Overblog
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
18 juillet 2010 7 18 /07 /juillet /2010 16:12

 marie-nolle-thabut.jpg Je suis, chaque dimanche, impressionné par la qualité des commentaires de Marie-Noëlle Thabut sur les textes que nous propose la liturgie du jour.

 

Ces commentaires, trouvés sur le site "Eglise catholique en France", permettent à toute personne de bonne volonté, chrétienne ou non, de mieux comprendre la Bible, le livre le plus diffusé au monde. Notamment, en

  • donnant des explications historiques ;

  • décodant le langage imagé utilisé par l'auteur.

Je souhaite arriver à mettre ici, chaque dimanche, les commentaires de Marie-Noëlle Thabut. Ma seule contribution consiste à surligner les passages que je trouve les plus enrichissants et à écrire en rouge ceux qui parlent d'un thème qui m'est cher : la liberté (trois autres pages de mon blog sont consacrées à ces passages des Evangiles, du reste du Nouveau Testament ou de l'Ancien Testament qui parlent de la liberté)

 

Version audio, trouvée sur le site de Radio-Notre-Dame

 

PREMIERE LECTURE - Genèse 18, 1 - 10a

1 Au chêne de Mambré, le Seigneur apparut à Abraham
qui était assis à l'entrée de la tente.
C'était l'heure la plus chaude du jour.
2 Abraham leva les yeux,
il vit trois hommes qui se tenaient debout près de lui.
Aussitôt, il courut à leur rencontre,
se prosterna jusqu'à terre et dit :
3 « Seigneur, si j'ai pu trouver grâce à tes yeux,
ne passe pas sans t'arrêter près de ton serviteur.
4 On va vous apporter un peu d'eau,
vous vous laverez les pieds,
et vous vous étendrez sous cet arbre.
5 Je vais chercher du pain
et vous reprendrez des forces avant d'aller plus loin,
puisque vous êtes passés près de votre serviteur ! »
Ils répondirent :
« C'est bien. Fais ce que tu as dit. »
6 Abraham se hâta d'aller trouver Sara dans sa tente,
et il lui dit :
« Prends vite trois grandes mesures de farine,
pétris la pâte et fais des galettes. »
7 Puis Abraham courut au troupeau,
il prit un veau gras et tendre,
et le donna à un serviteur, qui se hâta de le préparer.
8 Il prit du fromage blanc, du lait,
le veau qu'on avait apprêté,
et les déposa devant eux ;
il se tenait debout près d'eux, sous l'arbre,
pendant qu'ils mangeaient.
9 Ils lui demandèrent :
« Où est Sara, ta femme ? »
il répondit :
« Elle est à l'intérieur de la tente. »
10 Le voyageur reprit :
« Je reviendrai chez toi dans un an,
et à ce moment-là, Sara, ta femme, aura un fils. »

Mambré est un habitant du pays de Canaan qui, à plusieurs reprises, a offert l'hospitalité à Abraham dans son bois de chênes (près de l'actuelle ville d'Hébron). On sait que, pour les Cananéens, les chênes étaient des arbres sacrés ; le récit que nous venons de lire rapporte une apparition de Dieu à Abraham alors qu'il avait établi son campement à l'ombre d'un chêne dans le bois qui appartenait à Mambré ; mais à vrai dire, ce n'est pas la première fois que Dieu parle à Abraham. Depuis le chapitre 12, le livre de la Genèse nous raconte les apparitions répétées et les promesses de Dieu à Abraham. Mais, pour l'instant, rien ne s'est passé ; Abraham et Sara vont mourir sans enfant.

Car on dit souvent que Dieu a choisi un peuple... En fait, non, Dieu a d'abord choisi un homme, et un homme sans enfants de surcroît. Et c'est à cet homme privé d'avenir (à vues humaines tout au moins) que Dieu a fait une promesse inouïe : « Je ferai de toi une grande nation... En toi seront bénies toutes les familles de la terre. » (Gn 12, 2-3). A ce vieillard stérile, Dieu a dit « Compte les étoiles si tu le peux... Telle sera ta descendance. » Sur cette seule promesse, apparemment irréalisable, Abram a accepté de jouer toute sa vie. Abraham ne doutait pas que Dieu honorerait sa promesse mais il ne connaissait que trop le fait qui lui opposait un obstacle majeur : lui et Sara étaient stériles ! Ou, du moins, il pouvait le croire, puisqu'à soixante quinze et soixante cinq ans, ils étaient sans enfant.
Alors il avait imaginé des solutions : Dieu m'a promis une postérité, mais, après tout, mon serviteur est comme mon fils. « Seigneur Dieu, que me donneras-tu ? Je m'en vais sans enfant, et l'héritier de ma maison, c'est Eliézer de Damas. » (Gn 15, 2). Mais Dieu avait refusé : « Ce n'est pas lui qui héritera de toi, mais celui qui sortira de tes entrailles héritera de toi. » (Gn 15, 4). Quelques années plus tard, quand Dieu reparla de cette naissance, Abraham ne put pas s'empêcher d'abord d'en rire (Gn 17, 17) ; puis il imagina une autre solution : ce pourrait être mon vrai fils, cette fois, Ismaël, celui que j'ai eu de mon union (autorisée par Sara) avec Agar : « Un enfant naîtrait-il à un homme de cent ans ? Sara, avec ses quatre-vingt-dix ans pourrait-elle enfanter ?... Puisse Ismaël vivre en ta présence ! » Cette fois encore Dieu refusa : « Mais non ! Ta femme Sara va t'enfanter un fils et tu lui donneras le nom d'Isaac. » (Gn 17, 19). La Promesse est la Promesse.
Le texte que nous lisons ce dimanche suppose toute cette histoire d'Alliance déjà longue (vingt-cinq ans, si l'on en croit la Bible). L'événement se passe près du chêne de Mambré. Trois hommes apparurent à Abraham et acceptèrent son l'hospitalité : arrêtons-nous là. Contrairement aux apparences, l'importance de ce texte n'est pas cette hospitalité si généreusement offerte par Abraham ! Rien de plus banal, à cette époque-là, dans cette civilisation-là, même si c'est exemplaire !
Le message de l'auteur de ce texte, ce qui suscite son admiration, et du coup, l'envie de l'écrire pour le léguer aux générations futures est bien plus haut ! L'inouï vient de se produire : pour la première fois de l'histoire de l'humanité, Dieu en personne s'est invité chez un homme ! Car il ne fait de doute pour personne que les trois illustres visiteurs symbolisent Dieu ; la lecture de ce texte est pour nous un peu difficile, car on ne comprend pas très bien s'il y a un ou plusieurs visiteurs : « Abraham leva les yeux, il vit trois hommes qui se tenaient debout près de lui... il dit : Seigneur, si j'ai pu trouver grâce à tes yeux... On va vous apporter un peu d'eau, vous vous laverez les pieds... vous reprendrez des forces... Ils lui demandèrent : Où est Sara, ta femme ? Le voyageur reprit : Je reviendrai chez toi dans un an... ». En fait, notre auteur écrit longtemps après les faits sur la base de plusieurs récits d'origines diverses. De tous ces récits, il ne fait qu'un seul, en harmonisant au mieux les formulations. Comme il veut éviter toute apparence de polythéisme, il prend bien soin de rappeler à plusieurs reprises que Dieu est unique. N'y cherchons donc pas trop vite une représentation de la Trinité ; l'auteur de ce texte ne pouvait la concevoir encore ; ce qui est sûr, c'est que Abraham a reconnu sans hésiter, dans ces trois visiteurs, la présence divine.
Dieu, donc, puisque c'est lui, à n'en pas douter, Dieu s'est invité chez Abraham, et pour lui dire quoi ? Pour lui confirmer le projet inespéré qu'il formait pour lui : l'an prochain, à pareille époque, Sara, la vieille Sara, aura un fils, et de ce fils naîtra un peuple qui sera l'instrument des bienfaits de Dieu : « Je reviendrai chez toi dans un an, et à ce moment-là, Sara, ta femme, aura un fils. » Sara qui avait écouté aux portes n'a pas pu s'empêcher de rire : ils étaient si vieux tous les deux ! Alors le voyageur a répondu cette phrase que nous ne devrions jamais oublier : « Y a-t-il une chose trop prodigieuse pour le Seigneur ? » (Gn 18, 14). Et l'impossible, à vues humaines, s'est produit : Isaac est né, premier maillon de la descendance promise, innombrable comme les étoiles dans le ciel.
-----------------------------------------
Compléments
La lettre aux Hébreux a cette phrase superbe : « N'oubliez pas l'hospitalité, car, grâce à elle, certains, sans le savoir, ont accueilli des anges. » (He 13, 2).
Son vrai nom était Abram ; il venait d'Ur en Chaldée, une région qu'on appelle aujourd'hui l'Irak. Sa profession : nomade, éleveur de troupeaux. Le monde dans lequel il vivait n'était pas païen, loin de là : chaque peuple, chaque clan avait sa religion, ses rites. Alors où est la différence ? Il n'est pas non plus le premier, ni le seul homme à qui Dieu ait adressé la parole : Adam, Caïn, Noé (pour prendre les livres bibliques dans l'ordre) ont aussi entendu la voix de Dieu. Alors pourquoi cette popularité d'Abraham, si souvent cité dans l'Ancien Testament, le Nouveau Testament et le Coran ? Parce que les croyants des trois religions juive, chrétienne et musulmane le reconnaissent pour leur ancêtre ; tout est là : il est celui que Dieu a choisi pour commencer avec lui la longue histoire de l'Alliance.
« Abram eut foi dans le Seigneur et pour cela le Seigneur le considéra comme juste. » (Gn 15, 6). Et Dieu lui a même donné un nom nouveau (jusque-là il s'appelait « Abram ») ; ce nouveau nom dit à la face du monde sa vocation : « Abraham » signifie « père d'une multitude ».

PSAUME 14 ( 15 ), 1a. 2. 3bc. 4ab.5 (Nous avons néanmoins copié le psaume en entier)

1 Qui entrera dans ta maison, Seigneur ?
Qui habitera ta sainte montagne ?

2 Celui qui se conduit parfaitement,
qui agit avec justice
et dit la vérité selon son coeur.

3 Il met un frein à sa langue,
ne fait pas de tort à son frère
et n'outrage pas son prochain.

4 A ses yeux le réprouvé est méprisable
mais il honore les fidèles du Seigneur.

S'il a juré à ses dépens,
il ne reprend pas sa parole.

5 Il prête son argent sans intérêt,
n'accepte rien qui nuise à l'innocent.
Qui fait ainsi demeure inébranlable.

Nous avons eu l'occasion de noter, souvent, que les psaumes ont tous été composés dans le but d'accompagner une action liturgique, au cours des pèlerinages et des fêtes au Temple de Jérusalem. Le psautier pourrait être comparé aux livres de chants qui nous accueillent aux portes de nos églises, comportant des chants prévus pour toute sorte de célébrations ; ici le pèlerin arrive aux portes du Temple et pose la question : suis-je digne d'entrer ?
Bien sûr, il connaît d'avance la réponse : « Soyez saints parce que je suis Saint » disait le livre du Lévitique (19, 2). Ce psaume ne fait qu'en tirer les conséquences : à celui qui désire entrer dans le Temple (la « maison » de Dieu), il rappelle les exigences d'une conduite digne du Dieu saint. « Qui entrera dans ta maison, Seigneur ? Qui habitera ta sainte montagne ? » La réponse est simple : « Celui qui se conduit parfaitement, qui agit avec justice et dit la vérité selon son coeur. » Les autres versets ne font que la détailler : être juste, être vrai, ne faire de tort à personne. Tout compte fait, cela ressemble à s'y méprendre au Décalogue : « Tu ne commettras pas de meurtre, Tu ne commettras pas d'adultère, tu ne commettras pas de rapt, Tu ne témoigneras pas faussement contre ton prochain, Tu n'auras pas de visée sur la maison de ton prochain... » (Ex 20). Et quand Ezéchiel trace le portrait-robot de l'homme juste, il dit exactement la même chose : « il accomplit le droit et la justice ; il ne mange pas sur les montagnes (les banquets en l'honneur des idoles) ; il ne lève pas les yeux vers les idoles de la maison d'Israël (c'est encore l'idolâtrie qui est visée ici) ; il ne déshonore pas la femme de son prochain... il n'exploite personne ; il rend le gage reçu pour dette ; il ne commet pas de rapines ; il donne son pain à l'affamé ; il couvre d'un vêtement celui qui est nu ; il ne prête pas à intérêt ; il ne prélève pas d'usure ; il détourne sa main de l'injustice ; il rend un jugement vrai entre les hommes ; il chemine selon mes lois ; il observe mes coutumes, agissant d'après la vérité : c'est un juste ; certainement, il vivra - oracle du Seigneur Dieu. » (Ez 18, 5-9).
Michée reproduit, quant à lui, exactement la question de notre psaume : « Avec quoi me présenter devant le Seigneur, m'incliner devant le Dieu de là-haut ? Me présenterai-je devant lui avec des holocaustes ? Avec des veaux d'un an ? Le Seigneur voudra-t-il des milliers de béliers ? Des quantités de torrents d'huile ? Donnerai-je mon premier-né pour prix de ma révolte ? Et l'enfant de ma chair pour mon propre péché ? On t'a fait connaître, ô homme, ce qui est bien, ce que le Seigneur exige de toi : rien d'autre que respecter le droit, aimer la fidélité et t'appliquer à marcher avec ton Dieu. » (Mi 6, 6-8). Et Isaïe, son contemporain, n'est pas en reste : « (Qui d'entre nous pourra tenir ?) Celui qui se conduit selon la justice, qui parle sans détour, qui refuse un profit obtenu par la violence, qui secoue les mains pour ne pas accepter un présent, qui se bouche les oreilles pour ne pas écouter les paroles homicides, qui ferme les yeux pour ne pas regarder ce qui est mal. Celui-là résidera sur les hauteurs, les rochers fortifiés seront son refuge, le pain lui sera fourni, l'eau lui sera assurée. » (Is 33, 15-16). Un peu plus tard, Zacharie aura encore besoin de le répéter : « Voici les préceptes que vous observerez : dites-vous la vérité l'un à l'autre ; dans vos tribunaux prononcez des jugements véridiques qui rétablissent la paix ; ne préméditez pas de faire du mal l'un à l'autre ; n'aimez pas le faux serment, car toutes ces choses, je les déteste - oracle du Seigneur. » (Za 8, 16-17).
C'est à la fois très classique et malheureusement toujours à reprendre. En attendant que celui-là seul qui en est capable change nos coeurs de pierre en coeurs de chair, comme dit Ezéchiel. Ceci nous amène à relire ce psaume en l'appliquant à Jésus-Christ : les évangiles le décrivent comme le « doux et humble de coeur » (Mt 11, 29), attentif aux exclus : les lépreux (Mc 1), la femme adultère (Jn 8), et combien de malades et de possédés, juifs ou païens ; et complètement étranger aux idées de profit, lui qui n'avait pas une pierre pour reposer sa tête.
Celui surtout qui nous invite à relire avec lui le verset 3 en lui donnant une tout autre dimension : « Il met un frein à sa langue, ne fait pas de tort à son frère et n'outrage pas son prochain. » Avec Jésus-Christ, désormais, nous savons que le cercle de nos « prochains » peut s'étendre à l'infini : c'est tout l'enjeu de la parabole du Bon Samaritain par exemple.
Reste un verset un peu gênant : car on peut se demander si le verset 4 ne fait pas tache au milieu de tous ces beaux sentiments : « A ses yeux le réprouvé est méprisable » : il faut probablement y lire une résolution de fidélité : « le réprouvé », c'est l'infidèle, l'idolâtre : le pèlerin rejette toute forme d'idolâtrie ; manière de dire à Dieu « je partage ta cause, ce qui prouve ma bonne foi ». Une preuve de plus que la fidélité au Dieu unique a été un combat de tous les instants.

 

DEUXIEME LECTURE - Colossiens 1, 24 - 28

Frères,
24 je trouve la joie dans les souffrances
que je supporte pour vous,
car ce qu'il reste à souffrir des épreuves du Christ,
je l'accomplis dans ma propre chair,
pour son corps qui est l'Eglise.
25 De cette Eglise je suis devenu ministre,
et la charge que Dieu m'a confiée,
c'est d'accomplir pour vous sa parole,
26 le mystère qui était caché depuis toujours
à toutes les générations,
mais qui maintenant a été manifesté
aux membres de son peuple saint.
27 Car Dieu a bien voulu leur faire connaître
en quoi consiste, au milieu des nations païennes,
la gloire sans prix de ce mystère :
le Christ est au milieu de vous,
lui, l'espérance de la gloire !
28 Ce Christ, nous l'annonçons :
nous avertissons tout homme,
nous instruisons tout homme avec sagesse
afin d'amener tout homme à sa perfection dans le Christ.

La première phrase de ce texte est redoutable ! « Ce qu'il reste à souffrir des épreuves du Christ, je l'accomplis dans ma propre chair » : comment entendre cette phrase ? Resterait-il donc des souffrances à subir par le Christ ou par nous, pour faire bonne mesure, en quelque sorte ? Apparemment, il reste des souffrances à subir, puisque Paul le dit, mais ce n'est pas « pour faire bonne mesure ». Cela ne découle pas d'une exigence de Dieu ! C'est une nécessité malheureusement due à la dureté de cœur des hommes !
Ce qui reste à souffrir, ce sont les difficultés, les oppositions, voire les persécutions que rencontre toute entreprise d'évangélisation. Jésus lui-même l'a dit clairement à plusieurs reprises, avant et après sa propre passion et sa résurrection ; à ses apôtres, il avait dit : « Il faut que le Fils de l'homme souffre beaucoup, qu'il soit rejeté par les anciens, les grands prêtres et les scribes, qu'il soit mis à mort et que, le troisième jour, il ressuscite. » (Lc 9, 22) ; et après sa résurrection, il l'expliqua aux disciples d'Emmaüs : « Ne fallait-il pas que le Christ souffrît tout cela pour entrer dans sa gloire ? » (Lc 24, 26). Et ce qui fut le sort du maître sera celui de ses disciples ; là encore, il les a bien prévenus : « On vous livrera aux tribunaux et aux synagogues, vous serez roués de coups, vous comparaîtrez devant des gouverneurs et des rois à cause de moi : ils auront là un témoignage. Car il faut d'abord que l'évangile soit proclamé à toutes les nations. » (Mc 13, 9-10). Nous voilà prévenus : tant que la tâche n'est pas terminée, il faudra encore se donner de la peine et traverser bien des difficultés, voire des persécutions. Cela bien concrètement, dans notre propre chair.
Il n'est évidemment pas question d'imaginer que cela résulterait d'un décret de Dieu, avide de voir souffrir ses enfants, et comptable de leurs larmes ; une telle supposition défigure le Dieu de tendresse et de pitié que Moïse lui-même avait déjà découvert. La réponse tient en deux points : premièrement, pour l'oeuvre d'évangélisation, Dieu sollicite des collaborateurs ; il n'agit pas sans nous ; deuxièmement, le monde refuse d'entendre la Parole, pour ne pas avoir à changer de conduite ; alors il s'oppose de toutes ses forces à la propagation de la Bonne Nouvelle. Cela peut aller jusqu'à persécuter et supprimer les témoins gênants de la Parole. C'est exactement ce que vit Paul, emprisonné pour avoir trop parlé de Jésus de Nazareth*. Et dans ses lettres aux jeunes communautés chrétiennes, il encourage à plusieurs reprises ses interlocuteurs à accepter à leur tour la persécution inévitable : « Que personne ne soit ébranlé au milieu des épreuves présentes, car vous savez bien que nous y sommes destinés. » (1 Thes 3, 3). Et Pierre en fait autant « Résistez, fermes dans la foi, sachant que les mêmes souffrances sont réservées à vos frères dans le monde. » (1 P 5, 9-10).
Il n'est donc pas question de baisser les bras : « Ce Christ, nous l'annonçons, dit Paul, (sous-entendu, envers et contre tout), nous avertissons tout homme, nous instruisons tout homme avec sagesse afin d'amener tout homme à sa perfection dans le Christ. » Celui-ci a commencé, il nous reste à achever l'oeuvre d'annonce. C'est bien ainsi que, dans la lettre aux Romains, Paul envisage son ministère : « La grâce que Dieu m'a donnée est d'être un officiant de Jésus-Christ auprès des païens, consacré au ministère de l'Evangile de Dieu, afin que les païens deviennent une offrande qui, sanctifiée par l'Esprit Saint, soit agréable à Dieu. » (Rm 15, 15-16).
Ainsi grandit peu à peu l'Eglise, corps du Christ ; par rapport à la première lettre aux Corinthiens (1 Co 12), la vision de Paul s'est encore élargie : dans la lettre aux Corinthiens, Paul employait déjà l'image du corps, mais seulement pour parler de l'articulation des membres entre eux, dans chaque Eglise locale ; ici, il envisage l'Eglise universelle, grand corps, dont le Christ est la tête. Elle est cette part de l'humanité qui reconnaît la primauté du Christ sur tout le cosmos dont parlait l'hymne des versets précédents : « Le Christ est l'image du Dieu invisible, le premier-né par rapport à toute créature, car c'est en lui que tout a été créé dans les cieux et sur la terre, les êtres visibles et les puissances invisibles : tout est créé par lui et pour lui. Il est avant tous les êtres, et tout subsiste en lui. Il est aussi la tête du corps, c'est-à-dire de l'Eglise. » (Col 1, 15-18**).
Ce mystère du projet de Dieu a été révélé aux chrétiens, il est leur source intarissable de joie et d'espérance : « Le Christ est au milieu de vous, lui, l'espérance de la gloire ! » (verset 27). Et c'est l'émerveillement de cette présence du Christ au milieu d'eux qui transforme les croyants en témoins. Dans la deuxième lettre aux Corinthiens, Paul peut dire : « De même que les souffrances du Christ abondent pour nous, de même, par le Christ, abonde aussi notre consolation. » (2 Co 1, 5). Et dans la lettre aux Philippiens : « Dieu vous a fait la grâce à l'égard du Christ, non seulement de croire en lui, mais encore de souffrir pour lui. » (Phi 1, 29). Ici, il avait commencé par affirmer : « Je trouve la joie dans les souffrances que je supporte pour vous, car ce qu'il reste à souffrir des épreuves du Christ, je l'accomplis dans ma propre chair, pour son corps qui est l'Eglise. »
----------------------------
*Traditionnellement, (c'est-à-dire on a longtemps pensé que) la lettre aux Colossiens fait partie des lettres dites « de la captivité » (de Paul à Césarée). Aujourd'hui, certains exégètes pensent que cette lettre ne serait pas de Paul lui-même, mais si elle n'est pas de sa main, l'auteur fait ici référence à cet épisode de la vie de Paul.
** Si la lettre aux Colossiens est d'un disciple de Paul, on comprend d'autant mieux (et on admire) ce développement, cette maturation de la théologie dans la fidélité au grand apôtre.

 

EVANGILE - Luc 10, 38-42

38 Alors qu'il était en route avec ses disciples,
Jésus entra dans un village.
Une femme appelée Marthe
le reçut dans sa maison.
39 Elle avait une soeur, nommée Marie,
qui, se tenant assise aux pieds du Seigneur,
écoutait sa parole.
40 Marthe était accaparée par les multiples occupations du service.
Elle intervint et dit :
« Seigneur, cela ne te fait rien ?
Ma soeur me laisse seule à faire le service.
Dis-lui donc de m'aider. »
41 Le Seigneur lui répondit :
« Marthe, Marthe,
tu t'inquiètes et tu t'agites pour bien des choses.
42 Une seule est nécessaire.
Marie a choisi la meilleure part :
elle ne lui sera pas enlevée. »

« Jésus était en route avec ses disciples », dit Luc, et l'on sait que ce long voyage est l'occasion pour lui de donner de multiples consignes à ses disciples ; depuis la fin du chapitre 9, Jésus, commençant la montée vers Jérusalem, s'est uniquement préoccupé de leur donner des points de repère pour les aider à rester fidèles à leur vocation merveilleuse et exigeante de suivre le Seigneur. Entre autres, il leur a recommandé d'accepter l'hospitalité (Lc 9, 4 ; 10, 5-9) ; c'est exactement ce qu'il fait lui-même ici : on peut donc penser qu'il accepte avec gratitude l'hospitalité de Marthe.
Ce récit, propre à Luc, suit immédiatement la parabole du Bon Samaritain : il n'y a certainement pas contradiction entre les deux ; et, en particulier, gardons-nous de critiquer Marthe, l'active, par rapport à Marie, la contemplative. Le centre d'intérêt de l'évangéliste est plutôt, semble-t-il, la relation des disciples au Seigneur. Cela ressort du contexte (voir plus haut) et de la répétition du mot « Seigneur » qui revient trois fois : « Marie se tenait assise aux pieds du Seigneur »... Marthe dit : « Seigneur, cela ne te fait rien ?... » « Le Seigneur lui répondit ». L'emploi de ce mot fait penser que la relation décrite par Luc entre Jésus et les deux soeurs, Marthe et Marie, n'est pas à juger selon les critères habituels de bonne conduite. Ici, le Maître veut appeler au discernement de ce qui est « la meilleure part », c'est-à-dire l'attitude la plus essentielle qu'il attend de ses disciples.
Les deux femmes accueillent le Seigneur en lui donnant toute leur attention : Marthe, pour bien le recevoir, Marie, pour ne rien perdre de sa parole. On ne peut pas dire que l'une est active, l'autre passive ; toutes deux ne sont occupées que de lui. Dans la première partie du récit, le Seigneur parle. On ne nous dit pas le contenu de son discours : on sait seulement que Marie, dans l'attitude du disciple qui se laisse instruire (cf Is 50), boit ses paroles. Tandis que l'on voit Marthe « accaparée par les multiples occupations du service ». Le dialogue proprement dit n'intervient que sur la réclamation de Marthe : « Seigneur, cela ne te fait rien ? Ma soeur me laisse seule à faire le service. Dis-lui donc de m'aider. »
Le Seigneur prononce alors une phrase qui a fait couler beaucoup d'encre : « Marthe, Marthe, tu t'inquiètes et tu t'agites pour bien des choses. » Jésus ne reproche certainement pas à Marthe son ardeur à bien le recevoir ; qui dit hospitalité, surtout là-bas, dit bon déjeuner, donc préparatifs ; « tuer le veau gras » est une expression biblique !
Et combien d'entre nous se retrouvent trop souvent à leur gré dans le rôle de Marthe en se demandant où est la faute ? Il semblerait plus facile, assurément, de prendre l'attitude de Marie et de se laisser servir, en tenant compagnie à l'invité au salon ! La cuisinière est souvent frustrée de manquer les conversations !
Mais c'est le comportement inquiet de Marthe qui inspire à Jésus une petite mise au point, profitable pour tout le monde. Et, en réalité, à travers le personnage des deux soeurs, il donne une recommandation à chacun de ses disciples : « Une seule chose est nécessaire » ne veut pas dire qu'il faut désormais se laisser dépérir ! mais qu'il ne faut pas négliger l'essentiel ; il nous faut bien tour à tour, chacun et chacune, jouer les Marthe et les Marie, mais attention de ne pas nous tromper de priorité.
Une leçon que Jésus reprendra plus longuement, un peu plus loin (et qu'il nous est bon de relire ici, la liturgie ne nous en proposant pas la lecture). « Ne vous inquiétez pas pour votre vie de ce que vous mangerez, ni pour votre corps de quoi vous le vêtirez. Car la vie est plus que la nourriture, et le corps plus que le vêtement. Observez les corbeaux : ils ne sèment ni ne moissonnent, ils n'ont ni cellier ni grenier ; et Dieu les nourrit. Combien plus valez-vous que les oiseaux ! Et qui d'entre vous peut par son inquiétude prolonger tant soit peu son existence ? Si donc vous êtes sans pouvoir même pour si peu, pourquoi vous inquiéter pour tout le reste ? Observez les lis : ils ne filent ni ne tissent et, je vous le dis : Salomon lui-même, dans toute sa gloire, n'a jamais été vêtu comme l'un d'eux. Si Dieu habille ainsi en pleins champ l'herbe qui est là aujourd'hui et qui demain sera jetée au feu, combien plus le fera-t-il pour vous, gens de peu de foi. Et vous, ne cherchez pas ce que vous mangerez ni ce que vous boirez, ne vous tourmentez pas. Tout cela, les païens de ce monde le recherchent sans répit, mais vous, votre Père sait que vous en avez besoin. Cherchez plutôt son Royaume, et cela vous sera donné par surcroît. Sois sans crainte, petit troupeau, car votre Père a trouvé bon de vous donner le Royaume. » (Lc 12, 22-32).
« Sois sans crainte », c'est certainement le maître-mot ; ailleurs, il mettra en garde ses disciples contre les soucis de la vie qui risquent d'alourdir les coeurs : « Tenez-vous sur vos gardes, de crainte que vos coeurs ne s'alourdissent dans l'ivresse, les beuveries et les soucis de la vie » (Lc 21, 34). Ceux-ci risquent également de nous empêcher d'écouter la Parole ; c'est le message de la parabole du semeur : « Ce qui est tombé dans les épines, ce sont ceux qui entendent et qui, du fait des soucis, des richesses et des plaisirs de la vie, sont étouffés en cours de route et n'arrivent pas à maturité. » (Lc 8, 14). Si Marthe n'y prend pas garde, cela pourrait devenir son cas, peut-être ?
Sans oublier qu'en définitive, c'est toujours Dieu qui nous comble et non l'inverse ! Ne pourrait-on pas traduire : « Marthe, Marthe, tu t'inquiètes et tu t'agites pour faire des choses pour moi... La meilleure part, c'est de m'accueillir, c'est moi qui vais faire des choses pour toi. »
-------------------------
Compléments
« Cherchez d'abord le Royaume et la justice de Dieu et le reste vous sera donné par surcroît. » La formule est de Matthieu (Mt 6, 33) ; elle est peut-être le meilleur commentaire de la leçon de Jésus dans la maison de Marthe et Marie.
Les Douze ont retenu la leçon : plus tard, un jour est venu pour eux de choisir entre deux missions : la prédication de la Parole et le service des tables ; ils ont choisi de se consacrer à la première et ils ont confié le service des tables à d'autres : « Il ne convient pas que nous délaissions la Parole de Dieu pour le service des tables. Cherchez plutôt parmi vous, frères, sept hommes de bonne réputation, remplis d'Esprit et de sagesse, et nous les chargerons de cette fonction. Quant à nous, nous continuerons à assurer la prière et le service de la Parole. » (Ac 6, 2-4). Car il ne faut jamais oublier que « l'homme ne vit pas seulement de pain, mais qu'il vit de tout ce qui vient de la bouche du Seigneur. » (Dt 8, 3). En même temps, le service des tables n'est pas méprisé, puisque l'on choisit avec soin ceux qui en seront chargés.

Partager cet article

Repost0
9 juillet 2010 5 09 /07 /juillet /2010 13:27

 marie-nolle-thabut.jpg Je suis, chaque dimanche, impressionné par la qualité des commentaires de Marie-Noëlle Thabut sur les textes que nous propose la liturgie du jour.

 

Ces commentaires, trouvés sur le site "Eglise catholique en France", permettent à toute personne de bonne volonté, chrétienne ou non, de mieux comprendre la Bible, le livre le plus diffusé au monde. Notamment, en

  • donnant des explications historiques ;

  • décodant le langage imagé utilisé par l'auteur.

Je souhaite arriver à mettre ici, chaque dimanche, les commentaires de Marie-Noëlle Thabut. Ma seule contribution consiste à surligner les passages que je trouve les plus enrichissants et à écrire en rouge ceux qui parlent d'un thème qui m'est cher : la liberté (trois autres pages de mon blog sont consacrées à ces passages des Evangiles, du reste du Nouveau Testament ou de l'Ancien Testament qui parlent de la liberté)

 

Version audio, trouvée sur le site de Radio-Notre-Dame

 

PREMIERE LECTURE - Deutéronome 30, 10 - 14

Moïse disait au peuple d'Israël :
10 « Ecoute la voix du Seigneur ton Dieu,
en observant ses ordres et ses commandements
inscrits dans ce livre de la Loi ;
reviens au Seigneur ton Dieu,
de tout ton coeur et de toute ton âme.
11 Car cette Loi que je te prescris aujourd'hui
n'est pas au-dessus de tes forces
ni hors de ton atteinte.
12 Elle n'est pas dans les cieux, pour que tu dises :
Qui montera aux cieux
nous la chercher et nous la faire entendre,
afin que nous la mettions en pratique ?
13 Elle n'est pas au-delà des mers, pour que tu dises :
Qui se rendra au-delà des mers
nous la chercher et nous la faire entendre,
afin que nous la mettions en pratique ?
14 Elle est tout près de toi, cette Parole,
elle est dans ta bouche et dans ton coeur
afin que tu la mettes en pratique. »

Le livre du Deutéronome se présente comme le dernier discours de Moïse, son testament spirituel en quelque sorte : il n'a pas été écrit par Moïse lui-même puisqu'il répète à de nombreuses reprises : Moïse a dit, Moïse a fait... Mais l'auteur use de beaucoup de solennité pour résumer ce qui lui semble être l'apport majeur de Moïse. Jusqu'ici, chaque fois que nous lisions le Deutéronome, nous avons rencontré une très grande insistance sur la fidélité à la pratique des commandements ; nous la retrouverons ici.

Evidemment, si l'auteur du Deutéronome ne craint pas de se répéter, c'est parce que le peuple y a trop souvent manqué ; le royaume du Nord a fait lui-même son propre malheur, et depuis la victoire des Assyriens, il est rayé de la carte. Les habitants du royaume du Sud feraient bien d'en tirer les leçons et c'est à eux que l'auteur s'adresse ici : « Vous veillerez à agir comme vous l'a ordonné le Seigneur votre Dieu, sans vous écarter ni à droite ni à gauche. Vous marcherez toujours sur le chemin que le Seigneur votre Dieu vous a prescrit, afin que vous restiez en vie, que vous soyez heureux et que vous prolongiez vos jours dans le pays dont vous allez prendre possession. » (Dt 5, 32-33). Autrement dit, c'est une affaire de vie ou de mort : l'expression « afin que tu vives » revient souvent dans ce livre ; doublée souvent de la formule « afin que tu sois heureux ». Par exemple : « Tu écouteras, Israël, et tu veilleras à mettre les commandements en pratique : ainsi tu seras heureux, et vous deviendrez très nombreux, comme te l'a promis le Seigneur, le Dieu de tes pères, dans un pays ruisselant de lait et de miel. » (Dt 6, 3).
Malheureusement, le peuple avait « la nuque raide » comme disait Moïse ; à la fin de sa vie, quand il réfléchissait sur le passé, il pouvait dire : « Ce n'est pas parce que tu es juste que le Seigneur te donne ce bon pays en possession, car tu es un peuple à la nuque raide. Souviens-toi, n'oublie pas que tu as irrité le Seigneur ton Dieu dans le désert. Depuis le jour où tu es sorti du pays d'Egypte jusqu'à votre arrivée ici, vous avez été en révolte contre le Seigneur. » (Dt 9, 6-7).

Je m'arrête sur cette expression « nuque raide » : il y a une superbe image qui se cache derrière ces formules que nous disons malheureusement toujours trop vite ; il faut avoir devant les yeux un joug, cette pièce de bois qui unit deux bœufs pour labourer. L'expression « nuque raide » évoque donc un attelage, ou plus exactement une bête qui refuse de courber son cou sous l'attelage ; si une bête est rétive, on se doute bien que l'attelage est moins performant : or, justement, l'Alliance entre Dieu et son peuple était comparée à une attache, un joug d'attelage. Pour recommander l'obéissance à la Loi, Ben Sirac, par exemple, disait : « Soumettez votre nuque à son joug et que votre âme reçoive l'instruction ! » (Si 51, 26-27). Jérémie reprochant au peuple d'Israël ses manquements à la Loi disait dans le même sens : « Tu as brisé ton joug » (Jr 2, 20 ; Jr 5, 5). On comprend mieux du coup la phrase célèbre de Jésus : « Prenez sur vous mon joug et mettez-vous à mon école... Oui, mon joug est facile à porter et mon fardeau léger. » (Mt 11, 29-30).

Cette phrase de Jésus a peut-être bien ses racines justement dans notre texte du Deutéronome : « Cette Loi que je te prescris aujourd'hui n'est pas au-dessus de tes forces ni hors de ton atteinte. » Autrement dit, Dieu ne demande pas à son peuple des choses impossibles. Peut-être ce passage s'adresse-t-il à des croyants découragés, à l'instar des disciples qui se plaignirent un jour à Jésus en lui demandant « Qui donc peut être sauvé ? » (Mt 19, 25).

On retrouve bien là, dans le Deutéronome d'abord, chez Jésus ensuite, le grand message très positif de la Bible : la Loi est à notre portée, le mal n'est pas irrémédiable ; l'humanité va vers son salut : un salut qui consiste à vivre dans l'amour de Dieu et des autres, pour le plus grand bonheur de tous. Mais, l'expérience aidant, on a appris aussi que la pratique d'une vie juste, c'est-à-dire en conformité avec ce projet de Dieu est quasi-impossible aux hommes s'ils comptent sur leurs seules forces. Et la leçon est toujours la même : Jésus répond à ses disciples : « Aux hommes c'est impossible, mais à Dieu, tout est possible. » (Mt 19, 26).

Oui, à Dieu tout est possible, y compris de transformer nos nuques raides. Puisque son peuple est désespérément incapable de fidélité, c'est Dieu lui-même qui transformera son coeur : « Le Seigneur ton Dieu te circoncira le coeur, pour que tu aimes le Seigneur et que tu vives. » (Dt 30, 6). Par « circoncision du coeur », on entend l'adhésion de l'être tout entier à la volonté de Dieu. On a longtemps espéré que le peuple lui-même atteindrait cette qualité d'adhésion à l'Alliance « de tout son coeur, de toute son âme, de toutes ses forces » (comme dit la fameuse phrase du « Shema Israël », la grande profession de foi, Dt 6, 4) ; mais il a bien fallu se rendre à l'évidence ; et des prophètes comme Jérémie, Ezéchiel prennent acte qu'il y faudra une intervention de Dieu : « Je déposerai mes directives au fond d'eux-mêmes, les inscrivant dans leur être ; je deviendrai Dieu pour eux, et eux, ils deviendront un peuple pour moi. » (Jr 31, 33).

Psaume 18 (19)

8 La loi du Seigneur est parfaite,
qui redonne vie ;
la charte du Seigneur est sûre,
qui rend sages les simples.

9 Les préceptes du Seigneur sont droits,
ils réjouissent le coeur ;
le commandement du Seigneur est limpide,
il clarifie le regard.

10 La crainte qu'il inspire est pure,
elle est là pour toujours ;
les décisions du Seigneur sont justes
et vraiment équitables :

11 plus désirables que l'or,
qu'une masse d'or fin,
plus savoureuses que le miel
qui coule des rayons.


Curieuse litanie en l'honneur de la Loi : « La Loi du Seigneur », « la charte du Seigneur », « les préceptes du Seigneur », « le commandement du Seigneur », « les décisions du Seigneur »... En réalité, il n'est question que de Dieu, celui qui a révélé son Nom à Moïse : le Seigneur. Celui qui a choisi ce peuple parmi tous les peuples de la terre, et l'a libéré... Celui qui a proposé à ce peuple son Alliance pour l'accompagner dans toute son existence... Celui, enfin, qui poursuit son oeuvre de libération en proposant sa Loi...

Il ne faut jamais oublier qu'avant toute autre chose, le peuple juif a expérimenté la libération apportée par son Dieu. Et les « commandements » sont dans la droite ligne de la sortie d'Egypte : ils sont une entreprise de libération. Dieu a « fait sortir » (c'est l'expression consacrée) son peuple des chaînes de l'esclavage, il le fera sortir de toutes les autres chaînes qui empêchent l'homme d'être heureux. C'est cela l'Alliance Eternelle. L'Exode était route vers la Terre Promise ; l'obéissance à la Loi est cheminement vers la véritable Terre Promise, la Patrie future de l'humanité.

Le livre du Deutéronome y insiste à plusieurs reprises : « Puisses-tu écouter Israël, garder et pratiquer ce qui te rendra heureux » (Dt 6, 3). A quoi notre psaume répond en écho : « Les préceptes du Seigneur sont droits, ils réjouissent le coeur ».

La grande certitude qu'ont acquise les hommes de la Bible, c'est que Dieu veut l'homme heureux, et il lui en donne le moyen, un moyen bien simple : il suffit d'écouter la Parole de Dieu inscrite dans la Loi. Le chemin est balisé, les commandements sont comme des poteaux indicateurs sur le bord de la route, pour alerter notre regard sur un danger éventuel : « Le commandement du Seigneur est limpide, il clarifie le regard ». Au jour le jour, la Loi est notre maître, elle nous enseigne : on sait que la racine du mot « Torah » en hébreu signifie d'abord « enseigner ». « La charte du Seigneur est sûre, qui rend sages les simples ». Ici les simples, ce sont ceux justement qui acceptent tout humblement de se laisser enseigner par Dieu : « Et maintenant, Israël, qu'est-ce que le Seigneur ton Dieu attend de toi ? Il attend seulement que tu craignes le Seigneur ton Dieu en suivant tous ses chemins, en aimant et en servant le Seigneur ton Dieu de tout ton coeur, de tout ton être, en gardant les commandements du Seigneur et les lois que je te donne aujourd'hui pour ton bonheur ». (Dt 10, 12 - 13). Et le prophète Michée reprend en écho : « On t'a fait connaître, ô homme, ce qui est bien, ce que le Seigneur exige de toi : rien d'autre que respecter le droit, aimer la fidélité et t'appliquer à marcher avec ton Dieu ». ( Mi 6, 8 ). Il n'y a pas d'autre exigence, il n'y a pas non plus d'autre chemin pour être heureux.

« Les décisions du Seigneur sont justes et vraiment équitables, plus désirables que l'or, qu'une masse d'or fin, plus savoureuses que le miel qui coule des rayons. » Là, on touche du doigt la distance culturelle qui nous sépare de l'auteur de ce psaume : pour nous comme pour lui, l'or est un métal à la fois inaltérable, et précieux, donc désirable. Pour le miel, c'est autre chose : il n'évoque sûrement pas pour nous ce qu'il représentait pour un habitant de Palestine ; quand Dieu appelle Moïse pour la première fois et lui confie la mission de libérer son peuple, il lui promet : « Je vous ferai monter de la misère d'Egypte... vers le pays ruisselant de lait et de miel » (Ex 3, 17). On ne sait pas à quand remonte cette expression : apparemment , elle est très ancienne et les Cananéens l'employaient déjà. Pour eux, comme pour Israël, elle caractérise l'abondance et la douceur. Du miel, on en trouve évidemment bien ailleurs qu'en Palestine : le goût sucré des gâteaux de miel est apprécié dans de nombreux pays. On en trouve même dans le désert : la preuve, c'est que Jean-Baptiste « se nourrissait de miel sauvage » (Mt 3, 4), mais c'est quand même rare ! Et justement, ce qui sera merveilleux dans la Terre Promise, ce sera la profusion, le miel « ruissellera ».

Cette abondance, cette douceur est attribuée à l'action de Dieu ; mais, me direz-vous, cela non plus n'est pas propre au peuple d'Israël : partout ou presque on pense que notre vie est dans les mains des dieux ; et tous les rites religieux sont justement faits pour obtenir les faveurs des divinités : on cherche à leur plaire pour obtenir la pluie en temps voulu, pour éviter la grêle, les sauterelles et tout ce qui pourrait compromettre les récoltes... Parce que les divinités ont tout pouvoir.

Ce qui est propre à Israël, c'est son expérience de l'oeuvre de Dieu, et cela change tout ! Il ne s'agit pas de l'amadouer pour obtenir ses bienfaits ; ses bienfaits sont acquis d'avance. Ce qui est propre à Israël, c'est son expérience de la générosité de Dieu. Dieu a pris l'initiative de créer le monde, simplement par amour ; Dieu a pris l'initiative de sauver son peuple, simplement par amour. Et le miel devient pour eux symbole de la douceur même de Dieu. Le livre du Deutéronome, quand il rappelle au peuple toute la sollicitude que Dieu lui a prodiguée pendant l'Exode, dit : « Il rencontre son peuple au pays du désert, Il lui fait sucer le miel dans le creux des pierres » (Dt 32, 13). La manne, aussi, parce qu'elle est douce et parce qu'elle est cadeau de Dieu, est comparée à du miel : « c'était comme de la graine de coriandre, c'était blanc, avec un goût de beignets au miel » (Ex 16, 31). Désormais on parlera des oignons d'Egypte, mais du miel de Canaan : il y a pourtant du miel aussi en Egypte, mais on n'avait pas encore fait l'expérience de l'Exode et de la Présence de Dieu.
Désormais, Israël ne sait pas seulement que la Parole de Dieu a créé le monde, Israël sait mieux encore que sa Parole sauve le monde : « La loi du Seigneur est parfaite, qui redonne vie ; la charte du Seigneur est sûre, qui rend sages les simples. »

***
NB.
C'est dans le Livre du Deutéronome qu'on trouve les plus belles méditations sur la Loi ; par exemple : « Interroge donc les jours du début, ceux d'avant toi, depuis le jour où Dieu créa l'humanité sur la terre, interroge d'un bout à l'autre du monde : est-il rien arrivé d'aussi grand ? A-t-on rien entendu de pareil ?... A toi, il t'a été donné de voir, pour que tu saches que c'est le Seigneur qui est Dieu : il n'y en a pas d'autre que lui... Reconnais-le aujourd'hui et réfléchis : c'est le Seigneur qui est Dieu, en haut dans le ciel et en bas sur la terre ; il n'y en a pas d'autre. Garde ses lois et ses commandements que je te donne aujourd'hui pour ton bonheur et celui de tes fils après toi, afin que tu prolonges tes jours sur la terre que le Seigneur ton Dieu te donne, tous les jours. » (Dt 4, 32... 40).

 

DEUXIEME LECTURE - Colossiens 1 , 12 - 20

15 Le Christ est l'image du Dieu invisible,
le premier-né par rapport à toute créature,
16 car c'est en lui que tout a été créé
dans les cieux et sur la terre,
les êtres visibles
et les puissances invisibles :
tout est créé par lui et pour lui.
17 Il est avant tous les êtres,
et tout subsiste en lui.
18 Il est aussi la tête du corps,
c'est-à-dire de l'Eglise.
Il est le commencement,
le premier-né d'entre les morts,
puisqu'il devait avoir en tout la primauté.
19 Car Dieu a voulu que dans le Christ,
toute chose ait son accomplissement total.
20 Il a voulu tout réconcilier par lui et pour lui,
sur la terre et dans les cieux,
en faisant la paix par le sang de sa croix.

Je commence par la dernière phrase qui est peut-être pour nous la plus difficile : « Dieu a voulu tout réconcilier par le Christ et pour lui, sur la terre et dans les cieux, en faisant la paix par le sang de sa croix. » Paul ici compare la mort du Christ à un sacrifice comme on en offrait habituellement au Temple de Jérusalem. Il existait en particulier des sacrifices qu'on appelait « sacrifices de paix ».

Paul sait bien que ceux qui ont condamné Jésus n'avaient aucunement l'intention d'offrir un sacrifice : tout d'abord parce que les sacrifices humains n'existaient plus en Israël depuis fort longtemps ; ensuite parce que Jésus a été condamné à mort comme un malfaiteur et exécuté hors de la ville de Jérusalem. Mais il contemple une chose inouïe : dans sa grâce, Dieu a transformé l'horrible passion infligée à son fils par les hommes en œuvre de paix ! On pourrait lire « Dieu a bien voulu tout réconcilier par le Christ et pour lui, sur la terre et dans les cieux, en faisant la paix par le sang de sa croix. » Pour le dire autrement, c'est la haine des hommes qui tue le Christ, mais, par un mystérieux retournement, parce que Dieu accomplit cette oeuvre de grâce, ce paroxysme de haine des hommes est transformé en un instrument de réconciliation, de pacification.

Et pourquoi sommes-nous réconciliés ? Parce qu'enfin, nous connaissons Dieu tel qu'il est vraiment, pur amour et pardon, bien loin du Dieu punisseur que nous imaginons parfois. Et cette découverte peut transformer nos coeurs de pierre en coeurs de chair (pour reprendre l'expression d'Ezéchiel) si nous laissons l'Esprit du Christ envahir nos coeurs. Dans cette lettre aux Colossiens, nous lisons la même méditation que développe également saint Jean et qui est inspirée par Zacharie. De la part de Dieu, le prophète annonçait : « En ce jour-là, je répandrai sur la maison de David et sur les habitants de Jérusalem un esprit qui fera naître en eux bonté et supplication. Ils lèveront les yeux vers celui qu'ils ont transpercé... ils pleureront sur lui. » (Za 2, 10). En d'autres termes, c'est Dieu qui nous inspire de contempler la croix et, de cette contemplation, peut naître notre conversion, notre réconciliation.

Paul nous invite donc à cette même contemplation : en levant les yeux vers le transpercé (comme dit Zacharie) nous découvrons en Jésus l'homme juste par excellence, l'homme parfait, tel que Dieu l'a voulu. Dans le projet créateur de Dieu, l'homme est créé à son image et à sa ressemblance ; la vocation de tout homme, c'est donc d'être l'image de Dieu. Or le Christ est l'exemplaire parfait, si l'on ose dire, il est véritablement l'homme à l'image de Dieu : en contemplant le Christ, nous contemplons l'homme, tel que Dieu l'a voulu. « Il est l'image du Dieu invisible », dit Paul. « Voici l'homme » (Ecce homo) dit Pilate à la foule, sans se douter de la profondeur de cette déclaration !


Et c'est pour cela que Paul peut parler d'accomplissement : « Dieu a voulu que dans le Christ, toute chose ait son accomplissement total. » Je reprends le début du texte : « Le Christ est l'image du Dieu invisible, le premier-né par rapport à toute créature, car c'est en lui que tout a été créé dans les cieux et sur la terre, les êtres visibles et les puissances invisibles : tout est créé par lui et pour lui. »

Mais Paul va plus loin : en Jésus, nous contemplons également Dieu lui-même : dans l'expression « image du Dieu invisible » appliquée à Jésus-Christ, il ne faudrait pas minimiser le mot « image » : il faut l'entendre au sens fort ; en Jésus-Christ, Dieu se donne à voir ; ou pour le dire autrement, Jésus est la visibilité du Père : « Qui m'a vu a vu le Père » dira-t-il lui-même dans l'évangile de Jean (Jn 14, 9). Un peu plus bas dans cette même lettre aux Colossiens, Paul dit encore : « En Christ habite toute la plénitude de la divinité » (Col 2, 9). Il réunit donc en lui la plénitude de la créature et la plénitude de Dieu : il est à la fois homme et Dieu. En contemplant le Christ, nous contemplons l'homme... en contemplant le Christ, nous contemplons Dieu.

Reste un verset, très court, mais capital : « Il est aussi la tête du corps, c'est-à-dire de l'Eglise. » Il est le commencement, le premier-né d'entre les morts, puisqu'il devait avoir en tout la primauté. » C'est peut-être le texte le plus clair du Nouveau Testament pour nous dire que nous sommes le Corps du Christ. Il est la tête d'un grand corps dont nous sommes les membres. Dans la lettre aux Romains (Rm 12, 4-5) et la première lettre aux Corinthiens (1 Co 12, 12), Paul avait déjà dit que nous sommes tous les membres d'un même corps. Ici, il précise plus clairement : « Le Christ est la tête du corps qui est l'Eglise ». (Il développe la même idée dans la lettre aux Ephésiens : Ep 1, 22 ; 4, 15 ; 5, 23).

Evidemment, il dépend de nous que ce Corps grandisse harmonieusement. A nous de jouer, donc, maintenant, si j'ose dire : la Nouvelle Alliance inaugurée en Jésus-Christ s'offre à la liberté des hommes ; pour nous, baptisés, elle est (ou elle devrait être) un sujet sans cesse renouvelé d'émerveillement et d'action de grâce ; un peu plus haut, l'auteur commençait sa contemplation par : « Rendez grâce à Dieu le Père qui vous a rendus capables d'avoir part, dans la lumière, à l'héritage du peuple saint ». Il s'adressait à ceux qu'il appelle « les saints », c'est-à-dire les baptisés. L'Eglise, par vocation, c'est le lieu où l'on rend grâce à Dieu. Ne nous étonnons pas que notre réunion hebdomadaire s'appelle « Eucharistie » (littéralement en grec « action de grâce »).

EVANGILE - Luc 10, 25-37

25 Pour mettre Jésus dans l'embarras,
un docteur de la Loi lui posa cette question :
« Maître, que dois-je faire,
pour avoir part à la vie éternelle ? »
26 Jésus lui demanda :
« Dans la Loi, qu'y a-t-il d'écrit ?
Que lis-tu ? »
27 L'autre répondit :
« Tu aimeras le Seigneur ton Dieu
de tout ton coeur, de toute ton âme,
de toute ta force et de tout ton esprit,
et ton prochain comme toi-même. »
28 Jésus lui dit :
« Tu as bien répondu.
Fais ainsi et tu auras la vie. »
29 Mais lui, voulant montrer qu'il était un homme juste,
dit à Jésus :
« Et qui donc est mon prochain ? »
30 Jésus reprit :
« Un homme descendait de Jérusalem à Jéricho, et il tomba sur des bandits ;
ceux-ci, après l'avoir dépouillé, roué de coups,
s'en allèrent en le laissant à moitié mort.
31 Par hasard, un prêtre descendait par ce chemin ;
il le vit et passa de l'autre côté.
32 De même un lévite arriva à cet endroit ;
il le vit et passa de l'autre côté.
33 Mais un Samaritain, qui était en voyage, arriva près de lui ;
il le vit et fut saisi de pitié.
34 Il s'approcha, pansa ses plaies
en y versant de l'huile et du vin ;
puis il le chargea sur sa propre monture,
le conduisit dans une auberge
et prit soin de lui.
35 Le lendemain, il sortit deux pièces d'argent,
et les donna à l'aubergiste, en lui disant :
Prends soin de lui ;
tout ce que tu auras dépensé en plus,
je te le rendrai quand je repasserai.
36 Lequel des trois, à ton avis,
a été le prochain
de l'homme qui était tombé entre les mains des bandits ? »
37 Le docteur de la Loi répond :
« Celui qui a fait preuve de bonté envers lui. »
Jésus lui dit :
« Va, et toi aussi, fais de même. »


Tel est pris qui croyait prendre ! S'il espérait mettre Jésus dans l'embarras, le docteur de la Loi en a été pour ses frais et c'est lui, en définitive, qui a dû se trouver bien embarrassé. En posant à celui qui est l'Amour même la question : « Jusqu'où faut-il aimer ? », il s'est attiré une réponse bien exigeante ! Si l'on veut rester tranquille, en effet, il y a des questions à ne pas poser ! Surtout si ce sont des questions aussi importantes que la première posée par le docteur de la Loi : « Maître, que dois-je faire, pour avoir part à la vie éternelle ? » ou, plus compromettante encore, la question suivante : « Et qui donc est mon prochain ? » Devant de telles interrogations, Jésus ne peut que désirer conduire son interlocuteur jusqu'au plus intime du coeur de Dieu lui-même.

Ce cheminement, Jéus va le situer très exactement sur une route bien connue de ses auditeurs, les trente kilomètres qui séparent Jérusalem de Jéricho, une route en plein désert, dont certains passages étaient à l'époque de véritables coupe-gorge. Ce récit d'attentat et cette histoire de secours au blessé étaient d'une vraisemblance criante. L'homme est donc tombé aux mains de brigands qui l'ont dépouillé et laissé pour mort. A son malheur physique et moral, s'ajoute pour lui une exclusion d'ordre religieux : touché par des « impurs », il a contracté lui aussi une impureté. C'est probablement l'une des raisons de l'indifférence apparente, voire de la répulsion qu'éprouvent à sa vision le prêtre et le lévite soucieux de préserver leur intégrité rituelle. Le Samaritain, bien sûr, ne va pas avoir de scrupules de ce genre.

La scène au bord de la route dit en images ce que Jésus manifeste souvent : en guérissant le jour du sabbat, par exemple, en se penchant sur des lépreux, en accueillant les pécheurs, et en citant plusieurs fois la parole du prophète Osée : « C'est la miséricorde que je veux et non les sacrifices ; et la connaissance de Dieu, je la préfère aux holocaustes. » (Os 6, 6). La connaissance de Dieu, parlons-en : quand Jésus avait posé la question : « Dans la Loi, qu'y a-t-il d'écrit ? Que lis-tu ? », le docteur de la Loi avait récité avec enthousiasme : « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton coeur, de toute ton âme, de toute ta force et de tout ton esprit, et ton prochain comme toi-même. » Jésus lui avait dit : « Tu as bien répondu. » Car la seule chose qui compte, on le savait déjà en Israël, c'est la fidélité à ce double amour. Saint Jean écrira plus tard : « Si quelqu'un dit J'aime Dieu et qu'il n'aime pas son frère, c'est un menteur. En effet, celui qui n'aime pas son frère qu'il voit, ne peut pas aimer Dieu qu'il ne voit pas. » (1 Jn 4, 20). Et encore : « Aimons-nous les uns les autres, car l'amour vient de Dieu, et quiconque aime est né de Dieu et parvient à la connaissance de Dieu. » (1 Jn 4, 7).

Le fin mot de cette connaissance que nous révèle la Bible, Ancien et Nouveau Testaments, c'est que Dieu est « miséricordieux » (littéralement en hébreu « ses entrailles vibrent ») ; or, nous dit le récit, quand le Samaritain vit l'homme blessé, « il fut saisi de pitié » (en grec « ému aux entrailles »). Ce n'est pas par hasard si Luc emploie la même expression pour dire l'émotion de Jésus, à la porte du village de Naïm, à la vue de la veuve conduisant son fils unique au cimetière (Lc 7). Luc emploiera encore les mêmes mots pour décrire l'émotion du Père au retour du fils prodigue (Lc 15).

Je reviens à la parabole : ce voyageur miséricordieux n'est pourtant aux yeux des Juifs qu'un Samaritain, c'est-à-dire ce qu'il y a de moins recommandable. Car Samaritains et Juifs étaient normalement ennemis : les Juifs méprisaient les Samaritains qu'ils considéraient comme hérétiques et les Samaritains, de leur côté, ne pardonnaient pas aux Juifs d'avoir détruit leur sanctuaire sur le mont Garizim (en 129 av.J.C.). Le mépris, à vrai dire, était ancestral : au livre de Ben Sirac, on cite parmi les peuples considérés comme détestables les Samaritains, « le peuple stupide qui demeure à Sichem » (Si 50, 26). Et c'est cet homme méprisé qui est déclaré par Jésus plus proche de Dieu que les dignitaires et servants du Temple (le prêtre et le lévite passés à côté du blessé sans s'arrêter). Cette émotion « jusqu'aux entrailles » (tout le contraire de la dureté des cœurs de pierre dont parlait Ezéchiel), nous dit que le Samaritain, (ce mécréant aux yeux des Judéens) est capable d'être « l'image de Dieu » ! A son niveau personnel, on voit quelle attitude Jésus lui-même a choisie, lui qui dispense sans compter compassion et guérison.

Jésus propose donc ici un renversement de perspective : à la question « qui est mon prochain », il ne répond pas, comme on s'y attendrait, en traçant le cercle de ceux que nous devons considérer comme notre prochain. Car un cercle, aussi large soit-il pose une limite. Jésus refuse de donner une « définition » (dans « définition », il y a le mot latin « finis », limite), il en fait une affaire de cœur et non d'intellect. A ce propos, gare au vocabulaire ! A lui seul le mot « prochain » laisse entendre qu'il y a des « lointains ».

Alors, si on demande à Jésus « Qui donc est mon prochain ? », il nous répond : A toi de décider jusqu'où tu acceptes de te faire proche. Et si l'on se pose la question : Pourquoi le Samaritain nous est-il donné en exemple ? la réponse est toute simple : parce qu'il est capable d'être saisi de pitié. A nous aussi, Jésus dit : « Va, et toi aussi, fais de même. » Sous-entendu, ce n'est pas facultatif : « Fais ainsi et tu auras la vie » avait-il dit à son interlocuteur un peu avant ; Luc répète souvent cette exigence de cohérence entre parole et actes : c'est bien beau de parler comme un livre (c'est le cas du docteur de la Loi, ici), mais cela ne suffit pas : « Ma mère et mes frères, disait Jésus, ce sont ceux qui écoutent la parole de Dieu et qui la mettent en pratique. » (Lc 8, 21). Et là, notre capacité d'inventer est sollicitée : si les dimensions du cercle de notre prochain dépendent de notre bon vouloir, si les considérations de catégories sociales et de convenances doivent céder le pas à la pitié (ce qui semble bien être la leçon de cette parabole), alors, il ne nous reste plus qu'à inventer l'amour sans frontières !

***
Complément
Si la question « Quel est le plus grand commandement ? » se retrouve dans les évangiles de Matthieu et de Marc, la parabole du Bon Samaritain, en revanche, est propre à Luc. On notera également que chez Luc, c'est le docteur de la Loi qui donne lui-même la réponse « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu... et ton prochain comme toi-même. » Alors Jésus reprend : « Tu as bien répondu. Fais ainsi et tu auras la vie. »
Il est intéressant de noter que cette présentation éminemment sympathique d'un Samaritain (Luc 10) suit de très près dans l'évangile de Luc le refus d'un village samaritain de recevoir Jésus et ses disciples en route de la Galilée vers Jérusalem (Luc 9). Ce qui semble vouloir dire que Jésus se refuse catégoriquement à tout amalgame !

Partager cet article

Repost0
3 juillet 2010 6 03 /07 /juillet /2010 21:16

 marie-nolle-thabut.jpg Je suis, chaque dimanche, impressionné par la qualité des commentaires de Marie-Noëlle Thabut sur les textes que nous propose la liturgie du jour.

 

Ces commentaires, trouvés sur le site "Eglise catholique en France", permettent à toute personne de bonne volonté, chrétienne ou non, de mieux comprendre la Bible, le livre le plus diffusé au monde. Notamment, en

  • donnant des explications historiques ;

  • décodant le langage imagé utilisé par l'auteur.

Je souhaite arriver à mettre ici, chaque dimanche, les commentaires de Marie-Noëlle Thabut. Ma seule contribution consiste à surligner les passages que je trouve les plus enrichissants et à écrire en rouge ceux qui parlent d'un thème qui m'est cher : la liberté (trois autres pages de mon blog sont consacrées à ces passages des Evangiles, du reste du Nouveau Testament ou de l'Ancien Testament qui parlent de la liberté)

 

Version audio, trouvée sur le site de Radio-Notre-Dame

 

PREMIERE LECTURE - Isaïe 66, 10-14

10 Réjouissez-vous avec Jérusalem,
exultez à cause d'elle, vous tous qui l'aimez !
Avec elle soyez pleins d'allégresse,
vous tous qui portiez son deuil !
11 Ainsi vous serez nourris et rassasiés
du lait de ses consolations,
et vous puiserez avec délices
à l'abondance de sa gloire.
12 Voici ce que dit le Seigneur :
Je dirigerai vers elle la paix comme un fleuve,
et la gloire des nations comme un torrent qui déborde.
Vous serez comme des nourrissons
que l'on porte sur son bras,
que l'on caresse sur ses genoux.
13 De même qu'une mère console son enfant,
moi-même je vous consolerai,
dans Jérusalem vous serez consolés.
14 Vous le verrez et votre coeur se réjouira ;
vos membres, comme l'herbe nouvelle, seront rajeunis.
Et le Seigneur fera connaître sa puissance à ses serviteurs.


Quand un prophète parle autant de consolation, on peut se poser des questions ! Vous avez entendu : « De même qu'une mère console son enfant, moi-même je vous consolerai, dans Jérusalem vous serez consolés. » et un peu plus haut « vous serez nourris et rassasiés du lait des consolations ».

Cela veut dire que tout allait mal et qu'on avait grand besoin d'être consolés ! Nous avons vu souvent que le prophète est celui qui, dans les moments de détresse, sait réveiller l'espoir. Effectivement, ce texte que nous lisons ici a été écrit dans un moment difficile : l'auteur (que nous appelons le Troisième Isaïe), est un des lointains disciples du grand Isaïe, (ses paroles ont été annexées plus tard au livre du grand prophète Isaïe). Il prêche juste au retour de l'Exil à Babylone, vers 535 av. J.C. Les exilés sont revenus au pays, mais ce retour tant espéré n'a pas reçu l'accueil triomphal qu'ils avaient imaginé de loin. Ils sont bien rentrés à Jérusalem et pourtant le prophète dit qu'ils portent son deuil : « Avec Jérusalem, soyez pleins d'allégresse, vous tous qui portiez son deuil » : oui, parce que la Jérusalem qu'ils ont retrouvée n'est pas celle qu'ils ont quittée. Le Temple est en ruines, une partie de la ville aussi ; et comme toujours dans ces circonstances, ceux qui sont partis ont bien souvent été oubliés, remplacés... surtout pour une captivité de cinquante ans ! L'annonce d'Isaïe, c'est précisément Jérusalem va revivre, vous pouvez quitter le deuil. C'est pour cela qu'il précise bien : « Dans Jérusalem vous serez consolés. »

Mieux, face au découragement qui s'installe, le prophète ne se contente pas de paroles de réconfort, il ose un discours presque triomphal : « Réjouissez-vous avec Jérusalem, exultez à cause d'elle, vous tous qui l'aimez ! Avec elle soyez pleins d'allégresse, vous tous qui portiez son deuil ! » On peut se demander d'où lui vient son bel optimisme ? C'est bien simple, sa foi, ou plutôt l'expérience d'Israël ! Le seul argument du peuple d'Israël, pour continuer à espérer, c'est toujours le même à toutes les époques de son histoire, c'est la présence de Dieu, la puissance de Dieu. C'est quand tout paraît perdu qu'il faut à tout prix se souvenir que rien n'est impossible à Dieu ; comme l'Ange du Seigneur l'avait dit à Abraham et Sara : « Y a-t-il une chose trop prodigieuse pour le Seigneur ? » (Gn 18, 14) ; comme le Seigneur lui-même l'avait dit à Moïse, un jour de découragement, pendant l'Exode : « Crois-tu que j'aie le bras trop court ? » (Nb 11, 23) ; c'est une image que nous connaissons : nous entendons parfois dire qu'une personne a « le bras long » ! On retrouve à plusieurs reprises la même image dans le livre d'Isaïe ; par exemple, pendant l'Exil quand on perdait espoir d'être libérés un jour, le deuxième Isaïe l'avait employée : « Est-ce que ma main serait courte, trop courte pour affranchir ? » (Is 50, 2). Plus tard, après le retour, en période de découragement, le troisième Isaïe, celui que nous lisons aujourd'hui, reprend deux fois le même discours. Au chapitre 59, il a affirmé : « Non, la main du SEIGNEUR n'est pas trop courte pour sauver, son oreille n'est pas trop dure pour entendre! » (Is 59, 1). Et dans le dernier verset de notre texte d'aujourd'hui, nous avons lu : « Le Seigneur fera connaître sa puissance à ses serviteurs » ; c'est la traduction liturgique ; mais le texte hébreu dit : « Le Seigneur fera connaître sa main à ses serviteurs. »

C'est donc un appel à l'espérance, celui-là même dont ce peuple a besoin dans cette période de découragement. Dieu a libéré son peuple à maintes reprises dans le passé, il ne l'abandonnera pas. A lui seul, le mot « main » est une allusion à la sortie d'Egypte. On aime dire que Dieu est intervenu « à main forte et à bras étendu ».

L'expression « Vous serez nourris et rassasiés du lait de ses consolations » est, elle aussi, un rappel de l'Exode : au cours de sa marche au désert, le peuple avait connu la faim et la soif et cela avait été pour lui une terrible épreuve pour sa foi. Et Dieu lui a toujours procuré le nécessaire. Désormais, ce sera la surabondance : « Vous puiserez avec délices à l'abondance de sa gloire ».

Ce rappel de l'Exode comporte deux leçons : d'une part, Dieu nous veut libres et soutient tous nos efforts pour instaurer la justice et la liberté ; mais d'autre part, il y faut nos efforts. Le peuple est sorti d'Egypte grâce à l'intervention de Dieu, on ne l'oublie jamais, mais il a fallu marcher, et parfois péniblement, vers la terre promise. Quand Isaïe promet de la part de Dieu : « Je dirigerai vers Jérusalem la paix comme un fleuve », cela ne veut pas dire que la paix s'instaurera magiquement un beau jour ! Il y faudra une vraie volonté et un effort soutenu des hommes, on ne le sait que trop. Mais cet effort et cette volonté ne pourront se maintenir et aboutir que si nous nous raccrochons résolument à la conviction que « rien n'est impossible à Dieu ».

Dans sa deuxième lettre, saint Pierre dit exactement la même chose : à des chrétiens qui trouvent que le royaume de Dieu se fait attendre, il répond : « Il y a une chose en tout cas que vous ne devez pas oublier : pour le Seigneur, un seul jour est comme mille ans et mille ans sont comme un jour... Nous attendons selon sa promesse des cieux nouveaux et une terre nouvelle où la justice habitera. » Et il ajoute : « Non, le Seigneur ne tarde pas à tenir sa promesse, alors que certains prétendent qu'il a du retard, mais il fait preuve de patience envers vous, ne voulant pas que quelques-uns périssent, mais que tous parviennent à la conversion ». Saint Pierre rappelle bien ici les deux leçons de l'Exode dont je parlais il y a un instant : premièrement, le Seigneur ne tarde pas à tenir sa promesse, c'est-à-dire, accrochez-vous à la conviction de sa présence permanente et agissante à vos côtés, mais, deuxièmement, vos efforts sont indispensables, la paix, la justice, le bonheur ne s'instaureront pas un beau jour par un coup de baguette magique : « c'est pour vous qu'il patiente ». Moralité, à nous de jouer, il y a urgence !

Compléments
Un prophète, c'est quelqu'un qui se refuse à écouter les voix découragées qui s'élèvent pour dire que Dieu lui-même ne peut rien contre la mauvaise volonté, l'instinct de puissance, les rivalités, les guerres...
« De même qu'une mère console son enfant » : n'en déduisons pas que Dieu serait féminin ! Vouloir dire que Dieu est masculin ou féminin, c'est certainement un abus de langage, c'est concevoir un Dieu à notre image. Or Dieu n'est pas à notre image, c'est nous qui sommes à son image et ressemblance. Mais la tendresse du Dieu créateur est souvent comparée au frémissement des entrailles maternelles : c'est la plus belle image que l'humanité ait trouvée dans son expérience pour parler de l'amour de Dieu pour ses enfants.

PSAUME 65 (66)

1 Acclamez Dieu, toute la terre ;
2 fêtez la gloire de son nom,
glorifiez-le en célébrant sa louange.
3 Dites à Dieu : « Que tes actions sont redoutables ! »

4 Toute la terre se prosterne devant toi,
elle chante pour toi, elle chante pour ton nom.
5 Venez et voyez les hauts-faits de Dieu,
ses exploits redoutables pour les fils des hommes.

6 Il changea la mer en terre ferme :
ils passèrent le fleuve à pied sec.
De là, cette joie qu'il nous donne.
7 Il règne à jamais par sa puissance.

16 Venez, écoutez, vous tous qui craignez Dieu ;
je vous dirai ce qu'il a fait pour mon âme.
20 Béni soit Dieu, qui n'a pas écarté ma prière,
ni détourné de moi son amour !



Comme bien souvent, le dernier verset donne le sens du psaume tout entier : « Béni soit Dieu qui n'a pas écarté ma prière, ni détourné de moi son amour. » Il suffit de regarder le vocabulaire employé pour voir que ce psaume est un chant d'action de grâce : « Acclamez, fêtez, glorifiez Dieu... se prosterner, chanter, venez, écoutez... je vous dirai ce que le Seigneur a fait pour mon âme. » Très certainement, il a été composé pour accompagner des sacrifices d'action de grâce au Temple de Jérusalem. Et celui qui parle ici n'est pas un individu, c'est le peuple tout entier qui rend grâce à son Dieu.

Ce qui est au centre de l'action de grâce d'Israël, et ce n'est pas pour nous surprendre, c'est comme toujours la libération d'Egypte ; les allusions sont particulièrement claires : « Il changea la mer en terre ferme : ils passèrent le fleuve à pied sec ». Ou encore « Venez et voyez les hauts faits de Dieu, ses exploits redoutables pour les fils des hommes. » L'expression « Les hauts faits de Dieu », dans la Bible, désigne toujours la libération d'Egypte. On est frappés d'ailleurs des correspondances entre ce psaume et le cantique de Moïse après le passage de la Mer Rouge (je vous en cite quelques lignes) : « Je veux chanter le Seigneur, il a fait un coup d'éclat. Cheval et cavalier, en mer il les jeta. Ma force et mon chant, c'est le Seigneur. Il a été pour moi le salut. C'est lui mon Dieu, je le louerai ; le Dieu de mon père, je l'exalterai... Qui est comme toi parmi les dieux ? Qui est comme toi, éclatant de sainteté, redoutable en ses exploits ? Opérant des merveilles ? » (Ex 15).

Depuis cette délivrance première, toute l'histoire d'Israël est éclairée par cet événement fondamental : Dieu veut des hommes libres et son oeuvre au milieu de son peuple n'a pas d'autre but. Et donc, quand tout va mal, on est sûrs que Dieu interviendra pour nous libérer ! C'est bien le sens du chapitre 66 d'Isaïe que nous lisons ce dimanche en première lecture : à une époque très noire de l'histoire de Jérusalem, Isaïe disait : Dieu vous consolera ! Le prophète écrivait au sixième siècle av. J.C. après le retour de l'Exil à Babylone ; peut-être notre psaume d'aujourd'hui a-t-il été composé à la même époque ? En tout cas, le cadre est le même : notre psaume, par hypothèse, est écrit pour être chanté au Temple de Jérusalem et les fidèles qui affluent pour le pèlerinage préfigurent l'humanité tout entière qui montera à Jérusalem à la fin des temps. Le texte d'Isaïe annonce justement la Jérusalem nouvelle où afflueront toutes les nations : « Je dirigerai vers Jérusalem la paix comme un fleuve et la gloire des nations comme un torrent qui déborde » disait Isaïe ; le psaume répond : « Acclamez Dieu toute la terre »... et encore « Toute la terre se prosterne devant toi, elle chante pour toi, elle chante pour ton nom. » Ce sera jour de joie et d'allégresse, nous dit Isaïe.

La joie promise est bien le thème majeur de ces deux textes : quand les temps sont durs, il est vital de se rappeler que Dieu ne veut rien d'autre que la joie de l'homme et qu'un jour la joie envahira toute la terre, toute l'humanité ! Une joie débordante, exultante et pourtant bien concrète, réaliste, enracinée dans nos besoins les plus élémentaires : être nourris, rassasiés, consolés, bercés... Isaïe disait : « vous serez nourris et rassasiés du lait de ses consolations... Vous serez comme des nourrissons que l'on porte sur son bras... » ; le psaume 65 répond en écho : « Venez, écoutez, vous tous qui craignez Dieu ; je vous dirai ce qu'il a fait pour mon âme (c'est-à-dire pour moi). Béni soit Dieu qui n'a pas écarté ma prière, ni détourné de moi son amour. »

Dernière remarque : ces deux textes, celui du prophète et celui du psalmiste, baignent bien dans la même atmosphère, mais ils ne sont pas sur le même registre : le prophète exprime la révélation de Dieu, alors que le psaume est la prière de l'homme.

Quand c'est Dieu qui parle, (par la bouche du prophète) il ne s'occupe que de la gloire et du bonheur de Jérusalem ; c'est Dieu qui agit, bien sûr, le prophète le dit clairement : « Moi-même je vous consolerai », mais Dieu ne se préoccupe que de la joie de son peuple (représenté par la Ville Sainte). « Réjouissez-vous à cause de Jérusalem, exultez à cause d'elle, vous tous qui l'aimez ! »

Mais, quand c'est le peuple qui parle, (par la bouche du psalmiste), il ne s'y trompe pas et rend à Dieu la gloire qui lui revient à lui seul : « Acclamez Dieu, toute la terre, fêtez la gloire de son nom, glorifiez-le en célébrant sa louange. Dites à Dieu : Que tes actions sont redoutables ! Toute la terre se prosterne pour toi, elle chante pour toi, elle chante pour ton nom. Venez et voyez les hauts faits de Dieu, ses exploits redoutables pour les fils des hommes. » Notons au passage que le mot « redoutables » fait partie du vocabulaire royal ; c'est le règne de Dieu qui est dit là. Un règne qui est celui de l'amour : le psaume se termine précisément par ce mot-là et c'est Israël tout entier encore qui parle ici : « Béni soit Dieu qui n'a pas écarté ma prière, ni détourné de moi son amour. »

Belle manière de dire que c'est l'amour qui aura le dernier mot !

 

DEUXIEME LECTURE - Galates 6, 14-18

14 Que la croix de notre Seigneur Jésus Christ
reste mon seul orgueil.
Par elle, le monde est à jamais crucifié pour moi,
et moi, pour le monde.
15 Ce qui compte, ce n'est pas la circoncision,
c'est la création nouvelle.
16 Pour tous ceux qui suivent cette règle de vie
et pour le véritable Israël de Dieu,
paix et miséricorde.
17 Dès lors, que personne ne vienne me tourmenter.
Car moi, je porte dans mon corps
la marque des souffrances de Jésus.
18 Frères, que la grâce de notre Seigneur Jésus Christ
soit avec votre esprit.


Je reprends la première phrase : « Que la croix de notre Seigneur Jésus Christ reste mon seul orgueil. » Cette insistance sur le mot « seul » laisse deviner qu'il y a un problème. Effectivement, Paul avait commencé sa lettre aux Galates par un reproche sévère : « J'admire avec quelle rapidité vous vous détournez de celui qui vous a appelés par la grâce du Christ, pour passer à un autre Evangile ». Et il expliquait : « Il y a des gens qui jettent le trouble parmi vous et qui veulent renverser l'Evangile du Christ ». Ceux qui jetaient le trouble parmi les Chrétiens de Galatie, c'étaient des Juifs devenus chrétiens (des judéo-chrétiens) qui voulaient obliger tous les membres de leurs communautés à pratiquer toutes les règles de la religion juive, y compris la circoncision.

Paul écrit alors à ces communautés pour les mettre en garde ; ce qui se cache derrière cette discussion pour ou contre la circoncision, c'est une véritable hérésie : c'est la foi au Christ, et elle seule qui nous sauve, la foi au Christ concrétisée par le Baptême ; imposer la circoncision reviendrait à le nier, à laisser entendre que la croix du Christ ne suffit pas. Ce sont des « faux frères » dit Paul, ces gens qui peuvent soutenir des thèses pareilles.
Il rappelle aux Galates que leur seul orgueil est la croix du Christ. Mais, pour comprendre Paul, il faut bien préciser que, pour lui, la croix n'est pas un objet, même pas un objet de vénération... c'est un événement. Quand Paul parle de la croix du Christ, il ne se livre pas à une contemplation de ses douleurs, au rappel de ses souffrances ; pour lui, la croix du Christ est un événement historique, c'est même l'événement central de l'histoire du monde, l'événement qui a opéré une fois pour toutes la réconciliation entre Dieu et l'humanité d'une part, la réconciliation entre les hommes, d'autre part.

Quand Paul dit « Par la croix du Christ, le monde est à jamais crucifié pour moi », je crois que la formule « par la croix » signifie « depuis l'événement de la croix » et « le monde est à jamais crucifié » signifie « le monde est définitivement transformé ».

C'est un événement décisif : plus rien ne sera jamais comme avant. Comme le dit la lettre aux Colossiens : « Il a plu à Dieu de faire habiter en lui toute la plénitude et de tout réconcilier par lui et pour lui et sur la terre et dans les cieux, ayant établi la paix par le sang de sa croix. » (Col 1, 19-20).

La preuve que la croix est l'événement décisif de l'histoire du monde, c'est que la mort est vaincue pour la première fois : Christ est ressuscité. Dans la première lettre aux Corinthiens, Paul dit : « Si le Christ n'est pas ressuscité, notre prédication est vide et vide aussi est votre foi ». Pour Paul, la croix et la résurrection sont indissociables : il s'agit d'un seul et même événement.

Par la croix est née la « création nouvelle » par opposition au « monde ancien ». Au début de cette même lettre aux Galates, il dit : « A vous grâce et paix de la part de Dieu notre Père et du Seigneur Jésus-Christ, qui s'est livré pour nos péchés, afin de nous arracher à ce monde mauvais... » Et cette expression « à vous grâce et paix » ce n'est pas une formule toute faite ! Réellement grâce et paix sont acquises désormais aux Chrétiens, c'est cela que Paul veut dire.
Tout au long de cette lettre, il a opposé le régime ancien qui était le régime de la loi et le régime nouveau qui est celui de la foi ; la vie selon la chair et la vie selon l'esprit ; l'esclavage ancien et notre liberté acquise par Jésus-Christ ; désormais, par la foi, par notre adhésion à Jésus-Christ, nous sommes des hommes libres de vivre selon l'Esprit.

Dans la deuxième lettre aux Corinthiens, il dit quelque chose d'analogue : « Le monde ancien s'en est allé, un nouveau monde est déjà né ». Le monde ancien, c'est le monde en guerre, l'humanité en révolte contre Dieu, le monde qui soupçonne Dieu de ne pas être amour et bienveillance ; du coup il désobéit aux commandements de Dieu et ce sont les rivalités entre les hommes, les guerres, les luttes pour le pouvoir ou pour l'argent. La création nouvelle, au contraire, c'est l'obéissance du Fils, sa confiance jusqu'au bout, son pardon pour ses bourreaux, sa joue tendue à ceux qui lui arrachent la barbe, comme dit Isaïe. La Passion du Christ a été un paroxysme de haine et d'injustice commis au nom de Dieu ; le Christ en a fait un paroxysme de non-violence, de douceur, de pardon. Et nous, à notre tour, parce que nous sommes greffés sur le Fils, nous sommes rendus capables de la même obéissance, du même amour : capables d'abandonner le mode de vie selon le monde, pour choisir le mode de vie selon le Christ. Ce retournement extraordinaire qui est l'oeuvre de l'Esprit de Dieu inspire à Paul une formule particulièrement frappante : « Par la croix, le monde est à jamais crucifié pour moi, et moi, pour le monde. » Traduisez « la manière de vivre selon le monde est abolie, désormais, nous vivons selon l'Esprit ». Une telle transformation est bien un sujet de fierté pour les chrétiens : réellement, comme dit Paul « la croix de notre Seigneur Jésus Christ est notre seul orgueil ». C'est bien la raison d'être des crucifix qui ornent les murs de nos maisons ou de nos églises.

Pour cette annonce de la croix du Christ, Paul a déjà payé de sa personne. Quand il dit que désormais nous sommes dans la grâce et la paix, cela ne veut pas dire que tout ira forcément tout seul ! Logiquement, si nous annonçons vraiment l'Evangile, nous devrions rencontrer des oppositions semblables à celles que le Christ a rencontrées et que Paul rencontre à son tour. Quand il dit « je porte dans mon corps la marque des souffrances de Jésus », il fait certainement allusion aux persécutions qu'il a lui-même subies pour avoir annoncé l'Evangile. Chaque fois que nous faisons le signe de la croix, nous manifestons que nous sommes dans cette création nouvelle où toute parole est dite, où tout geste est accompli au nom du Père et du Fils et de l'Esprit ; et en même temps nous nous engageons à témoigner de la transformation que l'Esprit d'amour est seul capable d'opérer.

On peut se demander si notre proclamation de l'Evangile est vraiment conforme, si elle n'est pas un peu édulcorée, un peu trop conforme à l'esprit du monde, quand elle ne rencontre plus aucune opposition ...?

EVANGILE - Luc 10, 1...20

Parmi les disciples,
1 le Seigneur en désigna encore soixante-douze,
et il les envoya deux par deux devant lui,
dans toutes les villes et localités
où lui-même devait aller.
2 Il leur dit :
« La moisson est abondante,
mais les ouvriers sont peu nombreux.
Priez donc le maître de la moisson
d'envoyer des ouvriers pour sa moisson.
3 Allez ! Je vous envoie
comme des agneaux au milieu des loups.
4 N'emportez ni argent, ni sac, ni sandale,
et ne vous attardez pas en salutations sur la route.
5 Dans toute maison où vous entrerez,
dites d'abord :
Paix à cette maison.
6 S'il y a là un ami de la paix,
votre paix ira reposer sur lui ;
sinon elle reviendra sur vous.
7 Restez dans cette maison,
mangeant et buvant ce que l'on vous servira ;
car le travailleur mérite son salaire.
Ne passez pas de maison en maison.
8 Dans toute ville où vous entrerez
et où vous serez accueillis,
mangez ce qu'on vous offrira.
9 Là, guérissez les malades,
et dites aux habitants :
Le règne de Dieu est tout proche de vous.
10 Mais dans toute ville où vous entrerez
et où vous ne serez pas accueillis,
sortez sur les places et dites :
11 Même la poussière de votre ville, collée à nos pieds,
nous la secouons pour vous la laisser.
Pourtant sachez-le :
le règne de Dieu est tout proche.
12 Je vous le déclare :
au jour du Jugement,
Sodome sera traitée moins sévèrement que cette ville. »

17 Les soixante-douze disciples revinrent tout joyeux.
Ils racontaient :
« Seigneur, même les esprits mauvais
nous sont soumis en ton nom. »
18 Jésus leur dit :
« Je voyais Satan tomber du ciel comme l'éclair.
19 Vous, je vous ai donné pouvoir
d'écraser serpents et scorpions
et pouvoir sur toute la puissance de l'Ennemi ;
et rien ne pourra vous faire du mal.
20 Cependant, ne vous réjouissez pas
parce que les esprits vous sont soumis ;
mais réjouissez-vous
parce que vos noms sont inscrits dans les cieux. »


Cet évangile suit immédiatement celui de dimanche dernier : nous avions vu Jésus aux prises avec les arrachements que sa mission a exigés de lui : accepter l'insécurité, sans avoir rien pour reposer la tête, laisser les morts enterrer leurs morts, c'est-à-dire savoir faire des choix crucifiants, mettre la main à la charrue sans regarder en arrière, accepter d'affronter la mort en prenant résolument le chemin de Jérusalem. On devine les tentations qui se profilent à chaque fois derrière les décisions qu'il a dû prendre. Luc nous le montre sur la route de Jérusalem : Jésus a surmonté pour son propre compte toutes les tentations ; le prince de ce monde est déjà vaincu.

Il lui reste à transmettre le flambeau : il envoie ses disciples en mission à leur tour. Il est urgent de les préparer puisque son départ à lui approche. Et il leur donne tous les conseils nécessaires pour les préparer à affronter les tentations qu'il connaît bien : eux aussi seront affrontés aux mêmes tentations.

Eux aussi connaîtront le refus : comme Jésus avait essuyé le refus d'un village de Samarie, ils doivent se préparer à essuyer des refus ; mais que cela ne les arrête pas. Quand ils devront quitter un village, qu'ils disent quand même en partant le message pour lequel ils étaient venus : « Sachez-le : le règne de Dieu est tout proche. » Mais pour bien montrer que leur démarche était totalement désintéressée, et que les bénéficiaires du message restent toujours libres de le refuser, ils ajouteront : « Même la poussière de votre ville, collée à nos pieds, nous la secouons pour vous la laisser. »

Eux aussi connaîtront la haine : « Je vous envoie comme des agneaux au milieu des loups. » Ils devront quand même inlassablement annoncer et apporter la paix : « Dans toute maison où vous entrerez, dites d'abord Paix à cette maison. S'il y a là un ami de la paix, votre paix ira reposer sur lui. » Il faut à tout prix croire à la contagion de la paix : quand nous souhaitons vraiment de tout coeur la paix à quelqu'un, réellement la paix grandit. On le sait d'expérience. Encore faut-il que notre interlocuteur soit lui aussi ami de la paix ; s'il ne l'est pas, Jésus leur dit « Secouez la poussière de vos pieds », c'est-à-dire ne vous laissez pas alourdir par les échecs, les refus... Que rien ne vous fasse « traîner les pieds », en quelque sorte !

Eux aussi connaîtront l'insécurité : Jésus, lui-même, n'avait « pas d'endroit où reposer la tête » ; si l'on comprend bien, il en sera de même de ses disciples : « N'emportez ni argent, ni sac, ni sandales. »

Eux aussi devront apprendre à vivre au jour le jour sans se soucier du lendemain, se contentant de « manger et boire ce qu'on leur servira », tout comme le peuple au désert ne pouvait ramasser la manne que pour le jour même.
Eux aussi auront des choix à faire, parfois crucifiants, à cause de l'urgence de la mission : « Laisse les morts enterrer leurs morts, mais toi, va annoncer le Règne de Dieu » (Lc 9, 60) était une phrase exigeante pour dire que les devoirs les plus sacrés à nos yeux s'effacent devant l'urgence du Royaume de Dieu. « Ne vous attardez pas en salutations sur la route » est une phrase du même ordre : pour ses disciples qui étaient des orientaux, les longues salutations étaient un véritable devoir.

Eux aussi devront résister à la tentation du succès : « Ne passez pas de maison en maison. »

Eux aussi devront apprendre à souhaiter transmettre le flambeau à leur tour : la mission est trop grave, trop précieuse, pour qu'on l'accapare : elle ne nous appartient pas ; car l'une des tentations les plus subtiles est sans doute de ne pas souhaiter vraiment d'autres ouvriers à nos côtés. « Priez le maître de la moisson d'envoyer des ouvriers à sa moisson » : il ne s'agit pas d'instruire Dieu de quelque chose qu'il ne saurait pas, à savoir que nous avons besoin d'aide. Il le sait mieux que nous ! Il s'agit pour nous, en priant, de nous laisser éclairer par Lui. La prière ne vise jamais à informer Dieu : ce serait bien prétentieux de notre part ! Elle nous prépare à nous laisser transformer, nous .

Dernière tentation : la gloriole de nos réussites. « Ne vous réjouissez pas parce que les esprits vous sont soumis ; mais réjouissez-vous parce que vos noms sont inscrits dans les cieux » : il faut croire que, de tout temps, le vedettariat guette les disciples : les véritables apôtres ne sont peut-être pas forcément les plus célèbres.

On peut penser que les soixante-douze disciples ont surmonté toutes ces tentations puisque, à leur retour, Jésus pourra leur dire : « Je voyais Satan tomber du ciel comme l'éclair. » Jésus qui entreprend sa dernière marche vers Jérusalem puise là certainement un grand réconfort ; puisque aussitôt après Luc nous dit « A l'instant même, il exulta sous l'inspiration de l'Esprit Saint et dit : Je te loue, Père, Seigneur du ciel et de la terre, d'avoir caché cela aux sages et aux intelligents et de l'avoir révélé aux tout-petits. »

Partager cet article

Repost0
26 juin 2010 6 26 /06 /juin /2010 22:48

 marie-nolle-thabut.jpg Je suis, chaque dimanche, impressionné par la qualité des commentaires de Marie-Noëlle Thabut sur les textes que nous propose la liturgie du jour.

 

Ces commentaires, trouvés sur le site "Eglise catholique en France", permettent à toute personne de bonne volonté, chrétienne ou non, de mieux comprendre la Bible, le livre le plus diffusé au monde. Notamment, en

  • donnant des explications historiques ;

  • décodant le langage imagé utilisé par l'auteur.

Je souhaite arriver à mettre ici, chaque dimanche, les commentaires de Marie-Noëlle Thabut. Ma seule contribution consiste à surligner les passages que je trouve les plus enrichissants et à écrire en rouge ceux qui parlent d'un thème qui m'est cher : la liberté (trois autres pages de mon blog sont consacrées à ces passages des Evangiles, du reste du Nouveau Testament ou de l'Ancien Testament qui parlent de la liberté)

 

Version audio, trouvée sur le site de Radio-Notre-Dame

 

PREMIERE LECTURE - 1 Rois 19, 16b. 19 -21

Le Seigneur avait dit au prophète Elie :
16 « Tu consacreras Elisée, fils de Shafate,
comme prophète pour te succéder. »

19
Elie s'en alla.
Il trouva Elisée, fils de Shafate, en train de labourer.
Il avait à labourer douze arpents,
et il en était au douzième.
Elie passa près de lui et jeta vers lui son manteau.
20 Alors Elisée quitta ses boeufs, courut derrière Elie,
et lui dit :
« Laisse-moi embrasser mon père et ma mère,
puis je te suivrai. »
Elie répondit :
« Va-t'en, retourne là-bas !
Je n'ai rien fait. »
21 Alors Elisée s'en retourna ;
mais il prit la paire de boeufs pour les immoler,
les fit cuire avec le bois de l'attelage,
et les donna à manger aux gens.
Puis il se leva, partit à la suite d'Elie
et se mit à son service.


Elie et Elisée sont deux très grands prophètes de l'Ancien Testament : leur prédication nous est rapportée par les deux livres des Rois ; quelques mots d'abord sur ces livres des Rois pour nous replonger dans le contexte : ils font partie de ce qu'on appelle les « livres historiques » et cette classification risque de nous tromper un peu ; en apparence, effectivement, ce sont des livres d'histoire : sur cinq siècles, du 10ème au 6ème siècles avant J.C., ils décrivent deux histoires parallèles, deux dynasties, celle du Nord et celle du Sud, puisque, dès la mort de Salomon, en 933, le territoire a été divisé en deux royaumes distincts ; le royaume du Nord garde le nom d'Israël, le royaume du Sud s'appellera Juda.

Mais, en réalité, les livres des Rois ne sont pas des manuels d'histoire comme on en écrirait aujourd'hui, avec un souci de rigueur et d'objectivité : visiblement, les auteurs ont sélectionné leurs matériaux avec des intentions bien précises pour que nous retenions la leçon, ce que nous appelons la « morale de l'histoire ». Leur but est toujours d'ordre théologique ; la grande leçon sous-jacente à tout cet ensemble est simple : seule, la fidélité à l'Alliance proposée par Dieu peut assurer le bonheur du peuple élu. Et, si ces livres y insistent tant, c'est que ce rappel n'est pas superflu ; il faut s'habituer à lire la Bible entre les lignes ! Précisément, sur toute la période de la royauté dans les deux royaumes d'Israël et de Juda, les auteurs n'ont que trop d'occasions de rapporter les infidélités du peuple mal guidé par ses rois, l'idolâtrie permanente, (ce que les prophètes appelleront l'adultère du peuple), mais aussi les malheurs incessants : guerres, rivalités, injustices criantes. Et ceci explique cela : respecter les commandements de Dieu, c'est semer la paix et la justice. A l'inverse, oublier Dieu, c'est oublier sa Loi, rechercher le pouvoir et l'argent, mentir, voler, tuer... Et inexorablement, semer l'injustice et la haine, donc la violence... Et, malheureusement, pendant toute cette période, l'exemple vient de haut.

Les deux prophètes Elie et Elisée, qui se succèdent au neuvième siècle, se font donc les champions de la fidélité au Dieu unique et ils consacrent leur vie et toutes leurs énergies (et Dieu sait qu'ils n'en manquent pas !) à ramener le peuple au seul vrai Dieu. Ce dimanche, nous lisons le récit de la vocation d'Elisée : « Le Seigneur avait dit au prophète Elie : Tu consacreras Elisée, fils de Shafate, comme prophète pour te succéder ». L'intention du texte est claire : il s'agit d'affirmer que c'est Dieu lui-même qui a choisi Elisée, et Elie ne fait que lui transmettre l'appel de Dieu. Il s'agit de bien montrer que, par choix de Dieu, Elisée est le digne successeur d'Elie, son fils spirituel.

Elisée était en train de labourer : première remarque, c'est au sein de sa vie quotidienne que l'appel retentit. Jusqu'ici, il était agriculteur ; quand on fait la liste des personnages bibliques, on constate qu'ils sont recrutés dans des milieux et des métiers très divers. Et que l'appel de Dieu retentit quand on ne s'y attend pas, au milieu des occupations quotidiennes. Moïse, David et Amos gardaient leurs moutons, Gédéon battait le blé, Samuel dormait en pleine nuit, Saül rentrait des champs derrière ses boeufs ; même chose pour les appelés du Nouveau Testament : Matthieu était à sa table de douane, et les premiers disciples étaient à la pêche. Le texte continue : « Il avait à labourer douze arpents, et il en était au douzième » : toujours, dans la Bible, ce chiffre douze est signe de plénitude, d'accomplissement parfait ; Elisée en est au douzième arpent : il a donc fini sa tâche ; son ancienne mission, son ancienne vie est terminée ; une nouvelle vie commence. « Elie passa près de lui et lui jeta son manteau » : il faut croire que ce geste était très parlant puisqu'Elisée a tout de suite compris ce qu'Elie voulait dire ; en jetant son manteau sur les épaules d'Elisée, Elie l'invitait à participer à sa mission. Alors Elisée quitte ses boeufs et court derrière Elie pour lui dire : « laisse-moi seulement le temps de faire mes adieux chez moi et je te suivrai ». Il a donc très bien compris l'appel mais il prend le temps d'accomplir ce qu'il considère comme son devoir : embrasser son père et sa mère, manger une dernière fois avec eux.

Elie répond : « Va-t'en, retourne là-bas ! Je n'ai rien fait ». Cette phrase d'Elie nous surprend peut-être et certains y voient un geste d'humeur. En fait Elie n'a pas repris son manteau. On sait bien que les dons de Dieu sont sans repentance. Elie rappelle seulement à Elisée qu'il est libre ; en même temps il veut lui faire comprendre que cette vocation, s'il l'accepte, implique un choix radical, une rupture : il lui faut se tourner résolument vers l'avenir, tout quitter.

Là encore, le texte est étonnant de sobriété : quelques mots seulement, des gestes qui parlent, et visiblement les deux interlocuteurs se sont parfaitement compris ! C'est en toute liberté qu'Elisée retourne faire ses adieux ; et son geste est très significatif : il tue les deux boeufs de son attelage, brûle l'attelage lui-même pour faire cuire les boeufs et fait un repas d'adieu pour toute la maison. Geste définitif : désormais, plus rien ne le retient, il ne possède plus rien, il est totalement libre pour se mettre au service d'Elie pour la mission que Dieu voudra. C'est bien une rupture définitive, radicale avec son ancienne vie. La mission à laquelle il est appelé exige cette radicalité ; mais sans violence pour sa famille et ses proches ; il prend le temps de leur dire adieu.

Plus tard, quand Elie sera enlevé au ciel, Elisée ramassera son manteau. Il sera alors « habillé » en quelque sorte de la mission d'Elie : Saint Paul a repris exactement cette symbolique du vêtement pour parler du Baptême et nous faire comprendre que nous participons à notre tour à la mission du Christ : « Vous qui avez été baptisés en Christ, vous avez revêtu le Christ ».

 

PSAUME 15 (16)

1 Garde-moi, mon Dieu, j'ai fait de toi mon refuge.
2 J'ai dit au Seigneur : « Tu es mon Dieu !
5 Seigneur, mon partage et ma coupe :
de toi dépend mon sort. »

7 Je bénis le Seigneur qui me conseille :
même la nuit, mon coeur m'avertit.
8 Je garde le Seigneur devant moi sans relâche ;
il est à ma droite, je suis inébranlable.

9 Mon coeur exulte, mon âme est en fête,
ma chair elle-même repose en confiance :
10 tu ne peux m'abandonner à la mort
ni laisser ton ami voir la corruption.

2 Je n'ai pas d'autre bonheur que toi.
11 Tu m'apprends le chemin de la vie :
devant ta face, débordement de joie !
A ta droite, éternité de délices


Exactement comme dimanche dernier, voici encore un psaume qui met en scène un lévite ; la preuve en est cette expression « Seigneur, mon partage et ma coupe, de toi dépend mon sort » qui est une allusion au statut très particulier des lévites : au moment du partage de la Palestine entre les tribus des descendants de Jacob, (partage fait par tirage au sort), les membres de la tribu de Lévi n'avaient pas reçu leur part de territoire : leur part c'était la Maison de Dieu, le service de Dieu... Leur vie tout entière était consacrée au culte et ils n'avaient donc aucune source de revenus ; leur subsistance était assurée par les dîmes (on pourrait dire le « denier du culte » de l'époque) et par une partie des récoltes et des viandes offertes en sacrifice.

Et d'ailleurs, un autre verset de ce psaume que nous ne lisons pas ce dimanche fait également allusion au statut un peu spécial des lévites : « La part qui me revient fait mes délices ; j'ai même le plus bel héritage » ; c'est l'origine du fameux « negro spiritual » : « Tu es, Seigneur, le lot de mon coeur, Tu es mon héritage, En Toi, Seigneur, j'ai mis mon bonheur, Toi, mon seul partage » qui n'est autre que ce psaume 15.

Autres allusions aux lévites, les phrases « Même la nuit mon coeur m'avertit », ou encore « Je garde le Seigneur devant moi sans relâche » car ils gardaient le Temple de Jérusalem jour et nuit, à tour de rôle.

On voit bien comment ce statut spécial, privilégié, des lévites pouvait être lu comme une image du statut particulier, privilégié du peuple élu, choisi par Dieu pour son service au milieu des nations. Mais si on le redit avec tant d'insistance, c'est parce que ce n'est pas si simple ! Etre conscient du privilège de l'élection d'Israël est une chose : en vivre au jour le jour toutes les exigences en est une autre. Le peuple choisi par Dieu a dû faire des choix et résister à de multiples tentations pour rester fidèle à l'Alliance. Si Elie et Elisée se sont tant battus, c'est bien parce que la fidélité au Dieu d'Israël n'allait pas de soi. Rappelez-vous la guerre implacable d'Elie contre le culte des Baals.

Peut-être, pour comprendre la gravité du problème, faut-il nous remettre dans la mentalité de l'époque : pour nous, aujourd'hui, c'est une évidence que Dieu est Unique ; mais que ce soit au temps de Moïse, ou même au temps d'Elie et Elisée, il n'est pas encore question d'un Dieu Unique : le peuple d'Israël a un seul Dieu, mais il pense que les autres peuples ont les leurs qui les protègent tout aussi bien et même mieux parfois, en apparence tout au moins. D'où la tentation d'essayer de plaire à toutes les divinités possibles.

D'autre part, sur le plan politique, on pratique des alliances avec les rois voisins ; ces alliances prennent la forme de mariages, bien souvent, avec des princesses étrangères ; dans leur corbeille de noces, elles apportent leurs statues, leurs pratiques et dans leur suite, il peut y avoir des prêtres et des prophètes des Baals ; c'est l'histoire d'Achab, roi d'Israël, épousant Jézabel, fille du roi de Sidon.

Dans une première étape de la révélation, les prophètes ne partent pas en guerre contre les dieux des pays voisins, mais ils mènent une lutte acharnée pour qu'Israël reste fidèle à son Dieu à lui. Plus tard, on découvrira que le Dieu d'Israël est aussi celui des autres peuples : c'est le sens du livre de Jonas, par exemple ; mais au début, c'était inconcevable.

On s'imaginait au début que chaque peuple a son ou ses dieux qui le protègent. Israël, lui, a un Dieu, un seul, c'est déjà un pas formidable de la Révélation : il suffit de se rappeler tous les dieux de l'Egypte, par exemple. Ce Dieu d'Israël est très exigeant : il promet à son peuple liberté et bonheur, mais en contrepartie, il donne une loi qui interdit tout autre culte, toute image de divinité, toute statue. Ce psaume 15 traduit ce combat parfois terrible de la fidélité à la vraie foi qui a été le lot d'Israël depuis le début. Il résonne comme une résolution : « J'ai dit au Seigneur : Tu es mon Dieu ! Seigneur, mon partage et ma coupe : de toi dépend mon sort... Je garde le Seigneur devant moi sans relâche ; il est à ma droite, je suis inébranlable. » Sous-entendu : nous n'irons pas chercher du secours ailleurs. Nos prières n'iront qu'à lui : « Garde-moi, mon Dieu, j'ai fait de toi mon refuge. »

En contrepartie, on se rappelle les promesses de Dieu, ses bénédictions ; car on sait bien que les exigences de Dieu sont celles de l'amour. Si Dieu a donné cette loi contraignante, c'est parce qu'elle est le chemin du bonheur et de la vraie liberté. Cela, on ne l'a jamais oublié : « Je bénis le Seigneur qui me conseille... Je n'ai pas d'autre bonheur que toi. Tu m'apprends le chemin de la vie ». Cette dernière phrase va très loin : « Tu m'apprends le chemin de la vie », cela veut dire que le peuple élu est assuré de survivre à toutes les vicissitudes de son histoire, parce que Dieu le lui a promis, tout simplement. C'est le sens des derniers versets : « Tu ne peux m'abandonner à la mort ni laisser ton ami voir la corruption... Devant ta face, débordement de joie ! A ta droite, éternité de délices ! »

C'est le peuple qui parle comme toujours dans les psaumes. Il n'est pas question, ici, de résurrection individuelle : quand ce psaume a été composé, elle était absolument inconcevable. On sait que la foi en la résurrection est née très tardivement en Israël, seulement vers 165 av.J.C. Le premier sens de ces versets concerne donc l'ensemble du peuple que Dieu ne laissera jamais s'éteindre. Bien sûr, aujourd'hui, après des siècles encore de Révélation et surtout depuis la résurrection de Jésus-Christ, nous pouvons redire ces derniers versets dans le sens d'une affirmation pleine d'allégresse et d'espérance pour chacun de nous : « Tu ne peux m'abandonner à la mort ni laisser ton ami voir la corruption... Devant ta face, débordement de joie ! A ta droite, éternité de délices ! »

DEUXIEME LECTURE - Galates 5, 1. 13 - 18

Frères,
1 si le Christ nous a libérés,
c'est pour que nous soyons vraiment libres.

Alors tenez bon,
et ne reprenez pas les chaînes de votre ancien esclavage.

13 Vous avez été appelés à la liberté.
Mais que cette liberté ne soit pas un prétexte
pour satisfaire votre égoïsme
;
au contraire,
mettez-vous, par amour, au service les uns des autres.
14 Car toute la Loi atteint sa perfection
dans un seul commandement,
et le voici :
Tu aimeras ton prochain comme toi-même.
15 Si vous vous mordez et vous dévorez les uns les autres,
prenez garde : vous allez vous détruire les uns les autres.
16 Je vous le dis :
vivez sous la conduite de l'Esprit de Dieu ;
alors vous n'obéirez pas aux tendances égoïstes de la chair.
17 Car les tendances de la chair s'opposent à l'esprit,
et les tendances de l'esprit s'opposent à la chair.
En effet, il y a là un affrontement
qui vous empêche de faire ce que vous voudriez.
18 Mais en vous laissant conduire par l'Esprit,
vous n'êtes plus sujets de la Loi.



Saint Paul est Juif, et donc habité par l'idéal de liberté qui est celui de toute la Bible ; la grande expérience de l'Exode, méditée depuis des siècles par le peuple juif, est celle de la libération d'Egypte. Dieu a libéré son peuple de l'esclavage en Egypte pour lui faire découvrir la grandeur de la liberté et du service librement consenti. Et toute la période de l'Exode dans le désert est interprétée comme un temps d'apprentissage nécessaire pour passer de l'esclavage en Egypte, sous la botte des Pharaons, à la libre décision de servir le Dieu de l'Alliance. Et puis, après des siècles de méditation, on a compris que la meilleure manière de servir Dieu, c'est de servir les hommes, et donc que l'homme accompli dans sa plénitude serait celui qui se met librement au service de ses frères. C'est le sens des textes qu'on appelle les chants du Serviteur chez Isaïe.

Mais, dans cette lettre aux Chrétiens de Galatie, Paul écrit à une communauté du monde grec dans lequel l'esclavage existe encore : c'est-à-dire que le serviteur est réellement un objet pour son maître, il est sa propriété, il lui appartient comme aujourd'hui notre poste de radio, notre voiture, notre maison ou n'importe quelle machine nous appartient ; si la radio vous ennuie, vous n'avez qu'à couper ou changer de poste ! Au temps de Paul, si mon esclave ne me convient plus, j'en dispose comme je veux, je le vends à quelqu'un d'autre... Saint Paul s'appuie donc sur cette expérience de l'esclavage qui est très parlante pour son temps et tout le texte que nous venons de lire est bâti sur l'opposition entre : être libre ou être esclave. Pour lui, le Christ est l'exemple même de l'homme libre et le chrétien, à la suite du Christ, est un homme libre, ou plus exactement un homme libéré par le Christ, « affranchi » par le Christ.

Saint Paul sait bien que ce n'est pas si simple puisqu'il parle de notre liberté tantôt comme d'une réalité, tantôt comme d'un idéal, une vocation, un appel : « le Christ nous a libérés... (donc c'est fait, c'est acquis)... POUR que nous soyons vraiment libres... » (ce n'est donc pas complètement réalisé)... ou bien encore « vous avez été appelés à la liberté... » Et il ajoute « ne reprenez pas les chaînes de votre ancien esclavage ».

Si nous avions un papier et un crayon, nous pourrions, comme souvent chez Paul, écrire son texte en deux colonnes : d'un côté, la colonne de la liberté, de l'autre côté, la colonne de l'esclavage ; du côté « esclavage », on écrirait « satisfaire votre égoïsme »... Du côté « liberté », il y a « mettez-vous par amour au service les uns des autres »...

On est un peu surpris quand même que l'égoïsme soit du côté de l'esclavage et que le service des autres soit du côté de la liberté ...! Parfois, nous sommes tentés de penser l'inverse ; quand quelqu'un nous demande un service, il nous arrive de nous dire qu'il nous prend pour son esclave... et, à l'inverse, nous avons bien l'impression d'être enfin libres quand nous pouvons ne penser qu'à nous ! Mais si j'en crois Paul, la vraie liberté n'est pas ce qu'on croit ! Car le service, pour Paul, héritier de l'Ancien Testament, est un choix d'homme libre, un choix résolu comme le choix du Serviteur d'Isaïe, comme celui du Christ. Une fois de plus, on trouve chez Paul des résonances avec Jean : « ma vie, on ne me la prend pas, c'est moi qui la donne » ; on entend ici aussi en écho l'insistance de Jésus dans les évangiles synoptiques, par exemple chez Marc : « Le Fils de l'homme n'est pas venu pour être servi mais pour servir... (Mc 10, 45).


Paul n'hésite pas à utiliser des images fortes pour fustiger l'égoïsme : « Si vous vous mordez les uns les autres et vous dévorez les uns les autres , vous allez vous détruire vous-mêmes ». Pourquoi ? Parce que nous sommes faits pour aimer et que nous ne nous construisons nous-mêmes que dans l'amour. Paul nous représente nos vies concrètes comme un lieu d'affrontement permanent entre deux manières de vivre ; il nous dit : « Tenez bon, ne reprenez pas les chaînes de votre ancien esclavage ». Ce « Tenez bon ! » est valable pour toute notre vie : il n'y a pas parmi nous ceux qui, une fois pour toutes, sont passés du côté de la liberté et ceux qui se conduisent encore comme des esclaves ; chacun de nous doit sans cesse refaire ce passage ; un passage qui n'est jamais acquis une fois pour toutes ; avant que l'esprit de service soit devenu pour nous comme une seconde nature, il faut bien de longues années d'apprentissage ! Comprenons bien les expressions de Paul : la vie égoïste, c'est ce que Paul appelle « vivre selon la chair » (selon notre pente naturelle, si vous préférez) et la vie de service, c'est ce qu'il appelle « vivre selon l'esprit » (sous-entendu l'Esprit de Dieu, l'Esprit d'amour).


Reste la dernière phrase : « en vous laissant conduire par l'Esprit, vous n'êtes plus sujets de la Loi » ; le mot « sujet » ici veut dire « esclave » : les Juifs de Galatie sont tentés de faire des observances de la Loi une véritable sujétion, un esclavage ; alors qu'en fait la Loi est au service de l'amour ; et Paul le dit bien « La Loi atteint sa perfection dans un seul commandement qui est : Tu aimeras ton prochain comme toi-même ». « En vous laissant conduire par l'Esprit, vous n'êtes plus sujets de la Loi » : cela veut dire que désormais l'Esprit d'amour habite nos coeurs ; la Loi a fini sa tâche : elle a rempli son rôle de pédagogue de l'amour. Là où règne l'amour, il n'est plus besoin de Loi : quand l'élève a parfaitement assimilé la leçon, il n'a plus besoin du professeur.


***

Complément : Les quatre évangélistes, tout au long de la Passion, s'ingénient à nous montrer que le Christ condamné, maltraité, enchaîné est pleinement libre alors que ses bourreaux sont le jouet de leur aveuglement, donc finalement esclaves, d'une certaine manière.

EVANGILE Luc 9, 51-62

51 Comme le temps approchait
où Jésus allait être enlevé de ce monde,
il prit avec courage la route de Jérusalem.
52 Il envoya des messagers devant lui ;
ceux-ci se mirent en route
et entrèrent dans un village de Samaritains
pour préparer sa venue.
53 Mais on refusa de le recevoir,
parce qu'il se dirigeait vers Jérusalem.
54 Devant ce refus,
les disciples Jacques et Jean intervinrent :
« Seigneur, veux-tu que nous ordonnions
que le feu tombe du ciel pour les détruire ? »
55 Mais Jésus se retourna et les interpella vivement.
56 Et ils partirent pour un autre village.
57 En cours de route, un homme dit à Jésus :
« Je te suivrai partout où tu iras. »
58 Jésus lui déclara :
« Les renards ont des terriers,
les oiseaux du ciel ont des nids ;
mais le Fils de l'homme n'a pas d'endroit où reposer sa tête. »
59 Il dit à un autre :
« Suis-moi. »
L'homme répondit :
« Permets-moi d'aller d'abord enterrer mon père." »
60 Mais Jésus répliqua :
« Laisse les morts enterrer leurs morts.
Toi, va annoncer le règne de Dieu. »
61 Un autre encore lui dit :
« Je te suivrai, Seigneur ;
mais laisse-moi d'abord faire mes adieux
aux gens de ma maison. »
62 Jésus lui répondit :
« Celui qui met la main à la charrue
et regarde en arrière
n'est pas fait pour le Royaume de Dieu. »


« Comme le temps approchait où Jésus allait être enlevé de ce monde, il prit avec courage la route de Jérusalem » ; notre traduction dit « il prit avec courage », en fait, littéralement, il faudrait traduire : « il durcit sa face pour prendre la route de Jérusalem » ; cette expression « il durcit sa face » est un rappel du troisième chant du Serviteur (Is 50, 7) : face à la persécution, le Serviteur dont parle Isaïe dit « Je ne me suis pas dérobé... j'ai rendu mon visage dur comme pierre, je sais que je ne serai pas confondu ». « Dur comme pierre » veut dire la détermination parce qu'il sait que Dieu ne l'abandonnera pas. « Dieu ne peut m'abandonner à la mort, dit le psaume 15 (psaume de ce dimanche), ni laisser son ami voir la corruption ». A un moment ou à un autre, Jésus a eu à prendre la décision de ne pas se dérober, comme dit Isaïe. On peut lire ce récit de Luc comme la présentation du véritable serviteur de Dieu.

Son attitude en Samarie, par exemple, est révélatrice : un village refuse de les accueillir pour la simple raison qu'ils ont annoncé leur intention de se rendre à Jérusalem ; (on connaît l'hostilité qui règne depuis des siècles entre les Samaritains et les habitants de Jérusalem). Et les disciples, alors, ont le réflexe de vouloir infliger un châtiment sévère à ce village : ils se souviennent du prophète Elie appelant le feu du ciel sur d'autres hérétiques, les prophètes de Baal. Ils ont devant eux plus grand qu'Elie ; et donc le feu du ciel leur paraît tout indiqué. Mais justement, parce qu'il est plus grand qu'Elie, parce qu'il est l'amour même, Jésus ne peut envisager des solutions de violence et de pouvoir. Voilà ce qu'est le serviteur de Dieu.

Suivent les trois rencontres qui nous valent trois phrases particulièrement exigeantes de Jésus : exigeantes pour lui d'abord ; ces trois phrases dévoilent le combat qu'il mène lui-même. Première rencontre : « Un homme lui dit : je te suivrai partout où tu iras. Il lui répond : Les renards ont des terriers, les oiseaux du ciel ont des nids ; mais le Fils de l'homme n'a pas d'endroit où reposer la tête ». Là on est devant une énorme contradiction : le Fils de l'homme, c'est dans le livre de Daniel un personnage glorieux qui vient sur les nuées du ciel et à qui Dieu donne la royauté universelle ; Jésus s'attribue ce titre qui dit déjà sa victoire ; et en même temps il mène cette vie itinérante, pauvre, voire rejetée comme dans ce village de Samarie ; aujourd'hui on le traiterait de « Sans domicile fixe » ! On retrouve ici un écho des Tentations au désert : l'Ecriture annonce déjà sa victoire mais sa vie terrestre se déroule sous le signe de la pauvreté et de l'humilité.

Deuxième rencontre : celle qui nous vaut l'une des phrases les plus surprenantes ! Il dit à quelqu'un « Suis-moi » et l'homme répond « Permets-moi d'abord d'aller enterrer mon père ». Et Jésus reprend : « Laisse les morts enterrer leurs morts. Toi, va annoncer le Royaume de Dieu ». Pour lui, habituellement respectueux de la loi juive, cette phrase est scandaleuse ; le respect des parents et en particulier l'ensevelissement est très important dans la loi juive. Peut-être Jésus trahit-il ici les choix terribles qu'il a dû faire pour son propre compte ; annoncer le royaume de vie a exigé de lui une détermination sans faille. Or, sur les trois hommes dont on nous parle, celui-ci est le seul qui ne se propose pas lui-même : c'est Jésus qui l'appelle. S'il l'appelle, c'est par amour et il l'appelle à aimer ; tout amour exige des renoncements terribles ; Jésus le sait d'expérience. En même temps, sa phrase est libératrice, en quelque sorte, elle nous déculpabilise : lorsque deux devoirs nous paraissent contradictoires, le critère de choix devra être l'accomplissement de la mission. Lorsque celle-ci l'exige, il ne faut pas se sentir coupables de devoir manquer à d'autres obligations.

Enfin, troisième rencontre : « Je te suivrai, Seigneur ; mais laisse-moi d'abord faire mes adieux aux gens de ma maison. » Cette dernière phrase nous fait penser à l'histoire d'Elisée : lui aussi voulait bien suivre le prophète Elie, mais auparavant, il voulait faire ses adieux à sa famille. Elie l'avait laissé faire, mais il lui avait fait comprendre qu'ensuite il lui faudrait savoir rompre les amarres, s'engager sans retour. Le cas ici est un peu semblable : un auditeur bien intentionné, voudrait bien suivre Jésus, mais il demande un délai. Et Jésus lui dit cette phrase un peu terrible « Celui qui met la main à la charrue et regarde en arrière n'est pas fait pour le Royaume de Dieu »... On trouve dans la littérature antique des maximes de ce genre : par exemple, l'auteur romain Pline dit que pour tracer correctement un sillon, il ne faut pas se détourner. Jésus radicalise ce proverbe ; là encore il nous fait une confidence, il avoue les renoncements sans retour que sa mission a exigés à tout instant : n'oublions pas que ceci se passe au moment où il vient de prendre résolument la route de Jérusalem, c'est-à-dire de la Passion et de la Croix : du confort de la maison familiale de Nazareth à la montée à Jérusalem, Jésus a vécu dans sa chair de multiples arrachements.

Partager cet article

Repost0
19 juin 2010 6 19 /06 /juin /2010 21:47

 marie-nolle-thabut.jpg Je suis, chaque dimanche, impressionné par la qualité des commentaires de Marie-Noëlle Thabut sur les textes que nous propose la liturgie du jour.

 

Ces commentaires, trouvés sur le site "Eglise catholique en France", permettent à toute personne de bonne volonté, chrétienne ou non, de mieux comprendre la Bible, le livre le plus diffusé au monde. Notamment, en

  • donnant des explications historiques ;

  • décodant le langage imagé utilisé par l'auteur.

Je souhaite arriver à mettre ici, chaque dimanche, les commentaires de Marie-Noëlle Thabut. Ma seule contribution consiste à surligner les passages que je trouve les plus enrichissants et à écrire en rouge ceux qui parlent d'un thème qui m'est cher : la liberté (trois autres pages de mon blog sont consacrées à ces passages des Evangiles, du reste du Nouveau Testament ou de l'Ancien Testament qui parlent de la liberté)

 

Version audio, trouvée sur le site de Radio-Notre-Dame

 

PREMIERE LECTURE - Zacharie 12, 10...13, 1

Parole du Seigneur :
« En ce jour-là,
12, 10 je répandrai sur la maison de David
et sur les habitants de Jérusalem
un esprit qui fera naître en eux bonté et supplication.
Ils lèveront les yeux vers celui qu'ils ont transpercé ;
ils feront une lamentation sur lui comme sur un fils unique ;
ils pleureront sur lui amèrement comme sur un premier-né.
11 En ce jour-là, il y aura grande lamentation dans Jérusalem.
13, 1 En ce jour-là,
il y aura une source
qui jaillira pour la maison de David
et les habitants de Jérusalem :
elle les lavera de leur péché et de leur souillure. »

Voilà un texte qui nous concerne au plus haut point : car l'une des questions que nous nous posons souvent, c'est « On dit que Jésus est le Sauveur... De quoi Jésus nous sauve-t-il ? Et comment ? » Or, les premiers Chrétiens se la posaient tout comme nous ; et spontanément, ils sont allés chercher la réponse dans ce texte de Zacharie. La réponse est double : premièrement, de quoi Jésus nous sauve-t-il ? Il nous sauve de la haine, de la violence, de l'égoïsme qui sont l'origine de tous nos maux. Pour reprendre l'expression d'Ezéchiel, il change nos coeurs de pierre en coeurs de chair. Zacharie parle « d'un esprit qui fera naître en nous bonté et supplication ». Deuxièmement, comment Jésus nous sauve-t-il ? Réponse : en livrant son corps transpercé à nos regards. C'est de Zacharie que Saint Jean a repris dans le récit de la Passion la fameuse phrase « Ils lèveront les yeux vers celui qu'ils ont transpercé ». Et Zacharie continue : « il y aura une source qui jaillira pour la maison de David et pour les habitants de Jérusalem : elle les lavera de leur péché et de leur souillure ».

Il restera à nous demander si ce salut est bien accompli, alors que l'humanité continue à vivre dans la haine, la violence, les égoïsmes et les désordres de toute sorte ?

Pour l'instant, je reprends le texte dans l'ordre. L'expression « En ce jour-là » revient plusieurs fois pour dire qu'il s'agit d'un accomplissement attendu depuis toujours. « Ce jour-là », sous-entendu, c'est le Jour du Seigneur : le jour que Dieu lui-même attend, le jour pour lequel il a créé le monde et l'humanité ; le jour qui verra l'aboutissement de son projet. « En ce jour-là, je répandrai sur la maison de David et sur les habitants de Jérusalem... » Pour tout lecteur juif, cette phrase est une allusion à la venue du Messie : chaque fois que la Bible parle de la maison de David, c'est du Messie qu'il s'agit. Et ce fameux « Jour » de Dieu, c'est justement le jour où le Messie accomplira le projet de salut de Dieu.

Le problème, c'est que, depuis l'exil à Babylone, il n'y a plus de roi à Jérusalem et encore moins de descendant de David sur le trône. Et pourtant, ici, chez Zacharie, l'allusion est claire : « En ce jour-là, je répandrai sur la maison de David et sur les habitants de Jérusalem... » : cela veut dire que, malgré les apparences, la maison de David n'est pas disqualifiée, Dieu poursuit son projet avec elle... cela veut bien dire aussi que Jérusalem, entendez, le peuple d'Israël, reste le peuple élu pour apporter à l'humanité le salut qu'elle attend. Continuons le texte : « je répandrai sur la maison de David et sur les habitants de Jérusalem un esprit qui fera naître en eux bonté et supplication ». Les temps messianiques débuteront donc par la conversion de Jérusalem et du peuple élu.

« Ils lèveront les yeux vers celui qu'ils ont transpercé » : si je comprends bien, le message de Zacharie est le suivant : le Messie sera d'abord transpercé (c'est-à-dire méconnu, rejeté, tué) ; mais ensuite, les yeux de son peuple s'ouvriront et ils le reconnaîtront comme le Messie. Et alors, ils regretteront amèrement leur conduite, ils le pleureront, ils porteront le deuil : les expressions « ils feront une lamentation sur lui comme sur un fils unique, ils pleureront sur lui amèrement comme sur un premier-né; il y aura grande lamentation dans Jérusalem... » sont des allusions aux habitudes du deuil ; et bien sûr, le rejet du Messie sera compris après coup comme le meurtre de l'être le plus précieux.

Et alors avec les yeux, ce sont les coeurs qui s'ouvriront : Ezéchiel avait dit quelque chose de semblable : « Je vous donnerai un coeur neuf, et je mettrai en vous un esprit neuf ; j'enlèverai de votre corps le coeur de pierre et je vous donnerai un coeur de chair » (Ez 36, 26) : quand le texte parle de bonté et supplication, de lamentation, de larmes amères, il dit bien que les coeurs de pierre se sont enfin brisés : ils sont devenus des coeurs de chair. Et au fur et à mesure que nos coeurs de pierre se brisent, pour laisser la place au coeur de chair qui est en chacun de nous, nous découvrons nos complicités : tout ce que nous laissons faire par indifférence, ou par lâcheté ; c'est Ezéchiel encore qui dit : « Le dégoût vous montera au visage à cause de vos péchés et de vos abominations » (Ez 6, 9 ; 20, 43 ; 36, 31). Quand on est adultes et conséquents, on ne peut pas s'en « laver les mains », à la Pilate. « Ils lèveront les yeux vers celui qu'ils ont transpercé » : même ceux qui n'ont pas physiquement participé au meurtre découvriront leur complicité. Et alors il y aura grande lamentation dans Jérusalem tout entière, c'est-à-dire dans le peuple tout entier.

Reste la dernière phrase du texte : « En ce jour-là, il y aura une source qui jaillira pour la maison de David et pour les habitants de Jérusalem : elle les lavera de leur péché et de leur souillure ». Mystérieusement, on a bien l'impression que la conversion du peuple sera le fruit de cette mort injuste. Qu'il faudra que le Messie aille jusque-là pour que les yeux, (pour que le coeur) de son peuple s'ouvrent...
Au fond, j'entends là que le péché, la souillure c'était justement ce coeur de pierre, ces yeux fermés, le refus de reconnaître nos complicités. Mais le meurtre injuste du Messie fera jaillir une source, un torrent qui emportera tout, qui balaiera tout. Saint Jean, qui, visiblement, connaissait bien le livre de Zacharie, dira plus tard « un fleuve d'eau vive ».

Reste un problème de taille : tout s'est bien passé comme Zacharie l'avait dit : le Messie a été effectivement transpercé ; mais on ne peut pas dire que la transformation du coeur de l'homme soit totale et définitive ; que répondre sinon que Dieu nous a créés libres : à nous d'accepter de lever les yeux. Il ne nous convertira pas de force.

Compléments
- On voit bien ici les affinités avec Isaïe 53 : la conversion des bourreaux ne peut naître que du pardon accordé par la victime.
- Le livre de Zacharie est généralement considéré comme l'oeuvre de deux prophètes différents : le premier aurait prêché vers 520 av. J.C. ; sa prédication comprend les chapitres 1 à 8 ; le second (on l'appelle le « Deutéro-Zacharie ») serait beaucoup plus tardif, probablement vers 300 av.J.C. ; sa prédication comprendrait les chapitres 9 à 14.
On peut entendre des échos du Deutéro-Zacharie dans le Nouveau Testament : Mt 21, 4-5 / Jn 12, 15 ; Mc 14, 27 / Mt 26, 31 ; Mt 27, 9-10 ; Jn 19, 37 ; + Ap 1, 7 ;

 

PSAUME 62 (63)

Dieu, tu es mon Dieu, je te cherche dès l'aube :
mon âme a soif de toi ;
après toi languit ma chair,
terre aride, altérée, sans eau.

Je t'ai contemplé au sanctuaire,
j'ai vu ta force et ta gloire.
Ton amour vaut mieux que la vie :
tu seras la louange de mes lèvres !

Toute ma vie je vais te bénir,
lever les mains en invoquant ton nom.
Comme par un festin je serai rassasié ;
la joie sur les lèvres, je dirai ta louange.

Oui, tu es venu à mon secours :
je crie de joie à l'ombre de tes ailes.
Mon âme s'attache à toi,
ta main droite me soutient.

- « Mon Dieu, je te cherche, mon âme a soif de toi... » Tout ce psaume est écrit à la première personne du singulier ; mais, comme toujours dans les psaumes, ce singulier est collectif : c'est le peuple d'Israël tout entier qui peut dire « Dieu, tu es mon Dieu, je te cherche dès l'aube » ...

- Et quand il dit « dès l'aube », il veut dire depuis l'aube des temps, car depuis toujours, le peuple d'Israël est en quête de son Dieu. « Mon âme a soif de toi ; après toi languit ma chair, terre aride, altérée, sans eau » : en Israël, ces expressions sont très réalistes : la terre désertique, assoiffée, qui n'attend que la pluie pour revivre, c'est une expérience habituelle, très suggestive.

- Depuis l'aube de son histoire, Israël a soif de son Dieu, une soif d'autant plus grande qu'il a expérimenté la présence, l'intimité proposée par Dieu. Il va jusqu'à dire « Mon âme s'attache à toi », ce qui est une expression très forte : littéralement il faudrait traduire : « mon âme adhère à toi, mon âme est suspendue... accrochée à toi, elle se presse contre toi ».

- Pour exprimer son expérience de relation à Dieu, le peuple élu se compare à un lévite : les lévites, (c'est-à-dire les membres de la tribu de Lévi ) étaient par naissance consacrés au service du Temple de Jérusalem et ils y passaient le plus clair de leur temps. Il faut lire ce psaume en décodant les images : Israël est comme un lévite.

Il ne faut donc pas s'étonner de rencontrer dans ce psaume de multiples allusions très concrètes à la vie quotidienne d'un lévite dans le temple de Jérusalem. Je les reprends :
- « Je t'ai contemplé au sanctuaire » : seuls ils avaient accès à la partie sainte du Temple... « toute ma vie, je vais te bénir » ; effectivement toute la vie du lévite était consacrée à la louange de Dieu... « lever les mains en invoquant ton nom » : là nous voyons le lévite en prière, les mains levées... « comme par un festin je serai rassasié » : certains sacrifices étaient suivis d'un repas de communion pour tous les assistants, et d'autre part, vous savez que les lévites recevaient pour leur nourriture une part de la viande des sacrifices ...

- Enfin l'allusion la plus flagrante c'est « je crie de joie à l'ombre de tes ailes » : voilà une expression qu'on ne peut comprendre que si on connaît les secrets de l'intérieur du Temple : là, dans le lieu le plus sacré, le « Saint des Saints », se trouvait l'Arche d'Alliance ; pour nous, ce n'est pas très facile de nous représenter l'Arche d'Alliance : quand nous disons Arche aujourd'hui, nous risquons de penser à une oeuvre architecturale imposante : les Parisiens penseraient peut-être à ce qu'ils appellent la Grande Arche de la Défense... Pour Israël, c'est tout autre chose !
Il s'agit de ce qu'ils ont de plus sacré : un petit coffret de bois précieux, recouvert d'or, qui abritait les tables de la Loi. Sur ce coffret, veillaient deux énormes statues de chérubins. Les « Chérubins » n'ont pas été inventés par Israël : le mot vient de Mésopotamie. C'étaient des êtres célestes, à corps de lion, et face d'homme, et surtout des ailes immenses. En Mésopotamie, ils étaient honorés comme des divinités... en Israël au contraire, on prend bien soin de montrer qu'ils ne sont que des créatures : ils sont représentés comme des protecteurs de l'Arche, mais leurs ailes déployées sont considérées comme le marchepied du trône de Dieu.

- Ici, le lévite en prière dans le Temple, à l'ombre des ailes des chérubins se sent enveloppé de la tendresse de son Dieu depuis l'aube jusqu'à la nuit.

- En réalité, ce lévite c'est Israël tout entier qui, depuis l'aube de son histoire et jusqu'à la fin des temps, s'émerveille de l'intimité que Dieu lui propose : et donc, à un deuxième niveau, c'est l'expérience du peuple qui affleure dans ce psaume : par exemple « mon âme a soif de toi, après toi languit ma chair, terre aride, altérée, sans eau » est certainement une allusion au séjour dans le désert après la sortie d'Egypte et à l'expérience terrible de la soif à Massa et Meriba (Ex 17).

- « Je t'ai contemplé au sanctuaire » est une allusion aux manifestations de Dieu au Sinaï, le lieu sacré où le peuple a contemplé son Dieu qui lui offrait l'Alliance... «J'ai vu ta force et ta gloire » : dans la mémoire d'Israël, cela évoque les prodiges de Dieu pendant l'Exode pour libérer son peuple de l'esclavage en Egypte.

- Toutes ces évocations d'une vie d'Alliance, d'intimité sans ombre sont peut-être la preuve que ce psaume a été écrit dans une période moins lumineuse ! A un moment où il faut s'accrocher aux souvenirs du passé pour garder l'espérance. Car tout n'est pas si rose : la preuve, les derniers versets (que nous n'avons pas lus aujourd'hui), disent fortement, violemment même, l'attente de la disparition du mal sur la terre... Ce qui prouve bien que les croyants sont affrontés à la souffrance. Israël attend la pleine réalisation des promesses de Dieu, les cieux nouveaux, la terre nouvelle où il n'y aura plus ni larmes ni deuil.

- Dans la première lecture de ce dimanche, Zacharie annonçait la profonde transformation du coeur de l'homme : enfin les yeux et les coeurs s'ouvriront quand ils accepteront de lever les yeux sur le Messie transpercé. Le psaume 62 répond en écho : oui, ce jour béni viendra ; vous, peuple élu, en avez déjà un avant-goût ; en attendant sa venue pleine et définitive, recherchez l'intimité avec Dieu, attachez vous à lui, seule sa présence peut combler vos coeurs. « Dieu, tu es mon Dieu, je te cherche dès l'aube : mon âme a soif de toi... Je t'ai contemplé au sanctuaire, j'ai vu ta force et ta gloire. Ton amour vaut mieux que la vie : tu seras la louange de mes lèvres ! »

****
- Nous avons déjà eu des occasions de le voir, les psaumes sont toujours des prières collectives, mais ils se présentent comme le cri d'un individu isolé : c'est une mise en scène qu'on appelle le revêtement du psaume ; il faut alors lire : Israël est comme l'individu qu'on met en scène (ici un lévite).

 

DEUXIEME LECTURE - Galates 3, 26 - 29

Frères,
26 en Jésus Christ,
vous êtes tous fils de Dieu
par la foi.
27 En effet, vous tous que le baptême a unis au Christ,
vous avez revêtu le Christ ;
28 il n'y a plus ni Juif ni païen,
il n'y a plus ni esclave ni homme libre,
il n'y a plus l'homme et la femme,
car tous, vous ne faites plus qu'un
dans le Christ Jésus.
29 Et si vous appartenez au Christ,
c'est vous qui êtes la descendance d'Abraham ;
et l'héritage que Dieu lui a promis,
c'est à vous qu'il revient.

On sait que Paul s'adresse ici à la communauté chrétienne de Galatie à un moment où elle traverse une grave querelle. La phrase « Il n'y a plus ni juif ni païen, ni esclave ni homme libre, il n'y a plus l'homme et la femme... » n'en prend que plus de relief.

« Vous ne faites plus qu'un dans le Christ Jésus », chaque jour qui passe nous démontre le contraire... Nous ne connaissons que trop de clivages, de racismes de toute sorte, tout aussi douloureux, tout aussi tenaces que ceux qui déchiraient les Galates... C'est là que nous sentons cruellement le fossé qui sépare l'espoir de la réalité. Et pourtant Paul insiste.
S'il insiste, justement, c'est pour nous inviter à dépasser les apparences : ce que nous appelons la réalité concrète n'est faite que de différences de sexe, de race, d'origine sociale... (et j'en oublie)... mais, nous dit Paul, ce ne sont que des apparences. Bien plus forte que toutes ces apparences, il y a notre unité profonde parce que, les uns et les autres, nous sommes greffés sur Jésus-Christ. Un même sang, une même sève coule dans nos veines, pourrait-on dire.

« Vous tous, que le baptême a unis au Christ, vous avez revêtu le Christ. » L'image du vêtement est superbe : le manteau du Christ nous enveloppe tous et il recouvre toutes nos particularités qui en deviennent accessoires ; comment ne pas penser à cette phrase du Père Teilhard de Chardin : « Dès l'origine des Choses un Avent de recueillement et de labeur a commencé... Et depuis que Jésus est né, qu'Il a fini de grandir, qu'Il est mort, tout a continué de se mouvoir, parce que le Christ n'a pas achevé de se former. Il n'a pas ramené à Lui les derniers plis de la Robe de chair et d'amour que lui forment ses fidèles ... » (Ecrits de guerre - 1916).

Concrètement, si Paul insiste, c'est parce que la question se pose : le texte lui-même dit bien où se situaient les problèmes... quand Paul dit « il n'y a plus ni juif ni païen » cela veut bien dire qu'entre anciens juifs et anciens païens devenus chrétiens, il y avait de sérieuses divisions ; de la même manière, les deux propositions suivantes : « il n'y a plus ni esclave ni homme libre » et « il n'y a plus l'homme et la femme » laissent deviner quelles divisions Paul appelle les Galates à surmonter.

Notons au passage qu'on ne peut pas accuser Paul de misogynie : « il n'y a plus l'homme et la femme » dit-il ; traduisez « il n'y a plus que des baptisés » ; vous êtes des fidèles du Christ, c'est cela seul qui compte. Voilà votre dignité : même s'il subsiste dans la société des différences de rôle entre hommes et femmes, même si dans l'Eglise les mêmes responsabilités ne vous sont pas confiées, au regard de la foi, vous êtes avant tout des baptisés. « Il n'y a plus ni esclave ni homme libre » : là encore, cela ne veut pas dire que Paul préconise la révolution ; mais quel que soit le rang social des uns et des autres, vous aurez pour tous la même considération car tous vous êtes des baptisés. Vous ne regarderez pas avec moins de respect et de déférence celui qui vous paraît moins haut placé sur l'échelle sociale : la recommandation vaut bien encore pour nous aujourd'hui !

Je reviens sur la première distinction que Paul invite les Galates à dépasser : « Il n'y a plus ni Juif ni païen » ; on connaît le problème qui a empoisonné les premières communautés chrétiennes : la querelle que les anciens juifs devenus chrétiens faisaient aux chrétiens non-juifs, c'est-à-dire des gens qui jusqu'ici étaient des païens, des non-circoncis ; il était facile de les culpabiliser : tant qu'ils ne se pliaient pas aux règles de la religion juive, ils ne faisaient pas partie du peuple élu.

La question qui se cachait par derrière était en fin de compte : est-ce que la foi suffit ? ou bien faut-il en plus pratiquer la loi juive, en particulier la circoncision ? Paul répond : Abraham non plus n'était pas encore circoncis (pas plus que les Galates) quand il a entendu les Promesses de Dieu ; et parce qu'il mit sa confiance en Dieu, il fut considéré comme juste : « Abraham eut foi dans le Seigneur et pour cela le Seigneur le considéra comme juste. » (Gn 15, 6). Or l'une des promesses visait toutes les familles de la terre : « En toi seront bénies toutes les familles de la terre. » (Gn 12, 3). Toutes les familles de la terre, dont vous, les Galates.

Mais Paul va encore plus loin : non seulement les Galates bénéficient de la bénédiction promise à toutes les familles de la terre, mais mieux encore, ils sont des descendants d'Abraham, ils deviennent membres du peuple de la promesse ; biologiquement, c'est impossible ; mais spirituellement ils le sont devenus par leur Baptême. Par le Baptême, les chrétiens sont intégrés à Jésus-Christ, et par lui, ils sont intégrés à la descendance d'Abraham : « Vous tous que le Baptême a unis au Christ, vous avez revêtu le Christ » : et il faut entendre le mot « unis » au sens très fort ; notre nom même de chrétiens, qui signifie « du Christ », dit bien que nous lui appartenons. Unis à lui, qui est le fils parfait du Père, nous sommes intégrés à la descendance d'Abraham, le croyant. « Si vous appartenez au Christ, c'est vous qui êtes la descendance d'Abraham, le croyant. »

Circoncis ou non, puisque nous sommes croyants, nous sommes donc les descendants d'Abraham, une descendance aussi nombreuse que les étoiles du ciel, ou les grains de sable de la mer, comme Dieu le lui avait promis... nous sommes ses héritiers. Le Code de Droit canonique en tire les conséquences quand il affirme « Entre tous les fidèles, du fait de leur régénération dans le Christ, il existe quant à la dignité et à l'activité, une véritable égalité... » (Canon 208).

Concrètement, quotidiennement, les inégalités et les divisions subsistent quand même parmi nous ; et toute notre vie est tiraillée entre notre destin, notre vocation de baptisés et la lourdeur des divisions qui ont bien l'air de nous coller à la peau. Mais si l'on prend Paul au sérieux, chaque fois que nous constatons que nous vivons encore sous un régime de discriminations entre nous, nous devrions nous dire que nos façons de faire sont périmées : parce que, depuis notre baptême, nous sommes tous unis au Christ, greffés sur le Christ : au fond, ici aussi, nous devrions nous dire « qu'il ne faut pas séparer ce que Dieu a uni ».

EVANGILE - Luc 9, 18 - 24

18 Un jour, Jésus priait à l'écart.
Comme ses disciples étaient là,
il les interrogea :
« Pour la foule, qui suis-je ? »
19 Ils répondirent :
« Jean-Baptiste ;
pour d'autres, Elie ;
pour d'autres, un prophète d'autrefois qui serait ressuscité. »
20 Jésus leur dit :
« Et vous, que dites-vous ?
Pour vous qui suis-je ? »
Pierre prit la parole et répondit :
« Le Messie de Dieu. »
21 Et Jésus leur défendit vivement
de le révéler à personne,
22 en expliquant :
« Il faut que le Fils de l'homme souffre beaucoup,
qu'il soit rejeté
par les Anciens, les chefs des prêtres et les scribes,
qu'il soit tué,
et que le troisième jour, il ressuscite. »
23 Jésus disait à la foule :
« Celui qui veut marcher à ma suite,
qu'il renonce à lui-même,
qu'il prenne sa croix chaque jour, et qu'il me suive.
24 Car celui qui veut sauver sa vie
la perdra ;
mais celui qui perdra sa vie pour moi
la sauvera. »

Jésus vient de guérir ceux qui en avaient besoin et de multiplier le pain pour nourrir la foule. Et c'est juste à ce moment-là qu'il pose à ses disciples la question de confiance. « Qui suis-je ? » Et il la pose en deux temps ; la foule, d'abord, que pense-t-elle de moi ? Et vous, mes disciples ? Certainement il y a là une pédagogie de sa part : il veut faire faire à ses disciples le pas de la foi. Pour la foule, qui suis-je ? Et la réponse est celle de n'importe qui ; et pour vous ? Et là, il sollicite leur engagement personnel.

Commençons par les opinions de la foule : certains croient que Jésus n'est autre que Jean-Baptiste ressuscité, d'autres le prennent pour Elie, enfin d'autres pensent qu'il est un autre prophète ressuscité. Première remarque, l'idée de résurrection était répandue déjà puisqu'on l'envisage pour Jean-Baptiste et pour des prophètes ; une fraction du peuple juif, au moins, était donc prête à entendre le message de Résurrection du matin de Pâques.

Deuxième remarque : cette question intervient après la multiplication des pains : Elie aussi avait opéré un miracle du pain, rappelez-vous l'histoire de la veuve de Sarepta... Or le prophète Malachie avait bien annoncé que Elie reviendrait : « Voici que je vais vous envoyer Elie, le prophète, avant que ne vienne le Jour du Seigneur... Il ramènera le coeur des pères vers leurs fils, celui des fils vers leurs pères... » (Ml 3, 23). Prendre Jésus pour Elie revenu, pourquoi pas ? Mais, dans le récit de la Transfiguration qui suit tout de suite chez Luc notre texte d'aujourd'hui, Pierre, Jacques et Jean verront Elie auprès de Jésus transfiguré : cela les aidera à reconnaître que Jésus n'est pas le prophète Elie revenu sur terre.

Pour l'instant, c'est leur tour de risquer une réponse : « Et vous, qui dites-vous que je suis ? » Le premier, Pierre prend la parole et dit « Le Messie de Dieu », c'est-à-dire celui qui a reçu l'onction, celui qui est habité par l'Esprit de Dieu et qui vient instaurer le Royaume de Dieu. Et d'ailleurs, pour Pierre la multiplication des pains en est la preuve : le Royaume de Dieu est déjà là.

Ce qui est quand même curieux, c'est que Jésus a posé cette question ; mais dès que Pierre donne la bonne réponse, il lui interdit de la répéter ! « Il leur défendit vivement de le répéter à personne... ». Et alors il s'explique ; son explication revient à dire : oui, tu as raison au moins sur un point, je suis bien le Messie... mais attention, le Messie n'est pas exactement comme vous croyez ! Et il annonce un Messie souffrant : « Il faut que le Fils de l'homme souffre beaucoup, qu'il soit rejeté par les Anciens, les chefs des prêtres et les scribes, qu'il soit tué, et que, le troisième jour, il ressuscite ». Plus tard, les chrétiens reliront les prophéties d'Isaïe (Is 53 sur le Serviteur souffrant) et de Zacharie (sur le mystérieux transpercé ; cf la première lecture de ce dimanche) qui, effectivement, annonçaient les souffrances du Messie ; mais au temps du Christ, bien peu pouvaient accepter cette éventualité. Le Messie était davantage attendu comme un chef de guerre triomphant qui libérerait le peuple juif de l'occupation romaine. Là encore, l'attitude de Jésus est donc pédagogique : d'une part, il veut inciter les disciples à s'engager dans la foi, à se démarquer des opinions de la foule, mais d'autre part , il veut leur ouvrir les yeux sur sa véritable mission : une mission de service et non de puissance ; et cette révélation-là, visiblement la foule n'est pas encore prête à la recevoir. Il ne faut donc pas lui dire trop vite qu'on a reconnu le Messie, la foule risquerait de s'emballer, si j'ose dire, de faire un contresens sur le mystère de Jésus.

Dans cette annonce de sa Passion, Jésus dit ce fameux « il faut »... il dira aussi plus tard aux disciples d'Emmaüs, après la Résurrection « Il fallait »... Ce n'est certainement pas une exigence que Dieu aurait posée comme s'il faisait des comptes de mérites ! ... C'est là que ce texte de Luc résonne étonnamment avec la lecture de Zacharie que nous lisons en première lecture : à propos de Zacharie, je vous disais : Il faudra que le Messie aille jusque-là... Alors seulement s'ouvriront les coeurs des hommes, lorsqu'ils « lèveront les yeux vers celui qu'ils ont transpercé ».

Enfin, Jésus avertit ceux qui le suivent qu'ils doivent, eux aussi, emprunter ce chemin de renoncement : « Celui qui veut marcher à ma suite, qu'il prenne sa croix chaque jour » : cette expression vise les difficultés, les épreuves de la mission d'évangélisation. Logiquement, s'ils se conduisent comme le maître, les disciples ne seront pas mieux traités que lui ! Comme lui, ils devront accepter ce qu'on peut appeler la « logique du grain de blé » (pour reprendre une image de Saint Jean) : « Celui qui veut sauver sa vie la perdra ; mais celui qui perdra sa vie pour moi, la sauvera ».

Vous l'avez remarqué, ces dernières phrases s'adressent en réalité à la foule et non plus seulement aux disciples ; l'invitation est donc très large : ne nous demandons pas d'où sort cette foule alors que dans les versets précédents, Jésus était seul avec ses disciples... Luc nous suggère ainsi qu'il n'y a pas d'autre condition préalable pour suivre Jésus : seulement être prêt à s'engager dans la mission d'annonce du Royaume sans jamais espérer de triomphe spectaculaire mais en acceptant l'enfouissement du grain de blé.

Complément
Apparemment, la foule s'interroge sur Jésus, mais les avis sont partagés : peut-être Jean-Baptiste, qu'Hérode Antipas (le fils d'Hérode le Grand) vient de faire exécuter, est-il ressuscité ? Quelques versets plus haut, Luc racontait qu'Hérode lui-même ne savait pas quoi penser à ce sujet : « Hérode le Tétrarque apprit tout ce qui se passait et il était perplexe, car certains disaient que Jean (le Baptiste) était ressuscité des morts, d'autres qu'Elie était apparu, d'autres qu'un prophète d'autrefois était ressuscité. Hérode dit : « Jean, je l'ai fait moi-même décapiter. Mais quel est celui-ci, dont j'entends dire de telles choses ? » (Lc 9, 7-9).

Partager cet article

Repost0
21 avril 2010 3 21 /04 /avril /2010 07:33

 marie-nolle-thabut.jpg Je suis, chaque dimanche, impressionné par la qualité des commentaires de Marie-Noëlle Thabut sur les textes que nous propose la liturgie du jour.

 

Ces commentaires, trouvés sur le site "Eglise catholique en France", permettent à toute personne de bonne volonté, chrétienne ou non, de mieux comprendre la Bible, le livre le plus diffusé au monde. Notamment, en

  • donnant des explications historiques ;

  • décodant le langage imagé utilisé par l'auteur.

Je souhaite arriver à mettre ici, chaque dimanche, les commentaires de Marie-Noëlle Thabut. Ma seule contribution consiste à surligner les passages qui me semblent les plus enrichissants et à écrire en rouge ceux qui parlent d'un thème qui m'est cher : la liberté (trois autres pages de mon blog sont consacrées à ces passages des Evangiles, du reste du Nouveau Testament ou de l'Ancien Testament qui parlent de la liberté)

 

Version audio, trouvée sur le site de Radio-Notre-Dame


PREMIERE LECTURE - Actes des Apôtres 5, 27b-32. 40b-41

Les Apôtres comparaissaient devant le grand conseil ;
27 le grand prêtre les interrogea :
28 « Nous vous avions formellement interdit
d'enseigner le nom de cet homme-là,
et voilà que vous remplissez Jérusalem
de votre enseignement.
Voulez-vous donc faire retomber sur nous
le sang de cet homme ? »
29 Pierre, avec les Apôtres, répondit alors :
« Il faut obéir à Dieu
plutôt qu'aux hommes.
30 Le Dieu de nos pères a ressuscité Jésus,
que vous aviez exécuté en le pendant au bois du supplice.
31 C'est lui que Dieu, par sa puissance, a élevé
en faisant de lui le Chef, le Sauveur,
pour apporter à Israël la conversion et le pardon des péchés.
32 Quant à nous, nous sommes les témoins de tout cela,
avec l'Esprit Saint,
que Dieu a donné à ceux qui lui obéissent. »

40 On interdit alors aux Apôtres,
après les avoir fouettés,
de parler au nom de Jésus,
puis on les relâcha.
41 Mais eux, en sortant du grand conseil,
repartaient tout joyeux d'avoir été jugés dignes
de subir des humiliations pour le nom de Jésus.

Les Apôtres viennent d'être flagellés à cause de leur prise de parole sur Jésus. On les relâche et, voilà qu'en sortant du tribunal, Saint Luc nous dit : « Ils repartaient tout joyeux d'avoir été jugés dignes de subir des humiliations pour le nom de Jésus ». Comme s'ils avaient été décorés... décorés du titre de « prophètes ». Peut-être ont-ils alors repensé à la parole de Jésus : « Heureux êtes-vous lorsque les hommes vous haïssent, lorsqu'ils vous rejettent, et qu'ils insultent et proscrivent votre nom comme infâme, à cause du Fils de l'homme. Réjouissez-vous ce jour-là et bondissez de joie, car voici, votre récompense est grande dans le ciel ; c'est en effet de la même manière que leurs pères traitaient les prophètes. » (Lc 6, 22-23). Ils se rappellent aussi cette phrase que Jésus leur avait dite : « Ils m'ont persécuté, ils vous persécuteront, vous aussi. » (Jn 15, 20).

Ici, que s'est-il passé ? Ce n'est pas la première fois que les Apôtres Pierre et Jean comparaissent devant le Sanhédrin, c'est-à-dire le tribunal de Jérusalem, le même qui a condamné Jésus quelques semaines plus tôt ; déjà, une fois, après la guérison du boiteux de la Belle Porte, un miracle qui avait fait beaucoup de bruit dans la ville, ils avaient été arrêtés, emprisonnés une nuit, puis interrogés et interdits de parole ; mais on les avait finalement relâchés. Dès leur remise en liberté, ils avaient recommencé à prêcher et à faire des miracles. Ils ont donc été arrêtés une deuxième fois, mis en prison... mais ils ont été délivrés miraculeusement pendant la nuit par un Ange du Seigneur. Evidemment, cette délivrance miraculeuse n'a fait que galvaniser leurs énergies ! Et ils ont recommencé à prêcher de plus belle. Et c'est là que nous en sommes avec la lecture de ce dimanche. Ils sont donc de nouveau arrêtés et traduits devant le tribunal. Le grand prêtre les interroge, ce qui nous vaut la très belle réponse de Pierre : « Il faut obéir à Dieu plutôt qu'aux hommes. » Et Pierre adresse au tribunal un petit résumé de ses discours précédents ; il leur dit à peu près ceci : il y a deux logiques, la logique de Dieu et celle des hommes ; la logique des hommes (sous-entendu la vôtre, vous tribunal juif), consiste à dire : un malfaiteur, on le supprime, et après sa mort, on ne va quand même pas lui faire de la publicité ! Jésus, aux yeux des autorités religieuses, était un imposteur, on l'a supprimé, c'est logique ! C'est même un devoir de l'empêcher d'endoctriner un peuple trop enclin à se fier à n'importe quel prétendu Messie. Condamné, exécuté, suspendu à la Croix, c'est un maudit : même de Dieu il est maudit. C'était écrit dans la Loi.

Seulement voilà, la logique de Dieu, c'est autre chose : oui, vous l'avez exécuté, pendu au gibet de la croix... Mais, contre toute attente, non seulement il n'est pas maudit par Dieu, mais au contraire, il est élevé par Dieu, il devient le Chef, le Sauveur : « C'est lui que Dieu, par sa puissance, a élevé en faisant de lui le Chef, le Sauveur, pour apporter à Israël la conversion et le pardon des péchés. » Cette dernière phrase est une énormité pour des oreilles juives : si la conversion et le pardon des péchés sont apportés à Israël, cela signifie que les promesses sont accomplies. Cette assurance des Apôtres, que rien ne semble faire taire, ne peut qu'exaspérer les juges ; et plusieurs d'entre eux ne voient plus qu'une solution : les supprimer comme on a supprimé Jésus ; c'est là qu'intervient un homme extraordinaire, Gamaliel, dont le raisonnement devrait être un modèle pour nous, quand nous nous trouvons face à des initiatives qui ne nous plaisent pas.

Malheureusement, la lecture liturgique de ce dimanche ne retient pas l'épisode de Gamaliel : on passe »directement des paroles de Pierre à la décision du tribunal ; les apôtres ne sont pas condamnés à mort comme certains le voudraient, on se contente de les fouetter et on les relâche. Mais prenons le temps de lire les versets qui manquent ; Pierre vient donc de dire : « Nous sommes témoins de tout cela avec l'Esprit Saint que Dieu donne à ceux qui lui obéissent » (sous-entendu, vous, en ce moment, vous n'obéissez pas à Dieu). Luc raconte : « Exaspérés par ces paroles, ils projetaient de les faire mourir. Mais un homme se leva dans le Sanhédrin ; c'était un Pharisien du nom de Gamaliel, un docteur de la Loi estimé de tout le peuple » ; (entre parenthèses, c'est lui qui fut le professeur de Saül de Tarse, le futur Saint Paul*) ; il ordonne de faire sortir un moment Pierre et Jean, et il s'adresse aux autres juges ; en substance, son raisonnement est le suivant : de deux choses l'une, ou bien leur entreprise vient de Dieu... ou bien non, ce sont des imposteurs ; et voici la fin de son discours : « Si c'est des hommes que vient leur entreprise, elle disparaîtra d'elle-même... si c'est de Dieu, vous ne pourrez pas les faire disparaître. N'allez pas risquer de vous trouver en guerre avec Dieu ! » (Ac 5, 38-39).

Si Gamaliel prenait la parole aujourd'hui, sans doute reconnaîtrait-il que l'Eglise est bien une entreprise de Dieu : depuis deux mille ans, elle a résisté à tout, même à nos faiblesses et à nos insuffisances !

*****
*voir Actes 22, 3

Psaume 29 (30)

Le psaume 29 (30) est très court, il ne comporte que 13 versets ( dont 8 seulement sont retenus par la liturgie de ce dimanche) ; ici, nous le lirons en entier, nous le comprendrons beaucoup mieux.

- Mais avant de le lire, je vous raconte l'histoire : Imaginez quelqu'un qui est tombé au fond d'un puits : il a crié, supplié, appelé au secours... il donnait même des arguments pour qu'on lui vienne en aide (du genre je vous serai plus utile, vivant que mort !) ; apparemment il y a des gens qui ne sont pas mécontents de le voir dans le trou et qui ricanent... mais il continue à appeler au secours : quelqu'un finira bien par avoir pitié ...
Il a eu raison de crier : quelqu'un a entendu ses appels, quelqu'un est venu le délivrer, l'a tiré de là comme on dit. Ce « quelqu'un », il faut l'écrire avec une majuscule, c'est Dieu lui-même. Une fois en haut, revenu à la lumière et en quelque sorte à la vie, notre homme explose de joie !

- Ce psaume raconte exactement cela :
Je t'exalte, Seigneur : tu m'as relevé,
tu m'épargnes les rires de l'ennemi.
Quand j'ai crié vers toi, Seigneur,
Mon Dieu, tu m'as guéri ;
Seigneur, tu m'as fait remonter de l'abîme
et revivre quand je descendais à la fosse.

Fêtez le Seigneur, vous, ses fidèles,
Rendez grâce en rappelant son nom très saint.
Sa colère ne dure qu'un instant,
sa bonté toute la vie.
Avec le soir viennent les larmes,
Mais au matin, les cris de joie !

Dans mon bonheur, je disais :
Rien, jamais, ne m'ébranlera !
Dans ta bonté, Seigneur, tu m'avais fortifié
sur ma puissante montagne ;

Pourtant tu m'as caché ta face
et je fus épouvanté.
Et j'ai crié vers toi, Seigneur,
J'ai supplié mon Dieu :
« A quoi te servirait mon sang
si je descendais dans la tombe ?
La poussière peut-elle te rendre grâce
et proclamer ta fidélité ?
Ecoute, Seigneur, pitié pour moi !
Seigneur, viens à mon aide ! »

Tu as changé mon deuil en une danse,
Mes habits funèbres en parure de joie !
Que mon coeur ne se taise pas,
Qu'il soit en fête pour toi ;
Et que sans fin, Seigneur, mon Dieu,
Je te rende grâce !

- Vous avez entendu : « tu m'as fait remonter de l'abîme et revivre quand je descendais à la fosse » ; vous avez entendu aussi les gens qui ricanaient : il parle des « rires de l'ennemi ».

- Notre malheureux, il ne comprend rien à ce qui lui arrive : jusque-là il était confiant dans la vie : apparemment, il était né sous une bonne étoile : « dans mon bonheur, (c'est-à-dire au temps où j'étais heureux), je disais : Rien, jamais, ne m'ébranlera ». Mais le malheur est arrivé, et avec lui, l'effondrement de toutes ses certitudes, l'angoisse, la supplication ; et enfin le dénouement, la délivrance.

- Tout cela, d'un bout à l'autre, c'est l'histoire d'Israël : je veux dire par là qu'il y a deux niveaux de lecture : l'histoire qu'on nous raconte est celle d'un individu tombé dans un puits ; en réalité, comme toujours, c'est le peuple tout entier qui parle, ou plutôt qui chante, qui explose de joie au retour de l'Exil à Babylone... comme il avait chanté, dansé, explosé de joie après le passage de la Mer Rouge. L'Exil à Babylone, c'est aussi une chute mortelle dans un puits sans fond, dans un gouffre... et nombreux sont ceux qui ont pensé qu'Israël ne s'en relèverait pas. Au sein même du peuple, on a pu être pris de désespoir... Et il y en a eu des ennemis, pas mécontents, qui riaient bien de cette déchéance...

- Et pourtant, jusque-là, Israël pouvait être confiant dans la vie : « Dans mon bonheur, je disais : Rien, jamais, ne m'ébranlera »...(Mais peut-être est-ce l'une des clés du problème ? Pendant l'Exil à Babylone, on a eu tout loisir de méditer sur les diverses causes possibles de ce maheur ; et on s'est justement demandé si le malheur du peuple n'avait pas été la conséquence de cette attitude ? Mais c'est une autre histoire... et ce n'est pas à nous, ici, de prétendre apporter une réponse...)

- Pendant toute cette période d'épreuve, le peuple soutenu par ses prêtres, ses prophètes, a gardé espoir malgré tout et force pour appeler au secours : « j'ai crié vers toi, Seigneur, j'ai supplié mon Dieu... Ecoute, Seigneur, pitié pour moi ! Seigneur, viens à mon aide !... » Dans sa prière, il n'hésitait pas à employer tous les arguments, par exemple du genre « tu seras bien avancé quand je serai mort » ... parce que, quand ce psaume a été écrit, on ne croyait pas en la Résurrection: on imaginait que les morts étaient dans un séjour d'ombre, le « shéol » où il ne se passe rien. Alors on disait à Dieu : « A quoi te servirait mon sang si je descendais dans la tombe ? La poussière peut-elle te rendre grâce et proclamer ta fidélité ? »

- Et le miracle s'est produit : Dieu a sauvé son peuple : « Quand j'ai crié vers toi, Seigneur, mon Dieu, tu m'as guéri ; Seigneur, tu m'as fait remonter de l'abîme et revivre quand je descendais à la fosse... ». Comme dans d'autres textes bibliques, la vision d'Ezéchiel des ossements desséchés, par exemple, la restauration du peuple, le retour d'exil est décrit en termes de résurrection, à un moment où personne ne songe à une possibilité de résurrection individuelle. Plus tard, quand la foi biblique aura franchi le pas décisif et accueilli la révélation de la foi en la résurrection, ces textes seront relus et on leur découvrira une profondeur nouvelle.

- « Tu as changé mon deuil en une danse, mes habits funèbres en parure de joie »... Désormais, pour tous ceux qui croient à la résurrection, juifs et chrétiens, cette dernière phrase a pris un sens nouveau : irrésistiblement, elle donne envie de chanter « Alleluia »... parce que c'est le sens même du mot « Alleluia » dans la tradition juive ! Dans les commentaires des rabbins sur l'Alleluia, il y a ce petit texte extraordinaire que nous devrions nous redire chaque fois que, à notre tour, nous entonnons des Alleluia :
« Dieu nous a amenés de la servitude à la liberté, de la tristesse à la joie, du deuil au jour de fête, des ténèbres à la brillante lumière, de la servitude à la Rédemption. C'est pourquoi chantons devant lui l'Alleluia ! »

DEUXIEME LECTURE - Apocalypse de Saint Jean 5, 11-14

Moi, Jean,
11 dans ma vision,
j'ai entendu la voix d'une multitude d'anges
qui entouraient le Trône, les Vivants et les Anciens :
ils étaient des millions, des centaines de millions.
12 Ils criaient à pleine voix :
« Lui, l'Agneau immolé, il est digne
de recevoir puissance et richesse,
sagesse et force,
honneur, gloire et bénédiction. »
13 Et j'entendis l'acclamation de toutes les créatures
au ciel, sur terre, sous terre et sur mer ;
tous les êtres qui s'y trouvent proclamaient :
« A celui qui siège sur le Trône, et à l'Agneau,
bénédiction, honneur, gloire et domination
pour les siècles des siècles. »
14 Et les quatre Vivants disaient : « Amen ! »
Et les Anciens se prosternèrent pour adorer.

Nous voici de nouveau en présence d'une vision, avec tout ce que cela comporte d'inhabituel ; mais d'avance nous savons une chose : c'est que le livre entier de l'Apocalypse est un chant de victoire ; dans le passage ci-dessus, c'est clair ! Au ciel, des millions et des centaines de millions d'anges crient à pleine voix quelque chose comme « vive le roi! »... et, dans tout l'univers, que ce soit sur terre, sur mer, ou même sous la terre, tout ce qui respire acclame aussi comme on le fait au jour du sacre d'un nouveau roi. Le nouveau roi, ici, bien sûr, c'est Jésus-Christ : c'est lui, « l'Agneau immolé », qui est acclamé et reçoit « puissance et richesse, sagesse et force, honneur, gloire et bénédiction. » Pour décrire la royauté du Christ, cette vision utilise un langage symbolique, fait d'images et de chiffres. C'est dire la richesse et aussi la difficulté de ces textes. La richesse, parce que, seul, le langage symbolique peut nous faire pénétrer dans le monde de Dieu ; l'ineffable, l'indicible ne se décrit pas ; il peut seulement être suggéré ; par exemple, il faut être attentif à certaines images, à certaines couleurs, à certains chiffres qui reviennent fréquemment et ce n'est sûrement pas par hasard.

Mais la difficulté réside dans l'interprétation des symboles. Notre imagination est sollicitée, elle peut nous aider, mais jusqu'où pouvons-nous faire confiance à notre intuition pour comprendre ce que l'auteur a voulu suggérer ? Il faut donc toujours rester très humble dans l'interprétation des symboles ! Nous ne pouvons pas prétendre comprendre le sens caché d'un texte biblique quel qu'il soit. L'expression « les quatre Vivants » en est un bon exemple : le chapitre précédent de l'Apocalypse nous les a décrits comme quatre animaux ailés ; le premier a un visage d'homme, les trois autres ressemblent à des animaux, un lion, un aigle, un taureau... et nous avons l'habitude de les voir sur de nombreuses peintures, sculptures et mosaïques... et nous croyons savoir sans hésitation de qui il s'agit ; c'est Saint Irénée qui, au deuxième siècle, en a proposé une lecture symbolique : pour lui, les quatre vivants sont, à n'en pas douter, les quatre évangélistes : Matthieu, le Vivant à face d'homme, Marc le lion (les amoureux de Venise ne peuvent pas l'oublier !), Luc le taureau, Jean l'aigle. Mais les biblistes ne sont pas bien à l'aise avec cette interprétation : car il semble bien que l'auteur de l'Apocalypse ait repris ici une image d'Ezéchiel dans laquelle quatre animaux soutiennent le trône de Dieu, et ils représentent tout simplement le monde créé.

Parlons des chiffres, justement : toutes ces précautions prises, il semble bien que le chiffre 3 symbolise Dieu ; et 4 le monde créé, peut-être à cause des quatre points cardinaux ; 7 (3+4) évoque à la fois Dieu et le monde créé ; il suggère donc la plénitude, la perfection... du coup, 6 (7-1) est incomplet, imparfait. L'acclamation des Anges revêt donc une portée singulière : « Lui, l'Agneau immolé, il est digne de recevoir puissance et richesse, sagesse et force, honneur, gloire et bénédiction » : quatre termes de réussite terrestre ajoutés à trois termes réservés à Dieu (honneur, gloire, bénédiction) ; au total sept termes : c'est dire que l'Agneau immolé (les lecteurs de Jean savent qu'il s'agit de Jésus) est pleinement Dieu et pleinement homme ; et là on voit bien la force de suggestion d'un tel langage symbolique !

Continuons notre lecture : « J'entendis l'acclamation de toutes les créatures au ciel, sur terre, sous terre et sur mer » ; (là encore quatre termes : il s'agit bien de toute la création) ; tous les êtres qui s'y trouvent proclamaient : « A celui qui siège sur le Trône, et à l'Agneau, bénédiction, honneur, gloire et domination pour les siècles des siècles. » C'est le monde créé qui proclame sa soumission à celui qui siège sur le Trône (Dieu bien sûr), et à l'Agneau. Ce n'est pas un hasard, non plus, si les Vivants qui soutiennent le trône de Dieu chez Ezéchiel et qui représentent le monde créé sont au nombre de quatre.

Toute cette insistance de Jean, ici, vise à mettre en valeur cette victoire de l'Agneau immolé : apparemment vaincu, aux yeux des hommes, il est en réalité le grand vainqueur ; c'est le grand mystère qui est au centre du Nouveau Testament, ou le paradoxe, si l'on préfère : le Maître du monde se fait le plus petit, le Juge des vivants et des morts a été jugé comme un criminel ; lui qui est Dieu, il a été traité de blasphémateur et c'est au nom de Dieu qu'il a été rejeté. Pire, Dieu a laissé faire. Quand Saint Jean développe cette méditation à l'adresse de sa communauté, on peut penser que son objectif est double : premièrement, il faut trouver une réponse au scandale de la croix, et donner des arguments aux Chrétiens en ce sens. Quand Jean écrit l'Apocalypse, Chrétiens et Juifs sont en pleine polémique sur ce sujet : pour les Juifs, la mort du Christ suffit à prouver qu'il n'était pas le Messie ; le livre du Deutéronome avait résolu la question : « Celui qui a été condamné à mort au nom de la Loi, exécuté et suspendu au bois est une malédiction de Dieu » (Dt 21, 22). Or c'est bien ce qui s'est passé pour Jésus.

Pour les Chrétiens, témoins de la Résurrection, ils y voient au contraire l'oeuvre de Dieu. Mystérieusement, la Croix est le lieu de l'exaltation du Fils. Jésus l'avait annoncé lui-même dans l'évangile de Jean : « Lorsque vous aurez élevé le Fils de l'homme, vous connaîtrez que « Je Suis » (Jn 8, 28). Ce qui veut dire « vous reconnaîtrez enfin ma divinité » (puisque « Je Suis » est exactement le nom de Dieu). Il faut donc apprendre à lire sur les traits défigurés de ce misérable condamné la gloire même de Dieu. Dans la vision que Jean nous décrit, l'Agneau reçoit les mêmes honneurs, les mêmes acclamations que celui qui siège sur le Trône. Deuxième objectif de Jean, aider ses frères à tenir bon dans l'épreuve : les forces de l'amour ont déjà vaincu les forces de la haine ; c'est tout le message de l'Apocalypse.

EVANGILE - Jean 21, 1-19

1 Jésus se manifesta encore aux disciples
sur le bord du lac de Tibériade, et voici comment.
2 Il y avait là Simon-Pierre,
avec Thomas, dont le nom signifie : "Jumeau",
Nathanaël, de Cana en Galilée,
les fils de Zébédée,
et deux autres disciples.
3 Simon-Pierre leur dit :
« Je m'en vais à la pêche. »
Ils lui répondent :
« Nous allons avec toi. »
Ils partirent et montèrent dans la barque ;
or, ils passèrent la nuit sans rien prendre.
4 Au lever du jour, Jésus était là, sur le rivage,
mais les disciples ne savaient pas que c'était lui.
5 Jésus les appelle :
« Les enfants,
auriez-vous un peu de poisson ? »
Ils lui répondent : « Non. »
6 Il leur dit :
« Jetez le filet à droite de la barque,
et vous trouverez. »
Ils jetèrent donc le filet,
et cette fois ils n'arrivaient pas à le ramener,
tellement il y avait de poisson.
7 Alors, le disciple que Jésus aimait
dit à Pierre :
« C'est le Seigneur ! »
Quand Simon-Pierre l'entendit déclarer que c'était le Seigneur,
il passa un vêtement,
car il n'avait rien sur lui,
et il se jeta à l'eau.
8 Les autres disciples arrivent en barque,
tirant le filet plein de poissons ;
la terre n'était qu'à une centaine de mètres.
9 En débarquant sur le rivage,
ils voient un feu de braise
avec du poisson posé dessus,
et du pain.
10 Jésus leur dit :
« Apportez donc de ce poisson que vous venez de prendre. »
11 Simon-Pierre monta dans la barque
et amena jusqu'à terre le filet plein de gros poissons :
il y en avait cent cinquante-trois.
Et, malgré cette quantité, le filet ne s'était pas déchiré.
12 Jésus dit alors :
« Venez déjeuner. »
Aucun des disciples n'osait lui demander :
« Qui es-tu ? »
Ils savaient que c'était le Seigneur.
13 Jésus s'approche,
prend le pain
et le leur donne,
ainsi que le poisson.
14 C'était la troisième fois
que Jésus ressuscité d'entre les morts
se manifestait à ses disciples.
15 Quand ils eurent déjeuné,
Jésus dit à Simon-Pierre :
« Simon, fils de Jean,
m'aimes-tu plus que ceux-ci ? »
Il lui répond :
« Oui, Seigneur, je t'aime, tu le sais. »
Jésus lui dit :
« Sois le berger de mes agneaux. »
16 Il lui dit une deuxième fois :
« Simon, fils de Jean, m'aimes-tu ? »
Il lui répond :
« Oui, Seigneur, je t'aime, tu le sais. »
Jésus lui dit :
« Sois le pasteur de mes brebis. »
17 Il lui dit, pour la troisième fois :
« Simon, fils de Jean, est-ce que tu m'aimes ? »
Pierre fut peiné parce que, pour la troisième fois,
il lui demandait :
« Est-ce que tu m'aimes ? »
Et il répondit :
« Seigneur, tu sais tout :
tu sais bien que je t'aime. »
Jésus lui dit :
« Sois le berger de mes brebis.
18 Amen, Amen, je te le dis :
quand tu étais jeune,
tu mettais ta ceinture toi-même
pour aller là où tu voulais ;
quand tu seras vieux,
tu étendras les mains,
et c'est un autre qui te mettra ta ceinture,
pour t'emmener là où tu ne voudrais pas aller. »
19 Jésus disait cela pour signifier par quel genre de mort
Pierre rendrait gloire à Dieu.
Puis il lui dit encore :
« Suis-moi. »


Voici de nouveau un récit d'apparition du Christ Ressuscité ; le mot « apparition » ne doit pas nous tromper (peut-être vaudrait-il mieux dire « manifestation ») ; Jésus ne vient pas d'ailleurs pour disparaître ensuite : il est là auprès de ses disciples, auprès de nous désormais, lui qui a dit « je suis avec vous tous les jours jusqu'à la fin du monde » (Mt 28, 20). Il est invisible, mais non pas absent ; lors des apparitions, il se rend visible ; le mot grec dit : « il se donne à voir ». Ces manifestations de la présence du Christ au milieu des siens sont un soutien pour nous ; leur rôle est d'affermir notre foi : elles sont émaillées de détails concrets, dont certains peuvent nous paraître étonnants, mais qui ont probablement une valeur symbolique. Par exemple, les cent cinquante-trois poissons : plus tard, au quatrième siècle, Saint Jérôme commentera ce chiffre en disant qu'à l'époque du Christ, on connaissait exactement cent cinquante-trois espèces de poissons ; ce serait donc une manière symbolique de dire que c'était la pêche maximum en quelque sorte.

Autre détail un peu étonnant : en débarquant sur le rivage, les disciples trouvent un feu de braise avec du poisson posé dessus et du pain ; et malgré cela, Jésus leur dit d'apporter du poisson qu'ils viennent de prendre. Peut-on penser qu'il en manquait ? Il n'est pas certain qu'on puisse se contenter de cette explication arithmétique. Il faut probablement plutôt en déduire que dans l'oeuvre d'évangélisation symbolisée par la pêche (depuis que Jésus a appelé Pierre « pêcheur d'hommes »), Jésus nous précède (c'est le sens du poisson déjà posé sur le feu avant l'arrivée des disciples) mais en même temps, il sollicite notre collaboration.

Autre surprise de ce texte : le dialogue entre Jésus et Pierre ; de la même manière que, dans la nuit du Jeudi au Vendredi, Pierre a trois fois affirmé qu'il ne connaissait pas cet homme, cette fois Jésus l'interroge trois fois : infinie délicatesse qui permet à Pierre d'effacer son triple reniement. A chaque fois, Jésus s'appuie sur cet engagement, cette adhésion de Pierre pour lui confier la mission de pasteur de la communauté : « Sois le pasteur de mes brebis ». Notre relation au Christ n'a de sens et de vérité que si elle s'accomplit dans une mission au service des autres. Jésus précise bien « mes » brebis : Pierre est invité à partager la charge du Christ ; il ne devient pas propriétaire du troupeau ; mais le soin qu'il prendra du troupeau du Christ sera le lieu de vérification de son amour pour le Christ lui-même.

On peut être étonné de la place occupée par Pierre dans un récit d'apparition du Christ, sous la plume de Saint Jean : cela reflète peut-être un des problèmes des premières communautés chrétiennes. Il faut croire qu'il n'était pas inutile de rappeler à la communauté attachée à la mémoire de Jean que, par la volonté du Christ, le pasteur de l'Eglise universelle était Pierre et non pas Jean.

« Quand tu seras vieux, tu étendras les mains et c'est un autre qui te mettra ta ceinture pour t'emmener là où tu ne voudrais pas aller » : phrase un peu étonnante, qui suit tout juste ce qu'on serait tentés d'appeler la nomination de Pierre, « sois le berger de mes brebis » ; il semble qu'elle dise clairement que la mission confiée à Pierre est une mission de « service » et non de domination ! Car, à l'époque, la ceinture est portée par les voyageurs et par les serviteurs : elle sera doublement indiquée pour les serviteurs de l'Evangile. Pierre mourra de sa fidélité au service de l'évangile ; c'est pourquoi Jean explique : « Jésus disait cela pour signifier par quel genre de mort Pierre rendrait gloire à Dieu. »

Encore une question : pourquoi cette précision de Jésus « m'aimes-tu plus que ceux-ci ? » Il ne faut pas entendre ici une espèce de brevet de bonne conduite, du genre : « puisque tu m'aimes plus que les autres, je te confie la charge » ; au contraire, il faut entendre : « C'est parce que je te confie cette charge, qu'il faudra que tu m'aimes davantage ! » Peut-être est-ce comme un discret rappel à ceux qui détiennent l'autorité ? L'autorité qui nous est confiée, dans quelque domaine que ce soit, est d'abord une exigence : accepter une charge pastorale implique beaucoup d'amour.

****
Compléments
NB : ils étaient sept disciples = une image de l'Eglise ?
Pourquoi Jésus répète-t-il par trois fois « Pais mes brebis » ? Ne suffisait-il pas de le dire une fois ? Certains commentateurs font remarquer que, pour être valables, les formules juridiques devaient ordinairement être répétées trois fois devant témoins. C'est peut-être pour cette même raison que l'évangéliste nous précise que c'était la troisième apparition de Jésus à ses disciples : c'est donc officiellement vrai !

L'Evangile de Jean (au chapitre 20) se terminait par « il y a encore beaucoup d'autres signes que Jésus a faits en présence des disciples et qui ne sont pas mis par écrit dans ce livre. Mais ceux-ci y ont été mis afin que vous croyiez que Jésus est le Messie, le Fils de Dieu et afin que par votre foi, vous ayez la vie en son nom. » C'était donc une très belle finale pour l'Evangile ! Les spécialistes se demandent si le chapitre 21 n'aurait pas été rajouté après coup ? Il se présente comme une sorte de post-scriptum, peut-être destiné à mettre au point le problème de la prééminence de Pierre, qui se posait déjà sans doute dans les communautés chrétiennes de l'époque.

Le chapitre 21, lui, se termine par : « Jésus disait cela pour signifier par quel genre de mort Pierre rendrait gloire à Dieu ». Cela signifie que ce chapitre est postérieur à la mort de Pierre (persécution de Néron, 66 ou 67). Ce n'est pas pour nous étonner, puisqu'on admet communément que l'Evangile de Jean est très tardif. Certains supposent même (d'après Jn 21, 23-24) que la rédaction finale de l'évangile de Jean est postérieure à sa propre mort.

Partager cet article

Repost0
4 avril 2010 7 04 /04 /avril /2010 07:47

marie-nolle-thabut.jpg Je suis, chaque dimanche, impressionné par la qualité des commentaires de Marie-Noëlle Thabut sur les textes que nous propose la liturgie du jour.

 

Ces commentaires, trouvés sur le site "Eglise catholique en France", permettent à toute personne de bonne volonté, chrétienne ou non, de mieux comprendre la Bible, le livre le plus diffusé au monde. Notamment, en

  • donnant des explications historiques ;

  • donnant le sens passé de certains mots ou expressions dont la signification a parfois changé depuis ou peut être mal comprise (aujourd'hui, "oeuvre", "merveille", "Le bras du Seigneur se lève, Le bras du Seigneur est fort", "réalités d'en-haut / réalités terrestres" ; je consacre une page de mon blog à recenser tous ces mots ou expressions) ;

  • décodant le langage imagé utilisé par l'auteur.

Je souhaite arriver à mettre ici, chaque dimanche, les commentaires de Marie-Noëlle Thabut. Ma seule contribution consiste à surligner les passages qui me semblent les plus enrichissants et à écrire en rouge ceux qui parlent d'un thème qui m'est cher : la liberté (trois autres pages de mon blog sont consacrées à ces passages des Evangiles, du reste du Nouveau Testament ou de l'Ancien Testament qui parlent de la liberté)


PREMIERE LECTURE - Ac 10, 34...43

Quand Pierre arriva à Césarée
chez un centurion de l'armée romaine,
34 il prit la parole :
37 « Vous savez ce qui s'est passé à travers tout le pays des Juifs
depuis les débuts en Galilée,
après le baptême proclamé par Jean :
38 Jésus de Nazareth,
Dieu l'a consacré par l'Esprit Saint et rempli de sa force.
Là où il passait, il faisait le bien
et il guérissait tous ceux qui étaient sous le pouvoir du démon.
Car Dieu était avec lui.
39 Et nous, les Apôtres, nous sommes témoins
de tout ce qu'il a fait dans le pays des Juifs et à Jérusalem.
Ils l'ont fait mourir en le pendant au bois du supplice.
40 Et voici que Dieu l'a ressuscité le troisième jour.
41 Il lui a donné de se montrer,
non pas à tout le peuple,
mais seulement aux témoins que Dieu avait choisis d'avance,
à nous qui avons mangé et bu avec lui
après sa résurrection d'entre les morts.
42 Il nous a chargés d'annoncer au peuple et de témoigner
que Dieu l'a choisi comme Juge des vivants et des morts.
43 C'est à lui que tous les prophètes rendent ce témoignage :
Tout homme qui croit en lui
reçoit par lui le pardon de ses péchés. »

Pierre est à Césarée-sur-Mer (il y avait là effectivement une garnison romaine), et il est entré dans la maison de Corneille, un officier romain.
Comment en est-il arrivé là ? Et que vient-il y faire ? En fait, si Pierre est là, c'est qu'il a été quelque peu bousculé par l'Esprit Saint. D'abord, peu de temps auparavant, Pierre vient d'accomplir deux miracles : il a guéri un homme, Enée, à Lydda, et ensuite, il a ressuscité une femme, Tabitha, à Joppé (on dirait aujourd'hui Jaffa ; Ac 9, 32 - 43). Ces deux miracles lui ont prouvé que le Seigneur ressuscité était avec lui et agissait à travers lui. Car Jésus avait bien annoncé que, comme lui, et en son nom, les apôtres chasseraient les démons, guériraient les malades, et ressusciteraient les morts.

Ce sont ces deux miracles qui ont donné à Pierre la force de franchir l'étape suivante, qui est décisive : il s'agit cette fois d'un miracle sur lui-même, si j'ose dire ! Car, pour la première fois, contrairement à toute son éducation, à toutes ses certitudes d'avant, Pierre, le juif devenu chrétien, franchit le seuil d'un païen, Corneille, le centurion romain ; il est vrai que Corneille est un païen très ami des Juifs, on dit qu'il est un « craignant Dieu » ; c'est-à-dire un converti à la religion juive mais qui n'est pas allé jusqu'à en adopter toutes les pratiques, y compris la circoncision : or la circoncision est la marque de l'Alliance ; donc un « craignant Dieu » reste un incirconcis, un païen. Et c'est chez ce païen, Corneille, que Pierre est entré et il y annonce la grande nouvelle : Jésus de Nazareth est ressuscité ! Traduisez : l'Evangile est en train de déborder les frontières d'Israël !

On dit souvent que Paul est l'apôtre des païens, mais il faut rendre justice à Pierre : si l'on en croit les Actes des Apôtres, c'est lui qui a commencé, et à Césarée, justement, chez le centurion romain Corneille.
Et ce que nous venons d'entendre, c'est donc le discours que Pierre a prononcé chez Corneille, en ce jour mémorable. D'où l'importance de la dernière phrase du texte que nous venons d'entendre ; Pierre vient de comprendre : « Tout homme qui croit en lui (Jésus) reçoit par lui le pardon de ses péchés. » Tout homme, c'est-à-dire pas seulement les Juifs : même des païens peuvent entrer dans l'Alliance. Le salut a d'abord été annoncé à Israël, mais désormais il suffit de croire en Jésus-Christ pour recevoir le pardon de ses péchés, c'est-à-dire pour entrer dans l'Alliance avec Dieu. Et donc tout homme, même non-juif (c'est le sens du mot « païen » ici), peut être baptisé au nom de Jésus.

Visiblement, ce fut la grande découverte des premiers chrétiens, Paul et Pierre y insistent tous les deux : il suffit de croire en Jésus pour être sauvé !

L'ensemble du discours de Pierre chez Corneille est révélateur de l'état d'esprit des Apôtres dans les années qui ont suivi la Résurrection de Jésus. Ils avaient été les témoins privilégiés des paroles et des gestes de Jésus, et ils avaient peu à peu compris qu'il était le Messie que tout le peuple attendait. Et puis, il y avait eu le Vendredi-Saint : Dieu avait laissé mourir Jésus de Nazareth ; certainement, Dieu n'aurait pas laissé mourir son Messie, son Envoyé ; leur déception avait été immense ; Jésus de Nazareth ne pouvait pas être le Messie.

Et puis ce fut le coup de tonnerre de la Résurrection : non, Dieu n'avait pas abandonné son Envoyé, il l'avait ressuscité. Et les Apôtres avaient eu de nombreuses rencontres avec Jésus vivant ; et maintenant, depuis l'Ascension et la Pentecôte, ils consacraient toutes leurs forces à l'annoncer à tous ; c'est très exactement ce que Pierre dit à Corneille : « Nous, les Apôtres, nous sommes témoins de tout ce qu'il a fait dans le pays des juifs et à Jérusalem. Ils l'ont fait mourir en le pendant au bois du supplice. Et voici que Dieu l'a ressuscité le troisième jour... Nous avons mangé et bu avec lui après sa résurrection d'entre les morts. »

Il restera pour les Apôtres une tâche immense : si la résurrection de Jésus était la preuve qu'il était bien l'Envoyé de Dieu, elle n'expliquait pas pourquoi il avait fallu passer par cette mort infâmante et cet abandon de tous. La plupart des gens attendaient un Messie qui serait un roi puissant, glorieux, chassant les Romains ; Jésus ne l'était pas. Quelques-uns imaginaient que le Messie serait un prêtre, il ne l'était pas non plus, il ne descendait pas de Lévi ; et l'on pourrait faire la liste de toutes les attentes déçues.
Alors les Apôtres ont entrepris un formidable travail de réflexion : ils ont relu toutes leurs Ecritures, la Loi, les Prophètes et les Psaumes, pour essayer de comprendre. Pour arriver à dire, comme le fait Pierre ici, « C'est à Jésus que tous les prophètes rendent témoignage. Il nous a chargés d'annoncer au peuple et de témoigner que Dieu l'a choisi comme Juge des vivants et des morts », il a fallu tout ce travail de relecture, après la Pentecôte, à la lumière de l'Esprit Saint.

Un autre aspect tout à fait remarquable de ce discours de Pierre, c'est son insistance pour dire que c'est Dieu qui agit ! Jésus de Nazareth était un homme apparemment semblable à tous les autres, mortel comme tous les autres... eh bien, Dieu agissait en lui et à travers lui : « Dieu l'a consacré, Dieu était avec lui, Dieu l'a ressuscité, Dieu lui a donné de se montrer aux témoins que Dieu avait choisis d'avance, Dieu l'a choisi comme juge des vivants et des morts... » Et la phrase qui résume tout cela : « Dieu l'a consacré par l'Esprit Saint et l'a rempli de sa force ». Désormais, Pierre vient de le comprendre, tout homme, Juif ou païen, peut grâce à Jésus-Christ être lui aussi consacré par l'Esprit Saint et rempli de sa force !

Psaume 117 ( 118 )

1 Rendez grâce au Seigneur car il est bon :
Eternel est son amour !
4 Qu'ils le disent, ceux qui craignent le Seigneur :
Eternel est son amour !

16 Le bras du Seigneur se lève,
le bras du Seigneur est fort !
17 Non, je ne mourrai pas, je vivrai
pour annoncer les actions du Seigneur.

22 La pierre qu'ont rejetée les bâtisseurs
est devenue la pierre d'angle.
23 C'est là l'oeuvre du Seigneur,
la merveille devant nos yeux.


Si on ne veut pas faire d'anachronisme, il faut admettre que ce psaume n'a pas été écrit d'abord pour Jésus-Christ ! Comme tous les psaumes, il a été composé, des siècles avant le Christ, pour être chanté au temple de Jérusalem. Comme tous les psaumes aussi, il redit toute l'histoire d'Israël, cette longue histoire d'Alliance : c'est cela qu'on appelle « l'oeuvre du Seigneur, la merveille devant nos yeux ... » ; c'est l'expérience qui fait dire au peuple élu : oui, vraiment, l'amour de Dieu est éternel ! Dieu a accompagné son peuple tout au long de son histoire, et toujours il l'a sauvé de ses épreuves.

On a là un écho du chant de victoire que le peuple libéré d'Egypte a entonné après le passage de la Mer Rouge : « ma force et mon chant, c'est le Seigneur, il est pour moi le salut ». Les mots « oeuvre » ou « merveille » sont toujours dans la Bible une allusion à la libération d'Egypte. Et quand je dis « allusion », le mot est trop faible, c'est un « faire mémoire » au sens fort de ressourcement dans la mémoire commune du peuple.

« Le bras du Seigneur se lève, Le bras du Seigneur est fort », c'est aussi un faire mémoire de la libération d'Egypte. Et cette oeuvre de libération de Dieu , elle n'est pas seulement celle d'un jour, elle est permanente, on l'a sans cesse expérimentée ; c'est vraiment d'expérience qu'ils peuvent le dire « ceux qui craignent le Seigneur » : « Eternel est son amour ». Et nous savons que les hommes de la Bible ont appris peu à peu à remplacer le mot « craindre » par le mot « aimer ».

Et c'est cet amour éternel de Dieu qui fonde l'espérance : vous savez bien que chaque fois qu'on chante les libérations du passé, c'est aussi et surtout pour y puiser la force d'attendre celles de l'avenir ; Dieu enverra son Messie et enfin on connaîtra le bonheur promis ; enfin le peuple élu et avec lui l'humanité tout entière connaîtront la paix et la justice. On en est loin encore quand ce psaume est composé... et aujourd'hui encore!

Mais notre lointain ancêtre qui écrit ce psaume sait que Dieu est capable de transformer toutes les situations, y compris les situations de mort en situations de vie : « Non, je ne mourrai pas, je vivrai, pour annoncer les actions du Seigneur ». C'est l'action de grâce du peuple qui a frôlé la mort et rend grâce pour sa libération ; à l'heure où ce psaume est écrit, cela ne signifie pas une croyance en la résurrection ; nous savons bien que la foi en la résurrection n'est apparue que très tardivement en Israël ; cette affirmation « Non, je ne mourrai pas, je vivrai », c'est une réelle profession de foi, mais d'un autre ordre : c'est la certitude que Dieu n'abandonnera jamais son peuple : même dans les pires situations, quand la survie du peuple est compromise, on sait de façon absolument certaine que Dieu le fera survivre. Car la vocation de ce peuple, c'est précisément de vivre pour « annoncer les actions du Seigneur ».

Pour donner une idée de ces retournements que Dieu est capable d'opérer, on emprunte le langage des architectes : « La pierre qu'ont rejetée les bâtisseurs est devenue la pierre d'angle » ; quand ce psaume est composé, ce n'est pas la première fois qu'on emploie l'image de la pierre angulaire pour parler de l'oeuvre de Dieu : Isaïe l'avait déjà fait (au chapitre 28).

Dans une période où la société de Jérusalem se dégradait, où régnaient partout le mensonge, l'injustice, la corruption, le mépris des commandements de Dieu, le prophète rappelait qu'on récolte ce qu'on a semé : une telle société court inévitablement à sa perte. Isaïe avait dit alors quelque chose comme « vous vous appuyez sur du vent ; on croirait vraiment que vous voulez mourir (« vous avez conclu un pacte avec la mort »...). Vous savez bien pourtant que le droit et la justice sont les seules valeurs sûres...Vous êtes comme des bâtisseurs qui choisiraient les plus mauvaises pierres pour faire les fondations ! Et qui rejetteraient systématiquement les bonnes pierres bien solides : traduisez les vraies valeurs.

Mais un prophète ne reste jamais sur du négatif ! Car Dieu n'abandonne jamais son peuple... La construction est mal engagée ? Les architectes auxquels il l'avait confiée ont mal travaillé ? Qu'à cela ne tienne... Dieu va reprendre lui-même la direction des opérations. Il va rétablir le droit et la justice à Jérusalem. Il le fera comme un architecte, il va en quelque sorte rebâtir sa ville ! Mais sur des bases saines, cette fois.

Je vous lis le passage d'Isaïe : « Voici que je pose dans Sion une pierre à toute épreuve, une pierre angulaire, précieuse, établie pour servir de fondation. Celui qui s'y appuie ne sera pas pris de court. Je prendrai le droit comme cordeau et la justice comme niveau . » ( 28, 16 ).

Notre psaume reprend cette image de la pierre angulaire et il la précise, (ou il la commente, si vous préférez) pour annoncer le retournement spectaculaire que Dieu va opérer. C'est sur toutes ces valeurs méprisées par les mauvais gouvernants que Dieu va bâtir une société nouvelle ; mieux, c'est de tous les petits, les humbles, les méprisés, qu'il va faire naître le peuple nouveau ! « La pierre qu'ont rejetée les bâtisseurs est devenue la pierre d'angle »...
Jésus lui-même a cité à son propre sujet cette parole prophétique « La pierre qu'ont rejetée les bâtisseurs est devenue la pierre d'angle » dans la parabole où des vignerons tuent le fils que le maître leur avait envoyé ; on trouve cette parabole dans les trois évangiles synoptiques : ce qui prouve l'importance de ce thème dans la première génération chrétienne. (Mt 21, 33-46 ; Mc 12, 1-12 ; Lc 20, 9-19).

C'est donc tout naturellement que ce psaume est devenu l'exultation pascale par excellence. Le Christ est cette pierre méprisée, rejetée par les bâtisseurs : il est devenu la pierre d'angle, la pierre de fondation de l'humanité nouvelle. Désormais, l'humanité libérée de la mort peut chanter avec lui : « Non, je ne mourrai pas, je vivrai pour annoncer les actions du Seigneur. »

 

DEUXIEME LECTURE - Col 3, 1-4 et 1 Corinthiens 5, 6b - 8

La liturgie nous propose deux lectures au choix, mais il est très intéressant de les lire et de les méditer toutes les deux !
Lecture de quelques versets de saint Paul dans la lettre aux Colossiens et dans la 1ère lettre aux Corinthiens


Colossiens :
Frères, vous êtes ressuscités avec le Christ.
Recherchez donc les réalités d'en haut :
c'est là qu'est le Christ, assis à la droite de Dieu.
Tendez vers les réalités d'en haut,
et non pas vers celles de la terre.
En effet, vous êtes morts avec le Christ,
et votre vie reste cachée avec lui en Dieu.
Quand paraîtra le Christ, votre vie,
alors vous aussi,
vous paraîtrez avec lui en pleine gloire.

****

1 Corinthiens 5, 6b - 8 :
Frères,
vous savez bien qu'un peu de levain suffit
pour que toute la pâte fermente.
Purifiez-vous donc des vieux ferments
et vous serez une pâte nouvelle,
vous qui êtes comme le pain de la Pâque,
celui qui n'a pas fermenté.
Voici que le Christ, notre agneau pascal,
a été immolé.
Célébrons donc la Fête,
non pas avec de vieux ferments :
la perversité et le vice ;
mais avec du pain non fermenté :
la droiture et la vérité.


Tout d'abord, il faut nous habituer au vocabulaire de saint Paul ; par exemple, nous pouvons être un peu surpris d'entendre : « Frères, vous êtes ressuscités avec le Christ... vous êtes morts avec le Christ » : A vrai dire, si nous sommes là, vous et moi, aujourd'hui, c'est que nous sommes bien vivants... c'est-à-dire pas encore morts... et encore moins ressuscités ! Il faut croire que les mots n'ont pas le même sens pour Paul que pour nous ! Car, pour lui, depuis ce fameux matin de Pâques, plus rien n'est comme avant.

Autre problème de vocabulaire : « Tendez vers les réalités d'en-haut, et non pas vers celles de la terre. » Il ne s'agit pas, en fait, de choses (qu'elles soient d'en-haut ou d'en-bas), il s'agit de conduites, de manières de vivre...Ce que Paul appelle les « réalités d'en-haut », il le dit dans les versets suivants, c'est la bienveillance, l'humilité, la douceur, la patience, le pardon mutuel... Ce qu'il appelle les réalités terrestres, c'est la débauche, l'impureté, la passion, la cupidité, la convoitise... Notre vie tout entière est dans cette tension : notre transformation, notre résurrection est déjà accomplie en Christ ET il nous reste à égrener cette réalité profonde, très concrètement au long des jours.

Si on continuait la lecture, on trouverait cette expression : « vous avez revêtu l'homme nouveau » ; et un peu plus loin « par-dessus tout, revêtez l'amour, c'est le lien parfait ». Il me semble que c'est le meilleur commentaire du passage que nous lisons aujourd'hui. « Vous avez revêtu » = c'est fait... « revêtez » = c'est encore à faire ...

Nous retrouvons cette tension dans tout le reste de la prédication de Paul et en particulier dans cette même lettre aux Colossiens : « vous qui autrefois étiez étrangers, vous dont les oeuvres mauvaises manifestaient l'hostilité profonde, voilà que maintenant Dieu vous a réconciliés dans le corps périssable de son Fils... Mais il faut que, par la foi, vous teniez solides et fermes, sans vous laisser déporter hors de l'espérance de l'Evangile... Que personne ne vous abuse par de beaux discours... Poursuivez donc votre route dans le Christ ... Soyez enracinés et fondés en lui, affermis ainsi dans la foi telle qu'on vous l'a enseignée, et débordants de reconnaissance...Veillez à ce que nul ne vous prenne au piège de la philosophie, cette creuse duperie à l'enseigne de la tradition des hommes, des éléments du monde et non plus du Christ... Ensevelis avec le Christ dans le Baptême, avec lui encore vous avez été ressuscités... »

Il ne s'agit donc pas de vivre une autre vie que la vie ordinaire, mais de vivre autrement la vie ordinaire ; sachant que cet « autrement » est désormais possible, car c'est l'Esprit-Saint qui nous en rend capables. Le même Paul dira à peine plus loin, dans cette même lettre : « Tout ce que vous pouvez dire ou faire, faites-le au nom du Seigneur Jésus, en rendant grâce par lui à Dieu le Père. » C'est ce monde-ci qui est promis au Royaume, il ne s'agit donc pas de le mépriser mais de le vivre déjà comme la semence du Royaume. Il n'est pas question de dénigrer les réalités terrestres ! Dieu nous les a confiées, au contraire, à nous de les transfigurer.

C'est dans cet esprit que Paul nous invite à être une pâte nouvelle : « Purifiez-vous des vieux ferments et vous serez une pâte nouvelle, vous qui êtes comme le pain de la Pâque, celui qui n'a pas fermenté. » Ici, il fait allusion au rite des Azymes ; chaque année, au moment où l'on s'apprête à partager l'agneau pascal, on prend bien soin de nettoyer les maisons de toute trace du levain de la récolte de l'année dernière ; le repas de la nuit pascale (le seder) est accompagné de galettes de pain non levé (le pain azyme) et dans la semaine qui suit on continue à manger du pain sans levain en attendant d'avoir pu laisser fermenter le levain nouveau.

Les deux rites de l'agneau pascal et des Azymes étaient donc liés dans la célébration de la Pâque ; et Paul les lie dans son raisonnement : « Purifiez-vous des vieux ferments... Le Christ, notre agneau pascal, a été immolé ». Paul fait donc référence à toute la symbolique de la fête pascale juive et il l'applique à la Pâque des chrétiens ; il n'a pas une seconde l'impression de changer le sens de la fête juive en parlant de la Pâque du Christ : au contraire, il voit dans la Résurrection du Christ le parfait achèvement du combat de libération que rappelait chaque année la Pâque juive.

Pour Paul, c'est une évidence : en Jésus l'ancienne fête des Azymes n'a pas perdu sa signification ; au contraire, elle trouve son sens plénier : la Pâque des Chrétiens est bien la fête de la libération, mais désormais, la libération est définitive. Par sa mort et sa résurrection, Jésus-Christ a triomphé des pires chaînes, celles de la mort et de la haine. Et cette libération est contagieuse ; comme dit Paul, « un peu de levain suffit pour que toute la pâte fermente ». L'Esprit qui poursuit son oeuvre dans le monde fera irrésistiblement « lever » comme une pâte l'humanité tout entière.

EVANGILE - Jean 20 , 1 - 9

1 Le premier jour de la semaine,
Marie Madeleine se rend au tombeau
de grand matin, alors qu'il fait encore sombre.
Elle voit que la pierre a été enlevée du tombeau.
2 Elle court donc trouver Simon-Pierre et l'autre disciple,
celui que Jésus aimait,
et elle leur dit :
"On a enlevé le Seigneur de son tombeau
et nous ne savons pas où on l'a mis."
3 Pierre partit donc avec l'autre disciple
pour se rendre au tombeau.
4 Ils couraient tous les deux ensemble,
mais l'autre disciple courut plus vite que Pierre '
et arriva le premier au tombeau.
5 En se penchant, il voit que le linceul est resté là ;
cependant il n'entre pas.
6 Simon-Pierre, qui le suivait, arrive à son tour.
Il entre dans le tombeau, et il regarde le linceul resté là,
7 et le linge qui avait recouvert la tête,
non pas posé avec le linceul, mais roulé à part à sa place.
8 C'est alors qu'entra l'autre disciple,
lui qui était arrivé le premier au tombeau.
Il vit et il crut.
9 Jusque-là, en effet, les disciples n'avaient pas vu
que, d'après l'Ecriture,
il fallait que Jésus ressuscite d'entre les morts


Jean note qu'il faisait encore sombre : la lumière de la Résurrection a troué la nuit ; on pense évidemment au Prologue du même évangile de Jean : « La lumière luit dans les ténèbres et les ténèbres ne l'ont pas saisie » au double sens du mot « saisir », qui signifie à la fois « comprendre » et « arrêter » ; les ténèbres n'ont pas compris la lumière, parce que, comme dit Jésus également chez Saint Jean « le monde est incapable d'accueillir l'Esprit de vérité » (Jn 14, 17) ; ou encore : « la lumière est venue dans le monde et les hommes ont préféré l'obscurité à la lumière » (Jn 3, 19) ; mais, malgré tout, les ténèbres ne pourront pas l'arrêter, au sens de l'empêcher de briller ; c'est toujours Saint Jean qui nous rapporte la phrase qui dit la victoire du Christ : « soyez pleins d'assurance, j'ai vaincu le monde ! » (Jn 16, 33).

Donc, « alors qu'il fait encore sombre », Marie de Magdala voit que la pierre a été enlevée du tombeau ; elle court trouver Simon-Pierre et l'autre disciple, celui que Jésus aimait, (on suppose qu'il s'agit de Jean lui-même) et elle leur dit : « On a enlevé le Seigneur de son tombeau et nous ne savons pas où on l'a mis. » Evidemment, les deux disciples se précipitent ; vous avez remarqué la déférence de Jean à l'égard de Pierre ; Jean court plus vite, il est plus jeune, probablement, mais il laisse Pierre entrer le premier dans le tombeau.

« Pierre entre dans le tombeau, et il regarde le linceul resté là, et le linge qui avait recouvert la tête, non pas posé avec le linceul, mais roulé à part à sa place. » Leur découverte se résume à cela : le tombeau vide et les linges restés sur place ; mais quand Jean entre à son tour, le texte dit : « C'est alors qu'entra l'autre disciple, lui qui était arrivé le premier au tombeau. Il vit et il crut. » Pour Saint Jean, ces linges sont des pièces à conviction : ils prouvent la Résurrection ; au moment même de l'exécution du Christ, et encore bien longtemps après, les adversaires des Chrétiens ont répandu le bruit que les disciples de Jésus avaient tout simplement subtilisé son corps. Saint Jean répond : « Si on avait pris le corps, on aurait pris les linges aussi ! Et s'il était encore mort, s'il s'agissait d'un cadavre, on n'aurait évidemment pas enlevé les linges qui le recouvraient. »

Ces linges sont la preuve que Jésus est désormais libéré de la mort : ces deux linges qui l'enserraient symbolisaient la passivité de la mort. Devant ces deux linges abandonnés, désormais inutiles, Jean vit et il crut ; il a tout de suite compris. Vous vous souvenez, quand Lazare avait été ramené à la vie par Jésus, quelques jours avant, il était sorti lié ; son corps était encore prisonnier des chaînes du monde : il n'était pas un corps ressuscité ; Jésus, lui, sort délié : pleinement libéré ; son corps ressuscité ne connaît plus d'entrave.

La dernière phrase est un peu étonnante : « Jusque-là, en effet, les disciples n'avaient pas vu que, d'après l'Ecriture, il fallait que Jésus ressuscite d'entre les morts. »

Jean a déjà noté à plusieurs reprises dans son évangile qu'il a fallu attendre la Résurrection pour que les disciples comprennent le mystère du Christ, ses paroles et son comportement. Au moment de la Purification du Temple, lorsque Jésus avait fait un véritable scandale en chassant les vendeurs d'animaux et les changeurs, l'évangile de Jean dit : « Lorsque Jésus se leva d'entre les morts, ses disciples se souvinrent qu'il avait parlé ainsi, et ils crurent à l'Ecriture ainsi qu'à la parole qu'il avait dite. » (Jn 2, 22). Même chose lors de son entrée triomphale à Jérusalem, Jean note : « Au premier moment, ses disciples ne comprirent pas ce qui arrivait, mais lorsque Jésus eut été glorifié, ils se souvinrent que cela avait été écrit à son sujet. » (Jn 12, 16).

Mais soyons francs : vous ne trouverez nulle part dans toute l'Ecriture une phrase pour dire que le Messie ressuscitera. Au bord du tombeau vide, Pierre et Jean ne viennent donc pas d'avoir une illumination comme si une phrase précise, mais oubliée, de l'Ecriture revenait tout d'un coup à leur mémoire ; mais, tout d'un coup, c'est l'ensemble du plan de Dieu qui leur est apparu ; comme dit Saint Luc à propos des disciples d'Emmaüs, leurs esprits se sont ouverts à « l'intelligence des Ecritures ».

« Il vit et il crut. Jusque là, les disciples n'avaient pas vu que, d'après l'Ecriture, il fallait que Jésus ressuscite d'entre les morts... » C'est parce que Jean a cru que l'Ecriture s'est éclairée pour lui : jusqu'ici combien de choses de l'Ecriture lui étaient demeurées obscures ; mais parce que tout d'un coup il donne sa foi, sans hésiter, alors tout devient clair : il relit l'Ecriture autrement et elle lui devient lumineuse. L'expression « il fallait » dit cette évidence. Comme disait Saint Anselme, il ne faut pas comprendre pour croire, il faut croire pour comprendre.

A notre tour, nous n'aurons jamais d'autre preuve de la Résurrection du Christ que ce tombeau vide... Dans les jours qui suivent, il y a eu les apparitions du Ressuscité. Mais aucune de ces preuves n'est vraiment contraignante... Notre foi devra toujours se donner sans autre preuve que le témoignage des communautés chrétiennes qui l'ont maintenue jusqu'à nous. Mais si nous n'avons pas de preuves, nous pouvons vérifier les effets de la Résurrection : la transformation profonde des êtres et des communautés qui se laissent habiter par l'Esprit, comme dit Paul est la plus belle preuve que Jésus est bien vivant !

***
Compléments

- Jusqu'à cette expérience du tombeau vide, les disciples ne s'attendaient pas à la Résurrection de Jésus. Ils l'avaient vu mort, tout était donc fini... et, pourtant, ils ont quand même trouvé la force de courir jusqu'au tombeau... A nous désormais de trouver la force de lire dans nos vies et dans la vie du monde tous les signes de la Résurrection. L'Esprit nous a été donné pour cela. Désormais, chaque « premier jour de la semaine », nous courons, avec nos frères, à la rencontre mystérieuse du Ressuscité.
- C'est Marie-Madeleine qui a assisté la première à l'aube de l'humanité nouvelle ! Marie-Madeleine la pécheresse... elle est l'image de l'humanité tout entière qui découvre son Sauveur. Mais, visiblement, elle n'a pas compris tout de suite ce qui se passait : là aussi, elle est bien l'image de l'humanité !
Et, bien qu'elle n'ait pas tout compris, elle est quand même partie annoncer la nouvelle aux apôtres et c'est parce qu'elle a osé le faire, que Pierre et Jean ont couru vers le tombeau et que leurs yeux se sont ouverts. A notre tour, n'attendons pas d'avoir tout compris pour oser inviter le monde à la rencontre du Christ ressuscité.

Partager cet article

Repost0
22 mars 2010 1 22 /03 /mars /2010 00:16

marie-nolle-thabut.jpg Je suis, chaque dimanche, impressionné par la qualité des commentaires de Marie-Noëlle Thabut sur les textes que nous propose la liturgie du jour.

 

Ces commentaires, trouvés sur le site "Eglise catholique en France", permettent à toute personne de bonne volonté, chrétienne ou non, de mieux comprendre la Bible, le livre le plus diffusé au monde. Notamment, en

  • donnant des explications historiques ;

  • décodant le langage imagé utilisé par l'auteur.

Je souhaite arriver à mettre ici, chaque dimanche, les commentaires de Marie-Noëlle Thabut. Ma seule contribution consiste à surligner les passages qui me semblent les plus enrichissants et à écrire en rouge ceux qui parlent d'un thème qui m'est cher : la liberté (trois autres pages de mon blog sont consacrées à ces passages des Evangiles, du reste du Nouveau Testament ou de l'Ancien Testament qui parlent de la liberté)


PREMIERE LECTURE - Isaïe 43, 16-21

16 Ainsi parle le Seigneur,
lui qui fit une route à travers la mer,
un sentier au milieu des eaux puissantes,
17 lui qui mit en campagne des chars et des chevaux,
des troupes et de puissants guerriers ;
et les voilà couchés pour ne plus se relever,
ils se sont éteints,
ils se sont consumés comme une mèche.
Le Seigneur dit :
18 « Ne vous souvenez plus d'autrefois,
ne songez plus au passé.
19 Voici que je fais un monde nouveau :
il germe déjà, ne le voyez-vous pas ?
Oui, je vais faire passer une route dans le désert,
des fleuves dans les lieux arides.
20 Les bêtes sauvages me rendront gloire,
- les chacals et les autruches -
parce que j'aurai fait couler de l'eau dans le désert,
des fleuves dans les lieux arides,
pour désaltérer le peuple, mon élu.
21 Ce peuple que j'ai formé pour moi
redira ma louange. »

Tous les textes de ce dimanche auront le même discours : oublie le passé, ne t'attarde pas sur lui... que rien, pas même les souvenirs, ne t'empêche d'avancer. Dans la première lecture, Isaïe s'adresse au peuple exilé... dans l'Evangile, Jésus parle à une femme prise en flagrant délit d'adultère : apparemment, ce sont deux cas bien différents (encore que le rapprochement, que nous propose ici la liturgie, soit intéressant !... ) mais, dans les deux cas, le discours est le même : tourne-toi résolument vers l'avenir, ne songe plus au passé.

Ce langage d'encouragement est très habituel chez l'auteur du texte que nous venons d'entendre : il s'agit de celui qu'on appelle le deuxième Isaïe ; sa prédication couvre les chapitres 40 à 55 du livre d'Isaïe dans la Bible (le livre entier qui porte le nom d'Isaïe n'est pas l'oeuvre d'un seul auteur mais très probablement de trois auteurs au moins qui ont prêché entre le huitième et le sixième siècles av. J.C.). Le deuxième Isaïe, celui que nous lisons aujourd'hui, vit au sixième siècle pendant l'Exil à Babylone (qui a duré de 587 à 538 av. J.C.).

Nous avons souvent eu l'occasion de parler de cette période qui fut une terrible épreuve. Et, franchement, on ne voyait pas bien pourquoi l'horizon s'éclaircirait ! S'ils sont en exil à Babylone, c'est parce que Nabuchodonosor, roi de Babylone, a vaincu le tout petit royaume juif dont Jérusalem est la capitale. Et pour l'instant les affaires de Nabuchodonosor marchent encore très bien ! Et puis, à supposer que l'on arrive à s'enfuir un jour... de la Babylonie à Jérusalem, il faudrait traverser le désert de Syrie qui couvre des centaines de kilomètres, et en fuyards, c'est-à-dire dans les pires conditions qui soient.


Le prophète a donc fort à faire pour redonner le moral à ses contemporains : mais il le fait si bien qu'on appelle son livre « le livre de la Consolation d'Israël » parce que le chapitre 40 commence par cette phrase superbe : « Consolez, consolez mon peuple, dit votre Dieu » ; et le seul fait de dire « votre Dieu » est un rappel de l'Alliance, une manière de dire « l'Alliance de Dieu n'est pas rompue, Dieu ne vous a pas abandonnés ». Car l'une des formulations de l'Alliance entre Dieu et son peuple était « Vous serez mon peuple et je serai votre Dieu » ; et chaque fois que l'on entend cette expression « mon Dieu » ou « votre Dieu », ce possessif est un rappel de l'Alliance en même temps qu'une profession de foi.

Isaïe va donc, de toutes ses forces, raviver l'espoir chez les exilés : Dieu ne les a pas abandonnés, au contraire, il prépare déjà leur retour au pays. On ne le voit pas encore, mais c'est sûr ! Pourquoi est-ce sûr ? Parce que Dieu est fidèle à son Alliance, parce que, depuis qu'il a choisi ce peuple, il n'a cessé de le libérer, de le maintenir en vie à travers toutes les vicissitudes de son histoire.

Ce sont ces arguments-là qu'Isaïe développe ici : Nabuchodonosor vous fait peur ? Mais Dieu a déjà fait mieux : il vous a délivrés de Pharaon ! Le désert vous fait peur ? Mais le désert du Sinaï, c'était bien pire et Dieu a protégé son peuple tout du long !
Chose étonnante, Isaïe dit « Ne vous souvenez plus d'autrefois, ne songez plus au passé » ... et justement il ne cesse de rappeler le passé ! « Le Seigneur fit une route à travers la mer, un sentier au milieu des eaux puissantes, il mit en campagne des chars et des chevaux, des troupes et de puissants guerriers ; et les voilà couchés pour ne plus se relever, ils se sont éteints, ils se sont consumés comme une mèche. » C'est, bien sûr, un rappel de l'Exode. Mais ce rappel du passé n'a qu'un but : garder confiance en l'avenir ; sous-entendu « ce que Dieu a fait une fois, il le refera » : « Oui, je vais faire passer une route dans le désert, des fleuves dans les lieux arides. » Comme il a fait passer son peuple à travers la Mer à pied sec au moment de la sortie d'Egypte, on garde confiance : il fera passer son peuple « à pied sec » à travers toutes les eaux troubles de son histoire.

L'espérance d'Israël s'appuie toujours sur son passé : c'est le sens du mot « Mémorial » ; on fait mémoire de l'oeuvre de Dieu depuis toujours, pour découvrir que cette oeuvre de Dieu se poursuit pour nous aujourd'hui, et y puiser la certitude qu'elle se poursuivra demain. Passé, Présent, Avenir : Dieu est à jamais présent aux côtés de son peuple. C'est l'un des sens du Nom de Dieu « Je suis » (sous-entendu, « Je suis avec vous en toutes circonstances). Ce rappel a aussi un autre but dans la prédication des prophètes : détourner le peuple des idoles ; Dieu seul sauve, il ne faudra jamais l'oublier. Un peu plus haut, Isaïe disait : « C'est moi, c'est moi qui suis le Seigneur, en dehors de moi, pas de Sauveur. C'est moi qui ai annoncé et donné le salut, moi qui l'ai laissé entendre, et non pas chez vous un dieu étranger. » (Is 43, 11). Bien sûr, si Isaïe juge bon d'affirmer que Dieu seul est Dieu, c'est probablement parce que la tentation d'idolâtrie existait encore !

C'est là que le rapprochement entre cette première lecture et l'évangile de la femme adultère est intéressant : les prophètes ont souvent comparé les tentations d'idolâtrie du peuple à un adultère, une infidélité. Et, à leurs yeux, l'idolâtrie était le pire fléau qui pouvait menacer Israël. Cette lutte contre l'idolâtrie menée par tous les prophètes à toutes les époques avait un triple enjeu : premièrement si Dieu est le Dieu UN, comme on le récite tous les jours, tout autre culte est sacrilège ; deuxièmement, l'idolâtrie est un danger pour nous, car Dieu seul est libérateur, et toute idolâtrie nous réduit à l'esclavage ; enfin, troisièmement, le peuple élu a une vocation très haute : être le témoin du Dieu unique et fidèle au milieu des nations. Il ne peut l'être qu'en étant lui-même fidèle.

 

PSAUME 125 (126)

1 Quand le Seigneur ramena les captifs à Sion,
nous êtions comme en rêve !
2 Alors notre bouche était pleine de rires,
nous poussions des cris de joie.

Alors on disait parmi les nations :
« Quelles merveilles fait pour eux le Seigneur ! »
3 Quelles merveilles le Seigneur fit pour nous :
nous étions en grande fête !

4 Ramène, Seigneur, nos captifs,
comme les torrents au désert.
5 Qui sème dans les larmes
moissonne dans la joie.

6 Il s'en va, il s'en va en pleurant,
il jette la semence ;
il s'en vient, il s'en vient dans la joie,
il rapporte les gerbes.

- Dans notre première lecture, le prophète Isaïe annonçait le retour au pays du peuple exilé à Babylone... et ce retour a eu lieu ! Très spontanément, on a chanté ce miracle par ce psaume, comme on avait chanté celui de la sortie d'Egypte. Vous connaissez l'histoire : en 587, c'est Nabuchodonosor, roi de Babylone, qui avait conquis Jérusalem et déporté la population ; mais le vainqueur est vaincu à son tour. La nouvelle puissance montante dans cette région, c'est le royaume perse : le roi Cyrus vole de victoire en victoire ; dès avant cette conquête, ses succès sont vus d'un très bon oeil par les captifs de Babylone parce que Cyrus est précédé d'une très bonne réputation : les troupes de Nabuchodonosor, comme beaucoup d'autres, volaient, pillaient, violaient, massacraient, dévastaient... et les populations étaient systématiquement déplacées, déportées ; c'est un phénomène tristement connu à la surface du globe, depuis que le monde est monde.

- Cyrus, lui, a une tout autre politique : probablement parce qu'il préfère être le maître de peuples riches, il autorise toutes les populations déplacées à rentrer dans leur pays d'origine, et il leur en donne les moyens : très concrètement, cela veut dire qu'il a conquis Babylone en 539, et que, dès 538, il a renvoyé les Juifs à Jérusalem mais aussi qu'il leur en a donné les moyens sous forme de subventions ; il est même allé jusqu'à restituer les biens du Temple pillés par les hommes de Nabuchodonosor.


- Mais vous avez remarqué : on ne dit pas « Quand le roi de Perse Cyrus laissa les exilés rentrer à Sion », on dit « Quand le Seigneur ramena les captifs à Sion... » : c'est une manière d'affirmer que Dieu reste le maître de l'histoire. Pendant bien longtemps (et c'est encore le cas dans ce texte d'Isaïe), l'Ancien Testament a laissé penser que Dieu tirait toutes les ficelles de l'histoire : manière de dire qu'aucun autre dieu n'agissait sur les événements (il s'agissait alors pour les prophètes de lutter contre l'idolâtrie) ; aujourd'hui, nous pressentons bien, sans savoir l'exprimer de manière satisfaisante, que l'humanité est, partiellement au moins, libre et responsable des événements.

- « Quand le Seigneur ramena les captifs à Sion » : ici, c'est clair, il s'agit de la ville de Jérusalem ; mais vous savez que ce n'est pas toujours aussi clair : quand on parle de Sion, cela peut désigner soit la petite colline de départ, celle sur laquelle David a bâti son palais, soit la ville tout entière de Jérusalem (et, en particulier, le Temple), soit toute la Judée, soit même le peuple d'Israël tout entier. Rappelez-vous la phrase d'Isaïe : « Dis à Sion : Tu es mon peuple » (Is 51, 16-17). Et aujourd'hui, si vous regardez un plan de Jérusalem, c'est une autre colline qui a pris le nom de Sion !

- Je reviens à notre psaume : écrit plus tard, on ne sait pas exactement quand, mais bien longtemps peut-être après le retour d'exil, il évoque la joie, l'émotion de la libération et du retour. En exil, là-bas, on en avait tant de fois rêvé... Et quand cela s'est réalisé, on osait à peine y croire : « Quand le Seigneur ramena les captifs à Sion, nous étions comme en rêve !...Quelles merveilles le Seigneur fit pour nous : nous étions en grande fête ! »

- Et on va jusqu'à s'imaginer que les autres peuples sont eux aussi émerveillés par ce miracle ! « Alors on disait parmi les nations : « Quelles merveilles fait pour eux le Seigneur ! »... Soyons francs « les nations », comme on dit, c'est-à-dire les peuples païens ont peut-être d'autres sujets de préoccupation : en fait, cette affirmation que même les païens s'inclinent devant l'oeuvre de Dieu pour son peuple élu est pour Israël un double rappel qui n'a rien à voir avec de la prétention ; il s'agit d'affirmer deux choses : premièrement une infinie reconnaissance pour la gratuité du choix de Dieu ; deuxièmement, on n'oublie jamais que le peuple élu l'est pour le monde : sa vocation est d'être un peuple témoin.

- La gratuité du choix de Dieu, d'abord, est un sujet toujours renouvelé d'étonnement : « Interroge donc les jours du début, ceux d'avant toi, depuis le jour où Dieu créa l'humanité sur la terre, interroge d'un bout à l'autre du monde ; est-il rien arrivé d'aussi grand ? A-t-on rien entendu de pareil ?... A toi, il t'a été donné de voir, pour que tu saches que c'est le Seigneur qui est Dieu : il n'y en a pas d'autre que lui. » (Dt 4, 32... 35).

- Ici, cet émerveillement devant le choix de Dieu est traduit en français par un mot de la même famille, le mot « merveilles » ; lequel fait toujours référence à l'oeuvre de libération de Dieu et d'abord à la libération d'Egypte. Les mots « exploit », « oeuvre », « hauts faits », « merveilles » sont toujours un rappel de l'Exode, c'est-à-dire la libération d'Egypte. Ici, il s'y ajoute la nouvelle oeuvre de libération de Dieu, l'Exil.

- Cette libération est ressentie par le peuple comme une véritable résurrection : pour l'exprimer, le psalmiste utilise deux images :

- Première image, « les torrents au désert » : « Ramène, Seigneur, nos captifs, comme les torrents au désert. » ; au sud de Jérusalem, le Néguev est un désert ; mais au printemps, des torrents dévalent les pentes et tout-à-coup éclosent des myriades de fleurs ;

- Deuxième image, « la semence » : quand le grain de blé est semé en terre, c'est pour y pourrir, apparemment y mourir... quand viennent les épis, c'est comme une naissance... cette image est d'autant plus valable que le retour des exilés signifie pour la terre elle-même une véritable renaissance.

- Dernière remarque, quand on chante ce psaume, le retour de l'exil à Babylone est déjà loin ; alors, pourquoi en parler encore ? Là-bas, on ne chante jamais le passé pour le seul plaisir de faire de l'histoire : mais cette libération, ce retour à la vie que l'on peut dater historiquement... devient une raison d'espérer d'autres résurrections, d'autres libérations.

- Chaque année, pour la fête des Tentes, à l'automne, ce cantique était chanté au cours du pèlerinage, tandis que l'on « montait » à Jérusalem. On chantait la libération déjà accomplie, on priait Dieu de hâter le Jour de la libération définitive, quand viendra Celui qu'on attend, le Messie promis... Car il y a encore aujourd'hui sur la surface de la terre, bien des lieux de captivité de toute sorte, bien des « Egypte », bien des « Babylone »... C'est à eux que l'on pense désormais quand on chante : « Ramène, Seigneur, nos captifs, comme les torrents au désert. »

- Aujourd'hui, quand nous, Chrétiens, chantons ce psaume, nous demandons la grâce de savoir seconder de toutes nos forces l'oeuvre de libération inaugurée par le Messie : il nous appartient de hâter le jour où c'est enfin l'humanité tout entière qui chantera à pleine voix : « Quelles merveilles le Seigneur fit pour nous : nous étions en grande fête ! »

DEUXIEME LECTURE - Philippiens 3, 8 - 14

Frères,
tous les avantages que j'avais autrefois,
8 je les considère maintenant comme une perte
à cause de ce bien qui dépasse tout :
la connaissance du Christ Jésus, mon Seigneur.
A cause de lui, j'ai tout perdu ;
je considère tout comme des balayures,
en vue d'un seul avantage, le Christ,
9 en qui Dieu me reconnaîtra comme juste.
Cette justice ne vient pas de moi-même,
- c'est-à-dire de mon obéissance à la loi de Moïse -
mais de la foi au Christ :
c'est la justice qui vient de Dieu et qui est fondée sur la foi.
10 Il s'agit de connaître le Christ,
d'éprouver la puissance de sa résurrection
et de communier aux souffrances de sa passion,
en reproduisant en moi sa mort,
11 dans l'espoir de parvenir, moi aussi,
à ressusciter d'entre les morts.
12 Certes, je ne suis pas encore arrivé,
je ne suis pas encore au bout,
mais je poursuis ma course pour saisir tout cela,
comme j'ai moi-même été saisi par le Christ Jésus.
13 Frères, je ne pense pas l'avoir déjà saisi.
Une seule chose compte :
oubliant ce qui est en arrière, et lancé vers l'avant,
14 je cours vers le but pour remporter le prix
auquel Dieu nous appelle là-haut
dans le Christ Jésus.

Nous retrouvons ici l'image de la course que Saint Paul emploie à plusieurs reprises dans ses lettres. Et, dans la course, c'est le but qui compte ! Le point de départ, il faut se dépêcher de l'oublier ! Imaginez un coureur qui se retournerait sans arrêt, il est assuré de perdre : « Une seule chose compte : oubliant ce qui est en arrière, et lancé vers l'avant, je cours vers le but pour remporter le prix... » Il faut donc savoir tourner le dos en quelque sorte : et depuis qu'il a été « saisi » par le Christ, comme il dit, Paul a tourné le dos à bien des choses, à bien des certitudes. Le mot « saisi » est très fort dans le langage de Paul : sa vie a été réellement complètement bouleversée depuis le jour où le Christ s'est littéralement emparé de lui sur le chemin de Damas.

D'habitude, pourtant, Paul présente sa foi chrétienne comme la suite logique de sa foi juive. A ses yeux, Jésus-Christ accomplit vraiment l'attente de l'Ancien Testament et il y a continuité entre l'Ancien et le Nouveau Testament : par exemple, au cours de son procès devant le tribunal romain à Césarée, il dira : « Les prophètes et Moïse ont prédit ce qui devait arriver (c'est-à-dire que Jésus est le Messie) et je ne dis rien de plus... » (Ac 26, 22). Mais ici, Paul insiste sur la nouveauté apportée par Jésus-Christ : « Tous les avantages que j'avais autrefois, je les considère maintenant comme une perte à cause de ce bien qui dépasse tout : la connaissance du Christ Jésus, mon Seigneur. »

Cette nouveauté apportée par Jésus-Christ est donc radicale : désormais nous sommes réellement une « création nouvelle » ; cette expression, nous l'avons rencontrée dimanche dernier dans la deuxième lettre aux Corinthiens ; ici, Paul le dit autrement : « A cause de lui, j'ai tout perdu ; je considère tout comme des balayures, en vue du seul avantage, le Christ, en qui Dieu me reconnaîtra comme juste. » Traduisez « ce qui, auparavant, me paraissait le plus important, mes avantages, mes privilèges, désormais cela ne compte pas plus pour moi que des balayures ».

Ces « avantages » dont il parle : c'était la fierté d'appartenir au peuple d'Israël ; c'était la foi, la fidélité, l'espérance indéracinable de ce peuple ; c'était la pratique assidue, scrupuleuse de tous les commandements, ce qu'il appelle « l'obéissance à la loi de Moïse ». Mais, désormais, Jésus-Christ a pris toute la place dans sa vie : « Je considère tout comme des balayures en vue d'un seul avantage, le Christ ». Désormais il possède le bien qui dépasse tout, la seule richesse au monde à ses yeux : la « connaissance » du Christ ; pour parler de cela, Jésus employait des paraboles : il disait par exemple « le Royaume des cieux est comparable à un trésor qui était caché dans un champ et qu'un homme a découvert : il le cache à nouveau et, dans sa joie, il s'en va, met en vente tout ce qu'il a, et il achète ce champ. » (Mt 13, 44).

Le vrai trésor de notre existence, nous dit Saint Paul, c'est d'avoir découvert le Christ ; et il sait de quoi il parle, lui qui a d'abord été un persécuteur des apôtres ! Sa vie a été complètement bouleversée par cette découverte, par cette « connaissance » du Christ. Une connaissance qui n'est pas d'ordre intellectuel : au sens biblique, connaître quelqu'un, c'est vivre dans son intimité, c'est l'aimer et partager sa vie. C'est bien dans ce sens d'intimité partagée que Paul parle du lien qui l'unit désormais, et avec lui tous les baptisés, à Jésus-Christ.

Pourquoi insiste-t-il tellement sur ce lien ? Parce que nous sommes dans le contexte d'un conflit très grave qui traversait la communauté des Philippiens à propos de la circoncision ; nous l'avons rencontré déjà il y a quelques semaines : certains Chrétiens d'origine juive auraient voulu qu'on impose la circoncision à tous les Chrétiens préalablement au Baptême ; c'est à la circoncision qu'il pense quand il parle « d'obéissance à la Loi de Moïse » ; on sait dans quel sens les Apôtres ont tranché cette question qui risquait de diviser les communautés, au cours d'une Assemblée à Jérusalem, une sorte de mini-Concile : dans la Nouvelle Alliance, la Loi de Moïse est dépassée ; le Baptême au Nom de Jésus fait de nous des fils de Dieu : « Vous qui avez été baptisés en Christ, vous avez revêtu le Christ », dit Paul dans la lettre aux Galates (Ga 3, 27). La circoncision n'est donc plus indispensable pour faire partie du peuple de la Nouvelle Alliance, puisque cette Alliance est définitivement scellée une fois pour toutes en Jésus-Christ : « En Jésus-Christ, Dieu me reconnaîtra comme juste. Cette justice ne vient pas de moi-même, c'est-à-dire de mon obéissance à la Loi de Moïse, mais de la foi au Christ : c'est la justice qui vient de Dieu et qui est fondée sur la foi. » L'une des grandes découvertes de Paul, c'est que notre salut n'est pas au bout de nos mérites, de nos efforts... Le salut de Dieu est gratuit ! C'est le sens même du mot « grâce » si on y réfléchit... Le livre de la Genèse disait déjà : « Abraham eut foi dans le Seigneur, et le Seigneur estima qu'il était juste. » (Gn 15, 6). Pour le dire autrement, notre justice vient uniquement de Dieu, il suffit de croire !

Mais alors pourquoi parle-t-il de « communier aux souffrances de la passion du Christ, de reproduire sa mort, dans l'espoir de parvenir à ressusciter d'entre les morts « ? Il ne s'agit évidemment pas d'accumuler des mérites pour faire bonne mesure ! Paul vient de nous dire exactement le contraire ! Ce qu'il veut dire, c'est que cette nouvelle vie que nous menons désormais en Jésus-Christ, comme greffés sur lui (pour reprendre l'image de la vigne chez Saint Jean) nous amène à prendre le même chemin que lui. « Communier aux souffrances de la passion du Christ », c'est accepter de reproduire le comportement du Christ, accepter de courir les mêmes risques, qui sont les risques de l'annonce de l'évangile ; Jésus l'avait dit : « Nul n'est prophète en son pays » et il avait bien prévenu ses apôtres qu'ils ne seraient pas mieux traités que leur maître.

*****
Complément
Une des idées maîtresses de Saint Paul c'est que le Christ est venu accomplir les Ecritures : le rapport entre l'Ancien Testament et le Nouveau Testament, entre l'Ancienne Alliance et la Nouvelle Alliance est fait à la fois de continuité et de rupture : c'est parce qu'il est juif qu'il est chrétien, et voilà la continuité... mais désormais, il faut abandonner les pratiques juives pour se laisser « saisir » par le Christ, et voilà la rupture.

 

EVANGILE - Jean 8, 1-11

1 Jésus s'était rendu au mont des Oliviers ;
2 de bon matin, il retourna au Temple de Jérusalem.
Comme tout le peuple venait à lui,
il s'assit et se mit à enseigner.
3 Les scribes et les pharisiens lui amènent une femme
Ils la font avancer,
4 et disent à Jésus :
« Maître, cette femme
a été prise en flagrant délit d'adultère.
5 Or, dans la Loi, Moïse nous a ordonné
de lapider ces femmes-là.
Et toi, qu'en dis-tu ? »
6 Ils parlaient ainsi pour le mettre à l'épreuve,
afin de pouvoir l'accuser.
Mais Jésus s'était baissé,
et, du doigt, il traçait des traits sur le sol.
7 Comme on persistait à l'interroger,
il se redressa et leur dit :
« Celui d'entre vous qui est sans péché,
qu'il soit le premier à lui jeter la pierre. »
8 Et il se baissa de nouveau
pour tracer des traits sur le sol.
9 Quant à eux, sur cette réponse,
ils s'en allaient, l'un après l'autre,
en commençant par les plus âgés.
Jésus resta seul avec la femme en face de lui.
10 Il se redressa et lui demanda :
« Femme, où sont-ils donc ?
Alors, personne ne t'a condamnée ? »
11 Elle répondit :
« Personne, Seigneur. »
Et Jésus lui dit :
« Moi non plus, je ne te condamne pas.
Va, et désormais ne pèche plus. »

Nous sommes déjà dans le contexte de la Passion : la première ligne mentionne le Mont des Oliviers, or les évangélistes ne parlent jamais du Mont des Oliviers avant les derniers jours de la vie publique de Jésus ; d'autre part, le désir des Pharisiens de prendre Jésus au piège signifie que son procès se profile déjà à l'horizon. Raison de plus pour être particulièrement attentifs à tous les détails de ce texte : il s'agit de beaucoup plus qu'une anecdote de la vie de Jésus, il s'agit du sens même de sa mission. Au début de la scène, Jésus est en position d'enseignant (« Comme tout le peuple venait à lui, il s'assit et se mit à enseigner »), mais voici que par la question des scribes et des Pharisiens, il est placé en position de juge : on l'aura remarqué, de tous les protagonistes, il est le seul assis. Le thème du jugement, chez Saint Jean, est assez important pour qu'on ne s'étonne pas de cette insistance à ce moment. Cette scène de la femme adultère est la mise en pratique de la phrase qu'on trouve au début du même évangile : « Dieu n'a pas envoyé son Fils dans le monde pour juger le monde, mais pour que le monde soit sauvé par lui. » (Jn 3, 17).

Dans ce simulacre de procès, les choses sont apparemment simples : la femme adultère a été prise en flagrant délit, il y a des témoins ; la Loi de MoÏse condamnait l'adultère, cela faisait partie des commandements de Dieu révélés au Sinaï (« Tu ne commettras pas d'adultère » Ex 20, 14 ; Dt 5, 18) ; et le Livre du Lévitique prévoyait la peine capitale : « Quand un homme commet l'adultère avec la femme de son prochain, ils seront mis à mort, l'homme adultère aussi bien que la femme adultère. » (Lv 20, 10). Les scribes et les Pharisiens qui viennent trouver Jésus sont très attachés au respect de la Loi de Moïse : on ne peut quand même pas le leur reprocher ! Mais ils oublient de dire que la Loi prévoyait la peine capitale pour les deux complices, l'homme aussi bien que la femme adultère ; tout le monde le sait, mais personne n'en parlera, ce qui prouve bien que la vraie question posée par les Pharisiens ne porte pas sur l'observance exacte de la Loi ; leur question est ailleurs et le texte le dit très bien : « Dans la Loi, Moïse nous a ordonné de lapider ces femmes-là. Et toi, qu'en dis-tu ? Ils parlaient ainsi pour le mettre à l'épreuve, afin de pouvoir l'accuser. » Où est le piège tendu à Jésus ? De quoi espérait-on l'accuser ? On se doute bien qu'il n'approuve pas la lapidation, ce serait contredire toute sa prédication sur la miséricorde ; mais s'il ose publiquement plaider pour la libération de la femme adultère, on pourra l'accuser de pousser le peuple à désobéir à la Loi. Dans l'évangile de Jean (au chapitre 5), on l'a déjà vu donner au paralytique guéri l'ordre de porter son grabat, ce qui est un acte interdit le jour du sabbat. Ce jour-là, on n'a rien pu contre lui, mais cette fois l'incitation à la désobéissance va être publique. Au fond, malgré l'apparent respect de l'apostrophe « Maître.. qu'en dis-tu ? » Jésus n'est pas en meilleure posture que la femme adultère : les deux sont en danger de mort.

Jésus ne répond pas tout de suite : « Jésus s'était baissé, et, du doigt, il traçait des traits sur le sol. » Ce silence est certainement destiné à laisser à chacun le soin de répondre : très respectueux, il n'humilie personne ; celui qui incarne la miséricorde ne cherche pas à mettre qui que ce soit dans l'embarras, pas plus les scribes et les Pharisiens que la femme adultère ! Aux uns comme à l'autre, il veut faire faire un bout de chemin. Son silence est constructif : il va faire découvrir aux Pharisiens et aux scribes le vrai visage du Dieu de miséricorde. Quand il se décide à répondre, sa phrase ressemble plutôt à une question : « Celui d'entre vous qui est sans péché, qu'il soit le premier à lui jeter la pierre. » La Loi ne disait pas que c'était le témoin de l'adultère qui devait lancer la première pierre ; mais elle le disait expressément pour le cas d'idolâtrie (Dt 13, 9-10 ; Dt 17, 7). Si bien que la réponse de Jésus peut se traduire : « Cette femme est coupable d'adultère, au premier sens du terme, c'est entendu ; mais vous, n'êtes-vous pas en train de commettre un adultère autrement plus grave, c'est-à-dire une infidélité au Dieu de l'Alliance ? La loi est devenue votre idole. »

On sait que, très souvent, les prophètes ont parlé de l'idolâtrie en termes d'adultère. Or manquer à la miséricorde, c'est être infidèle au Dieu de miséricorde. Les Pharisiens et les scribes voulaient sincèrement être les fils du Très-Haut, alors Jésus leur dit « Ne vous trompez pas de Dieu, soyez miséricordieux ». Sur cette réponse, ils s'en vont, « l'un après l'autre, en commençant par les plus âgés ». Rien d'étonnant : les plus anciens sont les plus prêts à entendre l'appel à la miséricorde. Tant de fois, ils ont expérimenté pour eux-mêmes la miséricorde de Dieu... Tant de fois, ils ont lu, chanté, médité la phrase « Dieu de tendresse et de pitié, lent à la colère et plein d'amour » (Ex 34, 6), tant de fois ils ont chanté le psaume 51 (50) « Pitié pour moi, Seigneur, en ta bonté, dans ta grande miséricorde efface mon péché »... Jésus, le Verbe, vient d'accomplir parmi eux sa mission de Révélation.

Alors, Jésus et la femme restent seuls : c'est le face à face, comme le dit Saint Augustin, de la misère et de la miséricorde. Pour elle, le Verbe va là encore accomplir sa mission, dire la parole de Réconciliation. Isaïe parlant du véritable serviteur de Dieu l'avait annoncé : « Il ne brisera pas le roseau ployé, il n'éteindra pas la mèche qui s'étiole... » (Is 42, 3). Ce n'est pas du laxisme : Jésus dit bien « ne pèche plus », tout n'est pas permis, le péché reste condamné... mais seul le pardon peut permettre au pécheur d'aller plus loin.

Partager cet article

Repost0
18 mars 2010 4 18 /03 /mars /2010 00:01
marie-nolle-thabut.jpg Je suis, chaque dimanche, impressionné par la qualité des commentaires de Marie-Noëlle Thabut sur les textes que nous propose la liturgie du jour.


Ces commentaires, trouvés sur le site "Eglise catholique en France", permettent à toute personne de bonne volonté, chrétienne ou non, de mieux comprendre la Bible, le livre le plus diffusé au monde. Notamment, en

  • donnant des explications historiques ;

  • décodant le langage imagé utilisé par l'auteur.

Je souhaite arriver à mettre ici, chaque dimanche, les commentaires de Marie-Noëlle Thabut. Ma seule contribution consiste à surligner les passages qui me semblent les plus enrichissants et à écrire en rouge ceux qui parlent d'un thème qui m'est cher : la liberté (trois autres pages de mon blog sont consacrées à ces passages des Evangiles, du reste du Nouveau Testament ou de l'Ancien Testament qui parlent de la liberté)

 

PREMIERE LECTURE - Josué 5, 10- 12

Après le passage du Jourdain,
10 les fils d'Israël campèrent à Guilgal
et célébrèrent la Pâque le quatorzième jour du mois,
vers le soir, dans la plaine de Jéricho.
11 Le lendemain de la Pâque,
ils mangèrent les produits de cette terre :
des pains sans levain et des épis grillés.
12 A partir de ce jour, la manne cessa de tomber,
puisqu'ils mangeaient les produits de la terre.
Il n'y avait plus de manne pour les fils d'Israël,
qui mangèrent cette année-là
ce qu'ils récoltèrent sur la terre de Canaan


Tout le monde sait que Moïse n'est pas entré en Terre Promise ; il est mort au mont Nebo (c'est-à-dire au niveau de la Mer Morte du côté que nous appellerions aujourd'hui la rive Jordanienne) : mais, ne le plaignons pas, il est entré ainsi tout de suite dans la véritable Terre Promise ; ce n'est donc pas lui qui a fait entrer le peuple d'Israël en Palestine, c'est son serviteur et successeur, Josué.

Et tout le livre de Josué est le récit de cette entrée du peuple en Terre Promise, depuis la traversée du Jourdain. S'il a fallu le traverser, c'est parce que les tribus d'Israël sont entrées en Palestine par l'Est. Ceci dit, la Bible ne fait jamais de l'histoire pour de l'histoire ; ce qui l'intéresse, ce sont les leçons de l'histoire ; on ne sait pas qui a écrit le livre de Josué, mais l'objectif est assez clair : si l'auteur du livre rappelle l'oeuvre de Dieu en faveur d'Israël, c'est pour exhorter le peuple à la fidélité.
Dans le texte d'aujourd'hui, c'est plus vrai que jamais ; sous ces quelques lignes un peu rapides, c'est un véritable sermon qui se cache ! Un sermon qui tient en deux points : ce qu'il ne faudra jamais oublier, c'est premièrement, Dieu nous a libérés d'Egypte ; deuxièmement, si Dieu nous a libérés d'Egypte, c'était pour nous donner cette terre comme il l'avait promis à nos pères. La grande leçon c'est que nous recevons tout de Dieu ; et quand nous l'oublions, nous nous mettons nous-mêmes dans des situations sans issue.

C'est pour cela que le texte fait des parallèles incessants entre la sortie d'Egypte, la vie au désert et l'entrée en Canaan. Par exemple, au chapitre 3 du livre de Josué, la traversée du Jourdain est racontée très solennellement comme la répétition du miracle de la Mer Rouge. Ici, dans notre texte de ce dimanche, l'auteur insiste sur la Pâque : il dit « ils célébrèrent la Pâque, le quatorzième jour du mois, vers le soir » : la célébration de la Pâque avait marqué la sortie d'Egypte et le miracle de la Mer Rouge ; cette fois-ci, la nouvelle Pâque suit l'entrée en Terre promise et le miracle du Jourdain.

Ces parallèles sont évidemment intentionnels. Le message de l'auteur, c'est que d'un bout à l'autre de cette incroyable aventure, c'est le même Dieu qui agissait pour libérer son peuple, en vue de la Terre Promise. La méditation du livre de Josué suit de très près ici celle du Deutéronome. D'ailleurs, « JOSUE » , ce n'est pas son nom, c'est un surnom donné par Moïse : au début, il s'appelait simplement « Hoshéa » (ou « Osée » si vous préférez) qui signifie « Il sauve »... Son nouveau nom, « JOSUE » (« Yeoshoua ») contient le nom de Dieu ; il signifie donc plus explicitement que c'est Dieu et Dieu seul qui sauve ! Effectivement, Josué a bien compris que ce n'est pas lui-même, pauvre homme qui, seul, peut sauver, libérer son peuple !
Dans le même esprit, le Psaume 114 (115) reprend à sa manière le parallèle entre les deux traversées miraculeuses de la mer Rouge et du Jourdain : « La mer voit et s'enfuit, le Jourdain retourne en arrière ; qu'as-tu, mer, à t'enfuir ? Jourdain, à retourner en arrière ? Tremble, terre, devant la face du Maître, devant la face du Dieu de Jacob. » Désormais la célébration annuelle de la Pâque sera le mémorial, non seulement de la nuit de l'Exode, mais aussi de l'arrivée en Terre Promise : ces deux événements n'en font qu'un seul ; c'est toujours la même oeuvre de Dieu pour libérer son peuple !

La deuxième partie du texte d'aujourd'hui est un peu surprenante, tellement le texte est laconique ; apparemment, il n'est question que de nourriture, mais là encore, il s'agit de beaucoup plus que cela : « Le lendemain de la Pâque, ils mangèrent les produits de cette terre : des pains sans levain et des épis grillés. A partir de ce jour, la manne cessa de tomber, puisqu'ils mangeaient les produits de la terre. Il n'y avait plus de manne pour les fils d'Israël, qui mangèrent cette année-là ce qu'ils récoltèrent sur la terre de Canaan. » Ce changement de nourriture est significatif, il fait penser à un sevrage : une page de l'histoire est tournée, une nouvelle vie commence ; on dit quelque chose d'analogue pour les enfants petits : ils passent progressivement (sur le plan de l'alimentation ) de ce que l'on appelle le premier âge, à un deuxième puis un troisième et un quatrième âges...

Ici, on a un phénomène analogue : la période du désert est terminée, avec son cortège de difficultés, de récriminations, de solutions-miracle aussi ! Désormais, Israël est arrivé sur la Terre donnée par Dieu : il ne sera plus nomade, il va devenir sédentaire, il sera un peuple d'agriculteurs ; il mangera les produits du sol. Peuple adulte, il est devenu responsable de sa propre subsistance.

Autre leçon : à partir du moment où le peuple a les moyens de subvenir lui-même à ses besoins, Dieu ne se substitue pas à lui : il a trop de respect pour notre liberté. Mais on n'oubliera jamais la manne et on retiendra la leçon : à nous de prendre exemple sur la sollicitude de Dieu pour ceux qui ne peuvent pas (pour une raison ou une autre) subvenir à leurs propres besoins ; le Targum (c'est-à-dire la traduction commentée de la bible en araméen qui était lue dans les synagogues à partir du sixième siècle avant J.C.) du Livre du Deutéronome (à propos de Dt 34, 6) le dit très bien : « Dieu nous a enseigné à nourrir les pauvres pour avoir fait descendre le pain du ciel pour les fils d'Israël » ; sous-entendu à nous d'en faire autant.
Pour finir, ne l'oublions pas : en hébreu, Josué et Jésus, c'est le même nom ; les premiers Chrétiens ont évidemment fait le rapprochement ! Du coup, la traversée du Jourdain, entrée en Terre Promise, la terre de liberté, faisait mieux comprendre le Baptême dans le Jourdain : il signe notre entrée dans la véritable terre de liberté !

PSAUME 33 (34) , 2-3, 4-5, 6-7

2 Je bénirai le Seigneur en tout temps,
sa louange sans cesse à mes lèvres.
3 Je me glorifierai dans le Seigneur :
que les pauvres m'entendent et soient en fête !

4 Magnifiez avec moi le Seigneur,
exaltons tous ensemble son Nom.
5 Je cherche le Seigneur, il me répond ;
de toutes mes frayeurs, il me délivre.

6 Qui regarde vers lui resplendira,
sans ombre ni trouble au visage.
7 Un pauvre crie ; le Seigneur entend :
il le sauve de toutes ses angoisses.



- Une fois de plus, vous avez remarqué le parallélisme : chaque verset est construit en deux lignes qui se répondent ; l'idéal serait de le chanter à deux choeurs alternés, ligne par ligne.

- Vous savez aussi que ce psaume 33 (34) est alphabétique : non seulement il comporte 22 versets, 22 étant le nombre de lettres de l'alphabet hébreu, mais en plus, c'est ce qu'on appelle en poésie un acrostiche : l'alphabet est écrit verticalement dans la marge en face du psaume, une lettre devant chaque verset, dans l'ordre... et chaque verset commence par la lettre qui lui correspond dans la marge ; ce procédé, assez fréquent dans les psaumes, indique toujours qu'on se trouve en présence d'un psaume d'action de grâces pour l'Alliance ; ceci ne nous étonne pas en réponse à la première lecture de ce même dimanche ! Vous avez en mémoire les petites phrases du livre de Josué qui, sous couvert de nous raconter une histoire, étaient en fait une invitation à l'action de grâce pour toute l'oeuvre de Dieu en faveur d'Israël.

- D'ailleurs, le vocabulaire de l'action de grâce est omniprésent dans ce psaume, rien que dans les premiers versets retenus aujourd'hui ! Vous avez entendu cette foison de mots : « bénir, louange, glorifier, fête, magnifier, exalter, resplendir » ! « Je bénirai le Seigneur en tout temps, sa louange sans cesse à mes lèvres. Je me glorifierai dans le Seigneur... Magnifiez avec moi le Seigneur, exaltons tous ensemble son Nom... Qui regarde vers lui resplendira, sans ombre ni trouble au visage. »

- Au passage, vous avez entendu une autre particularité du vocabulaire biblique : « Qui regarde vers lui resplendira » ; l'expression « regarder vers », on trouve aussi parfois « lever les yeux vers » est l'expression de l'adoration rendue à celui qu'on reconnaît comme Dieu.

- C'est toute l'expérience d'Israël qui parle ici, témoin de l'oeuvre de Dieu : un Dieu qui « répond, délivre, entend, sauve... » ; « Je cherche le Seigneur, il me répond ; de toutes mes frayeurs, il me délivre... Un pauvre crie ; le Seigneur entend : il le sauve de toutes ses angoisses. »

- Cette attention de Dieu pour celui qui souffre, nous l'avons lue dans le passage très fort du chapitre 3 de l'Exode, dans l'épisode du buisson ardent : « j'ai vu la misère de mon peuple... son cri est parvenu jusqu'à moi... je connais ses souffrances... ». C'était notre première lecture du troisième dimanche de Carême, dimanche dernier.

- Dans sa propre histoire, Israël est lui-même ce pauvre qui a fait l'expérience de la miséricorde de Dieu : quand il chante le psaume 33 « Un pauvre crie ; le Seigneur entend : il le sauve de toutes ses angoisses. », il parle d'abord de lui. Mais ce psaume l'invite aussi à élargir les horizons, car il dit bien « Un pauvre crie », c'est-à-dire n'importe quel pauvre, n'importe où sur la planète.

- Du coup, Israël découvre sa vocation : elle est double

- Premièrement, il doit être le peuple qui enseigne à tous les humbles du monde la confiance ! La foi apparaît alors comme un dialogue entre Dieu et l'homme : l'homme crie sa détresse vers Dieu ... Dieu l'entend ... Dieu le libère, le sauve, vient à son secours ... et l'homme reprend la parole, cette fois pour rendre grâce : si on y réfléchit, la prière comprend toujours ce double mouvement de demande, et de louange... d'abord la demande et la réponse de Dieu : « Je cherche le Seigneur, il me répond ; de toutes mes frayeurs, il me délivre... » Puis l'action de grâce : « Magnifiez avec moi le Seigneur, exaltons tous ensemble son Nom. »

- Le deuxième aspect de la vocation d'Israël, (et la nôtre, désormais) c'est de seconder l'oeuvre de Dieu, d'être son instrument ; de même que Moïse ou Josué ont été les instruments de Dieu libérant son peuple et l'introduisant dans la Terre promise, Israël est invité à être lui-même l'oreille ouverte aux pauvres et l'instrument de la sollicitude de Dieu pour eux.

- Ceci nous permet peut-être de mieux entendre cette fameuse béatitude de la pauvreté : exprimée chez Luc par la phrase : « Heureux, vous les pauvres : le royaume de Dieu est à vous. » (Lc 6, 20) et ici : « que les pauvres m'entendent et soient en fête ! » (Ce qui prouve une fois de plus que Jésus était profondément inséré dans les manières de parler et le vocabulaire de ses pères en Israël).


- J'entends au moins deux choses : premièrement, « réjouissez-vous, Dieu n'est pas sourd, il va intervenir » ; deuxièmement, « il a choisi des instruments sur cette terre pour venir à votre secours. » La vocation d'Israël au long des siècles sera de faire retentir ce cri, je devrais dire cette polyphonie mêlée de souffrance, de louange et d'espoir . Et aussi de tout faire pour soulager les innombrables formes de pauvreté.


- Il n'y a qu'une sorte de pauvreté dont il ne faudra jamais se débarrasser, celle du coeur : le réalisme de ceux qui acceptent de se reconnaître tout-petits, et qui osent appeler Dieu à leur secours. Comme dit Saint Matthieu « Heureux les pauvres de coeur, le Royaume des cieux est à eux ».


- Il reste que la sollicitude de Dieu n'est pas une baguette magique qui ferait disparaître tout désagrément, toute souffrance de nos vies... Au désert, derrière Moïse, ou en Canaan derrière Josué, le peuple n'a pas été miraculeusement épargné de tout souci ! Mais la présence de Dieu l'accompagnait en toutes circonstances pour lui faire franchir les obstacles ; dans sa leçon sur la prière, l'évangile de Luc nous dit exactement la même chose : « Demandez, on vous donnera ; cherchez, vous trouverez ; frappez, on vous ouvrira. En effet, quiconque demande reçoit, qui cherche trouve, et à qui frappe, on ouvrira. Quel père, parmi vous, si son fils lui demande un poisson, lui donnera un serpent au lieu de poisson ? Ou encore, s'il demande un oeuf, lui donnera-t-il un scorpion ? Si donc, vous qui êtes mauvais, savez donner de bonnes choses à vos enfants, combien plus le Père céleste donnera-t-il l'Esprit-Saint à ceux qui le prient . » (Luc 11, 9-13).

DEUXIEME LECTURE - 2 Corinthiens 5 , 17-21

Frères,
17 si quelqu'un est en Jésus-Christ,
il est une créature nouvelle.
Le monde ancien s'en est allé,
un monde nouveau est déjà né.
18 Tout cela vient de Dieu :
il nous a réconciliés avec lui par le Christ,
et il nous a donné pour ministère
de travailler à cette réconciliation.
19 Car c'est bien Dieu
qui, dans le Christ, réconciliait le monde avec lui ;
il effaçait pour tous les hommes le compte de leurs péchés,
et il mettait dans notre bouche la parole de la réconciliation.
20 Nous sommes donc les ambassadeurs du Christ,
et par nous c'est Dieu lui-même qui, en fait,
vous adresse un appel.
Au nom du Christ, nous vous le demandons,
laissez-vous réconcilier avec Dieu.
21 Celui qui n'a pas connu le péché,
Dieu l'a pour nous identifié au péché des hommes,
afin que, grâce à lui,
nous soyons identifiés à la justice de Dieu.




La difficulté de ce texte, c'est qu'on peut le comprendre de deux manières. Tout se joue peut-être sur la phrase qui est au centre : Dieu « effaçait pour tous les hommes le compte de leurs péchés ». Cela peut vouloir dire deux choses : soit, première hypothèse, depuis le début du monde, Dieu fait le compte des péchés des hommes. Mais, dans sa grande miséricorde, il a quand même accepté d'effacer ce compte à cause du sacrifice de Jésus-Christ. C'est ce qu'on appelle « la substitution ». Jésus aurait porté à notre place le poids de ce compte trop lourd. Soit, deuxième hypothèse, Dieu n'a jamais fait le moindre compte des péchés des hommes et le Christ est venu dans le monde pour nous le prouver. Pour nous montrer que Dieu est depuis toujours Amour et Pardon. Comme disait déjà le psaume 102 (103) bien avant la venue du Christ, « Dieu met loin de nous nos péchés ».

Or tout le travail de la révélation biblique consiste justement à nous faire passer de la première hypothèse à la deuxième. Nous allons donc nous poser trois questions : premièrement Dieu tient-il des comptes avec nous ? Deuxièmement, peut-on parler de « substitution » pour la mort du Christ ? Troisièmement, si Dieu ne fait pas de comptes avec nous, si on ne peut pas parler de « substitution » à propos de la mort du Christ, alors comment comprendre ce texte de Paul ?


1) Tout d'abord, Dieu fait-il des comptes avec nous ? Un Dieu comptable, c'est une idée qui nous vient assez spontanément à l'esprit : probablement parce que nous sommes un peu comptables nous-mêmes à l'égard des autres ? Cette idée était incontestablement celle du peuple élu au début de l'histoire de l'Alliance ; rien d'étonnant : pour que l'homme découvre Dieu tel qu'il est vraiment, il faut que Dieu se révèle à lui. Et nous voyons, dimanche après dimanche, le travail de la révélation biblique.


Commençons par Abraham : Dieu n'a jamais parlé de
péché avec lui ; il lui a parlé d'Alliance, de Promesse, de bénédiction, de descendance : on ne trouve le mot « mérite » nulle part. La Bible note « Abraham eut foi dans le Seigneur et cela lui fut compté comme justice » (Gn 15, 6). La foi, la confiance, c'est la seule chose qui compte. Nos comportements suivront. Dieu n'en fait pas des comptes : ce qui ne veut pas dire que nous pouvons désormais faire n'importe quoi ; nous gardons notre entière responsabilité dans la construction du royaume. Ou encore, rappelons-nous les révélations successives de Dieu à Moïse, en particulier, le « Seigneur miséricordieux et bienveillant, lent à la colère et plein d'amour » ; et puis David qui a découvert (à l'occasion de son péché justement) que le pardon de Dieu précède même nos repentirs. Ou encore cette magnifique phrase où Isaïe nous dit que Dieu nous surprendra toujours parce que ses pensées ne sont pas nos pensées, précisément parce qu'il n'est que pardon pour les pécheurs. (Is 55, 6 -8)

Impossible de tout citer, mais l'Ancien Testament, déjà, savait fort bien que Dieu est tendresse et pardon et n'oublions pas que le peuple d'Israël a appelé Dieu « Père » bien avant nous. La fable de Jonas par exemple a été écrite justement pour qu'on n'oublie pas que Dieu s'intéresse au sort de ces païens de Ninivites, les ennemis héréditaires de son peuple.


2) Deuxième question, peut-on parler de « substitution » pour la mort du Christ ? Evidemment, si Dieu ne tient pas des comptes, si donc nous n'avons pas de dette à payer, nous n'avons pas besoin que Jésus se substitue à nous ; d'autre part, quand les textes du Nouveau Testament parlent de Jésus, ils parlent de solidarité, mais pas de substitution ; et d'ailleurs,
si quelqu'un pouvait agir à notre place, où serait notre liberté ? Jésus n'agit pas à notre place ; il ne se substitue pas à nous ; il n'est pas non plus notre représentant ; Jésus est notre frère aîné, le « premier-né » comme dit Paul, notre pionnier, il ouvre la voie, il marche à notre tête ; il se mêle aux pécheurs en demandant le Baptême de Jean ; sur la Croix il acceptera de mourir du péché des hommes : il se rapproche ainsi de nous pour que nous puissions nous rapprocher de lui.

3) Troisième question : mais alors, comment comprendre notre texte de Paul d'aujourd'hui ? Première conviction, Dieu n'a jamais fait le moindre compte des
péchés des hommes ; deuxième conviction, le Christ est venu dans le monde pour nous le prouver. Comme il l'a dit à Pilate « Je suis venu dans le monde pour rendre témoignage à la vérité ». C'est-à-dire pour nous montrer que Dieu est depuis toujours Amour et Pardon. Quand Paul dit « il effaçait pour tous les hommes le compte de leurs péchés », c'est dans nos têtes qu'il efface nos fausses idées sur un Dieu comptable.

La question rebondit : pourquoi Jésus est-il mort ? Le Christ est venu pour témoigner de ce Dieu d'amour auprès de ses contemporains ; il a essuyé le refus de cette révélation ; et il a accepté de mourir d'avoir eu trop d'audace, d'avoir été trop gênant pour les autorités en place qui savaient mieux que lui qui était Dieu. Il est mort de cet orgueil des hommes qui s'est mué en haine sans merci.

Au sein même de ce déchaînement d'orgueil, il a subi l'humiliation ; au sein de la haine, il n'a eu que des paroles de pardon. Voilà le vrai visage de Dieu enfin exposé au regard des hommes. « Qui m'a vu a vu le Père » (dit-il à Philippe, Jn 14, 9).
On comprend mieux alors la phrase : « Celui qui n'a pas connu le péché, Dieu l'a pour nous identifié au péché des hommes, afin que, grâce à lui, nous soyons identifiés à la justice de Dieu. » Sur le visage du Christ en croix, nous contemplons jusqu'où va l'horreur du péché des hommes ; mais aussi jusqu'où vont la douceur et le pardon de Dieu. Et de cette contemplation peut jaillir notre conversion. « Ils lèveront les yeux vers celui qu'ils ont transpercé » disait déjà Zacharie (Za 12,10), repris par Saint Jean (Jn 19, 37).

A nous maintenant de devenir à notre tour les ambassadeurs de son message.

EVANGILE - Luc 15 , 1-3 . 11-32

Les publicains et les pécheurs
venaient tous à Jésus pour l'écouter.
2 Les pharisiens et les scribes récriminaient contre lui :
« Cet homme fait bon accueil aux pécheurs
et mange avec eux ! »
3 Alors Jésus leur dit cette parabole :

11 « Un homme avait deux fils.
12 Le plus jeune dit à son père :
Père, donne-moi la part d'héritage qui me revient.
Et le père fit le partage de ses biens.
13 Peu de jours après,
le plus jeune rassembla tout ce qu'il avait
et partit pour un pays lointain,
où il gaspilla sa fortune en menant une vie de désordre.
14 Quand il eut tout dépensé,
une grande famine survint dans cette région,
et il commença à se trouver dans la misère.
15 Il alla s'embaucher chez un homme du pays
qui l'envoya dans ses champs garder les porcs.
16 Il aurait bien voulu se remplir le ventre
avec les gousses que mangeaient les porcs,
mais personne ne lui donnait rien.
17 Alors, il réfléchit :
Tant d'ouvriers chez mon père ont du pain en abondance,
et moi, ici je meurs de faim !
18 Je vais retourner chez mon père,
et je lui dirai :
Père, j'ai péché contre le ciel et contre toi.
19 Je ne mérite plus d'être appelé ton fils.
Prends-moi comme l'un de tes ouvriers.
20 Il partit donc pour aller chez son père.
Comme il était encore loin,
son père l'aperçut et fut saisi de pitié ;
il courut se jeter à son cou
et le couvrit de baisers.
21 Le fils lui dit :
Père, j'ai péché contre le ciel et contre toi.
Je ne mérite plus d'être appelé ton fils...
22 Mais le père dit à ses domestiques :
Vite, apportez le plus beau vêtement pour l'habiller.
Mettez-lui une bague au doigt et des sandales aux pieds.
23 Allez chercher le veau gras, tuez-le ;
mangeons et festoyons.
24 Car mon fils que voilà était mort,
et il est revenu à la vie ;
il était perdu,
et il est retrouvé.
Et ils commençèrent la fête.
25 Le fils aîné était aux champs.
A son retour, quand il fut près de la maison,
il entendit la musique et les danses.
26 Appelant un des domestiques,
il demanda ce qui se passait.
27 Celui-ci répondit :
C'est ton frère qui est de retour.
Et ton père a tué le veau gras,
parce qu'il a vu revenir son fils en bonne santé.
28 Alors le fils aîné se mit en colère,
et il refusait d'entrer.
Son père, qui était sorti, le suppliait.
29 Mais il répliqua :
Il y a tant d'années que je suis à ton service
sans avoir jamais désobéi à tes ordres,
et jamais tu ne m'as donné un chevreau
pour festoyer avec mes amis.
30 Mais, quand ton fils que voilà est arrivé,
après avoir dépensé ton bien avec des filles,
tu as fait tuer pour lui le veau gras !
31 Le père répondit :
Toi, mon enfant, tu es toujours avec moi,
et tout ce qui est à moi est à toi.
32 Il fallait bien festoyer et se réjouir ;
car ton frère que voilà était mort, '
et il est revenu à la vie ;
il était perdu,
et il est retrouvé. »


La clé de ce passage est peut-être bien dans les premières lignes : d'une part des gens qui se pressent pour écouter Jésus : ce sont ceux qui de notoriété publique sont des pécheurs (Luc dit « Les publicains et les pécheurs venaient tous à Jésus pour l'écouter ») ; de l'autre des gens honnêtes, qui, à chaque instant et dans les moindres détails de leur vie quotidienne, essaient de faire ce qui plaît à Dieu : des Pharisiens et des scribes ; il faut savoir que les Pharisiens étaient réellement des gens très bien : très pieux et fidèles à la Loi de Moïse ; ceux-là ne peuvent qu'être choqués : si Jésus avait un peu de discernement, il verrait à qui il a affaire ! Or, dit toujours Saint Luc « cet homme fait bon accueil aux pécheurs et mange avec eux ! » Plus grave encore, les Pharisiens étaient très conscients de la sainteté de Dieu et il y avait à leurs yeux incompatibilité totale entre Dieu et les pécheurs ; donc si Jésus était de Dieu, il ne pourrait pas côtoyer des pécheurs.

Alors Jésus raconte cette parabole pour les faire aller plus loin, pour leur faire découvrir un visage de Dieu qu'ils ne connaissent pas encore, le vrai visage de leur Père : car nous avons l'habitude de parler de la parabole de l'enfant prodigue... Mais, en fait, le personnage principal dans cette histoire, c'est le père, le Père avec un P majuscule, bien sûr. Ce Père a deux fils et ce qui est frappant dans cette histoire, c'est que ces deux fils ont au moins un point commun : leur manière de considérer leur relation avec leur père. Ils se sont conduits de manière très différente, c'est vrai, mais, finalement, leurs manières d'envisager leur relation avec leur père se ressemblent !... Il est vrai que le fils cadet a gravement offensé son père, l'autre non en apparence, mais ce n'est pas si sûr... car l'un et l'autre, en définitive, font des calculs. Celui qui a péché dit « je ne mérite plus » ; celui qui est resté fidèle dit « je mériterais bien quand même quelque chose ». L'un et l'autre envisagent leur attitude filiale en termes de comptabilité.
Le Père, lui, est à cent lieues des calculs : il ne veut pas entendre parler de mérites, ni dans un sens, ni dans l'autre ! Il aime ses fils, c'est tout. Il n'y a rien à comptabiliser. Le cadet disait « donne-moi ma part, ce qui me revient... » Le Père va beaucoup plus loin, il dit à chacun « tout ce qui est à moi est à toi ». Il ne laisse même pas le temps au fautif d'exprimer un quelconque repentir, il ne demande aucune explication ; il se précipite pour faire la fête « car mon fils que voilà était mort, et il est revenu à la vie ; il était perdu et il est retrouvé ».

Elle est bien là la leçon de cette parabole : avec Dieu, il n'est pas question de calcul, de mérites, d'arithmétique : or c'est une logique que nous abandonnons très difficilement ; toute la Bible, dès l'Ancien Testament est l'histoire de cette lente, patiente pédagogie de Dieu pour se faire connaître à nous tel qu'il est et non pas tel que nous l'imaginons. Avec lui il n'est question que d'amour gratuit... Il n'est question que de faire la fête chaque fois que nous nous rapprochons de sa maison.
Deux remarques pour terminer : d'abord un lien avec la première lecture qui est tirée du livre de Josué : elle nous rappelle que le peuple d'Israël a été nourri par la manne pendant sa traversée du désert ; mais ici il n'y a pas de manne pour le fils qui refuse de vivre avec son père ; il s'en est coupé lui-même. Deuxième remarque ; dans la parabole de la brebis perdue, dans ce même chapitre 15 de Luc, le berger va aller chercher lui-même et rattraper sa brebis perdue, mais le père ne va pas faire revenir son fils de force, il respecte trop sa liberté.

Partager cet article

Repost0
21 février 2010 7 21 /02 /février /2010 00:48

marie-nolle-thabut.jpg Je suis, chaque dimanche, impressionné par la qualité des commentaires de Marie-Noëlle Thabut sur les textes que nous propose la liturgie du jour.


Ces commentaires, trouvés sur le site "Eglise catholique en France", permettent à toute personne de bonne volonté, chrétienne ou non, de mieux comprendre la Bible, le livre le plus diffusé au monde. Notamment, en

  • donnant des explications historiques ;

  • décodant le langage imagé utilisé par l'auteur.

Je souhaite arriver à mettre ici, chaque dimanche, les commentaires de Marie-Noëlle Thabut. Ma seule contribution consistera à surligner les passages qui me semblent les plus enrichissants et à écrire en rouge ceux qui parlent d'un thème qui m'est cher : la liberté (trois autres pages de mon blog sont consacrées à ces passages des Evangiles, du reste du Nouveau Testament ou de l'Ancien Testament qui parlent de la liberté)

 

PREMIERE LECTURE - Deutéronome 26, 4 - 10

Moïse disait au peuple d'Israël :
« Lorsque tu présenteras les prémices de tes récoltes,
4 le prêtre recevra de tes mains la corbeille
et la déposera devant l'autel du Seigneur ton Dieu.
5 Tu prononceras ces paroles devant le Seigneur ton Dieu :
Mon Père était un Araméen vagabond,
qui descendit en Egypte :
il y vécut en immigré avec son petit clan.
C'est là qu'il est devenu une grande nation,
puissante et nombreuse.
6 Les Egyptiens nous ont maltraités, et réduits à la pauvreté ;
ils nous ont imposé un dur esclavage.
7 Nous avons crié vers le Seigneur, le Dieu de nos pères.
Il a entendu notre voix,
il a vu que nous étions pauvres, malheureux, opprimés.
8 Le Seigneur nous a fait sortir d'Egypte
par la force de sa main et la vigueur de son bras,
par des actions terrifiantes, des signes et des prodiges.
9 Il nous a conduits dans ce lieu et nous a donné ce pays,
un pays ruisselant de lait et de miel.
10 Et voici maintenant que j'apporte les prémices
des produits du sol que tu m'as donné, Seigneur. »


 

Dans toutes les religions du monde, on pratique des gestes d'offrande ; on ne s'étonne donc pas d'en trouver également dans la Bible. Mais ce qui est très particulier en Israël, c'est le sens que l'on donne à ce geste. Et la forme de ce texte le montre bien ! Moïse ordonne un geste d'offrande, comme on le fait ailleurs ; mais, pour Israël, il s'agit d'une véritable profession de foi ! « Tu présenteras les prémices de tes récoltes... et tu prononceras ces paroles... » Suit tout un discours sur l'oeuvre de Dieu en faveur de son peuple ; lequel pourrait se résumer en une simple phrase : tout ce que nous avons, tout ce que nous sommes, c'est le don de Dieu. Elle est là, la grande insistance et la nouveauté de l'ensemble de la Bible, et du livre du Deutéronome en particulier : dans les autres religions, il s'agit le plus souvent d'une démarche de demande pour obtenir les bienfaits dont les divinités ont le secret. Israël inverse complètement le sens du rite : le geste d'offrande y est vécu comme un geste de reconnaissance ; apporter les offrandes, ce n'est pas concéder à Dieu quelque chose qui nous appartiendrait, c'est reconnaître que tout nous vient de lui ; ce n'est pas arriver les mains pleines de nos richesses, c'est reconnaître que sans lui nos mains seraient vides. Dans cet esprit, apporter ses offrandes est un geste de mémoire.

Si le Deutéronome y insiste, c'est probablement que la leçon n'était pas inutile ! Effectivement, le peuple semblait devenu amnésique, la reconnaissance pour les bienfaits de Dieu s'était estompée. Dans l'aridité du désert, le peuple avait pourtant bien compris que sa survie dépendait de Dieu et de lui seul ; mais une fois arrivé en terre promise, il risquait d'oublier cette dépendance fondamentale. Car, dès l'entrée en Canaan (ce que nous appelons aujourd'hui Israël), le peuple qui avait fait Alliance avec Dieu au désert a été confronté aux cultes des gens du pays. Ceux-ci adoraient Baal, le dieu de la pluie et donc de la fécondité des terres et des troupeaux. Et la difficulté consistait justement à ne pas se laisser contaminer par l'idolâtrie ambiante.

Tout le problème des prophètes a été de maintenir le peuple d'Israël dans la fidélité à l'Alliance du Sinaï ; car le premier commandement était formel : « Tu n'auras pas d'autres dieux que moi. » (Ex 20, 2). Le refrain des prophètes est toujours le même : Baal n'existe pas, il n'y a qu'un seul Dieu, le Dieu de Moïse qui a délivré son peuple de la main des Egyptiens, et qui l'accompagne tout au long de son histoire, et qui, enfin, lui donne ce pays.

Voilà bien la préoccupation majeure de l'auteur de notre texte d'aujourd'hui : retrouvez la mémoire, rappelez-vous l'oeuvre de Dieu en votre faveur depuis si longtemps. A vrai dire, le livre du Deutéronome tout entier pourrait s'appeler le livre de la mémoire. Et le rite d'offrande des prémices dont il est question ici est précisément vécu d'abord comme un geste de mémoire. C'est pourquoi il est accompagné de l'énumération des oeuvres de Dieu en faveur de son peuple.

Commençons par le geste : dans le mot « prémices », il y a « premier » ; les prémices, ce sont les premiers fruits de la nouvelle récolte, les premières gerbes de blé, les premières grappes de raisin, le premier-né de la nouvelle portée... Ils sont le début et aussi la promesse : en soupesant la première gerbe, la première grappe, on sait si la récolte sera bonne. Ce rite d'offrande existait chez les agriculteurs du Proche-Orient, bien avant Moïse. De mémoire d'homme, on l'avait toujours connu, puisque le texte biblique en parle même pour Caïn et Abel. Comme nous l'avons vu, ce geste visait primitivement à obtenir les bénédictions de la divinité. Moïse ne l'avait donc pas inventé, il ne l'avait pas supprimé non plus. Mais il en avait transformé le sens : désormais tout était vécu en fonction de l'Alliance.

C'est ce que va préciser le discours qui donne le sens du geste d'offrande. Il ne s'agit pas de demander à Dieu ses bienfaits pour demain ; on sait qu'on peut compter dessus ; il s'agit d'abord de reconnaître les bienfaits de Dieu envers son peuple depuis l'appel d'Abraham. On a là, sous la forme d'une profession de foi, un véritable résumé de l'histoire d'Israël : « Mon Père était un Araméen vagabond » ; tout a commencé avec Abraham, l'Araméen choisi par Dieu pour devenir le père du peuple de l'Alliance ; jusque-là, ce nomade ne pouvait pas, à proprement parler, être traité de vagabond, mais l'auteur utilise ici un mot qui signifie « errant, égaré » au sens où, avant son appel par Dieu, Abraham n'avait pas découvert le Dieu unique, il était un idolâtre, donc notre auteur le considère comme un errant au sens spirituel. La deuxième partie de la phrase « Mon Père était un Araméen vagabond, qui descendit en Egypte » fait référence non plus à Abraham, l'ancêtre, mais à son descendant Jacob : lui et ses fils se sont installés en Egypte.

Suit toute l'histoire qu'on connaît bien jusqu'à l'entrée en terre promise : « Il nous a conduits dans ce lieu et nous a donné ce pays, un pays ruisselant de lait et de miel. » Alors le geste d'offrande prend tout son sens : en offrant la première gerbe, la première grappe, c'est toute la récolte que l'on présente au SEIGNEUR : « Voici maintenant que j'apporte les prémices des produits du sol que tu m'as donné, Seigneur. »
Notre geste d'offrande au cours de la Messe a le même sens : reconnaissance que tout ce que nous possédons dans tous les domaines est cadeau de Dieu : « Tu es béni, Dieu de l'univers, toi qui nous donnes... » C'est ce que notre Missel appelle la « Préparation des dons » ; dommage qu'il ait oublié de préciser « Préparation des dons... de Dieu ».

 

 

 

 

PSAUME 90 (91), 1-2, 10-11, 12-13, 14-15

1 Quand je me tiens sous l'abri du Très-Haut
et repose à l'ombre du Puissant,
2 je dis au Seigneur : « Mon refuge,
mon rempart, mon Dieu, dont je suis sûr ! »

10 Le malheur ne pourra te toucher,
ni le danger, approcher de ta demeure :
11 Il donne mission à ses anges
de te garder sur tous tes chemins.

12 Ils te porteront sur leurs mains
pour que ton pied ne heurte les pierres ;
13 tu marcheras sur la vipère et le scorpion,
tu écraseras le lion et le dragon.

14 « Puisqu'il s'attache à moi, je le délivre ;
je le défends, car il connaît mon nom.
15 Il m'appelle, et moi, je lui réponds ;
je suis avec lui dans son épreuve. »



Ce psaume se présente un peu comme un entretien à trois personnes ; tantôt c'est Israël qui parle : « Quand je me tiens sous l'abri du Très-Haut et repose à l'ombre du Puissant, je dis au Seigneur : Mon refuge, mon rempart, mon Dieu, dont je suis sûr ! », tantôt ce sont les prêtres à l'entrée du Temple : « Le malheur ne pourra te toucher, ni le danger, approcher de ta demeure : Il donne mission à ses anges de te garder sur tous tes chemins », tantôt enfin, c'est Dieu lui-même : « Puisqu'il s'attache à moi, je le délivre ; je le défends, car il connaît mon nom. Il m'appelle, et moi, je lui réponds ; je suis avec lui dans son épreuve. »

Reprenons tout simplement les versets dans l'ordre : « Quand je me tiens sous l'abri du Très-Haut et repose à l'ombre du Puissant, je dis au Seigneur : Mon refuge, mon rempart, mon Dieu, dont je suis sûr ! » Vous avez remarqué les quatre noms différents donnés à Dieu dans les premiers versets : le Très-Haut (Elyôn), le Puissant (El Shaddaï), le Seigneur (YHWH), et enfin Dieu (un mot que nous connaissons bien, Elohim) ; les autres peuples appelaient leurs divinités de trois de ces noms : le Très-Haut, le Puissant, ou Elohim ; et Israël reprend ces termes habituels pour désigner son Dieu, mais ce peuple est le seul au monde à pouvoir l'appeler par le quatrième, le fameux Nom révélé à Moïse au buisson ardent : YHWH. Comme dit Dieu lui-même dans le livre de l'Exode : « Je suis apparu à Abraham, à Isaac et à Jacob comme Dieu Puissant (El Shaddaï), mais sous mon Nom, YHWH, je ne me suis pas fait connaître d'eux. » (Ex 6, 3).

Toute cette première strophe développe le thème de la sécurité du croyant : « L'abri du Très-Haut, l'ombre du Puissant, Mon refuge, mon rempart, mon Dieu, dont je suis sûr ! » L'abri du Très-Haut, dans le langage des psaumes, c'est le Temple de Jérusalem ; quant à l'ombre, elle est à la fois celle des ailes des statues de chérubins qui surplombent l'arche d'Alliance, et une allusion à la présence protectrice de Dieu tout au long de l'Exode* ; jusqu'au jour où l'ange Gabriel dira à la jeune fille de Nazareth « La Puissance du Très-Haut te couvrira de son ombre, sois sans crainte Marie... »

La fin de cette strophe « Mon refuge, mon rempart, mon Dieu, dont je suis sûr ! » sonne donc comme une profession de foi, mais surtout comme une résolution, sous-entendu contre l'idolâtrie : car il faut sans cesse reprendre l'engagement de ne pas quitter l'abri du Très-Haut. Nous verrons d'ailleurs en méditant l'évangile des Tentations de Jésus (que nous lisons également ce dimanche) combien l'attitude de Jésus dans l'épreuve consonne avec celle décrite dans ces versets : Jésus est celui qui ne cesse de prendre Dieu comme refuge. Le thème de la lutte contre l'idolâtrie est souvent repris dans les psaumes, comme dans l'ensemble de la Bible, d'ailleurs ; on peut être surpris de la fréquence de ce thème, mais il est clair que cela a été pendant très longtemps le cheval de bataille des prophètes .

Et peut-on dire même aujourd'hui que cette bataille est gagnée ? L'idolâtrie prend des visages différents mais sans cesse renouvelés au cours des siècles de l'histoire humaine.

Les deux strophes suivantes dans notre lecture d'aujourd'hui, sont une sorte de catéchèse des prêtres à l'adresse des croyants qui arrivent au temple : maintenant que le peuple a promis de ne pas quitter la protection de Dieu, voici la parole qui lui est révélée : « Le malheur ne pourra te toucher, ni le danger, approcher de ta demeure : il donne mission à ses anges de te garder sur tous tes chemins. Ils te porteront sur leurs mains pour que ton pied ne heurte les pierres ; tu marcheras sur la vipère et le scorpion, tu écraseras le lion et le dragon. » Le message est double : premièrement, la victoire sur le mal est assurée, ce sont les images d'écrasement des animaux dangereux : « la vipère et le scorpion, le lion et le dragon » ; deuxièmement, et c'est le plus important, cette victoire est assurée parce que Dieu ne cessera pas de protéger son peuple : « Il donne mission à ses anges de te garder sur tous tes chemins. Ils te porteront sur leurs mains pour que ton pied ne heurte les pierres. » Dans la méditation biblique, ces deux strophes concernaient d'abord le peuple d'Israël ; puis peu à peu on a pris l'habitude de les appliquer au sauveur qu'on attendait, c'est-à-dire le Messie ; puisque le véritable triomphateur de tous les maux qui agressent l'humanité, ce sera le Messie.

Dernière strophe : « Puisqu'il s'attache à moi, je le délivre ; je le défends, car il connaît mon nom. Il m'appelle, et moi, je lui réponds ; je suis avec lui dans son épreuve. » Le psalmiste, ici, fait parler Dieu ; un mot seulement sur le dernier verset : « Je suis avec lui dans son épreuve » ; l'homme de la Bible a découvert Dieu non pas comme celui qui écarte toute épreuve d'un coup de baguette magique... mais comme celui qui est « avec » nous dans nos épreuves. Le mot à mot ici, c'est « Moi, avec lui, dans l'épreuve » ; c'est exactement le même sens que le mot « Emmanuel » qui signifie littéralement « Dieu-avec-nous ».

En fin de compte, ce psaume est un peu le modèle de toute liturgie : l'arrivée au Temple, la Parole, la bénédiction. Quand nous nous joignons à une assemblée célébrante, nous allons puiser la force là où elle se trouve. Nous y entendons proclamer la Parole et nous repartons chargés des bénédictions de Celui qui est avec nous dans notre épreuve. Il est donc bien normal que ce psaume nous soit proposé à l'entrée du Carême : belle invitation à nous tenir à l'abri du Très-Haut. Moralité, n'hésitons pas au cours de ce Carême à aller nous ressourcer à l'ombre de nos églises.

***
* Le mot « ailes » évoque également celles de l'aigle : on sait que le livre du Deutéronome précisément compare la sollicitude de Dieu envers son peuple à celle d'un aigle qui encourage les premiers vols de ses petits (Dt 32, 10-11 ; cf Ex 19, 4).

 

 

 

 

 

 

 

 

DEUXIEME LECTURE - Romains 10, 8 - 13

Frères,
8 nous lisons dans l'Ecriture :
« La Parole est près de toi,
elle est dans ta bouche et dans ton coeur. »
Cette Parole, c'est le message de la foi que nous proclamons.
9 Donc, si tu affirmes de ta bouche que Jésus est Seigneur,
si tu crois dans ton coeur que Dieu l'a ressuscité d'entre les morts,
alors tu seras sauvé.
10 Celui qui croit du fond de son coeur
devient juste ;
celui qui, de sa bouche, affirme sa foi
parvient au salut.
11 En effet, l'Ecriture dit :
« Lors du jugement, aucun de ceux qui croient en lui
n'aura à le regretter. »
12 Ainsi, entre les Juifs et les païens,
il n'y a pas de différence :
tous ont le même Seigneur,
généreux envers tous ceux qui l'invoquent.
13 Il est écrit en effet :
« Tous ceux qui invoqueront le nom du Seigneur
seront sauvés. »




Tout le raisonnement de Paul aboutit à la conclusion : « Entre les Juifs et les païens, il n'y a pas de différence ». Précisons tout de suite que ces juifs et ces païens dont parle Paul sont avant tout des chrétiens : soit d'origine juive, soit d'origine païenne. Et c'est bien cela le fond de son discours : que vous soyez d'origine juive convertis au christianisme, ou que vous soyez d'origine païenne convertis au christianisme, vous êtes « avant tout » des chrétiens. « Ainsi, entre les Juifs et les païens, il n'y a pas de différence : tous ont le même Seigneur, généreux envers tous ceux qui l'invoquent. »

Si Paul insiste, c'est que le problème était bien là. Probablement parce que, à Rome comme dans toutes les communautés chrétiennes du premier siècle, la même question s'est posée. Etait-il bien normal de traiter de la même manière des juifs et des païens ? Que des juifs deviennent chrétiens, c'était évidemment conforme au plan de Dieu. Puisque Dieu avait préparé son peuple pendant de longs siècles à recevoir le Messie, une fois celui-ci venu et reconnu, tous les juifs auraient pu (ou dû) devenir chrétiens. C'était évidemment le souhait de Paul. Mais les choses se sont passées autrement. C'est une minorité seulement du peuple juif qui a adhéré à Jésus-Christ ; en revanche, ce sont des païens qui ont constitué le noyau le plus important des communautés chrétiennes. Entre ces chrétiens d'origines si diverses (soit juive, soit païenne), la cohabitation posait inévitablement des problèmes : tout d'abord, sur le plan des habitudes quotidiennes, tout les séparait et les sujets de discussion ne manquaient pas : la loi, la circoncision, les coutumes alimentaires.

Plus profondément, pour certains Juifs devenus chrétiens, c'était une affaire de principe : ils acceptaient de mauvais gré l'entrée dans l'Eglise des anciens païens, ceux qu'ils appelaient les « incirconcis ». Car Israël était le peuple élu ; c'est en son sein que devait naître le Messie ; logiquement, les Juifs devaient être les fondements de l'Eglise ; alors une question revenait souvent : accepter des non-Juifs dans l'Eglise, n'était-ce pas une infidélité à l'Alliance, à l'élection du peuple juif ?

Cette question-là, lorsque Paul écrit aux Romains, il y a longtemps qu'il l'a résolue. Car si on fermait l'entrée de l'Eglise aux païens, si on leur refusait le baptême, cela reviendrait à dire que Jésus ne peut sauver que des Juifs. Cette position-là est évidemment intenable. Alors, comme toujours, Paul va chercher la solution du problème dans l'Ecriture, c'est-à-dire dans ce que nous appelons aujourd'hui l'Ancien Testament. Et, comme toujours, il y trouve la parole qui l'éclaire ; elle est chez le prophète Joël : « Tous ceux qui invoqueront le nom du Seigneur seront sauvés. » Joël, parlait, justement, du temps de la venue du Messie : « Je répandrai mon Esprit sur toute chair. Vos fils et vos filles prophétiseront, vos vieillards auront des songes, vos jeunes gens auront des visions. Même sur les serviteurs et sur les servantes, en ce temps-là je répandrai mon Esprit... Alors tous ceux qui invoqueront le Nom du Seigneur seront sauvés. » (Jl 3, 1 - 5).

Argument imparable, puisque c'était dans l'Ecriture ; mais bien surprenant quand même pour les contemporains de Paul : suffit-il réellement d'invoquer le Nom de Jésus pour être sauvé ? Jusqu'ici, il fallait être circoncis et pratiquer la Loi scrupuleusement ; les choses auraient-elles changé ? Oui, répond Paul ; car Jésus-Christ, lui aussi, mérite le titre de Seigneur !

Désormais, tout homme qui invoque le Seigneur Jésus-Christ peut être sauvé. Mais c'est bien parce que ce message est dur à admettre pour certains que Paul n'hésite pas à se répéter : « Celui qui (au sens de « tout homme qui ») croit du fond de son coeur devient juste ; celui qui (« tout homme qui »), de sa bouche, affirme sa foi parvient au salut. » Encore faut-il bien s'entendre sur le sens du mot « croire » ici : le parallèle entre « bouche » et « coeur », sur lequel Paul insiste, dit bien que la foi n'est pas affaire d'opinion ; en employant le mot coeur, selon le sens que ce mot avait à l'époque, il vise la profondeur de l'engagement de toute la personne. Ainsi, aux yeux de Paul, une autre phrase de l'Ecriture est désormais accomplie ; le livre du Deutéronome affirmait : « La Parole est près de toi, elle est dans ta bouche et dans ton coeur. » Au temps du Deutéronome, il s'agissait de la Loi qu'il fallait pratiquer, maintenant dit Paul, cette parole, c'est tout simplement le message de la foi en Jésus-Christ.

La voilà, la Bonne Nouvelle que Paul adresse à ceux qui ont reçu le Baptême : sans mérites de notre part, le salut nous est donné gratuitement par Dieu ; il nous faut simplement l'accueillir librement dans la foi : « Si tu affirmes de ta bouche que Jésus est Seigneur, si tu crois dans ton coeur que Dieu l'a ressuscité d'entre les morts, tu seras sauvé. Celui qui croit du fond de son coeur devient juste, celui qui, de sa bouche, affirme sa foi parvient au salut. »

 

 

 

EVANGILE - Luc 4, 1 - 13

Après son Baptême,
1 Jésus, rempli de l'Esprit Saint,
quitta les bords du Jourdain ;
il fut conduit par l'Esprit à travers le désert
2 où, pendant quarante jours, il fut mis à l'épreuve par le démon.
Il ne mangea rien durant ces jours-là,
et, quand ce temps fut écoulé,
il eut faim.
3 Le démon lui dit alors :
« Si tu es le Fils de Dieu,
ordonne à cette pierre de devenir du pain. »
4 Jésus répondit :
« Il est écrit :
Ce n'est pas seulement de pain
que l'homme doit vivre. »
5 Le démon l'emmena alors plus haut,
et lui fit voir d'un seul regard tous les royaumes de la terre.
6 Il lui dit :
« Je te donnerai tout ce pouvoir,
et la gloire de ces royaumes,
car cela m'appartient et je le donne à qui je veux.
7 Toi donc, si tu te prosternes devant moi,
tu auras tout cela. »
8 Jésus lui répondit :
« Il est écrit :
Tu te prosterneras devant le Seigneur ton Dieu,
et c'est lui seul que tu adoreras. »
9 Puis le démon le conduisit à Jérusalem,
il le plaça au sommet du Temple
et lui dit :
« Si tu es le Fils de Dieu,
jette-toi en bas ;
10 car il est écrit :
Il donnera pour toi à ses anges
l'ordre de te garder ;
11 et encore :
Ils te porteront sur leurs mains,
de peur que ton pied ne heurte une pierre. »
12 Jésus répondit :
« Il est dit :
Tu ne mettras pas à l'épreuve le Seigneur ton Dieu. »
13 Ayant ainsi épuisé toutes les formes de tentation,
le démon s'éloigna de Jésus jusqu'au moment fixé.


 

 

Il est très intéressant de rapprocher cet évangile du psaume qui le précède dans la liturgie de ce dimanche : « Quand je me tiens sous l’abri du Très-Haut et repose à l’ombre du Puissant, je dis au Seigneur : Mon refuge, mon rempart, mon Dieu dont je suis sûr. » C’est très exactement l’attitude du Christ, au seuil de sa vie publique : il se tient tout simplement à l’ombre du Très-Haut.

La tentation serait de quitter cet abri ou bien de douter qu’il soit sûr, ou encore de chercher d’autres abris, d’autres sécurités. Ces trois tentations ont été celles du peuple d’Israël tout au long de l’histoire biblique. Et quand le Tentateur (son vrai nom dans le texte grec est le « diviseur », le « diabolos ») s’adresse à Jésus, c’est bien sur ce terrain qu’il se place : par trois fois, il essaie de distiller son poison : Si tu es Fils de Dieu, tu peux tout ce que tu veux... : Tu es grand, tu peux bien faire ton bonheur tout seul ; dis donc à cette pierre de devenir du pain pour satisfaire ta faim immédiate... (première tentation). Peut-être ferais-tu mieux de m’adorer, moi, pour réaliser tous tes projets... (deuxième tentation). Jette-toi en bas, Dieu sera bien obligé de t’aider... (troisième tentation). Mais Jésus sait bien que Dieu seul peut combler toutes les faims de l’homme, et il a choisi de faire confiance jusqu’au bout, de « se tenir sous l’abri du Très-Haut » comme dit le psaume.

Reprenons une à une les trois sollicitations du Tentateur et les trois réponses de Jésus.

Première tentation : quand Jésus commença à souffrir de la faim, le Tentateur lui dit : « Si tu es le Fils de Dieu, ordonne à cette pierre de devenir du pain » et Jésus répondit : « Il est écrit : Ce n’est pas seulement de pain que l’homme doit vivre. » Phrase bien connue du peuple juif tout entier, car elle se trouve au chapitre 8 du Deutéronome ; je vous rappelle le contexte : il s’agit d’une méditation sur l’expérience d’Israël pendant l’Exode sous la conduite de Moïse : « Tu te souviendras de toute la route que le Seigneur ton Dieu t’a fait parcourir depuis quarante ans dans le désert, afin de te mettre dans la pauvreté ; ainsi il t’éprouvait pour connaître ce qu’il y avait dans ton coeur et savoir si tu allais, oui ou non, observer ses commandements. Il t’a mis dans la pauvreté, il t’a fait avoir faim et il t’a donné à manger la manne que ni toi ni tes pères ne connaissiez pour te faire reconnaître que l’homme ne vit pas de pain seulement, mais qu’il vit de tout ce qui sort de la bouche du Seigneur. » (Dt 8, 2 - 3). Désormais le peuple sait d’expérience ce qu’est la béatitude de la pauvreté : « Heureux ceux qui ont faim, ils comptent sur Dieu seul pour les combler. »

Et le Deutéronome continue : « Tu reconnais, à la réflexion, que le Seigneur ton Dieu faisait ton éducation comme un homme fait celle de son fils. » Le Fils de Dieu, venu prendre la tête de son peuple, vit dans sa chair l’expérience d’Israël au désert. En d’autres termes, quand le Tentateur interpelle Jésus en lui disant « Si tu es le Fils de Dieu, prouve-le », il reçoit pour toute réponse : « J’ai à manger une nourriture que vous ne connaissez pas... Ma nourriture, c’est de faire la volonté de celui qui m’a envoyé et d’accomplir son oeuvre. » (C’est la réponse que Jésus fera à ses apôtres dans l’épisode de la Samaritaine, Jn 4, 32 - 34).

Deuxième tentation, deuxième réponse de Jésus : le Tentateur lui promet tous les royaumes de la terre ; et Jésus répond « Tu te prosterneras devant le Seigneur ton Dieu, et c’est lui seul que tu adoreras. » Là il cite le texte le plus connu peut-être de tout l’Ancien Testament, puisqu’il est la suite du fameux « Shema Israël », la profession de foi juive. Ce qu’il faut remarquer c’est l’inversion de la perspective entre les exigences du Tentateur et les dons gratuits de Dieu : le Tentateur dit : commence par te prosterner, puis je te donnerai (et entre parenthèses, il promet ce qui ne lui appartient pas) ; Dieu, au contraire, commence par donner, et seulement après, il dit : n’oublie pas que je t’ai donné, alors fais-moi confiance pour la suite.
Voici le texte du Deutéronome : « Quand le Seigneur ton Dieu t’aura fait entrer dans le pays qu’il a juré à tes pères Abraham, Isaac et Jacob, de te donner... garde-toi d’oublier le Seigneur qui t’a fait sortir du pays d’Egypte, de la maison de servitude. C’est le Seigneur ton Dieu que tu craindras, c’est lui que tu serviras, c’est par son nom que tu prêteras serment. »

Troisième tentation : « Si tu es le Fils de Dieu, jette-toi en bas ; car il est écrit : Il donnera pour toi à ses anges l’ordre de te garder ; et encore : Ils te porteront sur leurs mains, de peur que ton pied ne heurte une pierre. » Et Jésus répond : « Il est dit : Tu ne mettras pas à l’épreuve le Seigneur ton Dieu. » c’est-à-dire tu n’exigeras pas de Dieu des preuves de sa présence et de sa protection. Le Fils de Dieu sait, lui, qu’il est en permanence sous l’abri du Très-Haut quoi qu’il arrive.
Ces trois réponses de Jésus sonnent donc étrangement face aux interpellations du Tentateur « si tu es le fils de Dieu » ; visiblement, le démon et le Christ n’ont pas la même idée sur le Fils de Dieu ! « Si tu es le Fils de Dieu, prouve-le » semble dire le Tentateur et Jésus le prouve, réellement, mais c’est en restant fidèle à son Père.

***
Compléments
Où Jésus puise-t-il la force de résister à celui qui veut le séparer de son Père ? Dans la parole de Dieu : la force de ce texte est dans cette construction étonnante ; le Tentateur s'adresse à Jésus par trois fois ; mais à aucun moment, Jésus n'entre en discussion avec lui ; ses trois réponses sont exclusivement des citations de l'Ecriture. En cela, il est bien l'héritier de son peuple : à lui s'applique merveilleusement la phrase du Deutéronome que Saint Paul a reprise dans la lettre aux Romains (voir la deuxième lecture) : « La Parole est près de toi, elle est dans ta bouche et dans ton coeur » (Dt 30, 14). Ses réponses sont toutes les trois extraites du livre du Deutéronome, le livre écrit justement pour que les fils d’Israël n’oublient jamais que Dieu est leur Père ; manière de dire que Jésus refait pour lui-même l’expérience que son peuple a faite au désert.


Depuis son Baptême, où il a été révélé comme le Fils, jusqu’à Gethsémani où le Tentateur lui donne rendez-vous (c’est le sens de la dernière phrase de notre texte : « Ayant ainsi épuisé toutes les formes de tentation, le démon s’éloigna de Jésus jusqu'au moment fixé*. »), Jésus restera sous l'abri du Très-Haut. Nul doute que Luc, ici, nous propose le seul exemple à suivre.
* A vrai dire, le texte grec n’emploie pas l’expression : « jusqu'au moment fixé » ; il dit seulement « jusqu’à une occasion ». Cette « occasion », on la situe généralement à Gethsémani.

 

L'intelligence des écritures

Partager cet article

Repost0