reconnaissons qu'il s'y applique tellement bien ; après la nuit de la mort, nous nous éveillerons dans la lumière de Dieu. Déjà, les frères dont nous lisions l'histoire dans le livre des Maccabées en première lecture, ont pu dire cela en affrontant Antiochus Epiphane.

En attendant le sommeil définitif, chaque nuit est l'occasion pour nous de nous abandonner à la vigilance de Dieu ; on comprend pourquoi notre chant des Complies reprend chaque soir la prière de ce psaume : « Garde-moi comme la prunelle de l'oeil, à l'ombre de tes ailes cache-moi »...

DEUXIEME LECTURE - 2 Thessaloniciens 2, 16 - 3, 5

Frères,
2, 16 laissez-vous réconforter
par notre Seigneur Jésus Christ lui-même
et par Dieu notre Père,
lui qui nous a aimés
et qui, dans sa grâce,
nous a pour toujours donné réconfort et joyeuse espérance ;
17 qu'ils affermissent votre coeur
dans tout ce que vous pouvez faire et dire de bien.
3, 1 Priez aussi pour nous, frères,
afin que la parole du Seigneur poursuive sa course,
et qu'on lui rende gloire partout comme chez vous.
2 Priez pour que nous échappions à la méchanceté
des gens qui nous veulent du mal,
car tout le monde n'a pas la foi.
3 Le Seigneur, lui, est fidèle :
il vous affermira et vous protégera du Mal.
4 Et, dans le Seigneur, nous avons pleine confiance en vous :
vous faites et vous continuerez à faire ce que nous vous ordonnons.
5 Que le Seigneur vous conduise à l'amour de Dieu
et à la persévérance pour attendre le Christ.

Nous qui sommes parfois à court d'idées pour composer nos prières universelles, voilà un bon modèle ! Tout y est : d'abord, c'est une prière des uns pour les autres, les Thessaloniciens prient pour Paul et Paul pour les Thessaloniciens.

Ensuite celui qui prie n'a qu'un seul objectif : « Que la parole de Dieu poursuive sa course ». On retrouve ici la passion de Paul pour l'annonce de la Parole à toutes les nations ; on sait qu'il aime l'image de la course ; dans le monde grec, très amateur des jeux du cirque, c'était un spectacle familier. On imagine bien un coureur portant la parole comme une torche pour enflammer le monde le plus loin possible. L'apôtre est un porte-parole, (on pourrait dire le « haut-parleur »), le simple témoin d'une parole qui le précède et qui le dépasse et qui lui survivra. Cela suggère une autre comparaison : le musicien qui interprète une oeuvre la fait résonner le temps que dure sa carrière ; il la fait connaître et aimer ; la partition lui survivra. Le nom de l'interprète s'oubliera, c'est le nom de l'auteur qu'on retiendra. Et les applaudissements vont bien davantage à l'oeuvre qu'à l'interprète. Les noms de Bach ou de Mozart ou de Beethoven sont restés, les noms de leurs interprètes sont oubliés.

Saint Paul dit bien : « Priez afin que la parole de Dieu poursuive sa course, et qu'on lui rende gloire partout comme chez vous ». Paul cherche la gloire pour la Parole de Dieu, pas pour lui. Et il est vrai que chez les Thessaloniciens la Parole de Dieu a été accueillie d'une manière exemplaire : on se souvient que Paul n'est resté que trois semaines à Thessalonique et qu'en trois semaines déjà une communauté chrétienne était née, à laquelle il peut déjà dire « Nous avons pleine confiance en vous : vous faites et vous continuerez à faire ce que nous vous ordonnons ». Cela nous rappelle la première lettre à Timothée (que nous avons lue récemment) dans laquelle Paul s'émerveillait que le Christ lui ait fait confiance alors qu'il n'avait encore rien fait pour mériter cette confiance : « Je suis plein de reconnaissance envers celui qui m'a donné la force, Christ Jésus notre Seigneur ; c'est lui qui m'a jugé digne de confiance en me prenant à son service, moi qui étais auparavant blasphémateur, persécuteur et violent ». A son tour, Paul fait confiance aux tout jeunes baptisés de Thessalonique qui n'ont guère eu le temps de faire leurs preuves, pourtant. Mais au fait, ce n'est pas à eux tout seuls qu'il fait confiance, c'est à eux assistés de la grâce de Dieu... Au fait, peut-être avons-nous du mal à faire confiance aux autres parce que nous oublions que la grâce de Dieu est à l'oeuvre en eux ?...

Enfin, la prière de Paul est guidée par une seule certitude : « Le Seigneur est fidèle ; il vous affermira et vous protègera du mal » ; le mal dont il souhaite protéger les Thessaloniciens, ce n'est pas la persécution en elle-même ; il sait qu'elle fait partie de la vie du chrétien ; et l'on sait bien que si lui-même n'est resté à Thessalonique que trois semaines, c'est parce que la persécution des Juifs l'a contraint à partir. Mais ce dont les Thessaloniciens ont besoin, c'est du réconfort du Seigneur pour affronter cette persécution et tenir dans la durée. Paul insiste : « Priez pour que nous échappions à la méchanceté des gens qui nous veulent du mal, car tout le monde n'a pas la foi... » Echapper ici, ne veut pas dire éviter : s'il avait voulu éviter la persécution, il aurait changé de métier ! Echapper veut dire « surmonter », avoir le courage de tenir bon ; le seul objectif, encore une fois, c'est que la propagation de l'Evangile (la course, comme il dit), ne soit pas entravée.

Et ce réconfort, il sait qu'il peut compter dessus ; la fidélité, c'est le nom même de Dieu, « Le Dieu de tendresse et de fidélité » ; c'est sous ce nom que Dieu s'est révélé à Moïse. Cette fidélité de Dieu, Paul l'a lui-même expérimentée ; à preuve sa phrase superbe du début : « Laissez-vous réconforter par Notre Seigneur Jésus-Christ lui-même et par Dieu notre Père, lui qui nous a aimés, et, dans sa grâce, nous a pour toujours donné réconfort et joyeuse espérance ». Réconfort et joyeuse espérance, il semble bien que ce soit synonyme pour lui. Là il nous fait toucher du doigt à quel point l'espérance est enracinée dans le passé ou plutôt dans une expérience. Car l'espérance n'est pas une affaire d'imagination ; comme si on s'inventait des jours meilleurs, parce que l'aujourd'hui est difficile ; au contraire, l'espérance est une affaire de mémoire, (c'est la vertu de la mémoire), c'est la foi (ou la mémoire) conjuguée au futur. Nous l'avons vu, par exemple, avec l'histoire des sept martyrs du livre des Maccabées : s'ils ont pu découvrir la foi en la Résurrection, c'est parce qu'ils avaient l'expérience de la fidélité de Dieu.

Encore faut-il être accueillants à cette présence de Dieu ; c'est pour cela que Paul dit aux Thessaloniciens : « Laissez-vous réconforter par Notre Seigneur Jésus-Christ lui-même » ... On retrouve encore une fois ici la leçon du pharisien et du publicain : chez le pharisien, plein de lui-même, il n'y avait plus de place pour Dieu ; le publicain, lui, a pu être comblé parce que son coeur était ouvert.

EVANGILE - Luc 20, 27 - 38

27 Des Sadducéens
- ceux qui prétendent qu'il n'y a pas de résurrection -
vinrent trouver Jésus,
28 et ils l'interrogèrent : « Maître, Moïse nous a donné cette loi :
si un homme a un frère marié
mais qui meurt sans enfant,
qu'il épouse la veuve pour donner une descendance à son frère.
29 Or, il y avait sept frères :
le premier se maria et mourut sans enfant ;
30-31 le deuxième, puis le troisième épousèrent la veuve,
et ainsi tous les sept :
ils moururent sans laisser d'enfant.
32 Finalement la femme mourut aussi.
33 Eh bien, à la résurrection,
cette femme, de qui sera-t-elle l'épouse,
puisque les sept l'ont eue pour femme ? »
34 Jésus répond :
« Les enfants de ce monde se marient.
35 Mais ceux qui ont été jugés dignes
d'avoir part au monde à venir
et à la résurrection d'entre les morts
ne se marient pas,
36 car ils ne peuvent plus mourir :
ils sont semblables aux anges,
ils sont fils de Dieu, en étant héritiers de la résurrection.
37 Quant à dire que les morts doivent ressusciter,
Moïse lui-même le fait comprendre
dans le récit du buisson ardent,
quand il appelle le Seigneur :
Le Dieu d'Abraham, le Dieu d'Isaac, le Dieu de Jacob.
38 Il n'est pas le Dieu des morts mais des vivants ;
tous vivent en effet pour lui. »

Quand un problème n'a pas de solution, c'est qu'il est mal posé. Et là vraiment le problème posé par les « Sadducéens » semble bien insoluble ; on a envie de dire « cherchez l'erreur ». L'erreur, ce serait de vouloir tendre un piège à Jésus, d'abord. Ce n'est certainement pas le meilleur moyen de découvrir la Parole de Dieu, puisqu'il est la Parole faite chair ; mais peut-être les Sadducéens ne cherchent-ils pas à tendre un piège à Jésus ? Peut-être ne sont-ils pas mal intentionnés ? Leur question nous paraît un peu artificielle aujourd'hui, mais elle ressemble aux discussions interminables qu'on développait dans les écoles de théologie. C'est un cas d'école un peu poussé sur un sujet qui était à l'ordre du jour.

Encore faut-il se rappeler qu'au temps du Christ, la foi en la Résurrection était toute neuve ; elle n'était pas encore partagée par tout le monde. Les Pharisiens y croyaient fermement ; pour eux c'était une évidence que le Dieu de la vie n'abandonnerait pas ses fidèles à la mort. Mais on pouvait très bien être un bon Juif sans croire à la résurrection de la chair. C'était le cas des Sadducéens. Pour justifier leur refus de la résurrection, ils cherchent à démontrer qu'une telle croyance conduit à des situations ridicules : leur logique est imparable ; une femme ne peut pas avoir sept maris à la fois, on est tous d'accord ; si vous croyez à la résurrection, disent-ils à Jésus, c'est pourtant ce qui va se passer : elle a eu sept maris successifs, qui sont morts les uns après les autres ; mais si tous ressuscitent, vous voyez à quoi cela mène !

L'erreur, Jésus va le leur dire, c'est de chercher nos articles de foi dans nos raisonnements ; Isaïe l'a dit depuis longtemps : « Les pensées de Dieu ne sont pas nos pensées, et ses chemins ne sont pas nos chemins » (Is 55, 8). Jésus au contraire appuie sa foi uniquement sur l'Ecriture : chaque fois qu'une question lui est posée, il cherche sa réponse dans l'Ecriture. Depuis le récit des tentations jusqu'à la rencontre des disciples d'Emmaüs, sa seule référence est l'Ecriture ; c'est à partir d'elle qu'il ouvre l'intelligence de ses auditeurs ; il l'avait bien dit au tentateur « l'homme ne se nourrit pas seulement de pain, mais de la parole de Dieu ». Ici, il dit en quelque sorte : ne nourrissez pas votre foi de raisonnements et de discussions mais de la Parole de Dieu.

Ici, sa référence à l'Ecriture, il la prend dans les paroles de Moïse : tout comme ses interlocuteurs d'ailleurs ; les Sadducéens commencent en disant : « Moïse nous a donné une loi. » Mais ils se servent de l'Ecriture, ils l'utilisent pour prouver ce dont ils sont déjà persuadés par ailleurs. Ils utilisent l'Ecriture, ils ne se mettent pas à son école ; ils citent l'Ecriture au lieu de la scruter. Jésus au contraire cherche dans l'Ecriture quelle révélation elle nous apporte sur Dieu ; or Moïse l'a bien dit : dans le buisson ardent (Ex 3) Dieu s'est révélé à lui comme le Dieu de nos pères, Dieu d'Abraham, Dieu d'Isaac, Dieu de Jacob : Dieu ne peut pas être Dieu pour un temps seulement ; la mort ne peut pas faire échec aux engagements qu'il a pris envers les Patriarches, Abraham, Isaac, Jacob, et leurs descendants. Son Alliance traverse la mort : il noue avec chacun de nous et nous tous ensemble un lien d'amour que rien ne pourra détruire. Or, au-delà de la mort, comme dit Saint Jean « nous lui serons semblables » (1 Jn). Pour l'instant, « Ce que nous serons ne paraît pas encore clairement »... Mais alors, nous serons enfin à son image des vivants, des aimants.

Une autre erreur est de parler de cette résurrection, de la vie dans l'au-delà comme si c'était la pure continuation de l'ici-bas. La réponse de Jésus montre bien au contraire qu'il y a une rupture complète entre notre vie actuelle et la vie des ressuscités : les enfants de ce monde se marient, c'est entendu ; mais les ressuscités ne se marient pas. Ils ne sont pas des anges (lisons bien le texte) mais ils sont « comme des anges », c'est-à-dire qu'ils ont un point commun avec les anges : ce point commun, justement, c'est qu'ils ne peuvent plus mourir ; la mort n'a plus sur eux aucun pouvoir ; désormais ils sont « fils de Dieu », c'est-à-dire qu'ils sont vivants de la vie de Dieu. Dans leur question, les Sadducéens avaient lié le mariage à la reproduction : si cette femme avait été épousée par tous ses beaux-frères, c'est parce qu'elle n'avait pas pu être mère ; Jésus leur répond : votre problème est désormais sans objet ; dans le monde à venir tout est différent : il n'est plus question de mort et il n'est plus question de reproduction ; mais les Sadducéens avaient oublié que le mariage est aussi et d'abord une affaire d'amour : nos amours humaines, d'ici-bas, ne peuvent pas mourir : elles sont l'image de Dieu, elles sont ce qui en nous est à l'image de Dieu ; elles traversent la mort ; nous les retrouverons transfigurées sur l'autre rive.
Comme dit saint Augustin : « On ne peut perdre celui qu'on aime si on l'aime en Celui qu'on ne peut perdre. »

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30 octobre 2010 6 30 /10 /octobre /2010 21:29

marie-nolle-thabut.jpgJe suis, chaque dimanche, impressionné par la qualité des commentaires de Marie-Noëlle Thabut sur les textes que nous propose la liturgie du jour.

 

Ces commentaires, trouvés sur le site "Eglise catholique en France", permettent à toute personne de bonne volonté, chrétienne ou non, de mieux comprendre la Bible, le livre le plus diffusé au monde. Notamment, en

  • donnant des explications historiques ;

  • décodant le langage imagé utilisé par l'auteur.

Je souhaite arriver à mettre ici, chaque dimanche, les commentaires de Marie-Noëlle Thabut. Ma seule contribution consiste à surligner les passages que je trouve les plus enrichissants et à écrire en rouge ceux qui parlent d'un thème qui m'est cher : la liberté (trois autres pages de mon blog sont consacrées à ces passages des Evangiles, du reste du Nouveau Testament ou de l'Ancien Testament qui parlent de la liberté)

 

Version audio, trouvée sur le site de Radio-Notre-Dame

 

PREMIERE LECTURE - Sagesse 11, 23 - 12 , 2

11, 23 Seigneur, tu as pitié de tous les hommes,
parce que tu peux tout.
Tu fermes les yeux sur leurs péchés,
pour qu'ils se convertissent.
24 Tu aimes en effet tout ce qui existe,
tu n'as de répulsion envers aucune de tes oeuvres ;
car tu n'aurais pas créé un être
en ayant de la haine envers lui.
25 Et comment aurait-il subsisté,
si tu ne l'avais pas voulu ?
Comment aurait-il conservé l'existence,
si tu ne l'y avais pas appelé ?
26 Mais tu épargnes tous les êtres,
parce qu'ils sont à toi,
Maître qui aimes la vie,
12, 1 toi dont le souffle impérissable anime tous les êtres.
2 Ceux qui tombent, tu les reprends peu à peu,
tu les avertis, tu leur rappelles en quoi ils pèchent,
pour qu'ils se détournent du mal,
et qu'ils puissent croire en toi, Seigneur.

Il est superbe ce texte ! Tout entier rédigé à la deuxième personne, comme une prière : ce n'est pas une méditation sur Dieu, c'est une parole adressée à Dieu, une parole de gratitude ; et ce genre littéraire tout à fait particulier nous donne un texte très émouvant. Plutôt que « gratitude », il faudrait dire « reconnaissance » au double sens du terme ; dans la « reconnaissance », il y a deux choses : il y a d'abord la connaissance et parce qu'il y a la connaissance, il peut y avoir la gratitude ; Israël a reçu ce privilège extraordinaire de la révélation et donc d'une certaine connaissance et reconnaissance de Dieu. Or le livre de la Sagesse est un texte très tardif (il a été écrit seulement dans les années 50 av.J.C.) ; cela veut dire qu'il vient au terme de l'histoire biblique et qu'il a bénéficié de toute la maturation de la foi d'Israël ; on ne s'étonne donc pas d'y trouver une sorte de synthèse de toutes les découvertes que le peuple élu a faites au long des siècles.

Le texte que nous lisons ici est une hymne adressée au Dieu créateur ; il ne faut pas se priver de lire les versets qui précèdent tout juste ceux d'aujourd'hui : « Ta grande force est toujours à ta disposition ; qui résistera à la vigueur de ton bras ?... Oui, le monde entier est devant toi comme le poids infime qui déséquilibre une balance, comme la goutte de rosée matinale qui descend vers le sol ». Images superbes pour dire notre petitesse devant Dieu. Et spontanément, cette conscience de la puissance de Dieu et de notre propre impuissance pourrait nous remplir de peur : historiquement, c'est certainement le premier sens de l'expression « crainte de Dieu ». Mais Dieu s'est révélé progressivement à Israël comme celui dont il ne faut pas avoir peur.

Car la première découverte d'Israël, on le sait bien, ou si l'on préfère, le premier article du credo d'Israël c'est « Dieu libère son peuple », Dieu accompagne son peuple dans son entreprise de libération, et cela gratuitement, sans aucun mérite du peuple, simplement par amour. La foi d'Israël est née de cette expérience vécue de l'Alliance avec ce Dieu qui libère, le Dieu de l'Exode, le « Dieu de tendresse et de fidélité », comme il s'est révélé lui-même à Moïse. Et donc, quand Israël réfléchit sur l'oeuvre de la création, il l'envisage à partir de son expérience et il en déduit que la création est elle aussi une oeuvre d'amour. Alors la peur n'est plus de mise : dans la foi, Israël garde une grande conscience de sa petitesse, mais il sait que la puissance de Dieu n'est qu'amour. Et alors, petit à petit, l'expression « crainte de Dieu » a changé de sens. Désormais cette conscience de notre petitesse alimente une grande confiance.

Cette révélation progressive accordée à Israël tout au long de son expérience d'Alliance avec Dieu affleure à plusieurs reprises dans ce passage d'aujourd'hui. En voici quelques traces : par exemple, nous lisons dans le livre de la Sagesse : « Tu aimes tout ce qui existe, tu n'as de répulsion envers aucune de tes oeuvres ; car tu n'aurais pas créé un être en ayant de la haine envers lui. Et comment aurait-il subsisté si tu ne l'avais pas voulu ?... Maître qui aimes la vie »... Il y a là un écho du merveilleux poème de la Création, au premier chapitre de la Genèse avec cette phrase qui revient comme un refrain « Dieu vit que cela était bon ». D'un bout à l'autre, ce poème de la Genèse affirme que Dieu aime ses créatures.

« Maître qui aimes la vie », cela veut dire aussi que la mort n'aura pas le dernier mot : c'est cette découverte que Dieu aime la vie et les vivants qui a progressivement amené Israël à croire à la résurrection des morts. « Toi, dont le souffle impérissable anime tous les êtres » : là encore il y a une résonance avec la Genèse, mais avec le chapitre 2 cette fois, le deuxième récit de création : « Le Seigneur Dieu modela l'homme avec de la poussière prise du sol. Il insuffla dans ses narines l'haleine de vie, et l'homme devint un être vivant. » Magnifique image pour dire que l'homme vit suspendu au souffle de Dieu.

Mais surtout, ce qui suscite la gratitude du croyant, c'est que l'amour du créateur résiste à toutes nos infidélités ; sa puissance n'est pas domination : pour nous, elle est soutien et relèvement ! C'est cela la vraie puissance : « Tu as pitié de tous les hommes parce que tu peux tout ». On sait bien que le pardon demande beaucoup plus de force que la vengeance ; un peu plus loin le livre de la Sagesse le dit très clairement : « Celui dont le pouvoir absolu est mis en doute fait montre de sa force... mais toi, Dieu, ta maîtrise sur tous te fait user de clémence envers tous » (Sg 12, 13-18). Si Dieu pardonne, c'est parce qu'il aime la vie et les vivants justement, et c'est pour qu'on vive : « Tu as pitié de tous les hommes parce que tu peux tout... Tu fermes les yeux sur leurs péchés POUR qu'ils se convertissent... Ceux qui tombent, tu les reprends peu à peu, tu les avertis, tu leur rappelles en quoi ils pèchent POUR qu'ils se détournent du mal et qu'ils puissent croire en toi. » On entend là un écho du livre d'Ezéchiel : « Dieu ne veut pas la mort du pécheur mais qu'il se convertisse et qu'il vive » (Ez 18, 23).

Autre écho : le livre de la Sagesse dit « Ceux qui tombent, tu les reprends peu à peu, tu les avertis » ; le livre du Deutéronome comparait la patiente pédagogie de Dieu envers son peuple à celle d'un père « Le Seigneur ton Dieu faisait ton éducation comme un homme fait celle de son fils » (Dt 8, 5). Force est bien d'admettre que Dieu n'a pas fini de déployer sa patience à notre égard, que sa pédagogie n'est pas terminée, qu'il reste beaucoup à faire pour que nous soyons vraiment détournés du mal... mais il a toute la patience qu'il faut. Comme dit Saint Pierre, « Pour le Seigneur, un seul jour est comme mille ans et mille ans sont comme un jour ».

***
Compléments
- Sg 11, 23 : « Tu as pitié de tous les hommes parce que tu peux tout »... « Celui dont le pouvoir absolu est mis en doute fait montre de sa force... mais toi, Dieu, ta maîtrise sur tous te fait user de clémence envers tous » (Sg 12, 13-18). Dans le film « La liste de Schindler », il y a un moment très intense où le héros du film, Schindler, est en face du chef du camp de concentration : le chef du camp a le pouvoir de vie et de mort sur les prisonniers et, à cet instant précis, il a envie de tuer un jeune garçon. Schindler lui explique qu'il serait beaucoup plus grand en usant de son pouvoir pour faire vivre que pour faire mourir.

- Sg 15, 1 : Toi, notre Dieu, tu es bon et fidèle, tu es patient et tu gouvernes tous les êtres avec miséricorde ». On reconnaît ici l'influence du livre de l'Exode dans lequel Dieu s'est révélé lui-même comme le « Dieu miséricordieux et bienveillant, lent à la colère, plein de fidélité et de loyauté. »

PSAUME 144 ( 145 )

1 Je t'exalterai, mon Dieu, mon Roi,
je bénirai ton nom toujours et à jamais !
2 Chaque jour je te bénirai,
je louerai ton nom toujours et à jamais !

8 Le Seigneur est tendresse et pitié,
lent à la colère et plein d'amour ;
9 la bonté du Seigneur est pour tous,
sa tendresse pour toutes ses oeuvres.

10 Que tes oeuvres, Seigneur, te rendent grâce
et que tes fidèles te bénissent !
11 Ils diront la gloire de ton règne,
ils parleront de tes exploits.

13 Le Seigneur est vrai en tout ce qu'il dit,
fidèle en tout ce qu'il fait.
14 Le Seigneur soutient tous ceux qui tombent,
il redresse tous les accablés.

On ne pouvait pas trouver mieux que ce psaume 144 pour faire écho à la première lecture de ce dimanche ! Le Livre de la Sagesse résumait en quelques versets toute la foi d'Israël : la découverte d'un Dieu qui accompagne son peuple, depuis l'aube de la Création et tout au long de son histoire ; le psaume 144 redit la même chose dans un autre style mais avec le même émerveillement.

- Cela commence par la forme du psaume qui est alphabétique : que vous vous reportiez à une Bible ou à un livre de prières en hébreu, c'est clairement indiqué ; non seulement le psaume 144 (145) comporte 22 versets, autant que de lettres dans l'alphabet hébreu, mais surtout chaque verset commence réellement par une des lettres de l'alphabet hébreu, dans l'ordre alphabétique ; c'est ce qu'on appelle un acrostiche ; nous savons déjà que ce n'est pas un hasard : nous avons acquis le réflexe : en face d'un psaume alphabétique, nous savons d'avance qu'il s'agit d'une action de grâce pour l'Alliance : manière de dire « toute notre vie, de A à Z, (en hébreu de aleph à tav) baigne dans l'Alliance, dans la tendresse de Dieu ».

- On ne s'étonne pas que ce psaume figure dans la prière juive de chaque matin : pour le juif croyant, depuis la première aube du monde, Dieu accompagne son peuple, chaque matin jusqu'à l'aube du JOUR définitif, celui du monde à venir, celui de la création renouvelée ... Si je vais un peu plus loin dans la spiritualité juive, le Talmud (c'est-à-dire l'enseignement des rabbins des premiers siècles après J.C.), affirme que celui qui récite ce psaume trois fois par jour, « peut être assuré d'être un fils du monde à venir ». Car la prière est un véritable apprentissage : répétée inlassablement, pourvu que ce soit du fond du coeur, elle nous convertit insensiblement. Parce que ces mots ont été inspirés par l'Esprit Saint, ils nous font peu à peu entrer dans la pensée de Dieu. Rappelez-vous, le livre du Deutéronome nous disant que Dieu éduque l'homme comme un père éduque son fils... La prière est l'une des méthodes de cette pédagogie.

Si on regarde d'un peu plus près les huit versets précis qui ont été retenus aujourd'hui, il me semble premièrement qu'on a là un condensé de la Révélation à la fois très complet et très concis ...et, deuxièmement qu'ils entrent en résonance parfaite avec les autres lectures de ce dimanche ... Nous retrouvons la contemplation du livre de la Sagesse sur le Dieu d'Amour et de pardon à la fois créateur et libérateur.

« Seigneur, tu aimes tout ce qui existe », disait le livre de la Sagesse ; le psaume répond en écho : « La bonté du Seigneur est pour tous, sa tendresse pour toutes ses oeuvres. » Ou encore, le livre de la Sagesse insistait sur le pardon de Dieu : « Tu as pitié de tous les hommes, parce que tu peux tout... Tu fermes les yeux sur les péchés des hommes, pour qu'ils se convertissent. », le psaume, lui, reprend la fameuse révélation de Dieu à Moïse, « Le Seigneur est tendresse et pitié, lent à la colère et plein d'amour ».( Ex 34, 6). C'est le meilleur résumé qu'on puisse donner de toute la révélation biblique. Le pardon accordé à Zachée dans l'évangile de ce dimanche s'en fera l'écho dans le Nouveau Testament cette fois.

Vous avez entendu également dans ces deux textes du livre de la Sagesse et du psaume 144/145 la même insistance sur l'universalisme de l'amour et du projet de Dieu : la tendresse et la pitié du Seigneur dont le peuple élu a eu le premier la Révélation, elles sont POUR TOUS ! Et cela, c'est une énorme découverte pour l'humanité... une découverte que nous devons au peuple élu... il ne faudrait jamais l'oublier. C'est un thème que nous avons rencontré très souvent dans l'Ancien Testament : Dieu aime toute l'humanité, et son projet d'amour, son « dessein bienveillant » concerne toute l'humanité.

Un autre accent de ce psaume insiste sur la royauté de Dieu : « Je t'exalterai, mon Dieu, mon Roi »... et encore « tes fidèles diront la gloire de ton règne, ils parleront de tes exploits ». Et l'affirmation de la royauté de Dieu revient à plusieurs reprises dans d'autres versets. Mais ce n'est pas un roi comme ceux que l'on connaît sur la terre. Imaginez un roi à la fois tout-puissant et bon : parce qu'il serait tout-puissant, il aurait les moyens de faire à son gré le bonheur ou le malheur de ses sujets ; mais parce qu'il serait bon il ne ferait que leur bonheur... on en rêve.

Et justement, Dieu est ce roi à la fois tout-puissant et bon, sa puissance est celle de l'amour ; c'est la découverte qu'Israël a faite au long de son histoire. Quand on parle des exploits de ce roi pas comme les autres, il s'agit toujours de son oeuvre pour son peuple : nous savons bien que le mot « exploit » dans la Bible est toujours une référence à la libération d'Egypte : Dieu a libéré son peuple... et d'ailleurs, je ne devrais pas dire « Dieu A LIBERE « comme si c'était du passé... la foi d'Israël, c'est « Dieu libère aujourd'hui son peuple, et ce depuis la première libération, et même depuis la création ».

- Pour terminer, si vous avez le courage de vous reporter au texte complet de ce psaume, vous verrez qu'il y a une parenté très grande entre ce texte et celui du Notre Père : par exemple, le Notre Père s'adresse à Dieu non seulement comme à un Père : « Notre Père... donne-nous... pardonne-nous... délivre-nous du mal... »... un Père qui est le Dieu de tendresse et de pitié dont parle ce psaume... Mais le Notre Père s'adresse également à Dieu comme à un roi : « Que ton Règne vienne »... En répétant régulièrement cette phrase, nous apprenons peu à peu à désirer vraiment que vienne le règne de Dieu pour le bonheur et le salut de toute l'humanité. Le psaume disait quelque chose d'équivalent : « Que tes fidèles te bénissent ! Ils diront la gloire de ton règne, ils parleront de tes exploits. »

- Comme le dit le Talmud que je vous citais tout à l'heure, en disant ce psaume de tout notre coeur, nous nous préparons à être « les fils du monde à venir ».

DEUXIEME LECTURE - 2 Thessaloniciens 1, 11 - 2 , 2

Frères,
1, 11 nous prions continuellement pour vous,
afin que notre Dieu vous trouve dignes
de l'appel qu'il vous a adressé ;
par sa puissance, qu'il vous donne d'accomplir
tout le bien que vous désirez,
et qu'il rende active votre foi.
12 Ainsi, notre Seigneur Jésus aura sa gloire en vous,
et vous en lui ;
voilà ce que nous réserve la grâce de notre Dieu
et du Seigneur Jésus Christ.
2, 1 Frères, nous voulons vous demander une chose,
au sujet de la venue de notre Seigneur Jésus Christ
et de notre rassemblement auprès de lui :
2 si l'on nous attribue une révélation,
une parole ou une lettre
prétendant que le jour du Seigneur est arrivé,
n'allez pas aussitôt perdre la tête,
ne vous laissez pas effrayer.
Si Paul juge utile de dire aux Thessaloniciens « je prie continuellement pour vous », c'est que les choses ne sont pas si simples ; Thessalonique est l'une des premières communautés fondées par Paul et la première en Grèce ; on se souvient que son premier voyage missionnaire avait été pour la Turquie ; et c'est au cours de son deuxième voyage qu'il a abordé en Grèce, d'abord à Philippes puis à Thessalonique. Partout Paul et ses compagnons de voyage adoptaient la même ligne de conduite : en bons Juifs pratiquants, ils se rendaient à la synagogue le matin du sabbat (donc le samedi matin) et là, après la lecture traditionnelle de l'Ancien Testament, ils prenaient la parole pour annoncer que le Messie attendu dans l'Ancien Testament était bel et bien venu en la personne de Jésus de Nazareth, crucifié, mort et ressuscité à Jérusalem, environ vingt ans auparavant.

Et partout les choses se passaient à peu près de la même façon : un certain nombre de leurs auditeurs les croyaient et demandaient à être baptisés ; mais au fur et à mesure que leur succès grandissait, ils se faisaient des ennemis de plus en plus farouches ; qui venaient les contredire puis les chasser ou les faire emprisonner, sous prétexte qu'avec ces nouvelles idées, les Chrétiens semaient la révolution. Et un jour ou l'autre, il fallait quitter la ville en laissant sur place de tout nouveaux baptisés qu'on avait eu plus ou moins le temps de former. A Thessalonique, les choses se sont passées exactement de cette manière et, si l'on en croit le livre des Actes des Apôtres, Paul n'a pu y rester que le temps de trois sabbats, c'est-à-dire au maximum trois semaines. Au bout de ces trois semaines, il a été obligé de fuir Thessalonique pour éviter d'être emprisonné. Trois semaines pour une conversion, c'est quand même peu ! Il est vrai qu'il a suffi d'un instant à Paul lui-même sur le chemin de Damas pour être complètement retourné, converti au vrai sens du terme, par Jésus-Christ, mais ensuite, il avait été enseigné longuement dans la foi par d'autres Chrétiens.

Les Chrétiens tout frais de Thessalonique ont donc eu trois semaines pour se convertir... mais après cette prédication sûrement enthousiasmante de Paul, ils se sont quand même retrouvés un peu seuls face à leurs frères juifs qui refusaient cette conversion... Et, c'est toujours pareil, tant qu'une nouvelle religion n'est pas reconnue comme une véritable religion, elle est traitée de secte ; les premiers chrétiens ont vécu cela. Voilà donc la première difficulté à laquelle s'affrontent les premiers convertis de Thessalonique : à peine baptisés, les voilà laissés seuls à eux-mêmes ; Paul a dû repartir et eux restent face aux juifs, leurs proches, leurs amis d'hier, devenus tout d'un coup des persécuteurs. Rude épreuve pour leur foi toute neuve. Paul a donc une première bonne raison de leur dire « je prie continuellement pour vous ».

Il en a aussi une autre, d'un tout autre ordre ; la deuxième difficulté de cette jeune communauté, trop vite laissée à elle-même, c'est de ne plus trop bien savoir où elle en est, de « perdre la tête » comme dit Paul : puisque maintenant, on connaît le Messie, puisque le Royaume de Dieu est arrivé avec la Résurrection du Christ, puisque nous sommes dans les derniers temps, alors on laisse tout tomber ; il paraît que certains en abandonnaient leur travail ; sans aller jusque-là, d'autres se font trop facilement l'écho des bruits les plus divers concernant de prétendus événements ou révélations sur la fin du monde ; cela risque d'égarer les plus fragiles.

Paul les met en garde : « Frères, nous voulons vous demander une chose au sujet de la venue de Notre Seigneur Jésus-Christ et de notre rassemblement auprès de lui : si l'on nous attribue une révélation, une parole ou une lettre prétendant que le jour du Seigneur est arrivé, n'allez pas aussitôt perdre la tête, ne vous laissez pas effrayer ». Le texte du Concile Vatican II sur la Révélation (« Dei Verbum » - la Parole de Dieu) reprend le même thème pour les Chrétiens d'aujourd'hui : « Aucune révélation publique n'est à attendre avant la manifestation glorieuse de Notre Seigneur Jésus-Christ ». Ne nous laissons donc pas effrayer par quiconque, ne perdons pas la tête, mais attendons en confiance l'accomplissement du projet de Dieu : et si nous en croyons Paul, à la suite d'ailleurs de toute la révélation biblique : « Voilà ce que nous réserve la grâce de notre Dieu et du Seigneur Jésus-Christ : notre Seigneur Jésus-Christ aura sa gloire en nous et nous en lui. »

Attendre en confiance ne veut pas dire rester passifs ; c'est très exactement ce que veut dire Paul ; il est on ne peut plus clair. C'est Dieu qui a l'initiative : il a un projet sur nous, il nous a appelés. « Que notre Dieu vous trouve dignes de l'appel qu'il vous a adressé » ; mais ce n'est pas une raison pour rester inactifs, au contraire : Paul continue sa prière : « Par sa puissance, que Dieu vous donne d'accomplir tout le bien que vous désirez, et qu'il rende active votre foi. » C'est nous qui accomplissons, mais c'est Dieu qui nous donne l'énergie pour le faire. C'est bien ce qui s'est passé pour Zachée : c'est Jésus qui a pris l'initiative de s'inviter chez lui, manière de lui proposer l'Alliance avec Dieu au coeur même de sa vie concrète peu conforme à l'Alliance ; ce faisant, Jésus lui manifestait qu'on n'est jamais perdu pour Dieu. Alors Zachée a pu, dans un deuxième temps, changer de comportement et conformer sa vie au projet de Dieu. Avis aux Thessaloniciens et à nous-mêmes : Dieu nous appelle, à nous d'y répondre dans notre vie concrète, il n'y a pas de temps à perdre.

EVANGILE - Luc 19 , 1 - 10

1 Jésus traversait la ville de Jéricho.
2 Or il y avait un homme du nom de Zachée ;
il était le chef des collecteurs d'impôts,
et c'était quelqu'un de riche.
3 Il cherchait à voir qui était Jésus,
mais il n'y arrivait pas à cause de la foule,
car il était de petite taille.
4 Il courut donc en avant
et grimpa sur un sycomore
pour voir Jésus qui devait passer par là.
5 Arrivé à cet endroit,
Jésus leva les yeux et l'interpella :
« Zachée, descends vite :
aujourd'hui il faut que j'aille demeurer chez toi. »
6 Vite, il descendit,
et reçut Jésus avec joie.
7 Voyant cela, tous récriminaient :
« Il est allé loger chez un pécheur. »
8 Mais Zachée, s'avançant, dit au Seigneur :
« Voilà, Seigneur :
je fais don aux pauvres de la moitié de mes biens,
et si j'ai fait du tort à quelqu'un,
je vais lui rendre quatre fois plus. »
9 Alors Jésus dit à son sujet :
« Aujourd'hui, le salut est arrivé pour cette maison,
car lui aussi est un fils d'Abraham.
10 En effet, le Fils de l'homme est venu chercher et sauver
ce qui était perdu. »

Quelques lignes auparavant, Jésus a eu cette phrase terrible : « Oui, il est plus facile à un chameau d'entrer par un trou d'aiguille qu'à un riche d'entrer dans le Royaume de Dieu. » Alors ses auditeurs lui ont aussitôt posé la question qui nous vient spontanément aux lèvres : « Mais alors, qui peut être sauvé ? » Et Jésus a répondu : « Ce qui est impossible aux hommes est possible à Dieu. » L'histoire de Zachée vient nous en apporter la preuve.

Jéricho, c'est paraît-il la ville la plus basse du monde, à - 300 mètres d'altitude : dans la vallée du Jourdain, un peu au Nord de la Mer Morte ; de là à Jérusalem, il y a 35 km de montée dans un paysage désertique superbe. Ce jour-là, Jéricho était bruyante, les gens étaient dans la rue pour voir passer le prophète et la petite troupe de disciples qui le suivait ; il y avait donc la foule, Jésus ... et ce Zachée perché dans le sycomore ; Zachée le publicain, responsable des impôts, ce qui signifiait pour tout le monde qu'il était à la fois collaborateur avec l'ennemi, l'occupant romain, et soupçonné de voler allègrement ses compatriotes. C'est justement chez lui, Zachée, que Jésus s'invite ; Luc nous raconte que la foule est horrifiée que Jésus aille manger chez un pécheur ; mais ces gens sont logiques : selon la loi juive, on ne doit pas frayer avec les impurs, or Zachée est rendu impur du seul fait de son contact avec les Romains qui sont des païens. Si Jésus était vraiment le prophète qu'on prétend, il respecterait la Loi. Mais c'est la logique des hommes et une fois de plus, l'Ecriture nous montre que la logique de Dieu n'est pas la nôtre.

Zachée, donc, reçoit Jésus avec joie, nous dit Luc, et les choses auraient pu en rester là ; mais alors il se passe quelque chose : « Zachée, s'avançant, dit au Seigneur : Voilà, Seigneur... » Arrêtons-nous là : Zachée vient de reconnaître Jésus comme le Seigneur... et c'est cela être sauvé. Le changement de comportement de Zachée ne viendra qu'ensuite, il en sera la suite logique, évidente. Le salut, c'est d'abord Jésus reconnu et accueilli comme présence de Dieu... Une Présence offerte à tous, mais ce sont les petits, ceux qui se reconnaissent en situation de précarité qui l'accueillent. Ce n'est pas parce que Zachée va donner de l'argent que Jésus déclare qu'il est sauvé ; ce qui sauve Zachée c'est d'accueillir Jésus comme le Seigneur. Et, bien sûr, le reste suit.

« Aujourd'hui, le salut est arrivé pour cette maison » : il y a deux fois le mot « aujourd'hui » dans ce passage ; première fois, Jésus dit « Aujourd'hui il faut que j'aille demeurer chez toi » ; Jésus fait le premier pas, mais Zachée est encore tout à fait libre : il ne va certainement pas refuser de recevoir le prophète, puisqu'il est grimpé sur le sycomore pour le voir...

Mais cette rencontre inespérée avec Jésus aurait pu rester une simple rencontre, qui serait devenue avec le temps un bon souvenir. Zachée pouvait en rester là. Il était libre de recevoir Jésus très poliment comme un hôte de marque, sans s'engager lui-même en profondeur, sans que cela change quoi que ce soit à sa vie.

Il était libre aussi d'en faire tout autre chose, de saisir la proposition de Jésus et d'en faire l'aujourd'hui du salut pour lui. Et, on l'aura remarqué, c'est seulement quand, librement, Zachée a annoncé sa décision de changer de vie que Jésus parle de salut ; reprenons le texte : « Zachée, s'avançant, dit au Seigneur : voilà, Seigneur, je fais don aux pauvres de la moitié de mes biens, et si j'ai fait du tort à quelqu'un, je vais lui rendre quatre fois plus. » Alors, et alors seulement, Jésus dit à son sujet : « Aujourd'hui le salut est arrivé pour cette maison, car lui aussi est un fils d'Abraham. »

Au fond, la leçon est la même que dans la parabole du pharisien et du publicain de dimanche dernier, ou dans l'histoire du bon larron : Zachée, comme le bon larron, comme le publicain, est « justifié » (selon le mot de Jésus à propos du publicain), parce qu'il a ouvert les yeux, il a fait la vérité.

Quand il ajoute « Zachée aussi est un fils d'Abraham », Jésus ne cherche certainement pas là à nous donner une précision d'état-civil ! Il rappelle seulement la promesse qui lie pour toujours Dieu à la descendance d'Abraham : on pourrait traduire « fils de la promesse » : « Aujourd'hui le Salut est arrivé chez Zachée, car lui aussi est un fils de la promesse ». Les honnêtes gens qui étaient là, scandalisés que Jésus fréquente ce collaborateur de Zachée, ce malhonnête, ce vendu... ces honnêtes gens ne doivent pas oublier que le salut est toujours offert à tous parce que Dieu, lui, est toujours fidèle à sa promesse. Comme dit Paul, « Si nous sommes infidèles, Dieu, lui, reste fidèle, car il ne peut se renier lui-même ». (2 Tm 2, 13). C'est le même Luc, d'ailleurs, qui nous rapporte le Magnificat : « Il se souvient de la promesse faite à nos pères en faveur d'Abraham et de sa race à jamais » (Lc 1, 55).
On retrouve ici le double accent que nous avions déjà noté dans la parabole du pharisien et du publicain : le salut est « cadeau », le publicain « est justifié » (sous-entendu il ne se justifie pas lui-même). Mais il n'est pas passif pour autant : il « est justifié » parce qu'il accueille le salut donné par Dieu ; c'est la même chose ici. Le salut est don de Dieu, cadeau de Dieu ; ce n'est pas Zachée qui est la cause de son salut, et pourtant son attitude d'accueil est indispensable pour que le salut advienne « aujourd'hui » pour lui.

Comment ne pas faire le rapprochement avec le nom même de la ville de Zachée, Jéricho, la première ville de la Terre Promise conquise par les tribus d'Israël ; ils ont toujours considéré cette conquête comme un don de Dieu et non comme une victoire dûe à leurs propres forces. Décidément, nous dit Saint Luc, le salut est toujours un cadeau. Jéricho, c'est aussi pour Jésus, (dont le nom signifie Dieu sauve) la dernière étape de la montée à Jérusalem où s'accomplira le salut de l'humanité tout entière. Certainement, en choisissant de s'inviter chez Zachée, Jésus ne cherche pas à donner une leçon : simplement, il révèle qui est Dieu, irrésistiblement attiré par ceux qui sont en train de se perdre.

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21 octobre 2010 4 21 /10 /octobre /2010 08:26
marie-nolle-thabut.jpgJe suis, chaque dimanche, impressionné par la qualité des commentaires de Marie-Noëlle Thabut sur les textes que nous propose la liturgie du jour.

 

Ces commentaires, trouvés sur le site "Eglise catholique en France", permettent à toute personne de bonne volonté, chrétienne ou non, de mieux comprendre la Bible, le livre le plus diffusé au monde. Notamment, en

  • donnant des explications historiques ;

  • décodant le langage imagé utilisé par l'auteur.

Je souhaite arriver à mettre ici, chaque dimanche, les commentaires de Marie-Noëlle Thabut. Ma seule contribution consiste à surligner les passages que je trouve les plus enrichissants et à écrire en rouge ceux qui parlent d'un thème qui m'est cher : la liberté (trois autres pages de mon blog sont consacrées à ces passages des Evangiles, du reste du Nouveau Testament ou de l'Ancien Testament qui parlent de la liberté)

 

Version audio, trouvée sur le site de Radio-Notre-Dame

 

PREMIERE LECTURE - Ben Sirac - 35, 12... 18

12 Le Seigneur est un juge
qui ne fait pas de différence entre les hommes.
13 Il ne défavorise pas le pauvre,
il écoute la prière de l'opprimé.
14 Il ne méprise pas la supplication de l'orphelin,
ni la plainte répétée de la veuve.

16 Celui qui sert Dieu de tout son coeur est bien accueilli,
et sa prière parvient jusqu'au ciel.
17 La prière du pauvre traverse les nuées ;
tant qu'elle n'a pas atteint son but, il demeure inconsolable.
18 Il ne s'arrête pas avant que le Très-Haut ait jeté les yeux sur lui,
prononcé en faveur des justes et rendu justice.

Quelques mots, d'abord, sur le livre de Ben Sirac que nous lisons trop rarement : Ben Sirac s'appelait Jésus lui aussi ; il a ouvert une école de sagesse à Jérusalem vers 180 av.J.C. ; c'est pour cela qu'on l'appelle souvent Ben Sirac le Sage ; à cette époque la Palestine était sous domination grecque depuis la conquête d'Alexandre en 332 : l'occupant grec du moment était libéral (cela n'a pas toujours été le cas : on connaît la persécution d'Antiochus Epiphane au temps des Maccabées)... pour l'instant, quand Ben Sirac prend la plume, l'atmosphère est paisible ; le pouvoir en place respecte les coutumes et la religion juives. Mais, paradoxalement, et c'est ce qui pousse Ben Sirac à écrire, ce libéralisme ambiant n'a pas que des avantages, cette apparence paisible cache un danger : le contact entre ces deux civilisations grecque et juive met en péril la pureté de la foi juive : on risque de tout mélanger. Car la religion juive est aux antipodes de la philosophie et de la mythologie grecques. Notre époque moderne en donne un peu une idée : nous aussi vivons dans une ambiance de tolérance qui nous conduit à une sorte d'indifférentisme religieux : comme le dit René Rémond, tout se passe comme si il y avait un libre service des idées et des valeurs et nous faisons chacun le choix de ce qui nous convient dans ce super-marché.

L'un des objectifs de Ben Sirac est donc de transmettre la foi dans son intégrité si bien qu'on a avec l'ensemble de son livre une présentation de la foi juive dans sa pureté, telle qu'on la conçoit vers les années 180 av.J.C. Or les années 180, c'est déjà presque la fin de l'Ancien Testament : la réflexion de Ben Sirac vient donc au terme de la longue évolution de la foi d'Israël. La foi juive n'est pas une spéculation philosophique, elle est l'expérience d'une Alliance avec le Dieu vivant. C'est à travers les oeuvres de Dieu qu'on a découvert peu à peu son vrai visage : non pas une idée inventée par les hommes, mais une révélation progressive et, il faut bien le dire, surprenante. Car « Dieu est Dieu et non pas homme » comme dit le prophète Osée (Os 11, 9).

En particulier, et c'est le thème de notre passage d'aujourd'hui, il ne juge pas selon les apparences : on entend là bien sûr comme un écho de ce que disait le prophète Samuel à Jessé, le père du petit berger David : « Les hommes regardent les apparences, mais Dieu regarde le coeur. » (1 S 16, 7). En écho, Ben Sirac dit : « Il ne défavorise pas le pauvre, il écoute la prière de l'opprimé. Il ne méprise pas la supplication de l'orphelin, ni la plainte répétée de la veuve. » Il va même jusqu'à employer une image superbe dans un autre verset de ce même chapitre : « les larmes de la veuve descendent sur la joue de Dieu » (Si 35, 18 selon le texte hébreu)... belle manière de dire cette tendresse penchée sur nos misères. Pour que nos larmes coulent sur les joues d'un autre, il faut que cet autre soit particulièrement proche, tout contre nous, même ! C'est bien le sens du mot miséricorde : dire que Dieu est miséricordieux, c'est dire qu'il vibre à nos malheurs (en hébreu, le sens exact du mot miséricorde, c'est « des entrailles qui frémissent »).

Le pauvre, l'opprimé, l'orphelin, la veuve : les quatre situations énumérées ici sont les quatre situations-type de pauvreté dans la société de l'Ancien Testament ; ce sont ces quatre catégories de personnes défavorisées que la Loi protège : aujourd'hui, on dirait que ce sont les situations-type de précarité. Il n'empêche que, même si la loi protège les plus faibles, (la loi est toujours faite pour cela !), notre regard n'est pas toujours très favorable pour les personnes en situation de précarité ; spontanément, nous sommes plus attirés par les personnes mieux établies socialement.

Ben Sirac nous dit : vous, c'est plus fort que vous, vous jugez souvent sur la mine. Dieu, lui, ne fait pas de différence entre les hommes ; ce qu'il regarde, c'est le coeur : « Celui qui sert Dieu de tout son coeur est bien accueilli, et sa prière parvient jusqu'au ciel. » Ben Sirac ne dit pas pour autant que Dieu « préfère » les pauvres ! L'amour parfait n'a pas de préférence ! Mais il est vrai que c'est peut-être dans nos jours de pauvreté que nous sommes les mieux placés pour prier ! Ou, pour le dire autrement, que nos dispositions sont les meilleures : « La prière du pauvre atteint les nuées ; tant qu'elle n'a pas atteint son but, il est inconsolable. » Il faut sûrement entendre le mot « inconsolable » au sens fort. Une autre traduction dit d'ailleurs « La prière de l'humble traverse les nues et elle ne se repose pas tant qu'elle n'a pas atteint son but » ; une prière qui ne se repose pas : nous retrouvons ici l'insistance des textes de la semaine dernière quand Jésus donnait une veuve en exemple à ses apôtres : on se souvient de cette veuve obstinée de l'évangile qui poursuivait le juge pour obtenir son dû.

Quand on est vraiment dans une situation de pauvreté, de besoin, quand on n'a plus d'autre recours que la prière, alors vraiment, on prie de tout son coeur, on est réellement complètement tendu vers Dieu ; et alors notre coeur s'ouvre et enfin il peut y entrer. Car le mot « prière » et le mot « précarité » sont de la même famille. C'est peut-être la clé de la prière : on ne prie vraiment que quand on a pris conscience de sa pauvreté, de sa précarité. Encore faut-il être disposé à servir Dieu de tout son coeur ; il y a au milieu de notre texte d'aujourd'hui une toute petite phrase pleine de sous-entendus : « Celui qui sert Dieu de tout son coeur est bien accueilli, et sa prière parvient jusqu'au ciel. » Elle vise ceux qui croient acquérir des mérites aux yeux de Dieu à coups de cérémonies et de sacrifices de toute sorte ; Ben Sirac leur rappelle toute la prédication des prophètes : le plus beau, le plus riche des sacrifices, la plus belle cérémonie ne remplacent pas les dispositions du coeur. « Ce qui plaît au Seigneur, c'est (d'abord) qu'on se tienne loin du mal », dit Ben Sirac un peu plus haut (Si 35, 5). A l'inverse, ceux qui se sentent démunis devant Dieu ne doivent pas s'inquiéter car « Le Seigneur est un juge qui ne fait pas de différence entre les personnes ».

****
Complément

L'étude du contexte éclaire davantage encore le passage que nous lisons ici ; dans les versets précédents, Ben Sirac a parlé du culte et des sacrifices en rappelant trois choses :
- la Loi vous commande d'offrir des sacrifices, donc faites-le, et, si vous le pouvez, soyez généreux.
- Mais ce qui plaît au Seigneur, c'est d'abord « qu'on se tienne loin du mal » (Si 35, 5).
- Ne croyez pas vous faire « bien voir » en présentant de riches présents (Si 35, 11)...
« CAR Le Seigneur est un juge qui ne fait pas de différence entre les hommes » (notre premier verset d'aujourd'hui).

PSAUME - 33 ( 34 )

2 Je bénirai le Seigneur en tout temps,
sa louange sans cesse à mes lèvres.
3 Je me glorifierai dans le Seigneur :
que les pauvres m'entendent et soient en fête !
16 Le Seigneur regarde les justes,
il écoute, attentif à leurs cris.
18 Le Seigneur entend ceux qui l'appellent :
de toutes leurs angoisses, il les délivre.
19 Il est proche du coeur brisé,
il sauve l'esprit abattu.
23 Le Seigneur rachètera ses serviteurs :
pas de châtiment pour qui trouve en lui son refuge.

Voilà encore un psaume alphabétique : chaque verset commence par une lettre de l'alphabet, dans l'ordre : le premier verset par A, le deuxième par B, et ainsi de suite. Manière d'affirmer une fois de plus que le seul chemin du bonheur, la seule sagesse, c'est de faire confiance à Dieu, de remettre toute notre vie entre ses mains, de A à Z ( de Aleph à Tav en hébreu). Il est donc un parfait écho à notre première lecture de ce dimanche, tirée du livre de Ben Sirac ; puisque tout l'objectif de ce livre est de stimuler la foi des Juifs du deuxième siècle, parfois tentés d'écouter les voix de la sagesse grecque.

Autre écho, nous retrouvons dans ces quelques versets quelque chose que nous avons entendu dans la première lecture : cette même découverte d'un Dieu proche de l'homme et, en particulier, de l'homme qui souffre ; « Le Seigneur est proche du coeur brisé » : c'est très certainement l'une des grandes découvertes de la Bible, un Dieu bien différent de ce que l'on croyait spontanément ; un Dieu qui veut le bonheur de l'homme, un Dieu que la douleur de l'homme ne laisse pas indifférent ; nous lisons dans le livre de Ben Sirac « nos larmes coulent sur sa joue »... Il fallait bien une Révélation pour nous faire découvrir ce Dieu-là.

Rappelons-nous sur quel terreau est née la foi de Moïse : tous les peuples de cette région avaient bien des idées sur la question mais il ne venait à l'idée de personne qu'un Dieu puisse n'être que bienveillant. En Mésopotamie, par exemple, la terre d'origine d'Abraham, on imaginait une quantité de dieux, rivaux entre eux, jaloux les uns des autres et surtout jaloux des hommes : l'idée que Dieu puisse être jaloux si l'humanité trouvait le moyen de l'égaler est justement récusée par l'auteur du livre de la Genèse : et c'est ce qu'insinue le serpent quand il dit à Eve : « Dieu est jaloux de toi »... l'Esprit-Saint qui inspire l'écrivain biblique lui a fait découvrir que cette idée d'un Dieu jaloux est une tentation, un soupçon dans lequel il ne faut pas se laisser aller sous peine de nous détruire nous-mêmes. Et c'est bien pour cela que la phrase est mise dans la bouche du serpent pour nous faire comprendre que le soupçon à l'égard de Dieu empoisonne nos vies, c'est du venin.

Et, au long des siècles de l'histoire biblique, grâce en particulier aux prophètes, le peuple d'Israël a approfondi cette découverte d'un Dieu qui aime l'homme comme un père aime son enfant, qui accompagne l'homme sur tous ses chemins ; face à l'incroyant qui demande « le Seigneur est-il au milieu de nous ? » (c'était la question du peuple affronté à l'épreuve de la soif à Massa et Meriba) le croyant affirme « Oui, le Seigneur est avec nous », il est « l'Emmanuel » (littéralement en hébreu « Dieu-avec-nous »). Et plus encore, quand les chemins sont rudes, le croyant ose dire que Dieu est proche de l'homme qui souffre, tellement proche que « nos larmes coulent sur la joue de Dieu », comme dit Ben Sirac.

Rappelons-nous l'épisode du buisson ardent au chapitre 3 du livre de l'Exode : « Dieu dit à Moïse : J'ai vu la misère de mon peuple en Egypte, et je l'ai entendu crier sous les coups... Oui, je connais ses souffrances. » Quels que soient les coups, le croyant sait que le Seigneur l'entend crier, et son angoisse peut disparaître : « Le Seigneur entend ceux qui l'appellent : de toutes leurs angoisses, il les délivre ». Il reste que c'est facile à dire quand tout va bien ... et moins facile dans les jours de douleur ; les premiers versets de ce psaume sont bien difficiles à dire à certains jours : « Je bénirai le Seigneur en tout temps, sa louange sans cesse à mes lèvres. Je me glorifierai dans le Seigneur : que les pauvres m'entendent et soient en fête ! » Il reste aussi que, on a beau prier, crier vers Dieu, les coups ne cessent pas toujours, pas tout de suite, il faut bien le reconnaître ; cette présence attentive, « attentionnée », cette sollicitude de Dieu penché sur notre souffrance, n'est pas un coup de baguette magique ; beaucoup d'entre nous ne le savent que trop.

Mais reprenons l'épisode du buisson ardent : quand Dieu dit à Moïse « J'ai vu la misère de mon peuple en Egypte, et je l'ai entendu crier sous les coups... Oui, je connais ses souffrances... », il suscite en même temps chez Moïse l'élan nécessaire pour entreprendre la libération du peuple. La foi qui inspire ce psaume, c'est justement celle-la : premièrement, la certitude que le Seigneur est proche de nous, dans la souffrance, « qu'il est de notre côté » si l'on peut dire. Deuxièmement, que, en réponse à notre cri, Dieu suscite en nous et dans nos frères l'élan nécessaire pour modifier la situation, pour nous aider à passer le cap. Qu'avec lui et grâce à lui, nous pouvons vaincre l'angoisse et surmonter la souffrance et le mal, parfois même le faire reculer, ou au moins la traverser en tenant sa main.

Le peuple d'Israël, et c'est lui, d'abord, qui parle dans ce psaume, a vécu de nombreuses fois cette expérience : de la souffrance, du cri, de la prière et chaque fois, il peut en témoigner, Dieu a suscité les prophètes, les chefs dont il avait besoin pour prendre son destin en main. Si les premiers versets effectivement, sont un cri de louange « Je bénirai le Seigneur en tout temps, sa louange sans cesse à mes lèvres », cette louange s'appuie sur toute une expérience qui est dite ensuite ; en fait, il faudrait lire « je bénirai le Seigneur... je me glorifierai dans le Seigneur...CAR le Seigneur regarde les justes, il entend les pauvres... » Dans les quelques versets que nous lisons ce dimanche, c'est toute l'oeuvre de Dieu en faveur de son peuple qui est rappelée : « Il entend, il délivre, il regarde, il est attentif, il est proche, il sauve, il rachète... » Et ce n'est pas un hasard non plus si Dieu est appelé « le Seigneur » c'est-à-dire ces fameuses 4 lettres « YHVH » qui révèlent Dieu justement comme une présence permanente auprès de son peuple tout au long de son histoire.

Dernière remarque, en reprenant le texte : « Le Seigneur entend ceux qui l'appellent... il écoute, attentif à leurs cris. » Dans l'épreuve, la souffrance, la douleur, il est non seulement permis mais recommandé de crier.

DEUXIEME LECTURE - 2 Timothée 4, 6 - 8. 16 - 18

6 Me voici déjà offert en sacrifice,
le moment de mon départ est venu.
7 Je me suis bien battu,
j'ai tenu jusqu'au bout de la course,
je suis resté fidèle.
8 Je n'ai plus qu'à recevoir la couronne du vainqueur :
dans sa justice, le Seigneur, le juge impartial,
me la remettra en ce jour-là,
comme à tous ceux qui auront désiré avec amour
sa manifestation dans la gloire.

16 La première fois que j'ai présenté ma défense,
personne ne m'a soutenu :
tous m'ont abandonné.
Que Dieu ne leur en tienne pas rigueur.
17 le Seigneur, lui, m'a assisté.
Il m'a rempli de force
pour que je puisse jusqu'au bout annoncer l'Evangile
et le faire entendre à toutes les nations païennes.
J'ai échappé à la gueule du lion ;
18 le Seigneur me fera encore échapper
à tout ce qu'on fait pour me nuire.
Il me sauvera et me fera entrer au ciel, dans son Royaume.
A lui la gloire pour les siècles des siècles. Amen.

- Vous savez qu'on n'est pas tout à fait sûrs que les lettres à Timothée soient réellement de Paul, mais peut-être d'un disciple quelques années plus tard ; en revanche, tout le monde s'accorde à reconnaître que les lignes que nous lisons aujourd'hui sont de lui, et même qu'elles sont le testament de Paul, son dernier adieu à Timothée.

- Paul est dans sa prison à Rome, il sait maintenant qu'il n'en sortira que pour être exécuté ; le moment du grand départ est arrivé ; ce départ, il le dit par le mot (analuein) qu'on emploie en grec pour dire qu'on largue les amarres, qu'on lève l'ancre, ou encore qu'on replie la tente ;

- Il sait qu'il va paraître devant Dieu, et il fait son bilan : se retournant en arrière, (au cinéma on dirait qu'il fait un flashback), il reprend une comparaison qui lui est très habituelle, celle du sport : la vie d'un apôtre est comme une course de fond ; il a tenu jusqu'au bout de la course, il n'a pas déclaré forfait, donc il sait qu'il recevra la récompense du vainqueur ; (il dit textuellement « la couronne du vainqueur » parce que la récompense à l'époque, à Rome, était une couronne de lauriers). Je reprends ses paroles : « Le moment de mon départ est venu. Je me suis bien battu, j'ai tenu jusqu'au bout de la course, je suis resté fidèle. Je n'ai plus qu'à recevoir la couronne du vainqueur ... »

- Seulement, cette course de l'apôtre, et même du Chrétien, est tout à fait particulière : quand Paul dit, « Je n'ai plus qu'à recevoir la couronne du vainqueur ... », ne croyez pas qu'il se vante , comme s'il se croyait meilleur que tout le monde : cette couronne-là, tous les coureurs, entendez tous les apôtres, y ont droit ; ce n'est donc pas de la prétention, mais il sait ce que Ben Sirac nous a appris : que Dieu ne fait pas de différence entre les hommes, qu'il regarde le coeur. Et il ajoute : « dans sa justice, le Seigneur, le juge impartial, me remettra la couronne en ce jour-là, comme à tous ceux qui auront désiré avec amour sa manifestation dans la gloire ». Le juge impartial, celui qui sait voir les dispositions du coeur, sait que Paul et tant d'autres ont désiré avec amour l'avènement du Christ. Tous, ils recevront la couronne de gloire.

- Au passage, vous avez remarqué, encore une fois sous la plume de Paul, le mot « manifestation » du Christ ; nous l'avons déjà rencontré plusieurs fois chez lui : la manifestation totale et définitive du Christ a vraiment été l'horizon sur lequel il a toujours fixé les yeux, vers lequel il a couru toute sa vie.

- Il ne voit pas pourquoi il se vanterait d'ailleurs, car la force de courir, il ne l'a pas trouvée en lui-même, c'est le Christ qui la lui a donnée : « Le Seigneur m'a rempli de force pour que je puisse jusqu'au bout annoncer l'Evangile et le faire entendre à toutes les nations païennes. »

- Au fond, si j'entends bien, il suffit d'attendre tout de Dieu : c'est lui qui donne la force de courir (pour reprendre l'image de Paul), et c'est lui aussi qui donne la récompense à tous les coureurs à la fin de la course.

- Et là, du coup, nous découvrons encore autre chose : c'est que cette course n'est pas une compétition ; chacun à notre place, à notre rythme, il nous suffit de désirer avec amour la manifestation du Christ ; dans sa lettre à Tite, Paul définissait les Chrétiens, justement, comme ceux qui attendent cette manifestation du Christ : il disait : « Nous attendons la bienheureuse espérance et la manifestation de notre grand Dieu et Sauveur Jésus-Christ » ; vous avez reconnu une phrase que nous redisons à chaque Messe : « Nous espérons le bonheur que tu promets et l'avènement de Jésus-Christ notre Sauveur », et vous savez le sens de ce ET : « Nous espérons le bonheur que tu promets QUI EST l'avènement de Jésus-Christ notre Sauveur ».

- Paul attendait donc tout de Dieu, et apparemment, il ne pouvait plus attendre grandchose des hommes : « La première fois que j'ai présenté ma défense, personne ne m'a soutenu : tous m'ont abandonné. Que Dieu ne leur en tienne pas rigueur ». Comme le Christ sur la croix, comme Etienne, lors de son exécution, il pardonne. Mais c'est dans cet abandon même qu'il a expérimenté la présence, la force de son Seigneur. Il est ce pauvre dont parlait Ben Sirac, ce pauvre que Dieu entend, ce pauvre dont les larmes coulent sur les joues de Dieu.

- Les deux dernières phrases sont surprenantes : il est clair qu'il ne se fait aucune illusion sur son sort, il sait que le grand départ approche.. .et pourtant il dit « J'ai échappé à la gueule du lion ; le Seigneur me fera encore échapper à tout ce qu'on fait pour me nuire. » Ce n'est donc certainement pas de la mort physique qu'il parle, puisqu'il attend son exécution d'un jour à l'autre. Il sait qu'il n'y échappera pas ; il parle d'un autre danger, beaucoup plus grave à ses yeux, celui dont il remercie le Seigneur de l'avoir préservé... et là je reprends le début du texte : « je me suis bien battu, j'ai tenu jusqu'au bout de la course, je suis resté fidèle »... ou un peu plus bas : « Le Seigneur m'a rempli de force pour que je puisse jusqu'au bout annoncer l'Evangile et le faire entendre à toutes les nations païennes . » Déclarer forfait, abandonner la course, c'était le plus grand danger et là encore, il ne voit pas de raison de se vanter, puisque sa fidélité il la doit à la force que le Seigneur lui a donnée.

- Il sait ce qui l'attend, oui mais ce n'est peut-être pas ce que nous croyons : il va mourir, c'est sûr, mais il sait que cette mort n'est que biologique ; elle n'est qu'une traversée pour entrer dans la gloire ; « Il me sauvera et me fera entrer au ciel, dans son Royaume » ... et déjà il entonne le cantique de la gloire qu'il chantera en naissant à la vraie vie « A lui la gloire pour les siècles des siècles. Amen. »

EVANGILE Luc 18, 9 - 14

9 Jésus dit une parabole
pour certains hommes
qui étaient convaincus d'être justes
et qui méprisaient tous les autres :
10 « Deux hommes montèrent au Temple pour prier.
L'un était pharisien et l'autre, publicain.
11 Le pharisien se tenait là et priait en lui-même :
Mon Dieu, je te rends grâce
parce que je ne suis pas comme les autres hommes :
voleurs, injustes, adultères,
ou encore comme ce publicain.
12 Je jeûne deux fois par semaine
et je verse le dixième de tout ce que je gagne.
13 Le publicain, lui, se tenait à distance
et n'osait même pas lever les yeux vers le ciel ;
mais il se frappait la poitrine en disant :
Mon Dieu, prends pitié du pécheur que je suis !
14 Quand ce dernier rentra chez lui,
c'est lui, je vous le déclare, qui était devenu juste,
et non pas l'autre.
Qui s'élève sera abaissé ;
qui s'abaisse sera élevé. »

Une petite remarque préliminaire avant d'entrer dans le texte : Luc nous a bien dit qu'il s'agit d'une parabole... n'imaginons donc pas tous les pharisiens ni tous les publicains du temps de Jésus comme ceux qu'il nous présente ici ; aucun pharisien, aucun publicain ne correspondait exactement à ce signalement ; Jésus, en fait, nous décrit deux attitudes différentes, très typées, schématisées, pour faire ressortir la morale de l'histoire ; et il veut nous faire réfléchir sur notre propre attitude : nous allons découvrir probablement que nous adoptons l'une ou l'autre suivant les jours. Venons-en à la parabole elle-même : dimanche dernier, Luc nous avait déjà donné un enseignement sur la prière ; la parabole de la veuve affrontée à un juge cynique nous apprenait qu'il faut prier sans jamais nous décourager ; aujourd'hui, c'est un publicain qui nous est donné en exemple ; quel rapport, dira-t-on, entre un publicain, riche certainement, et une veuve pauvre ? Ce n'est certainement pas le compte en banque qui est en question ici, ce sont les dispositions du coeur : la veuve est pauvre et elle est obligée de s'abaisser à quémander auprès du juge qui s'en moque éperdument ; le publicain, lui, en a peut-être plein les poches, mais sa mauvaise réputation est une autre sorte de pauvreté.

Les publicains étaient mal vus et pour certains d'entre eux, au moins, il y avait de quoi : n'oublions pas qu'on était en période d'occupation ; les publicains étaient au service de l'occupant : c'étaient des « collaborateurs » ; de plus, ils servaient le pouvoir romain sur un point très sensible chez tous les citoyens du monde, et à toutes les époques : les impôts. Le pouvoir romain fixait la somme qu'il exigeait et les publicains la versaient d'avance ; ensuite, ils avaient pleins pouvoirs pour se rembourser sur leurs concitoyens... les mauvaises langues prétendaient qu'ils se remboursaient plus que largement. Quand Zachée promettra à Jésus de rembourser au quadruple ceux qu'il a lésés, c'est clair ! Donc quand le publicain, dans sa prière, n'ose même pas lever les yeux au ciel et se frappe la poitrine en disant « Mon Dieu, prends pitié du pécheur que je suis » il ne dit peut-être que la stricte vérité. Apparemment, ne dire que la stricte vérité, être simplement vrai devant Dieu, c'est cela et cela seulement qui nous est demandé. Etre vrai devant Dieu, reconnaître notre précarité, voilà la vraie prière. Quand il repartit chez lui, « il était devenu juste », nous dit Jésus.

Les pharisiens, au contraire, méritaient largement leur bonne réputation : leur fidélité scrupuleuse à la Loi, leur ascèse pour certains (jeûner deux fois par semaine, ce n'est pas rien et la Loi n'en demandait pas tant !), la pratique régulière de l'aumône traduisaient assez leur désir de plaire à Dieu. Et tout ce que le pharisien de la parabole dit dans sa prière est certainement vrai : il n'invente rien ; seulement voilà, en fait, ce n'est pas une prière : c'est une contemplation de lui-même, et une contemplation satisfaite ; il n'a besoin de rien, il ne prie pas, il se regarde. Il fait le compte de ses mérites et il en a beaucoup. Or nous avons souvent découvert dans la Bible que Dieu ne raisonne pas comme nous en termes de mérites : son amour est totalement gratuit. Il suffit que nous attendions tout de lui.

On peut imaginer un journaliste à la sortie du Temple avec un micro à la main ; il demande à chacun des deux ses impressions : Monsieur le publicain, vous attendiez quelque chose de Dieu en venant au Temple ? - OUI...- Vous avez reçu ce que vous attendiez ? - Oui et plus encore- répondra le publicain. - Et vous Monsieur le Pharisien ? - Non je n'ai rien reçu.-... Un petit silence et le pharisien ajoute : Mais... je n'attendais rien non plus.

La dernière phrase du texte dit quelque chose du même ordre : « Qui s'élève sera abaissé ; qui s'abaisse sera élevé » : il ne faut sûrement pas déduire de cette phrase que Jésus veuille nous présenter Dieu comme le distributeur de bons ou de mauvais points, le surveillant général de notre enfance, dont on avait tout avantage à être bien vu. Ici, tout simplement, Jésus fait un constat, mais un constat très profond : il nous révèle une vérité très importante de notre vie. S'élever, c'est se croire plus grand qu'on est ; dans cette parabole, c'est le cas du pharisien : et il se voit en toute bonne foi comme quelqu'un de très bien ; cela lui permet de regarder de haut tous les autres, et en particulier ce publicain peu recommandable. Luc le dit bien « Jésus dit une parabole pour certains hommes qui étaient convaincus d'être justes et qui méprisaient tous les autres ». Cela peut nous arriver à tous, mais justement, c'est là l'erreur : celui qui s'élève, qui se croit supérieur, perd toute chance de profiter de la richesse des autres ; vis à vis de Dieu, aussi, son coeur est fermé : Dieu ne forcera pas la porte, il respecte trop notre liberté ; et donc nous repartirons comme nous sommes venus, avec notre justice à nous qui n'a apparemment rien à voir avec celle de Dieu.

S'abaisser, c'est se reconnaître tout petit, ce qui n'est que la pure vérité, et donc trouver les autres supérieurs ; Paul dit dans l'une de ses lettres « considérez tous les autres comme supérieurs à vous-mêmes » ; c'est vrai, sans chercher bien loin, tous ceux que nous rencontrons ont une supériorité sur nous, au moins sur un point... et si nous cherchons un peu, nous découvrons bien d'autres points. Et nous voilà capables de nous émerveiller de leur richesse et de puiser dedans ; vis-à-vis de Dieu, aussi, notre coeur s'ouvre et Il peut nous combler. Pas besoin d'être complexés : si on se sait tout petit, pas brillant, c'est là que la grande aventure avec Dieu peut commencer. Au fond, cette parabole est une superbe mise en images de la première béatitude : « Heureux les pauvres de coeur, le Royaume des cieux est à eux ».

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12 octobre 2010 2 12 /10 /octobre /2010 21:37

marie-nolle-thabut.jpgJe suis, chaque dimanche, impressionné par la qualité des commentaires de Marie-Noëlle Thabut sur les textes que nous propose la liturgie du jour.

 

Ces commentaires, trouvés sur le site "Eglise catholique en France", permettent à toute personne de bonne volonté, chrétienne ou non, de mieux comprendre la Bible, le livre le plus diffusé au monde. Notamment, en

  • donnant des explications historiques ;

  • décodant le langage imagé utilisé par l'auteur.

Je souhaite arriver à mettre ici, chaque dimanche, les commentaires de Marie-Noëlle Thabut. Ma seule contribution consiste à surligner les passages que je trouve les plus enrichissants et à écrire en rouge ceux qui parlent d'un thème qui m'est cher : la liberté (trois autres pages de mon blog sont consacrées à ces passages des Evangiles, du reste du Nouveau Testament ou de l'Ancien Testament qui parlent de la liberté)

 

Version audio, trouvée sur le site de Radio-Notre-Dame

 

PREMIERE LECTURE - Exode 17, 8 - 13

Le peuple d'Israël marchait à travers le désert.
8 Les Amalécites survinrent et l'attaquèrent à Rephidim.
9 Moïse dit alors à Josué :
« Choisis des hommes, et va combattre les Amalécites.
Moi, demain, je me tiendrai sur le sommet de la colline,
le bâton de Dieu à la main. »
10 Josué fit ce que Moïse avait dit :
il livra bataille aux Amalécites.
Moïse, Aaron et Hour étaient montés au sommet de la colline.
11 Quand Moïse tenait la main levée,
Israël était le plus fort.
Quand il la laissait retomber,
Amalec était le plus fort.
12 Mais les mains de Moïse s'alourdissaient ;
on prit une pierre, on la plaça derrière lui,
et il s'assit dessus.
Aaron et Hour lui soutenaient les mains,
l'un d'un côté, l'autre de l'autre.
Ainsi les mains de Moïse demeurèrent levées
jusqu'au coucher du soleil.
13 Et Josué triompha des Amalécites au tranchant de l'épée.
Les Amalécites étaient des tribus qui vivaient dans le désert du Négev : la Bible les cite de nombreuses fois, tout au long de l'histoire de l'installation du peuple élu en Palestine, et toujours comme des opposants à la pénétration des tribus israélites ; et leurs descendants seront encore de farouches ennemis au temps des rois Saül et David. Si bien que le nom même d'Amaleq est devenu le type de l'ennemi héréditaire.

Rien d'étonnant quand on sait que Amaleq lui-même, le père de la tribu, serait le petit-fils d'Esaü, le frère jumeau et rival de Jacob. La rivalité entre Jacob et Esaü* (qu'on appelle aussi Edom) s'est reportée sur leurs descendants et, de génération en génération, en Israël, on se transmet la haine des Edomites, et surtout de ceux qui sont considérés comme les pires de tous, les Amalécites.

Voici donc, dès le livre de l'Exode, les Amalécites qui se présentent comme les premiers adversaires du peuple élu dans le désert. L'auteur ne donne pas beaucoup de détails sur cette première bataille : il dit simplement « Le peuple d'Israël marchait à travers le désert. Les Amalécites survinrent et l'attaquèrent à Rephidim. » Mais le livre du Deutéronome apporte quelques indications complémentaires : « Souviens-toi de ce qu'Amaleq t'a fait sur votre route, à la sortie d'Egypte, lui qui est venu à ta rencontre sur la route et a détruit à l'arrière de ta colonne, tous ceux qui traînaient, alors que tu étais épuisé et fourbu. » (Dt 25, 17 - 19) traduisez : les Amalécites sont arrivés par surprise et se sont attaqués à ceux qui avaient le plus de mal à suivre. Alors Moïse dit à Josué : « Choisis des hommes et va combattre les Amalécites ». Nous n'aurons pas d'autres détails sur le déroulement du combat ou les mouvements de troupes ; en revanche, le récit se concentre sur la relation entre le peuple et son Dieu à l'occasion de cette première bataille : c'est l'épreuve du feu, mais c'est surtout l'épreuve de la foi d'Israël. Il va combattre pour survivre, mais son Dieu sera avec lui.

Nous sommes à Rephidim : au fait, ce nom, nous le connaissons déjà, car dans les versets qui précèdent ce passage, c'est le fameux épisode de Massa et Meriba ; nous en avons reparlé tout récemment à l'occasion du psaume 94. Massa et Meriba, cela se passait justement à Rephidim et le surnom Massa et Meriba (qui veut dire contestation et querelle) signifie que, là, le peuple a gravement douté de Dieu. Et, désormais, quand on sera tenté de douter de la protection de Dieu, on se souviendra de Massa et Meriba. « Aujourd'hui, écouterez-vous sa parole ? Ne fermez pas votre coeur comme à Meriba, comme au jour de Massa, dans le désert, où vos pères m'ont tenté et provoqué, et pourtant ils avaient vu mon exploit ». C'est le psaume 94 (95).

Massa et Meriba, c'était l'épreuve de la soif, une épreuve si dure que le peuple a été jusqu'à penser que Dieu l'avait abandonné... mais non, et l'eau a coulé du rocher, et le peuple a retrouvé confiance en son Dieu. Cette fois, et toujours à Rephidim, le voici affronté à l'attaque des Amalécites. Il va falloir lutter pour sa survie. Et aussitôt Moïse ne doute pas que Dieu viendra à son secours pour le délivrer.

Il dit à Josué : « Moi, je me tiendrai sur le sommet de la colline, le bâton de Dieu à la main ». Et c'est ce bâton, en quelque sorte, qui tient le premier rôle dans ce récit. Ce bâton n'est pas magique par lui-même, mais il rend visible l'oeuvre de Dieu. C'est par lui que Moïse a accompli des quantités de prodiges aux yeux du Pharaon et de la cour d'Egypte, qu'il a écarté les eaux de la Mer des Joncs, qu'il a fait couler l'eau du rocher, à Massa et Meriba, justement. Encore une fois, ce bâton n'est pas magique par lui-même, la preuve, c'est que Moïse se met en prière, mais ce bâton levé est devenu un symbole : il rappelle à tous que c'est Dieu qui agit. Si la bataille est à peine décrite, si le bâton est au centre du récit, c'est précisément pour bien montrer où est l'essentiel.

L'essentiel, c'est la présence de Dieu qui accompagne son peuple, comme il l'avait promis dès le début en révélant son nom à Moïse, ce fameux nom qui dit la présence de Dieu. Le texte est très sobre et en même temps très suggestif. Moïse, Aaron et Hour sont au sommet de la colline, pendant que le peuple se bat sous la direction de Josué dans la plaine. Josué se bat de toute son âme, et Moïse prie de toute son âme. Le combattant et le priant se complètent. Si Moïse abandonne son poste de prière, Josué perd ses moyens. On ne peut pas dire plus clairement que c'est Dieu qui agit, mais qu'il y faut notre participation. Les mains levées de Moïse sont le symbole de toute la prière humaine. Elles disent la confiance, la certitude du croyant que son Dieu ne l'abandonne jamais. Récemment, nous l'avons lu dans la lettre à Timothée, Paul disait « je recommande que partout les hommes prient les mains levées vers le ciel... ». C'est Dieu qui agit : ces mains levées le disent bien puisqu'elles restent immobiles et qu'elles semblent renvoyer la responsabiblité vers le ciel ; mais en même temps, elles sont levées : le croyant ne baisse pas les bras ; les mains du combattant, les mains levées du priant sont notre petite participation à l'oeuvre de Dieu.

Mais il arrive que le priant, exténué, physiquement ou moralement, n'ait plus la force de « lever les mains » vers le ciel : alors il est bon de trouver des frères pour soutenir nos mains défaillantes ; normalement, c'est le rôle de nos communautés.

***
* Vous vous souvenez des deux fils d'Isaac, les frères jumeaux et en même temps rivaux Esaü et Jacob ; Esaü aurait dû être l'héritier des promesses divines, mais Jacob avait réussi à tromper son père aveugle en se faisant passer pour son frère et avait usurpé la place.
***
Complément
De tout temps, de hommes et des femmes ont consacré leur vie à la prière ; ce texte vient nous révéler que la prière n'est pas passivité ou inaction ; bien au contraire, mystérieusement, la prière de quelques-uns est source de force pour tous. Elle est un rappel vivant de la Présence de Dieu sans cesse agissant au milieu de nous.


PSAUME 120 ( 121 )

Je lève les yeux vers les montagnes :
D'où le secours me viendra-t-il ?
2 Le secours me viendra du Seigneur
qui a fait le ciel et la terre.

3 Qu'il empêche ton pied de glisser,
qu'il ne dorme pas, ton gardien.
4 Non, il ne dort pas, ne sommeille pas,
le gardien d'Israël.

5 Le Seigneur, ton gardien, le Seigneur, ton ombrage,
se tient près de toi.
6 Le soleil, pendant le jour, ne pourra te frapper,
ni la lune, durant la nuit.

7 Le Seigneur te gardera de tout mal,
il gardera ta vie.
8 Le Seigneur te gardera, au départ et au retour,
maintenant, à jamais.
En tête de ce psaume, il est écrit « Pour les montées », sous-entendu les montées à Jérusalem, c'est-à-dire les pèlerinages. Quinze psaumes (les psaumes 119 à 133 dans la liturgie, c'est-à-dire 120 à 134 dans nos Bibles) portent cette même inscription, « Pour les montées » ou « Chant des montées » ; ils ont été composés tout spécialement pour accompagner les pèlerins pendant leur marche vers Jérusalem ; car le verbe « monter » était le mot consacré pour parler des pèlerinages ; pour deux raisons au moins : tout simplement, d'abord, parce que Jérusalem est sur la hauteur, ensuite sur un plan symbolique, parce que la démarche du pèlerinage représente, pour le croyant, une réelle montée spirituelle. Le pèlerinage à Jérusalem était un élément très important de la piété juive, cela faisait partie des commandements de Dieu.

Ces quinze psaumes ont donc des points communs : on y entend de nombreuses allusions à la réalité concrète du pèlerinage : la fatigue et la prière du pèlerin, la soif d'arriver, l'amour du Temple, l'amour de Jérusalem. Et la joie profonde, la confiance qui habitent le croyant. Les pèlerins ont conscience de s'inscrire dans la longue marche du peuple élu : « C'est là que sont montées les tribus, les tribus du Seigneur, selon la règle en Israël. » (Ps 122,4) ; « Oh ! Quel plaisir, quel bonheur de se trouver entre frères ! C'est comme l'huile qui parfume la tête... C'est comme la rosée de l'Hermon, qui descend sur les montagnes de Sion. » (Ps 133, 1-3). Notre psaume d'aujourd'hui est donc l'un de ceux-là : « Le Seigneur te gardera, au départ et au retour »... un pèlerin prend le chemin de Jérusalem : il a déjà le coeur et les yeux tournés vers la colline du Temple « je lève les yeux vers les montagnes », mais il sait que ce long chemin vers Jérusalem est semé d'embûches de toutes sortes ; les pistes ne sont pas nos routes goudronnées d'aujourd'hui, elles sont parfois glissantes ou pierreuses, le pied peut glisser ; on peut aussi affronter de bien plus grands dangers : les bêtes sauvages ou, plus redoutables encore, les bandes de brigands. Si Jésus a pu situer dans ce décor la parabole du Bon Samaritain, c'est-à-dire l'histoire d'un homme dépouillé et roué de coups par des bandits, c'est que cela arrivait régulièrement. « Le Seigneur te gardera de tout mal, il gardera ta vie » : ceux qui restent au pays rassurent celui qui prend la route.

Un autre danger, que nous imaginons mal ici, c'est le soleil pendant le jour, la lune pendant la nuit. En plein jour, il faut marcher des heures sous le soleil brûlant ; la nuit, si on dort à la belle étoile, les rayons de lune sont nocifs. Là encore, on encourage le pèlerin : « Le Seigneur, ton gardien, ton ombrage, se tient près de toi. Le soleil, pendant le jour, ne pourra te frapper, ni la lune, durant la nuit ».

Tous ces dangers, il faudra les affronter tout autant au retour qu'à l'aller : mais « Le Seigneur te gardera, au départ, comme au retour ». On peut compter sur lui, car il est le maître du monde : c'est lui et lui seul qui a fait le ciel et la terre. « Le secours me vient du Seigneur qui a fait le ciel et la terre » ; et, là, dans ce verset, il y a une pointe contre les faux dieux ; ils ne sont que statues inertes de bois ou de pierre ; ils ne peuvent rien pour l'homme. Ils dorment d'un sommeil éternel, puisqu'ils ne sont que des objets façonnés de main d'homme. Tandis que, lui, le Seigneur, veille sans cesse : « Non, il ne dort pas, il ne sommeille pas, le gardien d'Israël ». Quand il prend la route de Jérusalem, le croyant se met en marche vers son Dieu et vers lui seul : il se détourne résolument des idoles. C'est cela qu'on appelle la conversion.
Voilà donc un premier niveau de lecture de ce psaume qui était chanté au moment où le pèlerin allait prendre la route. C'était bien le moment de raffermir sa foi toujours en question : « Je lève les yeux, vers les montagnes : d'où le secours me viendra-t-il ? » Résolument, il choisit de placer sa confiance dans le Dieu de ses pères : « Le secours me viendra du Seigneur qui a fait le ciel et la terre. » Il y a un deuxième niveau de lecture, c'est celui du peuple tout entier : ce pèlerin qui s'apprête à prendre la route de Jérusalem, découvre que son histoire personnelle est le reflet de l'expérience de tout son peuple. Ce n'est pas un hasard si Dieu est appelé dans ce psaume « le gardien d'Israël ». Car ce peuple a reçu la Révélation du Dieu vivant, créateur du ciel et de la terre, et a fait l'expérience de sa présence. Le nom même de Dieu, le fameux nom en quatre lettres, (YHVH) dit justement que Dieu est sans cesse présent à son peuple. Une présence très intime, inséparable qui est exprimée très fortement en hébreu. Notre traduction dit « Le Seigneur ton gardien, le Seigneur, ton ombrage, se tient près de toi » : en hébreu, près de toi est dit « à ta main droite » et André Chouraqui commentait : « le Seigneur est uni à toi comme tu l'es à ton être même ».

Et le psaume, si on y regarde bien, contient des allusions à cette expérience du peuple. « Le Seigneur, ton ombrage, se tient près de toi » : c'est une allusion à cette colonne qui accompagnait la marche du peuple dans le désert ; colonne de nuée pendant le jour, pour abriter du soleil, colonne de feu pendant la nuit pour guider la marche. Jésus-Christ, à son tour, a pu chanter ce psaume en toute vérité. Alors qu'il prenait résolument le chemin de Jérusalem, comme dit Saint Luc, il se répétait : « Le Seigneur te gardera de tout mal, il gardera ta vie. Le Seigneur te gardera, au départ et au retour, maintenant, à jamais. » Depuis le matin de Pâques, ce retour dont parle le psaume, nous l'appelons « Résurrection ».

 

DEUXIEME LECTURE - 2 Timothée 3, 14 - 4, 2

Fils bien-aimé,
3, 14 tu dois en rester à ce qu'on t'a enseigné :
tu l'as reconnu comme vrai,
sachant bien quels sont les maîtres qui te l'ont enseigné.
15 Depuis ton plus jeune âge, tu connais les textes sacrés :
ils ont le pouvoir de te communiquer la sagesse,
celle qui conduit au salut
par la foi que nous avons en Jésus-Christ.
16 Tous les passages de l'Ecriture sont inspirés par Dieu ;
celle-ci est utile pour enseigner, dénoncer le mal,
redresser, éduquer dans la justice ;
17 grâce à elle, l'homme de Dieu sera bien armé,
il sera pourvu de tout ce qu'il faut pour un bon travail.
4, 1 Devant Dieu,
et devant le Christ Jésus qui doit juger les vivants et les morts,
je te le demande solennellement,
au nom de sa manifestation et de son Règne :
2 proclame la Parole, interviens à temps et à contre-temps,
dénonce le mal,
fais des reproches, encourage,
mais avec une grande patience et avec le souci d'instruire.
Dimanche dernier, nous lisions dans la deuxième lettre à Timothée une Hymne en l'honneur du Christ : « Souviens-toi de Jésus-Christ, ressuscité d'entre les morts ». Aujourd'hui, on pourrait dire que nous lisons une hymne en l'honneur de l'Ecriture. Entendons-nous bien, ce que Saint Paul appelle l'Ecriture, c'est ce que nous appelons aujourd'hui l'Ancien Testament. Plusieurs fois, déjà, dans les lettres à Timothée, nous avons deviné un conflit persistant dans la communauté d'Ephèse où se trouve Timothée ; et c'est même à cause de ce conflit que Paul avait demandé à Timothée de rester à Ephèse ; il faut pouvoir compter sur de fidèles gardiens de la Parole. Les premières lignes du texte d'aujourd'hui, « Toi, tu dois en rester à ce qu'on t'a enseigné » sous-entendent que d'autres ne sont pas restés fidèles à l'enseignement reçu et qu'ils fourvoient les autres.

Si bien qu'on peut résumer ce passage en trois phrases : premièrement, il faut se ressourcer dans l'Ecriture. Deuxièmement, il faut proclamer la Parole. Troisièmement, cette proclamation doit se faire dans la fidélité à l'Eglise. Premièrement, il faut se ressourcer dans l'Ecriture, au vrai sens du mot « ressourcer » : l'Ecriture est pour nous une source ; notre traduction dit « tu dois en rester à ce qu'on t'a enseigné » mais nous risquons d'entendre là une recommandation de fixisme, ce qui n'est pas du tout le propos de Paul. Le mot à mot dirait « demeure dans ce que tu as appris » : la foi n'est pas un objet qu'on possède mais un milieu vital, une « demeure » au sens de Saint Jean.

Timothée a puisé dans cette source de l'Ecriture depuis son enfance : son père était grec et païen, mais sa mère, Eunice, et sa grand-mère maternelle, Loïs, étaient juives : elles l'ont introduit dans l'Ancien Testament ; et quand sa mère s'est convertie au Christianisme, elle n'a pas cessé bien sûr de fréquenter l'Ecriture. D'autres maîtres encore ont initié Timothée, et Paul insiste sur cet aspect communautaire de l'accès à l'Ecriture. On ne découvre pas l'Ecriture tout seul mais en Eglise. Une fois de plus, nous retrouvons chez Paul le thème de la transmission de la foi, ce qu'on appelle en théologie la « Tradition » : tradere, en latin, veut dire « transmettre » : « je vous ai transmis ce que j'ai moi-même reçu » (sous-entendu je n'ai rien inventé) dit Paul dans la lettre aux Corinthiens ; l'apôtre est un envoyé au service d'une parole qui n'est pas la sienne. Dans la foi, aucun de nous n'est un fondateur, un innovateur, nous sommes les maillons d'une chaîne. Evidemment, il est vital que cette transmission soit fidèle. Un peu plus haut, dans cette même lettre, Paul a dit à Timothée : « Ce que tu as appris de moi en présence de nombreux témoins, confie-le à des hommes fidèles qui seront eux-mêmes capables de l'enseigner encore à d'autres. » (2 Tm 2, 2).

La phrase suivante est très importante : Paul affirme « les textes sacrés ont le pouvoir de te communiquer la sagesse, celle qui conduit au salut par la foi que nous avons en Jésus-Christ » : il veut dire par là que l'Ancien Testament mène tout droit à Jésus-Christ. Pour Paul, et pour les premiers apôtres, recrutés par Jésus parmi les juifs, c'était une évidence. Vous vous souvenez qu'au cours de son procès à Jérusalem, Paul soutenait que si l'on est juif, on ne peut que devenir chrétien.

Paul continue : « Tous les passages de l'Ecriture sont inspirés par Dieu » ; avant d'être un dogme affirmé par l'Eglise, cette phrase était donc déjà la foi d'Israël. Ce qui explique le respect dont sont entourés depuis toujours les Livres sacrés dans toutes les synagogues. « Grâce à l'Ecriture, l'homme de Dieu sera bien armé, il sera pourvu de tout ce qu'il faut ». Voilà donc l'équipement du Chrétien : l'Ecriture dans la fidélité à l'enseignement reçu : « tu dois en rester à ce qu'on t'a enseigné : tu l'as reconnu comme vrai, sachant bien quels sont les maîtres qui te l'ont enseigné ». L'équipement du Chrétien, c'est donc l'Ecriture ET la tradition pour être capable de transmettre à son tour. Pour transmettre, et c'est le deuxième conseil de Paul à Timothée, il faut oser proclamer la Parole ; voilà la première peut-être même la seule tâche d'un responsable d'Eglise. L'enjeu est grave et Paul emploie une formule presque étonnante : « Devant Dieu et devant le Christ Jésus qui doit juger les vivants et les morts, je te le demande solennellement, au nom de sa manifestation et de son règne : proclame la Parole... »

Une fois de plus, Paul fait référence à la manifestation du Christ, et à son Règne : l'accomplissement du projet de Dieu est vraiment l'horizon que Paul ne quitte jamais des yeux. Et d'ailleurs en grec, Paul dit « Proclame le Logos », le mot qui, chez Jean, désigne le Verbe, Jésus lui-même. Traduisez, si nous prenons au sérieux la Manifestation et le Règne du Christ, nous devons inlassablement proclamer la Parole. Toute la vie de Paul, depuis sa conversion, a été consacrée à cette tâche : « Annoncer l'Evangile est une nécessité qui s'impose à moi : malheur à moi si je n'annonce pas l'Evangile ! » (1 Co 9, 16 ).

Mais il faut du courage pour proclamer la Parole, il faut accepter d'être mal reçu : « Interviens à temps et à contre-temps, dénonce le mal ; fais des reproches, encourage » ; c'est-à-dire n'hésite pas à juger ce que tu vois... Il termine en disant dans quel climat on doit le faire (et c'est le troisième point) : avec une grande patience et avec le souci d'instruire. Là encore nous retrouvons une insistance toujours présente chez Paul, le souci de ce qui édifie la communauté ; c'est la seule chose qui compte.
 
 

EVANGILE - Luc 18, 1 - 8

1 Jésus dit une parabole
pour montrer à ses disciples
qu'il faut toujours prier sans se décourager :
2 « Il y avait dans une ville
un juge qui ne respectait pas Dieu
et se moquait des hommes.
3 Dans cette même ville,
il y avait une veuve qui venait lui demander :
Rends-moi justice contre mon adversaire.
4 Longtemps il refusa ;
puis il se dit :
Je ne respecte pas Dieu,
et je me moque des hommes,
mais cette femme commence à m'ennuyer :
5 je vais lui rendre justice
pour qu'elle ne vienne plus sans cesse
me casser la tête. »
6 Le Seigneur ajouta :
« Ecoutez bien ce que dit ce juge sans justice !
7 Dieu ne fera-t-il pas justice à ses élus,
qui crient vers lui jour et nuit ?
Est-ce qu'il les fait attendre ?
8 Je vous le déclare :
sans tarder, il leur fera justice.
Mais le Fils de l'homme,
quand il viendra,
trouvera-t-il la foi sur terre ? »

Tout ceci se passe dans une ambiance qu’on pourrait qualifier de fin du monde ! Luc nous a dit un peu plus haut que Jésus est sur le « chemin de Jérusalem » : il marche vers sa Passion, sa mort et sa résurrection ; les disciples ne savent pas très bien ce qui ve se passer à Jérusalem, mais ils pressentent un dénouement tragique et mystérieux. Peu de temps auparavant, ils ont imploré Jésus « Augmente en nous la foi », ce qui traduisait bien leur détresse. Et juste avant cette parabole d’aujourd’hui, Jésus a parlé longuement de la venue du Fils de l’homme.

Le Fils de l’homme, c’est celui qu’on attend justement pour la fin du monde ; vous connaissez l’origine de cette expression : dans le livre de Daniel , le prophète a la vision d’un fils d’homme (présenté tantôt comme un individu particulier, tantôt comme un peuple) : ce fils d’homme vient sur les nuées du ciel ; il est admis près du trône de Dieu et il reçoit la royauté sur toute la création ; on sait que cette vision se réalisera à la fin du monde. Dieu règnera enfin sur toute la création et le Fils de l’homme règnera avec lui. Jésus se présente souvent dans les évangiles comme le Fils de l’homme ; cela intrigue forcément ses interlocuteurs qui savent que le Fils de l’homme est un être collectif, un peuple, le peuple des Saints du Très-Haut, comme dit le prophète Daniel, enfin installé dans la gloire de Dieu ; ils ne savent peut-être pas quoi penser quand Jésus parle ainsi, mais ils entendent ce message de victoire définitive. Or, depuis qu’il a annoncé ouvertement sa Passion, Jésus multiplie l’usage de cette expression, le Fils de l’homme, toujours en parlant de lui, comme pour les rassurer sur l’issue des événements. Ce qui prouve au passage qu’ils avaient bien besoin d’être rassurés.

On est donc dans une atmosphère de fin du monde ; d’ailleurs le thème du jugement (« Dieu fera justice à ses élus ») est bien dans la même note ; maintenant, si nous allons regarder, dans l’évangile de Luc, le contexte de cette parabole, nous trouvons l’évangile de la guérison des dix lépreux que nous avions lu dimanche dernier : la guérison des dix était le signe que le Règne de Dieu était déjà commencé ; en même temps, les disciples avaient touché du doigt le mystère du salut rejeté par ceux auxquels il était offert en premier (ici les neuf lépreux qui n’avaient pas reconnu le Christ) : le mystère de la croix se profilait déjà à l’horizon ; mais la conversion du Samaritain (le seul lépreux revenu se prosterner devant Jésus) préfigurait l’entrée de tous, même des païens, dans ce royaume.

Les Pharisiens ont fort bien compris tous ces enjeux puisque, aussitôt après la guérison des dix lépreux, ils demandent à Jésus « Quand donc vient le Royaume de Dieu ? » et Jésus répond par tout un discours sur la venue du Fils de l’homme.

Et voilà que Jésus a quitté ce ton grave pour raconter ce qui semble à première vue une petite histoire : l’histoire de cette veuve qui poursuit le juge de ses réclamations jusqu’à ce qu’elle obtienne ce qu’elle attend ; et pourtant elle aurait toutes les raisons de se décourager : sa cause semble bien perdue d’avance, puisqu’elle a eu la malchance de tomber sur un juge qui se moque éperdument de la justice. Mais elle s’obstine parce que sa cause est juste, elle n’en doute pas un instant. C’est elle que Jésus nous donne en exemple ; l’exemple de l’humilité d’abord : si elle importune le juge, c’est parce qu’elle est dans le besoin ; la première condition pour participer au Royaume de Dieu, c’est de reconnaître notre pauvreté ; on retrouve là la première béatitude : « Heureux, vous les pauvres, le Royaume de Dieu est à vous » (Luc, 6) ; l’exemple de la persévérance ensuite : dans notre attente du Royaume, à nous d’être aussi tenaces que cette veuve obstinée. Notre cause est encore plus juste que celle de la veuve puisque c’est la cause même de Dieu.

Le rapprochement avec la première lecture de ce dimanche est très suggestif : dans la plaine Josué livrait un combat difficile contre les Amalécites qui avaient attaqué le peuple par surprise ; pendant ce temps, au sommet de la colline, Moïse, obstinément priait, sûr d’obtenir le secours de Dieu ; et soutenu par ses aides, il avait tenu bon jusqu’au coucher du soleil. La force de Moïse était dans sa certitude que Dieu voulait le salut de son peuple.
Des siècles plus tard, les premiers Chrétiens affrontés à des difficultés et des persécutions trouvent le Royaume bien long à venir ; ils sont tentés par le découragement ; eux aussi doivent se souvenir que Dieu veut leur salut. Luc leur rappelle cette parabole dans laquelle Jésus avait fait l’éloge de l’obstination. Croire, c’est refuser de baisser les bras ; et la dernière phrase : « Le Fils de l’homme, quand il viendra, trouvera-t-il la foi sur terre ? » est une mise en garde, valable pour tous les Chrétiens de tous les temps : « attention, si vous n’êtes pas vigilants, vous aurez cessé de croire ».

Les Chrétiens, ceux du temps du Christ, comme ceux d’aujourd’hui, sont donc invités à « ne pas baisser les bras ». Jésus sait bien que, dès le matin de sa Résurrection, ce premier matin de la venue du Fils de l’homme et jusqu’à sa venue totale et définitive, la foi sera toujours un combat, une épreuve d’endurance. Il ne manquera pas d’oiseaux de malheur pour semer le doute, il ne manquera pas de maîtres du soupçon. Cette attente du Royaume paraît tellement interminable... Dieu est-il vraiment au milieu de nous ? L’exemple de cette pauvre veuve vient à point nommé : nous sommes aussi démunis qu’elle ; tâchons d’être aussi obstinés.

****
Luc écrirait-il à une communauté menacée par le découragement ? On pourrait le croire, à entendre la dernière phrase « Le Fils de l’homme, quand il viendra, trouvera-t-il la foi sur terre ? » Curieuse phrase : « Le Fils de l’homme, quand il viendra », c’est une affirmation, une certitude ; mais la deuxième partie de la phrase « trouvera-t-il la foi sur terre ? » qui semble a priori bien pessimiste est en fait une mise en garde, valable pour tous les Chrétiens de tous les temps : attention, si vous n’êtes pas vigilants, vous aurez cessé d’y croire. Il est clair en tout cas que ce texte est une leçon sur la foi : puisque la dernière phrase pose cette question sur la foi et que la première phrase dit justement en quoi consiste la foi : « Il faut toujours prier sans se décourager ». On a donc là une inclusion ; et entre les deux, l’exemple qui nous est proposé est celui d’une veuve traitée injustement, mais qui ne lâche pas prise.

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5 octobre 2010 2 05 /10 /octobre /2010 22:28

marie-nolle-thabut.jpgJe suis, chaque dimanche, impressionné par la qualité des commentaires de Marie-Noëlle Thabut sur les textes que nous propose la liturgie du jour.

 

Ces commentaires, trouvés sur le site "Eglise catholique en France", permettent à toute personne de bonne volonté, chrétienne ou non, de mieux comprendre la Bible, le livre le plus diffusé au monde. Notamment, en

  • donnant des explications historiques ;

  • décodant le langage imagé utilisé par l'auteur.

Je souhaite arriver à mettre ici, chaque dimanche, les commentaires de Marie-Noëlle Thabut. Ma seule contribution consiste à surligner les passages que je trouve les plus enrichissants et à écrire en rouge ceux qui parlent d'un thème qui m'est cher : la liberté (trois autres pages de mon blog sont consacrées à ces passages des Evangiles, du reste du Nouveau Testament ou de l'Ancien Testament qui parlent de la liberté)

 

Version audio, trouvée sur le site de Radio-Notre-Dame

 

PREMIERE LECTURE - 2 Rois , 5, 14-17

Le général syrien Naaman, qui était lépreux,
14 descendit jusqu'au Jourdain et s'y plongea sept fois,
pour obéir à l'ordre du prophète Elisée ;
alors sa chair redevint semblable à celle d'un petit enfant :
il était purifié !
15 Il retourna chez l'homme de Dieu avec toute son escorte ;
il entra, se présenta devant lui et déclara :
« Je le sais désormais :
il n'y a pas d'autre Dieu, sur toute la terre, que celui d'Israël !
Je t'en prie, accepte un présent de ton serviteur. »
16 Mais Elisée répondit :
« Par la vie du Seigneur que je sers,
je n'accepterai rien. »
Naaman le pressa d'accepter, mais il refusa.
17 Naaman dit alors :
« Puisque c'est ainsi,
permets que ton serviteur emporte de la terre de ce pays
autant que deux mulets peuvent en transporter,
car je ne veux plus offrir ni holocauste ni sacrifice
à d'autres dieux qu'au Seigneur Dieu d'Israël. »


La lecture de ce dimanche commence au moment où le général Naaman se plonge dans l'eau du Jourdain, sur l'ordre du prophète Elisée ; mais il nous manque le début de l'histoire : je vous la raconte : Naaman est un homme important, un général Syrien ; il a fait une très belle carrière militaire en Syrie, et il est bien vu du roi d'Aram (l'actuelle Damas) ; évidemment, pour le peuple d'Israël, il est un étranger, à certaines époques même, un ennemi ; mais surtout pour ce qui nous intéresse ici, il est un païen : il ne fait pas partie du peuple élu. Enfin, plus grave encore, il est lépreux, ce qui veut dire que d'ici peu, tout le monde le fuira ; pour lui donc, c'est une véritable malédiction.
Heureusement pour lui, sa femme a une petite esclave israélite (enlevée quelque temps auparavant au cours d'une razzia) : laquelle dit à sa maîtresse « Tu sais quoi ? A Samarie, il y a un grand prophète ; lui, pourrait sûrement guérir Naaman. » Dans un cas pareil, on est prêt à tout ! La nouvelle circule vite : l'esclave dit à sa maîtresse, qui dit à son mari Naaman, qui dit au roi d'Aram : le prophète de Samarie peut me guérir. Et comme Naaman est bien vu, le roi écrit une lettre d'introduction à son homologue, le roi de Samarie. La lettre dit quelque chose comme : « Je te recommande mon ami et loyal serviteur, mon général en chef des armées, Naaman ; il est atteint de la lèpre. Je te demande de faire tout ce qui est en ton pouvoir pour le guérir ». (Sous-entendu, envoie-le à ton grand prophète et guérisseur, Elisée, dont la réputation est venue jusqu'à nous). Et là il se passe quelque chose de très intéressant : c'est que, comme bien souvent, on ignore les trésors qu'on a à sa portée... Le roi d'Israël reçoit cette lettre et il ne lui vient pas à l'idée que le petit prophète Elisée est capable de guérir qui que ce soit ! Du coup, il est pris de panique : qu'est-ce qui lui prend au roi de Syrie d'exiger que je fasse des miracles ? Il cherche un prétexte pour me faire la guerre ? ou quoi ?

Heureusement, en Israël aussi, le bouche à oreille existe. Elisée apprend l'histoire, et il dit au roi : « On va voir ce qu'on va voir... Dis à Naaman de se présenter chez moi... et il va savoir qui est le vrai Dieu ». Naaman se présente donc chez Elisée avec toute son escorte et des cadeaux plein ses bagages pour le guérisseur, et il attend à la porte du prophète ; en fait, c'est un simple serviteur qui entrebâille la porte et se contente de lui dire : « Mon maître te fait dire que tu dois aller te plonger sept fois de suite dans l'eau du Jourdain et tu seras purifié ». C'est déjà un drôle d'accueil pour un général mais en plus, franchement, on se demande à quoi çà rime de se plonger dans le Jourdain : pas besoin de faire un tel voyage ! Des fleuves en Syrie, il y en a et des bien plus beaux que son petit Jourdain...

Naaman est furieux ! Et il reprend le chemin de Damas. Heureusement, il est bien entouré : ses serviteurs lui disent : « Tu t'attendais à ce que le prophète te demande des choses extraordinaires pour être guéri... tu les aurais faites... il te demande une chose ordinaire... tu peux bien la faire aussi ??? » Au passage, on voit que les serviteurs ont du bon ; la Bible ne manque jamais une occasion de le faire remarquer... En tout cas, dans le cas présent, Naaman les écoute... et c'est là que commence la lecture d'aujourd'hui.

Donc, Naaman, redevenu quelqu'un comme tout le monde, obéit tout simplement à un ordre tout simple... il se plonge sept fois dans le Jourdain , comme on le lui a dit et il est guéri. C'est tout simple à nos yeux et aux yeux de ses serviteurs, mais pour un grand général d'une armée étrangère, c'est cette obéissance même qui n'est pas simple ! La suite du texte le prouve. Voilà Naaman guéri ; il n'est pas un ingrat ; il retourne chez Elisée pour lui dire deux choses : la première, c'est « Je le sais désormais : il n'y a pas d'autre Dieu, sur toute la terre, que celui d'Israël » ... (et un peu plus tard, il ira jusqu'à lui dire : quand je serai dans mon pays, c'est à lui désormais que j'offrirai des sacrifices). Soit dit en passant, l'auteur de ce passage en profite pour donner une petite leçon à ses compatriotes israéliens : quelque chose comme « vous bénéficiez depuis des siècles de la protection du Dieu unique, et bien, dites-vous que les bontés de Dieu sont aussi pour les étrangers et puis, vous que Dieu a choisis parmi tous, vous continuez pourtant à être tentés par l'idolâtrie... cet étranger, lui, a compris bien plus vite que vous d'où lui vient sa guérison ».

La deuxième chose que Naaman dit à Elisée, c'est je vais te faire un cadeau pour te remercier. Mais Elisée refuse énergiquement : on n'achète pas les dons de Dieu. Décidément Naaman va de surprise en surprise : la première fois qu'il s'est présenté chez Elisée, il avait tout prévu : Elisée le recevrait, le guérirait et en échange, lui, Naaman offrirait des cadeaux dignes de son rang, on serait quittes. Mais rien ne s'est passé comme prévu. Cela inspire trois remarques : premièrement, Naaman n'a même pas rencontré le prophète : car ce n'est pas le prophète qui guérit, c'est Dieu. Deuxièmement, il n'y a pas eu de geste spectaculaire ou magique, mais la chose la plus banale qui soit pour un homme de ces pays-là : se plonger dans le fleuve... et c'est dans ce geste banal fait par obéissance qu'il a rencontré la puissance de Dieu : celui-ci ne nous demande pas des choses extraordinaires, mais seulement notre confiance. Troisièmement, il n'y a pas eu de cadeau de remerciement : la seule manière de manifester à Dieu notre reconnaissance, c'est de reconnaître ce qui nous vient de lui. Quant au prophète, le serviteur de Dieu, il ne demande rien pour lui ; ce que Jésus traduira plus tard : « Vous avez reçu gratuitement, donnez gratuitement » (Mt 10, 8).

****
Compléments
- Le rôle des serviteurs : on a souvent besoin d'un plus petit que soi. Sans les serviteurs, la petite esclave d'abord, ses conseillers ensuite, jamais Naaman n'aurait été guéri. En fait, on aurait dû y penser : pas étonnant que les petits soient les mieux placés pour nous enseigner le chemin de l'humilité.
- La terre : « Permets que ton serviteur emporte de la terre de ce pays autant que deux mulets peuvent en transporter, car je ne veux plus offrir ni holocauste ni sacrifice à d'autres dieux qu'au Seigneur Dieu d'Israël. » A l'époque du prophète Elisée, la croyance largement répandue chez tous les peuples voisins d'Israël est que les divinités règnent sur des territoires. Pour pouvoir offrir des sacrifices au Dieu d'Israël, Naaman se croit donc obligé d'emporter de la terre sur laquelle règne ce Dieu. (En Israël au contraire, on expérimente déjà depuis plusieurs siècles que Dieu accompagne son peuple sur tous ses chemins.)

Psaume 97 (98) , 1....6

1 Chantez au Seigneur un chant nouveau,
car il a fait des merveilles ;
par son bras très saint, par sa main puissante,
il s'est assuré la victoire.

2 Le Seigneur a fait connaître sa victoire
et révélé sa justice aux nations :
3 il s'est rappelé sa fidélité, son amour,
en faveur de la maison d'Israël.

La terre tout entière a vu
la victoire de notre Dieu.
4 Acclamez le Seigneur, terre entière.
6 Acclamez votre roi, le Seigneur !


La première lecture de ce dimanche raconte comment Naaman, un général syrien, donc païen, a été guéri par le prophète Elisée et du coup il a découvert le Dieu d'Israël. Naaman serait donc tout-à-fait bien placé pour chanter ce psaume dans lequel il est question de l'amour de Dieu et pour les païens, ceux qui ne font pas partie du peuple élu (ceux que la Bible appelle les « nations ») et pour Israël. Je vous relis le verset 2 : « Le Seigneur a fait connaître sa victoire et révélé sa justice aux nations. » Mais vient aussitôt le verset 3 : « Il s'est rappelé sa fidélité, son amour, en faveur de la maison d'Israël », ce qui est l'expression consacrée pour rappeler ce qu'on appelle « l'élection d'Israël », la relation tout-à-fait privilégiée qui existe entre ce petit peuple et le Dieu de l'univers.

Derrière ces mots, il faut deviner tout le poids d'histoire, tout le poids du passé : les simples mots « sa fidélité », « son amour » sont le rappel vibrant de l'Alliance : c'est par ces mots-là que, dans le désert, Dieu s'est fait connaître au peuple qu'il a choisi. « Dieu d'amour et de fidélité ». Cette phrase veut dire : oui, Israël est bien le peuple choisi, le peuple élu ; mais la phrase d'avant, (et ce n'est peut-être pas un hasard si elle est placée avant), rappelle bien que si Israël est choisi, ce n'est pas pour en jouir égoïstement, pour se considérer comme fils unique, mais pour se comporter en frère aîné. Son rôle c'est d'annoncer l'amour de Dieu POUR TOUS les hommes, afin d'intégrer peu à peu l'humanité tout entière dans l'Alliance.

Dans ce psaume, cette certitude marque la composition même du texte ; si on regarde d'un peu plus près, on remarque la construction en « inclusion » de ces deux versets 2 et 3 que je viens de vous lire : vous savez ce qu'est une inclusion : c'est un procédé de style qu'on trouve souvent dans la Bible. C'est un peu comme un encadré, dans un journal ou dans une revue ; bien évidemment le but est de mettre en valeur le texte écrit dans le cadre. Dans une inclusion, c'est la même chose : le texte central est mis en valeur, « encadré » par deux phrases identiques, une avant, l'autre après... Ici, la phrase centrale parle d'Israël, le peuple élu, et elle est encadrée par deux phrases qui parlent des nations : première phrase : « Le Seigneur a fait connaître sa victoire et révélé sa justice aux nations » ... la deuxième phrase, elle, concerne Israël : « il s'est rappelé sa fidélité, son amour en faveur de la maison d'Israël »... et voici la troisième phrase : « la terre tout entière a vu la victoire de notre Dieu ». On n'a pas le mot « nations » mais il est remplacé par l'expression « la terre tout entière ». La phrase centrale sur ce qu'on appelle « l'élection d'Israël » est donc encadrée par deux phrases sur l'humanité tout entière. Traduisez : L'élection d'Israël est centrale mais on n'oublie pas qu'elle doit rayonner sur l'humanité tout entière.

Et quand le peuple d'Israël , au cours de la fête des Tentes à Jérusalem, acclame Dieu comme roi, ce peuple sait bien qu'il le fait déjà au nom de l'humanité tout entière ; en chantant cela, on imagine déjà (parce qu'on sait qu'il viendra) le jour où Dieu sera vraiment le roi de toute la terre, c'est-à-dire reconnu par toute la terre. Naaman, le général syrien, païen, en est un précurseur.

Une deuxième insistance de ce psaume c'est la proclamation très appuyée de la royauté de Dieu.

Par exemple, on chante au Temple de Jérusalem « Acclamez le Seigneur, terre entière, acclamez votre roi, le Seigneur. » Mais quand je dis « on chante », c'est trop faible ; en fait, par le vocabulaire employé en hébreu, ce psaume est un cri de victoire, le cri que l'on pousse sur le champ de bataille après la victoire, la « terouah » en l'honneur du vainqueur. Le mot de victoire revient trois fois dans les premiers versets. « Par son bras très saint, par sa main puissante, il s'est assuré la victoire » ... « Le Seigneur a fait connaître sa victoire et révélé sa justice aux nations »... » La terre tout entière a vu la victoire de notre Dieu ».

La victoire de Dieu dont on parle ici est double : c'est d'abord la victoire de la libération d'Egypte ; la mention « par son bras très saint, par sa main puissante » est une allusion au premier exploit de Dieu en faveur des fils d'Israël, la traversée miraculeuse de la mer qui les séparait définitivement de l'Egypte, leur terre de servitude. L'expression « Le Seigneur t'a fait sortir de là d'une main forte et le bras étendu » (Dt 5, 15) était devenue la formule-type de la libération d'Egypte ; on la retrouve par exemple dans le livre du Deutéronome et dans les psaumes. La formule « il a fait des merveilles » est aussi un rappel de la libération d'Egypte.
Mais quand on chante la victoire de Dieu, on chante également la victoire attendue pour la fin des temps, la victoire définitive de Dieu contre toutes les forces du mal. Et déjà on acclame Dieu comme jadis on acclamait le nouveau roi le jour de son sacre en poussant des cris de victoire au son des trompettes, des cornes et dans les applaudissements de la foule. Mais alors qu'avec les rois de la terre, on allait toujours vers une déception, cette fois, on sait qu'on ne sera pas déçus ; raison de plus pour que cette fois la « terouah » soit particulièrement vibrante !

Désormais les Chrétiens acclament Dieu avec encore plus de vigueur parce qu'ils ont vu de leurs yeux le roi du monde : depuis l'Incarnation du Fils, ils savent et ils affirment envers et contre tous les événements apparemment contraires que le Règne de Dieu, c'est-à-dire de l'amour est déjà commencé.

DEUXIEME LECTURE - 2 Timothée 2, 8 - 13

8 Souviens-toi de Jésus Christ,
le descendant de David :
il est ressuscité d'entre les morts,
voilà mon Evangile.
9 C'est pour lui que je souffre,
jusqu'à être enchaîné comme un malfaiteur.
Mais on n'enchaîne pas la parole de Dieu !
10 C'est pourquoi je supporte tout
pour ceux que Dieu a choisis,
afin qu'ils obtiennent eux aussi
le salut par Jésus Christ,
avec la gloire éternelle.
11 Voici une parole sûre :
« Si nous sommes morts avec lui,
avec lui nous vivrons.
12 Si nous supportons l'épreuve,
avec lui nous régnerons.
Si nous le rejetons,
lui aussi nous rejettera.
13 Si nous sommes infidèles,
lui, il restera fidèle,
car il ne peut se renier lui-même. »



Nous reconnaissons ce texte que nous chantons souvent : « Souviens-toi de Jésus-Christ, ressuscité d'entre les morts ; il est notre salut, notre gloire éternelle ». Ici, sous une forme à peine différente, nous le trouvons dans le contexte où il est né. Dans cette deuxième lettre à Timothée, le texte original, est : « Souviens-toi de Jésus-Christ, le descendant de David », c'est-à-dire le Messie promis, attendu depuis des siècles par nos ancêtres dans la foi. Dans un milieu d'origine juive, il était très important d'affirmer que Jésus était bien le descendant de David, sinon il n'aurait pas pu être reconnu comme le Messie. Et Paul continue : « Il est ressuscité d'entre les morts, voilà mon Evangile ». Il faut entendre le mot « évangile » dans son sens étymologique, c'est-à-dire « bonne nouvelle ». Pour Paul, la grande nouvelle du christianisme tient en une phrase : « Jésus Christ est ressuscité ». Et du coup, on comprend mieux contre quels adversaires Paul se bat tout au long de ces deux lettres à Timothée ; tous ces dimanches-ci, nous lisons des extraits des deux lettres à Timothée et plusieurs fois, on a bien senti un climat de conflit, sans que Paul précise clairement de quoi il s'agit ; mais à plusieurs reprises il engage Timothée à garder courage, à combattre le beau combat de la foi, il lui rappelle qu'il a reçu un esprit non de peur mais de force et il lui conseille de combattre ses contradicteurs par la douceur. Mais qui sont ces contradicteurs? Paul ne le dit pas vraiment... sauf ici justement peut-être. Car, quelques versets plus bas, Paul citera deux personnes, Hyménée et Philétos, qui nient la résurrection de la chair ; on se souvient que, dans la première lettre aux Corinthiens, Paul avait déjà été affronté à la même querelle ; à ses yeux, c'est très grave : tout l'édifice de la foi repose sur la Résurrection du Christ. Voici quelques versets de la première lettre aux Corinthiens, au chapitre 15 : « S'il n'y a pas de résurrection des morts, Christ non plus n'est pas ressuscité ; et si Christ n'est pas ressuscité, notre prédication est vide et vide aussi notre foi. »

La Résurrection est donc le coeur de la foi chrétienne ; mais si, en milieu juif, la foi en la résurrection de la chair était chose acquise pour un grand nombre de personnes, en milieu grec, au contraire, cette affirmation était dure à entendre ; rappelez-vous l'échec de la prédication de Paul à Athènes : on parlait de lui en disant « Que veut donc dire cette jacasse* ? » C'est pour avoir clamé un peu trop haut, un peu trop fort, la foi en la résurrection dans un monde peu disposé à l'entendre que Paul est en prison. « Christ est ressuscité d'entre les morts, voilà mon Evangile. C'est pour lui que je souffre, jusqu'à être enchaîné comme un malfaiteur. » Et il ne se fait pas d'illusion : Timothée, lui aussi, aura à souffrir pour affirmer sa foi ; quelques versets plus haut, Paul lui disait : « Prends ta part de souffrance en bon soldat du Christ Jésus ».

Paul est enchaîné, mais cela n'empêche pas la vérité de se propager ; il a transmis le flambeau à Timothée qui le transmettra à d'autres à son tour. Ailleurs il lui dit « Ce que tu as appris de moi, confie-le à des hommes fidèles, qui seront eux-mêmes capables de l'enseigner encore à d'autres ». On peut bien enchaîner un homme, on peut le forcer à se taire, mais on n'enchaîne pas la vérité. Tôt ou tard, elle brillera en pleine lumière. Paul dit « Je suis enchaîné comme un malfaiteur. Mais la parole de Dieu n'est pas enchaînée ».

(Jésus avait dit quelque chose d'analogue : un jour où la foule l'acclamait parce qu'elle l'avait fugitivement reconnu comme le Messie, on lui avait dit « fais taire ces gens »... Jésus avait répondu « S'ils se taisent, ce sont les pierres qui crieront ». Rien n'empêchera la vérité d'éclater.)

Paul continue : « Je supporte tout pour ceux que Dieu a choisis, afin qu'ils obtiennent eux aussi le salut par Jésus Christ, avec la gloire éternelle. » Nous retrouvons là les paroles de notre chant : « Souviens-toi de Jésus-Christ, ressuscité d'entre les morts ; il est notre salut, notre gloire éternelle ». Nous sommes ces élus qui avons obtenu par notre baptême le salut, la gloire éternelle du Christ. Les versets suivants sont très probablement une hymne qu'on chantait pour les cérémonies de baptêmes. La formule « Voilà une parole sûre » introduit manifestement un texte déjà connu : « Si nous mourons avec lui, avec lui nous vivrons, si nous supportons l'épreuve avec lui, avec lui nous régnerons. » C'est le mystère du Baptême, tel que Paul l'a développé dans la lettre aux Romains au chapitre 6. Par le Baptême, nous avons été plongés dans la mort et la résurrection du Christ, nous avons été greffés sur lui, plus rien ne peut nous séparer de lui. Passion, mort et résurrection du Christ sont liées : c'est le même événement, celui qui a ouvert une ère nouvelle dans l'histoire de l'humanité.

Enfin, les deux dernières phrases peuvent paraître contradictoires à première vue : « Si nous le renions, lui aussi nous reniera... Si nous lui sommes infidèles, lui demeure fidèle, car il ne peut se renier lui-même ». Ces derniers mots ne nous surprennent pas ; nous savons que « fidélité, c'est le nom même de Dieu : si nous lui sommes infidèles, lui il demeure toujours fidèle, nous n'en doutons pas. Mais alors la phrase précédente vient-elle dire le contraire ? « Si nous le renions, lui aussi nous reniera. » Ce qu'elle dit, en fait, c'est notre liberté... que Dieu ne force jamais : si nous le refusons sciemment, il ne nous contraint pas. Dans l'Evangile, quand il appelle quelqu'un, c'est toujours « Si tu veux.... ». Il y a une différence entre le renier et être infidèle : le renier, c'est refuser sciemment son projet d'amour ; et lui nous aime assez pour respecter notre refus (c'est le sens de l'expression « lui aussi nous reniera ») ; lui être infidèle, ce n'est pas refuser le projet, c'est l'accepter mais avoir du mal à garder le cap. Heureusement « chaque fois que nous sommes infidèles à Dieu, lui demeure fidèle, car il ne peut se renier lui-même. »

****

* Jacasse (littéralement « ramasse-miettes ») étant le nom d'un oiseau nuisible et bavard, on appliquait ce sobriquet à des philosophes de pacotille qui grappillaient leurs idées n'importe où.
Complément
« On n'enchaîne pas la vérité » : au cours du procès de Pierre et de Jean devant le Sanhédrin, le pharisien Gamaliel avait dit équivalemment la même chose : « Si c'est des hommes que vient leur résolution ou leur entreprise, elle disparaîtra d'elle-même ; si c'est de Dieu, vous ne pourrez pas les faire disparaître. » (Ac 5, 38-39).

EVANGILE Luc 17, 11-19

11 Jésus, marchant vers Jérusalem,
traversait la Samarie et la Galilée.
12 Comme il entrait dans un village,
dix lépreux vinrent à sa rencontre.
Ils s'arrêtèrent à distance
13 et lui crièrent :
« Jésus, maître,
prends pitié de nous. »
14 En les voyant, Jésus leur dit :
« Allez vous montrer aux prêtres. »
En cours de route, ils furent purifiés.
15 L'un d'eux, voyant qu'il était guéri,
revint sur ses pas en glorifiant Dieu à pleine voix.
16 Il se jeta la face contre terre aux pieds de Jésus
en lui rendant grâce.
Or, c'était un Samaritain.
17 Alors Jésus demanda :
« Est-ce que tous les dix n'ont pas été purifiés ?
Et les neuf autres, où sont-ils ?
18 On ne les a pas vus revenir pour rendre gloire à Dieu ;
il n'y a que cet étranger ! »
19 Jésus lui dit :
« Relève-toi et va :
ta foi t'a sauvé. »

Jésus est en route vers Jérusalem ; il sait que ce voyage le conduit à sa Passion, sa mort et sa résurrection ; on peut penser que si Luc tient à nous parler de son itinéraire, c'est parce que ce qu'il va nous raconter maintenant a un lien direct avec le mystère du salut que le Christ apporte à l'humanité.

Donc Jésus traverse la Samarie et la Galilée ; dix lépreux viennent à sa rencontre, mais ils restent à distance : la Loi leur interdit de s'approcher de quiconque ; ils sont contagieux à tous points de vue ; la lèpre est une maladie très contagieuse et d'autre part, elle était, à l'époque, considérée comme le signe de la malédiction divine, car on croyait qu'elle était le signe du péché. Nos dix lépreux s'arrêtent donc à distance de Jésus et, de loin, ils crient vers lui. Ce cri et le titre « Maître » qu'ils décernent à Jésus sont à la fois l'aveu de leur faiblesse et de la confiance qu'ils mettent en lui. Jésus ne bouge pas, ne se rapproche pas d'eux. Déjà une fois Luc (chap. 5, 12) avait raconté la guérison d'un lépreux par Jésus : l'homme était près de lui, Jésus avait tendu la main et l'avait touché pour le guérir ; cette fois, dans l'épisode des dix lépreux, c'est de loin que Jésus dit aux malades : « Allez vous montrer aux prêtres » ; se montrer aux prêtres, c'était la démarche que les lépreux devaient faire pour que leur guérison soit officiellement reconnue. Cet ordre de Jésus est donc en soi une promesse de guérison.

On peut rapprocher l'attitude de Jésus dans l'épisode des dix lépreux de celle du prophète Elisée envers Naaman dans la première lecture ; Elisée non plus n'avait pas fait un geste, il avait simplement fait dire par son serviteur : « Va te baigner sept fois dans l'eau du Jourdain et tu seras purifié. » Dans les deux cas, effectivement, l'obéissance à l'ordre reçu apporte aux lépreux la guérison. Dans l'épisode qui nous occupe, les lépreux se mettent en marche pour aller rencontrer le prêtre ; et c'est en marchant qu'ils voient leur lèpre disparaître ; réellement, leur confiance les a sauvés. La maladie avait rapproché ces dix hommes ; dans la guérison, ils vont révéler le fond de leur coeur : ils ne sont plus dix lépreux, dix exclus ; ils sont neuf bons Juifs et un Samaritain, c'est-à-dire plus ou moins un hérétique. Tout hérétique qu'il est, le Samaritain sait que la vie, la guérison viennent de Dieu ; alors il rebrousse chemin, il fait demi-tour et cette fois, purifié, il peut s'approcher de Jésus : Luc dit « il glorifie Dieu à pleine voix » et aussi « il se jette la face contre terre aux pieds de Jésus en lui rendant grâce » ce qui est une attitude réservée à Dieu. Ce Samaritain vient de rencontrer le Messie et il le reconnaît. Implicitement, il vient également de reconnaître que pour rendre véritablement gloire à Dieu, ce n'est plus vers le Temple de Jérusalem qu'il faut se tourner, mais vers Jésus lui-même. Faire demi-tour, c'est précisément le sens du mot « conversion ». Et Jésus reconnaît publiquement cette conversion du Samaritain : « Relève-toi et va : ta foi t'a sauvé ».

« Et les neuf autres ? » demande Jésus. Eux n'ont pas fait demi-tour ; ils ont pourtant rencontré le Messie, eux aussi... mais ils ne l'ont pas reconnu... Ou, en tout cas, ils ont considéré comme plus urgent de se mettre en règle avec la Loi en continuant leur chemin vers le temple et les prêtres. Jésus leur avait dit d'aller se montrer aux prêtres, ils y vont sans même prendre le temps de l'action de grâce !!!

C'est un thème fréquent des Evangiles : le salut est pour tous les hommes et, bien souvent, ce ne sont pas ceux qui s'en croient les plus proches qui l'accueillent le mieux ! « Il est venu chez les siens et les siens ne l'ont pas reconnu » dit Saint Jean. L'Ancien Testament insistait déjà très fort sur ce qu'on appelle l'universalité du salut ; nous l'avons d'ailleurs entendu dans le psaume 97 de ce dimanche. Et la première lecture rapportait la conversion du général Syrien Naaman, lui aussi un étranger. Plus haut, dans le même évangile de Luc, Jésus a d'ailleurs commenté cet événement pour reprocher à ses compatriotes leur aveuglement à son sujet : il a commencé par constater « nul n'est prophète en son pays » puis il a ajouté : « Il y avait beaucoup de lépreux en Israël au temps du prophète Elisée ; pourtant aucun d'entre eux ne fut purifié, mais bien Naaman le Syrien ». Et à ces mots toute la synagogue s'était mise en colère (Luc 4, 27). Et plus tard, dans les Actes des Apôtres, Luc insistera sur le refus opposé à l'évangile par toute une partie du peuple d'Israël en contraste avec le succès de la prédication chez les païens.

C'est une question qui troublait les premières générations chrétiennes ; quand Luc écrit son Evangile, par exemple, la jeune communauté chrétienne se divise sur un problème de fond : faut-il nécessairement être Juif pour être baptisé ? Ou peut-on admettre des non-Juifs, des païens, au Baptême ? Le récit de la guérison d'un Samaritain, d'un hérétique, et plus encore le récit de sa conversion profonde venaient à point nommé pour rappeler trois vérités à ne pas oublier : premièrement, le salut inauguré par Jésus-Christ dans sa passion, sa mort et sa résurrection est offert à tous les hommes sans exception. Deuxièmement, rendre grâce à Dieu, c'est la vocation du peuple élu, mais parfois ce sont des étrangers considérés comme hérétiques qui le font le mieux. Troisièmement, ce sont bien souvent les pauvres qui ont le coeur le plus ouvert à la rencontre de Dieu. Pour le dire autrement : sur le chemin de Jérusalem, c'est-à-dire du salut, Jésus entraîne tous les hommes qui le veulent bien. Quelle que soit leur race, leur religion, il suffit qu'ils soient prêts à faire demi-tour.

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30 septembre 2010 4 30 /09 /septembre /2010 06:23

marie-nolle-thabut.jpg Je suis, chaque dimanche, impressionné par la qualité des commentaires de Marie-Noëlle Thabut sur les textes que nous propose la liturgie du jour.

 

Ces commentaires, trouvés sur le site "Eglise catholique en France", permettent à toute personne de bonne volonté, chrétienne ou non, de mieux comprendre la Bible, le livre le plus diffusé au monde. Notamment, en

  • donnant des explications historiques ;

  • décodant le langage imagé utilisé par l'auteur.

Je souhaite arriver à mettre ici, chaque dimanche, les commentaires de Marie-Noëlle Thabut. Ma seule contribution consiste à surligner les passages que je trouve les plus enrichissants et à écrire en rouge ceux qui parlent d'un thème qui m'est cher : la liberté (trois autres pages de mon blog sont consacrées à ces passages des Evangiles, du reste du Nouveau Testament ou de l'Ancien Testament qui parlent de la liberté)

 

Version audio, trouvée sur le site de Radio-Notre-Dame

 

PREMIERE LECTURE - Habacuc 1, 2 -3 ; -- 2, 2-4

1, 2 « Combien de temps, Seigneur,
vais-je t'appeler au secours,
et tu n'entends pas,
crier contre la violence,
et tu ne délivres pas !
3 Pourquoi m'obliges-tu à voir l'abomination
et restes-tu à regarder notre misère ?
Devant moi pillage et violence ;
dispute et discorde se déchaînent.

2, 1 Je guetterai ce que dira le Seigneur. »
2, 2 Alors le Seigneur me répondit :
« Tu vas mettre par écrit la vision,
bien clairement sur des tablettes,
pour qu'on puisse la lire couramment.
3 Cette vision se réalisera, mais seulement au temps fixé,
elle tend vers son accomplissement, elle ne décevra pas.
Si elle paraît tarder, attends-la :
elle viendra certainement, à son heure.
4 Celui qui est insolent n'a pas l'âme droite,
mais le juste vivra par sa fidélité. »


Le prophète Habacuc n'est plus très à la mode aujourd'hui, mais il l'était certainement à l'époque du Nouveau Testament, puisqu'il y est cité plusieurs fois. Par exemple, la phrase de la Vierge Marie dans le Magnificat : « Je bondis de joie dans le Seigneur, j'exulte en Dieu, mon Sauveur » se trouvait déjà, des siècles auparavant, dans le livre d'Habacuc (Ha 3, 18) ; c'est de lui également que Saint Paul a retenu et cité à plusieurs reprises une phrase si importante pour lui, qui fait partie de notre lecture d'aujourd'hui : « Le juste vivra par sa fidélité » (Rm 1, 17 ; Ga 3, 11) ; ce petit livre vaut donc la peine d'être ouvert ; ce n'est qu'un tout petit livre en effet, trois chapitres seulement, d'environ vingt versets chacun, mais quelle palette de sentiments ! De la complainte à la violence, de l'appel au secours à l'exultation pure ; ses cris de détresse font penser à Job : « Combien de temps, Seigneur, vais-je t'appeler au secours, et tu n'entends pas, crier contre la violence et tu ne délivres pas ! » Mais l'espérance ne le quitte jamais : quand Saint Pierre invite ses lecteurs à la patience, lui aussi reprend des expressions inspirées d'Habaquq : « Non, le Seigneur ne tarde pas à tenir sa promesse... » (2 P 3, 9).

Les premiers versets d'aujourd'hui sont un cri : « Combien de temps, Seigneur, vais-je t'appeler au secours, et tu n'entends pas... crier contre la violence et tu ne délivres pas ! » C'est un cri de détresse, d'appel au secours, devant le déchaînement de la violence ; mais aussi et surtout le cri de la détresse suprême, celle du silence de Dieu. Ce cri-là est toujours d'actualité. Et ici, comme dans le livre de Job, comme dans beaucoup de psaumes, la Bible ose dire des phrases presque impertinentes, où l'homme se permet de demander des comptes à Dieu. La violence dont parle Habacuc ici, c'est celle de l'ennemi du moment, Babylone. Il l'appelle « Les Chaldéens », traduisez les armées de Nabuchodonosor. Nous sommes vers 600 avant Jésus-Christ : l'ennemi numéro un, il n'y a pas longtemps encore, c'étaient les Assyriens de Ninive. Mais ils ont été écrasés à leur tour par Babylone qui est désormais la puissance montante au Moyen-Orient. Depuis que le monde est monde, les mêmes horreurs de la guerre se répètent ; on les devine ici : « Pourquoi m'obliges-tu à voir l'abomination et restes-tu à regarder notre misère ? Devant moi, pillage et violence ; dispute et discorde se déchaînent. »

Mais Habacuc ne perd pas la foi pour autant. Il ajoute : « Je guetterai ce que dira le Seigneur Dieu » ; dans cette expression, il y a au moins deux choses : d'abord c'est le guet du veilleur, assuré que l'aube viendra ; c'est le thème du psaume 129 (130) : « Mon âme attend le Seigneur, plus sûrement qu'un veilleur n'attend l'aurore ». Et ce verbe « attendre » veut dire attendre tout de Lui. Dans la phrase « Je guetterai ce que dira le Seigneur Dieu », la première chose, c'est donc la confiance ; la deuxième chose, c'est la conscience que son interpellation est un peu osée : le prophète Habacuc a demandé des comptes à Dieu et il s'attend à être rappelé à l'ordre : « Je guetterai ce que dira le Seigneur Dieu ».

Or, chose intéressante, Habacuc ne se fait pas rappeler à l'ordre. La réponse de Dieu ne lui fait aucun reproche ; il l'invite seulement à la patience et à la confiance ; les heures de victoire de l'ennemi ne dureront pas toujours : « Le Seigneur me répondit : Tu vas mettre par écrit la vision, bien clairement sur des tablettes, pour qu'on puisse la lire couramment. Cette vision se réalisera, mais seulement au temps fixé, elle tend vers son accomplissement, elle ne décevra pas. Si elle paraît tarder, attends-la : elle viendra certainement, à son heure. » Pour l'instant, Habacuc ne décrit pas la vision elle-même, ce sera l'objet du chapitre suivant ; mais, on s'en doute déjà, il s'agit de la libération de ceux qui, actuellement, sont opprimés.

Pour autant, Dieu n'a pas vraiment répondu à la question ; il n'a pas dit pourquoi, à certains moments, il semble devenu sourd à nos prières. Il a seulement réaffirmé une fois de plus qu'il ne nous abandonne jamais... Si bien que le message d'Habacuc semble bien être : dans les épreuves, même les plus terribles, la seule voie possible pour le croyant c'est de garder confiance en Dieu : accepter de ne pas comprendre, mais ne pas accuser Dieu. Toute autre attitude nous détruit : la méfiance à l'égard de Dieu ne nous fait que du mal. C'est probablement l'un des sens de la formule finale de ce texte : « Le juste vivra par sa fidélité » ou, pour le dire autrement, c'est la confiance en Dieu qui nous fait vivre ; le soupçon ou la révolte nous détruit. Mais si la Bible nous fait lire les cris de détresse et même les reproches faits à Dieu, c'est qu'un croyant a le droit de crier sa détresse, son impatience de voir cesser la violence qui l'écrase.

Reprenons la dernière phrase : « Celui qui est insolent n'a pas l'âme droite, mais le juste vivra par sa fidélité ». L'insolent, c'est Babylone qui s'enorgueillit de ses conquêtes et qui croit fonder sur elles une prospérité durable ; le juste, lui, sait que Dieu seul fait vivre. A ce sujet, l'exemple le plus célèbre dans l'histoire d'Israël, c'est Abraham : quand il a quitté son pays, sa famille, sur un simple appel de Dieu, il ne savait pas bien où Dieu le conduisait, vers quelle destinée. Le texte biblique dit de lui « Abraham eut foi dans le Seigneur et cela lui fut compté comme justice » (Gn 15, 6). Quand, encore sur un appel de Dieu, Abraham s'apprêtait à offrir son fils unique, il ne comprenait pas, mais il a continué de faire confiance à celui qui lui a donné ce fils... Et, là encore, sa foi les a fait vivre, lui et son fils (Gn 22).
Dernière remarque : quand Habacuc parle de Babylone, il dit « les Chaldéens » (entre parenthèses, c'est l'Irak d'aujourd'hui) mais, souvenons-nous, Abraham lui-même était un Chaldéen... or Abraham est qualifié de « juste » par la confiance qu'il a manifestée envers Dieu alors que les Chaldéens, ses compatriotes, quelques siècles plus tard, sont traités d'insolents qui n'ont pas l'âme droite. On peut en déduire que la justice n'est pas une affaire d'origine, de race, ou de circoncision, donc de religion, mais seulement d'attitude du coeur. Nous ferions peut-être bien de nous en souvenir quand nous rencontrons des croyants d'autres religions ... ?

***

Complément
« Tu vas mettre par écrit la vision, bien clairement sur des tablettes » : on écrivait sur des tablettes les textes que l'on souhaitait conserver ; on peut comprendre ici comme une insistance de Dieu : « Mes petits enfants, n'oubliez jamais ». Dieu est silencieux, mais il n'est pas absent, il reste à nos côtés.
Le rôle du prophète : être un guetteur
Is 21, 6 : « Car ainsi m'a parlé le Seigneur : Va, place le guetteur, qu'il annonce ce qu'il verra. »
Ez 3,17 // 33, 7 : « Fils d'homme, je t'établis guetteur pour la maison d'Israël ; quand tu entendras une parole venant de ma bouche, tu les avertiras de ma part. »

PSAUME 94 (95)

1 Venez, crions de joie pour le Seigneur,
acclamons notre Rocher, notre salut !
2 Allons jusqu'à lui en rendant grâce,
par nos hymnes de fête acclamons-le !

6 Entrez, inclinez-vous, prosternez-vous,
adorons le Seigneur qui nous a faits.
7 Oui, il est notre Dieu :
nous sommes le peuple qu'il conduit.

Aujourd'hui écouterez-vous sa parole ?
8 « Ne fermez pas votre coeur comme au désert
9 où vos pères m'ont tenté et provoqué,
et pourtant ils avaient vu mon exploit. »

Nous sommes au temple de Jérusalem, les pèlerins se pressent sur les marches du temple pour une grande célébration ; « Venez, crions de joie pour le Seigneur, acclamons notre Rocher, notre salut ».

« Notre Rocher », cette formule, à elle toute seule, est une profession de foi : Israël a choisi de s'appuyer sur Dieu et sur lui seul, comme aux premiers jours de l'Alliance. La Bible compare souvent l'histoire du peuple d'Israël à des fiançailles avec son Dieu. Après l'élan et les promesses, sont venues les questions, les infidélités. Dieu, lui, restait toujours fidèle, et après chaque orage, chaque infidélité, Israël revenait toujours, comme une fiancée repentante et reconnaissante pour l'Alliance toujours offerte. « Allons jusqu'à lui en rendant grâce ». Le mot hébreu, ici, c'est « tôdah » : il désigne un moment précis du culte de l'Alliance, le sacrifice de tôdah, qui exprime à la fois toute cette palette de sentiments : la reconnaissance, l'action de grâce, la louange, le repentir, le désir d'aimer... En hébreu moderne, « merci » se dit encore « tôdah ».

Un mot français caractériserait bien ce psaume : le mot « reconnaissance » ; reconnaître Dieu, connaître qui Il est, connaître ce que nous sommes, et alors la reconnaissance nous envahit.
Reconnaître Dieu, d'abord : notre Créateur mais plus encore, notre libérateur. « Adorons le Seigneur qui nous a faits »... Nous lui devons la vie, mais surtout d'être un peuple : « Il est notre Dieu, nous sommes le peuple qu'il conduit... » Cette expression est un rappel de l'Exode : « Nous sommes son peuple », c'est la formule même qui désigne l'Alliance ; chaque fois qu'on rencontre cette formule dans la Bible, c'est un rappel très explicite de l'Alliance : « Je serai votre Dieu et vous serez mon peuple »...

Tout semble si simple : si simple de faire confiance à ce Dieu qui nous conduit et nous protège, à ce Dieu qui nous a délivrés de l'esclavage en Egypte. C'est si simple tant qu'il n'y a pas de problème. Mais quand viennent les épreuves, viennent les doutes. C'est dans l'épreuve justement que se vérifie notre confiance.

« Aujourd'hui écouterez-vous sa parole ? » C'est très exactement la question de confiance qui est posée : « écouter », dans la Bible, veut dire justement « faire confiance » ; « Aujourd'hui écouterez-vous sa parole ? », cela veut dire, « aujourd'hui, lui ferez-vous confiance, quoi qu'il arrive ? Comme Abraham, n'oubliez pas que seule la confiance en Dieu vous fera vivre... rappelez-vous la phrase d'Habacuc dans la première lecture « Le juste vivra par sa fidélité ».

« Ecouter sa parole » c'est aussi le contraire de « fermer son coeur » : je reprends le psaume « Aujourd'hui écouterez-vous sa parole ? Ne fermez pas votre coeur comme au désert, comme au jour de tentation et de défi, (le texte hébreu dit comme à Meriba, comme au jour de Massa), où vos pères m'ont tenté et provoqué... et pourtant ils avaient vu mon exploit »... (Massa et Meriba, justement, cela veut dire tentation et provocation )... et là le psaume rappelle un épisode très célèbre de l'histoire du peuple pendant l'Exode dans le désert du Sinaï après la sortie d'Egypte. L'exploit, c'est cela précisément, la sortie d'Egypte ; le peuple a reconnu là, dans sa libération miraculeuse, l'exploit de Dieu ; mais à peine fini le cantique de la victoire, après la traversée de la Mer, les difficultés de la vie au désert ont commencé et alors la confiance du peuple a été mise à rude épreuve.

L'épisode de Massa et Meriba est resté célèbre dans la mémoire d'Israël comme l'exemple type de notre tentation de soupçonner Dieu dès la première difficulté. Je vous rappelle cette histoire. Cela se passait à Rephidim en plein désert ; après la traversée de la Mer des Joncs, Israël s'est retrouvé libre, certes, mais dans le désert... avec tout ce que cela comporte : faim, soif, dangers de toute sorte... Saurait-il faire confiance à son libérateur ? Si Dieu a pris la peine de libérer son peuple de l'esclavage, ce n'est pas pour le laisser mourir dans le désert...

Mais, dès la première soif, dès le premier manque, cela a mal tourné. Le peuple s'est mis à regretter son esclavage : sa liberté toute neuve était bien peu confortable : en Egypte, on était esclaves, peut-être, mais on survivait... et puis de loin, maintenant, l'Egypte n'apparaissait plus aussi terrible ; l'éloignement atténue les mauvais souvenirs, c'est connu.

Dans le désert, le peuple a eu soif : cet épisode de Massa et Meriba est raconté au chapitre 17 du livre de l'Exode. En voici juste quelques lignes : « Là-bas, le peuple eut soif ; le peuple murmura contre Moïse : Pourquoi nous as-tu fait monter d'Egypte ? Pour me laisser mourir de soif, moi, mes fils et mes troupeaux ? Cette phrase a deux sens, je crois : d'abord ils disent à Moïse « tu t'es bien mal débrouillé, c'est POUR en arriver là ? » Mais le deuxième sens est bien pire : « peut-être après tout était-ce une machination POUR qu'on meure tous ici, dans ce désert ? » Si on avait voulu se débarrasser d'eux, ce désert c'était l'idéal... et on s'est mis à faire un véritable procès d'intention à Moïse et à Dieu. Après tout « Le Seigneur, il est avec nous ? ou contre nous ? »

Et la révolte a grondé. Le texte dit que le peuple « murmure »... mais ce mot est certainement plus violent que dans notre français d'aujourd'hui puisque Moïse dit à Dieu : « Si cela continue, ils vont me lapider ! »
Alors Dieu intervient et l'eau jaillit du rocher (nous retrouvons l'expression Dieu, mon Rocher)... Mais il eût été plus juste de faire confiance. Dans la souffrance, nous l'avons vu avec le livre d'Habacuc dans la première lecture, nous pouvons crier, supplier, interpeller Dieu... mais jamais douter de lui... Massa et Meriba, ces deux mots signifient ce soupçon qui risque à tout instant de resurgir.

Chaque jour, ce psaume nous rappelle le choix de la confiance sans cesse à refaire : « Aujourd'hui écouterez-vous sa parole ? Ne fermez pas votre coeur comme au désert, comme au jour de tentation et de défi, où vos pères m'ont tenté et provoqué, et pourtant ils avaient vu mon exploit » : chaque jour est un jour neuf, aujourd'hui, se décider à faire confiance est de nouveau possible.

DEUXIEME LECTURE - 2 Tim 1, 6-8 . 13-14

Fils bien-aimé,
6 je te rappelle que tu dois réveiller en toi
le don de Dieu que tu as reçu quand je t'ai imposé les mains.
7 Car ce n'est pas un esprit de peur que Dieu nous a donné,
mais un esprit de force, d'amour et de raison.
8 N'aie pas honte de rendre témoignage à notre Seigneur,
et n'aie pas honte de moi, qui suis en prison à cause de lui ;
mais, avec la force de Dieu, prends ta part de souffrance
pour l'annonce de l'Evangile.

13 Règle ta doctrine sur l'enseignement solide
que tu as reçu de moi,
dans la foi et dans l'amour
que nous avons en Jésus Christ.
14 Tu es le dépositaire de l'Evangile ;
garde-le dans toute sa pureté
grâce à l'Esprit Saint qui habite en nous.

Quand Paul écrit sa deuxième lettre à Timothée, il est en prison à Rome, peu avant son exécution ; il dit lui-même qu'il est « enchaîné comme un malfaiteur » et il demande à Timothée de ne pas rougir de lui, comme d'autres l'ont fait. Il sait très bien qu'il n'en a plus pour longtemps et il se sent très seul. Cette deuxième lettre à Timothée est donc une sorte de testament. Timothée va avoir à prendre la relève et Paul lui fait des recommandations dans ce sens.

Il faut savoir que, pour des raisons de style, de vocabulaire et même de contenu, on pense généralement que les lettres à Timothée seraient non pas de Paul mais de l'un de ses disciples après sa mort. La communauté concernée traversait une crise grave (des faux docteurs s'étaient introduits et, avec eux, des querelles et des discussions interminables) : alors un disciple de Paul aurait pris la plume pour remettre son petit monde dans le droit chemin, en se réclamant de l'exemple de Paul qui faisait encore autorité. Nous n'avons pas les moyens, par nous-mêmes, de trancher cette question difficile ; et pour être fidèles à l'enseignement de ces lettres, n'allons pas à notre tour nous perdre en discussions interminables. Pour des raisons de commodité de langage, nous continuerons donc à parler de Paul et de Timothée.

D'ailleurs, qu'il s'agisse de Paul et de Timothée ou de leurs disciples futurs n'a plus guère d'importance pour nous aujourd'hui, ce qui compte c'est le contenu de ces lettres : il s'agit des recommandations faites à un jeune responsable chrétien, elles nous concernent donc au plus haut point.

La première recommandation est peut-être la plus importante : « Réveille en toi le don de Dieu » ; ce don de Dieu, si nous lisons la suite du texte, c'est bien évidemment l'Esprit-Saint. « Car ce n'est pas un esprit de peur que Dieu nous a donné, dit Paul, mais un esprit de force, d'amour et de raison. » Et, visiblement, Timothée va avoir besoin de tout cela ! Paul, enchaîné pour l'Evangile, ne le sait que trop bien. Ce don de l'Esprit, Timothée l'a reçu par l'imposition des mains : les mots « confirmation » et « ordination » n'existaient pas encore, mais on sait que, dès le début de l'Eglise, le geste de l'imposition des mains signifiait le don de l'Esprit. Dans le cas présent, on sait de quoi il s'agit par la première lettre à Timothée : « Ne néglige pas le don de la grâce qui est en toi, qui te fut conféré par une intervention prophétique, accompagnée de l'imposition des mains par le collège des Anciens ». Il s'agit ici de la célébration au cours de laquelle Timothée a été ordonné comme ministre (on dirait aujourd'hui prêtre) au service de la communauté.

Formule étonnante : « Réveille en toi le don de Dieu » ; c'est donc que les dons de Dieu peuvent « dormir » en nous ! Ailleurs Paul dit « N'éteignez pas l'Esprit »... Là encore, nous pouvons entendre un message très encourageant : nous portons en nous le feu de l'Esprit et même si nous avons l'air de l'avoir plus ou moins recouvert de cendre, il est encore en nous, il couve sous le cendre... Rien ne peut l'éteindre. On a là un écho au mot « aujourd'hui » que nous avons entendu dans le psaume 94 : chaque jour est un jour neuf où nous pouvons laisser jaillir en nous l'Esprit que nous avons reçu. Chaque jour, nous pouvons ranimer, raviver la flamme.
Cet esprit, comme dit Paul, n'est pas un esprit de peur, mais un esprit de force, d'amour, de maîtrise de soi (selon la Traduction Oecuménique de la Bible). Ce n'est donc pas en nous qu'il faut chercher force, amour et maîtrise de soi : c'est dans cette source inépuisable que Dieu a installée au plus intime de nous-mêmes au jour de notre baptême. Timothée, le premier, qui passait pour bien jeune et bien chétif, a su déployer des trésors de foi et de persévérance en puisant dans cette source de l'Esprit. D'ailleurs, si l'on poursuit la lecture un peu plus loin, Paul dit bien : « Avec la force de Dieu, prends ta part de souffrance pour l'annonce de l'Evangile » ; cette souffrance dont il parle, c'est la persécution inévitable ; mais Paul ne dit pas « rassemble tes forces », il dit « avec la force DE DIEU ».

Un peu plus loin, nous retrouvons un thème cher à Paul : celui de la transmission de la foi ; Paul a transmis à Timothée ce dépôt précieux, que Timothée doit transmettre à son tour et ainsi de suite. « Règle ta doctrine sur l'enseignement solide que tu as reçu de moi, dans la foi et l'amour que nous avons en Jésus-Christ. Tu es le dépositaire de l'Evangile ; garde-le dans toute sa pureté grâce à l'Esprit qui habite en nous. » Ailleurs, dans sa première lettre aux Corinthiens, Paul écrivait : « je vous ai transmis ce que j'ai moi-même reçu... ».

Cela fait penser à une course de relais dans laquelle les coureurs se transmettent un objet-témoin... à ceci près que cet objet, justement, est inchangé d'un bout à l'autre de la course ; alors que le dépôt de la foi, lui, s'exprime inévitablement dans des termes différents au long des siècles. Car la foi n'est pas un objet, justement, un objet bien ficelé, bien emballé, auquel personne ne pourrait toucher...

Paul rappelle donc à Timothée l'enseignement solide qu'il lui a donné, à charge pour Timothée de le transmettre à son tour. Solidité, ici, ne veut pas dire « rigidité » : être fidèle à la foi reçue commande au contraire de l'approfondir sans cesse et parfois de la reformuler au fur et à mesure que « l'Esprit-Saint conduit l'Eglise vers la vérité tout entière » selon l'expression de Jésus lui-même dans l'évangile de Jean. Et d'ailleurs l'expression de Paul « règle ta doctrine » ouvre bien la porte à des formulations nouvelles à condition que ce soit un développement fidèle au dépôt reçu. Car Paul ne dit pas « répète fidèlement ce que je t'ai enseigné sans changer une virgule » il dit « règle ta doctrine sur l'enseignement que tu as reçu » ; ce qui indique bien que la vraie fidélité ne se contente pas seulement de répéter. Les évangélisateurs ne sont pas des perroquets. La foi c'est un art de vivre en présence de Dieu, dans la confiance.

Tout le problème, évidemment, est de savoir si cette transmission est vraiment fidèle. Bien des querelles au long des siècles sont nées des divergences entre les chrétiens sur le contenu du dépôt de la foi. Mais, en fait, nous ne sommes pas nous-mêmes les garants de cette fidélité : c'est l'Esprit-Saint qui est le gardien suprême du dépôt de la foi ; Paul dit bien « Tu es le dépositaire de l'Evangile ; garde-le dans toute sa pureté grâce à l'Esprit Saint qui habite en nous ». Pour transmettre fidèlement le flambeau aux générations suivantes, il nous suffit donc de « réveiller », raviver, en nous le don de Dieu, le feu de l'Esprit que rien ne peut éteindre.

EVANGILE - Luc 17, 5-10

5 Un jour, les Apôtres dirent au Seigneur :
« Augmente en nous la foi ! »
6 Le Seigneur répondit :
« La foi,
si vous en aviez gros comme une graine de moutarde,
vous diriez au grand arbre que voici :
Déracine-toi et va te planter dans la mer ;
il vous obéirait.
7 Lequel d'entre vous,
quand son serviteur vient de labourer ou de garder les bêtes,
lui dira à son retour des champs :
Viens vite à table ?
8 Ne lui dira-t-il pas plutôt :
Prépare-moi à dîner,
mets-toi en tenue pour me servir,
le temps que je mange et que je boive.
Ensuite, tu pourras manger et boire à ton tour.
9 Sera-t-il reconnaissant envers ce serviteur
d'avoir exécuté ses ordres ?
10 De même vous aussi,
quand vous aurez fait tout ce que Dieu vous a commandé,
dites-vous :
Nous sommes des serviteurs quelconques :
nous n'avons fait que notre devoir. »

Voilà bien des versets qui se suivent et ne se ressemblent pas ! Il semble qu'il y ait deux parties dans ce texte : première partie, un dialogue entre Jésus et ses apôtres sur la foi, avec cette formule un peu terrible de Jésus : « La foi, si vous en aviez gros comme une graine de moutarde, vous diriez au grand arbre que voici : Déracine-toi et va te planter dans la mer, il vous obéirait. » Deuxième partie, une espèce de parabole sur le serviteur, et elle encore se termine par une formule très forte de Jésus : « Quand vous aurez fait tout ce que Dieu vous a commandé, dites-vous : Nous sommes des serviteurs quelconques : nous n'avons fait que notre devoir ».

Pour commencer, il faut se répéter que Jésus ne cherche certainement pas à nous décourager ; et que, d'autre part, si ces versets se suivent d'aussi près, sans aucune coupure, dans l'évangile de Luc, c'est qu'il y a un lien entre eux. Reprenons le texte au début : « Les apôtres dirent au Seigneur » ; le mot « apôtre » signifie « envoyé » : c'est donc un dialogue entre le Christ et ses envoyés ; cela veut dire que cette phrase de Jésus concerne les activités d'évangélisation ; les apôtres, les envoyés disent à celui qui les envoie « Augmente en nous la foi » ; cette prière, c'est la nôtre bien souvent. Quand nous prenons conscience de notre faiblesse, de notre impuissance, et qu'il nous semble que si nous étions plus riches de foi, nous serions plus efficaces. Mais comment harmoniser ceci avec la phrase de Paul : « Quand j'aurais la foi jusqu'à transporter les montagnes, s'il me manque l'amour, je ne suis rien. » (1 Co 13, 2) ? Dans son langage à lui, Jésus répond qu'il ne s'agit pas de chercher à évaluer notre foi, le problème n'est pas là. Il s'agit de compter sur la puissance de Dieu ; c'est lui qui agit, ce n'est pas notre foi, petite ou grande. Jésus accentue volontairement le paradoxe : la graine de moutarde était considérée comme la plus petite de toutes les graines, et le grand arbre dont il parle (en grec, sycomore) était réputé indéracinable. La phrase de Jésus veut donc dire : « Pas besoin d'avoir beaucoup de foi, rien qu'une graine de moutarde, minuscule, suffirait pour faire des choses apparemment impossibles » : on peut traduire « Quand vous agissez au nom de l'évangile, souvenez-vous que rien n'est impossible à Dieu ».

On connaît le slogan « le mot impossible n'est pas français » ; après cette lecture d'aujourd'hui, il faudrait plutôt dire « impossible n'est pas chrétien ». Concrètement, cela veut dire que rien ne doit nous décourager, qu'aucune situation n'est définitivement perdue ; et donc qu'il n'est pas question de rendre notre tablier, ce qui nous amène tout droit à la parabole du serviteur.

L'expression employée ici est « serviteur quelconque » ; selon d'autres traductions, on peut lire « serviteurs inutiles » : ce qu'on peut traduire « vous n'êtes que des serviteurs », c'est-à-dire au service d'une tâche qui vous dépasse ; qui que nous soyons, nous ne sommes que des subalternes. Et heureusement ! Qui de nous se sentirait les reins assez solides pour porter la responsabilité du Royaume de Dieu ? C'est là que ces phrases de Jésus ne sont pas dures mais au contraire encourageantes ! Oui, nous ne sommes que des subalternes, la responsabilité ne repose pas sur nous. Quel soulagement !

Nous ne sommes pas « inutiles » pour autant : si le serviteur était vraiment inutile, aucun maître ne le garderait ! Si Dieu nous prend comme serviteurs, c'est qu'il veut avoir besoin de nous ; si Jésus a choisi des apôtres, si sa parole « les ouvriers de la moisson sont trop peu nombreux » continue à résonner depuis 2000 ans, c'est qu'il veut avoir besoin de notre collaboration. Nous sommes quelconques, mais avec notre petit travail quelconque, il fait sa moisson. Dieu nous associe à son oeuvre... Cela peut nous remplir de fierté! Mais sans nous inquiéter : il nous demande seulement d'être ses serviteurs : le responsable, c'est lui !

Presque toujours, quand on contacte une maman pour faire le catéchisme, ou des jeunes parents pour aider à la préparation des baptêmes, et on a d'autres exemples sous les yeux... presque chaque fois, la personne contactée commence par dire « mais, je ne suis pas capable ! » Ce qui est la pure vérité ! Aucun de nous n'est capable. Ce sont ceux qui se croiraient capables du Royaume qui seraient dangereux ! Il nous suffit d'un peu de foi... Le Seigneur fera le reste. C'est le sens de la dernière phrase : « Quand vous aurez fait tout ce que Dieu vous a commandé, dites-vous : Nous sommes de simples serviteurs, nous n'avons fait que notre devoir » ; par là, Jésus nous suggère deux attitudes : premièrement, il nous invite une fois de plus à sortir de la perspective des mérites ou des récompenses ; mais surtout il nous invite à rester sereins dans l'exercice de notre mission. C'est lui le maître de la moisson, pas nous.

Alors on comprend mieux le lien entre les deux parties de ce texte : le message est bien le même ; il suffit d'un peu de foi, si peu que nous en ayons, cela suffit à Dieu pour faire des miracles. Encore faut-il la mettre à son service.

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