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13 octobre 2019 7 13 /10 /octobre /2019 22:28

Ces commentaires, trouvés sur le site "Église catholique en France", permettent à toute personne de bonne volonté, chrétienne ou non, de mieux comprendre la Bible, le livre le plus diffusé au monde, en donnant

  •  des explications historiques ;
  • le sens passé de certains mots ou expressions dont la signification a parfois changé depuis ou peut être mal comprise (aujourd'hui, "Massa", Meriba", "monter", "l'Écriture", "Tradition", "Fils de l'homme" ; je consacre une double page de mon blog à recenser tous ces mots ou expressions) ;
  • le langage imagé utilisé par l'auteur.

Attention, le texte écrit peut différer des versions audio (Radio-Notre-Dame) et vidéo (KTO TV) qui ont été modifiées par Marie-Noëlle Thabut, parfois pour les améliorer, parfois pour s'adapter aux formats imposés par ces chaînes de radio ou de télévision. Dans cette hypothèse, nous mettons en italiques les passages supprimés pour ces médias.

Je souhaite arriver à mettre ici, chaque dimanche, les commentaires de Marie-Noëlle Thabut. Ma seule contribution consiste à mettre proposer un résumé de certains commentaires, à surligner les passages que je trouve les plus enrichissants et à écrire en rouge ceux qui parlent d'un thème qui m'est cher : la liberté (trois autres pages de mon blog sont consacrées à ces passages des Évangiles, du reste du Nouveau Testament ou de l'Ancien Testament qui parlent de la liberté). D'après Marie-Noëlle Thabut, "... si nous ne trouvons pas dans les textes une parole libérante, c'est que nous ne les avons pas compris."

Version audio, trouvée sur le site de Radio-Notre-Dame (disponible seulement à compter du 19 octobre 2019).

En bas de page, vous avez les versions vidéo des commentaires, trouvées sur KTO TV. Attention, ces vidéos peuvent être celles d'il y a 3 ans et ne pas correspondre tout à fait aux commentaires écrits cette année.

LECTURE DU LIVRE DE L’EXODE   17, 8-13

 

       En ces jours-là,
       le peuple d’Israël marchait à travers le désert.
8     Les Amalécites survinrent et attaquèrent Israël à Rephidim.
9     Moïse dit alors à Josué :
       « Choisis des hommes, et va combattre les Amalécites.
       Moi, demain, je me tiendrai sur le sommet de la colline,
       le bâton de Dieu à la main. »
10   Josué fit ce que Moïse avait dit :
       il mena le combat contre les Amalécites.
       Moïse, Aaron et Hour étaient montés au sommet de la colline.
11   Quand Moïse tenait la main levée,
       Israël était le plus fort.
       Quand il la laissait retomber,
       Amalec était le plus fort.
12   Mais les mains de Moïse s’alourdissaient ;
       on prit une pierre, on la plaça derrière lui,
       et il s’assit dessus.
       Aaron et Hour lui soutenaient les mains,
       l’un d’un côté, l’autre de l’autre.
       Ainsi les mains de Moïse restèrent fermes
       jusqu’au coucher du soleil.
13   Et Josué triompha des Amalécites au fil de l’épée.
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         Les Amalécites étaient des tribus qui vivaient dans le désert du Néguev : la Bible les cite de nombreuses fois, tout au long de l'histoire de l'installation du peuple élu en Palestine, et toujours comme des opposants à la pénétration des tribus israélites ; et leurs descendants seront encore de farouches ennemis au temps des rois Saül et David. Si bien que le nom même d'Amaleq est devenu le type de l'ennemi héréditaire.

         Rien d'étonnant quand on sait que Amaleq lui-même, le père de la tribu, serait le petit-fils d'Ésaü, le frère jumeau et rival de Jacob. La rivalité entre Jacob et Ésaü1 (qu'on appelle aussi Édom) s'est reportée sur leurs descendants et, de génération en génération, en Israël, on se transmet la haine des Édomites, et surtout de ceux qui sont considérés comme les pires de tous, les Amalécites.

         Voici donc, dès le livre de l’Exode, les Amalécites qui se présentent comme les premiers adversaires du peuple élu dans le désert. L’auteur ne donne pas beaucoup de détails sur cette première bataille : il dit simplement « Le peuple d’Israël marchait à travers le désert. Les Amalécites survinrent et l’attaquèrent à Rephidim. » Mais le livre du Deutéronome apporte quelques indications complémentaires : « Souviens-toi de ce qu’Amaleq t’a fait sur votre route, à la sortie d’Égypte, lui qui est venu à ta rencontre sur la route et a détruit à l’arrière de ta colonne, tous ceux qui traînaient, alors que tu étais épuisé et fourbu. » (Dt 25,17-19) traduisez : les Amalécites sont arrivés par surprise et se sont attaqués à ceux qui avaient le plus de mal à suivre. Alors Moïse dit à Josué : « Choisis des hommes et va combattre les Amalécites ». C’est donc une histoire de légitime défense. Nous n’aurons pas d’autres détails sur le déroulement du combat ou les mouvements de troupes ; en revanche, le récit se concentre sur la relation entre le peuple et son Dieu à l’occasion de cette première bataille : c’est l’épreuve du feu, mais c’est surtout l’épreuve de la foi d’Israël. Il va combattre pour survivre, mais son Dieu sera avec lui.

         Nous sommes à Rephidim : au fait, ce nom, nous le connaissons déjà, car dans les versets qui précèdent ce passage, c’est le fameux épisode de Massa et Meriba ; nous en avons reparlé tout récemment à l’occasion du psaume 94/95. Massa et Meriba, cela se passait justement à Rephidim et le surnom Massa et Meriba (qui veut dire contestation et querelle) signifie que, là, le peuple a gravement douté de Dieu. Et, désormais, quand on sera tenté de douter de la protection de Dieu, on se souviendra de Massa et Meriba : « Aujourd’hui, écouterez-vous sa parole ? Ne fermez pas votre cœur comme à Meriba, comme au jour de Massa, dans le désert, où vos pères m’ont tenté et provoqué, et pourtant ils avaient vu mon exploit ». (Ps 94/95,7-8).

         Massa et Meriba, c’était l’épreuve de la soif, une épreuve si dure que le peuple a été jusqu’à penser que Dieu l’avait abandonné... mais non, et l’eau a coulé du rocher, et le peuple a retrouvé confiance en son Dieu. Cette fois, et toujours à Rephidim, le voici affronté à l’attaque des Amalécites. Il va falloir lutter pour sa survie. Et aussitôt Moïse ne doute pas que Dieu viendra à son secours pour le délivrer.

         Il dit à Josué : « Moi, je me tiendrai sur le sommet de la colline, le bâton de Dieu à la main ». Et c’est ce bâton, en quelque sorte, qui tient le premier rôle dans ce récit. Ce bâton n’est pas magique par lui-même, mais il rend visible l’œuvre de Dieu. C’est par lui que Moïse a accompli des quantités de prodiges aux yeux du Pharaon et de la cour d’Égypte, qu’il a écarté les eaux de la Mer des Joncs, qu’il a fait couler l’eau du rocher, à Massa et Meriba, justement. Encore une fois, ce bâton n’est pas magique par lui-même, la preuve, c’est que Moïse se met en prière, mais ce bâton levé est devenu un symbole : il rappelle à tous que c’est Dieu qui agit. Si la bataille est à peine décrite, si le bâton est au centre du récit, c’est précisément pour bien montrer où est l’essentiel.

         L’essentiel, c’est la présence de Dieu qui accompagne son peuple, comme il l’avait promis dès le début en révélant son nom à Moïse, ce fameux nom qui dit la présence de Dieu. Le texte est très sobre et en même temps très suggestif. Moïse, Aaron et Hour sont au sommet de la colline, pendant que le peuple se bat sous la direction de Josué dans la plaine. Josué se bat de toute son âme, et Moïse prie de toute son âme. Le combattant et le priant se complètent. Si Moïse abandonne son poste de prière, Josué perd ses moyens. On ne peut pas dire plus clairement que c’est Dieu qui agit, mais qu’il y faut notre participation. Les mains levées de Moïse sont le symbole de toute la prière humaine. Elles disent la confiance, la certitude du croyant que son Dieu ne l’abandonne jamais. Récemment, nous l’avons lu dans la lettre à Timothée, Paul disait : « Je recommande que partout les hommes prient les mains levées vers le ciel... » C’est Dieu qui agit : ces mains levées le disent bien puisqu’elles restent immobiles et qu’elles semblent renvoyer la responsabilité vers le ciel ; mais en même temps, elles sont levées : le croyant ne baisse pas les bras ; les mains du combattant, les mains levées du priant sont notre petite participation à l’œuvre de Dieu.

         Mais il arrive que le priant, exténué, physiquement ou moralement, n’ait plus la force de « lever les mains » vers le ciel : alors il est bon de trouver des frères pour soutenir nos mains défaillantes ; normalement, c’est le rôle de nos communautés.

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Note

1 - On se souvient des deux fils d'Isaac, les frères jumeaux et en même temps rivaux Ésaü et Jacob ; Ésaü aurait dû être l'héritier des promesses divines, mais Jacob avait réussi à tromper son père aveugle en se faisant passer pour son frère et avait usurpé la place.

Complément

         - De tout temps, de hommes et des femmes ont consacré leur vie à la prière ; ce texte vient nous révéler que la prière n'est pas passivité ou inaction ; bien au contraire, mystérieusement, la prière de quelques-uns est source de force pour tous. Elle est un rappel vivant de la présence de Dieu sans cesse agissant au milieu de nous.

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PSAUME 120 (121)

1   Je lève les yeux vers les montagnes :
     D'où le secours me viendra-t-il ?
2   Le secours me viendra du SEIGNEUR
     qui a fait le ciel et la terre.

3   Qu'il empêche ton pied de glisser,
     qu'il ne dorme pas, ton gardien.
4   Non, il ne dort pas, ne sommeille pas,     
     le gardien d'Israël.

5   Le SEIGNEUR, ton gardien, le SEIGNEUR, ton ombrage,     
     se tient près de toi.
6   Le soleil, pendant le jour, ne pourra te frapper,   
     ni la lune, durant la nuit.

7   Le SEIGNEUR te gardera de tout mal,  
     il gardera ta vie.
8   Le SEIGNEUR te gardera, au départ et au retour,        
     maintenant, à jamais.
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On sait que les psaumes sont avant tout la prière du peuple d'Israël tout entier, ce peuple en marche vers son Dieu depuis l'aube de son histoire. Lorsque le psaume dit « JE », il faut entendre le NOUS » collectif du peuple élu. Cette longue marche était vécue de manière plus intense encore à l'occasion des trois pèlerinages annuels à Jérusalem. Ils faisaient partie des commandements de Dieu et représentaient un temps fort pour tous les participants, c'est-à-dire normalement tous les hommes en bonne santé. Les femmes et les enfants suivaient s'ils le pouvaient.

Quinze psaumes ont été composés spécialement pour accompagner cette démarche : ce sont les psaumes 119 à 133 dans la liturgie, c’est-à-dire 120 à 134 dans nos Bibles. On les appelait les « Psaumes des montées » car le verbe « monter » était le mot consacré pour parler des pèlerinages ; pour deux raisons au moins : tout simplement, d’abord, parce que Jérusalem est sur la hauteur, ensuite sur un plan symbolique, parce que la démarche du pèlerinage représente, pour le croyant, une réelle montée spirituelle.

Ces quinze psaumes ont donc des points communs : ils comparent tous l’histoire du peuple d’Israël à un long pèlerinage. Pour cette raison, on y entend de nombreuses allusions à la réalité concrète du pèlerinage : la fatigue et la prière du pèlerin, la soif d’arriver, l’amour du Temple, l’amour de Jérusalem. Et surtout la joie profonde, la confiance qui habitent le peuple croyant.

Notre psaume d’aujourd’hui est donc l’un de ceux-là : un pèlerin prend le chemin de Jérusalem : il a déjà le cœur et les yeux tournés vers la colline du Temple (« je lève les yeux vers les montagnes »), mais il sait que ce long chemin vers Jérusalem est semé d’embûches de toutes sortes ; les pistes ne sont pas nos routes goudronnées d’aujourd’hui, elles sont parfois glissantes ou pierreuses, le pied peut glisser ; on peut aussi affronter de bien plus grands dangers : les bêtes sauvages ou, plus redoutables encore, les bandes de brigands. Si Jésus a pu situer dans ce décor la parabole du Bon-Samaritain, c’est-à-dire l’histoire d’un homme dépouillé et roué de coups par des bandits, c’est que cela arrivait régulièrement. « Le SEIGNEUR te gardera de tout mal, il gardera ta vie » : ceux qui restent au pays rassurent celui qui prend la route.

Un autre danger, que nous imaginons mal ici, c’est le soleil pendant le jour, la lune pendant la nuit. En plein jour, il faut marcher des heures sous le soleil brûlant ; la nuit, si on dort à la belle étoile, les rayons de lune sont nocifs. Là encore, on encourage le pèlerin : « Le SEIGNEUR, ton gardien, ton ombrage, se tient près de toi. Le soleil, pendant le jour, ne pourra te frapper, ni la lune, durant la nuit ». Tous ces dangers, il faudra les affronter tout autant au retour qu’à l’aller : mais « Le SEIGNEUR te gardera, au départ, comme au retour ». On peut compter sur lui, car il est le maître du monde : c’est lui et lui seul qui a fait le ciel et la terre. « Le secours me vient du SEIGNEUR qui a fait le ciel et la terre » : dans ce verset, il y a une pointe contre les faux dieux ; ils ne sont que statues inertes de bois ou de pierre ; ils ne peuvent rien pour l’homme. Ils dorment d’un sommeil éternel, puisqu’ils ne sont que des objets façonnés de main d’homme. Tandis que, lui, le SEIGNEUR, veille sans cesse : « Non, il ne dort pas, il ne sommeille pas, le gardien d’Israël ».

Quand il prend la route de Jérusalem, le croyant se met en marche vers son Dieu et vers lui seul : il se détourne résolument des idoles. C’est cela qu’on appelle la conversion.

On voit bien comment cette comparaison du peuple à un groupe de pèlerins est suggestive. Chaque jour, depuis des millénaires, Israël, comme un pèlerin, prend la route en décidant de placer sa confiance résolument en Dieu seul : « Je lève les yeux, vers les montagnes : d’où le secours me viendra-t-il ? »… « Le secours me viendra du SEIGNEUR qui a fait le ciel et la terre. » Ce n’est pas un hasard si Dieu est appelé dans ce psaume « le gardien d’Israël ». Car ce peuple a reçu la Révélation du Dieu vivant, créateur du ciel et de la terre, et a fait l’expérience de sa présence. Le nom même de Dieu, le fameux nom en quatre lettres, (YHVH) dit justement que Dieu est sans cesse présent à son peuple. Une présence très intime, inséparable, qui est exprimée très fortement en hébreu. Notre traduction dit « Le SEIGNEUR ton gardien, le SEIGNEUR, ton ombrage, se tient près de toi » : en hébreu, près de toi est dit « à ta main droite » et André Chouraqui commentait : « le SEIGNEUR est uni à toi comme tu l’es à ton être même ».

On se rappelle la colonne qui accompagnait la marche du peuple dans le désert ; colonne de nuée pendant le jour, pour abriter du soleil, colonne de feu pendant la nuit pour guider la marche.

Jésus-Christ, à son tour, a pu chanter ce psaume en toute vérité. Alors qu’il prenait résolument le chemin de Jérusalem, comme dit saint Luc, il se répétait : « Le SEIGNEUR te gardera de tout mal, il gardera ta vie. Le SEIGNEUR te gardera, au départ et au retour, maintenant, à jamais. » Depuis le matin de Pâques, ce retour dont parle le psaume, nous l’appelons « Résurrection ».

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LECTURE DE LA DEUXIÈME LETTRE DE SAINT PAUL APÔTRE À TIMOTHÉE   3, 14 - 4, 2

 

            Bien-aimé,
3,14   demeure ferme dans ce que tu as appris :
            de cela tu as acquis la certitude,
            sachant bien de qui tu l’as appris.
3,15   Depuis ton plus jeune âge, tu connais les Saintes Écritures :
            elles ont le pouvoir de te communiquer la sagesse,
            en vue du salut par la foi
            que nous avons en Jésus Christ.
3,16   Toute l’Écriture est inspirée par Dieu ;
            elle est utile pour enseigner, dénoncer le mal,
            redresser, éduquer dans la justice ;
3,17   grâce à elle, l’homme de Dieu sera accompli,
            équipé pour faire toute sorte de bien.

4,1     Devant Dieu,
            et devant le Christ Jésus qui va juger les vivants et les morts,
            je t’en conjure,
            au nom de sa Manifestation et de son Règne :
4,2     proclame la Parole, interviens à temps et à contretemps,
            dénonce le mal,
            fais des reproches, encourage,
            toujours avec patience et souci d’instruire.
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         Dimanche dernier, nous lisions dans la deuxième lettre à Timothée une hymne en l’honneur du Christ : « Souviens-toi de Jésus-Christ, ressuscité d’entre les morts ».  Aujourd’hui, on pourrait dire que nous lisons une hymne en l’honneur de l’Écriture. Entendons-nous bien, ce que saint Paul appelle l’Écriture, c’est ce que nous appelons aujourd’hui l’Ancien Testament. Plusieurs fois, déjà, dans les lettres à Timothée, nous avons deviné un conflit persistant dans la communauté d’Éphèse où se trouve Timothée ; et c’est même à cause de ce conflit que Paul avait demandé à Timothée de rester à Éphèse ; il faut pouvoir compter sur de fidèles gardiens de la Parole.

         Les premières lignes du texte d’aujourd’hui, « Demeure ferme dans ce que tu as appris » sous-entendent que d’autres ne sont pas restés fidèles à l’enseignement reçu et qu’ils fourvoient les autres.

         Si bien qu’on peut résumer ce passage en trois phrases : premièrement, il faut se ressourcer dans l’Écriture. Deuxièmement, il faut proclamer la Parole. Troisièmement, cette proclamation doit se faire dans le souci d’édifier la communauté. Premièrement, il faut se ressourcer dans l’Écriture, au vrai sens du mot « ressourcer » : l’Écriture est pour nous une source.

         L’expression « Demeure dans ce que tu as appris » dit bien que la foi n’est pas un objet qu’on possède mais un milieu vital, une « demeure » au sens de saint Jean.

         Timothée a puisé dans cette source de l’Écriture depuis son enfance : son père était grec et païen, mais sa mère, Eunice, et sa grand-mère maternelle, Loïs, étaient Juives : elles l’ont introduit dans l’Ancien Testament ; et quand sa mère s’est convertie au Christianisme, elle n’a pas cessé bien sûr de fréquenter l’Écriture. D’autres maîtres encore ont initié Timothée, et Paul insiste sur cet aspect communautaire de l’accès à l’Écriture. On ne découvre pas l’Écriture tout seul mais en Église. Une fois de plus, nous retrouvons chez Paul le thème de la transmission de la foi, ce qu’on appelle en théologie la « Tradition » : tradere, en latin, veut dire « transmettre » : « Je vous ai transmis ce que j’ai moi-même reçu » (sous-entendu je n’ai rien inventé) dit Paul dans la première lettre aux Corinthiens ; l’apôtre est un envoyé au service d’une parole qui n’est pas la sienne. Dans la foi, aucun de nous n’est un fondateur, un innovateur, nous sommes les maillons d’une chaîne. Évidemment, il est vital que cette transmission soit fidèle. Un peu plus haut, dans cette même lettre, Paul a dit à Timothée : « Ce que tu as appris de moi en présence de nombreux témoins, confie-le à des hommes fidèles qui seront eux-mêmes capables de l’enseigner encore à d’autres. » (2 Tm 2,2).

         La phrase suivante est très importante. Paul affirme : « Les Saintes Écritures ont le pouvoir de te communiquer la sagesse, en vue du salut par la foi que nous avons en Jésus-Christ » : il veut dire par là que l’Ancien Testament mène tout droit à Jésus-Christ. Pour Paul, comme pour les premiers apôtres, recrutés par Jésus parmi les Juifs, c’était une évidence. On se souvient qu’au cours de son procès à Jérusalem, Paul soutenait que c’était précisément parce qu’il était Juif qu’il était devenu chrétien.

         Paul continue : « Toute l’Écriture est inspirée par Dieu » ; avant d’être un dogme affirmé par l’Église, cette phrase était donc déjà la foi d’Israël. Ce qui explique le respect dont sont entourés depuis toujours les Livres sacrés dans toutes les synagogues. « Grâce à l’Écriture, l’homme de Dieu sera accompli, équipé pour faire toute sorte de bien. » Voilà donc l’équipement du chrétien : l’Écriture dans la fidélité à l’enseignement reçu : « Demeure ferme dans ce que tu as appris : de cela tu as acquis la certitude, sachant bien de qui tu l’as appris. »  L’équipement du chrétien, c’est donc l’Écriture ET la tradition pour être capable de transmettre à son tour.

         Pour transmettre, et c’est le deuxième conseil de Paul à Timothée, il faut oser proclamer la Parole ; voilà la première peut-être même la seule tâche d’un responsable d’Église. L’enjeu est grave et Paul emploie une formule presque étonnante : « Devant Dieu et devant le Christ Jésus qui doit juger les vivants et les morts, je t’en conjure, au nom de sa manifestation et de son règne : proclame la Parole... »

         Une fois de plus, Paul fait référence à la manifestation du Christ, et à son règne : l’accomplissement du projet de Dieu est vraiment l’horizon que Paul ne quitte jamais des yeux. Et d’ailleurs en grec, Paul dit « Proclame le Logos », le mot qui, chez Jean, désigne le Verbe, Jésus lui-même. Traduisez, si nous prenons au sérieux la manifestation et le règne du Christ, nous devons inlassablement proclamer la Parole. Toute la vie de Paul, depuis sa conversion, a été consacrée à cette tâche : « Annoncer l’Évangile est une nécessité qui s’impose à moi : malheur à moi si je n’annonce pas l’Évangile ! » (1 Co 9,16).

         Mais il faut du courage pour proclamer la Parole, il faut accepter d’être mal reçu : « Interviens à temps et à contre-temps, dénonce le mal ; fais des reproches, encourage » ; c’est-à-dire n’hésite pas à juger ce que tu vois... Il termine en disant dans quel climat on doit le faire (et c’est le troisième point) : avec patience et souci d’instruire. Là encore nous retrouvons une insistance toujours présente chez Paul, le souci de ce qui édifie la communauté ; c’est la seule chose qui compte.

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ÉVANGILE DE JÉSUS CHRIST SELON SAINT LUC   18, 1-8

 

     En ce temps-là,
1   Jésus disait à ses disciples une parabole
     sur la nécessité pour eux
     de toujours prier sans se décourager :
2   « Il y avait dans une ville
     un juge qui ne craignait pas Dieu
     et ne respectait pas les hommes.
3   Dans cette même ville,
     il y avait une veuve qui venait lui demander :
     ‘Rends-moi justice contre mon adversaire.’
4   Longtemps il refusa ;
     puis il se dit :
     ‘Même si je ne crains pas Dieu
     et ne respecte personne,
     comme cette veuve commence à m’ennuyer,
5   je vais lui rendre justice
     pour qu’elle ne vienne plus sans cesse m’assommer.’ »
6   Le Seigneur ajouta :
     « Écoutez bien ce que dit ce juge dépourvu de justice !
7   Et Dieu ne ferait pas justice à ses élus,
     qui crient vers lui jour et nuit ?
     Les fait-il attendre ?
8   Je vous le déclare :
     bien vite, il leur fera justice.
     Cependant, le Fils de l’homme,
     quand il viendra,
     trouvera-t-il la foi sur la terre ? »
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         Tout ceci se passe dans une ambiance qu’on pourrait qualifier de fin du monde ! Luc nous a dit un peu plus haut que Jésus est sur le « chemin de Jérusalem » : il marche vers sa Passion, sa mort et sa Résurrection ; les disciples ne savent pas très bien ce qui va se passer à Jérusalem, mais ils pressentent un dénouement tragique et mystérieux. Peu de temps auparavant, ils ont imploré Jésus « Augmente en nous la foi », ce qui traduisait bien leur détresse. Et juste avant cette parabole d’aujourd’hui, Jésus a parlé longuement de la venue du Fils de l’homme.

         Le Fils de l’homme, c’est celui qu’on attend justement pour la fin du monde ; on connaît l’origine de cette expression : dans le livre de Daniel (au chapitre 7), le prophète raconte qu’il a eu la vision d’un homme (qu’il appelle un « fils d’homme ») qui vient sur les nuées du ciel ; il est admis près du trône de Dieu et il reçoit la royauté sur toute la création ; une royauté éternelle et universelle. Daniel précise que ce « fils d’homme » est en réalité un être collectif, un peuple qu’il appelle « le peuple des Saints du Très-Haut ». Les lecteurs de Daniel ont compris que cette vision se réalisera à la fin du monde. Dieu règnera enfin sur toute la création et le Fils de l’homme règnera avec lui.

         Jésus se présente souvent dans les évangiles comme le Fils de l’homme ; cela intrigue forcément ses interlocuteurs qui savent que le Fils de l’homme est un être collectif, le peuple des Saints du Très-Haut, enfin installé dans la gloire de Dieu ; ils ne savent peut-être pas quoi penser quand Jésus parle ainsi, mais ils entendent ce message de victoire définitive. Or, depuis qu’il a annoncé ouvertement sa passion, Jésus multiplie l’usage de cette expression, le Fils de l’homme, toujours en parlant de lui, comme pour les rassurer sur l’issue des événements. Ce qui prouve au passage qu’ils avaient bien besoin d’être rassurés.

         On est donc dans une atmosphère de fin du monde ; d’ailleurs le thème du jugement (« Dieu fera justice à ses élus ») est bien dans la même note ; maintenant, si nous allons regarder, dans l’évangile de Luc, le contexte de cette parabole, nous trouvons l’évangile de la guérison des dix lépreux que nous avions lu dimanche dernier : la guérison des dix était le signe que le Règne de Dieu était déjà commencé ; en même temps, les disciples avaient touché du doigt le mystère du salut rejeté par ceux auxquels il était offert en premier (ici les neuf lépreux qui n’avaient pas reconnu le Christ) : le mystère de la Croix se profilait déjà à l’horizon ; mais la conversion du Samaritain (le seul lépreux revenu se prosterner devant Jésus) préfigurait l’entrée de tous, même des païens, dans ce royaume.

         Les Pharisiens ont fort bien compris tous ces enjeux puisque, aussitôt après la guérison des dix lépreux, ils ont demandé à Jésus : « Quand donc vient le Royaume de Dieu ? » et Jésus a répondu par tout un discours sur la venue du Fils de l’homme.

         Et voilà que Jésus a quitté ce ton grave pour raconter ce qui semble à première vue une petite histoire : l’histoire de cette veuve qui poursuit le juge de ses réclamations jusqu’à ce qu’elle obtienne ce qu’elle attend ;  et pourtant elle aurait toutes les raisons de se décourager : sa cause semble bien perdue d’avance, puisqu’elle a eu la malchance de tomber sur un juge qui se moque éperdument de la justice. Mais elle s’obstine parce que sa cause est juste, elle n’en doute pas un instant. C’est elle que Jésus nous donne en exemple ; l’exemple de l’humilité d’abord : si elle importune le juge, c’est parce qu’elle est dans le besoin ; la première condition pour participer au Royaume de Dieu, c’est de reconnaître notre pauvreté ; on retrouve là la première béatitude : « Heureux, vous  les pauvres, le Royaume de Dieu est à vous » (Luc, 6) ; l’exemple de la persévérance ensuite : dans notre attente du Royaume, à nous d’être aussi tenaces que cette veuve obstinée. Notre cause est encore plus juste que celle de la veuve puisque c’est la cause même de Dieu.

         Le rapprochement avec la première lecture de ce dimanche est très suggestif : dans la plaine Josué livrait un combat difficile contre les Amalécites qui avaient attaqué le peuple par surprise ; pendant ce temps, au sommet de la colline, Moïse, obstinément priait, sûr d’obtenir le secours de Dieu ; et soutenu par ses aides, il  avait tenu bon jusqu’au coucher du soleil. La force de Moïse était dans sa certitude que Dieu voulait le salut de son peuple.

         Des siècles plus tard, les premiers chrétiens affrontés à des difficultés et des persécutions trouvent le Royaume bien long à venir ; ils sont tentés par le découragement ; eux aussi doivent se souvenir que Dieu veut leur salut. Luc leur rappelle cette parabole dans laquelle Jésus avait fait l’éloge de l’obstination.

         Croire, c’est refuser de baisser les bras ; et la dernière phrase : « Le Fils de l’homme, quand il viendra, trouvera-t-il la foi sur terre ? » est une mise en garde, valable pour tous les chrétiens de tous les temps : « Attention, si vous n’êtes pas vigilants, vous aurez cessé de croire ».

         Les chrétiens, ceux du temps du Christ, comme ceux d’aujourd’hui, sont donc invités à « ne pas baisser les bras ». Jésus sait bien que, dès le matin de sa résurrection, ce premier matin de la venue du Fils de l’homme et jusqu’à sa venue totale et définitive, la foi sera toujours un combat, une épreuve d’endurance. Il ne manquera pas d’oiseaux de malheur pour semer le doute, il ne manquera pas de maîtres du soupçon. Cette attente du Royaume paraît tellement interminable... Dieu est-il vraiment au milieu de nous ? L’exemple de cette pauvre veuve vient à point nommé : nous sommes aussi démunis qu’elle ; tâchons d’être aussi obstinés.

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Complément

         - Luc écrirait-il à une communauté menacée par le découragement ? On pourrait le croire, à entendre la dernière phrase « Le Fils de l’homme, quand il viendra, trouvera-t-il la foi sur terre ? » Curieuse phrase : « Le Fils de l’homme, quand il viendra », c’est une affirmation, une certitude ; mais la deuxième partie de la phrase « trouvera-t-il la foi sur terre ? » qui semble a priori bien pessimiste est en fait une mise en garde, valable pour tous les chrétiens de tous les temps, un appel à la vigilance. Il est clair en tout cas que ce texte est une leçon sur la foi : puisque la dernière phrase pose cette question sur la foi et que la première phrase dit justement en quoi consiste la foi : « Il faut toujours prier sans se décourager ». On a donc là une inclusion ; et entre les deux, l’exemple qui nous est proposé est celui d’une veuve traitée injustement, mais qui ne lâche pas prise.

Commentaires de Marie-Noëlle Thabut 2019 10 20 29e dimanche du temps ordinaire C

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6 octobre 2019 7 06 /10 /octobre /2019 21:26

Ces commentaires, trouvés sur le site "Église catholique en France", permettent à toute personne de bonne volonté, chrétienne ou non, de mieux comprendre la Bible, le livre le plus diffusé au monde, en

  • décodant le langage imagé utilisé par l'auteur.

Attention, le texte écrit peut différer des versions audio (Radio-Notre-Dame) et vidéo (KTO TV) qui ont été modifiées par Marie-Noëlle Thabut, parfois pour les améliorer, parfois pour s'adapter aux formats imposés par ces chaînes de radio ou de télévision. Dans cette hypothèse, nous mettons en italiques les passages supprimés pour ces médias.

Je souhaite arriver à mettre ici, chaque dimanche, les commentaires de Marie-Noëlle Thabut. Ma seule contribution consiste à mettre proposer un résumé de certains commentaires, à surligner les passages que je trouve les plus enrichissants et à écrire en rouge ceux qui parlent d'un thème qui m'est cher : la liberté (trois autres pages de mon blog sont consacrées à ces passages des Évangiles, du reste du Nouveau Testament ou de l'Ancien Testament qui parlent de la liberté). D'après Marie-Noëlle Thabut, "... si nous ne trouvons pas dans les textes une parole libérante, c'est que nous ne les avons pas compris."

Version audio, trouvée sur le site de Radio-Notre-Dame (disponible seulement à compter du 12 octobre 2019).

En bas de page, vous avez les versions vidéo des commentaires, trouvées sur KTO TV. Attention, ces vidéos peuvent être celles d'il y a 3 ans et ne pas correspondre tout à fait aux commentaires écrits cette année.

LECTURE DU DEUXIÈME LIVRE DES ROIS    5, 14-17

 

       En ces jours-là,
       le général syrien Naaman, qui était lépreux,
14   descendit jusqu’au Jourdain et s’y plongea sept fois,
       pour obéir à la parole d’Élisée, l’homme de Dieu ;
       alors sa chair redevint semblable à celle d’un petit enfant :
       il était purifié !
15   Il retourna chez l’homme de Dieu avec toute son escorte ;
       il entra, se présenta devant lui et déclara :
       « Désormais, je le sais :
       il n’y a pas d’autre Dieu, sur toute la terre, que celui d’Israël !
       Je t’en prie, accepte un présent de ton serviteur. »
16   Mais Élisée répondit :
       « Par la vie du SEIGNEUR que je sers,
       je n’accepterai rien. »
       Naaman le pressa d’accepter, mais il refusa.
17   Naaman dit alors :
       « Puisque c’est ainsi,
       permets que ton serviteur emporte de la terre de ce pays
       autant que deux mulets peuvent en transporter,
       car je ne veux plus offrir ni holocauste ni sacrifice
       à d’autres dieux qu’au SEIGNEUR Dieu d’Israël. »
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              La lecture de ce dimanche commence au moment où le général Naaman, apparemment doux comme un mouton, se plonge dans l’eau du Jourdain, sur l’ordre du prophète Élisée ; mais il nous manque le début de l’histoire : je vous la raconte : Naaman est un homme important, un général Syrien ; il a fait une très belle carrière militaire en Syrie, et il est bien vu du roi d’Aram (l’actuelle Damas) ; évidemment, pour le peuple d’Israël, il est un étranger, à certaines époques même, un ennemi ; mais surtout pour ce qui nous intéresse ici, il est un païen : il ne fait pas partie du peuple élu. Enfin, plus grave encore, il est lépreux, ce qui veut dire que d’ici peu, tout le monde le fuira ; pour lui donc, c’est une véritable malédiction.

              Heureusement pour lui, sa femme a une petite esclave israélite (enlevée quelque temps auparavant au cours d’une razzia) : laquelle dit à sa maîtresse « Tu sais quoi ? À Samarie, il y a un grand prophète ; lui, pourrait sûrement guérir Naaman. » Dans un cas pareil, on est prêt à tout ! La nouvelle circule vite : l’esclave dit à sa maîtresse, qui dit à son mari Naaman, qui dit au roi d’Aram : le prophète de Samarie peut me guérir. Et comme Naaman est bien vu, le roi écrit une lettre d’introduction à son homologue, le roi de Samarie. La lettre dit quelque chose comme : « Je te recommande mon ami et loyal serviteur, mon général en chef des armées, Naaman ; il est atteint de la lèpre. Je te demande de faire tout ce qui est en ton pouvoir pour le guérir ». (Sous-entendu, envoie-le à ton grand prophète et guérisseur, Élisée, dont la réputation est venue jusqu’à nous). Et là il se passe quelque chose de très intéressant : c’est que, comme bien souvent, on ignore les trésors qu’on a à sa portée... Le roi d’Israël reçoit cette lettre et il ne lui vient pas à l’idée que le petit prophète Élisée est capable de guérir qui que ce soit ! Du coup, il est pris de panique : qu’est-ce qui lui prend au roi de Syrie d’exiger que je fasse des miracles ? Il cherche un prétexte pour me faire la guerre, ou quoi ? 

              Heureusement, en Israël aussi, le bouche-à-oreille existe. Élisée apprend l’histoire, et il dit au roi  : « On va voir ce qu’on va voir... Dis à Naaman de se présenter chez moi... et il va savoir qui est le vrai Dieu ». Naaman se présente donc chez Élisée avec toute son escorte et des cadeaux plein ses bagages pour le guérisseur, et il attend à la porte du prophète ; en fait, c’est un simple serviteur qui entrebâille la porte et se contente de lui dire : « Mon maître te fait dire que tu dois aller te plonger sept fois de suite dans l’eau du Jourdain et tu seras purifié ». C’est déjà un drôle d’accueil pour un général mais en plus, franchement, on se demande à quoi çà rime de se plonger dans le Jourdain : pas besoin de faire un tel voyage ! Des fleuves en Syrie, il y en a et des bien plus beaux que son petit Jourdain...

              Naaman est furieux ! Et il reprend le chemin de Damas. Heureusement, il est bien entouré : ses serviteurs lui disent : « Tu t’attendais à ce que le prophète te demande des choses extraordinaires pour être guéri... tu les aurais faites... il te demande une chose ordinaire... tu peux bien la faire aussi ??? » Au passage, on voit que les serviteurs ont du bon ; la Bible ne manque jamais une occasion de le faire remarquer... En tout cas, dans le cas présent, Naaman les écoute... et c’est là que commence la lecture d’aujourd’hui.

         Donc, Naaman, redevenu quelqu’un comme tout le monde, obéit tout simplement à un ordre tout simple... il se plonge sept fois dans le Jourdain , comme on le lui a dit, et il est guéri. C’est tout simple à nos yeux et aux yeux de ses serviteurs, mais pour un grand général d’une armée étrangère, c’est cette obéissance même qui n’est pas simple ! La suite du texte le prouve. Voilà Naaman guéri ; il n’est pas un ingrat ; il retourne chez Élisée pour lui dire deux choses : la première, c’est « Je le sais désormais : il n’y a pas d’autre Dieu, sur toute la terre, que celui d’Israël » ... (et un peu plus tard, il ira jusqu’à lui dire : quand je serai dans mon pays, c’est à lui désormais que j’offrirai des sacrifices). Soit dit en passant, l’auteur de ce passage en profite pour donner une petite leçon à ses compatriotes : quelque chose comme « vous bénéficiez depuis des siècles de la protection du Dieu unique, et bien, dites-vous que les bontés de Dieu sont aussi pour les étrangers et puis, vous que Dieu a choisis parmi tous, vous continuez pourtant à être tentés par l’idolâtrie... cet étranger, lui, a compris bien plus vite que vous d’où lui vient sa guérison ».

         La deuxième chose que Naaman dit à Élisée, c’est je vais te faire un cadeau pour te remercier. Mais Élisée refuse énergiquement : on n’achète pas les dons de Dieu. Décidément  Naaman  va de surprise en surprise : la première fois qu’il s’est présenté chez Élisée, il avait tout prévu : Élisée le recevrait, le guérirait et en échange, lui, Naaman offrirait des cadeaux dignes de son rang, on serait quittes. Mais rien ne s’est passé comme prévu.

         Enfin, on se demande pourquoi Naaman souhaite emporter un peu de la terre d’Israël ? Il justifie sa demande en disant : « Je ne veux plus offrir ni holocauste ni sacrifice à d'autres dieux qu'au SEIGNEUR Dieu d'Israël. » Cela s’explique par le fait que, à l’époque du prophète Élisée, la croyance largement répandue chez tous les peuples voisins d’Israël était que les divinités règnent sur des territoires. Pour pouvoir offrir des sacrifices au Dieu d’Israël, Naaman se croit donc obligé d’emporter de la terre sur laquelle règne ce Dieu

          Cela inspire trois remarques : premièrement, Naaman n’a même pas rencontré le prophète : car ce n’est pas le prophète qui guérit, c’est Dieu. Deuxièmement, il n’y a pas eu de geste spectaculaire ou magique, mais la chose la plus banale qui soit pour un homme de ces pays-là : se plonger dans le fleuve...  et c’est dans ce geste banal fait par obéissance qu’il a rencontré la puissance de Dieu : celui-ci ne nous demande pas des choses extraordinaires, mais seulement notre confiance. Troisièmement, il n’y a pas eu de cadeau de remerciement : la seule manière de  manifester à Dieu notre reconnaissance, c’est de reconnaître ce qui nous vient de lui. Quant au prophète, le serviteur de Dieu, il ne demande rien pour lui ; ce que Jésus traduira plus tard : « Vous avez reçu gratuitement, donnez gratuitement » (Mt 10, 8).

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Compléments

- Le rôle des serviteurs : on a souvent besoin d’un plus petit que soi. Sans les serviteurs, la petite esclave d’abord, ses conseillers ensuite, jamais Naaman n’aurait été guéri. En fait, on aurait dû y penser : pas étonnant que les petits soient les mieux placés pour nous enseigner le chemin de l’humilité.

- La terre : À l’époque du prophète Élisée, la croyance largement répandue chez tous les peuples voisins d’Israël est que les divinités règnent sur des territoires. Mais, en Israël au contraire, on expérimente déjà depuis plusieurs siècles que Dieu accompagne son peuple sur tous ses chemins.

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PSAUME  97 (98), 1-4

 

1   Chantez au SEIGNEUR un chant nouveau,       
     car il a fait des merveilles ;           
     par son bras très saint, par sa main puissante,      
     il s'est assuré la victoire.

2   Le SEIGNEUR a fait connaître sa victoire         
     et révélé sa justice aux nations :
3   il s'est rappelé sa fidélité, son amour,      
     en faveur de la maison d'Israël.

     La terre tout entière a vu  
     la victoire de notre Dieu.
4   Acclamez le SEIGNEUR, terre entière.
     Sonnez, chantez, jouez !
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         La première lecture de ce dimanche raconte comment Naaman, un général syrien, donc païen, a été guéri par le prophète Élisée et du coup il a découvert le Dieu d’Israël. Naaman serait donc tout-à-fait bien placé pour chanter ce psaume dans lequel il est question de l’amour de Dieu et pour les païens, ceux qui ne font pas partie du peuple élu (ceux que la Bible appelle les « nations ») et pour Israël. Je vous relis le verset 2 : « Le SEIGNEUR a fait connaître sa victoire et révélé sa justice aux nations. » Mais vient aussitôt le verset 3 : « Il s’est rappelé sa fidélité, son amour, en faveur de la maison d’Israël », ce qui est l’expression consacrée pour rappeler ce qu’on appelle « l’élection d’Israël », la relation tout-à-fait privilégiée qui existe entre ce petit peuple et le Dieu de l’univers.

         Derrière ces mots, il faut deviner tout le poids d’histoire, tout le poids du passé : les simples mots « sa fidélité », « son amour » sont le rappel vibrant de l’Alliance : c’est par ces mots-là que, dans le désert, Dieu s’est fait connaître au peuple qu’il a choisi. « Dieu d’amour et de fidélité ». Cette phrase veut  dire : oui, Israël est bien le peuple choisi, le peuple élu ; mais la phrase d’avant, (et ce n’est peut-être pas un hasard si elle est placée avant), rappelle bien que si Israël est choisi, ce n’est pas pour en jouir égoïstement, pour se considérer comme fils unique, mais pour se comporter en frère aîné. Son rôle c’est d’annoncer l’amour de Dieu POUR TOUS les hommes, afin d’intégrer peu à peu l’humanité tout entière dans l’Alliance.

         Dans ce psaume, cette certitude marque la composition même du texte ; si on regarde d’un peu plus près, on remarque la construction en « inclusion » de ces deux  versets  2 et 3. Pour mémoire, une inclusion est un procédé de style qu’on trouve souvent dans la Bible. C’est un peu comme un encadré, dans un journal ou dans une revue ; bien évidemment le but est de mettre en valeur le texte écrit dans le cadre. Dans une inclusion, c’est la même chose : le texte central est mis en valeur, « encadré » par deux phrases identiques, une avant, l’autre après... Ici, la phrase centrale parle d’Israël, le peuple élu, et elle est encadrée par deux phrases qui parlent des nations : première phrase : « Le SEIGNEUR a fait connaître sa victoire et révélé sa justice aux nations » ... la deuxième phrase, elle, concerne Israël : « il s’est rappelé sa fidélité, son amour en faveur de la maison d’Israël »... et voici la troisième phrase : « La terre tout entière a vu la victoire de notre Dieu ». On n’y trouve pas le mot « nations » mais il est remplacé par l’expression « la terre tout entière ». La phrase centrale sur ce qu’on appelle « l’élection d’Israël » est donc encadrée par deux phrases sur l’humanité tout entière. Traduisez : L’élection d’Israël est centrale mais on n’oublie pas qu’elle doit rayonner sur l’humanité tout entière.

         Et quand le peuple d’Israël, au cours de la fête des Tentes à Jérusalem, acclame Dieu comme roi, ce peuple sait bien qu’il le fait déjà au nom de l’humanité tout entière ; en chantant cela, on imagine déjà (parce qu’on sait qu’il viendra) le jour où Dieu sera vraiment le roi de toute la terre, c’est-à-dire reconnu par toute la terre. Naaman, le général syrien, païen, en est un précurseur.

         Une deuxième insistance de ce psaume c’est la proclamation très appuyée de la royauté de Dieu. Par exemple, on chante au Temple de Jérusalem « Acclamez le SEIGNEUR, terre entière, acclamez votre roi, le SEIGNEUR. » Mais quand je dis « on chante », c’est trop faible ; en fait, par le vocabulaire employé en hébreu, ce psaume est un cri de victoire, le cri que l’on pousse sur le champ de bataille après la victoire, la « terouah » en l’honneur du vainqueur. Le mot de victoire revient trois fois dans les premiers versets. « Par son bras très saint, par sa main puissante, il s’est assuré la victoire... Le SEIGNEUR a fait connaître sa victoire et révélé sa justice aux nations... La terre tout entière a vu la victoire de notre Dieu ».

           La victoire de Dieu dont on parle ici est double : c’est d’abord la victoire de la libération d’Égypte ; la mention « par son bras très saint, par sa main puissante » est une allusion au premier exploit de Dieu en faveur des fils d’Israël, la traversée miraculeuse de la mer qui les séparait définitivement de l’Égypte, leur terre de servitude. L’expression « Le SEIGNEUR t’a fait sortir de là d’une main forte et le bras étendu » (Dt 5,15) était devenue la formule-type de la libération d’Égypte ; on la retrouve par exemple dans le livre du Deutéronome et dans les psaumes. La formule « il a fait des merveilles » est aussi un rappel de la libération d’Égypte.

           Mais quand on chante la victoire de Dieu, on chante également la victoire attendue pour la fin des temps, la victoire définitive de Dieu contre toutes les forces du mal. Et déjà on acclame Dieu comme jadis on acclamait le nouveau roi le jour de son sacre en poussant des cris de victoire au son des trompettes, des cornes et dans les applaudissements de la foule. Mais alors qu’avec les rois de la terre, on allait toujours vers une déception, cette fois, on sait qu’on ne sera pas déçus ; raison de plus pour que cette fois la « terouah » soit particulièrement vibrante !

           Désormais les chrétiens acclament Dieu avec encore plus de vigueur parce qu’ils ont vu de leurs yeux le roi du monde : depuis l’Incarnation du Fils, ils savent et ils affirment envers et contre tous les événements apparemment contraires que le Règne de Dieu, c’est-à-dire de l’amour est déjà commencé.

Résumé proposé par Thierry Jallas.
Ce psaume
- est un rappel de l'Alliance, de l'élection d'Israël, qui devra se comporter, non pas en fils unique, mais en frère aîné : en annonçant l'amour de Dieu pour tous les hommes, afin d'intégrer peu à peu l'humanité tout entière dans l'Alliance (cf. la construction du psaume en "inclusion").
- chante (par un cri de victoire) la royauté de Dieu. La victoire de Dieu, c'est celle de la libération d'Égypte, mais aussi celle attendue pour la fin des temps, sa victoire définitive contre toutes les forces du mal.

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LECTURE DE LA DEUXIÈME LETTRE DE SAINT PAUL APÔTRE À TIMOTHÉE   2, 8 - 13

  1. Le deuxième § ne me paraissait pas suffisamment clair sur le contenu de la foi. Je l’ai complètement modifié. Il subsiste ici en petits caractères décalés

 

       Bien-aimé,
8     souviens-toi de Jésus Christ,
       ressuscité d’entre les morts,
       le descendant de David :
       voilà mon évangile.
9     C’est pour lui que j’endure la souffrance,
       jusqu’à être enchaîné comme un malfaiteur.
       Mais on n’enchaîne pas la parole de Dieu !
10   C’est pourquoi je supporte tout
       pour ceux que Dieu a choisis,
       afin qu’ils obtiennent, eux aussi,
       le salut qui est dans le Christ Jésus,
       avec la gloire éternelle.
11   Voici une parole digne de foi :
       Si nous sommes morts avec lui,
       avec lui nous vivrons.
12   Si nous supportons l’épreuve,
       avec lui nous régnerons.
       Si nous le rejetons,
       lui aussi nous rejettera.
13   Si nous manquons de foi,
       lui reste fidèle à sa parole,
       car il ne peut se rejeter lui-même.
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         Nous reconnaissons ce texte que nous chantons souvent : « Souviens-toi de Jésus-Christ, ressuscité d’entre les morts ; il est notre salut, notre gloire éternelle ». Ici, sous une forme à peine différente, nous le trouvons dans le contexte où il est né. Dans cette deuxième lettre à Timothée, le texte original, est : « Souviens-toi de Jésus-Christ, le descendant de David », c’est-à-dire le Messie promis, attendu depuis des siècles par nos ancêtres dans la foi. Dans un milieu d’origine juive, il était très important d’affirmer que Jésus était bien le descendant de David, sinon il n’aurait pas pu être reconnu comme le Messie. Et Paul continue : « Il est ressuscité d’entre les morts, voilà mon Évangile ».

De deux choses l’une… Ou Jésus est ressuscité, ou il ne l’est pas. Longtemps, Paul a refusé de croire aux affirmations des disciples de Jésus ; cela lui apparaissait comme une invention. À ses yeux, donc, il fallait à tout prix empêcher cette fable de se propager. Mais, depuis l’événement du chemin de Damas, Paul ne peut plus en douter : oui, Jésus est ressuscité, il l’a vu de ses yeux. Et alors la face du monde est changée : en ressuscitant Jésus, Dieu l’a reconnu comme son envoyé, il a authentifié ses paroles et ses actes : Jésus-Christ, vainqueur de la mort, l’est également de toutes les forces du mal. Et donc, le monde nouveau est déjà né : à nous de nous y engager par nos paroles et par toute notre vie. Avec le Christ, nous pouvons vaincre à notre tour les forces du mal. Paul va désormais consacrer toutes ses forces à annoncer l’évangile et c’est bien à cette tâche qu’il convie Timothée, sans lui cacher qu’il rencontrera des oppositions ; tous ces dimanches-ci, nous lisons des extraits des deux lettres à Timothée et plusieurs fois, on a bien senti un climat de conflit, sans que Paul précise clairement de quoi il s’agit ; mais à plusieurs reprises il engage Timothée à garder courage, à combattre le beau combat de la foi, il lui rappelle qu’il a reçu un esprit non de peur mais de force et il lui conseille de combattre ses contradicteurs par la douceur.

          La Résurrection est donc le cœur de la foi chrétienne ; mais si, en milieu juif, la foi en la résurrection de la chair était chose acquise pour un grand nombre de personnes, en milieu grec, au contraire, cette affirmation était dure à entendre ; on se rappelle l’échec de la prédication de Paul à Athènes : on parlait de lui en disant « Que veut donc dire cette jacasse1 ? » C’est pour avoir clamé un peu trop haut, un peu trop fort, la foi en la résurrection dans un monde peu disposé à l’entendre que Paul a connu la prison à plusieurs reprises. « Christ est ressuscité d’entre les morts, voilà mon Évangile. C’est pour lui que je souffre, jusqu’à être enchaîné comme un malfaiteur. » Et il ne se fait pas d’illusion : Timothée, lui aussi, aura à souffrir pour affirmer sa foi ; quelques versets plus haut, Paul lui disait : « Prends ta part des souffrances liées à l’annonce de l’Évangile ».

         Paul est enchaîné, mais cela n’empêche pas la vérité de se propager ; il a transmis le flambeau à Timothée qui le transmettra à d’autres à son tour. Ailleurs il lui dit : « Ce que tu as appris de moi, confie-le à des hommes fidèles, qui seront eux-mêmes capables de l’enseigner encore à d’autres ». On peut bien enchaîner un homme, on peut le forcer à se taire, mais on n’enchaîne pas la vérité. Tôt ou tard, elle brillera en pleine lumière. Paul dit « Je suis enchaîné comme un malfaiteur. Mais la parole de Dieu n’est pas enchaînée ». Jésus avait dit quelque chose d’analogue : un jour où la foule l’acclamait parce qu’elle l’avait fugitivement reconnu comme le Messie, on lui avait dit « fais taire ces gens »... Jésus avait répondu « S’ils se taisent, ce sont les pierres qui crieront ». Rien n’empêchera la vérité d’éclater.

         Paul continue : « Je supporte tout pour ceux que Dieu a choisis, afin qu’ils obtiennent eux aussi le salut qui est dans le Christ Jésus, avec la gloire éternelle. » Nous retrouvons là les paroles de notre chant : « Souviens-toi de Jésus-Christ, ressuscité d’entre les morts ; il est notre salut, notre gloire éternelle ». Nous sommes ces élus qui avons obtenu par notre Baptême le salut, la gloire éternelle du Christ. Les versets suivants  sont très probablement une hymne qu’on chantait pour les cérémonies de baptême. La formule « Voilà une parole digne de foi » introduit manifestement un texte déjà connu : « Si nous sommes morts avec lui, avec lui nous vivrons, si nous supportons l’épreuve avec lui, avec lui nous régnerons. » C’est le mystère du baptême, tel que Paul l’a développé dans la lettre aux Romains au chapitre 6. Par le baptême, nous avons été plongés dans la mort et la résurrection du Christ, nous avons été greffés sur lui, plus rien ne peut nous séparer de lui. Passion, mort et résurrection du Christ sont liées : c’est le même événement, celui qui a ouvert une ère nouvelle dans l’histoire de l’humanité.

         Enfin, les deux dernières phrases peuvent paraître contradictoires à première vue : : « Si nous le rejetons, lui aussi nous rejettera... Si nous manquons de foi, lui reste fidèle à sa parole, car il ne peut se rejeter lui-même ». Ces derniers mots ne nous surprennent pas ; nous savons que « fidélité, c’est le nom même de Dieu : si nous manquons de foi, lui il demeure toujours fidèle, nous n’en doutons pas. Mais alors la phrase précédente vient-elle dire le contraire ? « Si nous le rejetons, lui aussi nous rejettera. » Ce qu’elle dit, en fait, c’est notre liberté... que Dieu ne force jamais : si nous le refusons sciemment, il ne nous contraint pas. Dans l’Évangile, quand il appelle quelqu’un, c’est toujours « Si tu veux.... ». Il y a une différence entre le rejeter et manquer de foi : le rejeter, c’est refuser sciemment son projet d’amour ; et lui nous aime assez pour respecter notre refus (c’est le sens de l’expression « lui aussi nous rejettera ») ; manquer de foi, ce n’est pas refuser le projet, c’est l’accepter mais avoir du mal à garder le cap. Heureusement « chaque fois que nous manquons de foi, lui reste fidèle à sa parole, car il ne peut se rejeter lui-même ».

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Note

1 - Jacasse (littéralement « ramasse-miettes ») étant le nom d’un oiseau nuisible et bavard, on appliquait ce sobriquet à des philosophes de pacotille qui grappillaient leurs idées n’importe où.

Compléments

--« On n’enchaîne pas la vérité » : au cours du procès de Pierre et de Jean devant le Sanhédrin, le pharisien Gamaliel avait dit équivalemment la même chose : « Si c’est des hommes que vient leur résolution ou leur entreprise, elle disparaîtra d’elle-même ; si c’est de Dieu, vous ne pourrez pas les faire disparaître. » (Ac 5, 38-39).

--Il faut entendre le mot « évangile » dans son sens étymologique, c’est-à-dire « bonne nouvelle ». Pour Paul, la grande nouvelle du christianisme tient en une phrase : « Jésus Christ est ressuscité ». Et du coup, on comprend mieux contre quels adversaires Paul se bat tout au long de ces deux lettres à Timothée. Qui sont ces contradicteurs ? Paul ne le dit pas vraiment... sauf ici justement peut-être. Car, quelques versets plus bas, Paul citera deux personnes, Hyménée et Philétos, qui nient la résurrection de la chair ; on se souvient que, dans la première lettre aux Corinthiens, Paul avait déjà été affronté à la même querelle ; à ses yeux, c’est très grave : tout l’édifice de la foi repose sur la résurrection du Christ. Voici quelques versets de la première lettre aux Corinthiens, au chapitre 15 : « S’il n’y a pas de résurrection des morts, Christ non plus n’est pas ressuscité ; et si Christ n’est pas ressuscité, notre prédication est vide et vide aussi notre foi. »

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ÉVANGILE DE JÉSUS CHRIST SELON SAINT LUC    17, 11-19

 

11   Jésus, marchant vers Jérusalem,
       traversait la Samarie et la Galilée.
12   Comme il entrait dans un village,
       dix lépreux vinrent à sa rencontre.
       Ils s'arrêtèrent à distance
13   et lui crièrent :
       « Jésus, maître,
       prends pitié de nous. »
14   En les voyant, Jésus leur dit :
       « Allez vous montrer aux prêtres. »
       En cours de route, ils furent purifiés.
15   L'un d'eux, voyant qu'il était guéri,
       revint sur ses pas en glorifiant Dieu à pleine voix.
16   Il se jeta la face contre terre aux pieds de Jésus
       en lui rendant grâce.
       Or, c'était un Samaritain.
17   Alors Jésus demanda :
       « Est-ce que tous les dix n'ont pas été purifiés ?
       Et les neuf autres, où sont-ils ?
18   On ne les a pas vus revenir pour rendre gloire à Dieu ;
       il n'y a que cet étranger ! »
19   Jésus lui dit :
       « Relève-toi et va :
       ta foi t'a sauvé. »
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         Jésus est en route vers Jérusalem ; il sait que ce voyage le conduit à sa passion, sa mort et sa résurrection ; on peut penser que si Luc tient à nous parler de son itinéraire, c'est parce que ce qu'il va nous raconter maintenant a un lien direct avec le mystère du salut que le Christ apporte à l'humanité.

         Donc Jésus traverse la Samarie et la Galilée ; dix lépreux viennent à sa rencontre, mais ils restent à distance : la Loi leur interdit de s’approcher de quiconque ; ils sont contagieux à tous points de vue ; la lèpre est une maladie très contagieuse et d’autre part, elle était, à l’époque, considérée comme le signe de la malédiction divine, car on croyait qu’elle était le signe du péché. Nos dix lépreux s’arrêtent donc à distance de Jésus et, de loin, ils crient vers lui. Ce cri et le titre « Maître » qu’ils décernent à Jésus sont à la fois l’aveu de leur faiblesse et de la confiance qu’ils mettent en lui. Jésus ne bouge pas, ne se rapproche pas d’eux. Déjà une fois Luc (chap. 5,12) avait raconté la guérison d’un lépreux par Jésus : l’homme était près de lui, Jésus avait tendu la main et l’avait touché pour le guérir ; cette fois, dans l’épisode des dix lépreux, c’est de loin que Jésus dit aux malades : « Allez vous montrer aux prêtres » ; se montrer aux prêtres, c’était la démarche que les lépreux devaient faire pour que leur guérison soit officiellement reconnue. Cet ordre de Jésus est donc en soi une promesse de guérison.

         On peut rapprocher l’attitude de Jésus dans l’épisode des dix lépreux de celle du prophète Élisée envers Naaman dans la première lecture ; Élisée non plus n’avait pas fait un geste, il avait simplement fait dire par son serviteur : « Va te baigner sept fois dans l’eau du Jourdain et tu seras  purifié. » Dans les deux cas, effectivement, l’obéissance à l’ordre reçu apporte aux lépreux la guérison. Dans l’épisode qui nous occupe, les lépreux se mettent en marche pour aller rencontrer le prêtre ; et c’est en marchant qu’ils voient leur lèpre disparaître ; réellement, leur confiance les a sauvés. La maladie  avait rapproché ces dix hommes ; dans la guérison, ils vont révéler le fond de leur cœur : ils ne sont plus dix lépreux, dix exclus ; ils sont neuf bons Juifs et un Samaritain, c’est-à-dire plus ou moins un hérétique. Tout hérétique qu’il est, le Samaritain  sait que la vie, la guérison viennent de Dieu ; alors il rebrousse chemin, il fait demi-tour et cette fois, purifié, il peut s’approcher de Jésus : Luc dit « il glorifie Dieu à pleine voix » et aussi « il se jette la face contre terre aux pieds de Jésus en lui rendant grâce » ce qui est une attitude réservée à Dieu. Ce Samaritain vient de rencontrer le Messie et il le reconnaît. Implicitement, il vient également de reconnaître que pour rendre véritablement gloire à Dieu, ce n’est plus vers le Temple de Jérusalem qu’il faut se tourner, mais vers Jésus lui-même. Faire demi-tour, c’est précisément le sens du mot « conversion ». Et Jésus reconnaît publiquement cette conversion du Samaritain : « Relève-toi et va : ta foi t’a sauvé ».

         « Et les neuf autres ? » demande Jésus. Eux n’ont pas fait demi-tour ; ils ont pourtant rencontré le Messie, eux aussi... mais ils ne l’ont pas reconnu... Ou, en tout cas, ils ont considéré comme plus urgent de se mettre en règle avec la Loi en continuant leur chemin vers le Temple et les prêtres. Jésus leur avait dit d’aller se montrer aux prêtres, ils y vont sans même prendre le temps de l’action de grâce.

         C’est un thème fréquent des Évangiles : le salut est pour tous les hommes et, bien souvent, ce ne sont pas ceux qui s’en croient les plus proches qui l’accueillent le mieux ! « Il est venu chez les siens et les siens ne l’ont pas reconnu » dit saint Jean. L’Ancien Testament insistait déjà très fort sur ce qu’on appelle l’universalité du salut ; nous l’avons d’ailleurs entendu dans le psaume 97/98 de ce dimanche. Et la première lecture rapportait la conversion du général Syrien Naaman, lui aussi un étranger. Plus haut, dans le même Évangile de Luc, Jésus a d’ailleurs commenté cet événement pour reprocher à ses compatriotes leur aveuglement à son sujet : il a commencé par constater « nul n’est prophète en son pays » puis il a ajouté : « Il y avait beaucoup de lépreux en Israël au temps du prophète Élisée ; pourtant aucun d’entre eux ne fut purifié, mais bien Naaman le Syrien ». Et à ces mots toute la synagogue s’était mise en colère (Luc 4,27). Et plus tard, dans les Actes des Apôtres, Luc insistera sur le refus opposé à l’évangile par toute une partie du peuple d’Israël en contraste avec le succès de la prédication chez les païens.

         C’est une question qui troublait les premières générations chrétiennes ; quand Luc écrit son Évangile, par exemple, la jeune communauté chrétienne se divise sur un problème de fond : faut-il nécessairement être Juif pour être baptisé ? Ou bien peut-on admettre des non-Juifs, des païens, au baptême ? Le récit de la guérison d’un Samaritain, d’un hérétique, et plus encore le récit de sa conversion profonde venaient à point nommé pour rappeler trois vérités à ne pas oublier : premièrement, le salut inauguré par Jésus-Christ dans sa passion, sa mort et sa résurrection est offert à tous les hommes sans exception. Deuxièmement, rendre grâce à Dieu, c’est la vocation du peuple élu, mais parfois ce sont des étrangers considérés comme hérétiques qui le font le mieux. Troisièmement, ce sont bien souvent les pauvres qui ont le cœur le plus ouvert à la rencontre de Dieu. Pour le dire autrement : sur le chemin de Jérusalem, c’est-à-dire du salut, Jésus entraîne tous les hommes qui le veulent bien. Quelles que soient leur race, leur religion, il suffit qu’ils soient prêts à faire demi-tour.

Commentaires de Marie-Noëlle Thabut 2019 10 13 28e dimanche du temps ordinaire C

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1 octobre 2019 2 01 /10 /octobre /2019 21:57

Ces commentaires, trouvés sur le site "Église catholique en France", permettent à toute personne de bonne volonté, chrétienne ou non, de mieux comprendre la Bible, le livre le plus diffusé au monde, en

  • décodant le langage imagé utilisé par l'auteur.

Attention, le texte écrit peut différer des versions audio (Radio-Notre-Dame) et vidéo (KTO TV) qui ont été modifiées par Marie-Noëlle Thabut, parfois pour les améliorer, parfois pour s'adapter aux formats imposés par ces chaînes de radio ou de télévision. Dans cette hypothèse, nous mettons en italiques les passages supprimés pour ces médias.

Je souhaite arriver à mettre ici, chaque dimanche, les commentaires de Marie-Noëlle Thabut. Ma seule contribution consiste à mettre proposer un résumé de certains commentaires, à surligner les passages que je trouve les plus enrichissants et à écrire en rouge ceux qui parlent d'un thème qui m'est cher : la liberté (trois autres pages de mon blog sont consacrées à ces passages des Évangiles, du reste du Nouveau Testament ou de l'Ancien Testament qui parlent de la liberté). D'après Marie-Noëlle Thabut, "... si nous ne trouvons pas dans les textes une parole libérante, c'est que nous ne les avons pas compris."

Version audio, trouvée sur le site de Radio-Notre-Dame (disponible seulement à compter du 5 octobre 2019).

En bas de page, vous avez les versions vidéo des commentaires, trouvées sur KTO TV. Attention, ces vidéos peuvent être celles d'il y a 3 ans et ne pas correspondre tout à fait aux commentaires écrits cette année.

LECTURE DU LIVRE DU PROPHÈTE HABACUC   1, 2-3 ;  2, 2-4

 

1,2  Combien de temps, SEIGNEUR, vais-je appeler,
       sans que tu entendes ?
       crier vers toi : « Violence ! »,
       sans que tu sauves ?
1,3  Pourquoi me fais-tu voir le mal
       et regarder la misère ?
       Devant moi, pillage et violence ;
       dispute et discorde se déchaînent.
2,2  Alors le SEIGNEUR me répondit :
       Tu vas mettre par écrit une vision,
       clairement, sur des tablettes,
       pour qu’on puisse la lire couramment.
2,3  Car c’est encore une vision pour le temps fixé ;
       elle tendra vers son accomplissement, et ne décevra pas.
       Si elle paraît tarder, attends-la :
       elle viendra certainement, sans retard.
2,4  Celui qui est insolent n’a pas l’âme droite,
       mais le juste vivra par sa fidélité.
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            Le prophète Habacuc n’est plus très à la mode aujourd’hui, mais il l’était certainement à l’époque du Nouveau Testament, puisqu’il y est cité plusieurs fois. Par exemple, la phrase de la Vierge Marie dans le Magnificat : « Je bondis de joie dans le Seigneur, j’exulte en Dieu, mon Sauveur » se trouvait déjà, des siècles auparavant, dans le livre d’Habacuc (Ha 3,18) ; c’est de lui également que saint Paul a retenu et cité à plusieurs reprises une phrase si importante pour lui, qui fait partie de notre lecture d’aujourd’hui : « Le juste vivra par sa fidélité » (Rm 1,17 ; Ga 3,11) ; ce petit livre vaut donc la peine d’être ouvert ; ce n’est qu’un tout petit livre en effet, trois chapitres seulement, d’environ vingt versets chacun, mais quelle palette de sentiments ! De la complainte à la violence, de l’appel au secours à l’exultation pure ; ses cris de détresse font penser à Job : « Combien de temps, SEIGNEUR, vais-je t’appeler au secours, et tu n’entends pas, crier contre la violence et tu ne délivres pas ! »  Mais l’espérance ne le quitte jamais : quand saint Pierre invite ses lecteurs à la patience, lui aussi reprend une expression inspirée d’Habaquq : « Non, le Seigneur ne tarde pas à tenir sa promesse... » (2 P 3,9).

            Les premiers versets ressemblent au livre de Job : « Combien de temps, SEIGNEUR, vais-je appeler sans que tu entendes ? crier vers toi : Violence ! sans que tu sauves ! » C’est un cri de détresse, d’appel au secours, devant le déchaînement de la violence ; mais aussi et surtout le cri de la détresse suprême, celle du silence de Dieu. Ce cri-là est toujours d’actualité. Et ici, comme dans le livre de Job, comme dans beaucoup de psaumes, la Bible ose dire des phrases presque impertinentes, où l’homme se permet de demander des comptes à Dieu. « Combien de temps, SEIGNEUR, vais-je t'appeler au secours, et tu n'entends pas, crier contre la violence, et tu ne délivres pas ! »

La violence dont parle Habacuc ici, c’est celle de l’ennemi du moment, Babylone. Il l’appelle « Les Chaldéens », traduisez les armées de Nabuchodonosor. Nous sommes vers 600 avant Jésus-Christ : l’ennemi numéro un, il n’y a pas longtemps encore, c’étaient les Assyriens de Ninive. Mais ils ont été écrasés à leur tour par Babylone qui est désormais la puissance montante au Moyen-Orient. Depuis que le monde est monde, les mêmes horreurs de la guerre se répètent ; on les devine ici : « Pourquoi me fais-tu voir le mal et regarder la misère ? Devant moi, pillage et violence ; dispute et discorde se déchaînent. »

Mais Habacuc ne perd pas la foi pour autant. Dans un autre verset, il ajoute : « Je guetterai ce que dira le SEIGNEUR Dieu » ; dans cette expression, il y a au moins deux choses : d’abord c’est le guet du veilleur, assuré que l’aube viendra ; c’est le thème du psaume 129/130 : « Mon âme attend le Seigneur, plus sûrement qu’un veilleur n’attend l’aurore ». Et ce verbe « attendre » veut dire attendre tout de Lui. Dans la phrase « Je guetterai ce que dira le SEIGNEUR Dieu », la première chose, c’est donc la confiance ; la deuxième chose, c’est la conscience que son interpellation est un peu osée : le prophète Habacuc a demandé des comptes à Dieu et il s’attend à être rappelé à l’ordre : « Je guetterai ce que dira le SEIGNEUR Dieu ».

            Or, chose intéressante, Habacuc ne se fait pas rappeler à l’ordre. La réponse de Dieu ne lui fait aucun reproche ; il l’invite seulement à la patience et à la confiance ; les heures de victoire de l’ennemi ne dureront pas toujours : « Le SEIGNEUR me répondit : Tu vas mettre par écrit une vision, clairement sur des tablettes, pour qu’on puisse la lire couramment. C’est encore une vision pour le temps fixé ; elle tendra vers son accomplissement, et ne décevra pas. Si elle paraît tarder, attends-la : elle viendra certainement, sans retard. » Pour l’instant, Habacuc ne décrit pas la vision elle-même, ce sera l’objet du chapitre suivant ; mais, on s’en doute déjà, il s’agit de la libération de ceux qui, actuellement, sont opprimés.

            Pour autant, Dieu n’a pas vraiment répondu à la question ; il n’a pas dit pourquoi, à certains moments, il semble devenu sourd à nos prières. Il a seulement réaffirmé une fois de plus qu’il ne nous abandonne jamais... Si bien que le message d’Habacuc semble bien être : dans les épreuves, même les plus terribles, la seule voie possible pour le croyant c’est de garder confiance en Dieu : accepter de ne pas comprendre, mais ne pas accuser Dieu. Toute autre attitude nous détruit : la méfiance à l’égard de Dieu ne nous fait que du mal. C’est probablement l’un des sens de la formule finale de ce texte : « Le juste vivra par sa fidélité » ou, pour le dire autrement, c’est la confiance en Dieu qui nous fait vivre ; le soupçon ou la révolte nous détruit. En revanche, il est permis de crier notre souffrance : si la Bible (dans le livre de Job, comme dans les psaumes), nous fait lire les cris de détresse et même les reproches faits à Dieu, c’est qu’un croyant a le droit de crier sa détresse, son impatience de voir cesser la violence qui l’écrase.

            Reprenons la dernière phrase : « Celui qui est insolent n’a pas l’âme droite, mais le juste vivra par sa fidélité ». L’insolent, c’est Babylone qui s’enorgueillit de ses conquêtes et qui croit fonder sur elles une prospérité durable ; le juste, lui, sait que Dieu seul fait vivre. À ce sujet, l’exemple le plus célèbre dans l’histoire d’Israël, c’est Abraham : quand il a quitté son pays, sa famille, sur un simple appel de Dieu, il ne savait pas bien où Dieu le conduisait, vers quelle destinée. Quand, encore sur un appel de Dieu, Abraham s’apprêtait à offrir son fils unique, il ne comprenait pas, mais il a continué de faire confiance à celui qui lui a donné ce fils... Et, là encore, sa foi les a fait vivre, lui et son fils (Gn 22). Le texte biblique dit de lui « Abraham eut foi dans le SEIGNEUR et cela lui fut compté comme justice » (Gn 15, 6).

            Dernière remarque : quand Habacuc parle de Babylone, il dit « les Chaldéens » (entre parenthèses, c’est l’Irak d’aujourd’hui) mais, souvenons-nous, Abraham lui-même était un Chaldéen... or Abraham est qualifié de « juste » par la confiance qu’il a manifestée envers Dieu alors que les Chaldéens, ses compatriotes, quelques siècles plus tard, sont traités d’insolents qui n’ont pas l’âme droite. On peut en déduire que la justice n’est pas une affaire d’origine, de race, ou de circoncision, donc de religion, mais seulement d’attitude du cœur. Nous ferions peut-être bien de nous en souvenir quand nous rencontrons des croyants d’autres religions …

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Compléments

- « Tu vas mettre par écrit la vision, bien clairement sur des tablettes » : on écrivait sur des tablettes les textes que l’on souhaitait conserver ; on peut comprendre ici comme une insistance de Dieu : « Mes petits enfants, n’oubliez jamais ». Dieu est silencieux, mais il n’est pas absent, il reste à nos côtés

- « Je guetterai ce que dira le SEIGNEUR » : Le rôle du prophète est d’être un guetteur. Ézéchiel emploie le même mot pour dire sa vocation : « Fils d’homme, je t’établis guetteur pour la maison d’Israël ; quand tu entendras une parole venant de ma bouche, tu les avertiras de ma part. » (Ez 3,17 // 33, 7).

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PSAUME  94  (95), 1-2, 6-7ab, 7d-8a.9

 

1     Venez, crions de joie pour le SEIGNEUR,
       acclamons notre Rocher, notre salut !
2     Allons jusqu'à lui en rendant grâce,       
       par nos hymnes de fête acclamons-le !

6     Entrez, inclinez-vous, prosternez-vous, 
       adorons le SEIGNEUR qui nous a faits.
7     Oui, il est notre Dieu :    
       nous sommes le peuple qu'il conduit.

       Aujourd'hui écouterez-vous sa parole ?
8     « Ne fermez pas votre cœur comme au désert
9     où vos pères m'ont tenté et provoqué,   
       et pourtant ils avaient vu mon exploit. »
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Nous sommes au temple de Jérusalem, les pèlerins se pressent sur les marches du temple pour une grande célébration ; « Venez, crions de joie pour le SEIGNEUR, acclamons notre Rocher, notre salut ».  

            « Notre Rocher », cette formule, à elle toute seule, est une profession de foi : Israël a choisi de s’appuyer sur Dieu et sur lui seul, comme aux premiers jours de l’Alliance. La Bible compare souvent l’histoire du peuple d’Israël à des fiançailles avec son Dieu. Après l’élan et les promesses, sont venues les questions, les infidélités. Dieu, lui, restait toujours fidèle, et après chaque orage, chaque infidélité, Israël revenait toujours, comme une fiancée repentante et reconnaissante pour l’Alliance toujours offerte. « Allons jusqu’à lui en rendant grâce ». Le mot hébreu, ici, c’est « tôdah » : il désigne un moment précis du culte de l’Alliance, le sacrifice de tôdah, qui exprime à la fois toute cette palette de sentiments : la reconnaissance, l’action de grâce, la louange, le repentir, le désir d’aimer... En hébreu moderne, « merci » se dit encore « tôdah ».

            Un mot français caractériserait bien ce psaume : le mot « reconnaissance » ; reconnaître Dieu, connaître qui Il est, connaître ce que nous sommes, et alors la reconnaissance nous envahit.

Reconnaître Dieu, d’abord : notre Créateur mais plus encore, notre libérateur. « Adorons le SEIGNEUR qui nous a faits »... Nous lui devons la vie, mais surtout d’être un peuple : « Il est notre Dieu, nous sommes le peuple qu’il conduit... » Cette expression est un rappel de l’Exode : « Nous sommes son peuple », c’est la formule même qui désigne l’Alliance ; chaque fois qu’on rencontre cette formule dans la Bible, c’est un rappel très explicite de l’Alliance : « Je serai votre Dieu et vous serez mon peuple »...

            Tout semble si simple : si simple de faire confiance à ce Dieu qui nous conduit et nous protège, à ce Dieu qui nous a délivrés de l’esclavage en Égypte. C’est si simple tant qu’il n’y a pas de problème. Mais quand viennent les épreuves, viennent les doutes. C’est dans l’épreuve justement que se vérifie notre confiance.

            « Aujourd’hui écouterez-vous sa parole ? » C’est très exactement la question de confiance qui est posée : « écouter », dans la Bible, veut dire justement « faire confiance » ; « Aujourd’hui écouterez-vous sa parole ? », cela veut dire, « aujourd’hui, lui ferez-vous confiance, quoi qu’il arrive ? Comme Abraham, n’oubliez pas que seule la confiance en Dieu vous fera vivre... rappelez-vous la phrase d’Habacuc dans la première lecture : Le juste vivra par sa fidélité ».

            « Écouter sa parole » c’est aussi le contraire de « fermer son cœur » : je reprends le psaume « Aujourd’hui écouterez-vous sa parole ? Ne fermez pas votre cœur comme au désert, comme au jour de tentation et de défi, (le texte hébreu dit comme à Meriba, comme au jour de Massa), où vos pères m’ont tenté et provoqué... et pourtant ils avaient vu mon exploit »... (Massa et Meriba, justement, cela veut dire tentation et provocation)... et là le psaume rappelle un épisode très célèbre de l’histoire du peuple pendant l’Exode dans le désert du Sinaï après la sortie d’Égypte. L’exploit, c’est cela précisément, la sortie d’Égypte ; le peuple a reconnu là, dans sa libération miraculeuse, l’exploit de Dieu ; mais à peine fini le cantique de la victoire, après la traversée de la Mer, les difficultés de la vie au désert ont commencé et alors la confiance du peuple a été mise à rude épreuve.

            L’épisode de Massa et Meriba est resté célèbre dans la mémoire d’Israël comme l’exemple type de notre tentation de soupçonner Dieu dès la première difficulté. Je vous rappelle cette histoire. Cela se passait à Rephidim en plein désert ; après la traversée de la Mer des Joncs, Israël s’est retrouvé libre, certes, mais dans le désert... avec tout ce que cela comporte : faim, soif, dangers de toute sorte... Saurait-il faire confiance à son libérateur ? Si Dieu a pris la peine de libérer son peuple de l’esclavage, ce n’est pas pour le laisser mourir dans le désert...

            Mais, dès la première soif, dès le premier manque, cela a mal tourné. Le peuple s’est mis à regretter son esclavage : sa liberté toute neuve était bien peu confortable : en Égypte, on était esclaves, peut-être, mais on survivait... et puis de loin, maintenant, l’Égypte n’apparaissait plus aussi terrible ;  l’éloignement atténue les mauvais souvenirs, c’est connu.

            Dans le désert, le peuple a eu soif : cet épisode de Massa et Meriba est raconté au chapitre 17 du livre de l’Exode. En voici juste quelques lignes : « Là-bas, le peuple eut soif ; le peuple murmura contre Moïse : Pourquoi nous as-tu fait monter d’Égypte ? Pour me laisser mourir de soif, moi, mes fils et mes troupeaux ? Cette phrase a deux sens, je crois : d’abord ils disent à Moïse « tu t’es bien mal débrouillé, c’est POUR en arriver là ? » Mais le deuxième sens est bien pire : « Peut-être après tout était-ce une machination POUR qu’on meure tous ici, dans ce désert ? » Si on avait voulu se débarrasser d’eux, ce désert c’était l’idéal... et on s’est mis à faire un véritable procès d’intention à Moïse et à Dieu. Après tout « Le SEIGNEUR, il est avec nous ? Ou contre nous ? »

            Et la révolte a grondé. Le texte dit que le peuple « murmure »... mais ce mot est certainement plus violent que dans notre français d’aujourd’hui puisque Moïse dit à Dieu : « Si cela continue, ils vont me lapider ! »

            Alors Dieu intervient et l’eau jaillit du rocher (nous retrouvons l’expression Dieu, mon Rocher)... Mais il eût été plus juste de faire confiance. Dans la souffrance, nous l’avons vu avec le livre d’Habacuc dans la première lecture, nous pouvons crier, supplier, interpeller Dieu... mais jamais  douter de lui... Massa et Meriba, ces deux mots signifient ce soupçon qui risque à tout instant de resurgir.

            Chaque jour, ce psaume nous rappelle le choix de la confiance sans cesse à refaire : « Aujourd’hui écouterez-vous sa parole ? Ne fermez pas votre cœur comme au désert, comme au jour de tentation et de défi, où vos pères m’ont tenté et provoqué, et pourtant ils avaient vu mon exploit » : chaque jour est un jour neuf, aujourd’hui, se décider à faire confiance est de nouveau possible.

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LECTURE DE LA DEUXIÈME LETTRE DE SAINT PAUL APÔTRE À TIMOTHÉE  1, 6-8. 13-14

N.-B. : La nouvelle traduction liturgique m’a obligée à modifier mon commentaire

       Bien-aimé,
6     je te le rappelle, ravive le don gratuit de Dieu
       ce don qui est en toi depuis que je t’ai imposé les mains
7     Car ce n’est pas un esprit de peur que Dieu nous a donné,
       mais un esprit de force, d’amour et de pondération.
8     N’aie donc pas honte de rendre témoignage à notre Seigneur,
       et n’aie pas honte de moi, qui suis son prisonnier ;
       mais, avec la force de Dieu, prends ta part des souffrances
       liées à l’annonce de l’Évangile.
13   Tiens-toi au modèle donné par les paroles solides
       que tu m’as entendu prononcer
       dans la foi et dans l’amour qui est dans le Christ Jésus.
14   Garde le dépôt de la foi dans toute sa beauté,
       avec l’aide de l’Esprit Saint qui habite en nous.
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            Quand Paul écrit sa deuxième lettre à Timothée, il est en prison à Rome, peu avant son exécution ; il dit lui-même qu’il est « enchaîné comme un malfaiteur » et il demande à Timothée de ne pas rougir de lui, comme d’autres l’ont fait. Il sait très bien qu’il n’en a plus pour longtemps et il se sent très seul. Cette deuxième lettre à Timothée est donc une sorte de testament. Timothée va avoir à prendre la relève et Paul lui fait des recommandations dans ce sens.

            Il faut savoir que, pour des raisons de style, de vocabulaire et même de contenu, on pense généralement que les lettres à Timothée seraient non pas de Paul mais de l’un de ses disciples après sa mort. La communauté concernée traversait une crise grave (des faux docteurs s’étaient introduits et, avec eux, des querelles et des discussions interminables) : alors un disciple de Paul aurait pris la plume pour remettre son petit monde dans le droit chemin, en se réclamant de l’exemple de Paul qui faisait encore autorité. Nous n’avons pas les moyens, par nous-mêmes, de trancher cette question difficile ; et pour être fidèles à l’enseignement de ces lettres, n’allons pas à notre tour nous perdre en discussions interminables. Pour des raisons de commodité de langage, nous continuerons donc à parler de Paul et de Timothée.

            D’ailleurs, qu’il s’agisse de Paul et de Timothée ou de leurs disciples futurs n’a plus guère d’importance pour nous aujourd’hui, ce qui compte c’est le contenu de ces lettres : il s’agit des recommandations faites à un jeune responsable chrétien, elles nous concernent donc au plus haut point.

            La première recommandation est peut-être la plus importante : « Ravive le don gratuit de Dieu » ; ce don de Dieu, si nous lisons la suite du texte, c’est bien évidemment l’Esprit-Saint. « Car ce n’est pas un esprit de peur que Dieu nous a donné, dit Paul, mais un esprit de force, d’amour et de pondération. » Et, visiblement, Timothée va avoir besoin de tout cela ! Paul, enchaîné pour l’Évangile, ne le sait que trop bien. Ce don de l’Esprit, Timothée l’a reçu par l’imposition des mains : les mots « confirmation » et « ordination » n’existaient pas encore, mais on sait que, dès le début de l’Église, le geste de l’imposition des mains signifiait le don de l’Esprit. Dans le cas présent, on sait de quoi il s’agit par la première lettre à Timothée : « Ne néglige pas le don de la grâce qui est en toi, qui te fut conféré par une intervention prophétique, accompagnée de l’imposition des mains par le collège des Anciens ». Il s’agit ici de la célébration au cours de laquelle Timothée a été ordonné comme ministre (on dirait aujourd’hui prêtre) au service de la communauté.

            Formule étonnante : « Réveille en toi le don de Dieu » ; c’est donc que les dons de Dieu peuvent « dormir » en nous ! Ailleurs Paul dit « N’éteignez pas l’Esprit »... Là encore, nous pouvons entendre un message très encourageant : nous portons en nous le feu de l’Esprit et même si nous avons l’air de l’avoir plus ou moins recouvert de cendre, il est encore en nous, il couve sous la cendre... Rien ne peut l’éteindre. On a là un écho au mot « aujourd’hui » que nous avons entendu dans le psaume 94/95 : chaque jour est un jour neuf où nous pouvons laisser jaillir en nous l’Esprit que nous avons reçu. Chaque jour, nous pouvons ranimer, raviver la flamme.

            Cet esprit, comme dit Paul, n’est pas un esprit de peur, mais un esprit de force, d’amour, de maîtrise de soi (selon la Traduction Oecuménique de la Bible). Ce n’est donc pas en nous qu’il faut chercher force, amour et maîtrise de soi : c’est dans cette source inépuisable que Dieu a installée au plus intime de nous-mêmes au jour de notre baptême. Timothée, le premier, qui passait pour bien jeune et bien chétif, a su déployer des trésors de foi et de persévérance en puisant dans cette source de l’Esprit. D’ailleurs, Paul dit bien : « Avec la force de Dieu, prends ta part des souffrances liées à l’annonce de l’Évangile » ; ces souffrances dont il parle, c’est la persécution inévitable ; mais Paul ne dit pas « rassemble tes forces », il dit « avec la force DE DIEU ».

            Ici, nous retrouvons un thème cher à Paul : celui de la transmission de la foi ; Paul a transmis à Timothée ce dépôt précieux, que Timothée doit transmettre à son tour et ainsi de suite : « Tiens-toi au modèle donné par les paroles solides que tu m’as entendu prononcer dans la foi et dans l’amour qui est dans le Christ Jésus. Garde le dépôt de la foi dans toute sa beauté, avec l’aide de l’Esprit Saint qui habite en nous. » Ailleurs, dans sa première lettre aux Corinthiens, Paul écrivait : « je vous ai transmis ce que j’ai moi-même reçu... ».

Cela fait penser à une course de relais dans laquelle les coureurs se transmettent un objet-témoin... à ceci près que cet objet, justement, est inchangé d’un bout à l’autre de la course ; alors que le dépôt de la foi, lui, s’exprime inévitablement dans des termes différents au long des siècles. Car la foi n’est pas un objet, justement, un objet bien ficelé, bien emballé, auquel personne ne pourrait toucher...

            Paul rappelle donc à Timothée l’enseignement solide qu’il lui a donné, à charge pour Timothée de le transmettre à son tour. Solidité, ici, ne veut pas dire « rigidité » : être fidèle à la foi reçue commande au contraire de l’approfondir sans cesse et parfois de la reformuler au fur et à mesure que « l’Esprit-Saint conduit l’Église vers la vérité tout entière » selon l’expression de Jésus lui-même dans l’évangile de Jean. Et d’ailleurs l’expression de Paul « Garde le dépôt de la foi avec l’aide de l’Esprit Saint » ouvre bien la porte à des formulations nouvelles à condition que ce soit un développement fidèle au dépôt reçu. Car Paul ne dit pas « répète fidèlement ce que je t’ai enseigné sans changer une virgule » il dit « Garde le dépôt de la foi dans toute sa beauté, avec l’aide de l’Esprit Saint » ; ce qui indique bien que la vraie fidélité ne se contente pas seulement de répéter. Les évangélisateurs ne sont pas des perroquets. La foi c’est un art de vivre en présence de Dieu, dans la confiance.

            Tout le problème, évidemment, est de savoir si cette transmission est vraiment fidèle. Bien des querelles au long des siècles sont nées des divergences entre les chrétiens sur le contenu du dépôt de la foi. Mais, en fait, nous ne sommes pas nous-mêmes les garants de cette fidélité : c’est l’Esprit-Saint qui est le gardien suprême du dépôt de la foi ». Pour transmettre fidèlement le flambeau aux générations suivantes, il nous suffit donc de « réveiller », raviver, en nous le don de Dieu, le feu de l’Esprit que rien ne peut éteindre.

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ÉVANGILE DE JÉSUS CHRIST SELON SAINT LUC    17, 5-10

 

5     En ce temps-là,
       les Apôtres dirent au Seigneur :
       « Augmente en nous la foi ! »
6     Le Seigneur répondit :
       « Si vous aviez de la foi,
       gros comme une graine de moutarde,
       vous auriez dit à l’arbre que voici :
       ‘Déracine-toi et va te planter dans la mer’,
       et il vous aurait obéi.
7     Lequel d’entre vous,
       quand son serviteur aura labouré ou gardé les bêtes,
       lui dira à son retour des champs :
       ‘Viens vite prendre place à table’ ?
8     Ne lui dira-t-il pas plutôt :
       ‘Prépare-moi à dîner,
       mets-toi en tenue pour me servir,
       le temps que je mange et boive.
       Ensuite tu mangeras et boiras à ton tour’ ?
9     Va-t-il être reconnaissant envers ce serviteur
       d’avoir exécuté ses ordres ?
10   De même vous aussi,
       quand vous aurez exécuté tout ce qui vous a été ordonné,
       dites :
       ‘Nous sommes de simples serviteurs :
       nous n’avons fait que notre devoir’ »
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            Voilà bien des versets qui se suivent et ne se ressemblent pas ! Il semble qu’il y ait deux parties dans  ce texte : première partie, un dialogue entre Jésus et ses apôtres sur la foi, avec cette formule un peu terrible de Jésus : « Si vous aviez de la foi, gros comme une graine de moutarde, vous auriez dit à l’arbre que voici : ‘Déracine-toi et va te planter dans la mer’, et il vous aurait obéi. » Deuxième partie, une espèce de parabole sur le serviteur, et elle encore se termine par une formule très forte de Jésus : « Quand vous aurez exécuté tout ce qui vous a été ordonné, dites : ‘Nous sommes de simples serviteurs : nous n’avons fait que notre devoir’ »

         Pour commencer, il faut se répéter que Jésus ne cherche certainement pas à nous décourager ; et que, d’autre part, si ces versets se suivent d’aussi près, sans aucune coupure, dans l’évangile de Luc, c’est qu’il y a un lien entre eux. Reprenons le texte au début : « Les apôtres dirent au Seigneur » ; le mot « apôtre » signifie « envoyé » : c’est donc un dialogue entre le Christ et ses envoyés ; cela veut dire que cette phrase de Jésus concerne les activités d’évangélisation ; les apôtres, les envoyés disent à celui qui les envoie « Augmente en nous la foi » ; cette prière, c’est la nôtre bien souvent. Quand nous prenons conscience de notre faiblesse, de notre impuissance, et qu’il nous semble que si nous étions plus riches de foi, nous serions plus efficaces. Mais comment harmoniser ceci avec la phrase de Paul : « Quand j’aurais la foi jusqu’à transporter les montagnes, s’il me manque l’amour, je ne suis rien. » (1 Co 13,2) ? Dans son langage à lui, Jésus répond qu’il ne s’agit pas de chercher à évaluer notre foi, le problème n’est pas là. Il s’agit de compter sur la puissance de Dieu ; c’est lui qui agit, ce n’est pas notre foi, petite ou grande. Jésus accentue volontairement le paradoxe : la graine de moutarde était considérée comme la plus petite de toutes les graines, et le grand arbre dont il parle (en grec, sycomore) était réputé indéracinable. La phrase de Jésus veut donc dire : « Pas besoin d’avoir beaucoup de foi, rien qu’une graine de moutarde, minuscule, suffirait pour faire des choses apparemment impossibles » : on peut traduire « Quand vous agissez au nom de l’évangile, souvenez-vous que rien n’est impossible à Dieu ».

            On connaît le slogan « le mot impossible n’est pas français » ; après cette lecture d’aujourd’hui, il faudrait plutôt dire « impossible n’est pas chrétien ». Concrètement, cela veut dire que rien ne doit nous décourager, qu’aucune situation n’est définitivement perdue ; et donc qu’il n’est pas question de rendre notre tablier, ce qui nous amène tout droit à la parabole du serviteur.

L’expression employée ici est « serviteurs quelconques » (selon d’autres traductions, on peut lire « serviteurs inutiles ») : ce qu’on peut traduire « vous n’êtes que des subalternes », c’est-à-dire au service d’une tâche qui vous dépasse. Et heureusement ! Qui de nous se sentirait les reins assez solides pour porter la responsabilité du Royaume de Dieu ? Ces phrases de Jésus ne sont donc pas dures ou inquiétantes, elles sont au contraire encourageantes ! Oui, nous ne sommes que des subalternes, la responsabilité ne repose pas sur nous. Quel soulagement !

            Nous ne sommes pas « inutiles » pour autant : si le serviteur était vraiment inutile, aucun maître ne le garderait ! Si Dieu nous prend comme serviteurs, c’est qu’il veut avoir besoin de nous ; si Jésus a choisi des apôtres, si sa parole « les ouvriers de la moisson sont trop peu nombreux » continue à résonner depuis deux mille ans, c’est qu’il veut avoir besoin de notre collaboration. Nous sommes quelconques, mais avec notre petit travail quelconque, il fait sa moisson. Dieu nous associe à son œuvre... Cela peut nous remplir de fierté! Mais sans nous inquiéter : il nous demande seulement d’être ses serviteurs : le responsable, c’est lui !

            Presque toujours, quand on contacte une maman pour faire le catéchisme, ou des jeunes parents pour aider à la préparation des baptêmes, et on a d’autres exemples sous les yeux... presque chaque fois, la personne contactée commence par dire « mais, je ne suis pas capable ! » Ce qui est la pure vérité ! Aucun de nous n’est capable. Ce sont ceux qui se croiraient capables du Royaume qui seraient dangereux ! Il nous suffit d’un peu de foi... Le Seigneur fera le reste. C’est le sens de la dernière phrase : « Quand vous aurez fait tout ce que Dieu vous a commandé, dites-vous : Nous sommes de simples serviteurs, nous n’avons fait que notre devoir » ; par là, Jésus nous suggère deux attitudes : premièrement, il nous invite une fois de plus à sortir de la perspective des mérites ou des récompenses ; mais surtout il nous invite à rester sereins dans l’exercice de notre mission. C’est lui le maître de la moisson, pas nous.

            Alors on comprend mieux le lien entre les deux parties de ce texte : le message est bien le même ; il suffit d’un peu de foi, si peu que nous en ayons, cela suffit à Dieu pour faire des miracles. Encore faut-il la mettre à son service.

Commentaires de Marie-Noëlle Thabut 2019 10 06 27e dimanche du temps ordinaire C

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15 septembre 2019 7 15 /09 /septembre /2019 23:11

Ces commentaires, trouvés sur le site "Église catholique en France", permettent à toute personne de bonne volonté, chrétienne ou non, de mieux comprendre la Bible, le livre le plus diffusé au monde, en

  • décodant le langage imagé utilisé par l'auteur.

Attention, le texte écrit peut différer des versions audio (Radio-Notre-Dame) et vidéo (KTO TV) qui ont été modifiées par Marie-Noëlle Thabut, parfois pour les améliorer, parfois pour s'adapter aux formats imposés par ces chaînes de radio ou de télévision. Dans cette hypothèse, nous mettons en italiques les passages supprimés pour ces médias.

Je souhaite arriver à mettre ici, chaque dimanche, les commentaires de Marie-Noëlle Thabut. Ma seule contribution consiste à mettre proposer un résumé de certains commentaires, à surligner les passages que je trouve les plus enrichissants et à écrire en rouge ceux qui parlent d'un thème qui m'est cher : la liberté (trois autres pages de mon blog sont consacrées à ces passages des Évangiles, du reste du Nouveau Testament ou de l'Ancien Testament qui parlent de la liberté). D'après Marie-Noëlle Thabut, "... si nous ne trouvons pas dans les textes une parole libérante, c'est que nous ne les avons pas compris."

Version audio, trouvée sur le site de Radio-Notre-Dame (disponible seulement à compter du 21 septembre 2019).

En bas de page, vous avez les versions vidéo des commentaires, trouvées sur KTO TV. Attention, ces vidéos peuvent être celles d'il y a 3 ans et ne pas correspondre tout à fait aux commentaires écrits cette année.

LECTURE DU LIVRE DU PROPHÈTE AMOS   8, 4-7

 

4     Écoutez ceci, vous qui écrasez le malheureux
       pour anéantir les humbles du pays,
5     car vous dites :
       « Quand donc la fête de la nouvelle lune sera-t-elle passée,
       pour que nous puissions vendre notre blé ?
       Quand donc le sabbat sera-t-il fini,
       pour que nous puissions écouler notre froment ?
       Nous allons diminuer les mesures,
       augmenter les prix et fausser les balances.
6     Nous pourrons acheter le faible pour un peu d’argent,
       le malheureux pour une paire de sandales.
       Nous vendrons jusqu’aux déchets du froment ! »
7     Le SEIGNEUR le jure par la Fierté de Jacob :
       Non, jamais je n’oublierai aucun de leurs méfaits.
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            L'heure est sûrement grave puisque le prophète Amos termine par une formule extrêmement solennelle : « Le SEIGNEUR le jure par la Fierté d’Israël ». Or la « Fierté d’Israël », c’est Dieu lui-même ; car c’est lui qui est (ou qui devrait être) la seule fierté de son peuple ; en d’autres termes, le SEIGNEUR jure par lui-même. On trouve dans la Bible des expressions du même genre, par exemple « Le SEIGNEUR le jure par sa sainteté » ou bien « Par mon Nom, dit le SEIGNEUR ». C’est logique : lorsque les hommes prêtent serment, ils le font au nom de quelqu’un qui les dépasse ; Dieu, lui, ne peut s’engager que par lui-même ! Qui pourrait-il invoquer de plus grand ?

            Et à propos de quoi Dieu prête-t-il serment ? « Le SEIGNEUR le jure par la Fierté d’Israël : Non, jamais je n’oublierai aucun de leurs méfaits. » Il s’agit des méfaits des gens qui ne cherchent qu’à s’enrichir aux dépens des autres. Amos est un prophète du huitième siècle av J.-C. à l’époque où la terre d’Israël est partagée en deux royaumes. Petit berger d’un village du Sud, (Téqoa) près de Bethléem, il a été choisi par Dieu pour aller prêcher dans le royaume du Nord qu’on appelle aussi la Samarie, du nom de sa capitale. Nous sommes sous le règne de Jéroboam II, vers 750 av. J.-C. : un règne faste à tout point de vue... du moins, c’est ce que tout le monde pense ; tous sauf un, le prophète Amos justement. La Samarie traverse une période de prospérité économique et, logiquement, c’est le niveau de vie de toute la population qui devrait s’améliorer... mais cette période faste ne profite pas à tout le monde ; au contraire Amos est bien obligé de constater que la richesse ne concerne qu’une catégorie privilégiée... mais, pire, cet enrichissement des uns naît de l’appauvrissement des autres ; tout simplement parce que les produits de première nécessité, le pain quotidien ou les sandales, sont entre les mains de vendeurs peu scrupuleux. Et alors on en arrive au point où des pauvres n’ont plus d’autre solution pour ne pas mourir de faim ou de froid que de se vendre comme esclaves : « Nous pourrons acheter le faible pour un peu d’argent, le malheureux pour une paire de sandales. »

Bien sûr, celui qui est lésé peut essayer de s’adresser à la justice ; oui, en théorie ; mais dans la pratique, chaque fois qu’il y a un procès pour des fraudes ou des escroqueries manifestes, les tribunaux prennent systématiquement le parti des riches contre les pauvres ; pourquoi ? Tout simplement parce que les riches paient les juges : Amos le dit très clairement dans son livre : « Ils changent le droit en poison et traînent la justice à terre ». La justice elle-même est faussée, corrompue ; le texte que nous avons entendu est donc l’un de ceux où Amos prend la parole pour annoncer le jugement de Dieu. Et il dresse un véritable réquisitoire : il énonce les faits, puis il rend son verdict. Les faits d’abord : « Vous écrasez les pauvres, vous anéantissez les humbles du pays ; vous dites : quand donc la fête de la nouvelle lune sera-t-elle passée, que nous puissions vendre notre blé ? » Ce qu’on appelle « la nouvelle lune », c’est le premier jour du mois ; notre calendrier à nous se fonde sur le cycle du soleil, si bien que nous savons à peine quand est la nouvelle lune ou la pleine lune ; en Israël au contraire le calendrier était lunaire ; dans les calendriers lunaires les mois sont de vingt-huit jours : ils débutent avec la nouvelle lune, et la pleine lune est au milieu du mois ; or la nouvelle lune, le premier jour du mois, (on l’appelait la « néoménie »), était un jour férié : ce qui veut dire que aucun travail, aucun déplacement, aucune activité commerciale n’étaient autorisés ; c’était par excellence le jour du repos et de la gratuité, exactement comme le sabbat (chaque samedi).

            Ce répit dans les affaires visait à tourner l’homme vers Dieu. Mais ici il semble bien qu’il soit vécu avec impatience, car, désormais, l’homme a un autre maître, l’Argent. Évidemment pour quelqu’un dont le premier souci est de gagner de l’argent, un jour férié est sa bête noire : un jour de manque à gagner ; ce qui explique les reproches d’Amos : « Écoutez ceci, vous qui écrasez le pauvre... car vous dites : quand donc la fête de la nouvelle lune sera-t-elle passée, pour que nous puissions vendre notre blé ? Quand donc le sabbat sera-t-il fini, pour que nous puissions écouler notre froment ? »  Pour autant, Amos ne vise évidemment pas tous les commerçants, comme si la profession tout entière méritait des reproches ; il vise ici des vendeurs malhonnêtes, pour qui commerce rime non pas avec service mais avec prix exorbitants et balances truquées : puisqu’il leur dit « vous avez l’intention de diminuer les mesures, augmenter les prix et fausser les balances ». L’image de la balance faussée est à double sens : très concrètement, d’abord, on voit bien comment un balancier sournoisement tordu peut fausser une mesure ; mais, plus profondément, ce sont toutes les balances de cette société qui sont faussées ; au fond, Amos reproche au peuple de Samarie de vivre sa vie tout entière dans l’injustice : les balances sont faussées, la justice est dévoyée, on continue bien à respecter les jours fériés, mais à contre-cœur et avec une arrière-pensée ; tout est faussé en somme.

            Et voici le jugement : « Le SEIGNEUR le jure par la Fierté d’Israël : jamais je n’oublierai aucun de leurs méfaits. » Traduisez « vous qui vous enrichissez injustement, vous oubliez bien facilement vos forfaits et les tribunaux vous suivent, mais le Seigneur vous déclare : ce sont des choses que l’on ne doit pas oublier. Vous ne devez pas vous habituer à l’injustice. » Pour autant, ne faisons pas dire à ce texte ce qu’il ne dit pas : la menace « Jamais je n’oublierai aucun de leurs méfaits » ne veut pas dire que Dieu gardera éternellement en mémoire nos fautes : toute la leçon de l’Ancien Testament sur le pardon de Dieu dit le contraire. Mais Amos prononce sa mise en garde volontairement de la façon la plus solennelle possible, parce qu’il y a là une leçon très grave : la première chose que Dieu demande à son peuple, c’est de vivre dans la justice ; un père de la terre ne supporterait pas que certains de ses enfants soient appauvris par leurs propres frères. À plus forte raison, notre société humaine fondée sur tant d’injustices et de misères de toute sorte, ne peut qu’offenser Dieu. Amos est d’autant plus virulent que, depuis cent ans, le royaume du Nord se vante d’avoir balayé l’idolâtrie en supprimant tous les cultes des divinités qu’on appelle les Baals ; en fait, ce qu’il reproche à ses contemporains, c’est d’être tombés dans une idolâtrie plus pernicieuse encore, celle de l’argent.

             Peut-être faudrait-il aujourd’hui des Amos parmi nous ! Mais encore faudrait-il que nous les écoutions ...

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PSAUME  112 (113), 1-2, 5-6, 7-8

Le lectionnaire a modifié le choix des versets de ce psaume pour ce dimanche. J’ai donc modifié mon commentaire en conséquence. C’est ce nouveau commentaire qui est reproduit ici.
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1     Alléluia !
       Louez, serviteurs du SEIGNEUR,        
       louez le nom du SEIGNEUR!
2     Béni soit le nom du SEIGNEUR,         
       maintenant et pour les siècles des siècles !     

5     Qui est semblable au SEIGNEUR notre Dieu ?           
       Lui, il siège là-haut.
6     Mais il abaisse son regard          
       vers le ciel et vers la terre.     

7     De la poussière il relève le faible,          
       il retire le pauvre de la cendre
8     pour qu'il siège parmi les princes,          
       parmi les princes de son peuple.
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            Ce psaume est le premier de ceux que Jésus a récités le soir du Jeudi saint. Quand saint Matthieu raconte dans son évangile qu’ils partirent vers le Mont des Oliviers après avoir chanté les psaumes, il s’agit en particulier de ce psaume d’aujourd’hui.

Si on le lit en entier, on s’aperçoit que sa composition est très intéressante ; d’abord, dans le texte hébreu, il commence et il finit par le mot « Alléluia » qui veut dire littéralement « Louez-Dieu ». Ensuite, il comporte deux parties de quatre versets chacune, qui encadrent un verset central ; ce verset central est une interrogation « Qui est semblable au SEIGNEUR notre Dieu ? » Et les deux parties contemplent les deux faces, si j’ose dire, du mystère de Dieu : sa sainteté, d’une part, sa miséricorde, d’autre part. Une fois de plus, nous retrouvons cette double dimension de la Révélation : Dieu s’est fait connaître à la fois comme le TOUT-AUTRE (c’est ce que l’on appelle sa « transcendance » ou sa sainteté, si vous préférez) ET comme le TOUT-PROCHE. Sa sainteté, c’est l’objet de la première partie ; il suffit de regarder d’un peu près le vocabulaire !

Pour manifester à quel point Il est le Tout-Autre, on répète inlassablement le fameux Nom, celui qu’on ne prononce jamais en entier, par respect. Vous savez pourquoi : pour l’homme de la Bible, dire le nom de quelqu’un, c’est déjà d’une certaine manière oser parler de lui, prétendre le connaître intimement ; et qui pourrait prétendre connaître Dieu ? Dieu seul peut parler de lui-même. Si bien que le Nom de Dieu, tel qu’il l’a révélé lui-même en quatre lettres, on ne le prononce jamais. Et vous savez bien que, dans la Bible, quand on rencontre ces fameuses quatre lettres, spontanément le lecteur juif les remplace par le mot hébreu « Adonaï » qui veut dire « Mon SEIGNEUR », mais qui ne prétend pas décrire ni définir Dieu.

Parfois aussi, pour parler de Dieu, on emploie l’expression « LE NOM » et il faut entendre tout le respect, toute la déférence que cela implique. Eh bien, pour glorifier la sainteté de Dieu, les quatre versets de la première partie sont une véritable broderie autour du Nom de Dieu et du verbe « louez ». Je vous la donne en entier : « Alléluia ! Louez, serviteurs du SEIGNEUR, louez le nom du SEIGNEUR ! Béni soit le nom du SEIGNEUR, maintenant et pour les siècles des siècles ! Du levant au couchant du soleil, loué soit le nom du SEIGNEUR ! Le SEIGNEUR domine tous les peuples, sa gloire domine les cieux. » Et la grandeur de Dieu rayonne sur la totalité du temps et de l’espace « Béni soit le Nom du SEIGNEUR maintenant et pour les siècles... Du levant au couchant du soleil, loué soit le Nom du SEIGNEUR ».

Cette insistance traduit également une résolution, une profession de foi, la décision d’abandonner définitivement toute idolâtrie : « Le SEIGNEUR domine tous les peuples, sa gloire domine les cieux. » Dernière remarque pour cette première partie : comme toujours dans les psaumes, c’est le peuple élu qui parle, mais il n’oublie pas le reste de l’humanité : « Le SEIGNEUR domine tous les peuples ».

Puis vient le verset central : « Qui est semblable au SEIGNEUR notre Dieu ? » Sous-entendu la grande découverte, c’est que le Dieu de gloire est tout autant le Dieu de miséricorde : « Lui, il siège là-haut. Mais il abaisse son regard vers le ciel et vers la terre. »

Et la fin de la deuxième partie détaille la miséricorde de Dieu, son action auprès des plus petits, des plus pauvres : « De la poussière il relève le faible, il retire le pauvre de la cendre ». En particulier, parmi les faibles et les pauvres, on comptait la femme stérile, qui vivait dans la crainte continuelle d’être répudiée et c’est l’objet du dernier verset : « Il installe en sa maison la femme stérile, heureuse mère au milieu de ses fils. » Ici, il y a un jeu de mots car en hébreu, le mot « maison » veut aussi dire « descendance ». Sara, la femme d’Abraham, a connu ce miraculeux renversement de situation ; Rachel également : on imagine sans peine l’éblouissement de celle qui a cru être stérile à tout jamais, et qui se retrouve quelques années plus tard, avec sa maison remplie d’enfants !

La Bible se plaît à noter de tels renversements de situation : car « rien n’est impossible à Dieu », on le sait bien, c’est même le leitmotiv des croyants. Le Magnificat de la Vierge Marie est tout plein de cette certitude confiante : « Il s’est penché sur son humble servante ; désormais, tous les âges me diront bienheureuse... Il renverse les puissants de leurs trônes, il élève les humbles. Il comble de biens les affamés, renvoie les riches les mains vides. » Sans oublier que si tout ceci peut s’appliquer aux individus, les psaumes visent d’abord le peuple d’Israël dans son ensemble.

Revenons au soir de la Cène où Jésus a chanté ce psaume avec ses disciples ; nul doute qu’en prenant le chemin du mont des Oliviers le soir du Jeudi saint, il a entendu résonner tout particulièrement le verset « De la poussière il relève le faible » : lui qui partait vers sa Passion et vers sa mort a certainement entendu là une annonce de sa Résurrection ; poussière, nous sommes, à la poussière nous retournons ; mais « de la poussière Dieu relève (entendez il ressuscite) le faible pour qu’il siège parmi les princes »... C’est exactement ce qui s’est passé pour Jésus-Christ, et c’est ce qui nous attend.

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*Note - Ce psaume est le premier des psaumes du « Hallel » qui étaient chantés lors du repas pascal.

 

Complément

- À propos des renversements de situation : une toute petite étude de vocabulaire est très suggestive. En hébreu, à deux reprises, les mêmes mots sont employés pour parler de Dieu et pour parler des pauvres : malheureusement, notre traduction française ne peut pas toujours rendre toutes ces résonances ; par exemple le verbe « exalter » : une traduction littérale des versets 4a et 7b donnerait : « Que le SEIGNEUR soit exalté sur toutes les nations » / « Du fumier il exalte le pauvre » ; ou encore le verbe « siéger » ou « trôner » : une traduction littérale, là encore, des versets  5b et 8a donnerait : « Lui il trône là-haut » / « Pour qu’il (le pauvre) trône parmi les princes ».

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LECTURE DE LA PREMIÈRE LETTRE DE SAINT PAUL APÔTRE À TIMOTHÉE   2, 1-8

 

       Bien-aimé,
1     j’encourage, avant tout,
       à faire des demandes, des prières,
       des intercessions et des actions de grâce
       pour tous les hommes,
2     pour les chefs d’État et tous ceux qui exercent l’autorité,
       afin que nous puissions mener notre vie
       dans la tranquillité et le calme,
       en toute piété et dignité.
       3   Cette prière est bonne et agréable
       à Dieu notre Sauveur,
4     car il veut que tous les hommes soient sauvés
       et parviennent à la pleine connaissance de la vérité.
5     En effet, il n’y a qu’un seul Dieu,
       il n’y a aussi qu’un seul médiateur entre Dieu et les hommes :
       un homme, le Christ Jésus,
6     qui s’est donné lui-même
       en rançon pour tous.
       Aux temps fixés, il a rendu ce témoignage,
7     pour lequel j’ai reçu la charge de messager et d’apôtre
       – je dis vrai, je ne mens pas –
       moi qui enseigne aux nations la foi et la vérité.
8     Je voudrais donc qu’en tout lieu les hommes prient
       en élevant les mains,
       saintement, sans colère ni dispute.
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            Il y a au milieu de ce texte une phrase qui résume toute la Bible, une phrase de lumière, si j’ose dire ; je vous la rappelle : « Dieu, notre Sauveur veut que tous les hommes soient sauvés et arrivent à connaître pleinement la vérité. » Elle est au centre de ce texte, mais elle est aussi au centre de la pensée de Paul, et surtout elle est le centre, la chose la plus importante de l’histoire de l’humanité ; « Dieu, notre Sauveur veut que tous les hommes soient sauvés ». Tous les mots comptent : « Dieu veut » : c’est le mystère de sa volonté, ce « dessein bienveillant qu’il a d’avance arrêté en lui-même pour mener les temps à leur accomplissement », comme dit la lettre aux Éphésiens (1,9-10). La volonté de Dieu est une volonté de salut, et cette volonté de Dieu concerne tous les hommes : « Dieu, notre Sauveur, veut que tous les hommes soient sauvés ». Visiblement, Paul veut insister très fort sur la dimension universelle du projet de Dieu. Je reprends ses expressions : « Dieu veut que tous les hommes soient sauvés... j’insiste pour qu’on fasse des prières... pour tous les hommes... le Christ lui-même s’est donné en rançon pour tous les hommes ».

            Je reprends notre fameuse phrase parce qu’elle nous donne la définition du salut : « Dieu, notre Sauveur veut que tous les hommes soient sauvés et arrivent à connaître pleinement la vérité. » On sait bien que dans ce genre de phrase, le mot ET peut être remplacé par « C’EST-À-DIRE » ; il faut donc entendre : « Dieu veut que tous les hommes soient sauvés c’est-à-dire arrivent à connaître pleinement la vérité. »

Et qu’est-ce que la vérité ? C’est que Dieu nous aime et est sans cesse auprès de nous pour nous combler de son amour ; être sauvé c’est connaître cette vérité, non pas d’une manière intellectuelle, mais connaître à la manière biblique, c’est-à-dire en vivre, se laisser aimer et combler. Tant que les hommes ne connaissent pas l’amour de Dieu pour eux, tant qu’ils n’en vivent pas, ils sont comme prisonniers. Le Christ est venu justement pour les libérer. D’où l’expression « il s’est donné en rançon » : chaque fois que nous rencontrons ce mot « rançon », nous pouvons le remplacer par le mot « libération ». Le Christ est venu pour annoncer en paroles et en actes l’amour de Dieu pour tous les hommes. Croire à cet amour, vivre de cet amour, c’est être sauvé.

            Alors, la vraie prière, celle que Dieu peut accepter, comme dit Paul, c’est parler à Dieu de son projet, c’est entrer dans son projet, nous en imprégner, pour être capables ensuite de répandre la nouvelle comme une traînée de poudre. Dans ce sens-là, on peut comparer la messe du dimanche à une réunion de chantier, la réunion de chantier du royaume ; sur un chantier de construction, on fait le point chaque lundi matin sur l’avancement des travaux ; de la même manière, les Chrétiens se réunissent tous les dimanches pour faire le point sur l’avancement du chantier de Dieu. Et à en croire cette lettre à Timothée, le chantier de Dieu, c’est très clair, est à la dimension de l’univers tout entier. C’est bien pour cela que la prière autrefois appelée « prière des fidèles » s’appelle aujourd’hui « prière universelle » ; les deux termes devraient être équivalents.

            « La Prière des fidèles », cela veut dire « la prière de ceux qui ont la foi » : c’est-à-dire ceux qui ont assez de foi pour croire que « Dieu veut que tous les hommes soient sauvés ». Sûrs de cette foi, sûrs de l’amour de Dieu pour l’humanité tout entière, nous prions le Père : le texte officiel précise bien qu’il s’agit d’une prière de supplication ; mais il ne s’agit pas de mettre Dieu au courant des besoins du monde, comme s’il fallait lui apprendre quelque chose ; il s’agit d’une éducation de notre propre regard : nous apprenons à regarder le monde avec les yeux de Dieu. Les meilleurs outils pour préparer la Prière Universelle, ce sont le Livre de la Parole de Dieu dans une main, et dans l’autre, le journal qui nous tient au courant de l’actualité sur tous les continents. Ainsi armés, nous pourrons entendre l’Esprit nous souffler ce dont le monde a besoin, et dans quel sens orienter nos efforts pour le transformer.

            Dernière remarque, on a ici une superbe description de ce qu’était la prière juive bien avant la prière chrétienne ; telle qu’on peut la découvrir dans l’Ancien Testament, elle est faite exactement comme dit saint Paul « de demande, d’intercession et d’action de grâce pour tous les hommes ». On n’a pas attendu le Nouveau Testament ni pour prier, ni pour demander, ni pour rendre grâce ; on n’a pas non plus attendu le Nouveau Testament pour savoir que le projet de Dieu concerne l’humanité tout entière.

Et même la position de la prière les mains levées vers le ciel n’est pas une invention des chrétiens. Il suffit de se rappeler la prière de Moïse, les bras levés, à Rephidim, dans le Sinaï. La prière chrétienne est vraiment la petite sœur, l’héritière de la prière juive. Et d’ailleurs, on trouve dans les catacombes des tombeaux sculptés représentant des hommes en prière dans cette position de Moïse, qu’on appelle la position de l’orant.

            Notons que, dans la dernière phrase, l’insistance de Paul n’est pas sur la position à adopter, mais sur l’état d’esprit dans lequel on doit être pour la prière : « Je voudrais qu’en tout lieu, les hommes prient en levant les mains, saintement, sans colère ni dispute. » Comment entrer dans le projet d’amour de Dieu pour tous si on a le cœur plein de colère et de dispute ? Très certainement, là, on a une trace de difficultés graves, d’oppositions, de dissensions, de persécutions peut-être, dans la communauté à laquelle était destinée cette lettre. On ne peut pas aventurer d’hypothèses précises car on n’est pas très sûr de la date de composition de cette lettre, on n’est même pas sûr qu’elle soit de Paul lui-même, en tout ou en partie. Mais peu importe la date de cette lettre : ce qui compte à toute époque et quelles que soient les difficultés que nous rencontrons, c’est de ne jamais oublier que « Dieu veut que tous les hommes soient sauvés et arrivent à connaître pleinement la vérité ».

L’Esprit Saint avait déjà soufflé aux prophètes de l’Ancien Testament que « Dieu veut que tous les hommes soient sauvés et arrivent à connaître pleinement la vérité ».

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ÉVANGILE DE JÉSUS CHRIST SELON SAINT LUC   16, 1-13

 

       En ce temps-là,
1     Jésus disait à ses disciples :
       « Un homme riche avait un gérant
       qui lui fut dénoncé comme dilapidant ses biens.
2     Il le convoqua et lui dit :
       ‘Qu’est-ce que j’apprends à ton sujet ?
       Rends-moi les comptes de ta gestion,
       car tu ne peux plus être mon gérant.’
3     Le gérant se dit en lui-même :
       ‘Que vais-je faire,
       puisque mon maître me retire la gestion ?
       Travailler la terre ? Je n’en ai pas la force.
       Mendier ? J’aurais honte.
4     Je sais ce que je vais faire,
       pour qu’une fois renvoyé de ma gérance,
       des gens m’accueillent chez eux.’
5     Il fit alors venir, un par un,
       ceux qui avaient des dettes envers son maître.
       Il demanda au premier :
       ‘Combien dois-tu à mon maître ?’
6     Il répondit :
       ‘Cent barils d’huile.’
       Le gérant lui dit :
       ‘Voici ton reçu ;
       vite, assieds-toi et écris cinquante.’
7     Puis il demanda à un autre :
       ‘Et toi, combien dois-tu ?’
       Il répondit :
       ‘Cent sacs de blé.’
       Le gérant lui dit :
       ‘Voici ton reçu, écris 80’.
8     Le maître fit l’éloge de ce gérant malhonnête
       car il avait agi avec habileté ;
       en effet, les fils de ce monde sont plus habiles entre eux
       que les fils de la lumière.
9     Eh bien moi, je vous le dis :
       Faites-vous des amis avec l’argent malhonnête,
       afin que, le jour où il ne sera plus là,
       ces amis vous accueillent dans les demeures éternelles.

10   Celui qui est digne de confiance dans la moindre chose
       est digne de confiance aussi dans une grande.
       Celui qui est malhonnête dans la moindre chose
       est malhonnête aussi dans une grande.
11   Si donc vous n’avez pas été dignes de confiance pour l’argent malhonnête,
       qui vous confiera le bien véritable ?
12   Et si, pour ce qui est à autrui, vous n’avez pas été dignes de confiance,
       ce qui vous revient, qui vous le donnera ?
13   Aucun domestique ne peut servir deux maîtres :
       ou bien il haïra l’un et aimera l’autre,
       ou bien il s’attachera à l’un et méprisera l’autre.
       Vous ne pouvez pas servir à la fois Dieu et l’argent. »
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Jésus dresse toute une série d’oppositions : comme souvent dans la Bible, on pourrait écrire ce passage en deux colonnes : c'est le fameux thème des deux voies en somme. 

Dans la colonne de gauche, on classerait les fils de ce monde, l'Argent malhonnête, ce qui est à autrui, et tout cela n'est qu'une moindre chose, comme dit Jésus, c'est-à-dire sans valeur.

Dans la colonne de droite, au contraire, les fils de lumière que nous sommes, le bien véritable, « ce qui nous revient », c'est-à-dire le Royaume de Dieu, et c'est cela la grande affaire, c'est-à-dire la seule qui compte.

Toutes ces oppositions n’ont qu’un but, nous faire découvrir que l’Argent n’est qu’une tromperie et que consacrer sa vie à « faire de l’argent » comme on dit, c’est faire fausse route. C’est aussi grave que l’idolâtrie que les prophètes ont tellement pourchassée. Dans la phrase « Vous ne pouvez pas servir à la fois Dieu et l’Argent », le mot « servir » a un sens religieux, bien sûr. Il n’y a qu’un seul Dieu, ne vous faites pas d’idoles, car toute idolâtrie fait de vous un esclave ; nous avions déjà entendu très fort ce message dans le livre de l’Exode, par la bouche de Moïse, la semaine dernière, dans l’épisode du veau d’or. Dieu seul libère (tout l’Ancien Testament nous l’a appris)... les idoles asservissent. Or l’argent peut fort bien devenir une idole, c’est-à-dire devenir une fin en soi et non plus un moyen ; quand on est obsédé par l’envie de gagner de l’argent, on devient vite esclave : bientôt nous n’aurons plus le temps de penser à autre chose ! « Se méfier de ce qu’on possède pour ne pas être possédé », dit la sagesse populaire, et c’est un bon principe. Justement, le sabbat était fait entre autres pour cela : retrouver une fois par semaine le goût de la gratuité. C’est une manière de rester libre.

L’Argent est malhonnête, c’est-à-dire trompeur, de deux manières : d’abord, il nous fait croire qu’il nous assurera le bonheur, mais viendra bien un jour, pourtant, où il nous faudra tout laisser. Dans la phrase de Jésus « Faites-vous des amis avec l’argent malhonnête, afin que le jour où il ne sera plus là... », la formule « il ne sera plus là » est une allusion à la mort.

Ensuite, l’Argent nous trompe quand nous croyons qu’il nous appartient à nous tout seuls. Jésus ne nous pousse pas à mépriser l’argent, mais à le mettre au service du Royaume, c’est-à-dire des autres. Les richesses méritent bien leur nom et il serait stupide et hypocrite de les bouder. Mais nous n’en sommes pas propriétaires pour notre seul usage égoïste, nous en sommes intendants. C’est pour cela que Jésus parle de « bien étranger », c’est parce qu’il ne nous appartient pas. Il est bien vrai « qu’il n’y a pas grand intérêt à être le plus riche du cimetière », comme on dit, mais « il y a grand intérêt à être riche pour en faire profiter les autres ».

            Dans la phrase « être digne de confiance pour l’argent malhonnête », le mot « confiance » est très important : Dieu nous fait confiance ; cet argent nous est confié, nous en sommes intendants, responsables ... toutes nos richesses, de tous ordres, nous sont confiées comme à des intendants pour que nous les partagions, pour que nous les transformions en bonheur pour ceux qui nous entourent. Alors on comprend mieux la parabole précédente : cet intendant menacé de licenciement et qui fait une dernière fois des cadeaux avec l’argent de son patron pour se faire des amis qui le lui rendront. Il est parfaitement malhonnête ; mais il a su trouver très vite une solution astucieuse pour assurer son avenir. Et l’astuce, ici, consiste à utiliser pour une fois l’argent comme un moyen et non comme un but.

            Ce n’est pas la malhonnêteté que Jésus admire, c’est l’habileté : qu’est-ce que nous attendons pour trouver des solutions astucieuses pour assurer l’avenir de tous ?... et il est vrai que l’envie de gagner de l’argent rend des quantités de gens très inventifs ; Jésus voudrait bien que l’ardeur pour la justice ou pour la paix nous rende aussi inventifs ! Le jour où nous consacrerons autant de temps et de matière grise à inventer des solutions de paix, de justice et de partage qu’à gagner de l’argent au-delà du nécessaire, la face du monde sera changée. Et déjà si nous passions autant de temps à parler de solidarité et de partage que nous passons de temps à parler d’argent, bien des choses changeraient, probablement.

            Au fond la morale de l’histoire pourrait s’écrire ainsi : Choisissez Dieu, résolument, et mettez au service du Royaume l’habileté que vous mettriez à faire de l’argent. Les fils de la lumière savent que l’Argent n’est qu’une toute petite affaire, c’est le Royaume qui est la grande affaire. Ils ne « servent » pas l’Argent comme on sert une divinité, ils le mettent au service du Royaume.

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Note 

- la formule « il ne sera plus là » (verset 9) est une allusion à la mort ; mais peut-être aussi à un renversement de situation toujours possible

Commentaires de Marie-Noëlle Thabut, année liturgique C, 25e dimanche du temps ordinaire (22 septembre 2019)

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8 septembre 2019 7 08 /09 /septembre /2019 19:48

Ces commentaires, trouvés sur le site "Église catholique en France", permettent à toute personne de bonne volonté, chrétienne ou non, de mieux comprendre la Bible, le livre le plus diffusé au monde, en

  • décodant le langage imagé utilisé par l'auteur.

Attention, le texte écrit peut différer des versions audio (Radio-Notre-Dame) et vidéo (KTO TV) qui ont été modifiées par Marie-Noëlle Thabut, parfois pour les améliorer, parfois pour s'adapter aux formats imposés par ces chaînes de radio ou de télévision. Dans cette hypothèse, nous mettons en italiques les passages supprimés pour ces médias.

Je souhaite arriver à mettre ici, chaque dimanche, les commentaires de Marie-Noëlle Thabut. Ma seule contribution consiste à mettre proposer un résumé de certains commentaires, à surligner les passages que je trouve les plus enrichissants et à écrire en rouge ceux qui parlent d'un thème qui m'est cher : la liberté (trois autres pages de mon blog sont consacrées à ces passages des Évangiles, du reste du Nouveau Testament ou de l'Ancien Testament qui parlent de la liberté). D'après Marie-Noëlle Thabut, "... si nous ne trouvons pas dans les textes une parole libérante, c'est que nous ne les avons pas compris."

Version audio, trouvée sur le site de Radio-Notre-Dame (disponible seulement à compter du 14 septembre 2019).

En bas de page, vous avez les versions vidéo des commentaires, trouvées sur KTO TV. Attention, ces vidéos peuvent être celles d'il y a 3 ans et ne pas correspondre tout à fait aux commentaires écrits cette année.

LECTURE DU LIVRE DE L’EXODE   32, 7...14

 

       En ces jours-là,
7     le SEIGNEUR parla à Moïse :
       « Va, descends,
       car ton peuple s’est corrompu,
       lui que tu as fait monter du pays d’Égypte.
8     Ils n’auront pas mis longtemps
       à s’écarter du chemin que je leur avais ordonné de suivre !
       Ils se sont fait un veau en métal fondu
       et se sont prosternés devant lui.
       Ils lui ont offert des sacrifices en proclamant :
       ‘Israël, voici tes dieux,
       qui t’ont fait monter du pays d’Égypte.’ »

9     Le SEIGNEUR dit encore à Moïse :
       « Je vois que ce peuple
       est un peuple à la nuque raide.
10   Maintenant, laisse-moi faire ;
       ma colère va s’enflammer contre eux
       et je vais les exterminer !
       Mais, de toi, je ferai une grande nation. »
11   Moïse apaisa le visage du SEIGNEUR son Dieu
       en disant :
       « Pourquoi, SEIGNEUR,
       ta colère s’enflammerait-elle contre ton peuple,
       que tu as fait sortir du pays d’Égypte
       par ta grande force et ta main puissante ?
13   Souviens-toi de tes serviteurs,
       Abraham, Isaac et Israël,
       à qui tu as juré par toi-même :
       ‘Je multiplierai votre descendance
       comme les étoiles du ciel ;
       je donnerai, comme je l’ai dit,
       tout ce pays à vos descendants,
       et il sera pour toujours leur héritage.’ »
14   Le SEIGNEUR renonça
       au mal qu’il avait voulu faire à son peuple.
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            Je vous rappelle très rapidement le contexte (pour une présentation plus large, voir les compléments) : trois mois après la sortie d'Égypte, Dieu a proposé l'Alliance à Moïse et à son peuple : et le peuple, unanime, a accepté l’Alliance. Et puis, il y a eu l’extraordinaire manifestation de Dieu, dans les éclairs, le tonnerre, le feu, la nuée. Et, de nouveau, le peuple s’est engagé : « Toutes les paroles que le SEIGNEUR a dites, nous les mettrons en pratique. » Puis Moïse est remonté sur la montagne pour recevoir les tables de la Loi.

            L’épisode du veau d’or se situe à ce moment-là : on trouve que Moïse est bien long à redescendre ; on vient de vivre une expérience religieuse extraordinaire, et nous voilà retombés dans le quotidien. On n’entend plus rien, on ne voit plus rien... Où donc est Dieu ? Où donc est Moïse ? Alors la tentation est trop forte ; on exige d’Aaron qu’il fabrique une statue. Quand Moïse, enfin, redescend de la montagne, les tables de la Loi à la main, il est accueilli par les cantiques adressés à la statue !

            Clairement, cette fabrication d’une statue a été considérée par Dieu et par Moïse comme une faute. On peut se demander en quoi est-ce mal ? Pour comprendre ce que représentait l’interdiction des idoles, et en quoi la fabrication du veau d’or est une faute, il faut relire les commandements, ce qu’on appelle le Décalogue. La première phrase, on l’oublie souvent, ce n’est pas un commandement, c’est une affirmation : « C’est moi, le SEIGNEUR ton Dieu, qui t’ai fait sortir d’Égypte, la maison de servitude. » Affirmation qui précède les commandements et les justifie, elle en donne le sens. C’est parce que Dieu a libéré son peuple que, maintenant, il lui donne les commandements : ceux-ci n’ont pas d’autre but que d’indiquer la façon de rester un peuple libre et heureux. 

            Le premier de ces commandements tient en deux points : premièrement, tu n’auras pas d’autres dieux que moi ; deuxièmement, tu ne te feras pas d’idoles... C’est très clair : « Tu ne te feras pas d’idole, ni rien qui ait la forme de ce qui se trouve au ciel, là-haut, sur terre ici-bas ou dans les eaux sous la terre. Tu ne te prosterneras pas devant ces dieux et tu ne les serviras pas, car c’est moi, le SEIGNEUR... » Cette interdiction de fabriquer des idoles était très neuve pour ce peuple sorti d’Égypte, où pullulaient des statues de toutes sortes de dieux représentés sous des formes d’animaux. Et d’ailleurs, si les Hébreux à peine sortis d’Égypte ont eu l’idée de fabriquer un veau en or, c’est parce qu’ils en avaient déjà vu ! Par exemple, on a retrouvé sur une fresque de la nécropole de Thèbes un jeune veau d’or représentant le soleil à son lever. Cette interdiction toute nouvelle est donc très exigeante : la preuve, c’est que, irrésistiblement, le peuple désobéit ; ce serait tellement rassurant de pouvoir mettre la main sur Dieu : le toucher, le voir... mais aussi pouvoir s’en éloigner, s’en cacher...

            Mais le culte des idoles n’est qu’une fausse piste et Dieu le sait mieux que nous ; d’abord, parce que toute tentative pour représenter Dieu, le Tout-Autre, est inexorablement vouée à l’échec ; on ne peut pas réduire Dieu à une statue, tout simplement parce que Dieu n’est pas à la mesure de l’homme. Ensuite, plus grave encore, toute tentative pour figer Dieu, le fixer, prétendre avoir un quelconque pouvoir sur lui, est une tromperie ; cela conduit immanquablement à la magie, au fétichisme, et aussi au pouvoir exorbitant du clergé puisque ce sont les prêtres qui sont en quelque sorte les servants de l’idole... (entre parenthèses, c’est exactement ce qui se passait en Égypte avec le culte d’Amon).

            Le culte des idoles est donc à jamais interdit au peuple qui, le premier, a rencontré le Dieu libérateur. Mieux encore, l’interdiction de fabriquer des idoles fait partie de l’entreprise de libération du peuple de Dieu : pour le dire autrement, cette interdiction signifiait un sens interdit, elle rappelait que l’idolâtrie est une fausse piste, une impasse. La liberté était à ce prix. Car notre liberté authentique exige que nous acceptions cette vérité fondamentale ; alors et alors seulement, nous pouvons entrer avec Dieu dans l’Alliance qu’il nous propose.

            Le récit nous présente Dieu en colère et Moïse plaidant pour l’apaiser : Dieu dit à Moïse « ton peuple m’a désobéi » et Moïse supplie « Ne te mets pas en colère contre ton peuple ». Évidemment, c’est une façon de parler ! On sait aujourd’hui que Dieu n’est pas sujet à la colère comme n’importe lequel d’entre nous et qu’il n’a pas besoin de paroles d’apaisement pour se calmer. Mais, à l’époque de la sortie d’Égypte, on imaginait encore un Dieu qui ressemble fortement aux hommes avec les mêmes sentiments et les mêmes emportements. Il a fallu des siècles de révélation pour qu’on découvre le vrai visage de Dieu. Au bout du compte, quand la Bible parle de la colère de Dieu, c’est toujours pour exprimer son refus inlassable de nous laisser nous fourvoyer.

            Même chose pour le pardon de Dieu : il a fallu des milliers d’années pour que les croyants découvrent que le pardon de Dieu n’est pas conditionné par nos plaidoiries ! La découverte de Dieu est très progressive et ce n’est que très lentement que nos façons de parler de lui évoluent : ce qui est extraordinaire dans ce texte, c’est que déjà le peuple fait l’expérience du pardon de Dieu : un Dieu qui persiste à proposer inlassablement son Alliance après chacune de nos infidélités.

            Enfin le peuple gardera toujours en mémoire l’exemple de Moïse : lui, le bénéficiaire des faveurs de Dieu, puisqu’il est le seul à l’avoir rencontré face à face, il ne se désolidarise jamais de son peuple, même quand il est en faute !

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Compléments

 

1 - le contexte

Cela se passe pendant l'Exode, c'est-à-dire la marche du peuple hébreu dans le désert après la sortie d'Égypte : une période tellement importante qui a marqué profondément la mémoire du peuple. Il y a d'abord eu la sortie d'Égypte, la libération de l'esclavage égyptien sous la conduite de Moïse, et grâce à la protection miraculeuse de Dieu ; et ce fameux chant de victoire qui a suivi : c'était au chapitre 15 du livre de l'Exode ; et puis, tout de suite après, les premières étapes dans le désert ont été autant d'épreuves non seulement pour l'endurance du peuple, mais surtout pour sa foi : on n'était plus habitué à cette vie nomade et à l'insécurité du désert... le manque d'eau potable, la soif, la faim... à chaque nouvelle épreuve, le peuple se révolte contre Moïse qui les a entraînés dans cette folle aventure, et finalement contre ce Dieu qui a promis sa protection mais qui semble parfois les oublier... Ce Dieu de Moïse est à la fois si proche parfois et si insaisissable.

            Et puis, trois mois après la sortie d'Égypte, Dieu a proposé l'Alliance à Moïse et à son peuple : « Vous avez vu vous-mêmes ce que j’ai fait à l’Égypte, comment je vous ai portés sur des ailes d’aigle et vous ai fait arriver jusqu’à moi. Et maintenant, si vous entendez ma voix et gardez mon alliance, vous serez ma part personnelle parmi tous les peuples... et vous serez pour moi un royaume de prêtres et une nation sainte. » Et déjà, une première fois, le peuple, unanime, a accepté l’Alliance ; il a répondu : « Tout ce que le SEIGNEUR a dit, nous le mettrons en pratique ».

            Puis Moïse, sur l’ordre de Dieu, est monté sur la montagne du Sinaï : et le peuple, ébloui et tremblant à la fois, a assisté à une extraordinaire manifestation de Dieu, dans les éclairs, le tonnerre, le feu, la nuée. Quand Moïse est redescendu de la montagne, le peuple a entendu la proclamation des commandements et a solennellement fait Alliance avec Dieu : au pied de la montagne, Moïse a bâti un autel et offert des sacrifices. Et, de nouveau, le peuple s’est engagé : « Toutes les paroles que le SEIGNEUR a dites, nous les mettrons en pratique. » Puis Moïse est remonté sur la montagne pour recevoir les tables de la Loi.

            L’épisode du veau d’or se situe à ce moment-là : pour la suite, voir plus haut le commentaire § 2.

2 - Je reviens sur l’expression « tête dure » : je n’ai pas eu le temps de l’aborder dans les limites de l’émission ; nous la retrouverons pour la fête de la Trinité (année A). « Tête dure »  ce sont les termes de notre traduction liturgique ; mais, en hébreu, l'expression originale est « peuple à la nuque raide » ; au passage d’une langue à l’autre, malheureusement, nous avons perdu la richesse de l'image sous-jacente.

          Dans une ci­vi­li­sa­tion es­sen­tiel­le­ment agri­co­le, ce qui était le cas en Is­raël au temps bibliques, le spec­ta­cle de deux ani­maux at­te­lés par un joug était ha­bi­tuel : nous sa­vons ce qu'est le joug : c'est une piè­ce de bois, très lour­de, très so­li­de, qui at­ta­che deux ani­maux pour la­bou­rer. Le joug pè­se sur leurs nu­ques et les deux ani­maux en vien­nent in­é­vi­ta­ble­ment à mar­cher du mê­me pas.

          Les au­teurs bi­bli­ques ont le sens des ima­ges : ils ont ap­pli­qué cet­te ima­ge du joug à l'Alliance en­tre Dieu et Is­raël. Pren­dre le joug était donc sy­no­ny­me de s'attacher à Dieu pour mar­cher à son pas. Mais voi­là, le peu­ple d'Israël se rai­dit sans ces­se sous ce joug de l'Alliance conclue avec Dieu au Si­naï. Au lieu de le consi­dé­rer com­me une fa­veur, il y voit un far­deau. Il se plaint des dif­fi­cul­tés de la vie au dé­sert, et fi­nit mê­me par trou­ver bien fa­de la man­ne quo­ti­dien­ne. Au point que Moïse a connu des jours de dé­cou­ra­ge­ment. Au lieu de se lais­ser en­traî­ner par la for­ce de Dieu, l'attelage de l'Alliance, en ef­fet, est per­pé­tuel­le­ment frei­né par les ré­ti­cen­ces de ce peu­ple à la nu­que rai­de.

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PSAUME 50 (51), 3-4, 12-13, 17.19

 

3     Pitié pour moi, mon Dieu, dans ton amour,      
       selon ta grande miséricorde, efface mon péché.
4     Lave-moi tout entier de ma faute,         
       purifie-moi de mon offense.

12   Crée en moi un cœur pur, ô mon Dieu, 
       renouvelle et raffermis au fond de moi mon esprit.
13   Ne me chasse pas loin de ta face,          
       ne me reprends pas ton esprit saint.          

17   Seigneur, ouvre mes lèvres,       
       et ma bouche annoncera ta louange.
19   Le sacrifice qui plaît à Dieu, c'est un esprit brisé ;        
       tu ne repousses pas, ô mon Dieu, un cœur brisé et broyé.
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            La dernière phrase de ce psaume peut prêter à d’abominables contresens : « Le sacrifice qui plaît à Dieu, c’est un esprit brisé ; tu ne repousses pas, ô mon Dieu, un cœur brisé et broyé. » Dieu pourrait-il se réjouir de voir des cœurs brisés ? Comment concilier cette formule avec d’autres phrases de la Bible ? Par exemple, dans le livre de l’Exode, Dieu se définit lui-même comme le « Dieu miséricordieux et bienveillant, lent à la colère, plein de fidélité et de loyauté » (et cette formule, on la retrouve telle quelle dans plusieurs psaumes, par ex. ps 86,15) ; ou encore toutes les affirmations que Dieu est Père et qu’il est amour et pardon... Et ces affirmations, on les trouve dès l’Ancien Testament car on n’a pas attendu le Nouveau Testament pour découvrir que Dieu est Amour.

            Il ne s’agit donc pas d’imaginer que Dieu pourrait trouver une quelconque satisfaction à nous voir souffrir ; penser une chose pareille, c’est lui faire injure : nous qui sommes des parents bien imparfaits, nous ne supportons pas de voir souffrir nos enfants... comment imaginer que le Père par excellence pourrait y prendre plaisir... et si une telle idée nous choque, si j’ose dire, c’est tant mieux !

            Et pourtant elle est bien là cette phrase « Le sacrifice qui plaît à Dieu, c’est un esprit brisé ; tu ne repousses pas, ô mon Dieu, un cœur brisé et broyé. » En fait, l’expression « cœur brisé » ne veut pas dire ce que nous croyons : il faut savoir qu’elle n’a pas été inventée par l’auteur du psaume ; on ne peut pas dire exactement quand le psaume 50/51 a été écrit mais il est certain que ses derniers versets au moins ont été écrits très tard, après l’Exil à Babylone : la preuve, c’est qu’ils parlent de la destruction de Jérusalem par Nabuchodonosor et prient pour sa reconstruction, ce qui, évidemment, n’était pas le souci de David ! Voici les derniers versets : « Accorde à Sion le bonheur, relève les murs de Jérusalem. » Nous sommes donc après le retour de l’Exil à Babylone ; or c’est pendant l’Exil que le prophète Ézéchiel a développé l’expression « cœur de pierre, cœur de chair »... C’est au chapitre 36 d’Ézéchiel : « Je vous donnerai un cœur neuf et je mettrai en vous un esprit neuf ; j’enlèverai de votre corps le cœur de pierre et je vous donnerai un cœur de chair. » (Ez 36,26).

            L’auteur de notre psaume reprend l’image d’Ézéchiel : ce qu’il appelle un « cœur brisé », c’est le cœur de chair qui apparaît quand notre cœur de pierre, notre carapace, est enfin brisé : un peu comme la coque dure de l’amande, quand on la casse, laisse apparaître l’amande elle-même qui est bonne. Dans le même sens, Jésus, à son tour, employait l’expression « doux et humble de cœur » : cela se traduit dans notre relation à Dieu et dans notre relation aux autres ; dans notre relation à Dieu, le cœur de chair, c’est tout le contraire des nuques raides dont parlait Moïse pendant l’Exode (voir supra la première lecture). Dans notre relation aux autres, le cœur brisé, ou le cœur de chair, c’est celui qui est compatissant et miséricordieux, un cœur tendre, aimant.

            Si l’image « cœur de pierre, cœur de chair, cœur brisé » est nouvelle, l’affirmation que le sacrifice est avant tout affaire de cœur, elle, ne l’est pas. Car, si la Loi prévoyait bien des sacrifices d’action de grâce, les prophètes étaient depuis bien longtemps passés par là pour critiquer violemment l’attitude un peu facile qui consiste à offrir des sacrifices au Temple sans changer son cœur. C’est Isaïe, par exemple, qui disait de la part de Dieu : « Ce peuple m’honore des lèvres mais son cœur est loin de moi » (Is 29,13). Et Osée : « C’est la miséricorde que je veux et non les sacrifices »... Ou encore Michée qui s’adressait justement à des gens qui cherchaient à plaire à Dieu et se demandaient quelle sorte de sacrifice Dieu préfère, des veaux, des béliers ou encore de l’huile? : « Avec quoi me présenter devant le SEIGNEUR ?... Me présenterai-je devant lui avec des holocaustes ? Avec des veaux d’un an ? Le SEIGNEUR voudra-t-il des milliers de béliers ? Des quantités de torrents d’huile ? Donnerai-je mon premier-né pour prix de ma révolte ? Et l’enfant de ma chair pour mon propre péché ? » Rien de tout cela, répondait Michée, dans une phrase superbe : « On t’a fait savoir, ô homme, ce qui est bien, ce que le SEIGNEUR exige de toi : rien d’autre que respecter le droit, aimer la fidélité et t’appliquer à marcher avec ton Dieu. » (Mi 6,6-8).

            Visiblement, l’auteur du psaume 50/51 a retenu la leçon des prophètes ; et il la dédie au peuple qui se rend au Temple de Jérusalem pour une célébration pénitentielle, et qui, lui aussi, se demande ce qui pourrait plaire à Dieu. Pour célébrer le pardon de Dieu, le peuple se compare au roi David : lui aussi avait péché et pourtant il était le roi, il avait tout reçu de Dieu, il lui devait tout, lui le petit berger de rien du tout, choisi, protégé, comblé par Dieu... (vous vous souvenez de ce qu’on appelle le péché de David : c’est l’histoire de la trop belle Bethsabée que David avait aperçue par la fenêtre ; il l’avait fait venir au palais en l’absence du mari ; un peu plus tard, quand il avait appris que Bethsabée attendait un enfant de lui, David s’était arrangé pour faire tuer sur le champ de bataille le mari gênant, pour pouvoir épouser Bethsabée et reconnaître l’enfant)... Après sa faute, David, rappelé à l’ordre par le prophète Natan, est resté célèbre pour son repentir.

            À son tour, le peuple, qui, lui aussi, doit tout à Dieu, se reconnaît pécheur et annonce la miséricorde de Dieu. Et il veut rendre grâce... et c’est là qu’il se demande quelle est la meilleure manière de rendre grâce ; qu’est-ce qui plaît à Dieu ? C’est là que le psaume répond : « Le sacrifice qui plaît à Dieu, c’est un esprit brisé ; tu ne repousses pas, ô mon Dieu, un cœur brisé et broyé. » La leçon est magnifique et encourageante : plaire à Dieu, au fond, c’est bien facile : il suffit d’aimer.

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LECTURE DE LA PREMIÈRE LETTRE DE SAINT PAUL APÔTRE À TIMOTHÉE  1, 12-17

 

       Bien-aimé,
12   je suis plein de gratitude
       envers celui qui me donne la force,
       le Christ Jésus notre Seigneur,
       car il m’a estimé digne de confiance lorsqu’il m’a chargé du ministère,
13   moi qui étais autrefois blasphémateur, persécuteur, violent.
       Mais il m’a été fait miséricorde,
       car j’avais agi par ignorance,
       n’ayant pas encore la foi ; 
14   la grâce de notre Seigneur a été encore plus abondante,
       avec la foi, et avec l’amour qui est dans le Christ Jésus.
15   Voici une parole digne de foi,
       et qui mérite d’être accueillie sans réserve :
       le Christ Jésus est venu dans le monde
       pour sauver les pécheurs ;
       et moi, je suis le premier des pécheurs.
16   Mais s’il m’a été fait miséricorde,
       c’est afin qu’en moi le premier,
       le Christ Jésus montre toute sa patience,
       pour donner un exemple à ceux qui devaient croire en lui,
       en vue de la vie éternelle.
17   Au roi des siècles,
       au Dieu immortel, invisible et unique,
       honneur et gloire pour les siècles des siècles. Amen.
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            Ce texte de Paul est, à lui tout seul, une superbe célébration pénitentielle ; rien n’y manque : l’aveu, le repentir, la proclamation de l’amour et du pardon de Dieu, et enfin le départ en mission pour annoncer à la face du monde la miséricorde de Dieu. La première phrase dit bien le sens du texte : « Je suis plein de reconnaissance » ; et c’est doublement vrai. C’est parce qu’il se reconnaît pécheur pardonné, lui l’ancien persécuteur, qu’il peut accueillir et reconnaître le pardon reçu et qu’il est du coup plein de reconnaissance, d’action de grâce. Et ces quelques lignes débordent littéralement de joie et de reconnaissance : « Il m’a fait confiance, moi qui ne savais que blasphémer, persécuter, insulter... » C’est cela l’inouï de l’amour de Dieu : il n’a pas attendu que Paul ait fait ses preuves pour lui confier un ministère. Il lui a fait confiance ; et c’est cette confiance qui a converti Paul et qui désormais le remplit de reconnaissance et d’énergie pour sa mission... « Je suis plein de reconnaissance pour celui qui me donne la force, car il m’a fait confiance ». Et cet amour et ce pardon que le Christ a prodigués à Paul, nous pouvons être certains qu’il nous les prodigue à nous aussi ; il n’y a pas des traitements différents pour les uns et les autres. Dieu n’est que miséricorde, il ne faut jamais l’oublier : quel que soit notre passé, il est toujours possible d’accueillir son pardon ; à chaque instant il nous fait confiance.

            « Il m’a été fait miséricorde, car j’avais agi par ignorance... » : on entend ici en écho la phrase du Christ en croix, « Père, pardonne-leur... ils ne savent pas ce qu’ils font ». Nous devrions toujours penser que ceux qui font le mal le font par ignorance. Pierre dit exactement la même chose aux Juifs de Jérusalem dans les Actes des Apôtres : « Je sais, frères, que c’est par ignorance que vous avez agi, ainsi d’ailleurs que vos chefs ». Paul était d’une parfaite bonne foi quand il persécutait les Chrétiens ; il croyait défendre le vrai Dieu, la pureté de la religion juive. Mais sans qu’il s’en aperçoive, il avait fini par se tromper de Dieu. À sa manière, il était devenu à son tour idolâtre, comme les Hébreux, dans le désert, avec leur veau d’or ; il dit lui-même « Je ne savais que blasphémer », et cette erreur le poussait jusqu’au meurtre, puisque son seul objectif était d’emprisonner et de faire condamner les chrétiens.

            Paul est très lucide sur tout cela et d’autant plus émerveillé du pardon reçu ; un pardon accordé gratuitement ; encore une chose très forte dans ces lignes et que l’on retrouve dans l’histoire de David, (dans le psaume 50/51) comme dans celle de l’enfant prodigue (dans l’évangile de Luc), c’est que Dieu n’attend pas notre aveu, notre repentir pour nous pardonner ! Paul sur le chemin de Damas n’avait que haine au cœur pour les chrétiens ; il n’a pas eu le temps de demander pardon qu’il était déjà tout baigné dans la lumière et la grâce du Christ. David a vécu la même expérience : le prophète Natan venu le trouver après sa faute a commencé par lui renouveler la confiance et la protection et les bienfaits de Dieu avant de lui demander « Alors, pourquoi as-tu fait ce qui est mal aux yeux du SEIGNEUR? » L’enfant prodigue, quant à lui, n’a pas eu des sentiments bien admirables : c’est seulement la faim qui lui a fait reprendre le chemin de la maison et il n’a même pas eu le temps de réciter en entier sa petite formule toute faite que le Père l’étouffait de baisers et commandait la fête !

            L’aveu est utile, pourtant, me direz-vous ; oui, mais non pas pour nous contempler nous ; ce que nous découvre l’aveu, ce n’est pas d’abord notre faiblesse, qui n’est plus à prouver, mais l’immensité de l’amour de Dieu qu’aucune faiblesse, aucune noirceur ne décourage. L’aveu est utile surtout pour nous faire mesurer la grandeur de celui qui nous pardonne (et aussi pour nous éclairer sur les conversions nécessaires) ; ce n’est pas la petitesse du pécheur qui compte, c’est la grandeur de Dieu. D’ailleurs le Rituel du sacrement de pénitence et de réconciliation nous le dit bien : quand il emploie le mot « confesser », il précise : le pénitent confesse d’abord l’amour de Dieu ; et le mot « confesser » veut dire « proclamer ». Donc le pénitent « proclame » d’abord l’amour de Dieu. Et là encore Paul nous donne une leçon : dans cette démarche pénitentielle à laquelle il se livre devant nous, ce n’est pas lui, Paul, qui est au centre, c’est le Christ : le Christ qui lui fait confiance, le Christ qui lui pardonne et lui donne la force, désormais, d’annoncer au monde la générosité de Dieu.

            Autre élément très important de l’expérience du croyant, la responsabilité que nous donne le pardon reçu : « Si le Christ Jésus m’a pardonné, c’est pour que je sois le premier en qui toute sa générosité se manifesterait » ; pour le dire autrement, le pardon reçu ne nous engage qu’à une chose : le faire savoir. C’est une chose qu’il ne faut surtout pas garder secrète, mais qu’il faut crier sur les toits ! Là encore on croit entendre le psaume 50/51 : « SEIGNEUR, ouvre mes lèvres et ma bouche annoncera ta louange ! » sous-entendu « annoncera au monde ». Celui qui se reconnaît sauvé devient un témoignage pour le reste du monde : depuis la libération d’Égypte, le peuple libéré est devenu à la face du monde un témoin et une preuve vivante de l’existence de ce Dieu libérateur. De la même manière, Paul, pécheur pardonné, est devenu à la face du monde témoin et preuve vivante du pardon de Dieu accordé à tous les pécheurs : « Voici une parole sûre et qui mérite d’être accueillie sans réserve : le Christ Jésus est venu dans le monde pour sauver les pécheurs ; et moi le premier je suis pécheur, mais si le Christ Jésus m’a pardonné, c’est pour que je sois le premier en qui toute sa générosité se manifesterait ; je devais être le premier exemple de ceux qui croiraient en lui pour la vie éternelle. »  Et réellement, ce pardon reçu a ouvert les lèvres de Paul et il annonce au monde la louange de Dieu : précisément, la dernière phrase de ce passage est une pure louange de Dieu : « Honneur et gloire au roi des siècles, au Dieu unique, invisible et immortel, pour les siècles des siècles. Amen . »

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N.B. Beaucoup d'exégètes pensent que cette lettre ne serait pas de Paul, et même bien postérieure à sa mort. Cela ne change rien à la leçon : la communauté destinataire est invitée à méditer l'exemple du grand apôtre, le pécheur-pardonné par excellence.

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ÉVANGILE DE JÉSUS CHRIST SELON SAINT LUC   15, 1-32 

 

       En ce temps-là,
1     les publicains et les pécheurs
       venaient tous à Jésus pour l’écouter.
2     Les pharisiens et les scribes récriminaient contre lui :
       « Cet homme fait bon accueil aux pécheurs,
       et il mange avec eux ! »
3     Alors Jésus leur dit cette parabole :
4     « Si l’un de vous a cent brebis et qu’il en perd une,
       n’abandonne-t-il pas les quatre-vingt-dix-neuf autres dans le désert
       pour aller chercher celle qui est perdue,
       jusqu’à ce qu’il la retrouve ?
5     Quand il l’a retrouvée,
       il la prend sur ses épaules, tout joyeux,
6     et, de retour chez lui, il rassemble ses amis et ses voisins
       pour leur dire :
       ‘Réjouissez-vous avec moi,
       car j’ai retrouvé ma brebis,
       celle qui était perdue !’
7     Je vous le dis :
       C’est ainsi qu’il y aura de la joie dans le ciel
       pour un seul pécheur qui se convertit,
       plus que pour quatre-vingt-dix-neuf justes
       qui n’ont pas besoin de conversion.

8     Ou encore, si une femme a dix pièces d’argent et qu’elle en perd une,
       ne va-t-elle pas allumer une lampe, balayer la maison,
       et chercher avec soin jusqu’à ce qu’elle la retrouve ?
9     Quand elle l’a retrouvée,
       elle rassemble ses amies et ses voisines
       pour leur dire :
       ‘Réjouissez-vous avec moi,
       car j’ai retrouvé la pièce d’argent que j’avais perdue !’
10   Ainsi je vous le dis :
       Il y a de la joie devant les anges de Dieu
       pour un seul pécheur qui se convertit. »

11   Jésus dit encore :
       « Un homme avait deux fils.
12   Le plus jeune dit à son père :
       ‘Père, donne-moi la part de fortune qui me revient.’
       Et le père leur partagea ses biens.
13   Peu de jours après,
       le plus jeune rassembla tout ce qu’il avait,
       et partit pour un pays lointain
       où il dilapida sa fortune en menant une vie de désordre.
14   Il avait tout dépensé,
       quand une grande famine survint dans ce pays,
       et il commença à se trouver dans le besoin.
15   Il alla s’engager auprès d’un habitant de ce pays,
       qui l’envoya dans ses champs garder les porcs.
16   Il aurait bien voulu se remplir le ventre
       avec les gousses que mangeaient les porcs,
       mais personne ne lui donnait rien.
17   Alors il rentra en lui-même et se dit :
       ‘Combien d’ouvriers de mon père ont du pain en abondance,
       et moi, ici, je meurs de faim !
18   Je me lèverai, j’irai vers mon père,
       et je lui dirai :
       Père, j’ai péché contre le ciel et envers toi.
19   Je ne suis plus digne d’être appelé ton fils.
       Traite-moi comme l’un de tes ouvriers.’
20   Il se leva et s’en alla vers son père.
       Comme il était encore loin,
       son père l’aperçut et fut saisi de compassion ;
       il courut se jeter à son cou
       et le couvrit de baisers.
21   Le fils lui dit :
       ‘Père, j’ai péché contre le ciel et envers toi.
       Je ne suis plus digne d’être appelé ton fils.’
22   Mais le père dit à ses serviteurs :
       ‘Vite, apportez le plus beau vêtement pour l’habiller,
       mettez-lui une bague au doigt et des sandales aux pieds,
23   allez chercher le veau gras, tuez-le,
       mangeons et festoyons,
24   car mon fils que voilà était mort,
       et il est revenu à la vie ;
       il était perdu,
       et il est retrouvé.’
       Et ils commencèrent à festoyer.
       25 Or le fils aîné était aux champs.
       Quand il revint et fut près de la maison,
       il entendit la musique et les danses.
26   Appelant un des serviteurs,
       il s’informa de ce qui se passait.
27   Celui-ci répondit :
       ‘Ton frère est arrivé,
       et ton père a tué le veau gras,
       parce qu’il a retrouvé ton frère en bonne santé.’
28   Alors le fils aîné se mit en colère,
       et il refusait d’entrer.
       Son père sortit le supplier.
29   Mais il répliqua à son père :
       ‘Il y a tant d’années que je suis à ton service
       sans avoir jamais transgressé tes ordres,
       et jamais tu ne m’as donné un chevreau
       pour festoyer avec mes amis.
30   Mais, quand ton fils que voilà est revenu
       après avoir dévoré ton bien avec des prostituées,
       tu as fait tuer pour lui le veau gras !’
31   Le père répondit :
       ‘Toi, mon enfant, tu es toujours avec moi,
       et tout ce qui est à moi est à toi.
32   Il fallait festoyer et se réjouir ;
       car ton frère que voilà était mort,
       et il est revenu à la vie ;
       il était perdu,
       et il est retrouvé ! »
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            « Cet homme fait bon accueil aux pécheurs, et il mange avec eux ! » Dans la bouche des scribes et des Pharisiens, c’est un reproche ; au contraire, pour l’évangéliste et pour nous-mêmes, comme pour Paul dans la lettre à Timothée (notre deuxième lecture), c’est, bien sûr, un sujet d’émerveillement ! Pourquoi ? Parce que nous n’aurions pas l’audace, ni les uns ni les autres, de nous compter parmi les quatre-vingt-dix-neuf justes de la première parabole. Chacun de nous est ce pécheur invité à donner de la joie au ciel par sa conversion. Entendons-nous bien : le mot « conversion » ne signifie pas changement de religion, mais un changement de direction, un véritable demi-tour : nous tournions le dos à Dieu, et nous nous retournons vers lui. Eh bien, nous pouvons nous dire que chaque fois que nous avons pris la décision de faire demi-tour, nous avons donné de la joie au ciel.

            La joie est bien la tonalité majeure de ces trois paraboles : la joie de Dieu s’entend. Une fois encore, on est dans la droite ligne de l’Ancien Testament ; là où nous entendions Sophonie parler de la « danse » de Dieu : « Le SEIGNEUR ton Dieu est au milieu de toi... Il aura en toi sa joie et son allégresse, il te renouvellera par son amour ; il dansera pour toi avec des cris de joie, comme aux jours de fête. » (So 3,17-18). Pourquoi une telle joie quand nous prenons le chemin de la réconciliation ? Parce que Dieu tient à nous comme à la prunelle de ses yeux. Et l’expression n’est pas trop forte, elle aussi nous vient tout droit de l’Ancien Testament, plus précisément du livre du Deutéronome : « Le SEIGNEUR rencontre son peuple au pays du désert... Il l’entoure, il l’instruit, il veille sur lui comme sur la prunelle de son œil. » (Dt 32,10).

            Il veille, en effet, au point de partir lui-même à la recherche de la brebis perdue, car il sait bien qu’elle ne reviendra pas toute seule ; il veille au point de mettre la maison sens dessus dessous pour retrouver la pièce ; et s’il ne part pas lui-même à la recherche du prodigue, c’est pour respecter sa liberté ; mais il veille, là encore, au point d’attendre sur le pas de la porte l’ingrat qui est parti au loin et de l’accueillir par une fête sans s’interroger sur les véritables sentiments de son fils : car on peut quand même se demander si la contrition du garçon est vraiment parfaite ? Et, plus tard, il supplie le fils aîné parce que, pour lui, la fête n’est pas complète s’il en manque un.

            Dernière remarque : Jésus fait appel à notre expérience : « Lequel d’entre vous n’irait pas chercher sa brebis perdue...? » Ce qui veut dire que, quelque part, nous lui ressemblons, ce qui n’est pas étonnant. Ne peut-on pas en déduire que chaque fois que nous avons fait la fête pour l’enfant qui revient, chaque fois que nous avons pardonné à l’ami, à l’époux, à l’épouse, (à l’ennemi aussi !), chaque fois que nous avons remué ciel et terre pour essayer d’empêcher quelqu’un de sombrer, physiquement ou moralement, nous avons ressemblé à Dieu ; nous avons été son image : ce qui est, après tout, notre vocation, n’est-il pas vrai ?

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  1. La troisième parabole, celle de l'enfant prodigue est proposée pour le quatrième dimanche de Carême, de l’Année C ; on ne trouve donc ici que quelques remarques sur l'ensemble des trois paraboles, puisque, cette fois, elles nous sont proposées en une seule et même lecture.
Commentaires de Marie-Noëlle Thabut, année liturgique C, 24e dimanche du temps ordinaire (15 septembre 2019)

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1 septembre 2019 7 01 /09 /septembre /2019 23:40

Ces commentaires, trouvés sur le site "Église catholique en France", permettent à toute personne de bonne volonté, chrétienne ou non, de mieux comprendre la Bible, le livre le plus diffusé au monde, en

  • décodant le langage imagé utilisé par l'auteur.

Attention, le texte écrit peut différer des versions audio (Radio-Notre-Dame) et vidéo (KTO TV) qui ont été modifiées par Marie-Noëlle Thabut, parfois pour les améliorer, parfois pour s'adapter aux formats imposés par ces chaînes de radio ou de télévision. Dans cette hypothèse, nous mettons en italiques les passages supprimés pour ces médias.

Je souhaite arriver à mettre ici, chaque dimanche, les commentaires de Marie-Noëlle Thabut. Ma seule contribution consiste à mettre proposer un résumé de certains commentaires, à surligner les passages que je trouve les plus enrichissants et à écrire en rouge ceux qui parlent d'un thème qui m'est cher : la liberté (trois autres pages de mon blog sont consacrées à ces passages des Évangiles, du reste du Nouveau Testament ou de l'Ancien Testament qui parlent de la liberté). D'après Marie-Noëlle Thabut, "... si nous ne trouvons pas dans les textes une parole libérante, c'est que nous ne les avons pas compris."

Version audio, trouvée sur le site de Radio-Notre-Dame (disponible seulement à compter du 7 septembre 2019).

En bas de page, vous avez les versions vidéo des commentaires, trouvées sur KTO TV. Attention, ces vidéos peuvent être celles d'il y a 3 ans et ne pas correspondre tout à fait aux commentaires écrits cette année.

LECTURE DU LIVRE DE LA SAGESSE   9, 13-18

 

13   Quel homme peut découvrir les intentions de Dieu ?
       Qui peut comprendre les volontés du Seigneur ?
14   Les réflexions des mortels sont incertaines,
       et nos pensées, instables ;
15   car un corps périssable appesantit notre âme,
       et cette enveloppe d’argile
       alourdit notre esprit aux mille pensées.
16   Nous avons peine à nous représenter ce qui est sur terre,
       et nous trouvons avec effort ce qui est à notre portée ;
       ce qui est dans les cieux, qui donc l’a découvert ?
17   Et qui aurait connu ta volonté,
       si tu n’avais pas donné la Sagesse
       et envoyé d’en haut ton Esprit Saint ?
       C’est ainsi que les sentiers des habitants de la terre
       sont devenus droits ;
18   c’est ainsi que les hommes ont appris ce qui te plaît
       et, par la Sagesse, ont été sauvés.
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            La Sagesse, au sens biblique, c’est la connaissance de ce qui rend heureux ou malheureux, l’art de vivre en quelque sorte. Le peuple d’Israël, comme tous ses voisins, a développé toute une réflexion sur ce sujet, à partir du règne de Salomon, dit-on. Mais l’apport d’Israël, dans ce domaine, est tout à fait original ; il tient en deux points : pour les hommes de la Bible, premièrement, Dieu seul connaît les secrets du bonheur de l’humanité ; et quand l’homme prétend les découvrir par lui-même, il s’engage immanquablement sur des fausses pistes : c’est la leçon du jardin d’Éden. Mais deuxièmement (et très heureusement), Dieu révèle à son peuple d’abord (pour toute l’humanité ensuite) ce secret du bonheur.

            C’est exactement le sens du texte que nous lisons ici : premier message, une leçon d’humilité. Isaïe avait déjà dit quelque chose du même genre : « Mes pensées ne sont pas vos pensées, dit Dieu... Mes chemins ne sont pas vos chemins » (Is 55, 8). C’était clair. Le livre de la Sagesse est écrit bien longtemps après le prophète Isaïe, il a un style tout différent, mais il dit la même chose : « Quel homme peut découvrir les intentions de Dieu ?... Qui peut comprendre les volontés du Seigneur ? » En d’autres termes, par nous-mêmes, il ne faut pas se leurrer, nous sommes à cent lieues d’imaginer ce que Dieu pense... Cela devrait nous rendre modestes : nous croyons facilement que nous avons tout compris et nous risquons de parler avec assurance...  Eh bien non, il faut reconnaître humblement que nous n’avons pas la moindre idée de ce que Dieu pense ! En dehors de ce qu’il nous a dit expressément par la bouche de ses prophètes, bien sûr ! On croit entendre ici comme un écho du livre de Job : « La Sagesse, où la trouver ? Où réside l’intelligence ? On en ignore le prix chez les hommes et elle ne se trouve pas au pays des vivants... (mais) Dieu en a discerné le chemin, il a su, lui, où elle réside. » (Jb 28, 12. 23). Un peu plus loin, dans ce même livre (chapitres 38 à 41) Dieu rappelle à Job ses limites : à la fin de la démonstration, Job a compris, il s’incline, il avoue : « J’ai abordé sans le savoir des mystères qui me confondent. » (Jb 42,3).

            Pour revenir à notre texte du livre de la Sagesse, il est intéressant de constater que cette relativisation des connaissances de l’esprit humain se développe dans le milieu le plus intellectuel qui soit : le livre de la Sagesse a été écrit à Alexandrie qui était certainement à l’époque la capitale de l’intelligence ! Les disciplines scientifiques et philosophiques y étaient très développées et la bibliothèque d’Alexandrie est restée célèbre. C’est à ces grands esprits que l’auteur croyant vient rappeler les limites du savoir humain : « Les réflexions des mortels sont incertaines, et nos pensées instables. »

            Petite précision sur le verset 16 : « Nous avons peine à nous représenter ce qui est sur terre, et nous trouvons avec effort ce qui est à notre portée ; ce qui est dans les cieux, qui donc l’a découvert ? » À première lecture on croirait que cela veut dire : quand on aura fini de découvrir la terre, on pourra chercher à comprendre ce qui est au ciel ; c’est seulement une question de distance ou de niveau de connaissances. Mais l’auteur du Livre de la Sagesse nous dit en réalité tout autre chose : ce n’est pas seulement une question de niveau de connaissances comme si un jour ou l’autre, on devait atteindre le bon niveau et découvrir les mystères de Dieu au bout de nos raisonnements et de nos recherches. C’est une affaire de nature : nous ne sommes que des hommes, il y a un abîme entre Dieu et nous. De la part de l’auteur inspiré, il y a là une affirmation de ce qu’on appelle la transcendance de Dieu : c’est-à-dire que Dieu est le Tout-Autre.

            Il faut donc avoir la lucidité de le reconnaître et abandonner nos prétentions orgueilleuses à tout comprendre et tout expliquer : Dieu est le Tout-Autre ; ses pensées ne sont pas nos pensées, comme dit Isaïe, elles sont hors de notre portée ; c’est pourquoi l’on parle de mystères, au sens des secrets de Dieu. Mais précisément, deuxième leçon de ce texte, c’est quand nous reconnaissons notre impuissance que Dieu lui-même nous révèle ce que nous ne découvrons pas tout seuls. Il nous donne son Esprit : « Qui aurait connu ta volonté, si tu n’avais pas donné la Sagesse et envoyé d’en-haut ton Esprit Saint ? » Ce que la lettre aux Éphésiens traduit ainsi : « Dieu nous a fait connaître le mystère de sa volonté... » (Ep 1, 9). Pour nous, baptisés, confirmés, ce passage prend un relief particulier ! Les autres lectures de ce dimanche nous diront quels comportements nouveaux nous inspire l’Esprit de Dieu qui nous habite.

            Pour le reste, il semble que ce texte développe une conception de l’homme qui n’est pas habituelle dans la Bible ; il décrit l’homme comme un être divisé, composé de deux éléments : un esprit immatériel et une enveloppe matérielle qui le contient : « Un corps périssable appesantit notre âme, et cette enveloppe d’argile alourdit notre esprit aux mille pensées. » Nous ne sommes pas habitués à ce type de langage, apparemment dualiste, dans la Bible qui, habituellement, insiste plutôt sur l’unité de l’être humain. En réalité, si l’auteur du livre de la Sagesse (qui écrit en milieu grec, ne l’oublions pas) utilise un vocabulaire qui ne rebutera pas ses lecteurs grecs, ce n’est pas un dualisme de l’être humain qu’il décrit, mais le combat intérieur qui se livre en chacun de nous et que saint Paul décrit si bien : « Le bien que je veux, je ne le fais pas et le mal que je ne veux pas, je le fais. » (Rm 7, 19).

            En définitive, ce texte apporte sa contribution propre à la grande découverte biblique qui est double : Dieu est à la fois le Tout-Autre ET le Tout Proche. Dieu est le Tout-Autre : « Quel homme peut découvrir les intentions de Dieu ? Qui peut comprendre les intentions du Seigneur ? »... En même temps, il se fait le Tout Proche de l’homme : « Tu as donné la Sagesse et envoyé d’en-haut ton Esprit Saint... Ainsi les hommes ont appris ce qui te plaît et, par la Sagesse, ont été sauvés. »

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PSAUME  89 (90), 3-4, 5-6, 12-13, 14.17

 

3     Tu fais retourner l’homme à la poussière ;
       tu as dit : « Retournez, fils d’Adam ! »
4     À tes yeux, mille ans sont comme hier,
       c’est un jour qui s’en va, une heure dans la nuit.

5     Tu les as balayés : ce n’est qu’un songe ;
       dès le matin, c’est une herbe changeante :
6     elle fleurit le matin, elle change ;
       le soir, elle est fanée, desséchée.

12   Apprends-nous la vraie mesure de nos jours :
       que nos cœurs pénètrent la sagesse.
13   Reviens, SEIGNEUR, pourquoi tarder ?
       Ravise-toi par égard pour tes serviteurs.

14   Rassasie-nous de ton amour au matin,
       que nous passions nos jours dans la joie et les chants.
17   Que vienne sur nous la douceur du Seigneur notre Dieu !
       Consolide pour nous l’ouvrage de nos mains.
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            On ne peut qu’être frappés de l’extraordinaire cohérence entre ce psaume  et la première lecture de ce dimanche, qui est un passage du livre de la Sagesse ; le psaume vient nous donner en écho une définition superbe de la sagesse : « Apprends-nous la vraie mesure de nos jours, que nos cœurs pénètrent la sagesse »...

            Nous n’avons pas lu la totalité de ce psaume (qui comporte dix-sept versets) mais ceux que nous avons lus nous donnent déjà une bonne idée de l’ambiance générale. En particulier, nous avons ici une formule tout à fait inhabituelle : « Reviens, Seigneur, pourquoi tarder ? Ravise-toi par égard pour tes serviteurs ». Et la phrase qui a été traduite par « pourquoi tarder ? », en hébreu, c’est « jusques à quand ? » Sous-entendu « en ce moment, nous sommes malheureux, nous sommes punis pour nos fautes ; pardonne-nous et lève la punition ». C’est une formule typique d’une liturgie pénitentielle. Nous l’avons déjà rencontrée dans le même psaume il y a quelques semaines.

            Nous sommes donc dans le cadre d’une cérémonie pénitentielle au temple de Jérusalem. Mais pourquoi le peuple d’Israël demande-t-il pardon ? Les premiers versets nous suggèrent une réponse : « Tu fais retourner l’homme à la poussière ; tu as dit retournez, fils d’Adam ! » Le problème est donc là d’abord, dans la faute d’Adam, c’est-à-dire dans notre condition d’hommes pécheurs. Et tout le psaume médite sur le récit de la faute d’Adam dans le livre de la Genèse. Au commencement Dieu et l’homme étaient face à face : Dieu, créateur, dans son éternité... l’homme, mortel, sa créature, sortie de la poussière, dans sa petitesse...

            L’un des premiers versets de notre psaume dit justement « Avant que naissent les montagnes, que tu enfantes la terre et le monde, de toujours à toujours, toi tu es Dieu ». Face à lui, nous, nous ne sommes rien... rien qu’un peu de poussière dans sa main. Et voilà que l’homme s’est pris pour quelque chose... il a osé braver Dieu... il ne lui reste plus qu’à méditer maintenant sur sa véritable condition : « Le nombre de nos années ? Soixante-dix, quatre-vingts pour les plus vigoureux ! Leur plus grand nombre n’est que peine et misère ; elles s’enfuient, nous nous envolons. »

            Face à cette petitesse de l’homme il faut réentendre l’affirmation du verset 4 : « À tes yeux, mille ans sont comme hier, c’est un jour qui s’en va, une heure dans la nuit. » Et vous connaissez la reprise que saint Pierre a faite de cette phrase : « Il y a une chose en tout cas, mes amis, que vous ne devez pas oublier : pour le Seigneur un seul jour est comme mille ans et mille ans comme un jour. » (2 Pi 3,8). Nous voilà remis à notre vraie place, c’est-à-dire toute petite !

            Voilà donc pour la prise de conscience ; puis vient la supplication : « Apprends-nous la vraie mesure de nos jours : que nos cœurs pénètrent la sagesse. Reviens, SEIGNEUR, pourquoi tarder ? Ravise-toi par égard pour tes serviteurs. Rassasie-nous de ton amour au matin, que nous passions nos jours dans la joie et les chants. » (v.12-14).

            « Apprends-nous la vraie mesure de nos jours », c’est juste l’inverse du péché originel : la vraie sagesse, c’est d’être à notre place, toute petite devant Dieu ; le psaume use d’une image qui devrait nous aider à trouver notre juste place : il compare la durée de la vie humaine à celle de l’herbe : « Une herbe changeante, qui fleurit le matin, et qui change, mais le soir, se fane et se dessèche. » Il est bien vrai que notre fragilité, notre précarité devraient nous rendre humbles : et devant un décès inattendu, il nous arrive de dire que nous ne sommes pas grand chose !

            Il ne s’agit pas de s’humilier pour le plaisir, mais d’être lucides tout simplement. Alors nous pourrons être heureux sereinement dans la main de Dieu. « Rassasie-nous de ton amour au matin, que nous passions nos jours dans la joie et les chants » (v.14), ce n’est pas une parole en l’air ! C’est  vraiment l’expérience du croyant.

            Car, nous avons déjà eu l’occasion de le noter, dans la Bible, la conscience de la petitesse de l’homme n’est jamais humiliante puisqu’on est dans la main de Dieu : c’est une petitesse confiante, filiale. Tellement filiale et assurée de l’amour du Père qu’on peut lui demander en toute confiance : (versets 16-17a) : « Fais connaître ton œuvre à tes serviteurs et ta splendeur à leurs fils. Que vienne sur nous la splendeur du Seigneur notre Dieu. »

La dernière phrase est encore plus audacieuse ! « Consolide pour nous l’ouvrage de nos mains » : il s’agit peut-être de l’œuvre entreprise avec tant de difficultés au retour de l’Exil, c’est-à-dire la reconstruction du Temple de Jérusalem, au milieu d’oppositions de toute sorte. Mais, plus généralement, elle dit bien l’œuvre commune de Dieu et de l’homme dans l’achèvement de la création ; l’homme agit véritablement, il œuvre dans la création, et c’est Dieu qui donne à l’œuvre humaine sa solidité, son efficacité. C’est le commentaire de saint Pierre qui nous permettra le mieux de l’apprécier. Je reprends sa première phrase que je citais tout à l’heure, mais cette fois j’irai plus loin : « Il y a une chose en tout cas, mes amis, que vous ne devez pas oublier : pour le Seigneur un seul jour est comme mille ans et mille ans comme un jour. Non, le Seigneur ne tarde pas à tenir sa promesse, alors que certains prétendent qu’il a du retard, mais il fait preuve de patience envers vous, ne voulant pas que quelques-uns périssent mais que tous parviennent à la conversion... Dites-vous bien que la longue patience du Seigneur, c’est votre salut ! » (2 Pi 3, 8...15). Quand Pierre dit que Dieu fait preuve de patience, il veut dire que Dieu attend notre participation à la construction du royaume ! Alors c’est le cœur plein d’émerveillement que nous pouvons prier : « Consolide pour nous l’ouvrage de nos mains. »

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LECTURE DE LA LETTRE DE SAINT PAUL APÔTRE À PHILÉMON  9b... 17

 

       Bien-aimé,
 9    moi, Paul, tel que je suis, un vieil homme
       et, qui plus est, prisonnier maintenant à cause du Christ Jésus,
10   j’ai quelque chose à te demander pour Onésime,
       mon enfant à qui, en prison, j’ai donné la vie dans le Christ.
12   Je te le renvoie,
       lui qui est comme mon cœur.
13   Je l’aurais volontiers gardé auprès de moi,
       pour qu’il me rende des services en ton nom,
       à moi qui suis en prison à cause de l’Évangile.
14   Mais je n’ai rien voulu faire sans ton accord,
       pour que tu accomplisses ce qui est bien,
       non par contrainte mais volontiers.
15   S’il a été éloigné de toi pendant quelque temps,
       c’est peut-être pour que tu le retrouves définitivement,
16   non plus comme un esclave,
       mais, mieux qu’un esclave, comme un frère bien-aimé :
       il l’est vraiment pour moi,
       combien plus le sera-t-il pour toi,
       aussi bien humainement que dans le Seigneur.
17   Si donc tu estimes que je suis en communion avec toi,
       accueille-le comme si c’était moi.
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            Nous avons lu cet été des extraits de la lettre de Paul aux Colossiens : elle était adressée aux chrétiens de la ville de Colosses en Turquie. Cette fois, nous lisons une lettre adressée à UN Colossien bien précis alors que Paul est en prison, sans qu’on sache exactement où. Ce correspondant est probablement un homme important, dont l’attitude compte aux yeux des autres. Il s’appelle Philémon, il est chrétien. Il a donc le grand privilège de recevoir de Paul une lettre personnelle, pleine de diplomatie, sur un sujet, il faut le dire, très délicat. Ce Philémon avait probablement plusieurs esclaves, l’histoire ne le dit pas ; en tout cas, il en avait un, du nom d’Onésime. Un beau jour, Onésime s’est enfui de chez son maître : ce qui était totalement interdit en droit romain. Un esclave appartenait à son maître comme un objet ; il ne pouvait disposer de lui-même, et la fuite même était sévèrement châtiée.

            Au cours de son escapade, Onésime a rencontré Paul, il s’est converti au christianisme et s’est mis au service de Paul. La situation est très délicate : si Paul garde Onésime auprès de lui, il se fait le complice de son abandon de poste ; normalement, cela ne devrait pas être du goût de Philémon ; si Paul renvoie Onésime à Philémon, les choses risquent d’aller très mal pour l’esclave ; peut-être bien, d’ailleurs, n’est-il pas parti en odeur de sainteté, puisque Paul reconnaît un peu plus loin dans sa lettre que Onésime a peut-être des dettes vis-à-vis de son patron.

            Paul a choisi sa position : il renvoie Onésime à son maître, muni d’une lettre de demande de pardon ; il lui reste à convaincre Philémon : il déploie pour cela toutes les richesses de sa persuasion : « Moi qui suis un vieil homme en prison, j’ai quelque chose à te demander »... mais en précisant bien que la décision finale revient à Philémon : « Je te renvoie Onésime, je l’aurais volontiers gardé auprès de moi, pour qu’il me rende des services en ton nom... mais je n’ai rien voulu faire sans ton accord, pour que tu accomplisses ce qui est bien, non par contrainte mais volontiers. » Paul affirme qu’il ne veut pas forcer la main de Philémon, mais il sait bien ce qu’il veut obtenir : c’est très progressivement qu’il le dévoile ; il commence par demander à Philémon de pardonner la fugue ; puis, plus que le pardon accordé à l’esclave, ce que Paul suggère, c’est une véritable conversion : désormais, puisqu’Onésime est baptisé, il est un frère pour son ancien maître : « Si Onésime a été éloigné de toi pendant quelque temps, c’est peut-être pour que tu le retrouves définitivement, non plus comme un esclave, mais, bien mieux qu’un esclave, comme un frère bien-aimé. »  Pour finir, Paul va encore plus loin : « Si tu estimes que je suis en communion avec moi, accueille-le comme si c’était moi. » 

            On est donc là dans une affaire très personnelle, et pourtant cette toute petite lettre de Paul à Philémon, qui remplit à peine une page, a été conservée au même titre que les autres dans la Bible ; ce qui revient à dire qu’on la reconnaît comme Parole de Dieu, comme Révélation.

            On peut se demander pourquoi : si je peux me permettre de risquer une réponse, je dirais trois choses : c’est premièrement, ce que l’Église appelle « l’égale dignité des baptisés ». Comme le dit Paul dans la lettre aux Galates : « Il n’y a plus ni juif ni grec ; il n’y a plus ni esclave ni homme libre ; il n’y a plus l’homme et la femme ; car tous, vous n’êtes qu’un en Jésus-Christ. » (Ga 3, 28). Autrement dit, il n’y a plus que des baptisés ; le baptême a fait de nous des frères en Jésus-Christ : et cette union intime en Jésus-Christ supprime toutes les distinctions antérieures. Il y a là un enseignement très fort sur le baptême : la robe blanche du baptisé est là pour nous rappeler cette transformation intime ; désormais le baptisé n’est pas d’abord noir ou blanc, français ou étranger, patron ou employé, homme ou femme... il est d’abord un frère, un autre membre du Corps du Christ.

            Deuxième point fort de cette lettre à Philémon, l’importance du quotidien de nos vies, de nos situations concrètes. Parce que, dans l’histoire d’Onésime, nous sommes presque au niveau du fait divers, on pourrait être tenté de dire : que chacun fasse bien comme il veut. Sur ce point, on pourrait s’interroger sur une phrase qu’on entend souvent : « Chacun fait ce qu’il veut de sa vie ». Je ne suis pas sûre que Jésus la signerait ! Car la lettre de Paul, justement, montre bien que notre manière de mener notre vie fait un tout : on n’est pas chrétien à certaines heures seulement.

            Enfin Paul intervient dans un domaine parfaitement régi par la loi pour demander à Philémon de ne pas appliquer à son esclave les peines légales, et tout cela au nom de la charité chrétienne. Il n’empêche que si Philémon punit très sévèrement Onésime, il sera dans son plus parfait bon droit ! Ce qui revient à dire, et c’est là une troisième leçon : on peut être dans son droit et n’être pas selon l’Évangile ! Car nos lois ne sont pas toujours inspirées par l’Évangile ! À l’inverse, on voit dans cette lettre à Philémon que l’Esprit Saint dicte à Paul des comportements tout à fait contraires à la pratique légale de l’esclavage à son époque, mais dictés par la perspective de la création nouvelle.

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ÉVANGILE DE JÉSUS CHRIST SELON SAINT LUC   14, 25 - 33

 

       En ce temps-là,
25   de grandes foules faisaient route avec Jésus ;
       il se retourna et leur dit :
26   « Si quelqu’un vient à moi
       sans me préférer à son père, sa mère, sa femme,
       ses enfants, ses frères et sœurs,
       et même à sa propre vie,
       il ne peut pas être mon disciple.
27   Celui qui ne porte pas sa croix
       pour marcher à ma suite
       ne peut pas être mon disciple.

28   Quel est celui d’entre vous
       qui, voulant bâtir une tour,
       ne commence par s’asseoir
       pour calculer la dépense
       et voir s’il a de quoi aller jusqu’au bout ?
29   Car, si jamais il pose les fondations et n’est pas capable d’achever,
       tous ceux qui le verront vont se moquer de lui :
30   ‘Voilà un homme qui a commencé à bâtir
       et n’a pas été capable d’achever !’
31   Et quel est le roi
       qui, partant en guerre contre un autre roi,
       ne commence par s’asseoir
       pour voir s’il peut, avec dix mille hommes,
       affronter l’autre qui marche contre lui avec vingt mille ?
32   S’il ne le peut pas,
       il envoie, pendant que l’autre est encore loin,
       une délégation pour demander les conditions de paix.

33   Ainsi donc, celui d’entre vous qui ne renonce pas
       à tout ce qui lui appartient
       ne peut pas être mon disciple. »
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            Commençons par la phrase de Jésus concernant nos attachements familiaux ; il ne nous dit pas de les compter pour rien désormais : ce serait injustement et inutilement cruel pour ceux qui nous entourent ; et ce serait contraire à tout son enseignement d’amour et tout simplement aux commandements  (« tu honoreras ton père et ta mère ») ; cela veut sans doute dire : ces attachements sont bons, mais ils ne doivent pas être des entraves ; un attachement qui nous empêcherait de suivre le Christ ne serait pas un véritable amour. Désormais, le lien qui nous unit au Christ par le Baptême est plus fort que tout autre lien terrestre. On a vu quelque chose de tout à fait semblable dans la lettre de Paul à Philémon qui est notre deuxième lecture de ce dimanche.

            Mais la difficulté de cet évangile est ailleurs : car, à première vue, on ne voit pas très bien le rapport entre les différentes parties ; première phrase de Jésus : « Si quelqu’un vient à moi, sans me préférer à son père, sa mère... , il ne peut pas être mon disciple... »  Ce qui sera repris en écho (en inclusion) dans la dernière phrase : « Celui d’entre vous qui ne renonce pas à tout ce qui lui appartient ne peut pas être mon disciple. » Entre ces deux phrases, deux petites paraboles : celle de l’homme qui veut bâtir une tour, et celle du roi qui part en guerre ; leurs leçons se ressemblent : quand on veut bâtir une tour, il faut commencer par faire ses comptes si on ne veut pas s’embarquer dans une folie ; quant au roi qui envisage une guerre, lui aussi, ferait bien de faire d’abord l’inventaire de ses possibilités : la sagesse consiste à ajuster ses ambitions au niveau de ses moyens ; c’est vrai dans tous les domaines, apparemment. Que d’entreprises avortées parce que lancées trop vite, sans réfléchir ; savoir compter, savoir prévoir, savoir calculer ses risques, c’est la sagesse élémentaire, le secret de la réussite.

On dit « gouverner, c’est prévoir »... et ne peut-on penser que l’on devient adulte le jour où, justement, enfin, on a appris à calculer les conséquences de ses actes ?

            Mais ceci n’est-il pas contradictoire avec le message des phrases qui encadrent les deux paraboles ? Car elles semblent tenir un langage qui n’a rien de sage et mesuré : première exigence, pour être disciple du Christ, il faut le préférer à tout autre, s’engager corps et âme à sa suite ; pourtant, la sagesse et même la simple justice nous commandent au contraire de respecter les attachements naturels de la famille et de l’entourage... et d’ailleurs, on pourrait bien avoir besoin plus tard, les uns des autres. Deuxième exigence, ensuite, il faut porter résolument sa croix (c’est-à-dire accepter le risque de la persécution) ; troisième exigence enfin, il faut renoncer à tous ses biens. Tout ceci revient à quitter pour lui toutes nos sécurités affectives et matérielles ; est-ce bien prudent ? On est loin apparemment des calculs arithmétiques dont nous parlent les deux paraboles ! 

            Et pourtant, il est bien évident que Jésus ne s’amuse pas à cultiver le paradoxe ; il ne se contredit pas ; à nous de comprendre son message et en quoi les deux petites paraboles éclairent les choix que nous avons à faire pour le suivre. En fait, Jésus dit bien la même chose tout au long de ce passage : il dit « avant de vous lancer (que ce soit à ma suite, ou pour bâtir une tour, ou pour partir en guerre), faites bien vos comptes... seulement voilà, ne vous trompez pas de comptes ! » Celui qui bâtit une tour calcule le prix de revient ; celui qui part en guerre évalue ses forces en hommes et en munitions... celui qui marche à la suite du Christ doit aussi faire ses comptes, mais ce ne sont pas les mêmes ! Il renonce à tout ce qui pourrait l’entraver pour pouvoir mettre au service du Royaume ses richesses de toute sorte, y compris affectives et matérielles. Et, par-dessus tout, il compte sur la puissance de l’Esprit qui est à l’œuvre dans le monde pour achever toute sanctification, comme le dit la quatrième prière eucharistique.

            On est bien, là aussi, dans une optique de risque calculé ; pour suivre Jésus, il nous dit les risques : savoir tout quitter, accepter l’incompréhension et parfois la persécution, accepter de renoncer à la rentabilité immédiate. Pour être Chrétien, le vrai calcul, la vraie sagesse, c’est de ne compter sur aucune de nos sécurités de la terre ; c’est un peu comme s’il nous disait : « Acceptez de n’avoir pas de sécurités : ma grâce vous suffit. » Déjà, la première lecture tirée précisément du livre de la Sagesse nous l’avait bien dit : la sagesse de Dieu n’est pas celle des hommes ; ce qui paraîtrait une folie aux yeux des hommes est la seule sagesse valable aux yeux de Dieu. Avec lui, on est bien toujours dans la logique du grain de blé : il accepte d’être enfoui, mais c’est à ce prix qu’il germe et donne du fruit.

            Bienheureux donc ceux qui sauront se désencombrer des fausses précautions… C’est peut-être cela se préparer à passer par la porte étroite dont il était question au vingt-et-unième dimanche (Lc 13,24) ?

 

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Complément

- Ce que Jésus développe ici, c’est ce qu’on appellerait aujourd’hui le « principe de précaution ». Dans les deux paraboles, c’est évident : « s’asseoir » pour calculer les risques et la dépense relève de la plus élémentaire sagesse.

Dans le troisième cas, celui des disciples, les données du calcul sont toutes différentes. Nous parlions richesses, rapport de forces… Nous savons bien que notre seule richesse est en lui, nos seules forces également. Et même l’évaluation des risques et des enjeux nous échappe : comme dit le livre de la Sagesse : « Quel homme peut découvrir les intentions de Dieu ? Qui peut comprendre les volontés du Seigneur ?  Les réflexions des mortels sont mesquines, et nos pensées, chancelantes ».

Commentaires de Marie-Noëlle Thabut, année liturgique C, 23e dimanche du temps ordinaire (8 septembre 2019)

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25 août 2019 7 25 /08 /août /2019 15:20

Ces commentaires, trouvés sur le site "Église catholique en France", permettent à toute personne de bonne volonté, chrétienne ou non, de mieux comprendre la Bible, le livre le plus diffusé au monde, en

  • décodant le langage imagé utilisé par l'auteur.

Attention, le texte écrit peut différer des versions audio (Radio-Notre-Dame) et vidéo (KTO TV) qui ont été modifiées par Marie-Noëlle Thabut, parfois pour les améliorer, parfois pour s'adapter aux formats imposés par ces chaînes de radio ou de télévision. Dans cette hypothèse, nous mettons en italiques les passages supprimés pour ces médias.

Je souhaite arriver à mettre ici, chaque dimanche, les commentaires de Marie-Noëlle Thabut. Ma seule contribution consiste à mettre proposer un résumé de certains commentaires, à surligner les passages que je trouve les plus enrichissants et à écrire en rouge ceux qui parlent d'un thème qui m'est cher : la liberté (trois autres pages de mon blog sont consacrées à ces passages des Évangiles, du reste du Nouveau Testament ou de l'Ancien Testament qui parlent de la liberté). D'après Marie-Noëlle Thabut, "... si nous ne trouvons pas dans les textes une parole libérante, c'est que nous ne les avons pas compris."

Version audio, trouvée sur le site de Radio-Notre-Dame (disponible seulement à compter du 31 août 2019).

En bas de page, vous avez les versions vidéo des commentaires, trouvées sur KTO TV. Attention, ces vidéos peuvent être celles d'il y a 3 ans et ne pas correspondre tout à fait aux commentaires écrits cette année.

LECTURE DU LIVRE DE BEN SIRA LE SAGE   3, 17-18. 20. 28-29

 

17   Mon fils, accomplis toute chose dans l'humilité,
       et tu seras aimé plus qu'un bienfaiteur.
18   Plus tu es grand, plus il faut t'abaisser : 
       tu trouveras grâce devant le Seigneur.

20   Grande est la puissance du Seigneur,
       et les humbles lui rendent gloire.

28   La condition de l'orgueilleux est sans remède, 
       car la racine du mal est en lui.
29   Qui est sensé médite les maximes de la sagesse ;
       l'idéal du sage, c'est une oreille qui écoute.
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            Ce texte s’éclaire si on en commence la lecture par la fin : « L’homme sensé médite les maximes de la sagesse ; l’idéal du sage, c’est une oreille qui écoute. »  Quand on dit « sagesse » dans la Bible, on veut dire l’art de vivre heureux. Être un « homme sensé, un homme sage », c’est l’idéal de tout homme en Israël et du peuple tout entier : ce peuple tout petit, né plus tard que beaucoup de ses illustres voisins (si l’on considère qu’il mérite véritablement le nom de peuple au moment de la sortie d’Égypte) a ce privilège (grâce à la Révélation dont il a bénéficié) de savoir que « Toute sagesse vient du Seigneur » (Si 1,1) : dans le sens que Dieu seul connaît les mystères de la vie et le secret du bonheur. C’est donc au Seigneur qu’il faut demander la sagesse : dans sa souveraine liberté, il a choisi Israël pour être le dépositaire de ses secrets, de sa sagesse. Pour dire cela de manière imagée, Jésus Ben Sirac, l’auteur de notre lecture de ce dimanche, fait parler la sagesse elle-même comme si elle était une personne : « Le Créateur de toutes choses m’a donné un ordre, Celui qui m’a créée a fixé ma demeure. Il m’a dit : En Jacob, établis ta demeure, en Israël reçois ton patrimoine. » (Si 24,8). Israël est ce peuple qui recherche chaque jour la sagesse : « Devant le Temple, j’ai prié à son sujet et jusqu’au bout je la rechercherai. » (Si 51,14). Si l’on en croit le psaume 1, il y trouve son bonheur : « Heureux l’homme qui récite la loi du SEIGNEUR jour et nuit. » (Ps 1,2).

            Il récite « jour et nuit », cela veut dire qu’il est tendu en permanence ; « Qui cherche trouve » dira plus tard un autre Jésus : encore faut-il chercher, c’est-à-dire reconnaître qu’on ne possède pas tout, qu’on est en manque de quelque chose. Ben Sirac le sait bien : il a ouvert à Jérusalem, vers 180 av. J.-C., ce que nous appellerions aujourd’hui une école de théologie (une beth midrash). Pour faire sa publicité, il disait : « Venez à moi, gens sans instruction, installez-vous à mon école ». (Si 51,23). Ne s’inscrivaient, bien sûr, que des gens qui étaient désireux de s’instruire. Si l’on croit tout savoir, on ne juge pas utile d’apprendre par des cours, des conférences, des livres. Au contraire, un véritable fils d’Israël ouvre toutes grandes ses oreilles ; sachant que toute sagesse vient de Dieu, il se laisse instruire par Dieu : « Qui est sensé médite les maximes de la sagesse ; l’idéal du sage, c’est une oreille qui écoute. »  Le peuple d’Israël a si bien retenu la leçon qu’il récite plusieurs fois par jour « Shema Israël, Écoute Israël » (Dt 6,4).

            On voit bien ce qu’il y faut d’humilité ! Au sens d’avoir l’oreille ouverte pour écouter les conseils, les consignes, les commandements. À l’inverse, l’orgueilleux, qui croit tout comprendre par lui-même, ferme ses oreilles. Il a oublié que si la maison a les volets fermés, le soleil ne pourra pas y entrer ! C’est de simple bon sens. « La condition de l’orgueilleux est sans remède, car la racine du mal est en lui. » dit Ben Sirac (verset 28). En somme, l’orgueilleux est un malade incurable : parce qu’il est « plein de lui-même », comme on dit, il a le cœur fermé, comment Dieu pourrait-il y entrer ? La parabole du pharisien et du publicain (Lc 18) prend ici une résonance particulière. Était-ce donc si admirable, ce qu’a fait le publicain ? Il s’est contenté d’être vrai. Dans le mot « humilité », il y a « humus » : l’humble a les pieds sur terre ; il se reconnaît fondamentalement petit, pauvre par lui-même ; il sait que tout ce qu’il a, tout ce qu’il est vient de Dieu. Et donc il compte sur Dieu, et sur lui seul. Il est prêt à accueillir les dons et les pardons de Dieu... et il est comblé. Le pharisien qui n’avait besoin de rien, qui se suffisait à lui-même, est reparti comme il était venu ; le publicain, lui, est rentré chez lui, transformé. « Toute sagesse vient du Seigneur ; avec lui elle demeure à jamais », dit Ben Sirac, et il continue « Dieu l’accorde à ceux qui l’aiment, lui. » (Si 1,10). Et plus loin, faisant parler Israël : « Pour peu que j’aie incliné l’oreille, je l’ai reçue, et j’ai trouvé pour moi une abondante instruction. » (Si 51,16). Isaïe dit la joie de ces humbles que Dieu comble : « De plus en plus les humbles se réjouiront dans le Seigneur, et les pauvres gens exulteront à cause du Saint d’Israël. » (Is 29,19). Ce qui nous vaut une lumineuse parole de Jésus, ce que l’on appelle sa « jubilation » : « Je te bénis, Père, Seigneur du ciel et de la terre d’avoir caché cela aux sages et aux intelligents et de l’avoir révélé aux tout-petits. » (Mt 11,25 // Lc 10,21).

            Avec ceux-là, les humbles, Dieu peut faire de grandes choses : il en fait les serviteurs de son projet. C’est ainsi, par exemple, qu’Isaïe décrit l’expérience du Serviteur de Dieu : « Matin après matin, il (le Seigneur) me fait dresser l’oreille, pour que j’écoute comme les disciples ; le SEIGNEUR Dieu m’a ouvert l’oreille. Et moi, je ne me suis pas cabré, je ne me suis pas rejeté en arrière ». Cette vocation est, bien sûr, une mission confiée au service des autres : « Le SEIGNEUR m’a donné une langue de disciple : pour que je sache soulager l’affaibli, il a fait surgir une parole. » (Is 50,4-5). On comprend alors où se ressourçait Moïse qui fut un si grand et infatigable serviteur du projet de Dieu ; le livre des Nombres nous dit son secret : « Moïse était un homme très humble, plus qu’aucun autre homme sur la terre... » (Nb 12,3). Jésus, lui-même, le Serviteur de Dieu par excellence, confie : « je suis doux et humble de cœur » (Mt 11,29). Et quand saint Paul, à son tour, décrit son expérience spirituelle, il peut dire : « S’il faut s’enorgueillir, je mettrai mon orgueil dans ma faiblesse... Le Seigneur m’a déclaré : Ma grâce te suffit ; ma  puissance donne toute sa mesure dans la faiblesse. » (2 Co 11,30 ; 12,9).

            En définitive, l’humilité est plus encore qu’une vertu. C’est un minimum vital, une condition préalable !

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PSAUME  67 (68), 4-5, 6-7, 10-11

 

4     Les justes sont en fête, ils exultent ;
       devant la face de Dieu ils dansent de joie.
5     Chantez pour Dieu, jouez pour son nom.
       Son nom est le SEIGNEUR ; dansez devant sa face.

6     Père des orphelins, défenseur des veuves,
       tel est Dieu dans sa sainte demeure ;
7     À l'isolé, Dieu accorde une maison ;
       aux captifs, il rend la liberté.

10   Tu répandais sur ton héritage une pluie généreuse,
       et quand il défaillait, toi, tu le soutenais.
11   Sur les lieux où campait ton troupeau,  
       tu le soutenais, Dieu qui es bon pour le pauvre.
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            Une toute petite phrase qui n’a l’air de rien donne bien le ton de l’ensemble : « Son Nom est le SEIGNEUR » : ce fameux Nom révélé à Moïse qui dit la présence permanente de Dieu au milieu des siens. Et parce qu’il les entoure en tout temps de sa sollicitude, chacun des versets que nous chantons ici peut se lire à plusieurs niveaux.

            C’est à la fois la richesse et la complexité de ce psaume, qu’on puisse le chanter à toute époque en se sentant concerné ! Je vais essayer de faire entendre (au moins un peu) ces divers niveaux de lecture possibles.

            « Les justes sont en fête, ils exultent ; devant la face de Dieu ils dansent de joie. Chantez pour Dieu, jouez pour son nom. Son nom est le SEIGNEUR ; dansez devant sa face. » On ne peut manquer d’évoquer, bien sûr, la danse de David, lors du transfert de l’arche à Jérusalem. Mais, plus profondément, c’est de la joie du peuple libéré d’Égypte qu’il s’agit ici ; rappelons-nous le chant de Moïse lui-même après le passage de la mer ; puis Myriam avait pris le relais : « La prophétesse Myriam, sœur d’Aaron (et de Moïse), prit en main le tambourin ; toutes les femmes sortirent à sa suite, dansant et jouant du tambourin. Et Myriam leur entonna : Chantez le SEIGNEUR, il a fait un coup d’éclat. Cheval et cavalier, en mer il les jeta ! » (Ex 15,21). Puis vinrent les multiples interventions de Dieu au cours de l’Exode : autant de raisons, désormais, pour chanter et danser. Dans les versets de ce dimanche, c’est ce qui transparaît le plus : « Aux captifs, il rend la liberté. Tu répandais sur ton héritage une pluie généreuse, et quand il défaillait, toi, tu le soutenais. Sur les lieux où campait ton troupeau, tu le soutenais, Dieu qui es bon pour le pauvre. »

            Ce fut la première expérience d’Israël. Mais nous savons bien déjà que toute allusion à la libération vise non seulement celle-là, la première libération, celle de la sortie d’Égypte, mais aussi le retour de l’Exil à Babylone, et encore toutes les autres libérations, c’est-à-dire chaque fois que les individus ou le peuple tout entier progressent vers plus de justice et de liberté. Enfin, et peut-être surtout, celle qu’on attend encore, la libération définitive de toutes les chaînes de toute sorte. « Aux captifs, il rend la liberté. » Nous, Chrétiens, bien sûr, nous pensons ici à la Résurrection du Christ et à la nôtre.

            Une autre réminiscence de l’Exode, dans nos versets d’aujourd’hui, se prête également à des lectures que l’on pourrait dire « superposées » : « Tu répandais sur ton héritage (ton peuple) une pluie généreuse. » Il s’agit de la manne, bien sûr, d’abord. Le livre de l’Exode raconte : « Le SEIGNEUR dit à Moïse : Du haut du ciel, je vais faire pleuvoir du pain pour vous. Le peuple sortira pour recueillir chaque jour la ration quotidienne... Le matin, une couche de rosée entourait le camp. La couche de rosée se leva ; alors, sur la surface du désert, il y avait quelque chose de fin, de crissant, quelque chose de fin tel du givre, sur la terre.

Les fils d’Israël regardèrent et se dirent l’un à l’autre : Man hou ? (« Qu’est-ce que c’est ? »), car ils ne savaient pas ce que c’était. Moïse leur dit : C’est le pain que le SEIGNEUR vous donne à manger. » (Ex 16,4.13-15).

            Il s’agit aussi, très probablement, de la pluie bénéfique, celle pour laquelle on prie si souvent là-bas, car elle conditionne toute vie. Sans la « pluie généreuse », le pays de la promesse ne ruisselle pas « de lait et de miel ».

            Il y a eu dans le passé des sécheresses (et donc des famines) mémorables : pour commencer, on connaît l’histoire de Joseph et la terrible succession des sept années de sécheresse qui ont amené ses frères, les fils de Jacob, puis Jacob lui-même à descendre en Égypte. Ensuite, il y eut, au temps du prophète Élie (1 R 17-18), cette sécheresse qui fut l’occasion d’une grande confrontation entre Élie lui-même et la reine Jézabel, une païenne, adoratrice de Baal, le prétendu dieu de la fécondité, de l’orage et de la pluie. « Tu répandais sur ton héritage (ton peuple) une pluie généreuse. » : peut se lire « Toi seul as toujours répandu tes bienfaits sur le peuple de l’Alliance. »

            On connaît encore une autre famine célèbre, cette fois au temps de l’Empire Romain, sous l’empereur Claude ; on sait qu’à cette occasion, les communautés chrétiennes de l’ensemble du bassin méditerranéen (dans les régions non touchées par la famine) furent sollicitées de venir en aide financièrement aux sinistrés. Ce qui valut à la communauté de Corinthe un petit rappel à l’ordre de saint Paul pour le manque d’empressement des Corinthiens à ouvrir leurs porte-monnaie (2 Co chapitres 8 et 9).

            À notre tour, nous, chrétiens, avons bien aussi motif de rendre grâce ; la manne, notre pain de chaque jour, nous est offerte en Jésus-Christ, véritable pain vivant descendu du ciel : « Moi, je suis le pain de la vie. Au désert, vos pères ont tous mangé la manne, et ils sont morts. Mais ce pain-là, qui descend du ciel, celui qui en mange ne mourra pas. Moi, je suis le pain vivant, qui est descendu du ciel : si quelqu’un mange de ce pain, il vivra éternellement. Le pain que je donnerai, c’est ma chair, donnée pour que le monde ait la vie. » (Jn 6,48-51). Oui, vraiment : « Les justes sont en fête, il exultent ; devant la face de Dieu ils dansent de joie. Chantez pour Dieu, jouez pour son nom. Son nom est le SEIGNEUR ; dansez devant sa face. »

LECTURE DE LA LETTRE AUX HÉBREUX  12,18-19.22-24a

 

              Frères,
              quand vous êtes venus vers Dieu,
18          vous n’êtes pas venus vers une réalité palpable,
              embrasée par le feu, comme la montagne du Sinaï :
              pas d’obscurité, de ténèbres ni d’ouragan,
19          pas de son de trompettes
              ni de paroles prononcées par cette voix
              que les fils d’Israël demandèrent à ne plus entendre.
22          Mais vous êtes venus vers la montagne de Sion
              et vers la ville du Dieu vivant, la Jérusalem céleste,
              vers des myriades d’anges en fête
23          et vers l’assemblée des premiers-nés
              dont les noms sont inscrits dans les cieux.
              Vous êtes venus vers Dieu, le juge de tous,
              et vers les esprits des justes amenés à la perfection.
24          Vous êtes venus vers Jésus,
              le médiateur d’une alliance nouvelle.
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            La lettre aux Hébreux s'adresse très probablement à des chrétiens d'origine juive ; son objectif clairement avoué est donc de situer correctement la Nouvelle Alliance par rapport à la Première Alliance. Avec la venue du Christ, sa vie terrestre, sa passion, sa mort et sa résurrection, tout ce qui a précédé est considéré par les chrétiens comme une étape nécessaire dans l'histoire du salut, mais révolue pour eux. Révolue, peut-être mais pas annulée pour autant. Qui veut situer correctement la Nouvelle Alliance par rapport à la première Alliance devra donc manifester à la fois continuité et radicale nouveauté.

            En faveur de la continuité, on entend ici des mots très habituels en Israël : Sinaï, feu, obscurité, ténèbres, ouragan, trompettes, Sion, Jérusalem, les noms inscrits dans les cieux, juge et justice, alliance... Ce vocabulaire évoque toute l’expérience spirituelle du peuple de l’Alliance ; il est très familier aux auditeurs de cette prédication. Prenons le temps de relire quelque textes de l’Ancien Testament puisqu’ils sont la source : « Le troisième jour, quand vint le matin, il y eut des voix, des éclairs, une nuée pesant sur la montagne et la voix d’un cor très puissant ; dans le camp, tout le peuple trembla. Moïse fit sortir le peuple à la rencontre de Dieu hors du camp, et ils se tinrent tout en bas de la montagne. Le mont Sinaï n’était que fumée, parce que le SEIGNEUR y était descendu dans le feu ; sa fumée monta, comme la fumée d’une fournaise et toute la montagne trembla violemment. La voix du cor s’amplifia : Moïse parlait et Dieu lui répondait par la voix du tonnerre. » (Ex 19,16-19). « Tout le peuple percevait les voix, les flamboiements, la voix du cor et la montagne fumante ; le peuple vit, il frémit et se tint à distance... Mais Moïse approcha de la nuit épaisse où Dieu était. » (Ex 20,18.21). Et le livre du Deutéronome commente : « En ce jour-là, vous vous êtes approchés, vous vous êtes tenus debout au pied de la montagne : elle était en feu, embrasée jusqu’en plein ciel, dans les ténèbres des nuages et de la nuit épaisse. » (Dt 4,11). La mémoire d’Israël est nourrie de ces récits ; ils sont les titres de gloire du peuple de l’Alliance.

(Toutes les fêtes d’Israël sont nourries de la mémoire de ces événements : on les rappelle sans cesse, on les enseigne à ses fils et aux fils de ses fils, comme on dit.)

            La surprise que nous réserve ce texte de la lettre aux Hébreux, c’est qu’il semble déprécier cette expérience mémorable ; car, désormais, l’Alliance a été complètement renouvelée ; nous l’avons vu un peu plus haut : Moïse approchait de Dieu alors que le peuple était tenu à distance : « Le peuple vit, il frémit et se tint à distance... Mais Moïse approcha de la nuit épaisse où Dieu était. » Et quelques versets auparavant, le peuple s’était vu interdire l’accès de la montagne.

Au contraire, désormais, dans la Nouvelle Alliance, les baptisés sont établis dans une véritable relation d’intimité avec Dieu. L’auteur décrit cette nouvelle expérience spirituelle comme l’entrée paisible dans un nouveau monde de beauté, de fête : « Mais vous êtes venus vers la montagne de Sion et vers la cité du Dieu vivant, la Jérusalem céleste, vers des milliers d’anges en fête et vers l’assemblée des premiers-nés dont les noms sont inscrits dans les cieux. Vous êtes venus vers Dieu, le juge de tous les hommes, et vers les âmes des justes arrivés à la perfection. Vous êtes venus vers Jésus, le médiateur d’une Alliance nouvelle. »

            Dès l’Ancien Testament, on le sait, la crainte de Dieu avait changé de sens : au temps du Sinaï, elle était de la peur devant les démonstrations de puissance ; une peur telle que le peuple demandait même à « ne plus entendre la voix de Dieu » ; et puis, peu à peu les relations du peuple avec Dieu avaient évolué et la crainte s’était transformée en confiance filiale.

Pour ceux qui ont connu Jésus, c’est plus beau encore : ils ont découvert en lui le vrai visage du Père : (vous vous rappelez ce que saint Paul écrivait aux chrétiens de Galates, en Turquie)  « Vous n’avez pas reçu un esprit qui vous rende esclaves et vous ramène à la peur, mais un Esprit qui fait de vous des fils adoptifs et par lequel nous crions : Abba, Père. Cet Esprit lui-même atteste à notre esprit que nous sommes enfants de Dieu. » (Rm 8,15-16). Jésus joue donc pleinement son rôle de « médiateur d’une Alliance nouvelle » puisqu’il permet à tous les baptisés d’approcher de Dieu, de devenir des « premiers-nés » (au sens de « consacrés »). L’antique promesse faite à Moïse et au peuple d’Israël, au pied du Sinaï, est enfin réalisée : « Si vous entendez ma voix et gardez mon Alliance, vous serez ma part personnelle parmi tous les peuples - puisque c’est à moi qu’appartient toute la terre - et vous serez pour moi un royaume de prêtres (de consacrés) et une nation sainte. » (Ex 19,4). Ce que l’auteur de notre lettre traduit : « Avançons-nous donc avec pleine assurance vers le trône de la grâce » (He 4,16).

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ÉVANGILE DE JÉSUS CHRIST SELON SAINT LUC  14, 1a. 7 - 14

 

1     Un jour de sabbat,
       Jésus était entré dans la maison d’un chef des pharisiens
       pour y prendre son repas,
       et ces derniers l’observaient.
7     Jésus dit une parabole aux invités
       lorsqu’il remarqua comment ils choisissaient les premières places,
       et il leur dit :
8     « Quand quelqu’un t’invite à des noces,
       ne va pas t’installer à la première place,
       de peur qu’il ait invité un autre plus considéré que toi.
9     Alors, celui qui vous a invités, toi et lui,
       viendra te dire : ‘Cède-lui ta place’ ;
       et, à ce moment, tu iras, plein de honte, prendre la dernière place.
10   Au contraire, quand tu es invité,
       va te mettre à la dernière place.
       Alors, quand viendra celui qui t’a invité, il te dira :
       ‘Mon ami, avance plus haut’,
       et ce sera pour toi un honneur
       aux yeux de tous ceux qui seront à la table avec toi.
11        En effet, quiconque s’élève sera abaissé ;
       qui s’abaisse sera élevé. »
12   Jésus disait aussi à celui qui l’avait invité :
       « Quand tu donnes un déjeuner ou un dîner,
       n’invite pas tes amis, ni tes frères,
       ni tes parents, ni de riches voisins ;
       sinon, eux aussi te rendraient l’invitation
       et ce serait pour toi un don en retour.
13   Au contraire, quand tu donnes une réception,
       invite des pauvres, des estropiés,
       des boiteux, des aveugles ;
14   heureux seras-tu,
       parce qu’ils n’ont rien à te donner en retour :
       cela te sera rendu à la résurrection des justes. »
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            Dans l’évangile de saint Luc, on trouve souvent des scènes de repas : chez Simon le pharisien (7,36) ; chez Marthe et Marie (10,38) ; à nouveau chez un pharisien (11,37) ; chez Zachée (19) ; le repas pascal (22). L’importance que Jésus attachait aux repas faisait même dire aux gens malveillants : « Voilà un glouton et un ivrogne » (Lc 7,34). Trois de ces repas se déroulent chez des pharisiens et deviennent occasion de désaccord.

            Au cours du premier, chez Simon (Luc 7,36), une femme de mauvaise réputation était venue se jeter aux pieds de Jésus et, contre toute attente, il l’avait donnée en exemple ; le second (Lc 11,37) fut également l’occasion d’un grave malentendu, cette fois parce que Jésus avait omis de se laver les mains avant de passer à table : le débat avait très mal tourné et Jésus en avait profité pour prononcer une diatribe sévère. Si bien que Luc conclut l’épisode en disant : « Quand ils furent sortis de là, les scribes et les pharisiens se mirent à s’acharner contre lui et à lui arracher des réponses sur quantité de sujets, lui tendant des pièges pour s’emparer de ses propos » (Lc 11,53).

            Le texte que nous lisons aujourd’hui raconte un troisième repas chez un pharisien : Luc le situe un jour de sabbat. On sait l’importance du sabbat dans la vie du peuple d’Israël : de ce jour de repos (« shabbat » en hébreu signifie cesser toute activité), le peuple élu avait fait un jour de fête et de joie en l’honneur de son Dieu. Fête de la création du monde, fête de la libération du peuple tiré d’Égypte... en attendant la grande fête du Jour où Dieu renouvellera la Création tout entière. À l’époque de Jésus, la fête était toujours là, et un repas solennel marquait ce jour : repas qui était souvent l’occasion de recevoir des coreligionnaires ; mais les interdits rituels de la Loi s’étaient tellement multipliés que le respect des prescriptions avait occulté chez certains l’essentiel : la charité fraternelle. Ce jour-là, au début du repas, une scène qui ne figure pas dans notre lecture liturgique est à l’origine des conversations : Jésus guérit un malade souffrant d’hydropisie (œdèmes) ; c’est l’occasion de nouvelles discussions autour de la table, parce que Jésus est accusé d’avoir enfreint la règle du repos du sabbat.

            Il ne faut pas nous étonner de ce que nous rapporte ainsi l’évangile, concernant les relations entre Jésus et les pharisiens, mélange de sympathie et de sévérité extrême de part et d’autre. Sympathie, car les pharisiens étaient des gens très bien. Rappelons-nous que le mouvement religieux « Pharisien » est né vers 135 av. J.-C. d’un désir de conversion ; son nom qui signifie « séparé » traduit un choix : le refus de toute compromission politique, de tout laisser-aller dans la pratique religieuse ; deux problèmes à l’ordre du jour en 135. Au temps du Christ, leur ferveur n’est pas entamée, ni leur courage : sous Hérode le Grand (39-4 av. J.-C.), six mille d’entre eux qui refusaient de prêter serment de fidélité à Rome et à Hérode ont été punis de fortes amendes. Le maintien de leur identité religieuse repose sur un très grand respect de la tradition : ce mot « tradition » ne doit pas être entendu de manière péjorative ; la tradition, c’est la richesse reçue des pères : tout le long labeur des anciens pour découvrir le comportement qui plaît à Dieu se transmet sous forme de préceptes qui régissent les plus petits détails de la vie quotidienne. Est-ce en soi critiquable ? Et les consignes des pharisiens, mises par écrit après 70 (ap. J.-C.) ressemblent fort, pour certaines, à celles de Jésus lui-même. (Or ils n’ont certainement pas copié ce qu’ils appelaient « l’hérésie chrétienne »).

            Le pharisianisme (en tant que mouvement) est donc tout à fait respectable. Et Jésus ne l’attaque jamais. Il ne refuse pas non plus de leur parler (à preuve, ces repas ; voir aussi Nicodème, Jn 3). Mais le plus bel idéal religieux peut avoir ses écueils : la rigueur d’observance peut engendrer une trop bonne conscience et rendre méprisant pour ceux qui n’en font pas autant. Plus profondément, vouloir être « séparé » n’est pas sans ambiguïté ; quand on sait que le dessein de Dieu est un projet de rassemblement dans l’amour. Ces déviances ont inspiré quelques paroles dures de Jésus : elles visent ce que l’on appelle le « pharisaïsme » ; de cela tous les mouvements religieux de tous les temps sont capables : la parabole de la paille et de la poutre est là pour nous le rappeler.

            À première vue, les conseils donnés par Jésus au cours du repas sur le choix des places et le choix des invités pourraient donc se limiter à des règles de bienséance et de philanthropie. En Israël comme ailleurs, les sages ont écrit de très belles maximes sur ces sujets ; par exemple, dans le livre des Proverbes : « Ne fais pas l’arrogant devant le roi et ne te tiens pas dans l’entourage des grands. Car mieux vaut qu’on te dise : Monte ici ! que de te voir humilié devant un notable. » (Pr 25,6-7) ; et dans celui de Ben Sirac : « Quand un puissant t’invite, reste à l’écart et son invitation n’en sera que plus pressante. Ne te précipite pas, de peur d’être repoussé, ne te tiens pas trop loin, de peur d’être oublié. » (Si 13,9-10).

            Mais le propos de Jésus va beaucoup plus loin : à la manière des prophètes, il cherche avec véhémence, à ouvrir les yeux des Pharisiens avant qu’il ne soit trop tard ; trop de contentement de soi peut conduire à l’aveuglement. Précisément parce que les pharisiens étaient des gens très bien, de fidèles pratiquants de la religion juive, Jésus démasque chez eux le risque du mépris des autres ; or Jésus a toujours devant les yeux la venue du Royaume : pour y entrer, il faut, a-t-il dit souvent, se faire comme de petits enfants (cf Lc 9,46-48 ; Mt 18,4). La conversion qui conduit au Royaume n’est possible que si l’homme se reconnaît faible devant Dieu : à preuve la parabole du pharisien et du publicain (Lc18,10-14).

            Les pharisiens risquent d’être fort loin de l’accueil des pauvres et des estropiés qui est le signe principal du Royaume : « Allez rapporter à Jean ce que vous avez vu et entendu : les aveugles retrouvent la vue, les boiteux marchent droit, les lépreux sont purifiés et les sourds entendent, les morts ressuscitent, la Bonne Nouvelle est annoncée aux pauvres. » (Lc 7,22). Ceux qui accueillent et respectent ces humbles sans attendre de retour participeront avec eux, dit Jésus, à la résurrection promise. C’est ce que souligne saint Jacques dans sa lettre : « Mes frères, ne mêlez pas des cas de partialité à votre foi en notre glorieux Seigneur Jésus Christ. » (Jc 2,1).

Commentaires de Marie-Noëlle Thabut, année liturgique C, 22e dimanche du temps ordinaire (1er septembre 2019)

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19 août 2019 1 19 /08 /août /2019 23:40

Ces commentaires, trouvés sur le site "Église catholique en France", permettent à toute personne de bonne volonté, chrétienne ou non, de mieux comprendre la Bible, le livre le plus diffusé au monde, en

  • décodant le langage imagé utilisé par l'auteur.

Attention, le texte écrit peut différer des versions audio (Radio-Notre-Dame) et vidéo (KTO TV) qui ont été modifiées par Marie-Noëlle Thabut, parfois pour les améliorer, parfois pour s'adapter aux formats imposés par ces chaînes de radio ou de télévision. Dans cette hypothèse, nous mettons en italiques les passages supprimés pour ces médias.

Je souhaite arriver à mettre ici, chaque dimanche, les commentaires de Marie-Noëlle Thabut. Ma seule contribution consiste à mettre proposer un résumé de certains commentaires, à surligner les passages que je trouve les plus enrichissants et à écrire en rouge ceux qui parlent d'un thème qui m'est cher : la liberté (trois autres pages de mon blog sont consacrées à ces passages des Évangiles, du reste du Nouveau Testament ou de l'Ancien Testament qui parlent de la liberté). D'après Marie-Noëlle Thabut, "... si nous ne trouvons pas dans les textes une parole libérante, c'est que nous ne les avons pas compris."

Version audio, trouvée sur le site de Radio-Notre-Dame (disponible seulement à compter du 24 août 2019).

En bas de page, vous avez les versions vidéo des commentaires, trouvées sur KTO TV. Attention, ces vidéos peuvent être celles d'il y a 3 ans et ne pas correspondre tout à fait aux commentaires écrits cette année.

LECTURE DU LIVRE DU PROPHÈTE ISAÏE     66,18-21

 

       Ainsi parle le SEIGNEUR :
18   connaissant leurs actions et leurs pensées,
       moi, je viens rassembler toutes les nations,
       de toute langue.
       Elles viendront et verront ma gloire :
19   je mettrai chez elles un signe !
       Et, du milieu d’elles, j’enverrai des rescapés
       vers les nations les plus éloignées,
       vers les îles lointaines
       qui n’ont rien entendu de ma renommée,
       qui n’ont pas vu ma gloire ;
       ma gloire, ces rescapés l’annonceront
       parmi les nations.
20   Et, de toutes les nations, ils ramèneront tous vos frères,
       en offrande au SEIGNEUR,
       sur des chevaux et des chariots, en litière,
       à dos de mulets et de dromadaires,
       jusqu’à ma montagne sainte, à Jérusalem,
       – dit le SEIGNEUR.
       On les portera comme l’offrande qu’apportent les fils d’Israël,
       dans des vases purs, à la maison du SEIGNEUR.
21   Je prendrai même des prêtres et des lévites parmi eux,
       – dit le SEIGNEUR.
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                        Première remarque : le prophète termine sa prédication par la formule : « Parole du SEIGNEUR ». Les prophètes parlent toujours au nom de Dieu, leurs auditeurs le savent bien, mais lorsqu’ils veulent insister sur l’importance de leurs propos, ils rappellent qu’il s’agit de la Parole du SEIGNEUR. Si Isaïe le fait ici, nous pouvons donc en déduire que ses propos étaient particulièrement importants et peut-être difficiles à entendre ou à accepter.

            Effectivement, dans ces quelques lignes, il y a au moins deux annonces très importantes : la dimension universelle du projet de Dieu, d’abord, et ensuite le rôle du petit reste des croyants.

            Je commence par ce deuxième point, le rôle du petit reste des croyants. Car c’est à eux, précisément, que le prophète s’adresse : il les appelle les « rescapés ». Ce sont ceux qui tiennent bon dans la foi au milieu du découragement général. D’autres prophètes, le premier Isaïe, par exemple, ou Michée les appelaient le « Reste d’Israël ». Mais le discours n’était pas tout-à-fait le même : au huitième siècle, Isaïe et Michée annonçaient seulement le salut du « Petit Reste d’Israël ». En revanche, pendant et après l’Exil (c’est-à-dire deux cents ans plus tard, au sixième siècle) en même temps que le peuple d’Israël découvrait la dimension universelle du projet de Dieu, il apprenait à considérer son élection non comme une exclusive mais comme une vocation. C’est pour cette raison que le Troisième Isaïe a un tout nouveau discours : vous avez un rôle à jouer, Dieu compte sur vous, s’il vous a choisis, c’est pour faire de vous des missionnaires au service de l’humanité tout entière.

            Et là je rejoins l’autre annonce de cette prédication d’Isaïe : la dimension universelle du projet de Dieu. Isaïe est très clair : « Je viens rassembler les hommes de toute nation et de toute langue ». La phrase suivante est peut-être plus étonnante : « Ils viendront et ils verront ma gloire ». La difficulté pour nous vient du mot « gloire » qui n’a pas chez Isaïe le même sens que dans notre vocabulaire courant. La « gloire » au sens biblique, c’est le rayonnement de la présence de Dieu, (littéralement, le mot hébreu signifie le « poids »). La gloire de Dieu n’a rien à voir avec la gloriole humaine. Ce n’est pas Dieu qui aurait besoin d’une quelconque célébrité que nous pourrions lui reconnaître.1 C’est nous qui avons besoin de le connaître pour être heureux et nouer avec lui la relation d’amour qu’il nous propose (ce que la Bible appelle l’Alliance). (« La vie éternelle, c’est qu’ils te connaissent… » Jn 17,3).

            « Ils verront ma gloire » signifie : ils me reconnaîtront comme le seul Dieu, « c’est moi qui motiverai leurs actes et leurs pensées », comme dit la ligne qui précède tout juste ce passage. Traduisez : l’humanité sera enfin sortie de toutes ses fausses pistes, elle aura quitté toutes ses idolâtries de toute sorte. La gloire de Dieu illuminera désormais toutes les nations : ce dernier mot revient plusieurs fois dans ces quelques lignes. Pour annoncer qu’elles s’intègrent peu à peu au peuple des croyants.

         Ce sont des messagers, des missionnaires du peuple élu qui seront les artisans du rassemblement des nations à Jérusalem, et de leur intégration dans l’Alliance de Dieu : « J’enverrai des rescapés de mon peuple vers les nations les plus éloignées... ces messagers de mon peuple annonceront ma gloire parmi les nations. Et, de toutes les nations, ils ramèneront tous vos frères, en offrande au SEIGNEUR... Ils les conduiront jusqu’à ma montagne sainte, à Jérusalem. » Ce faisant, ils accompliront ce qui est leur vocation depuis le début de leur histoire : « Je t’ai destiné à être la lumière des nations, afin que mon salut soit présent jusqu’à l’extrémité de la terre. » (Is 49, 6), dit Dieu à son serviteur Israël dans l’un des chants du Serviteur.2

            Annoncer la gloire de Dieu parmi les nations, c’est-à-dire tout simplement essayer de le faire connaître, témoigner de cette Bonne Nouvelle qui illumine nos vies, telle est bien notre vocation, c’est-à-dire notre seule et unique raison de vivre. Mais au fait Jésus lui-même nous invite à partager son désir que le Père soit connu et reconnu lorsqu’il nous fait répéter : « Que ton Nom soit sanctifié ».

         C’est autour d’un signe que les nations se rassembleront : « Je mettrai un signe au milieu d’eux ! » Un signe, c’est l’une des façons de parler du Messie ; il est intéressant de noter que saint Jean reprend à plusieurs reprises le mot de signe pour parler des œuvres de Jésus (et ainsi nous le faire découvrir comme Messie) ; à la fin du récit des noces de Cana par exemple, il écrit : « Tel fut, à Cana de Galilée, le commencement des signes de Jésus. Il manifesta sa gloire et ses disciples crurent en lui. » (2,11). Et le deuxième signe de Cana, la guérison du fils d’un officier royal, concerne un mercenaire, un païen. La gloire de Dieu vient d’atteindre les nations ! Et Jésus lui-même fait appel à la même symbolique quand il déclare : « Quand j’aurai été élevé de terre, j’attirerai à moi tous les hommes » (Jn 12,32).

         Reste la dernière phrase du texte d’Isaïe et c’est une troisième annonce très importante : non seulement  les peuples païens s’approcheront du Seigneur, mais mieux encore, Dieu annonce : « Et même je prendrai des prêtres et des lévites parmi eux », ce qui veut dire que les conditions habituelles du sacerdoce ne seront plus exigées ; tout être humain peut approcher du Dieu vivant.

            Dès lors, on comprend mieux pourquoi, quelques versets avant notre lecture de ce dimanche, Isaïe s’écriait : « Jubilez avec Jérusalem, exultez à son sujet, vous tous qui l’aimez ! »... Car ainsi parle le SEIGNEUR : Voici que je vais faire arriver jusqu’à elle la paix comme un fleuve, et, comme un torrent débordant, la gloire des nations. » (Is 66,10... 12).

            Tout cela semble bien utopique à certains, c’est pourquoi le prophète termine sa prédication par la seule signature digne de foi : « Parole du SEIGNEUR ».

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Notes

1 - Rappelons-nous saint Augustin : « Qui serait assez fou pour croire que Dieu a besoin des sacrifices qu’on lui offre ? Le culte qu’on rend à Dieu profite à l’homme et non à Dieu. Ce n’est pas à la source que cela profite si on y boit, ni à la lumière si on la voit. » (Cité de Dieu X, 5-6).

2 - Au passage, nous retrouvons chez le troisième Isaïe (prophète d’après l’Exil) la théologie du Reste sauveur dont nous lisons une trace dans le psaume 39/40 : « Beaucoup d’hommes verront, ils craindront, ils auront foi dans le SEIGNEUR. » (Ps 39/40,4 : verset lu normalement pour le vingtième dimanche du temps ordinaire de l’année C, à moins que l’Assomption de la Vierge Marie ne soit célébrée ce dimanche-là). À rapprocher de l’annonce faite par Isaïe ici : « J'enverrai des rescapés de mon peuple vers les nations les plus éloignées... ces messagers de mon peuple annonceront ma gloire parmi les nations. Et, de toutes les nations, ils ramèneront tous vos frères, en offrande au SEIGNEUR... Ils les conduiront jusqu'à ma montagne sainte, à Jérusalem. »

Complément

 - Dans la Bible, on n’a pas toujours parlé des nations de manière aussi positive ! Selon les textes, ce mot semble chargé de plusieurs sens contradictoires, tantôt positif, tantôt carrément péjoratif ; le livre du Deutéronome, par exemple, parle des « abominations des nations ». Mais c’est parce qu’il vise leur polythéisme, leurs pratiques religieuses en général, et les sacrifices humains en particulier. À la première étape de la pédagogie biblique, où il s’agit pour le peuple élu de s’attacher à Dieu sans partage, de découvrir le vrai visage du Dieu unique, il faut se garder de tout contact avec les « nations » : elles resteront longtemps un risque de contagion de l’idolâtrie. Et l’histoire d’Israël a prouvé maintes fois que ce risque est réel ! Tenir bon dans la foi est un choix à refaire sans cesse ; si l’on affirme avec force : « Il est grand, le SEIGNEUR, hautement loué, redoutable au-dessus de tous les dieux : néant, tous les dieux des nations ! » (Psaume 95/96), c’est qu’il faut encore et toujours se persuader que les dieux des nations ne sont que néant, pour éviter de retomber dans l’idolâtrie. Combat jamais complètement gagné. Or si le peuple élu manque à sa mission, qui témoignera du Dieu unique ?

        Et pourtant, et c’est l’autre facette de ce mot, dès l’époque d’Abraham, c’est l’ensemble des nations qui est appelé à participer à la bénédiction promise par Dieu au patriarche : « En toi seront bénies toutes les familles de la terre » (Gn 12,3). Alors, Dieu serait-il en contradiction avec lui-même ? S’il est le Dieu unique, il est évidemment aussi celui des « nations ». Et lorsque la foi juive sera mieux assurée, il sera temps de découvrir l’universalisme du projet de Dieu : le peuple élu comprendra peu à peu qu’il est le frère aîné, pas le fils unique : son rôle était justement d’ouvrir la voie à ses cadets, dans la longue marche de l’humanité à la rencontre de son Dieu. Telle est la conséquence ultime du monothéisme : si Dieu est le seul vrai Dieu, il est le Dieu de tous.

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PSAUME  116 (117)

 

1     Louez le SEIGNEUR, tous les peuples,           
       Fêtez-le, tous les pays !
2     Son amour envers nous s’est montré le plus fort ;
       éternelle est la fidélité du SEIGNEUR !
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         Voici le psaume le plus court du psautier ! Mais quelle richesse en quelques mots ! S’il fallait le résumer d’un mot, on retiendrait tout simplement : « Alléluia » ! Car il en est le dernier mot, mais aussi le premier puisque, littéralement, « Louez le SEIGNEUR » (v. 1) est l’équivalent de « Alléluia » (« Allelu », impératif « Louez »,  « Ia », première syllabe du nom de Dieu). Nous voici donc invités ici tout spécialement à la louange, sans oublier que c’est l’objectif du psautier tout entier, dont le nom même « Louanges » (en hébreu Tehillim) est de la même racine que Alléluia. Et l’on sait le sens que ce petit mot a pris dans la méditation juive ; voici le commentaire que les rabbins font de l’Alléluia : « Dieu nous a amenés de la servitude à la liberté, de la tristesse à la joie, du deuil au jour de fête, des ténèbres à la brillante lumière, de la servitude à la rédemption. C’est pourquoi, chantons devant lui l’Alléluia ».

         « Dieu nous a amenés de la servitude à la liberté » : c’est ce que Dieu a fait pour son peuple élu, mais c’est aussi, on ne l’oublie jamais, l’objectif de Dieu pour toute l’humanité, pour tous les autres, ceux qu’on appelle les « nations ». L’œuvre de salut de Dieu pour son peuple est le début, la preuve, la promesse de ce qu’il fera pour toute l’humanité. « En toi seront bénies toutes les familles de la terre », a promis Dieu à Abraham (Gn 12, 3). Et Salomon, déjà, en avait rêvé : « Tous les peuples de la terre, comme ton peuple Israël, vont reconnaître ton Nom et t’adorer. » (1 R 8,41-43 ; voir supra la première lecture).

         D’où la structure de ce psaume, très simple, mais très suggestive : à un premier niveau, verset 1 « Louez Dieu », verset 2  pourquoi ? pour son œuvre : « Car il a prouvé son amour » ; mais si l’on regarde d’un peu plus près, on lit : verset 1 « Louez Dieu tous les peuples », verset 2 pourquoi ? Pour son œuvre en faveur de son peuple : « Car il nous a prouvé son amour » (à nous). Le mot « CAR », ici, est très important : quand les nations verront ce que Dieu a fait pour nous, elles croiront. Pour le dire autrement : puisque Dieu a fait ses preuves en sauvant son peuple, les autres nations pourront croire en lui. On retrouve ce raisonnement-là dans le psaume 39/40 (du 20ème dimanche de l’année C) ; le psalmiste dit : « Dieu m’a tiré du gouffre inexorable... en voyant cela, beaucoup seront saisis, ils croiront au SEIGNEUR. » (Ps 39/40,4). Dans le même sens, le psaume 125/126 chante à propos de l’Exil à Babylone : « Alors on disait parmi les nations : Quelles merveilles fait pour eux le SEIGNEUR ! » (Ps 125/126,2).

         Cette idée se rencontre plusieurs fois chez les prophètes : quand le peuple est dans le malheur, les autres nations peuvent douter de la puissance de Dieu. C’est dans ce sens qu’Ézéchiel ose dire que l’Exil à Babylone est une honte pour Dieu1 : il va jusqu’à dire que l’Exil du peuple de Dieu « profane » le nom de Dieu et que la libération, au contraire, sera aux yeux de tous la preuve de sa puissance libératrice. C’est ce qui l’amène à proclamer en plein Exil à Babylone : « Je montrerai la sainteté de mon grand nom qui a été profané parmi les nations, mon nom que vous avez profané au milieu d’elles ; alors les nations connaîtront que je suis le SEIGNEUR - oracle du SEIGNEUR - quand j’aurai montré ma sainteté en vous sous leurs yeux. » (Ez 36,23). Et encore : « Les nations qui subsisteront autour de vous connaîtront que je suis le SEIGNEUR qui reconstruit ce qui a été démoli, qui replante ce qui a été dévasté. Moi, le SEIGNEUR, je parle et j’accomplis. » (Ez 36,36).

         Reconnaître le Nom de Dieu, quel programme ! En langage biblique, cela veut dire découvrir le Dieu de tendresse et de fidélité révélé à Moïse (Ex 34,6) : tendresse et fidélité qu’Israël a expérimentées tout au long de son histoire ; c’est le sens du deuxième verset de notre psaume : « Il nous a prouvé son amour, le SEIGNEUR est toujours fidèle. » Dans le même sens, le psaume 99/100 disait : « Le SEIGNEUR est bon : sa fidélité est pour toujours, et sa loyauté s’étend d’âge en âge. » (Ps 99/100,5). « Il se souvient de son amour, de la promesse faite à nos pères en faveur d’Abraham et de sa race à jamais » chantera Marie (Lc 1,54-55).

         Dernière remarque : notre psaume de ce dimanche (116/117) fait partie de ce que l’on appelle le Hallel, c’est-à-dire les psaumes 112/113 à 117/118 ; à ce titre, il tient une place toute particulière dans la liturgie d’Israël : sa récitation suit le repas pascal ; cela veut dire que Jésus lui-même l’a chanté au soir du Jeudi saint ; les évangiles de Matthieu et de Marc s’en font l’écho : « Après avoir chanté les Psaumes, ils sortirent pour aller au Mont des Oliviers. » (Mt 26,30 ; Mc 14,26). À notre tour, nous le redisons avec encore plus de force : « Il nous a prouvé son amour » ; c’est ô combien vrai pour Jésus-Christ qui disait lui-même : « Il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ceux qu’on aime. » (Jn 15,13). Et, par là, Jésus prouvait jusqu’où va la fidélité de Dieu : « Dieu a tant aimé le monde qu’il a donné son Fils, son unique pour que tout homme qui croit en lui ne périsse pas mais ait la vie éternelle. » (Jn 3,16).

         Ce que saint Paul commente magistralement dans la lettre aux Romains : « Je l’affirme, c’est au nom de la fidélité de Dieu que le Christ s’est fait serviteur des circoncis, pour accomplir les promesses faites aux pères ; quant aux païens, ils glorifient Dieu pour sa miséricorde, selon ce qui est écrit : c’est pourquoi je te célébrerai parmi les nations païennes, je chanterai en l’honneur de ton nom. (Paul cite ici un chant d'action de grâce de David -2 S 22, 50 ; repris par le psaume 17/18,50).

         Et, à la manière juive, Paul continue en citant bout à bout plusieurs phrases de l’Ancien Testament : « Il est dit encore : Nations, réjouissez-vous avec son peuple. » (Dt 32,43) « Et encore : Nations, louez toutes le SEIGNEUR, et que tous les peuples l’acclament. » (Ps 116/117,1 : c’est précisément notre psaume de ce dimanche). « Isaïe dit encore : Il paraîtra, le rejeton de Jessé, celui qui se lève pour commander aux nations. En lui les nations mettront leur espérance. » (Is 11,10). Tout ceci est donc cité par Paul dans la lettre aux Romains Rm 15,8-12).

         C’est certainement dans cette conviction que Dieu veut que tout homme (sans exception) soit sauvé que Paul a puisé l’énergie de toutes ses missions dans le bassin méditerranéen. À nous d’en faire autant, maintenant !

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LECTURE DE LA LETTRE AUX HÉBREUX   12, 5-7.11-13

 

       Frères,
5     vous avez oublié cette parole de réconfort,
       qui vous est adressée comme à des fils :
       Mon fils, ne néglige pas les leçons du Seigneur,
       ne te décourage pas quand il te fait des reproches.
6     Quand le Seigneur aime quelqu’un,
       il lui donne de bonnes leçons ;
       il corrige tous ceux qu’il accueille comme ses fils.
7     Ce que vous endurez est une leçon.
       Dieu se comporte envers vous comme envers des fils ;
       et quel est le fils auquel son père ne donne pas des leçons ?
11   Quand on vient de recevoir une leçon,
       on n’éprouve pas de la joie mais plutôt de la tristesse.
       Mais plus tard, quand on s’est repris grâce à la leçon,
       celle-ci produit un fruit de paix et de justice.
12   C’est pourquoi,
       redressez les mains inertes et les genoux qui fléchissent,
13   et rendez droits pour vos pieds les sentiers tortueux.
       Ainsi, celui qui boite ne se fera pas d’entorse ;
       bien plus, il sera guéri.
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         On sait, d’après les chapitres précédents de cette lettre que les destinataires ont déjà beaucoup souffert pour leur foi : « Souvenez-vous de vos débuts : à peine aviez-vous reçu la lumière (le Baptême) que vous avez enduré un lourd et douloureux combat : ici donnés en spectacle sous les injures et les persécutions ; là, devenus solidaires de ceux qui subissaient de tels traitements. Et, en effet, vous avez pris part à la souffrance des prisonniers et vous avez accepté avec joie la spoliation de vos biens, vous sachant en possession d’une fortune meilleure et durable. » (He 10,32-34).

         L’auteur de la lettre aux Hébreux cherche donc à redonner du courage à ces premiers chrétiens qui traversent une période de persécution ; ici, il le dit clairement : « Frères, n’oubliez pas cette parole de réconfort. » Et, pour les réconforter, que fait-il ? Ce que fait tout croyant, de son temps : il se replonge dans les paroles de l’Ancien Testament. Il se rappelle, entre autres ce que disait le prophète Isaïe à ses compatriotes dans une période terrible, celle de l’Exil à Babylone : « Redonnez de la vigueur aux mains défaillantes  et aux genoux qui fléchissent ». Et tout le monde connaissait la suite : la promesse du salut, d’abord, c’est-à-dire bien concrètement du retour au pays, et ensuite, l’accomplissement de cette promesse, c’est-à-dire ce retour précisément. En citant le grand prophète de l’Exil, l’auteur de la lettre aux Hébreux veut probablement suggérer ici que les chrétiens en butte à la persécution sont eux aussi, de quelque manière en exil.

          Deuxième manière de réconforter ses frères, le prédicateur aborde le délicat problème de la souffrance. Non pas pour la justifier, ni pour l’expliquer, mais pour les inviter à lui donner un sens. La Bible a toujours soutenu que la souffrance est un mal, mais qu’elle peut devenir un chemin : parce qu’elle est une épreuve pour la foi, elle peut faire grandir la foi. Le croyant sait que quoi qu’il arrive, Dieu est silencieux, peut-être, mais il n’est ni sourd ni indifférent ; au contraire, il accompagne chacun de nos pas sur ce dur chemin. De ce mal, nous pouvons sortir grandis, avec l’aide de Dieu. C’est dans ce sens-là que l’on peut comprendre, je crois, la phrase : « Ce que vous endurez est une leçon. » Et là, notre auteur s’inspire d’un autre livre de la Bible, le livre des Proverbes : « Ne rejette pas, mon fils, l’éducation du SEIGNEUR, et ne te lasse pas de ses avis. Car le SEIGNEUR réprimande celui qu’il aime tout comme un père (réprimande) le fils qu’il chérit. » (Pr 3,11-12).

          Pour les premiers chrétiens, ce thème était familier car ils connaissaient bien le livre du Deutéronome qui comparait Dieu à un pédagogue qui accompagne au jour le jour la croissance de ceux qu’il éduque : « Tu te souviendras de toute la route que le SEIGNEUR ton Dieu t’a fait parcourir depuis quarante ans dans le désert, afin de te mettre dans la pauvreté ; ainsi il t’éprouvait pour connaître ce qu’il y avait dans ton cœur et savoir si tu allais, oui ou non, observer ses commandements. Il t’a mis dans la pauvreté, il t’a fait avoir faim et il t’a donné à manger la manne que ni toi ni tes pères ne connaissiez, pour te faire reconnaître que l’homme ne vit pas de pain seulement, mais qu’il vit de tout ce qui sort de la bouche du SEIGNEUR … et tu reconnais, à la réflexion, que le SEIGNEUR ton Dieu faisait ton éducation comme un homme fait celle de son fils. » (Dt 8,2-5).

          Lorsqu’elle est vécue ainsi dans la confiance en Dieu, notre souffrance peut devenir pour ceux qui nous regardent un lieu de témoignage de notre espérance et de la paix intérieure que donne l’Esprit. La première lettre de Pierre est très éclairante à ce sujet : il compare la persécution à la fournaise d’un orfèvre : « Il faut que, pour un peu de temps, vous soyez affligés par diverses épreuves, afin que la valeur éprouvée de votre foi - beaucoup plus précieuse que l’or périssable qui pourtant est éprouvé par le feu - provoque louange, gloire et honneur lors de la révélation de Jésus-Christ. » (1 P 1,6-7). Un peu plus loin, il en déduit : « Bien-aimés, ne trouvez pas étrange d’être dans la fournaise de l’épreuve, comme s’il vous arrivait quelque chose d’anormal.  Mais, dans la mesure où vous avez part aux souffrances du Christ, réjouissez-vous, afin que, lors de la révélation de sa gloire, vous soyez aussi dans la joie et l’allégresse. »  (1 P 4,12-13).

         La souffrance peut donc devenir une école ; celle où nous apprenons à vivre dans l’Esprit, quoi qu’il arrive ; c’est Pierre qui dit : « Si l’on vous outrage pour le nom du Christ, heureux êtes-vous, car l’Esprit de gloire, l’Esprit de Dieu repose sur vous. » (1 P 4,14). Et Paul, qui sait, lui aussi, de quoi il parle, dit dans la lettre aux Romains : « La détresse produit la persévérance, la persévérance la fidélité éprouvée, la fidélité éprouvée l’espérance ; et l’espérance ne trompe pas, car l’amour de Dieu a été répandu dans nos cœurs par l’Esprit Saint qui nous a été donné. » (Rm 5,3-4). Encore une fois, ce n’est pas la souffrance en elle-même qui est bonne ou qui serait voulue par Dieu ; mais elle fait partie de notre condition humaine : Dieu nous confie l’honneur et la responsabilité du témoignage de la foi ; si la persécution fait partie, malheureusement, du parcours chrétien, ce n’est pas que Dieu l’ait voulu, c’est le fait des hommes. Quand Jésus dit « Il faut que le Fils de l’homme souffre », il ne s’agit évidemment pas d’une exigence de Dieu, mais de la triste réalité de l’opposition des hommes. Comme disait Paul aux premières communautés d’Asie Mineure, elles aussi en butte à la persécution : « Il nous faut passer par beaucoup de détresses pour entrer dans le Royaume de Dieu. » (Ac 14,22).

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ÉVANGILE DE JÉSUS CHRIST SELON SAINT LUC  13,22-30

 

       En ce temps-là,
22   tandis qu’il faisait route vers Jérusalem,
       Jésus traversait villes et villages en enseignant.
23   Quelqu’un lui demanda :
       « Seigneur, n’y a-t-il que peu de gens qui soient sauvés ? »
       Jésus leur dit :
24   « Efforcez-vous d’entrer par la porte étroite,
       car, je vous le déclare,
       beaucoup chercheront à entrer
       et n’y parviendront pas.
25   Lorsque le maître de maison se sera levé
       pour fermer la porte,
       si vous, du dehors, vous vous mettez à frapper à la porte,
       en disant :
       ‘Seigneur, ouvre-nous’,
       il vous répondra :
       ‘Je ne sais pas d’où vous êtes.’
26   Alors vous vous mettrez à dire :
       ‘Nous avons mangé et bu en ta présence,
       et tu as enseigné sur nos places.’
27   Il vous répondra :
       ‘Je ne sais pas d’où vous êtes.
       Éloignez-vous de moi,
       vous tous qui commettez l’injustice.’
28   Là, il y aura des pleurs et des grincements de dents,
       quand vous verrez Abraham, Isaac et Jacob,
       et tous les prophètes
       dans le royaume de Dieu,
       et que vous-mêmes, vous serez jetés dehors.
29   Alors on viendra de l’orient et de l’occident,
       du nord et du midi,
       prendre place au festin dans le royaume de Dieu.
30   Oui, il y a des derniers qui seront premiers,
       et des premiers qui seront derniers. »
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         Jésus est en route vers Jérusalem et, visiblement, il ne manque pas une occasion d’enseigner, mais ce qu’il dit n’est pas toujours ce qu’on attend. Ici, par exemple, quelqu’un pose une question à Jésus et il n’y répond pas directement ; la question porte sur le salut : « Seigneur, n’y aura-t-il que peu de gens à être sauvés ? » La réponse ne porte pas sur ceux qui seront sauvés, comme s’il y avait d’avance des élus et des exclus, mais sur la seule condition pour entrer dans le royaume : être capable de passer par la porte ! « Efforcez-vous d'entrer par la porte étroite, car, je vous le déclare,         beaucoup chercheront à entrer et ne le pourront pas. »

         L’image de la porte étroite est très suggestive : un obèse ou quelqu’un qui est encombré de paquets volumineux ne passe évidemment pas par une porte étroite… à moins de se décider à laisser ses paquets derrière lui ! Et tout est là, bien sûr. Jésus ne vise certainement l’obésité physique, on s’en doute, ni des valises de voyage ; la suite du texte permet de deviner quelle sorte d’obésité spirituelle, quels paquets encombrants il vise.

         À ses auditeurs qui sont des Juifs, il dit : « Vous vous mettrez à frapper à la porte, et vous direz : Nous avons mangé et bu en ta présence, et tu as enseigné sur nos places. » En disant cela, il dénonce l’assurance de ses interlocuteurs, leur conviction que, de par leur naissance dans le peuple élu, ils ont droit au salut automatiquement ; la porte s’ouvrira pour eux toute grande. Et là, Jésus les détrompe, la porte est la même pour tout le monde. Et pourquoi ne seront-ils pas capables de la passer ? Jésus continue : « Le maître vous répondra : Je ne sais pas d'où vous êtes. Éloignez-vous de moi, vous tous qui faites le mal. »

         Il est vrai que Jésus est l’un des leurs, qu’il a mangé et bu avec eux et enseigné chez eux ; il est vrai que leurs ancêtres Abraham, Isaac, Jacob et tous les prophètes sont dans le Royaume de Dieu ; mais tout cela ne leur donne pas des droits. Et elle est là, peut-être, leur obésité spirituelle, ils sont là leurs paquets trop encombrants… c’est leur certitude : ils n’accueillent pas le royaume de Dieu comme un don, ils sont convaincus d’avoir des droits.

         Alors on comprend la dernière phrase du discours de Jésus : « Il y a des derniers qui seront premiers, et des premiers qui seront derniers. » Ceux qui étaient premiers dans le plan de Dieu, c’est le peuple juif : ce sont, dit Paul, « les fils d’Israël qui ont pour eux l’adoption, la gloire, les alliances, la Loi, le culte, les promesses ; ils ont les patriarches, et c’est de leur race que le Christ est né. » (Rm 9,4-5). Car le peuple juif est bien le peuple de l’Alliance ; par le choix souverain de Dieu, ils étaient les premiers porteurs de la Révélation. Comme le dit le livre du Deutéronome : « C’est à tes pères seulement que le SEIGNEUR s’est attaché pour les aimer ; et après eux, c’est leur descendance, c’est-à-dire vous qu’il a choisis entre tous les peuples. » (Dt 10,15).

         Et, à juste titre, le peuple d’Israël était heureux et fier d’être choisi par Dieu ; nous avons chanté récemment le psaume 32/33 : « Heureuse la nation qui a le SEIGNEUR pour Dieu. Heureux le peuple qu’il s’est choisi pour patrimoine... Nous attendons le SEIGNEUR. Notre aide et notre bouclier, c’est lui. La joie de notre cœur vient de lui et notre confiance est dans son nom très saint. » (Ps 32/33,12.20-21).

         Mais, comme toute vocation, ce choix de Dieu était d’abord une mission : s’ils étaient les premiers invités du royaume, ils avaient mission d’y faire entrer toute l’humanité. Isaïe l’a rappelé plusieurs fois à ses contemporains : « C’est moi le SEIGNEUR, je t’ai appelé selon la justice, je t’ai tenu par la main, je t’ai mis en réserve et je t’ai destiné à être l’alliance du peuple, à être la lumière des nations. » (Is 42,6)... « Le SEIGNEUR m’a dit : C’est trop peu que tu sois pour moi un serviteur en relevant les tribus de Jacob, et en ramenant les préservés d’Israël ; je t’ai destiné à être la lumière des nations, afin que mon salut soit présent jusqu’à l’extrémité de la terre. » (Is 49,5-6). Leur mission, c’est de partager le souci de Dieu : que son salut atteigne l’humanité tout entière.

         Au lieu de cela quand Jésus parle au nom de Dieu, ils refusent son enseignement parce qu’il les dérange dans leurs certitudes et leur contentement de soi. Il est là le mal qu’ils font. Quand Jésus leur dit : « Éloignez-vous de moi, vous tous qui faites le mal. », il ne vise probablement pas des mauvaises actions, mais simplement leur fermeture de cœur. Par exemple, quelque temps auparavant, Jésus a accompli un miracle en guérissant une femme infirme : seulement voilà, c’était dans une synagogue un jour de sabbat. Au lieu de se réjouir de voir une femme guérie, ils ont critiqué le lieu et le moment. Voilà un bel exemple d’aveuglement ou d’obésité spirituelle pour reprendre l’image de la porte étroite. Voilà les paquets qu’il fallait accepter de laisser derrière soi pour passer la porte du royaume : accepter que Dieu ait d’autres pensées que nous sur son Royaume.

Pour certains des contemporains de Jésus, ce sont leurs certitudes qui les ont empêchés de reconnaître en lui le Messie qu’ils attendaient pourtant de tout leur cœur.

Commentaires de Marie-Noëlle Thabut, année liturgique C, 21e dimanche du temps ordinaire (25 août 2019)

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13 août 2019 2 13 /08 /août /2019 13:54

Ces commentaires, trouvés sur le site "Église catholique en France", permettent à toute personne de bonne volonté, chrétienne ou non, de mieux comprendre la Bible, le livre le plus diffusé au monde, en

  • décodant le langage imagé utilisé par l'auteur.

Attention, le texte écrit peut différer des versions audio (Radio-Notre-Dame) et vidéo (KTO TV) qui ont été modifiées par Marie-Noëlle Thabut, parfois pour les améliorer, parfois pour s'adapter aux formats imposés par ces chaînes de radio ou de télévision. Dans cette hypothèse, nous mettons en italiques les passages supprimés pour ces médias.

Je souhaite arriver à mettre ici, chaque dimanche, les commentaires de Marie-Noëlle Thabut. Ma seule contribution consiste à mettre proposer un résumé de certains commentaires, à surligner les passages que je trouve les plus enrichissants et à écrire en rouge ceux qui parlent d'un thème qui m'est cher : la liberté (trois autres pages de mon blog sont consacrées à ces passages des Évangiles, du reste du Nouveau Testament ou de l'Ancien Testament qui parlent de la liberté). D'après Marie-Noëlle Thabut, "... si nous ne trouvons pas dans les textes une parole libérante, c'est que nous ne les avons pas compris."

Version audio, trouvée sur le site de Radio-Notre-Dame (disponible seulement à compter du 24 août 2019).

En bas de page, vous avez les versions vidéo des commentaires, trouvées sur KTO TV. Attention, ces vidéos peuvent être celles d'il y a 3 ans et ne pas correspondre tout à fait aux commentaires écrits cette année.

LECTURE DU LIVRE DU PROPHÈTE JÉRÉMIE  38,4-6.8-10

 

       En ces jours-là,
       pendant le siège de Jérusalem,
       les princes qui tenaient Jérémie en prison
4     dirent au roi Sédécias :
       « Que cet homme soit mis à mort :
       en parlant comme il le fait,
       il démoralise tout ce qui reste de combattant dans la ville,
       et toute la population.
       Ce n’est pas le bonheur du peuple qu’il cherche,
       mais son malheur. »
5     Le roi Sédécias répondit :
       « Il est entre vos mains,
       et le roi ne peut rien contre vous ! »
6     Alors ils se saisirent de Jérémie
       et le jetèrent dans la citerne de Melkias, fils du roi,
       dans la cour de garde.
       On le descendit avec des cordes.
       Dans cette citerne il n’y avait pas d’eau, mais de la boue,
       et Jérémie enfonça dans la boue.
8     Ébed-Mélek sortit de la maison du roi
       et vint lui dire :
9     « Monseigneur le roi,
       ce que ces gens-là ont fait au prophète Jérémie,
       c’est mal !
       Ils l’ont jeté dans la citerne,
       il va y mourir de faim
       car on n’a plus de pain dans la ville ! »
10   Alors le roi donna cet ordre à Ébed-Mélek l’Éthiopien :
       « Prends trente hommes avec toi,
       et fais remonter de la citerne le prophète Jérémie
       avant qu’il ne meure. »
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          Le nom de Jérémie a donné naissance au mot « jérémiades ». Mais ce serait une erreur de penser que ce prophète a passé son temps à geindre et à se lamenter. En revanche, il est vrai qu’il a été conduit souvent à crier grâce sous l’accumulation des épreuves. Dieu sait s’il en a connues ! À tel point que le proverbe « Nul n’est prophète en son pays » s’applique particulièrement à lui. On trouve parfois sous sa plume des expressions de découragement absolu : « Quel malheur, ma mère, que tu m’aies enfanté, moi qui suis, pour tout le pays, l’homme contesté et contredit... Pourquoi ma douleur est-elle devenue permanente, ma blessure incurable ? (15,10... 18) ou encore : « Maudit le jour où je fus enfanté ! Le jour où ma mère m’enfanta, qu’il ne devienne pas béni ! ... Pourquoi donc suis-je sorti du sein, pour connaître peine et affliction, pour être chaque jour miné par la honte ? » (20,14). Devant les échecs répétés de sa mission et les maux dont il est victime, il se pose de graves questions et il va jusqu’à demander des comptes à Dieu dont il juge la conduite étonnante sinon injuste : « Toi, SEIGNEUR, tu es juste ! Mais je veux quand même plaider contre toi. Oui, je voudrais discuter avec toi de quelques cas. Pourquoi les démarches des coupables réussissent-elles ? Pourquoi les traîtres perfides sont-ils tous à l’aise ? Tu les plantes, ils s’enracinent et vont jusqu’à porter du fruit ! » (12,1-2).

          En lisant le livre de Jérémie on se rend compte qu’il avait de bonnes raisons de se poser de telles questions et de se lamenter : on voit apparaître chapitre après chapitre les complots de ses adversaires, les pièges qu’ils lui tendent, les menaces qu’ils profèrent et qu’ils mettent cruellement à exécution : « J’entends les propos menaçants de la foule - c’est partout l’épouvante : Dénoncez-le ! - Oui, nous le dénoncerons ! » Tous mes intimes guettent mes défaillances : « Peut-être se laissera-t-il tromper dans sa naïveté, et nous arriverons à nos fins, nous prendrons notre revanche. » (20,10) « Allons mettre au point nos projets contre Jérémie... allons le démolir en le diffamant, ne prêtons aucune attention à ses paroles. » (18,18). Dans son village natal, Anatoth, il a entendu les menaces de mort : « Ne prophétise pas au nom du SEIGNEUR, sinon tu mourras de notre main. » (11,21), ainsi que les avertissements de quelques amis bienveillants : « Même tes frères, les membres de ta famille, oui, eux-mêmes te trahissent, oui, eux-mêmes convoquent dans ton dos des tas de gens. Ne te fie pas à eux quand ils te parlent gentiment. » (12,6).

          Dans le passage que la liturgie nous offre ce dimanche, nous sommes devant l’un des malheurs de Jérémie, un épisode typique de sa vie où apparaissent la plupart des arguments de ses adversaires et des méchancetés que nous venons d’évoquer : « Que cet homme soit mis à mort : en parlant comme il le fait, il démoralise tout ce qui reste de combattants dans la ville et toute la population. Ce n’est pas le bonheur de la population qu’il cherche, mais son malheur. » ...  « Alors ils se saisirent de Jérémie et le jetèrent dans la citerne du prince Melkias, dans la cour de la prison. On le descendit avec des cordes. Dans cette citerne, il n’y avait pas d’eau, mais de la boue et Jérémie s’enfonça dans la boue. » On ne peut pas être plus réaliste dans la description de la persécution que Jérémie a dû subir.

           Mais Dieu n’abandonne pas son prophète ; il tient la promesse qu’il lui avait faite dès le jour de sa vocation, de le soutenir envers et contre tous. Il s’agissait vraiment d’une alliance entre Dieu et lui : « Le SEIGNEUR m’adressa la parole et me dit : Avant même de te former dans le sein de ta mère, je te connaissais ; avant que tu viennes au jour, je t’ai consacré ; je fais de toi un prophète pour les peuples. Lève-toi, tu prononceras contre eux tout ce que je t’ordonnerai. Ne tremble pas devant eux, sinon, c’est moi qui te ferai trembler devant eux. Moi, je fais de toi aujourd’hui une ville fortifiée, une colonne de fer, un rempart de bronze, pour faire face à tout le pays, aux rois de Juda et à ses chefs, à ses prêtres et à tout le peuple. Ils te combattront, mais ils ne pourront rien contre toi, car je suis avec toi pour te délivrer. Parole du SEIGNEUR. » (1,4-5.17-19). Et un jour où Jérémie était particulièrement découragé, Dieu lui avait confirmé sa mission et avait réitéré sa promesse de le soutenir : « Je te délivre de la main des méchants, je t’arrache à la poigne des violents. » (15,21).

           Aujourd’hui l’instrument de cette délivrance va être un étranger, un Éthiopien nommé Ébed-Mélek. Ce n’est pas la première fois que la Bible nous donne en exemple des étrangers plus respectueux de Dieu et de ses prophètes que les membres du peuple élu ! Il a le courage d’intervenir auprès du roi : « Mon Seigneur le roi, ce qu’ils ont fait au prophète Jérémie c’est mal ! Ils l’ont jeté dans la citerne, il va y mourir de faim ! ». Son intervention est efficace : le roi lui donne l’autorisation de sauver Jérémie. Quand Jésus racontera plus tard la parabole du Bon Samaritain peut-être pensait-il à cet Éthiopien venu au secours du prophète. Plus d’un point rapproche les deux hommes. Cela saute aux yeux si on lit dans la Bible le récit jusqu’au bout ; voici les versets 11, 12 et 13 qui ne nous sont pas donnés dans le texte liturgique : l’auteur accumule volontairement les détails qui mettent en valeur la délicatesse du païen qui vient au secours du prophète, prenant mille précautions pour ne pas risquer de le blesser au cours de la remontée ! « Ébed-Mélek prit les hommes avec lui, se rendit au palais, ramassa sous le trésor de vieux chiffons et les fit parvenir à Jérémie dans la citerne au moyen de cordes. Ébed-Mélek, l’Éthiopien,  dit à Jérémie : Mets-toi les vieux chiffons au dessous des aisselles, sur les cordes. Jérémie le fit. Ils hissèrent donc Jérémie avec les cordes et le firent remonter de la citerne. » Peut-on trouver une charité fraternelle plus délicate ?

          Une fois de plus, nous voici confrontés à la question cruciale, celle qui a déchiré tant de témoins de Dieu : pourquoi la Bonne Nouvelle est-elle si mal accueillie ? Pourquoi nul n’est-il prophète en son pays ? Probablement parce que l’annonce de l’amour de Dieu pour les hommes se double d’une exigence, celle d’aimer à notre tour.

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Complément

Les plaintes de Job (au chapitre 3) sont étonnamment semblables à celles de Jérémie ; l’auteur du livre de Job s’est probablement inspiré des cris de Jérémie qui était considéré comme l’exemple même du juste persécuté.
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PSAUME  39 (40),2,3,4,18

 

2     D'un grand espoir,
       j'espérais le SEIGNEUR :
       il s'est penché vers moi,
       pour entendre mon cri.

3     Il m'a tiré de l’horreur du gouffre,
       de la vase et de la boue ;
       il m'a fait reprendre pied sur le roc,
       il a raffermi mes pas.

4     Dans ma bouche, il a mis un chant nouveau,
       une louange à notre Dieu.
       Beaucoup d’hommes verront, ils craindront,
       ils auront foi dans le SEIGNEUR.

18   Je suis pauvre et malheureux,
       mais le Seigneur pense à moi :
       tu es mon secours, mon libérateur :
       mon Dieu, ne tarde pas !
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           « D’un grand espoir, j’espérais le SEIGNEUR, Il s’est penché vers moi »... Comme souvent, le psaume parle à la première personne du singulier, mais nous savons bien qu’il s’agit en réalité d’un sujet collectif, le peuple d’Israël qui chante sa reconnaissance. Il a traversé de terribles épreuves et Dieu l’en a délivré. Le psaume 39/40 est donc un psaume d’action de grâce ; il a été composé pour remplir cette fonction bien précise dans la liturgie : être chanté au moment où l’on offrait un sacrifice d’action de grâce ; n’oublions pas que des sacrifices d’animaux ont été célébrés à Jérusalem jusqu’à la destruction définitive du Temple, en 70 après J.-C.

         Le motif de l’action de grâce, c’est le retour de l’Exil à Babylone : le peuple tout entier chante, explose de joie au retour de l’Exil... comme il avait chanté, dansé, explosé de joie après le passage de la Mer Rouge. L’Exil à Babylone, c’est comme une chute mortelle dans un puits sans fond, dans un gouffre... et nombreux sont ceux qui ont pensé qu’Israël ne s’en relèverait pas (le psaume parle de « l’horreur du gou