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30 juin 2015 2 30 /06 /juin /2015 18:42
Ces commentaires, trouvés sur le site "Église catholique en France", permettent à toute personne de bonne volonté, chrétienne ou non, de mieux comprendre la Bible, le livre le plus diffusé au monde, en
  • décodant le langage imagé utilisé par l'auteur.

Attention le texte écrit peut différer des versions audio (Radio-Notre-Dame) et vidéo (KTO TV) qui ont été modifiées par Marie-Noëlle Thabut, parfois pour les améliorer, parfois pour s'adapter aux formats imposés par ces chaînes de radio ou de télévision. Dans cette hypothèse, nous mettons en italiques les passages supprimés pour ces médias.

Je souhaite arriver à mettre ici, chaque dimanche, les commentaires de Marie-Noëlle Thabut. Ma seule contribution consiste à surligner les passages que je trouve les plus enrichissants et à écrire en rouge ceux qui parlent d'un thème qui m'est cher : la liberté (trois autres pages de mon blog sont consacrées à ces passages des Évangiles, du reste du Nouveau Testament ou de l'Ancien Testament qui parlent de la liberté). D'après Marie-Noëlle Thabut, "... si nous ne trouvons pas dans les textes une parole libérante, c'est que nous ne les avons pas compris."

 

Version audio, trouvée sur le site de Radio-Notre-Dame (disponible seulement à compter du 5 juillet 2015).

En bas de page, vous avez désormais les versions vidéo des commentaires, trouvées sur KTO TV.

PREMIERE LECTURE – Ézékiel 2, 2 – 5


En ces jours-là,
2 L’esprit vint en moi,
et me fit tenir debout.
J’écoutai celui qui me parlait.
3 Il me dit : « Fils d’homme je t’envoie vers les fils d’Israël,
vers une nation rebelle qui s’est révoltée contre moi.
Jusqu’à ce jour, eux et leurs pères
se sont soulevés contre moi.
4 Les fils ont le visage dur,
et le cœur obstiné ;
c’est à eux que je t’envoie. Tu leur diras :
« Ainsi parle le Seigneur Dieu… »
5 Alors, qu’ils écoutent ou qu’ils n’écoutent pas
- c’est une engeance de rebelles ! -
ils sauront qu’il y a un prophète au milieu d’eux. »


DIEU EST AUSSI À BABYLONE
Rassurez-vous, les paroles que Dieu a adressées à Ézéchiel ne se sont pas limitées à ce que nous venons d’entendre !
Ce texte n’est qu’une toute petite partie du long récit de la vocation d’Ézéchiel, dans les premiers chapitres de son livre. À ne s’en tenir qu’aux quelques versets proposés pour ce dimanche, l’appel de Dieu semblerait un peu court et sévère ; aurait-il suffi à galvaniser Ézéchiel pour des années ? Mais c’est oublier dans quel climat ont résonné ces paroles. Quand Dieu envoie en mission, il donne toujours la force nécessaire : pour Ézéchiel, ce fut une vision grandiose, inoubliable dont le souvenir désormais soutiendrait tous ses efforts.
Nous sommes à Babylone, au tout début de l’Exil, avec la première vague des déportés chassés de Jérusalem par Nabuchodonosor en 597. Très loin, là-bas, sur la colline de Sion, le Temple est encore debout et Dieu y réside toujours puisqu’il l’a promis. Mais alors que reste-t-il aux exilés ? Désormais loin de Dieu, il ne leur reste que leurs yeux pour pleurer apparemment, en attendant des jours meilleurs.
Mais voilà que Dieu s’adresse à Ézéchiel, ici, bien loin de la mère-patrie et du Temple : c’est la première très Bonne Nouvelle de ce livre : Dieu n’est pas assigné à résidence à Jérusalem, il est également présent à Babylone, au bord du fleuve Kebar, là où est déporté son peuple. Ézéchiel voit les cieux s’ouvrir et le voilà plongé dans un univers de beauté indicible : plus tard il tentera bien de raconter sa vision, mais pour tous ceux qui n’y ont pas assisté, c’est proprement inimaginable : dans un univers de flammes, de feu, de pierres précieuses, de torches vivantes à visages d’hommes, d’animaux ailés, se déplaçait en tournoyant le charriot qui portait le trône de Dieu. Indicible, inracontable, peut-être, mais le feu qui émane du trône de Dieu vient d’embraser l’âme d’Ézéchiel, il est armé pour sa mission.
Laquelle promet d’être difficile : « Fils d’homme, je t’envoie vers les fils d’Israël, vers une nation rebelle qui s’est révoltée contre moi. » On a peut-être un peu trop l’habitude de croire que le peuple en Exil à Babylone ne faisait qu’un autour de ses prêtres et de ses prophètes, dans la fidélité à la Loi et l’espérance du retour. En fait, si l’on en croit ce texte, les choses étaient moins simples. Il est probable que, là-bas, au contact de l’idolâtrie ambiante, les tentations d’abandonner la foi juive ont été très fortes. D’autant plus qu’en pareil cas, si l’on veut survivre loin du pays, il faut bien s’adapter. Certains pensent probablement que l’intransigeance n’est pas le bon plan.
Par ailleurs, à l’époque, une question se posait : si nous sommes le peuple vaincu, n’est-ce pas une preuve que notre Dieu est moins puissant que les autres ? Et, du coup, certains étaient tentés de changer de religion.

DES REBELLES QUI ONT BIEN BESOIN DE DIEU
On devine à travers ces lignes que le prophète aura fort à faire, le mot « rebelles » revient plusieurs fois sous sa plume : « C’est une engeance de rebelles… Jusqu’à ce jour, eux et leurs pères se sont soulevés contre moi, et les fils ont le visage dur, et le cœur obstiné. » On pourrait diagnostiquer une « rébellion congénitale » en quelque sorte ! Thème connu bien avant Ézéchiel : déjà Moïse s’en plaignait : ce n’est pas un hasard s’il avait transformé le nom de l’étape de Rephidim dans le Sinaï en Massa et Meriba (épreuve et querelle) en souvenir des récriminations continuelles du peuple pendant l’Exode.
Des siècles plus tard, à l’orée de l’Exil, justement, méditant cette rude expérience de Moïse, le livre du Deutéronome lui faisait dire : « Souviens-toi, n’oublie pas que tu as irrité le SEIGNEUR ton Dieu dans le désert. Depuis le jour où tu es sorti d’Égypte, jusqu’à votre arrivée ici, vous avez été en révolte contre le SEIGNEUR… Et le SEIGNEUR m’a dit : Je vois ce peuple : eh bien ! C’est un peuple à la nuque raide ! » (Dt 9, 7. 13).
Dans le texte d’aujourd’hui, le reproche est particulièrement cinglant : car le peuple est comparé à Pharaon lui-même, le modèle de l’endurcissement du cœur ! (Au verset 4, quand le prophète dit : « les fils ont le cœur obstiné », il emploie exactement le même mot hébreu que celui qui avait caractérisé le roi d’Égypte dans le livre de l’Exode : « le cœur du Pharaon resta endurci » (Ex 7, 13). C’est donc la suprême injure. Voilà Ézéchiel bien prévenu ; et ce peuple est si rebelle que le prophète, à n’en pas douter, aura fort à faire pour se faire entendre et justifier son autorité ; c’est pourquoi il précise bien qu’il ne parle pas de lui-même : « L’Esprit vint en moi, il me fit tenir debout », et cette parole n’est pas la sienne ; il prend bien soin de préciser : Ainsi parle le SEIGNEUR Dieu…
Au verset suivant, Dieu invitera son porte-parole à garder courage : « Écoute, fils d’homme, n’aie pas peur d’eux et n’aie pas peur de leurs paroles, tu es au milieu de contradicteurs et d’épines, tu es assis sur des scorpions ; n’aie pas peur de leurs paroles et ne t’effraie pas de leurs visages, car c’est une engeance de rebelles. Tu leur diras mes paroles, qu’ils t’écoutent ou qu’ils ne t’écoutent pas : ce sont des rebelles. » (Ez 2, 6).
Mais, précisément, à travers la gravité même des reproches adressés par Dieu à son peuple, on peut lire la deuxième très Bonne Nouvelle du texte de ce dimanche : ce peuple est dur et indocile, soit ; eh bien, même cela n’arrête pas la fidélité de Dieu à son Alliance : quelle que soit leur attitude, d’écoute ou de refus « ils sauront qu’il y a un prophète au milieu d’eux. » Traduisez, ils sauront que Dieu continue de leur parler, de les appeler.


PSAUME – 122 (123), 1-2. 3-4


1 Vers toi j’ai les yeux levés,
vers toi qui es au ciel.
2 Comme les yeux de l’esclave
vers la main de son maître.

Comme les yeux de la servante
vers la main de sa maîtresse,
nos yeux, levés vers le SEIGNEUR notre Dieu,
attendent sa pitié.

3 Pitié pour nous, SEIGNEUR, pitié pour nous :
notre âme est rassasiée de mépris.
4 C’en est trop, nous sommes rassasiés
du rire des satisfaits,
du mépris des orgueilleux.


LA PRIERE DES HUMILIÉS
La première ligne de ce psaume dans la Bible précise qu’il s’agit d’un « cantique des montées » : c’est-à-dire l’un des quinze psaumes (de 119/120 à 133/134) composés tout exprès pour être chantés pendant la marche des trois pèlerinages annuels à Jérusalem. Mais parmi les quinze, celui-ci a une tonalité très particulière que seule l’histoire peut éclairer.
Si l’on en croit les livres d’Esdras et de Néhémie, après l’Exil à Babylone, les rescapés revenaient au pays pleins d’ardeur : à peine arrivés, avant même d’avoir pu reconstruire le Temple, ils rétablirent le culte dans des installations de fortune. Ils avaient pour eux la protection de Cyrus, le nouveau maître du monde, celui qui avait conquis Babylone et renvoyé les exilés chez eux, en 538, avec l’ordre de reconstruire leurs villes et leurs temples. Mais la peur les tenaillait quand même (Esd 3, 3), car en leur absence, d’autres s’étaient installés à Jérusalem ; d’autres qui ne voyaient pas d’un très bon œil le retour des exilés. Ces derniers commencèrent quand même à poser les fondations du nouveau Temple ; Zorobabel avait pris la direction des opérations. Mais ils avaient à peine commencé que les oppositions s’affirmèrent : le conflit s’envenima tellement qu’il parvint aux oreilles de l’administration perse et les travaux furent arrêtés. On a plusieurs versions des faits, différentes évidemment, selon la source : pour les uns, Zorobabel, le meneur des nouveaux venus, les exilés de retour, fut trop exigeant sur les garanties de fidélité des gens du pays qui voulaient participer également aux travaux. Pour les autres, ce sont des gens du pays, qui dénoncèrent les travaux de Zorobabel à l’administration perse comme un acte d’insoumission et de révolte larvée. Les travaux ne reprirent qu’en 520 à l’appel des prophètes Aggée et Zacharie.
C’est dans ce climat de soupçon qu’est née la prière de notre psaume : ceux qui sont revenus avec Zorobabel, pleins d’espoir, n’en finissent pas de déchanter. On lit ici leur humiliation. Ceux que l’on trouve en place, font figure de gens installés, en regard de la pauvreté des rapatriés : qui d’autre que Dieu pourrait faire valoir leurs droits ? « Pitié pour nous, SEIGNEUR, pitié pour nous : notre âme est rassasiée de mépris. C’en est trop, nous sommes rassasiés du mépris des orgueilleux. » Une fois de plus, apparemment, ce n’est pas la foi qui paie !
Bien longtemps après, les pèlerins qui « montent » au Temple de Jérusalem en pèlerinage, pour les trois grandes fêtes annuelles, se remémorent cette période difficile ; et on évoque les souffrances de ceux à qui on doit sa reconstruction, envers et contre tout. On n’a pas de mal à épouser leurs sentiments, car l’humiliation n’est pas terminée et l’humilité reste de mise. Le Temple est reconstruit, certes, mais Israël n’a pas recouvré sa totale indépendance (sauf la courte période hasmonéenne, 142-63 av. JC., plus tardive) ; et jusqu’à la venue du Messie, on suppliera inlassablement « Pitié pour nous, SEIGNEUR, pitié pour nous. »
L’appel au secours « Vers toi j’ai les yeux levés, vers toi qui es au ciel » reprend la formule du premier psaume des montées, l’image des yeux levés « Je lève les yeux vers les montagnes, d’où le secours me viendra-t-il ? » (Ps 119/120, 1). C’est l’une des expressions habituelles de l’adoration et de la confiance ; elle revient quatre fois dans le psaume d’aujourd’hui.
En voici quelques autres toutes extraites d’autres psaumes : « J’ai toujours les yeux sur le SEIGNEUR, car il dégage mes pieds du filet. » (Ps 24/25, 15) ; « Ta fidélité est restée devant mes yeux. » (Ps 25/26, 3) ; « Mes yeux se sont usés à force d’attendre mon Dieu » (Ps 68/69, 4) ; « Mes yeux se sont usés à chercher tes ordres, et je dis : Quand me consoleras-tu ? » (Ps 118/119, 82) ; « Mes yeux se sont usés à attendre ton salut et à chercher les ordres de ta justice. » (Ps 118/119, 123) ; « Les yeux sur toi, Dieu SEIGNEUR, je me suis réfugié près de toi ; ne me laisse pas rendre l’âme ; garde-moi du filet qu’on m’a tendu et des prières des malfaisants. » (Ps 140/141, 8) ; « Les yeux sur toi, ils espèrent tous, et tu leur donnes la nourriture en temps voulu ; tu ouvres ta main et tu rassasies tous les vivants que tu aimes. » (Ps 144/145, 15-16). Tous ces versets nous montrent à quel point le thème du regard est présent dans la Bible.

LA MAIN DU SEIGNEUR
Autre image de confiance, la référence à la main de Dieu : c’est elle qui a depuis toujours protégé, guidé, comblé Israël. C’est ainsi qu’on évoque le passage de la Mer : « Israël vit avec quelle main puissante le SEIGNEUR a agi contre l’Égypte » (Ex 14, 31). « Le SEIGNEUR votre Dieu a asséché devant vous les eaux du Jourdain jusqu’à ce que vous ayez passé, comme il l’avait fait pour la Mer des Joncs qu’il assécha devant nous jusqu’à ce que nous ayons passé, afin que tous les peuples de la terre sachent comme est forte la main du Seigneur. » (Jos 4, 23-24). Cette main du Seigneur tient toute la terre : « Dans la main du Seigneur est le gouvernement de la terre » (Si 10, 4), mais elle tient plus encore son peuple élu : « Car moi, le SEIGNEUR, je suis ton Dieu qui tient ta main droite, qui te dit : ne crains pas, c’est moi qui t’aide » (Is 41, 13) ; « C’est moi le SEIGNEUR, je t’ai appelé selon la justice, je t’ai tenu par la main, et je t’ai mis en réserve… » (Is 42, 6). « Vous êtes dans ma main, gens d’Israël, comme l’argile dans la main du potier. » (Jr 18, 6). En fait, en hébreu, on le voit bien ici, le mot main signifie également « pouvoir », « puissance ».
Pour terminer je laisse la parole encore une fois à Isaïe : « Non, la main du SEIGNEUR n’est pas trop courte pour sauver, son oreille n’est pas trop dure pour entendre. Mais ce sont vos perversités qui ont mis une séparation entre vous et votre Dieu ; ce sont vos fautes qui ont tenu son visage caché loin de vous, trop loin pour qu’il vous entende. Vos paumes, en effet, sont tachées par le sang et vos doigts par la perversité, vos lèvres profèrent la tromperie, votre langue roucoule la perfidie. » (Is 59, 1). On comprend bien ici pourquoi le psaume implore trois fois « Pitié », mais sans oublier que « la main du SEIGNEUR n’est pas trop courte pour sauver ».


DEUXIEME LECTURE – 2 Co 12,7-10

Frères,
7 les révélations que j’ai reçues
sont tellement extraordinaires
que, pour m’empêcher de me surestimer,
j’ai reçu dans ma chair une écharde,
un envoyé de Satan qui est là pour me gifler,
pour empêcher que je me surestime.
8 Par trois fois,
j’ai prié le Seigneur de l’écarter de moi.
9 Mais il m’a déclaré :
« Ma grâce te suffit,
car ma puissance donne toute sa mesure dans la faiblesse. »
C’est donc très volontiers que je mettrai plutôt ma fierté dans mes faiblesses,
afin que la puissance du Christ fasse en moi sa demeure.
10 C’est pourquoi j’accepte de grand cœur pour le Christ
les faiblesses, les insultes, les contraintes,
les persécutions et les situations angoissantes.
Car, lorsque je suis faible,
c’est alors que je suis fort.


LES SOUFFRANCES DE L’APÔTRE PAUL
Comme Ézéchiel (voir première lecture, Ez 2), Paul a bénéficié de visions et révélations exceptionnelles ; l’un comme l’autre y ont puisé la force de poursuivre leur mission. Pas question de devenir orgueilleux pour autant, leurs auditeurs se chargeant de les ramener sans cesse à l’humilité. « Nul n’est prophète en son pays » est un dicton connu et vécu en Israël bien avant la venue de Jésus-Christ. Mais Paul avait apparemment une autre raison, meilleure encore, de rester humble : si l’on en croit ce texte, il portait en lui-même un rappel permanent de sa petitesse : « Pour m’empêcher de me surestimer, j’ai reçu dans ma chair une écharde, un envoyé de Satan qui est là pour me gifler, pour empêcher que je me surestime. »
Nous ne saurons jamais ce qu’était concrètement « l’écharde dans la chair » qui faisait tant souffrir Paul : toutes les hypothèses ont été proposées, mais lui ne le précise jamais. On peut néanmoins en énumérer quelques-unes : lui-même, pour commencer, reconnaît avoir été malade : « Vous le savez bien, ce fut à l’occasion d’une maladie que je vous ai, pour la première fois, annoncé la bonne nouvelle ; et, si éprouvant pour vous que fût mon corps, vous n’avez montré ni dédain, ni dégoût. Au contraire, vous m’avez accueilli comme un ange de Dieu, comme le Christ Jésus. » (Ga 4, 13-15).
Une autre source de souffrance fut incontestablement pour lui le rejet de la bonne nouvelle par ses frères de race ; il en parle longuement dans la lettre aux Romains (chapitres 9 à 11) : « En Christ je dis la vérité, je ne mens pas, par l’Esprit Saint ma conscience m’en rend témoignage : j’ai au cœur une grande tristesse et une douleur incessante. Oui, je souhaiterais être anathème, être moi-même séparé du Christ pour mes frères, ceux de ma race selon la chair… » (Rm 9, 1-3).
On peut aussi imaginer une autre source de souffrance secrète, intarissable : la culpabilité, le remords d’avoir été, dans un premier temps, le persécuteur des Chrétiens de la première heure. Impossible, peut-être pour lui, de faire table rase de ce passé honteux. Cette persécution qu’il a pratiquée (cf les Actes des Apôtres : Ac 7, 58 ; 9, 1 ; 22, 4), il l’endure lui-même à son tour et tout ce qu’il subit désormais, dans la fierté de souffrir pour le Christ, réveille en même temps sa honte. Une seule issue, reconnaître humblement sa faiblesse et se mettre tel quel à la disposition du Christ pour l’œuvre d’évangélisation. À ce prix, il expérimente combien la force du Christ est puissante dans ceux qui s’y abandonnent : « J’accepte de grand cœur pour le Christ les faiblesses, les insultes, les contraintes, les persécutions et les situations angoissantes. Car, lorsque je suis faible, c’est alors que je suis fort. »
D’autre part, il est mieux placé que quiconque pour savoir que la persécution est à peu près inévitable pour les Apôtres ; là encore, il peut parler d’expérience : dès sa conversion et ses premières prédications à Damas, il a été attaqué physiquement et il a fallu pour le sauver lui faire quitter la ville en le descendant dans une corbeille le long de la muraille (Ac 9, 20-25). Un peu plus loin, dans cette même lettre aux Corinthiens que nous lisons aujourd’hui, il récapitule tout ce qu’il a dû subir à cause de sa prédication : « Des Juifs, j’ai reçu cinq fois les trente-neuf coups, trois fois j’ai été flagellé, une fois lapidé, trois fois j’ai fait naufrage, j’ai passé un jour et une nuit sur l’abîme. Voyages à pied, souvent, dangers des fleuves, dangers des brigands, dangers de mes frères de race, dangers des païens, dangers dans la ville, dangers dans le désert, dangers sur mer, dangers des faux frères ! Fatigues et peines, veilles souvent ; faim et soif, jeûne souvent ; froid et dénuement ; sans compter tout le reste, ma préoccupation quotidienne, le souci de toutes les Églises. » (2 Co 11, 24-28). Vu le ton, on a l’impression qu’il s’en vanterait presque : et c’est vrai puisque les épreuves sont le lieu même où se manifeste aux yeux de tous la vraie source de sa force, non pas en lui-même, mais dans le soutien permanent de la présence du Christ en lui.

ACCUEILLIR LA FORCE DE DIEU
Ce contraste que l’on pourrait appeler « faiblesse et force » des Apôtres ne peut que tourner à la gloire de Dieu, puisque dans l’extrême faiblesse des apôtres et grâce à elle, la force de résurrection du Christ est manifestée. Ainsi, paradoxalement, Paul se glorifie de sa faiblesse : « S’il faut s’enorgueillir, je mettrai mon orgueil dans ma faiblesse. » (2 Co 11, 30). Il y revient souvent dans cette lettre (cf 2 Co 4, 8-11, lecture du 9e dimanche), dès le début par exemple : « Le péril que nous avons couru en Asie (à Éphèse) nous a accablés à l’extrême, au-delà de nos forces, au point que nous désespérions même de la vie. Oui, nous avions reçu en nous-mêmes notre arrêt de mort, ainsi notre confiance ne pouvait plus se fonder sur nous-mêmes, mais sur Dieu qui ressuscite les morts. » (2 Co 1, 8 – 9). Puis au chapitre 6 : « Nous nous recommandons en tout comme ministres de Dieu par une grande persévérance dans les détresses, les contraintes, les angoisses, les coups, les prisons, les émeutes, les fatigues, les veilles, les jeûnes… Dans la gloire et le mépris, dans la mauvaise et la bonne réputation ; tenus pour imposteurs et pourtant véridiques, inconnus et pourtant bien connus, moribonds et pourtant nous vivons, châtiés sans être exécutés, attristés mais toujours joyeux, pauvres, et faisant bien des riches, n’ayant rien, nous qui pourtant possédons tout ! » (2 Co 6, 4… 10). Notre texte de ce dimanche est dans cette ligne : extraordinaire bonne nouvelle, une fois encore ! Notre faiblesse n’est pas une entrave à l’évangélisation ! C’est peut-être même le contraire…
Lorsque Paul a prié, par trois fois, comme son maître à Gethsémani, pour que cette souffrance s’éloigne de lui : « Par trois fois, j’ai prié le Seigneur de l’écarter de moi », le Seigneur lui a simplement répondu : « Ma grâce te suffit : ma puissance donne toute sa mesure dans la faiblesse. »


ÉVANGILE – Mc 6, 1-6

En ce temps-là,
1 Jésus se rendit dans son lieu d’origine,
et ses disciples le suivirent.
2 Le jour du sabbat,
il se mit à enseigner dans la synagogue.
De nombreux auditeurs, frappés d’étonnement, disaient :
« D’où cela lui vient-il ?
Quelle est cette sagesse qui lui a été donnée,
et ces grands miracles qui se réalisent par ses mains ?
3 N’est-il pas le charpentier, le fils de Marie,
et le frère de Jacques, de José, de Jude et de Simon ?
Ses sœurs ne sont-elles pas ici chez nous ? »
Et ils étaient profondément choqués à son sujet.
4 Jésus leur disait :
« Un prophète n’est méprisé que dans son pays,
sa parenté et sa maison. »
5 Et là il ne pouvait accomplir aucun miracle ;
il guérit seulement quelques malades
en leur imposant les mains.
6 Et il s’étonna de leur manque de foi.
Alors Jésus parcourait les villages d’alentour en enseignant.


JÉSUS À LA SYNAGOGUE DE NAZARETH
D’après l’évangile de Marc, Jésus a quitté son village de Nazareth au début de sa vie publique pour rejoindre Jean-Baptiste au bord du Jourdain et se faire baptiser (1, 9). Puis il a commencé sa prédication en parcourant une partie de la Galilée ; il est même allé de l’autre côté de la mer de Tibériade, dans les villes de la Décapole (chap. 5). Quand il s’installe quelque part, Capharnaüm semble être sa ville d’élection ; il n’est plus question de Nazareth pendant les cinq premiers chapitres de Marc ; quant à son entourage, il s’est choisi des amis, qu’il appelle ses disciples (3, 13). Comment réagit sa famille ? Marc note seulement au chapitre 3 l’opposition de quelques-uns qui le croyaient devenu fou.
Les autres sont visiblement partagés : nombreux sont ceux qui ont été séduits par Jésus, par son enseignement et ses miracles ; les Pharisiens et leurs scribes, quant à eux, ont déjà à plusieurs reprises manifesté leur hostilité ; certains ont même déjà décidé de se débarrasser de lui (3, 6) : son crime, guérir des malades, n’importe quand, et même le jour du sabbat !
Et voici, avec l’évangile de ce dimanche, que Jésus revient pour la première fois dans son village de Nazareth. Sa réputation l’a-t-elle précédé ? Probablement, puisqu’on s’inquiète déjà de lui à Jérusalem (3, 22), et que, dès le début du texte, Marc nous rapporte la question de ses auditeurs : « D’où cela lui vient-il … ces grands miracles qui se réalisent par ses mains ? »

Voici donc l’enfant du pays de retour à la synagogue de Nazareth un matin de shabbat. Marc note seulement la présence de ses disciples : « Jésus se rendit dans son lieu d’origine, et ses disciples le suivirent. » Puis il ne parle plus d’eux ; eux vont assister à la scène, sans intervenir, apparemment, mais cela leur servira de leçon pour l’avenir qui les attend eux-mêmes. Car si, jusqu’à présent, Jésus avait déjà rencontré des oppositions, ici, c’est bien pire, il essuie un véritable échec : au point de ne même plus pouvoir accomplir un seul miracle (v. 5) ; son propre village le refuse : toute l’attention du récit se concentre en effet sur la réaction des anciens voisins de Jésus ; dubitatifs au début, ils deviennent peu à peu franchement hostiles.
Tout commence par des questions bien humaines : « Quelle est cette sagesse qui lui a été donnée ?… N’est-il pas le charpentier, le fils de Marie, et le frère de Jacques, de José, de Jude et de Simon ? Ses sœurs ne sont-elles pas ici chez nous ? » Un mot, d’abord, sur ses frères : ce sont en réalité des parents, peut-être ses cousins : deux (Jacques le Petit et José) seront plus tard présentés par Marc comme fils d’une autre Marie, (cf 15, 40 – 47). D’ailleurs, si Jésus avait eu des frères de sang, il n’aurait pas confié sa mère à Jean.
Je reviens à la phrase : « Quelle est cette sagesse qui lui a été donnée ?… N’est-il pas le charpentier, le fils de Marie… ? » Traduisez : son enseignement et ce qu’on sait de son action dans la région en font un personnage hors du commun ; or, nous savons bien, nous d’où il sort ; il est comme nous, rien de plus ; d’où lui viendraient ses pouvoirs ? Si c’était un prophète, on l’aurait su, déjà ; il y a incompatibilité entre la grandeur de Dieu et la modestie de ses origines humaines.
C’est bien le drame d’une partie des contemporains du Christ, semble dire Marc : enfermés dans leurs idées sur Dieu, ils n’ont pu le reconnaître quand il est venu.
Marc revient très souvent sur cette question que pose la personnalité de Jésus : à Capharnaüm, déjà, les gens « se demandaient les uns aux autres : Qu’est-ce que cela ? Voilà un enseignement nouveau plein d’autorité ! Il commande même aux esprits impurs et ils lui obéissent. » (1, 27).

DE LA SURPRISE À L’HOSTILITÉ
À Nazareth (6, 2), comme à Capharnaüm (1, 22), les assistants ont d’abord été « frappés d’étonnement » ; mais à Nazareth, les choses ont mal tourné, l’étonnement a viré au scandale : ici, Marc a certainement choisi volontairement le mot grec (skandalon) qui évoquait la pierre d’achoppement dont parlait Isaïe ; imaginez un chef de chantier qui se trouve devant une pierre de forme imprévue : soit il l’intègre à sa construction dont elle devient une pierre maîtresse ; soit il la méprise, et la laisse traîner sur le chantier, au risque de buter dessus. Cette image illustrait pour Isaïe le contraste entre celui qui croit et celui qui refuse de croire. Pour celui qui croit, le Seigneur est son rocher, comme disent certains psaumes, sa sécurité ; mais ceux qui refusent de croire se privent eux-mêmes de cette sécurité et le choix des croyants devient pour eux incompréhensible et proprement scandaleux.
Saint Pierre reprend la même image en parlant du Christ : « On trouve dans l’Écriture : Voici que je pose en Sion une pierre angulaire, choisie et précieuse, et celui qui met en elle sa confiance ne sera pas confondu… mais pour les incrédules, la pierre qu’ont rejetée les bâtisseurs est devenue la pierre de l’angle et aussi une pierre d’achoppement, un roc qui fait tomber. Ils s’y heurtent parce qu’ils refusent de croire en la parole. » (1 P 2, 6-8).
Chez Matthieu et Luc, le même thème est repris sous une autre forme : « Heureux celui qui ne tombera pas à cause de moi, dit Jésus lui-même. » (Mt 11, 5 ; Lc 7, 23). Pour le dire autrement, heureux sont ceux qui ont eu le bonheur de s’ouvrir au mystère de Jésus et de reconnaître en lui le Messie ; pour eux, le Christ est désormais le centre de leur vie ; au contraire, malheureux sont ceux qui, comme à Nazareth, se sont fermés à sa parole et à son action.
Curieusement, les plus proches ne sont pas les mieux préparés à faire le bon choix : Jésus, comme Ézéchiel (première lecture), comme Jérémie, comme tant d’autres avant lui, constate que nul n’est prophète en son pays : « Un prophète n’est méprisé que dans son pays, sa parenté et sa maison. »
Manifestement, Jésus ne s’attendait pas à cette réaction scandalisée, puisque Marc affirme : « Il s’étonna de leur manque de foi ». On peut déjà être surpris nous-mêmes que Jésus s’étonne : cela veut dire que, pour lui, tout n’était pas écrit d’avance ; d’autre part cet étonnement est mêlé de tristesse : un peu plus haut, devant une opposition semblable venant des Pharisiens, Marc a noté que Jésus était « navré de l’endurcissement de leurs cœurs » (Mc 3, 5). Au niveau de Jésus, cet épisode peu glorieux de Nazareth fait déjà pressentir la croix ; pour l’avenir, il préfigure le sort des prophètes de tous les temps, affrontés à une incroyance quasi structurelle.
Et pourtant, l’épisode se clôt néanmoins sur une petite lueur d’optimisme : même à Nazareth, dans ce climat d’hostilité, Jésus a pu quand même opérer quelques guérisons ; cela veut dire en clair que malgré toutes nos mauvaises volontés, tout espoir n’est jamais perdu !
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Complément
Ézéchiel traduit cette expérience du prédicateur déçu dans une phrase magnifique : « Ils viendront à toi comme au rassemblement du peuple ; ils s’assiéront devant toi, eux, mon peuple ; ils écouteront tes paroles mais ne les mettront pas en pratique car leur bouche est pleine des passions qu’ils veulent assouvir : leur cœur suit leur profit. Au fond, tu es pour eux comme un chant passionné, d’une belle sonorité, avec un bon accompagnement. Ils écoutent tes paroles, mais personne ne les met en pratique. » (Ez 33, 31-32).

Commentaires de Marie-Noëlle Thabut, année liturgique B, 14e dimanche du temps ordinaire (5 juillet 2015)

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23 juin 2015 2 23 /06 /juin /2015 08:33

 

 
Ces commentaires, trouvés sur le site "Église catholique en France", permettent à toute personne de bonne volonté, chrétienne ou non, de mieux comprendre la Bible, le livre le plus diffusé au monde, en
  • décodant le langage imagé utilisé par l'auteur.

Attention le texte écrit peut différer des versions audio (Radio-Notre-Dame) et vidéo (KTO TV) qui ont été modifiées par Marie-Noëlle Thabut, parfois pour les améliorer, parfois pour s'adapter aux formats imposés par ces chaînes de radio ou de télévision. Dans cette hypothèse, nous mettons en italiques les passages supprimés pour ces médias.

Je souhaite arriver à mettre ici, chaque dimanche, les commentaires de Marie-Noëlle Thabut. Ma seule contribution consiste à surligner les passages que je trouve les plus enrichissants et à écrire en rouge ceux qui parlent d'un thème qui m'est cher : la liberté (trois autres pages de mon blog sont consacrées à ces passages des Évangiles, du reste du Nouveau Testament ou de l'Ancien Testament qui parlent de la liberté). D'après Marie-Noëlle Thabut, "... si nous ne trouvons pas dans les textes une parole libérante, c'est que nous ne les avons pas compris."

 

Version audio, trouvée sur le site de Radio-Notre-Dame (disponible seulement à compter du 28 juin 2015).

En bas de page, vous avez désormais les versions vidéo des commentaires, trouvées sur KTO TV.

PREMIÈRE LECTURE – livre de la Sagesse 1, 13 – 15 ; 2, 23 – 24

 

1, 13 Dieu n’a pas fait la mort,
il ne se réjouit pas de voir mourir les êtres vivants.
14 Il les a tous créés pour qu’ils subsistent ;
ce qui naît dans le monde est porteur de vie :
on n’y trouve pas de poison qui fasse mourir.
La puissance de la Mort ne règne pas sur la terre,
15 car la justice est immortelle.
2, 23 Dieu a créé l’homme pour l’incorruptibilité,
il a fait de lui une image
de sa propre identité.
24 C’est par la jalousie du diable
que la mort est entrée dans le monde ;
ils en font l’expérience
ceux qui prennent parti pour lui.


DIEU A CRÉÉ L’HOMME POUR L’INCORRUPTIBILITÉ
Le début du Livre de la Sagesse fait penser au Livre de la Genèse ; l’un et l’autre commencent par une longue réflexion sur la destinée humaine : onze chapitres dans la Genèse, cinq dans la Sagesse ; écrits à des époques différentes, dans des styles également très différents, ils abordent néanmoins tous les deux les mêmes problèmes, ceux de la vie et de la mort, ceux de la relation des hommes avec Dieu. C’est exactement notre thème d’aujourd’hui.
D’un côté comme de l’autre, les auteurs sont des Juifs nourris de toute l’expérience religieuse et de la méditation du peuple de l’Alliance ; mais l’un comme l’autre sont au contact du monde païen, et soucieux de préserver l’intégrité de la foi juive. Une foi dont la première caractéristique est peut-être bien l’optimisme. L’affirmation du livre de la Sagesse « Ce qui naît dans le monde est porteur de vie » est une variante du constat de la Genèse « Dieu vit tout ce qu’il avait fait. Voilà, c’était très bon. » (Gn 1, 31). Et ce que nous avons entendu ici « Dieu a fait de l’homme une image de sa propre identité » est une copie de la phrase célèbre de la Genèse « Dieu créa l’homme à son image, à l’image de Dieu il le créa. »
Phrase célèbre ? Sûrement, mais en tirons-nous toutes les conséquences ? Si réellement, Dieu nous a faits à son image, alors nous sommes des vivants, faits pour vivre éternellement. D’ailleurs il suffisait de lire la phrase en entier : « Dieu a créé l’homme pour l’incorruptibilité, il a fait de lui une image de sa propre identité. »
Mais alors, Dieu aurait-il échoué ? Certainement pas, seulement, il a pris le risque de nous créer libres. Libres de nous ranger dans le parti de la mort, comme dit le texte : pas la mort biologique, s’entend, simple transformation de la chrysalide en papillon ; mais la mort dont parle la Bible, la mort spirituelle, séparation d’avec Dieu. « Ils en font l’expérience, ceux qui prennent parti pour lui. »

Les cinq premiers chapitres de la Sagesse opposent précisément les justes et les impies : les justes, ce sont ceux qui vivent dès ici-bas et pour toujours de la vie de Dieu ; et les impies, ceux qui se sont rangés du côté de la mort, c’est-à-dire ceux qui dès ici-bas, malgré les apparences, ne sont déjà plus des vrais vivants, car ils sont loin de Dieu.
Pour prendre une autre image, les justes sont ceux qui vivent de l’Esprit de Dieu, les impies, ceux qui ne se laissent plus mener par lui.
(§ ajouté pour KTO) Lorsque le deuxième récit de Création dans le livre de la Genèse raconte que Dieu insuffla dans les narines de l’homme, le souffle de vie, et qu’à ce moment-là, l’homme devint un être vivant, il suggère bien que nous sommes faits pour vivre suspendus au souffle de Dieu. Nous en détourner, c’est nous ranger dans le parti de la mort.

L’auteur du livre de la Sagesse veut évidemment encourager ses lecteurs à se ranger dans le parti de Dieu, pour reprendre son expression.
Le psaume 1 met en musique cette opposition entre les justes et les impies : « Heureux l’homme qui ne prend pas le parti des méchants, ne s’arrête pas sur le chemin des pécheurs et ne s’assied pas au banc des moqueurs, mais qui se plaît à la loi du SEIGNEUR et récite sa loi jour et nuit…. Il est comme un arbre planté près des ruisseaux : il donne du fruit en sa saison et son feuillage ne se flétrit pas ; il réussit tout ce qu’il fait… Tel n’est pas le sort des méchants : ils sont comme la balle que disperse le vent. Lors du jugement, les méchants ne se lèveront pas, ni les pécheurs au rassemblement des justes. Car le SEIGNEUR connaît le chemin des justes, mais le chemin des méchants se perd. »
Notre auteur du Livre de la Sagesse connaissait bien ce psaume ; d’autre part, il tenait certainement beaucoup à rappeler ces vérités réconfortantes à ses contemporains.

Car ils étaient en posture difficile et, pour l’heure, tout semblait profiter aux impies, traduisez les païens. Sans qu’on puisse préciser la date exacte, on sait au moins que le livre de la Sagesse a été écrit à Alexandrie, vers 50 ou même 30 av.J.C., pour des Juifs, bien sûr, affrontés à la culture grecque c’est-à-dire païenne. Si l’auteur intitule ses écrits « Livre de la Sagesse de Salomon », (alors que Salomon est mort depuis neuf cents ans), c’est qu’il s’inscrit bien dans la lignée du Judaïsme. Il s’agit pour lui de donner des arguments à ses frères dans la foi juive, face aux raisonnements des païens.

NOTRE VIE PRÉSENTE EST SEMENCE D’ÉTERNITÉ
Le problème ici posé est celui de l’attitude à adopter devant la mort : les Juifs, depuis toujours, savent aussi bien que les Grecs que la mort est inéluctable ; mais dans la foi, ils en tirent de tout autres conséquences. Car il y a deux attitudes possibles : ou bien, et c’est l’attitude des païens, goûtons l’heure présente, faisons tout ce qui nous plaît, de toute manière, tout sera d’ici peu effacé.
Notre auteur traduit ainsi leur pensée au début du chapitre 2 : « Ils se disent entre eux avec de faux raisonnements : Elle est courte et triste notre vie ; il n’y a pas de remède quand l’homme touche à sa fin et personne, à notre connaissance, n’est revenu de l’Hadès (la mort)… Eh bien, allons ! Jouissons des biens présents et profitons de la création comme du temps de la jeunesse, avec ardeur. » (Sg 2, 1… 6).
Les Juifs ont une autre foi, une autre attitude ; pour eux, notre vie présente est déjà semence d’éternité : « Dieu a créé l’homme pour l’incorruptibilité, il a fait de lui une image de sa propre identité. » Peut-être la vie sur terre ne récompense-t-elle pas toujours ceux qui ont bien agi, mais Dieu qui est l’infiniment juste finira bien par faire justice. Ce texte très tardif, le dernier de tout l’Ancien Testament, couronne la méditation juive de plusieurs siècles sur le problème de la rétribution : face à l’injustice apparente de l’existence (où l’on voit des innocents mourir sans consolation), le croyant affirme que « la justice est immortelle ».
Oui, les païens se trompent : « Leur perversité les aveugle et ils ne connaissent pas les secrets desseins de Dieu, ils n’espèrent pas de récompense pour la piété, ils n’apprécient pas l’honneur réservé aux âmes pures. » (Sg 2, 21-22).
Traduisez « Mes frères, tenez bon, Dieu saura vous récompenser. »
Reste la dernière phrase : « La mort est entrée dans le monde par la jalousie du diable, et ceux qui se rangent dans son parti en font l’expérience. » Il ne peut s’agir de la mort biologique, car tous, croyants ou païens, en feront l’expérience, un jour ou l’autre. Il s’agit de la mort spirituelle, la privation de Dieu : pour l’auteur du livre de la Sagesse, la résurrection n’était promise qu’aux justes ; il pensait encore que les païens, eux qui se sont rangés dans le parti de la mort, c’est-à-dire contre Dieu, ne connaîtront pas la résurrection.
Il faudra attendre la venue du Christ, offert « pour la multitude » pour que nous découvrions la foi en la résurrection promise à tous, car, comme le dit saint Jean « Dieu est plus grand que notre cœur ».


PSAUME – 29 (30), 2-4. 5-6ab. 6cd. 12-13


2 Je t’exalte, SEIGNEUR, tu m’as relevé,
tu m’épargnes les rires de l’ennemi.
4 SEIGNEUR, tu m’as fait remonter de l’abîme
et revivre quand je descendais à la fosse.

5 Fêtez le SEIGNEUR, vous, ses fidèles,
rendez grâce en rappelant son nom très saint.
6 Sa colère ne dure qu’un instant,
sa bonté, toute la vie.

Avec le soir viennent les larmes,
mais au matin les cris de joie.
12 Tu as changé mon deuil en une danse,
mes habits funèbres en parure de joie.

13 Que mon cœur ne se taise pas,
qu’il soit en fête pour toi,
et que sans fin, SEIGNEUR, mon Dieu,
je te rende grâce !


LA PARABOLE DU PUITS
Le psaume 29/30 est très court, il ne comporte que treize versets (dont six seulement sont retenus par la liturgie de ce dimanche) ; mais il faut connaître l’histoire sous-jacente dans son entier pour mieux le comprendre ; la voici :
Imaginez quelqu’un qui est tombé au fond d’un puits : il a crié, supplié, appelé au secours… il donnait même des arguments pour qu’on lui vienne en aide (du genre je vous serai plus utile, vivant que mort !) ; apparemment, il y avait des gens qui n’étaient pas mécontents de le voir dans le trou et qui ricanaient… mais il continuait à appeler au secours : quelqu’un finirait bien par avoir pitié… et quelqu’un a entendu ses appels, quelqu’un est venu le délivrer, l’a tiré de là comme on dit. Ce « quelqu’un », il faut l’écrire avec une majuscule, c’est Dieu lui-même. Une fois en haut, revenu à la lumière et en quelque sorte à la vie, notre homme explose de joie ! « Quand j’ai crié vers toi, SEIGNEUR, mon Dieu, tu m’as guéri ; SEIGNEUR, tu m’as fait remonter de l’abîme et revivre quand je descendais à la fosse. Fêtez le SEIGNEUR, vous, ses fidèles, rendez grâce en rappelant son nom très saint. »
En réalité, comme toujours dans les psaumes, il y a deux niveaux de lecture : l’histoire qu’on nous raconte est celle d’un individu tombé dans un puits ; mais ce n’est qu’une parabole ; plus profondément, c’est le peuple tout entier qui parle, ou plutôt qui chante, qui explose de joie au retour de l’Exil à Babylone… comme il avait chanté, dansé, explosé de joie après le passage de la Mer Rouge. L’Exil à Babylone, c’est comme une chute mortelle dans un puits sans fond, dans un gouffre… et nombreux sont ceux qui ont pensé qu’Israël ne s’en relèverait pas. Au sein même du peuple, on a pu être pris de désespoir… Et il y en a eu des ennemis, pas mécontents, qui riaient bien de cette déchéance…
Pendant toute cette période d’épreuve, le peuple soutenu par ses prêtres, ses prophètes, a gardé espoir malgré tout et force pour appeler au secours (malheureusement, nous n’entendons pas ces versets ce dimanche) : « J’ai crié vers toi, SEIGNEUR, j’ai supplié mon Dieu… Écoute, SEIGNEUR, pitié pour moi ! SEIGNEUR, viens à mon aide !… » (versets 9 et 11). Dans sa prière, il n’hésitait pas à employer tous les arguments, par exemple du genre « tu seras bien avancé quand je serai mort »… parce que, quand ce psaume a été écrit, on ne croyait pas en la Résurrection : on imaginait que les morts étaient dans un séjour d’ombre, le « shéol » où il ne se passe rien. Alors on disait à Dieu : « A quoi te servirait mon sang (c’est-à-dire ma vie) si je descendais dans la tombe ? La poussière peut-elle te rendre grâce et proclamer ta fidélité ? » (verset 10).

LE RETOUR DE L’EXIL
Et le miracle s’est produit : Dieu a sauvé son peuple : « Quand j’ai crié vers toi, SEIGNEUR, mon Dieu, tu m’as guéri ; SEIGNEUR, tu m’as fait remonter de l’abîme et revivre quand je descendais à la fosse… » C’est la restauration du peuple exilé, son retour au pays qui est dit en termes très imagés : car le peuple était comme un condamné à mort, on le croyait bien rayé de la carte ; quand il rentre, on peut le prendre pour un revenant.
Quand nous lisons ces versets, aujourd’hui, après vingt siècles de foi chrétienne, nous sommes tentés d’y lire une allusion à la Résurrection. Mais ce serait un anachronisme. À l’époque du retour d’Exil, on ne pensait pas encore à la possibilité d’une résurrection individuelle. D’autres textes bibliques, la vision d’Ézéchiel des ossements desséchés, par exemple, sont écrits dans le même esprit : la restauration du peuple, le retour d’exil est décrit en termes de résurrection.
Plus tard, beaucoup plus tard, au deuxième siècle av. J.-C. (vers 165) quand la foi biblique aura franchi le pas décisif et accueilli la révélation de la foi en la résurrection, ces textes seront relus et on leur découvrira une profondeur nouvelle. Aujourd’hui, quand nous lisons ce psaume ou bien la prophétie des ossements desséchés d’Ézéchiel, nous nous disons « quand ces auteurs employaient des images de résurrection, ils ne pensaient qu’au peuple, mais ils ne croyaient pas si bien dire : ces images sont vraies aussi au plan individuel. »
« Tu as changé mon deuil en une danse, mes habits funèbres en parure de joie »… Désormais, pour tous ceux qui croient à la résurrection, Juifs et Chrétiens, cette dernière phrase a pris un sens nouveau. On pourrait en dire autant de bien d’autres phrases de la Bible qui prennent un sens nouveau, au fur et à mesure de l’avancée de la foi juive au long des siècles.
On peut en dire autant également du mot « Alléluia »… À l’origine il traduisait seulement la joie et l’allégresse de la sortie d’Égypte, ce qui était déjà considérable. Voici le commentaire des rabbins sur « l’Alléluia » : « Dieu nous a amenés de la servitude à la liberté, de la tristesse à la joie, du deuil au jour de fête, des ténèbres à la brillante lumière, de la servitude à la Rédemption. C’est pourquoi chantons devant lui l’Alléluia ! » Évidemment, aujourd’hui, nous pouvons le chanter avec plus de conviction encore en pensant à la résurrection du Christ et à la nôtre.
Je reviens à notre psaume : il y a la joie, certes, et c’est celle du retour d’exil, on l’a vu. Mais il y a également beaucoup d’allusions à la période terrible et cette expression étonnante : « Sa colère ne dure qu’un instant ». De quelle colère s’agit-il ? Celle de Dieu, bien sûr. Pendant l’Exil à Babylone, on a eu tout loisir de méditer sur les diverses causes possibles de ce drame ; et on s’est demandé si le malheur du peuple n’avait pas été la conséquence de ses péchés. La seule solution pour ne pas retomber, on le sait bien, c’est de vivre désormais dans la fidélité à L’Alliance : « Que sans fin, SEIGNEUR, mon Dieu, je te rende grâce ! »


DEUXIÈME LECTURE – 2e lettre aux Corinthiens 8, 7. 9. 13-15


Frères,
7 puisque vous avez tout en abondance :
la foi, la Parole, la connaissance de Dieu,
toute sorte d’empressement et l’amour qui vous vient de nous,
qu’il y ait aussi abondance dans votre don généreux !
9 Vous connaissez en effet le don généreux
de notre Seigneur Jésus Christ :
lui qui est riche, il s’est fait pauvre à cause de vous,
pour que vous deveniez riches par sa pauvreté.
13 Il ne s’agit pas de vous mettre dans la gêne
en soulageant les autres,
il s’agit d’égalité.
14 Dans la circonstance présente,
ce que vous avez en abondance comblera leurs besoins,
afin que, réciproquement, ce qu’ils ont en abondance
puisse combler vos besoins,
15 et cela fera l’égalité,
comme dit l’Écriture à propos de la manne :
« Celui qui en avait ramassé beaucoup n’eut rien de trop,
celui qui en avait ramassé peu
ne manqua de rien.


APPRENDRE À PARTAGER
Il est toujours difficile de demander de l’argent : saint Paul fait appel, pour cela, à toutes les ressources de la diplomatie et de la fermeté ; les chapitres 8 et 9 de la deuxième lettre aux Corinthiens y sont consacrés. Et nous découvrons là un Paul inattendu, ironique sinon grinçant, encourageant et sévère à la fois. Au départ, il y a un fait historique, une famine qui a sévi en Judée (et particulièrement à Jérusalem), vers 46-48 apr. J.-C. L’historien Flavius Josèphe s’en fait l’écho :
il raconte que, à cette occasion, la reine Hélène d’Adiabène (un petit royaume au bord du Tigre) s’illustra par sa générosité, faisant venir du blé d’Alexandrie et des figues sèches de Chypre.
La communauté chrétienne de Jérusalem connut, elle aussi, la pauvreté pour plusieurs années ; il fallut organiser les secours. Dans l’immédiat, Antioche de Syrie donna l’exemple.

Voici le récit des Actes des Apôtres : « En ces jours-là, des prophètes descendirent de Jérusalem à Antioche. L’un d’eux, appelé Agabus, fit alors savoir, éclairé par l’Esprit, qu’une grande famine allait régner dans le monde entier – elle eut lieu en effet sous (l’empereur) Claude. Les disciples décidèrent alors qu’ils enverraient, selon les ressources de chacun, une contribution au service des frères qui habitaient la Judée. Ce qui fut fait. L’envoi, adressé aux Anciens, fut confié aux mains de Barnabas et de Saül. » (Ac 11, 27-30).
La suite montre que Paul attacha dès le début beaucoup d’importance à cette collecte : lui qui s’était consacré à l’évangélisation des païens a toujours manifesté le souci de rester attaché à l’Église-mère de Jérusalem. À ses yeux, c’était simple justice, d’ailleurs, car c’est à elle d’abord que l’on devait la Bonne Nouvelle. Et l’on se souvient qu’au moment de ce que l’on peut appeler « L’Assemblée de Jérusalem » il s’engagea solennellement à rester solidaire des autres apôtres ; il racontera plus tard : « Jacques, Céphas et Jean, considérés comme des colonnes, nous donnèrent la main, à moi et à Barnabas, en signe de communion, afin que nous allions, nous vers les païens, eux vers les circoncis. Simplement, nous aurions à nous souvenir des pauvres, ce que j’ai eu bien soin de faire. » (Ga 2, 9-10).
Dans ces années difficiles, donc, Paul s’attacha à obtenir la contribution des communautés plus lointaines ; il suffit de lire la lettre aux Romains : « La Macédoine et l’Achaïe ont décidé de manifester leur solidarité à l’égard des saints de Jérusalem qui sont dans la pauvreté. Oui, elles l’ont décidé et elles le leur devaient. Car si les païens ont profité de leurs biens spirituels, ils doivent également subvenir à leurs besoins matériels. » (Rm 15, 26-27).
De prime abord, la communauté de Corinthe se montra particulièrement bien intentionnée et même enthousiaste ; Paul pourra leur dire plus tard : « Vous avez été les premiers, non seulement à réaliser, mais aussi à décider cette œuvre dès l’an dernier. » (2 Co 8, 10). A cette occasion, on découvre les talents d’organisateur de Paul, témoin ces quelques lignes de la première lettre aux Corinthiens : « Pour la collecte en faveur des saints, vous suivrez, vous aussi, les règles que j’ai données aux Églises de Galatie. Le premier jour de chaque semaine, chacun mettra de côté chez lui ce qu’il aura réussi à épargner, afin qu’on n’attende pas mon arrivée pour recueillir les dons. Quand je serai là, j’enverrai, munis de lettres, ceux que vous aurez choisis, porter vos dons à Jérusalem ; s’il convient que j’y aille moi-même, ils feront le voyage avec moi. » (1 Co 16, 1-4).

DES PROMESSES AUX ACTES
Mais les belles promesses ne suffisent pas toujours ; il semble que les Corinthiens aient eu quelque mal à passer à l’acte, ce qui nous vaut les fameux chapitres 8 et 9 (et, en particulier, notre lecture de ce dimanche). Non sans humour, Paul commence par monter en épingle la générosité des autres communautés, qui ont bien de la chance, elles, de connaître la joie de donner : « Nous voulons vous faire connaître, frères, la grâce que Dieu a accordée aux Églises de Macédoine. Au milieu des multiples détresses qui les ont éprouvées, leur joie surabondante et leur pauvreté extrême ont débordé en trésors de libéralité. Selon leurs moyens et, j’en suis témoin, au-delà de leurs moyens, en toute spontanéité, avec une vive insistance, ils nous ont réclamé la grâce de participer à ce service au profit des saints. » (2 Co 8, 1-4). Et Paul ajoute : « Je ne vous le dis pas comme un ordre ; mais, en vous citant le zèle des autres, je vous permets de prouver l’authenticité de votre charité… Maintenant donc, achevez de la réaliser (la collecte) ; ainsi à vos beaux projets correspondra aussi la réalisation selon vos moyens. » (2 Co 8, 11).
Certains s’abritaient probablement derrière la faiblesse de leurs moyens : Paul balaie l’argument : « Quand l’intention est vraiment bonne, on est bien reçu avec ce que l’on a, peu importe ce que l’on n’a pas. » (2 Co 8, 12). Et là nous retrouvons la lecture de ce dimanche : « Il ne s’agit pas de vous mettre dans la gêne, en soulageant les autres, il s’agit d’égalité. En cette occasion, ce que vous avez en trop compensera ce qu’ils ont en moins. » Ici, Paul illustre son homélie en citant l’exemple de la manne au désert (Ex 16). Chacun pouvait ramasser chaque jour la quantité juste nécessaire à sa subsistance, tout excédent pourrissait. Bel apprentissage de l’équilibre social dans l’usage des richesses.
Enfin, le meilleur atout de Paul est un argument théologique (et nous retrouvons sous sa plume une de ces formules dont il a le génie) : « Vous connaissez en effet la générosité de notre Seigneur Jésus Christ qui, pour vous, de riche qu’il était, s’est fait pauvre pour vous enrichir de sa pauvreté. »


ÉVANGILE – selon Saint Marc 5, 21 – 43


En ce temps-là,
21 Jésus regagna en barque l’autre rive,
et une grande foule s’assembla autour de lui.
Il était au bord de la mer.
22 Arrive un des chefs de synagogue, nommé Jaïre.
Voyant Jésus, il tombe à ses pieds
et le supplie instamment :
23 « Ma fille, encore si jeune, est à la dernière extrémité.
Viens lui imposer les mains
pour qu’elle soit sauvée et qu’elle vive. »
24 Jésus partit avec lui,
et la foule qui le suivait
était si nombreuse qu’elle l’écrasait.
25 Or, une femme, qui avait des pertes de sang depuis douze ans…
26 – elle avait beaucoup souffert du traitement de nombreux médecins,
et elle avait dépensé tous ses biens sans avoir la moindre amélioration ;
au contraire, son état avait plutôt empiré -
27 … cette femme donc, ayant appris ce qu’on disait de Jésus,
vint par-derrière dans la foule et toucha son vêtement.
28 Elle se disait en effet :
« Si je parviens à toucher seulement son vêtement,
je serai sauvée. »
29 À l’instant, l’hémorragie s’arrêta,
et elle ressentit dans son corps qu’elle était guérie de son mal.
30 Aussitôt Jésus se rendit compte qu’une force était sortie de lui.
Il se retourna dans la foule, et il demandait :
« Qui a touché mes vêtements ? »
31 Ses disciples lui répondirent :
« Tu vois bien la foule qui t’écrase,
et tu demandes : Qui m’a touché ? »
32 Mais lui regardait tout autour
pour voir celle qui avait fait cela.
33 Alors la femme, saisie de crainte et toute tremblante,
sachant ce qui lui était arrivé,
vint se jeter à ses pieds et lui dit toute la vérité.
34 Jésus lui dit alors :
« Ma fille, ta foi t’a sauvée.
Va en paix et sois guérie de ton mal. »
35 Comme il parlait encore,
des gens arrivent de la maison de Jaïre,
le chef de synagogue,
pour dire à celui-ci :
« Ta fille vient de mourir.
À quoi bon déranger encore le Maître ? »
36 Jésus, surprenant ces mots,
dit au chef de synagogue :
« Ne crains pas, crois seulement. »
37 Il ne laissa personne l’accompagner,
sauf Pierre, Jacques, et Jean, le frère de Jacques.
38 Ils arrivent à la maison du chef de synagogue.
Jésus voit l’agitation,
et des gens qui pleurent et poussent de grands cris.
39 Il entre et leur dit :
« Pourquoi cette agitation et ces pleurs ?
L’enfant n’est pas morte : elle dort. »
40 Mais on se moquait de lui.
Alors il met tout le monde dehors,
prend avec lui le père et la mère de l’enfant,
et ceux qui étaient avec lui ;
puis il pénètre là où reposait l’enfant.
41 Il saisit la main de l’enfant, et lui dit :
« Talitha koum » ;
ce qui signifie :
« Jeune fille, je te le dis, lève-toi. »
42 Aussitôt la jeune fille se leva et se mit à marcher
- elle avait en effet douze ans.
Ils furent frappés d’une grande stupeur.
43 Et Jésus leur ordonna fermement
de ne le faire savoir à personne ;
puis il leur dit de la faire manger.


JÉSUS, MAÎTRE DE LA VIE
On peut penser que ceci se passe à Capharnaüm, quoique Marc ne juge pas utile de le préciser.
Les deux récits de miracles sont imbriqués l’un dans l’autre ;
les trois évangiles synoptiques racontent les mêmes événements dans le même ordre : la demande de guérison de Jaïre pour sa fille, puis la guérison de la femme et enfin la résurrection de la fillette.
Il y a douze ans que la femme est malade, l’enfant a douze ans ; dans un cas comme dans l’autre, les ressources humaines de la médecine sont épuisées.
Marc y insiste ; en ce qui concerne la femme, il précise qu’elle « avait des pertes de sang depuis douze ans… – elle avait beaucoup souffert du traitement de nombreux médecins, et elle avait dépensé tous ses biens sans aucune amélioration ; au contraire, son état avait plutôt empiré – » ; quant à la petite fille, il rapporte les propos désespérés des proches de Jaïre : « Ta fille vient de mourir. A quoi bon déranger encore le maître ? »
Si Marc tient ainsi à noter l’impuissance des hommes, c’est pour mieux faire ressortir le pouvoir de Jésus : un pouvoir tel qu’il émane de lui, qu’il lui échappe pour ainsi dire (la guérison de la femme), un pouvoir qui va jusqu’à ressusciter les morts (la fille de Jaïre).
Un pouvoir qui lui appartient en propre ; Marc tient à faire sentir la différence entre Jésus et les prophètes de l’Ancien Testament : Élie ressuscitant le fils de la veuve de Sarepta (1 R 17, 17-24), Élisée rappelant à la vie le fils de la Shounamite (2 R 4, 18-37), commencent tous deux par invoquer le Seigneur. Marc connaît par cœur ces exemples très célèbres ; et justement, il manifeste la puissance directe de Jésus en personne sur la maladie et la mort : « Ne crains pas, crois seulement », dit-il à Jaïre, et aux autres : « Pourquoi cette agitation et ces pleurs ? L’enfant n’est pas morte : elle dort. »
De cette manière Marc entend bien nous dire que Jésus lui-même est le Seigneur de la vie ; désormais nous savons que la mort est un sommeil dont Jésus peut nous réveiller.
La réanimation de la fille de Jaïre est une image et un avant-goût de notre résurrection : comme Jésus a pris la jeune fille par la main, ainsi nous prendra-t-il la main, chacun à notre tour : comme disait Isaïe : « Moi, le SEIGNEUR, je suis ton Dieu qui tiens ta main droite, qui te dis : Ne crains pas, c’est moi qui t’aide. » (Is 41, 13). C’est à toute l’humanité qu’un jour le Sauveur dira : « Talitha koum », ce qui signifie « Jeune fille, lève-toi ! » Nous en avons déjà un avant-goût dans le Baptême ; Marc connaissait-il déjà ce chant baptismal des premières communautés, rapporté par la lettre aux Éphésiens : « Éveille-toi, ô toi qui dors, relève-toi d’entre les morts, et le Christ t’illuminera. » (Ep 5, 14) ?

TOUT EST POSSIBLE À CELUI QUI CROIT
Pour participer à cette puissance de guérison, de résurrection de Jésus, il y a une seule condition, y croire : « Ma fille, ta foi t’a sauvée ». La foi, donnée librement, condition nécessaire et suffisante du salut, est certainement le deuxième thème de Marc ici ; une foi à laquelle n’importe qui peut accéder : Jaïre est un chef de synagogue, l’homme le plus recommandable qui soit ; mais à l’autre bout de l’échelle sociale, si on peut dire, il y a cette femme, interdite de séjour en quelque sorte ; sa maladie entraînant des pertes de sang continuelles la mettait en état d’impureté légale : or c’est à cette femme impure que Jésus parle de salut ; au vu et au su de tous, il la réintroduit dans la communauté.
Nous retrouvons ici une insistance de Marc, déjà rencontrée au tout début de son évangile, dans l’épisode de la guérison du lépreux (Mc 1, 40-45), le combat de Jésus contre toute exclusion (cf. sixième dimanche du Temps Ordinaire de l’Année B). Mais nous restons libres ; refuser de croire, prendre le parti des « moqueurs » (« Mais on se moquait de lui », verset 40), c’est « nous ranger dans le parti de la mort », comme dit le livre de la Sagesse (notre première lecture) : refuser d’entrer dans le chemin de la vie, c’est rester loin de Dieu et donc loin de la vie. Encore un thème très important pour Marc ; il faut croire que ses lecteurs avaient besoin de l’entendre : un peu plus loin, il sera le seul à rapporter la phrase de Jésus : « Tout est possible à celui qui croit. » (Mc 9, 23).
Pour l’instant, Jésus prend grand soin d’éduquer ses disciples à la foi : nous retrouvons les trois disciples les plus proches, toujours les mêmes : Pierre, Jacques et Jean, ceux de la première heure (1, 16-20), ceux qui seront témoins de la Transfiguration (9, 2) et de Gethsémani (14, 33) ; ceux également à qui il dispense parfois un enseignement particulier, à l’écart (chapitre 13) ; ce seront eux plus tard les grandes figures de la première Église : « Jacques, Céphas et Jean, considérés comme des colonnes » (Ga 2, 9) : quand Marc écrit son évangile, il n’est peut-être pas inutile de faire remarquer la prédilection que Jésus leur a toujours manifestée.
Enfin, dernière particularité de Marc, la force avec laquelle il rapporte les consignes de silence données par Jésus après chacune de ses manifestations de puissance : « Jésus leur recommanda avec insistance que personne ne le sache » ; peut-être faut-il voir là une fois de plus le « secret messianique » : le fait que Jésus ne puisse être reconnu comme Messie sans risque de malentendu qu’après la Passion ; mais il y a une autre explication : Jésus est en plein succès ; nous en avons la preuve dans deux phrases de Marc avant et après notre récit d’aujourd’hui : au chapitre 3 « Il en avait tant guéris que tous ceux qui étaient frappés de quelque mal se jetaient sur lui pour le toucher. » (Mc 3, 10)… et au chapitre 6 : « Partout où il entrait, villages, villes ou hameaux, on mettait les malades sur les places ; on le suppliait de les laisser toucher seulement la frange de son vêtement, et ceux qui le touchaient étaient tous sauvés. » (Mc 6, 56). Marc ne s’est pas étendu comme Matthieu (4) et Luc (4) sur le contenu des tentations que Jésus a dû affronter tout au long de sa vie ; nul doute qu’il ait connu celle de la gloire ; Matthieu le montre au sommet du Temple résistant à celui qui l’incitait à faire un coup d’éclat ; Marc ne nous fait pas un tel récit, mais il s’ingénie à montrer l’humilité de Jésus qui fuit toute mise en valeur personnelle. Bien au contraire, détournant l’attention de lui-même, il tourne les regards de tous vers la jeune fille qui se réveille et, tout simplement, « leur dit de la faire manger ».

Commentaires de Marie-Noëlle Thabut, année liturgique B, 13e dimanche du temps ordinaire (28 juin 2015)

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15 juin 2015 1 15 /06 /juin /2015 22:35

 

 
Ces commentaires, trouvés sur le site "Église catholique en France", permettent à toute personne de bonne volonté, chrétienne ou non, de mieux comprendre la Bible, le livre le plus diffusé au monde, en
  • décodant le langage imagé utilisé par l'auteur.

Attention le texte écrit peut différer des versions audio (Radio-Notre-Dame) et vidéo (KTO TV) qui ont été modifiées par Marie-Noëlle Thabut, parfois pour les améliorer, parfois pour s'adapter aux formats imposés par ces chaînes de radio ou de télévision. Dans cette hypothèse, nous mettons en italiques les passages supprimés pour ces médias.

Je souhaite arriver à mettre ici, chaque dimanche, les commentaires de Marie-Noëlle Thabut. Ma seule contribution consiste à surligner les passages que je trouve les plus enrichissants et à écrire en rouge ceux qui parlent d'un thème qui m'est cher : la liberté (trois autres pages de mon blog sont consacrées à ces passages des Évangiles, du reste du Nouveau Testament ou de l'Ancien Testament qui parlent de la liberté). D'après Marie-Noëlle Thabut, "... si nous ne trouvons pas dans les textes une parole libérante, c'est que nous ne les avons pas compris."

 

Version audio, trouvée sur le site de Radio-Notre-Dame (disponible seulement à compter du 21 juin 2015).

En bas de page, vous avez désormais les versions vidéo des commentaires, trouvées sur KTO TV.

PREMIÈRE LECTURE – livre de Job 38, 1. 8 – 11


1 Le SEIGNEUR s’adressa à Job du milieu de la tempête et dit :
8 « Qui donc a retenu la mer avec des portes,
quand elle jaillit du sein primordial ;
9 quand je lui mis pour vêtement la nuée,
en guise de langes le nuage sombre ;
10 quand je lui imposai ma limite,
et que je disposai verrous et portes ?
11 Et je dis : Tu viendras jusqu’ici !
Tu n’iras pas plus loin,
ici s’arrêtera l’orgueil de tes flots ! »


LA CRÉATION TOUT ENTIÈRE EST DANS LA MAIN DE DIEU
Voilà un texte qui nous dit comment nos ancêtres imaginaient Dieu en train de créer le monde ! Il se trouve face à des masses d’eau mugissantes : d’un geste de la main, il les arrête « Tu viendras jusqu’ici ! Tu n’iras pas plus loin, ici s’arrêtera l’orgueil de tes flots ! » Et, pour les contenir, il installe des portes avec des verrous ; enfin, il saisit une écharpe de nuages qui traînait dans le ciel et il en fait un lange pour la mer enfin calmée, devenue un nourrisson tout faible entre ses mains.
Dans une civilisation qui a gardé la mémoire d’un déluge meurtrier, mais qui connaît aussi la sécheresse et la soif, la maîtrise de Dieu sur les eaux est la meilleure manière de dire sa Toute-Puissance. Et si le livre de Job dit que Dieu parle « du milieu de la tempête », c’est également une manière de dire qu’il est bien le seul être au monde à maîtriser la tempête au point de s’en servir comme d’un porte-voix !
À elle toute seule, cette mise en scène est déjà une réponse aux problèmes de Job ; car, on le sait bien, il y a dans nos vies des tempêtes de toute sorte, et celles qui se déroulent dans notre tête sont autrement plus graves que celles des océans. Or Job est en pleine tempête intérieure, justement.
Vous savez bien que le livre de Job ne prétend pas raconter une histoire vraie, il est classé parmi les livres de Sagesse : c’est donc une réflexion qui nous est proposée sur les grands problèmes de l’humanité. Le problème dont il s’agit ici, c’est celui qui nous secoue tous, un jour ou l’autre, le plus terrible de nos vies : ce qu’on appelle couramment le problème du mal : affrontés à la maladie, la souffrance, la mort, l’échec de nos rêves et de nos projets, spontanément, nous demandons des comptes à Dieu, parce que, d’une manière ou d’une autre, nous pensons qu’il est le grand responsable de nos malheurs.
C’est toute l’histoire du livre de Job. Il ressemble à un conte : il pourrait commencer par « il était une fois » : il était une fois un homme qui s’appelait Job ; il avait commencé sa vie dans le bonheur, la richesse, la réussite ; mais soudain, tous les malheurs s’abattent sur lui : la mort tragique de tous ses enfants, la misère la plus noire, la maladie, la déchéance physique…
Pourtant, jusque-là, il était un homme juste, fidèle au Seigneur, et donc, comme il se doit, tout allait bien pour lui. Mais alors, que s’est-il passé ? Désormais, se pose la question : pourquoi cette souffrance ? Pourquoi le sort s’acharne-t-il sur moi, qui suis un innocent ? Si j’avais des choses à me reprocher, je m’estimerais puni et ce serait justice, mais j’ai beau chercher, je n’ai rien à me reprocher… Ces questions, Job les pose directement à Dieu, il les pose et repose sans cesse.
Et le passage que nous venons d’entendre est le début de la réponse de Dieu ; ce n’est pas une explication de tout ce qui vient d’arriver à Job, ce n’est pas non plus un reproche pour avoir osé poser des questions à Dieu, non, c’est une réponse, mais inattendue, c’est le moins qu’on puisse dire.
Cette réponse se présente sous la forme d’un long discours de Dieu :
la première phrase dit « Qui est celui qui dénigre la providence par des discours insensés ? » (littéralement : « Qui obscurcit le plan de Dieu par des propos dénués de sagesse ? »).
La suite est une véritable hymne à la Création.
Il faudrait la relire en entier, je vous lis seulement l’introduction (c’est Dieu qui parle) : « Où est-ce que tu étais quand je fondai la terre ? Dis-le-moi puisque tu es si savant. Qui en fixa les mesures, le saurais-tu ? Ou qui tendit sur elle le cordeau ? En quoi s’immergent ses piliers, et qui donc posa sa pierre d’angle, tandis que les étoiles du matin chantaient en chœur et tous les Fils de Dieu crièrent hourra ? »
Et Dieu, doucement, tranquillement, mais fermement, remet, comme on dit, Job à sa place sur le thème : tu n’as pas créé le monde, tu n’as pas maîtrisé la mer (c’est notre texte d’aujourd’hui), tu ne maîtrises pas davantage la lumière, ni la neige, ni la grêle, ni aucun des phénomènes naturels, ni la marche des étoiles ; tu n’es pas non plus le maître des animaux, que sais-tu de leur nourriture, et de leur reproduction ?

NOTRE VIE ÉGALEMENT EST DANS LA MAIN DE DIEU
Devant cette avalanche d’évocations de tout ce qui nous échappe, Job ne trouve plus rien à dire : « Je ne fais pas le poids… Je mets la main sur ma bouche. » (Jb 40, 4).
Il reprend même la phrase du début, (cette fois, c’est Job qui parle) :
« Qui est celui qui dénigre la providence sans y rien connaître ? Eh oui ! J’ai abordé, sans le savoir, des mystères qui me confondent. » (Jb 42, 3). Ce qui prouve qu’il a bien entendu la leçon.
Cette prise de conscience de Job ne résout pas son problème, me direz-vous ; il est tout aussi malade, ses enfants sont bel et bien morts, il est le pestiféré sur son tas de fumier… et on peut se demander si il est d’humeur à s’émerveiller devant les beautés du monde ? Quand on a les yeux pleins de larmes, on ne voit plus rien…
Alors que signifie cette hymne à la grandeur de Dieu ? On croirait presque que Dieu se vante… C’est le moment de nous rappeler ce que dit saint Paul : « Tout ce qui a été écrit jadis (sous-entendu dans la Bible) l’a été pour notre instruction, afin que, par la persévérance apportée par les Écritures, nous possédions l’espérance. » (Rm 15, 4) ; Dieu ne se vante pas de son pouvoir, Dieu n’a pas besoin de notre admiration ; quand nous nous émerveillons devant sa Création, c’est à nous que cela fait du bien !
Si Dieu rappelle à Job son pouvoir, c’est pour le rassurer… Bien plus que d’exalter la grandeur du Tout-Puissant, il s’agit d’inciter la créature impuissante à la confiance. Puisque Dieu maîtrise la mer et les flots, puisqu’il leur impose sa loi, c’est qu’il en est le maître. Ce que l’auteur du livre de Job veut nous faire entendre ici, c’est : Confiance, vous êtes impuissants, peut-être, mais vous êtes dans la main de Dieu ; quelles que soient les tempêtes de votre existence, il ne les laissera pas vous submerger.


PSAUME – 106 (107), 21-24. 25-26. 28-29. 30-31


21 Qu’ils rendent grâce au SEIGNEUR de son amour,
22 qu’ils offrent des sacrifices de louange,
24 ceux qui ont vu les œuvres du SEIGNEUR
et ses merveilles parmi les océans.

25 Il parle, et provoque la tempête,
un vent qui soulève les vagues :
26 portés jusqu’au ciel, retombant aux abîmes,
ils étaient malades à rendre l’âme.

28 Dans leur angoisse, ils ont crié vers le SEIGNEUR,
et lui les a tirés de la détresse,
29 réduisant la tempête au silence,
faisant taire les vagues.

30 Ils se réjouissent de les voir s’apaiser,
d’être conduits au port qu’ils désiraient.
31 Qu’ils rendent grâce au SEIGNEUR de son amour,
de ses merveilles pour les hommes.


UN PSAUME EN FORME D’EX-VOTO
Je vous ai parlé déjà des ex-voto sous forme de tableaux qu’on trouve dans certaines églises, en particulier dans le Midi de la France : la peinture évoque avec force détails dramatiques une situation désespérée, par exemple des marins en perdition ; tout y est : la mer démontée, le bateau dans le creux des énormes vagues, les marins terrifiés, parfois même, les familles en prière sur le rivage… Par hypothèse, si le tableau est accroché au mur d’une église, c’est que tout s’est bien terminé ! Et un jour, les familles, en larmes encore, mais de joie cette fois, sont venues à l’église, le tableau à la main, rendre grâce pour l’intervention de Dieu qui a sauvé l’un des leurs.
Ce psaume 106/107 que nous venons d’entendre est un peu comme le mur d’église qui porte ces tableaux : il évoque quatre situations dramatiques, quatre dangers mortels ; le chiffre quatre n’est pas dû au hasard, il représente la totalité, ici il est symbolique de tous les dangers qui menacent l’humanité et en particulier le peuple de Dieu.
Le premier tableau représente le peuple dans le désert de l’Exode, affrontant la faim et la soif dans sa marche vers la liberté, après la sortie d’Égypte : « Certains erraient dans le désert sur des chemins perdus, sans trouver de ville où s’établir : ils souffraient la faim et la soif, ils sentaient leur âme défaillir »… Le second tableau nous transporte auprès des exilés à Babylone : « Certains gisaient dans des ténèbres mortelles, captifs de la misère et des fers… Soumis à des travaux accablants, ils succombaient et nul ne les aidait. »… Le troisième tableau évoque la détresse morale, le découragement, on dirait aujourd’hui « la déprime » : « Certains, égarés par leur péché, ployaient sous le poids de leurs fautes : ils avaient toute nourriture en dégoût, ils touchaient aux portes de la mort »… Enfin, le dernier tableau, c’est celui qui nous est proposé aujourd’hui, des marins en perdition dans la tempête : « Certains, embarqués sur des navires, occupés à leur travail en haute mer, dans le vent qui soulève les vagues… portés jusqu’au ciel, retombant aux abîmes, ils étaient malades à rendre l’âme ; ils tournoyaient, titubaient comme des ivrognes : leur sagesse était engloutie. »
Tous ces gens étaient des croyants ; et donc, ils ont eu le bon réflexe, celui d’appeler Dieu à leur secours. Quatre fois le psaume répète comme un refrain : « Dans leur angoisse, ils ont crié vers le SEIGNEUR, et lui les a tirés de la détresse ». Et le psaume égrène la litanie des interventions de Dieu pour sauver les malheureux, dans chacune de ces situations. Les premiers, ceux qui cherchaient leur chemin dans le désert, « Il les conduit sur le bon chemin, les mène vers une ville où s’établir… Il étanche leur soif, il comble de biens les affamés ! » Ceux qui étaient en exil à Babylone, « Il les délivre des ténèbres mortelles, il fait tomber leurs chaînes… Il brise les portes de bronze, il casse les barres de fer ! » Ceux qui étaient déprimés, « Il envoie sa parole, il les guérit, il arrache leur vie à la fosse… » Quant à ceux qui étaient en perdition, il a réduit la tempête au silence, faisant taire les vagues… et il les a conduits au port qu’ils désiraient. »

SAVOIR RENDRE GRÂCE
Très logiquement, la conclusion de tous ces croyants, c’est une énorme action de grâce ; là encore, le psaume répète comme un refrain « Qu’ils rendent grâce au SEIGNEUR de son amour, de ses merveilles pour les hommes… »
Ces croyants, vous l’avez compris, c’est le peuple d’Israël : il a rencontré tour à tour ces quatre situations dramatiques, et combien d’autres… Et il peut dire d’expérience (et c’est le premier verset de ce psaume) : « Rendez grâce au SEIGNEUR : Il est bon ! Éternel est son amour ! » Et, parcourant toute son histoire, il élargit encore son action de grâce ; c’est une véritable litanie des merveilles de Dieu en faveur d’Israël : « C’est lui qui change les fleuves en désert, les sources d’eau en pays de la soif… C’est lui qui change le désert en étang, les terres arides en source d’eau ; là, il établit les affamés pour y fonder une ville… Dieu livre au mépris les puissants, il les égare dans un chaos sans chemin. Mais il relève le pauvre de sa misère ; il rend prospères familles et troupeaux. Les justes voient, ils sont en fête ; et l’injustice ferme sa bouche. »
Des siècles plus tard, une jeune fille d’Israël qui était une sage par excellence, a retrouvé les mêmes accents ; incontestablement, cette partie de notre psaume d’aujourd’hui ressemble étrangement au Magnificat.
Rien d’étonnant : Marie, comme tout croyant véritable, fait l’expérience de l’action de Dieu et relit toute l’histoire humaine à cette lumière : « Son amour s’étend d’âge en âge sur ceux qui le craignent. Déployant la force de son bras, il disperse les superbes. Il renverse les puissants de leur trône, il élève les humbles… Il relève Israël, son serviteur, il se souvient de son amour. »

Le dernier verset de ce psaume, tire la leçon de l’ensemble : « Qui veut être sage retiendra ces choses : il y reconnaîtra l’amour du SEIGNEUR. » C’est peut-être bien effectivement la clé de la sagesse : savoir à tout instant dans les tempêtes de nos vies que le Seigneur est là et reste maître des flots. Spontanément, quand nous sommes affrontés au malheur, quel qu’il soit, nous sommes, comme Job, tentés de dire que ce n’est pas juste, et que Dieu nous a abandonnés. Pas plus que Job, nous ne trouverons d’explication satisfaisante des souffrances que nous traversons, mais comme lui, nous sommes invités à les vivre dans la confiance. Il faudrait toujours garder en mémoire le mot du prophète Aggée : « Puisque mon esprit se tient au milieu de vous, ne craignez rien. » (Ag 2, 5).


DEUXIÈME LECTURE – 2e lettre de l’apôtre Paul aux Corinthiens 5, 14 – 17


Frères,
14 l’amour du Christ nous saisit
quand nous pensons qu’un seul est mort pour tous,
et qu’ainsi tous ont passé par la mort.
15 Car le Christ est mort pour tous,
afin que les vivants n’aient plus leur vie centrée sur eux-mêmes,
mais sur lui, qui est mort et ressuscité pour eux.
16 Désormais nous ne regardons plus personne
d’une manière simplement humaine :
si nous avons connu le Christ de cette manière,
maintenant nous ne le connaissons plus ainsi.
17 Si donc quelqu’un dans le Christ,
il est une créature nouvelle.
Le monde ancien s’en est allé,
un monde nouveau est déjà né.


QUAND PAUL CONTEMPLE LA CROIX
« L’amour du Christ nous saisit quand nous pensons qu’un seul est mort pour tous » : le mot « saisir » ici est très fort, on peut dire littéralement « L’amour du Christ nous empoigne » ; ne nous demandons pas de quel amour il s’agit : l’amour du Christ pour nous ? Ou l’amour que nous portons au Christ ? Une telle question est encore dans la logique humaine ; dans la logique de Dieu, les deux n’en font qu’un, puisque tout amour vient de Dieu, comme dit saint Jean.
« L’amour du Christ nous saisit quand nous pensons qu’un seul est mort pour tous », c’est-à-dire quand nous contemplons la croix. Peut-être faut-il apprendre à contempler la croix du Christ car elle est le lieu par excellence de la Révélation de Dieu. Dernière étape de la pédagogie de Dieu : tant qu’on n’avait pas vu le Christ, l’homme-Dieu en croix, on ne pouvait pas connaître Dieu, c’est-à-dire connaître jusqu’où va l’amour de Dieu. On en savait déjà beaucoup à l’orée du Nouveau Testament, mais il manquait la révélation suprême, celle qui a été donnée sur la croix.
Dans l’Ancien Testament, on est resté longtemps (mais pas toujours) dans ce qu’on pourrait appeler un schéma de compensation : Abraham, négociant avec Dieu, le salut de Sodome et Gomorrhe, raisonnait en termes de compensation : « Si tu trouves cinquante justes dans la ville, pardonneras-tu à la ville à cause des cinquante justes qui s’y trouvent ? » et Dieu avait répondu : « Si je trouve à Sodome cinquante justes au sein de la ville, je pardonnerai à toute la cité. » Fort de ce premier succès, Abraham s’était enhardi et, de petit marchandage en petit marchandage, avait osé demander « Et si tu trouves seulement dix justes ? » et une fois de plus, la réponse avait été « Je ne détruirai pas à cause de ces dix. » (Gn 18, 32).
Jérémie, lui, était allé encore plus loin, puisqu’il avait entrevu que le salut du peuple de Dieu serait obtenu par un seul juste : « Parcourez les rues de Jérusalem, regardez donc et enquêtez, cherchez sur ses places : Y trouvez-vous un homme ? (sous-entendu qui mérite ce nom). Y en a-t-il un seul qui défende le droit, qui cherche à être vrai ? Alors je pardonnerai à la ville. » (Jr 5, 1).
Mais, déjà, dès le deuxième Isaïe, les prophètes ne parlaient plus en termes de compensation, de prix à payer pour effacer les fautes des hommes. Isaïe (quand il parle du serviteur souffrant) et Zacharie (parlant d’un innocent transpercé) annoncent que l’humanité tout entière sera convertie grâce au comportement du Messie ; parce que celui-là offre sa vie, le cœur des hommes sera enfin touché. Nos cœurs de pierre deviendront des cœurs de chair. Ce n’est pas une affaire de calcul de mérites, mais plutôt une histoire de contagion, si j’ose dire.
L’expression « le Christ est mort pour tous » est certainement dans ce registre. Une chose est sûre : elle fait partie des toutes premières formulations de la foi chrétienne. « Le Fils de l’Homme est venu non pour être servi mais pour servir et donner sa vie en rançon (entendez en libération) pour la multitude. » (Mc 10, 45)… « Ceci est mon sang, le sang de l’Alliance, versé pour la multitude. » (Mc 14, 24). « il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ceux qu’on aime. » (Jn 15, 13).
« Un seul est mort pour tous », dit Paul : c’est vraiment le cœur de notre foi ; mais précisément, parce que c’est le cœur du mystère de Dieu, il nous est totalement impossible de le formuler dans nos mots d’hommes ; nous pouvons seulement essayer d’approcher un peu le mystère. La première question qui se pose, bien sûr, c’est que veut dire « mort pour tous » ? « Pour » veut-il dire « à la place de » ? Ou « au bénéfice de » ? Ce n’est sûrement pas « à la place de » : puisqu’il nous faudra quand même bien mourir à notre tour. C’est certainement au bénéfice de, c’est-à-dire que sa mort a un sens pour nous ; notre vie est transformée par sa mort.

LE VRAI VISAGE DU DIEU DE MISÉRICORDE
Il est mort, justement, pour que nous vivions (sous-entendu que nous vivions de la vraie vie, au sens de saint Jean) : « La vie éternelle, c’est qu’ils te connaissent, toi, le seul vrai Dieu et celui que tu as envoyé, Jésus Christ. » (Jn 17, 3). Être sauvé, c’est « connaître » Dieu : le Christ a accepté de mourir pour que nous connaissions Dieu tel qu’Il est : car c’est sur la croix que nous voyons le vrai visage de Dieu, l’amour qui survit à toutes les haines, toutes les jalousies, toutes les soifs de pouvoir et de domination. C’est contre toutes ces dérives humaines que Jésus a lutté tout au long de sa vie publique ; c’est de ces dérives humaines que le Christ est mort. Il a accepté d’affronter cet océan de violence humaine pour y révéler la douceur, la tendresse, le pardon de Dieu. En ce sens-là, on peut dire avec Isaïe « il était broyé à cause de nos perversités » ; mais il ne s’agit plus de compensation ; il s’agit de révélation : la mort du Christ nous apporte la vie, non pas parce qu’il aurait payé le prix de nos fautes, mais parce que dans sa mort, nous connaissons enfin le vrai visage de Dieu. Cette lecture-là n’était pas possible tant qu’on n’avait pas vu le Christ en croix.
C’est pour cela que Paul dit « Désormais nous ne connaissons plus personne à la manière humaine : si nous avons connu le Christ de cette manière humaine, maintenant nous ne le connaissons plus ainsi. » Cette découverte du vrai visage de Dieu, cette révélation sur la croix, cette nouvelle « connaissance » évidemment, nous éblouit. Paul peut bien dire : « L’amour du Christ nous saisit… Si quelqu’un est en Jésus-Christ, il est une créature nouvelle. Le monde ancien s’en est allé, un monde nouveau est déjà né. »


ÉVANGILE – selon Saint Marc 4, 35 – 41


Toute la journée,
Jésus avait parlé à la foule en paraboles.
35 Le soir venu, il dit à ses disciples :
« Passons sur l’autre rive. »
36 Quittant la foule,
ils emmenèrent Jésus, comme il était, dans la barque,
et d’autres barques l’accompagnaient.
37 Survient une violente tempête.
Les vagues se jetaient sur la barque,
si bien que déjà elle se remplissait d’eau.
38 Lui dormait sur le coussin à l’arrière.
Les disciples le réveillent et lui disent :
« Maître, nous sommes perdus ;
cela ne te fait rien ? »
39 Réveillé, il menaça le vent et dit à la mer :
« Silence, tais-toi ! »
Le vent tomba,
et il se fit un grand calme.
40 Jésus leur dit :
« Pourquoi êtes-vous si craintifs ?
N’avez-vous pas encore la foi ? »
41 Saisis d’une grande crainte,
ils se disaient entre eux :
« Qui est-il donc, celui-ci,
pour que même le vent et la mer lui obéissent ? »


QUI EST-IL DONC, CET HOMME ?
« Qui est-il donc, pour que même le vent et la mer lui obéissent ? » Et c’est clair, les éléments déchaînés lui obéissent. Marc insiste sur le contraste : « Il y eut une violente tempête. Les vagues se jetaient sur la barque, si bien que déjà elle se remplissait d’eau. » Affolés, les disciples réveillent Jésus ; il suffit qu’il dise à la mer et au vent « Silence tais-toi ! » pour qu’aussitôt le vent tombe et qu’il s’établisse un grand calme.
« Qui est-il donc, cet homme ? », c’est la grande question de Marc tout au long de son Évangile… et ici, la réponse est dans la question. Qui a pouvoir sur la mer, comme sur toute la Création ? Sinon Dieu lui-même ? Rappelez-vous le livre de Job quand le SEIGNEUR dit à Job : « Qui donc a retenu la mer avec des portes, quand elle jaillit du sein de l’abîme ; quand je fis de la nuée son vêtement, et l’enveloppai de nuages pour lui servir de langes ; quand je lui imposai des limites, et que je disposai les portes et leurs verrous ? Je lui dis : Tu viendras jusqu’ici ! Tu n’iras pas plus loin, ici s’arrêtera l’orgueil de tes flots ! » (Jb 38, 1. 8-10).
En écho, les psaumes chantent cette maîtrise de Dieu : « Tu as donné son assise à la terre, qu’elle reste inébranlable au cours des temps. Tu l’as vêtue de l’abîme des mers : les eaux couvraient même les montagnes ; à ta menace, elles prennent la fuite, effrayées par le tonnerre de ta voix. Elles passent les montagnes, se ruent dans les vallées vers le lieu que tu leur as préparé. Tu leur imposes la limite à ne pas franchir ; qu’elles ne reviennent jamais couvrir la terre. » (Ps 103/104, 5. 9)… « Il apaise le vacarme des mers ; le vacarme de leurs flots et la rumeur des peuples. » (Ps 64/65, 8).
Dieu maîtrise tellement les éléments, dit la Bible, qu’il les met au service de son peuple : « La Mer Rouge devint une route sans obstacle, les flots impétueux une plaine verdoyante, par où tout un peuple passa, protégé par ta main. » (Sg 19, 7-8). « Les eaux en te voyant, Seigneur, les eaux, en te voyant, tremblèrent, l’abîme lui-même a frémi. » (Ps 76/77, 17).

Au moment même, donc, où ils posent la question « Qui est-il donc, pour que même le vent et la mer lui obéissent ? », les disciples ont trouvé la réponse : cet homme est un envoyé de Dieu ! Et c’est pour cela qu’ils sont, comme dit Marc, « saisis d’une grande crainte ». Jusqu’ici, ils étaient terrifiés par la tempête déchaînée, maintenant, le calme miraculeusement rétabli, ils sont remplis de la crainte qu’on éprouve en présence de Dieu.
Mais le plus surprenant de ce texte, ce n’est pas la peur des disciples : ni leur première crainte, devant la tempête, ni leur deuxième crainte, en face de celui qu’ils reconnaissent comme l’envoyé de Dieu. Le plus surprenant de ce texte, c’est la question que Jésus leur pose : « Pourquoi avoir peur ? Comment se fait-il que vous n’ayez pas la foi ? » Ce qui est étonnant, c’est que cela l’étonne ! Et en plus, il fait même des reproches ! Pourtant, la peur de la tempête n’est-elle pas le commencement de la Sagesse ? Simple conscience de notre impuissance, de nos limites. Quand on se trouve sur un bateau mal maîtrisé, quand le vent commence à se lever, on a vite fait d’avoir peur ; alors quand une véritable tempête se déchaîne, cela doit être terrifiant ! Et que dire des tempêtes de nos vies et de la vie du monde ?
« Maître, nous sommes perdus ; cela ne te fait rien ? » Nous lui posons volontiers cette question ; Marc souligne ici la tentation d’interpréter le silence de Dieu comme une marque d’indifférence. Mais lui, Jésus, a l’air de dire : avoir peur, c’est manquer de foi : « Comment se fait-il que vous n’ayez pas la foi ? » Et lui, très calmement, maîtrise les éléments ; il n’a pas eu peur une seconde, parce qu’il a la foi. Il sait que son Père lui donne d’être capable de commander à la mer et au vent. Si je comprends bien, c’est notre sentiment d’impuissance lui-même qui est un manque de foi !
Il ne s’agit évidemment pas de prendre nos rêves pour des réalités et de nous croire désormais tout-puissants ; la réalité nous dissuaderait très vite. Mais il s’agit d’avoir la foi, c’est-à-dire de croire que, en Lui, désormais, nous pouvons tout ! Y compris maîtriser la mer et, ce qui est plus important encore, les forces du mal.

UN NOUVEAU MONDE EST DÉJA NÉ
« Dominez la terre et soumettez-la » a dit Dieu à l’homme et à la femme en les créant. Ce n’était pas une parole en l’air ! C’était, et donc c’est encore le projet de Dieu sur nous. Ce projet de Dieu sur l’humanité s’accomplit en Jésus-Christ ; à son tour il nous dit « Tout pouvoir m’a été donné au ciel et sur la terre… Allez donc ». Désormais, comme dit Paul dans la deuxième lettre aux Corinthiens, « L’amour du Christ nous saisit » (notre 2e lecture de ce dimanche) ; désormais plus rien ne nous séparera de cet amour dans lequel nous sommes plongés depuis notre Baptême ; et s’il nous empoigne, très certainement, c’est pour nous propulser en avant. « Allez donc… »
Il faut réentendre Paul nous dire dans la deuxième lecture : « Si quelqu’un est en Jésus Christ, il est une créature nouvelle. Le monde ancien s’en est allé, un monde nouveau est déjà né. » Désormais, nous ne sommes plus dans la première Création. Il nous reste peut-être à prendre la mesure du bouleversement qui a été introduit dans le monde par la Résurrection du Christ. « Un nouveau monde est déjà né ». DEJA ! Le chrétien, c’est quelqu’un qui dit « Désormais ! » Désormais, plus rien n’est comme avant. L’humanité est neuve, c’est comme si elle venait de naître.
Désormais nous vivons de la vie nouvelle du Ressuscité, vie faite de solidarité, de justice, de partage ; désormais nous pouvons vivre comme le Christ non pour être servis, mais pour servir ; si nous vivons greffés sur lui, nous vivons de sa vie, une vie au service des autres ; nous sommes capables, désormais, de pleurer avec ceux qui pleurent et d’affronter les mêmes combats que Jésus pour maîtriser toutes les tempêtes des hommes, le mal et la haine sous toutes ses formes. Tout Chrétien peut dire comme saint Paul « Ce n’est plus moi qui vis, c’est le Christ qui vit en moi… » Il nous suffit comme dit la lettre aux Hébreux de « garder les regards fixés sur celui qui est l’initiateur de la foi et la mène à son accomplissement » (He 12, 2).
Au fond, si je comprends bien, le mot « impossible » n’est pas chrétien !

Commentaires de Marie-Noëlle Thabut, année liturgique B, 12e dimanche du temps ordinaire (21 juin 2015)

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8 juin 2015 1 08 /06 /juin /2015 23:43

 

 
Ces commentaires, trouvés sur le site "Église catholique en France", permettent à toute personne de bonne volonté, chrétienne ou non, de mieux comprendre la Bible, le livre le plus diffusé au monde, en
  • décodant le langage imagé utilisé par l'auteur.

Attention le texte écrit peut différer des versions audio (Radio-Notre-Dame) et vidéo (KTO TV) qui ont été modifiées par Marie-Noëlle Thabut, parfois pour les améliorer, parfois pour s'adapter aux formats imposés par ces chaînes de radio ou de télévision. Dans cette hypothèse, nous mettons en italiques les passages supprimés pour ces médias.

Je souhaite arriver à mettre ici, chaque dimanche, les commentaires de Marie-Noëlle Thabut. Ma seule contribution consiste à surligner les passages que je trouve les plus enrichissants et à écrire en rouge ceux qui parlent d'un thème qui m'est cher : la liberté (trois autres pages de mon blog sont consacrées à ces passages des Évangiles, du reste du Nouveau Testament ou de l'Ancien Testament qui parlent de la liberté). D'après Marie-Noëlle Thabut, "... si nous ne trouvons pas dans les textes une parole libérante, c'est que nous ne les avons pas compris."

 

Version audio, trouvée sur le site de Radio-Notre-Dame (disponible seulement à compter du 14 juin 2015).

En bas de page, vous avez désormais les versions vidéo des commentaires, trouvées sur KTO TV.

 

PREMIÈRE LECTURE – Livre d’Ézékiel 17, 22 – 24


22 Ainsi parle le SEIGNEUR Dieu :
À la cime du grand cèdre,
je prendrai une tige ;
au sommet de sa ramure,
j’en cueillerai une toute jeune,
et je la planterai moi-même
sur une montagne très élevée.
23 Sur la haute montagne d’Israël je la planterai.
Elle portera des rameaux, et portera du fruit,
elle deviendra un cèdre magnifique.
En dessous d’elle habiteront tous les passereaux,
et toutes sortes d’oiseaux
à l’ombre de ses branches ils habiteront.
24 Alors tous les arbres des champs sauront
que Je suis le SEIGNEUR :
je renverse l’arbre élevé
et relève l’arbre renversé,
je fais sécher l’arbre vert
et reverdir l’arbre sec.
Je suis le SEIGNEUR, j’ai parlé,
et je le ferai.


UNE PARABOLE D’ESPÉRANCE
Pour comprendre la parabole d’Ezéchiel, il faut se rappeler le contexte historique dans lequel parle le prophète : en 597, Nabuchodonosor, roi de Babylone, s’est emparé de Jérusalem ; il a déporté le roi et une partie des habitants (parmi eux, Ezéchiel). Dix ans plus tard, en 587, nouvelle vague, cette fois, Jérusalem est complètement détruite et pillée, une nouvelle partie de ses habitants déportés à leur tour à Babylone.
Le peuple juif semble avoir tout perdu : sa terre, signe concret de la bénédiction de Dieu, son roi, médiateur entre Dieu et le peuple, son Temple, lieu de la Présence divine. D’où la question qui, désormais, taraude tous les cœurs : Dieu aurait-il abandonné son peuple ? C’est, au sens propre du terme, la « question de confiance ».
Le miracle de la foi, justement, c’est qu’au sein même de l’épreuve, elle se purifie et s’approfondit : c’est exactement ce qui s’est passé pour Israël. L’exil à Babylone a été l’occasion d’un sursaut extraordinaire de la foi juive ; Ezéchiel est l’un des artisans de ce sursaut : avant la catastrophe, il avait alerté le peuple sur les conséquences désastreuses et inévitables de sa conduite. Il avait multiplié les menaces, dans l’espoir d’obtenir une conversion. Désormais, la catastrophe étant survenue, il se consacre à relever l’espoir défaillant. A ce peuple humilié, en exil, il apporte une parole d’espérance. Cette parabole du cèdre que nous lisons aujourd’hui en est une.
Pourquoi un cèdre, d’abord ? Parce que le cèdre était le symbole de la dynastie royale. Ezéchiel prend l’image du cèdre pour parler du roi, comme La Fontaine prenait celle du lion. Le roi en exil est comme un cèdre renversé (on emploie bien en français l’expression « renverser un roi »), il est comme un arbre desséché… Mais Dieu va prélever une tige tendre du vieil arbre et le replanter lui-même.
« Sur la haute montagne d’Israël, je la planterai » : la « haute montagne d’Israël », c’est évidemment Jérusalem ; topographiquement, ce n’est pas la plus haute montagne du pays, mais c’est d’une autre élévation qu’il est question ! Cette phrase annonce donc deux choses : le retour au pays et la restauration du royaume de Jérusalem.
Et la petite bouture deviendra un cèdre magnifique. Tellement vaste que tous les passereaux du monde viendront y faire leur nid, toutes sortes d’oiseaux habiteront à l’ombre de ses branches. « Tous les arbres des champs sauront que je suis le SEIGNEUR ». « Tous les arbres des champs », c’est-à-dire le monde entier, même les païens, ceux qui n’ont rien à voir avec le cèdre de la royauté. Quant à l’expression « ils sauront que Je suis le SEIGNEUR », nous l’avons déjà rencontrée ; elle signifie « Je suis le SEIGNEUR, il n’y en a pas d’autre ». Thème très fréquent chez les prophètes, dans le cadre de leur lutte contre l’idolâtrie. La suite du texte va dans le même sens : quand un prophète insiste sur la puissance de Dieu, c’est toujours pour marquer le contraste avec les idoles qui, elles, sont incapables du moindre geste, de la moindre action.

RIEN N’EST IMPOSSIBLE À DIEU
« Je suis le SEIGNEUR, je renverse l’arbre élevé, je relève l’arbre renversé, je fais sécher l’arbre vert, et reverdir l’arbre sec. » Il ne s’agit pas du tout de présenter Dieu comme jouant pour son plaisir avec la création, au gré de quelque caprice… ce qui serait, tout compte fait, très inquiétant ; au contraire, c’est une manière de nous rassurer, du style « rien n’est impossible à Dieu ». Vous, les croyants, ne vous laissez pas impressionner par qui que ce soit, ou quoi que ce soit, faites confiance, tout est dans la main de Dieu.
« Je suis le SEIGNEUR, j’ai parlé et je le ferai » : cela veut dire au moins deux choses : d’abord, bien sûr, dans le même sens que tout ce que je viens de dire, la puissance de Dieu, l’efficacité de sa Parole.
Le poème de la Création, au premier chapitre de la Genèse, qui a été écrit sensiblement à la même époque, répète comme un refrain : « Dieu dit… et il en fut ainsi ».
Ensuite, il y a certainement là, pour le peuple juif, un rappel de ce que l’on pourrait appeler la grande promesse, ou la grande espérance ; ce qu’Ezéchiel dit là, c’est quelque chose comme « c’est vrai, apparemment, tout est perdu ; mais n’oubliez jamais que Dieu est fidèle à ses promesses ; donc, quelles que soient les apparences, la promesse faite au roi David est toujours valable. »
Je l’ai dit et je le ferai, cela revient à dire « J’ai promis, donc je tiendrai ».
Cette promesse faite à David, par le prophète Natan, quatre cents ans plus tôt, annonçait un roi idéal né de sa descendance. On la trouve au deuxième livre de Samuel : « Lorsque tes jours seront accomplis et que tu seras couché avec tes pères, j’élèverai ta descendance après toi, celui qui sera issu de toi-même, et j’établirai fermement sa royauté… Je serai pour lui un père et il sera pour moi un fils… Ta maison et ta royauté seront à jamais stables, ton trône à jamais affermi. » (2 S 7, 12… 17).
Cette promesse répercutée de siècle en siècle par les prophètes a nourri l’espérance d’Israël aux heures les plus sombres. La parabole du cèdre, chez Ezéchiel, en est la reprise imagée. Au moment où le peuple dépositaire de la promesse expérimente cruellement son impuissance, l’insistance du prophète sur l’œuvre de Dieu et de Dieu seul, est la meilleure source de confiance.


PSAUME – 91 (92), 2-3, 13-14, 15-16


2 Qu’il est bon de rendre grâce au SEIGNEUR,
de chanter pour ton nom, Dieu Très-Haut,
3 d’annoncer dès le matin ton amour,
ta fidélité, au long des nuits,

13 Le juste grandira comme un palmier,
il poussera comme un cèdre du Liban ;
14 planté dans les parvis du SEIGNEUR,
il grandira dans la maison de notre Dieu.

15 Vieillissant, il fructifie encore,
il garde sa sève et sa verdeur
16 pour annoncer : « Le SEIGNEUR est droit !
Pas de ruse en Dieu, mon rocher ! »


LE PIÈGE DU SOUPCON
« Pas de ruse en Dieu, mon rocher » : le peuple d’Israël sait bien qu’il lui est arrivé d’accuser Dieu de ruse ; dans le désert du Sinaï, par exemple, un jour de grande soif, quand la déshydratation menaçait bêtes et gens, on avait accusé Moïse et Dieu : ils nous ont fait sortir d’Égypte, en nous faisant miroiter la liberté, mais en réalité, c’était pour nous perdre ici. C’est le fameux épisode de Massa et Meriba (Ex 17, 1-7) ; or, malgré ces murmures, ces bruits de révolte, Dieu avait été plus grand que son peuple en colère ; il avait fait couler l’eau d’un rocher. Désormais, on appelait Dieu « notre rocher », manière de rappeler la fidélité de Dieu plus forte que tous les soupçons de son peuple.
Dans ce rocher, Israël a puisé l’eau de sa survie… Mais surtout, au long des siècles, la source de sa foi, de sa confiance… C’est la même chose de dire à la fin du psaume « Dieu est mon rocher » ou au début du psaume « J’annonce dès le matin, ton amour, ta fidélité, au long des nuits ». Le rappel du rocher, c’est le rappel de l’expérience du désert, et de la fidélité de Dieu plus forte que toutes les révoltes… Et la formule « ton amour et ta fidélité », c’est également le rappel de l’expérience du désert : c’est l’expression employée par Dieu lui-même pour se faire connaître à son peuple : « Le SEIGNEUR, le SEIGNEUR, Dieu miséricordieux et bienveillant, lent à la colère, plein de fidélité et de loyauté… » (Ex 34, 6).
Bien souvent, cette expression a été reprise dans la Bible, et en particulier dans les Psaumes, comme un rappel de l’Alliance entre Dieu et son peuple : « Dieu d’amour et de fidélité, lent à la colère et plein d’amour… »
L’épisode de Massa et Meriba dont je parlais il y a un instant, (ou plutôt cette séquence), épreuve du désert, soupçon du peuple, intervention de Dieu, s’est répété bien des fois, quand on a eu soif, mais aussi quand l’eau n’était pas bonne ou quand on eu faim (rappelons-nous la manne et les cailles et les eaux amères de Mara). Cela s’est répété si souvent qu’on a fini par comprendre que c’était presque inévitable, si on n’y prenait pas garde… Parce que l’homme est tenté d’accuser Dieu de ruse chaque fois que quelque chose ne va pas selon ses désirs. Et alors, pour bien retenir cette leçon capitale, on a écrit le récit du Jardin d’Eden : un serpent, particulièrement rusé, fait croire à l’homme et à la femme que c’est Dieu qui ruse avec eux. Il insinue : Dieu vous interdit les meilleurs fruits sous prétexte de vous garder du danger, il prétend que ces fruits sont vénéneux, alors que c’est tout le contraire. Et l’homme et la femme tombent dans le piège. Et c’est toujours la même histoire depuis que le monde est monde.
Comment se prémunir une fois pour toutes contre ce danger ? Ce psaume nous dit le moyen de nous protéger : il suffit de se planter dans le Temple comme un cèdre et de chanter pour Dieu « Qu’il est bon de rendre grâce au SEIGNEUR, de chanter pour ton nom, Dieu Très-Haut ». On devrait traduire « il est bon pour nous de rendre grâce au SEIGNEUR, il est bon pour nous de chanter pour ton nom, Dieu Très-Haut ». Car, en fait, le peuple d’Israël ne nous a pas attendus pour comprendre que notre chant pour Dieu, c’est à nous qu’il fait du bien ! Saint Augustin dira : « Tout ce que l’homme fait pour Dieu profite à l’homme et non à Dieu ». Chanter pour Dieu, résolument, ouvrir les yeux sur son amour et sa fidélité, dès le matin et au long des nuits, c’est se protéger des ruses du serpent.

ANNONCER LA FIDÉLITÉ DE DIEU
Pour le dire, le psalmiste emploie l’expression : « Qu’il est bon… » ; c’est le même mot « bon » (tôv en hébreu) qui est employé pour dire « bon à manger » ;
Encore faut-il y avoir goûté pour pouvoir en parler !
Le psaume dit un peu plus loin (dans un verset qui n’est pas lu ce dimanche) « l’homme borné ne le sait pas… l’insensé ne peut pas le comprendre »… Mais le croyant, lui le sait : oui il est bon pour nous de chanter l’amour de Dieu et sa fidélité. Parce que c’est la vérité et que seule cette confiance invincible dans l’amour de Dieu, dans son dessein bienveillant, peut illuminer notre vie en toutes circonstances… alors que la méfiance, le soupçon fausse complètement notre regard. Soupçonner Dieu de ruse, c’est le piège dans lequel il ne faut pas tomber, un piège mortel.
Celui qui se protège ainsi est, dit notre psaume, comme un arbre qui « garde sa sève et sa verdeur » : en Terre Sainte, c’est une image très suggestive. Si les cèdres du Liban, les palmiers des oasis font rêver, c’est parce qu’ici, le problème de l’eau est crucial ; l’eau est vitale et par endroits, tellement rare. On attend avec impatience la moindre pluie de printemps qui fait reverdir les paysages désertiques tout près de Jérusalem. Pour le croyant, l’eau vivifiante, c’est la présence de son Dieu. Si bien que, quand Jésus, plus tard, parlera d’eau vive, il ne fera que reprendre une image déjà bien connue.
Il est bon pour nous de prendre conscience et de chanter que Dieu est Amour… mais il est bon aussi pour les autres que nous le leur disions… C’est ce que veut dire la répétition du mot « annoncer » au début et à la fin du psaume. On a ici une « inclusion » : au début « Qu’il est bon de rendre grâce au SEIGNEUR, de chanter pour ton nom, Dieu Très-Haut, d’annoncer dès le matin ton amour » et à la fin « Le juste est comme un cèdre du Liban… vieillissant, il fructifie encore pour annoncer « le SEIGNEUR est droit ! » Ici, le mot « annoncer » signifie « annoncer aux autres, aux non-croyants »… Le peuple d’Israël n’oublie pas sa mission d’être témoin de l’amour de Dieu pour tous les hommes.
Dernière remarque : ce psaume porte une inscription tout au début (qu’on appelle la « suscription1 ») : elle précise que c’est un psaume pour le jour du sabbat, le jour par excellence où l’on chante l’amour et la fidélité de Dieu. C’est le jour ou jamais de le faire, bien sûr. Nous, Chrétiens, pourrions bien en faire le psaume du dimanche ; car notre dimanche chrétien ne fait pas autre chose : chanter l’amour et la fidélité de Dieu qui se sont manifestés de manière totale et définitive en Jésus-Christ.
———————————————
Note
1 – La suscription : dans certains psaumes, le premier verset ne fait pas partie de la prière ; il est une indication pour sa mise en œuvre ou bien une présentation du thème et de l’esprit dans lequel il doit être chanté. On rencontre souvent, par exemple, la formule « De David ». Cela ne signifie pas que David est l’auteur incontesté du psaume en question, mais qu’il aurait pu partager la prière ou les sentiments qui y sont exprimés. On peut traduire « À la manière de David ».


DEUXIÈME LECTURE – 2e lettre de l’apôtre Paul aux Corinthiens 5, 6 – 10


Frères,
6 nous gardons toujours confiance,
tout en sachant que nous demeurons loin du Seigneur
tant que nous demeurons dans ce corps ;
7 en effet, nous cheminons dans la foi,
non dans la claire vision.
8 Oui, nous avons confiance,
et nous voudrions plutôt quitter la demeure de ce corps
pour demeurer près du Seigneur.
9 Mais, de toute manière, que nous demeurions dans ce corps ou en dehors,
notre ambition, c’est de plaire au Seigneur.
10 Car il nous faudra tous apparaître à découvert
devant le tribunal du Christ,
pour que chacun soit rétribué selon ce qu’il a fait,
soit en bien soit en mal,
pendant qu’il était dans son corps.


LA MORT COMME UNE NAISSANCE
Qui sait ce que pense le bébé qui va naître ; est-il conscient, seulement ? Et s’il l’est, appréhende-t-il ce passage ? Il paraît qu’une fois né, la lumière du jour l’aveugle, lui qui était dans l’obscurité ; jusqu’ici, il entendait quelques voix, désormais, il verra face à face ceux qui l’ont aimé, ceux qui lui ont parlé, ceux qui lui ont donné son nom avant même qu’il le sache.
Eh bien, pour Paul, la mort est une naissance. Jusque-là, nous sommes comme l’enfant qui va naître ; nous aussi, nous sommes dans l’obscurité. Mais quand nous naîtrons à la vraie vie, nous serons en pleine lumière.
« Nous voyons actuellement de manière confuse, comme dans un miroir ; ce jour-là, nous verrons face à face. » (1 Co 13,12)
Tout comme le temps de la gestation n’a de sens qu’en fonction de la naissance qui se prépare, notre vie terrestre n’a de sens qu’en fonction de la vie définitive auprès du Seigneur.
En attendant, heureusement, dans cette obscurité, il y a un rayon de lumière, c’est la foi. C’est elle qui nous aide à cheminer, qui nous aide à préparer la naissance qui approche : « Nous cheminons dans la foi, non dans la claire vision ». C’est la foi qui nous révèle le sens de notre vie actuelle, le sens de notre mort. C’est dans la foi que nous savons que notre mort est une naissance.
Paul la compare ici à un passage de frontière entre l’exil et la mère-patrie. Pour l’instant, nous dit-il, nous sommes « en exil loin du Seigneur ». Car notre vraie patrie, c’est Lui.
C’est dans la foi, aussi, que nous savons que notre vie a un sens, c’est-à-dire à la fois une direction et une signification. La direction, on la connaît : pour le bébé, c’est le jour de l’accouchement, de la naissance… pour nous, le jour de notre mort biologique ; la signification, on risque peut-être plus de l’oublier ; alors Paul y insiste ; car sur ce point, notre situation est très différente de celle du bébé qui va naître : lui ne peut rien faire pour activer les choses ; tout se déroule en-dehors de lui ; tandis que nous, nous avons un rôle capital à jouer : notre vie terrestre est vraiment le temps d’une gestation ; tout ce que nous faisons aujourd’hui prépare demain.
Paul s’en explique dans la lettre aux Philippiens : « Pour moi, vivre, c’est Christ, et mourir m’est un gain. Mais si vivre ici-bas doit me permettre un travail fécond, je ne sais que choisir. Je suis pris dans ce dilemme : j’ai le désir de m’en aller et d’être avec Christ, et c’est de beaucoup préférable, mais demeurer ici-bas est plus nécessaire à cause de vous. » (Ph 1, 21-23).
On voit bien ici que Paul a dépassé la crainte de la mort, au contraire il la désire. Pour autant…

LE BUT DU VOYAGE
Notre vie terrestre n’est donc pas ignorée, méprisée, elle est orientée ; elle n’est pas dépréciée, car c’est son but, au contraire, qui lui donne tout son prix. Un peu comme quand on est en voyage, il est essentiel de ne jamais perdre de vue le but du voyage ; et c’est le but qu’on s’est fixé qui justifie tout le reste, la route choisie, les étapes, et même les difficultés du chemin… Or, quel est le but du voyage du Chrétien ? Demeurer auprès du Seigneur, de façon totale et définitive et faire entrer dans cette demeure, dans cette mère-patrie tous les exilés que nous avons rencontrés sur notre route.
Or l’efficacité de nos efforts n’est pas toujours évidente ! Sur ce point aussi nous sommes dans l’obscurité… Peut-être ici, pour comprendre ce texte, faut-il essayer d’imaginer ce que peuvent être les sentiments d’un apôtre qui consacre toutes ses forces à sa mission et qui n’en voit guère les fruits. Combien ont eu l’impression de travailler en pure perte, de prêcher dans le désert, comme on dit ? C’est à eux que Paul s’adresse. Et c’est pour cela qu’il insiste tellement sur la confiance : « Nous avons pleine confiance… Oui, nous avons confiance… ». S’il doit le répéter, c’est que cela ne va peut-être pas de soi tous les jours pour tout le monde !
Nous ne verrons que plus tard la récolte, pour l’instant, il ne faut pas se lasser de semer. Quel genre de graines ? On s’en doute, évidemment. Paul emploie l’expression : « Mon ambition, c’est de plaire au Seigneur » ; il suffit d’avoir un peu lu l’Ancien Testament pour savoir ce qui plaît au Seigneur. A commencer par le prophète Michée : « On t’a fait savoir, ô homme, ce qui est bien, ce que le SEIGNEUR attend de toi : rien d’autre que de pratiquer le droit, d’aimer la justice et de marcher humblement avec ton Dieu ». (Mi 6, 8).
Jérémie dit exactement la même chose, il dit, ce qui plaît au Seigneur, c’est le droit, la solidarité, la justice ; « Ainsi parle le SEIGNEUR : que le sage ne se vante pas de sa sagesse ! Que l’homme fort ne se vante pas de sa force ! Que le riche ne se vante pas de sa richesse ! Si quelqu’un veut se vanter, qu’il se vante de ceci : d’être assez malin pour me connaître, moi, le SEIGNEUR, qui mets en œuvre la solidarité, le droit et la justice sur la terre. Oui, c’est cela qui me plaît – oracle du SEIGNEUR ». (Jr 9, 22-23).
Isaïe a même poussé l’audace jusqu’à dire qu’un païen comme le roi Cyrus pouvait plaire au Seigneur parce qu’il travaillait dans le bon sens si j’ose dire, quand il avait contribué à la reconstruction de la ville de Jérusalem et du Temple après l’Exil à Babylone.
Peut-être aurons-nous des surprises en passant la frontière ? Comme les hommes de la parabole rapportée par saint Matthieu ; à certains, le Seigneur dira : « Venez, les bénis de mon Père… Car j’ai eu faim et vous m’avez donné à manger ; j’ai eu soif et vous m’avez donné à boire… Alors ils demanderont : Seigneur, quand nous est-il arrivé de te voir affamé et de te nourrir, assoiffé et de te donner à boire ?… » Eux aussi, comme dirait Paul, cheminaient sans voir. Et dans la lettre aux Ephésiens, il nous le promet : « Vous le savez, ce qu’il aura fait de bien, chacun le retrouvera auprès du Seigneur. » (Ep 6, 8).


ÉVANGILE – selon saint Marc 4, 26 – 34


Parlant à la foule en paraboles,
26 Jésus disait :
« Il en est du règne de Dieu
comme d’un homme
qui jette en terre la semence :
27 nuit et jour,
qu’il dorme ou qu’il se lève,
la semence germe et grandit,
il ne sait comment.
28 D’elle-même, la terre produit d’abord l’herbe,
puis l’épi, enfin du blé plein l’épi.
29 Et dès que le blé est mûr,
il y met la faucille,
puisque le temps de la moisson est arrivé. »
30 Jésus disait encore :
« A quoi allons-nous comparer le règne de Dieu ?
Par quelle parabole pouvons-nous le représenter ?
31 Il est comme une graine de moutarde :
quand on la sème en terre,
elle est la plus petite de toutes les semences.
32 Mais quand on l’a semée,
elle grandit et dépasse toutes les plantes potagères ;
et elle étend de longues branches,
si bien que les oiseaux du ciel
peuvent faire leur nid à son ombre. »
33 Par de nombreuses paraboles semblables,
Jésus leur annonçait la Parole,
dans la mesure où ils étaient capables de l’entendre.
34 Il ne leur disait rien sans parabole,
mais il expliquait tout à ses disciples en particulier.


UN ROYAUME PAS COMME LES AUTRES
Jésus ne disait rien à la foule sans employer de paraboles, nous dit Marc ; c’était certainement la seule manière d’avoir un petit espoir d’être compris ! Car la leçon était quand même rude à faire passer ! Jésus lui-même annonce d’entrée de jeu qu’il va parler du Royaume de Dieu, mais tout le monde a déjà des idées là-dessus ; et les idées des hommes ne coïncident pas du tout avec les siennes, apparemment ! Alors il lui faut déployer toute une pédagogie dans la ligne de la conversion que l’Ancien Testament avait déjà entreprise.
Au début, le peuple d’Israël, comme tous les peuples, ne pouvait envisager le Règne de Dieu qu’en termes de Souveraineté.
Les psaumes, par exemple, chantent la souveraineté de Dieu sur le monde : « Le SEIGNEUR a établi son trône dans les cieux et sa royauté domine tout. » (Ps 102/103, 19)… « Le Seigneur, le Très-Haut est terrible ; il est le grand roi sur toute la terre. » (Ps 46/47, 3)… « Le SEIGNEUR est roi, il est vêtu de majesté. » (Ps 92/93, 1)… « Le SEIGNEUR est roi, que la terre exulte, que tous les rivages se réjouissent. » (Ps 96/97, 1).
Dans cette optique, dire « A toi le règne, la puissance et la gloire » revient à dire « c’est toi le plus fort ! » Si les textes du livre de l’Exode nous présentent toujours les rencontres de Moïse avec Dieu dans l’orage, les éclairs, le feu et le tremblement de la montagne, c’est que sans toutes ces preuves de grandeur et de puissance, le peuple n’aurait jamais pu prendre ce Dieu au sérieux !
Même le grand prophète Élie, au début de sa carrière, ne peut pas imaginer Dieu autrement que dans des manifestations grandioses : et c’est le feu du ciel qu’il implore pour impressionner les prophètes des idoles. On se souvient de cette grande démonstration qui devait faire taire à tout jamais les incrédules : « A l’heure de l’offrande, le prophète Élie s’approcha et dit : SEIGNEUR, Dieu d’Abraham et d’Israël, fais que l’on sache aujourd’hui que c’est toi qui es Dieu en Israël… Réponds-moi, réponds-moi : que ce peuple sache que c’est toi, SEIGNEUR, qui es Dieu… Et le feu du SEIGNEUR tomba et dévora l’holocauste, le bois, les pierres, la poussière, et il absorba même l’eau qui était dans le fossé. A cette vue, tout le peuple se jeta face contre terre et dit : C’est le SEIGNEUR qui est Dieu ; c’est le SEIGNEUR qui est Dieu ! » (1 R 18, 36-39).
Ce jour-là, Dieu n’a pas désavoué son prophète, mais, quelque temps après…

On se souvient comment, plus tard, Dieu a révélé au prophète Élie que sa puissance n’est pas ce que l’homme croit spontanément. C’est le fameux épisode d’Élie à l’Horeb : « Le SEIGNEUR dit à Élie : Sors et tiens-toi sur la montagne devant le SEIGNEUR ; voici, le SEIGNEUR va passer. Il y eut devant le SEIGNEUR un vent fort et puissant qui érodait les montagnes et fracassait les rochers ; le SEIGNEUR n’était pas dans le vent. Après le vent, il y eut un tremblement de terre ; le SEIGNEUR n’était pas dans le tremblement de terre. Après le tremblement de terre, il y eut un feu ; le SEIGNEUR n’était pas dans le feu. Et après le feu, le bruissement d’un souffle ténu (une brise légère). Alors, en l’entendant, Élie se voila le visage avec son manteau. » (1 R 19, 11-13). Cette fois, Élie avait tout compris : Dieu n’est pas dans les démonstrations de puissance que nous aimons tant, il est dans la brise légère.
Ce paradoxe, si on y réfléchit, parcourt toute la Bible, dès l’Ancien Testament : à commencer par le choix surprenant d’un tout petit peuple pour porter au monde la plus grande des nouvelles. Et que dire du choix d’un homme bègue (Moïse) comme porte-parole et d’un couple stérile (Abraham et Sara) pour porter l’espoir d’une descendance nombreuse comme les étoiles. Dieu a choisi un petit berger de Bethléem pour vaincre le géant Goliath ; et des siècles plus tard, c’est aussi de Bethléem, petit village insignifiant que sortira le Fils de Dieu lui-même ; lequel va vivre caché pendant trente ans dans uns bourgade perdue dont on se demandait « Que peut-il sortir de bon de Nazareth ? »
Ce qui sort de Nazareth, justement, c’est le Verbe, comme dit saint Jean, la Parole : comme une semence, elle est jetée à tous les vents, aux risques de la mauvaise terre et des piétinements ; et Dieu sait si le Verbe a été piétiné ; au risque même de se faire traiter de possédé du démon (Béelzéboul : Mc 3, 22) ; mais il court le risque quand même, simplement parce que c’est la seule chose à faire. A travers même les échecs apparents du Christ, la déchéance et la mort sur la Croix, s’est levé sur le monde le triomphe de l’amour.

CONFIANCE, LA MOISSON VIENDRA
Telle est la leçon de ces paraboles, une magnifique leçon de confiance : Dieu agit, le royaume est une semence qui germe irrésistiblement, il est peut-être encore invisible, mais la moisson viendra. Jésus nous dit quelque chose comme : « Vous savez la puissance de vie qui se cache même dans une toute petite graine. Contentez-vous de semer : c’est votre travail de jardiniers. Dieu vous fait confiance pour cultiver son jardin. A votre tour, faites-lui confiance : la semence poussera toute seule, car c’est Dieu qui agit… C’est votre meilleure garantie. »
Jésus l’avait bien dit en parlant de lui-même : « En vérité, en vérité je vous le dis, si le grain de blé qui tombe en terre ne meurt pas, il reste seul ; si, au contraire il meurt, il porte du fruit en abondance. » (Jn 12, 24). C’est là que se manifeste la vraie puissance de Dieu : la parole semée dans la pauvreté et l’humilité devient peu à peu un arbre immense dont les bras sont assez grands pour accueillir l’humanité tout entière. Voilà le dessein bienveillant de Dieu : « Réunir l’univers entier sous un seul chef, le Christ, ce qui est dans les cieux et ce qui est sur la terre. »
« La graine de moutarde, quand on la sème en terre, elle est la plus petite de toutes les semences du monde. Mais quand on l’a semée, elle grandit et dépasse toutes les plantes potagères, et elle étend de longues branches, si bien que les oiseaux du ciel peuvent faire leur nid à son ombre. »

Commentaires de Marie-Noëlle Thabut, année liturgique B, 11e dimanche du temps ordinaire (14 juin 2015)

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1 juin 2015 1 01 /06 /juin /2015 21:38

Ces commentaires, trouvés sur le site "Église catholique en France", permettent à toute personne de bonne volonté, chrétienne ou non, de mieux comprendre la Bible, le livre le plus diffusé au monde, en
  • décodant le langage imagé utilisé par l'auteur.

Attention le texte écrit peut différer des versions audio (Radio-Notre-Dame) et vidéo (KTO TV) qui ont été modifiées par Marie-Noëlle Thabut, parfois pour les améliorer, parfois pour s'adapter aux formats imposés par ces chaînes de radio ou de télévision. Dans cette hypothèse, nous mettons en italiques les passages supprimés pour ces médias.

Je souhaite arriver à mettre ici, chaque dimanche, les commentaires de Marie-Noëlle Thabut. Ma seule contribution consiste à surligner les passages que je trouve les plus enrichissants et à écrire en rouge ceux qui parlent d'un thème qui m'est cher : la liberté (trois autres pages de mon blog sont consacrées à ces passages des Évangiles, du reste du Nouveau Testament ou de l'Ancien Testament qui parlent de la liberté). D'après Marie-Noëlle Thabut, "... si nous ne trouvons pas dans les textes une parole libérante, c'est que nous ne les avons pas compris."

 

Version audio, trouvée sur le site de Radio-Notre-Dame (disponible seulement à compter du 7 juin 2015).

En bas de page, vous avez désormais les versions vidéo des commentaires, trouvées sur KTO TV.

PREMIÈRE LECTURE – livre de l’Exode 24, 3 – 8

En ces jours-là,
3 Moïse vint rapporter au peuple
toutes les paroles du SEIGNEUR et toutes ses ordonnances.
Tout le peuple répondit d’une seule voix :
« Toutes ces paroles que le SEIGNEUR a dites,
nous les mettrons en pratique. »
4 Moïse écrivit toutes les paroles du SEIGNEUR.
Il se leva de bon matin et il bâtit un autel au pied de la montagne,
et il dressa douze pierres pour les douze tribus d’Israël.
5 Puis il chargea quelques jeunes garçons parmi les fils d’Israël
d’offrir des holocaustes,
et d’immoler au SEIGNEUR des taureaux
en sacrifice de paix.
6 Moïse prit la moitié du sang et la mit dans des coupes ;
puis il aspergea l’autel avec le reste du sang.
7 Il prit le livre de l’Alliance et en fit la lecture au peuple.
Celui-ci répondit :
« Tout ce que le SEIGNEUR a dit,
nous le mettrons en pratique, nous y obéirons. »
8 Moïse prit le sang, en aspergea le peuple, et dit :
« Voici le sang de l’Alliance
que, sur la base de toutes ces paroles,
le SEIGNEUR a conclue avec vous. »


L’ALLIANCE CONCLUE AU SINAÏ
Il y en a des choses surprenantes dans ce texte ! Ces usages bien loin des nôtres, d’abord, et puis l’insistance sur le sang, avec une expression que nous connaissons très bien, évidemment, « le sang de l’Alliance ».
Mais, si les usages qui sont rapportés ici nous surprennent, n’oublions pas que Moïse a vécu vers 1250 av. J.C. Ces coutumes sont donc vieilles de trois mille ans et même plus, car Moïse ne les a pas inventées ; elles étaient courantes dans beaucoup d’autres peuples à cette époque. Elles subsistent d’ailleurs encore aujourd’hui, au vingt-et-unième siècle, dans certains peuples dont l’histoire a évolué moins vite. Le texte biblique nous décrit ici le cérémonial habituellement utilisé pour un contrat d’Alliance entre deux peuples jusque-là ennemis. Mais, cette fois, les contractants sont Dieu lui-même… et un tout petit peuple.
Et, surtout, ce qui est intéressant, c’est de voir comment Moïse a repris un rite habituel mais en lui donnant un sens tout-à-fait neuf ! Si on y regarde bien, les deux réalités, le rite ancien, d’une part, le nouveau sens donné par Moïse, d’autre part, sont imbriquées dans ce texte de manière extrêmement serrée : ce qui vient de la tradition ancienne, ce sont les usages des pierres dressées, de l’immolation des animaux, de l’aspersion du sang sur un autel qui représente la divinité et également de l’aspersion de sang sur le peuple. Ce qui est nouveau, en revanche, c’est la notion même d’Alliance proposée par Dieu, c’est le don de la Loi par Dieu, et enfin, l’engagement du peuple d’obéir à cette loi.
Il suffit de relire le texte dans l’ordre pour voir à quel point tous ces éléments sont imbriqués :
« En descendant du Sinaï, Moïse vint rapporter au peuple toutes les paroles du SEIGNEUR et tous ses commandements. Le peuple répondit d’une seule voix : Toutes ces paroles que le SEIGNEUR a dites, nous les mettrons en pratique. Moïse écrivit toutes les paroles du SEIGNEUR… »
Le récit commence donc par le plus important, la parole de Dieu. Quand les descendants de Moïse, des siècles plus tard, relisent ce passage, ils comprennent tout de suite le message : ce n’est pas le sacrifice en lui-même qui compte, le plus important c’est l’Alliance, la fidélité à la Parole de Dieu.
Puis le récit décrit les rites du sacrifice lui-même : l’autel au pied de la montagne, les douze pierres qui représentent les douze tribus d’Israël, c’est-à-dire l’ensemble du peuple. Le mot « peuple » revient d’ailleurs à plusieurs reprises dans le texte ; car c’est bien avec un peuple et non avec un individu ou même des individus que l’Alliance est conclue ! Les douze pierres dressées signifient que le peuple entier est concerné et que son unité se fera autour de cette Alliance. Là encore, il y a un message pour les futurs lecteurs : il a peut-être été bien utile, parfois, de rappeler aux douze tribus ce qui les unissait et depuis si longtemps, puisque cela remonte au tout début de la sortie d’Égypte.
Quelques jeunes gens sacrifient les taureaux : soit dit en passant, cette fonction n’est donc pas encore réservée aux prêtres. Puis c’est le rite du sang : d’abord, Moïse asperge l’autel qui représente Dieu, et aussitôt il reprend le livre de l’Alliance et il lit au peuple les paroles de Dieu et le peuple s’engage à obéir.
« Tout ce que le SEIGNEUR a dit, nous le mettrons en pratique, nous y obéirons. »

LE SACRIFICE, GESTE D’ALLIANCE
Enfin, Moïse asperge le peuple : ce rite du sang signifie que l’Alliance devient « vitale » pour les contractants ; manière de dire que désormais, le nouveau lien ainsi créé entre Dieu et le peuple l’est « à la vie à la mort ». Et aussitôt, Moïse rappelle que ceci n’a de sens que référé à l’Alliance que Dieu vient de sceller avec son peuple : « Voici le sang de l’Alliance que, sur la base de toutes ces paroles, le SEIGNEUR a conclue avec vous. » Ce qui est premier, donc, ce n’est pas le sacrifice pour le sacrifice, c’est l’Alliance, formulée dans cette Parole de Dieu.
Pour le dire autrement, le sacrifice n’est jamais un but en soi : il ne vaut que par l’engagement d’amour et de fidélité qu’il instaure et couronne entre Dieu et son peuple.
Avec Moïse, une étape essentielle est franchie : le sacrifice n’est plus un rite magique, il est tissé de la parole d’un engagement réciproque, il devient mystère de foi.
Mais la confiance ne naît pas toute seule : l’amour filial ne peut naître qu’en réponse à un amour paternel ;
Moïse précise bien que c’est Dieu qui a pris l’initiative : il dit « L’Alliance que le SEIGNEUR a conclue avec vous » ; ce n’est pas Israël qui a essayé d’atteindre ce Dieu dont il n’avait même pas idée, c’est Dieu lui-même qui est venu le chercher, lui proposer l’Alliance et se révéler peu à peu comme le Dieu qui libère et qui fait vivre. Une des grandes particularités de la foi du peuple juif est d’avoir compris que toute l’initiative vient de Dieu ; tout ce que fait l’homme, prière, sacrifice, offrande ne vient qu’en réponse à l’amour de Dieu qui est premier.
Alors le peuple peut s’engager sur la voie de l’obéissance (« Tout ce que Dieu a dit, nous y obéirons ») parce qu’il a fait l’expérience très concrète de l’œuvre de Dieu en sa faveur. Le don de la loi se situe par hypothèse après la sortie d’Égypte, donc après la libération de l’esclavage. Le peuple est devenu un peuple libre grâce à l’initiative de Dieu ; il peut donc désormais croire que l’obéissance qui lui est demandée maintenant s’inscrit en droite ligne de cette œuvre de libération. C’est ce que Saint-Paul appelle « l’obéissance de la foi », c’est-à-dire la confiance tout simplement.
———————————————
Complément
« Tout ce que le SEIGNEUR a dit, nous le mettrons en pratique, nous y obéirons. » (verset 7). Ne nous y trompons pas, ce n’est pas à Dieu que notre obéissance profite. Si Dieu nous donne des commandements, c’est parce que nous ne pouvons pas trouver notre bonheur hors d’un certain mode de vie. Quand nous désobéissons aux commandements, c’est à nous que nous faisons du mal, c’est notre propre malheur que nous construisons. Notre faute à l’égard de Dieu, c’est de ne pas lui faire confiance pour diriger notre vie. Quand l’enfant se brûle au feu que nous lui avions interdit d’approcher, c’est lui qui est brûlé. A notre égard, sa seule faute est de n’avoir pas écouté, par orgueil ou manque de confiance en nous.

 


PSAUME – 115 (116), 12-13. 15-16ac. 17-18

12 Comment rendrai-je au SEIGNEUR
tout le bien qu’il m’a fait ?
13 J’élèverai la coupe du salut,
j’invoquerai le nom du SEIGNEUR.

15 Il en coûte au SEIGNEUR
de voir mourir les siens !
16 Ne suis-je pas, SEIGNEUR, ton serviteur,
moi, dont tu brisas les chaînes ?

17 Je t’offrirai le sacrifice d’action de grâce,
j’invoquerai le nom du SEIGNEUR.
18 Je tiendrai mes promesses au SEIGNEUR,
oui, devant tout son peuple.


EN SOUVENIR DE LA LIBÉRATION D’ÉGYPTE
Nous retrouvons dans ce psaume tous les éléments importants de la première lecture de cette fête du Corps et du Sang du Christ : en tout premier, l’œuvre libératrice de Dieu, puis la reconnaissance par les croyants de cette initiative de Dieu, et enfin l’engagement d’obéissance. « Moi dont tu brisas les chaînes », voilà l’œuvre de Dieu ; et on sait bien à quelles chaînes le psalmiste pense : il s’agit d’abord de la libération d’Égypte ; chaque année, spécialement au moment de la Pâque, les descendants de ceux qui furent esclaves en Égypte revivent les grandes étapes de leur libération : la vocation de Moïse, ses multiples tentatives pour obtenir de Pharaon la permission de partir, sans avoir toute l’armée à leurs trousses, l’obstination du roi… et les interventions répétées de Dieu pour encourager Moïse à persévérer malgré tout dans son entreprise. Pour finir, le peuple a pu s’enfuir et survivre miraculeusement alors que l’endurcissement du Pharaon a causé sa perte.
Quand on chante ce psaume, des siècles plus tard, au Temple de Jérusalem, cette étape de la sortie d’Égypte est franchie depuis longtemps, mais elle n’est qu’une étape justement ; on sait bien qu’il ne suffit pas d’avoir quitté l’Égypte pour être vraiment un peuple libre ; que d’esclavages individuels ou collectifs sévissent encore à la surface de la terre ! Esclavage de la pauvreté, voire de la misère sous tant de formes ; esclavage de la maladie et de la déchéance physique ; esclavage de l’idéologie, du racisme, de la domination sous toutes ses formes… L’Égypte de la Bible a pris au long des siècles et prend encore quantité de visages sous toutes les latitudes : mais on sait aussi que, inlassablement, Dieu soutient nos efforts pour briser nos chaînes.
Car l’histoire humaine qui nous donne, hélas, mille exemples d’esclavages, nous montre aussi (et c’est magnifique) la soif de liberté qui est inscrite au plus profond du cœur de l’homme, et qui résiste à toutes les tentatives pour l’étouffer. Cette soif de liberté, les croyants savent bien qui l’a insufflée dans l’homme ; ils l’appellent l’Esprit. Notre psaume sait « qu’il en coûte au SEIGNEUR de voir mourir les siens ! »… et qu’il lui en coûte tellement qu’Il est à l’origine de tous les combats pour la vie et pour la liberté de tout homme, quel qu’il soit.

LE LIBRE CHOIX DU SERVICE
À ce Dieu qui a fait ses preuves, si l’on peut dire, on peut faire confiance. Ce n’est pas lui qui nous enchaînera, il est bien trop jaloux de notre liberté ! Et, alors, librement, on se met à sa suite, on l’écoute : « Ne suis-je pas, SEIGNEUR, ton serviteur, moi dont tu brisas les chaînes ? » ; le mot « serviteur » ici, peut s’entendre plutôt comme disciple. Dans la Bible, il ne s’agit pas de « servir » Dieu dans le sens où il aurait besoin de serviteurs…
Cela est valable pour les idoles, les dieux que l’homme s’est inventés ; curieusement, quand nous imaginons des dieux, nous croyons qu’ils ont besoin de notre encens, de nos louanges, de nos compliments, de nos services.
Au contraire, le Dieu d’Israël, le Dieu libérateur n’a nul besoin d’esclaves à ses pieds, il nous demande seulement d’être ses disciples parce que lui seul peut nous faire avancer sur le difficile chemin de la liberté. Et l’expérience d’Israël, comme la nôtre, montre que dès qu’on cesse de se laisser mener par ce Dieu-là et par sa parole, on retombe très vite dans quantité de pièges, de déviations, de fausses pistes.
C’est pour cela que le psaume affirme si fort :
« J’invoquerai le nom du SEIGNEUR » : résolution affirmée deux fois en quelques versets ; c’est une véritable résolution, effectivement, celle de ne pas invoquer d’autres dieux, donc de tourner le dos définitivement à l’idolâtrie.
« J’invoquerai le nom du SEIGNEUR », cela revient à dire « je m’engage à ne pas en invoquer d’autre ! » Et on sait que les prophètes ont dû lutter pendant de nombreux siècles contre l’idolâtrie.
Il faut dire que la fidélité à cette résolution exigeait une grande confiance en Dieu, mais aussi bien souvent un immense courage face au polythéisme des peuples voisins. Pendant la domination grecque sur la Palestine, par exemple, et ceci se passe très tardivement dans la Bible, peu avant la venue du Christ, les Juifs ont dû affronter l’effroyable persécution d’Antiochus IV Épiphane : rester fidèle à la promesse contenue dans cette phrase « J’invoquerai le nom du SEIGNEUR » revenait à signer son propre arrêt de mort.
Cette résolution « J’invoquerai le nom du SEIGNEUR » est associée à des rites : « J’élèverai la coupe du salut »… « Je t’offrirai le sacrifice d’action de grâce. » Nous retrouvons ici, comme dans le livre de l’Exode que nous lisons en première lecture, la transformation radicale apportée par Moïse : désormais, les gestes du culte ne sont plus des rites magiques, ils sont l’expression de l’Alliance, reconnaissance de l’œuvre de Dieu pour l’homme. La coupe s’appelle désormais « coupe du salut », le sacrifice, désormais, est toujours sacrifice d’action de grâce parce que l’attitude croyante n’est que reconnaissance.
Ce psaume 115/116 fait partie d’un petit ensemble qu’on appelle les psaumes du Hallel, qui sont une sorte de grand Alleluia, et qui étaient chantés lors des trois grandes fêtes annuelles, la Pâque, la Pentecôte et la fête des Tentes.
Lors de sa dernière Pâque à Jérusalem, Jésus lui-même a chanté ces psaumes du Hallel et en particulier notre psaume d’aujourd’hui, le soir du Jeudi Saint, alors qu’avec ses disciples, il venait d’élever une dernière fois la coupe du salut, alors qu’il allait offrir sa propre vie en sacrifice d’action de grâce : du coup, pour nous, ce psaume devient encore plus parlant ; nous savons que c’est Jésus-Christ qui délivre définitivement l’humanité de ses chaînes. À sa suite, et même avec lui, nous pouvons chanter : « Comment rendrai-je au SEIGNEUR tout le bien qu’il m’a fait ? ».


DEUXIÈME LECTURE – Lettre aux Hébreux 9, 11 – 15

Frères,
11 Le Christ est venu, grand prêtre des biens à venir.
Par la tente plus grande et plus parfaite,
celle qui n’est pas œuvre de mains humaines
et n’appartient pas à cette création,
12 il est entré une fois pour toutes
dans le sanctuaire,
en répandant, non pas le sang de boucs et de jeunes taureaux,
mais son propre sang.
De cette manière, il a obtenu une libération définitive.
13 S’il est vrai qu’une simple aspersion avec le sang de boucs et de taureaux,
et de la cendre de génisse,
sanctifie ceux qui sont souillés,
leur rendant la pureté de la chair,
14 le sang du Christ fait bien davantage,
car le Christ, poussé par l’Esprit éternel,
s’est offert lui-même à Dieu
comme une victime sans défaut ;
son sang purifiera donc notre conscience
des actes qui mènent à la mort
pour que nous puissions rendre un culte au Dieu vivant.
15 Voilà pourquoi il est le médiateur d’une Alliance nouvelle,
d’un testament nouveau :
puisque sa mort a permis
le rachat des transgressions commises sous le premier Testament,
ceux qui sont appelés
peuvent recevoir l’héritage éternel jadis promis.


DE L’ANCIEN AU NOUVEAU TESTAMENT
La lettre aux Hébreux s’adresse à des Chrétiens qui connaissent parfaitement bien la religion juive et l’Ancien Testament ; c’est d’ailleurs ce qui la rend un peu difficile pour nous parce qu’elle parle abondamment de tous les rites juifs que nous ne connaissons pas toujours très bien ! Ici, par exemple, il est question de prêtre, de temple, de sacrifice, de victime, de sang versé : tous ces mots appartiennent à l’Ancien Testament : nous les connaissons, nous les utilisons, nous aussi, en Christianisme, mais nous serions parfois bien en peine de dire quelles réalités ils recouvrent, pour les Juifs, d’une part, pour les Chrétiens, de l’autre, et s’il s’agit bien de la même chose !
L’objectif clairement avoué de la lettre aux Hébreux est de nous dire : les mots sont ceux de l’Ancien Testament mais la réalité qu’ils recouvrent est totalement nouvelle : parce que, avant Jésus-Christ, on était dans le régime de la première Alliance, alors que, désormais, nous sommes dans le régime de la Nouvelle Alliance.
Nous avons déjà eu souvent l’occasion de déchiffrer au long de l’histoire biblique un changement radical d’orientation, de compréhension, une conversion du sens de certains mots (la crainte de Dieu par exemple) ou de certains gestes : rappelons-nous l’évolution des sacrifices. Tout récemment, nous avons vu comment a évolué la foi au Dieu unique jusqu’à ce qu’on puisse enfin entendre la Révélation du Dieu-Trinité.
En lisant la lettre aux Hébreux, il est plus que jamais indispensable de se rappeler que Dieu a déployé auprès de son peuple une pédagogie très lente, très patiente ; au départ, quand Dieu a choisi les Hébreux pour en faire son peuple, ils avaient une religion semblable à celle de leurs voisins, inspirée par une certaine idée de Dieu : au fur et à mesure que Dieu se révélait à eux tel qu’il est et non tel qu’on se l’imaginait, inévitablement, l’attitude de l’homme changeait ; les gestes religieux étaient épurés, convertis, transformés.

Avec la venue du Christ, sa vie terrestre, sa Passion, sa mort et sa Résurrection, tout ce qui a précédé est considéré par les Chrétiens comme une étape nécessaire, mais révolue ; et donc, c’est volontairement que l’auteur de la lettre aux Hébreux accumule les références aux usages de l’Ancien Testament pour annoncer haut et fort qu’ils sont caducs.
Mais, pour comprendre le nouveau sens des mots, il faut refaire le chemin qu’ont fait les hommes de l’Ancien Testament, comprendre quelle logique animait tout le culte juif avant Jésus-Christ. Au départ, tout reposait sur l’idée d’un Dieu lointain, tout-puissant, qui tenait entre ses mains le sort de l’humanité. Tout-Autre que l’homme, il demeurait dans des horizons inaccessibles : aucun homme ne pouvait l’atteindre, ni même l’apercevoir : pour l’atteindre, il aurait presque fallu n’être plus un homme ; or il fallait bien l’atteindre pour qu’il entende les prières des hommes et qu’il répande sur eux tous les bienfaits dont lui seul avait le secret.

UN SACERDOCE NOUVEAU
De là est née l’institution du sacerdoce : certains hommes étaient mis à part, séparés des autres, pour être réservés (on disait « consacrés ») au rôle d’intermédiaires entre Dieu et le reste du peuple. Pour accéder au domaine de Dieu, le domaine du « sacré », il leur fallait quitter définitivement le domaine des autres hommes, qu’on appelait le domaine profane. Concrètement, c’était la tribu des lévites qui avait été mise à part, de façon définitive, et, à l’intérieur de cette tribu, une famille précise était consacrée de manière particulière. Pris dans cette famille, le prêtre devait encore être consacré par des rites précis (bains rituels, onction, aspersion, sacrifices de consécration) ; il portait des vêtements spéciaux et il devait observer des règles de pureté très sévères pour être en permanence maintenu dans la sphère du sacré. Il y avait donc tout un système de séparations successives entre les hommes du sacré et le peuple.
Le prêtre ne pouvait pas non plus entrer en contact avec Dieu n’importe où, n’importe comment : d’où l’institution du Temple, et l’organisation extrêmement précise du culte. Le Temple étant le lieu du sacré, il ne pouvait être question d’y laisser pénétrer des profanes ; ce qui explique la série d’enceintes successives à l’intérieur du Temple de Jérusalem, qui reproduisait le même système de séparations que dans la société : seuls les prêtres pouvaient entrer dans le domaine de Dieu, et seul le grand prêtre pouvait accéder jusqu’au Saint des Saints, là où réside la Présence de Dieu. Toutes ces précautions prises, que faire pour être sûr d’entrer en contact avec Dieu, pour offrir à ce Maître de la Vie un présent digne de lui ? On n’a rien trouvé de mieux que de lui offrir un être vivant, dont le sang répandu est le symbole de la vie qui circulait en lui.
Le Dieu d’Israël a fait savoir dès le début qu’il ne voulait à aucun prix de sacrifice humain, mais il n’a pas refusé tout de suite les sacrifices d’animaux : une pédagogie ne peut se faire que par étapes.
Jésus est venu faire franchir à l’humanité le pas décisif : parce que Dieu est tout proche de l’homme, tout l’ancien système de séparation des prêtres devient caduc ; Jésus n’est pas de la tribu de Lévi, ce n’est plus nécessaire ; plus besoin de temple non plus, puisque le lieu de rencontre entre Dieu et l’homme c’est le Dieu fait homme ; plus besoin de sacrifices sanglants : le Dieu de la Vie nous demande de consacrer notre vie à servir nos frères, ce que Jésus a fait et nous donne désormais la force de faire.


ÉVANGILE – selon Saint Marc 14, 12-16. 22-26

12 Le premier jour de la fête des pains sans levain,
où l’on immolait l’agneau pascal,
les disciples de Jésus lui disent :
« Où veux-tu que nous allions faire les préparatifs
pour que tu manges la Pâque ? »
13 Il envoie deux de ses disciples en leur disant :
« Allez à la ville ;
un homme portant une cruche d’eau viendra à votre rencontre.
Suivez-le,
14 et là où il entrera,
dites au propriétaire :
Le Maître te fait dire : Où est la salle
où je pourrai manger la Pâque avec mes disciples ?
15 Il vous indiquera, à l’étage,
une grande pièce aménagée et prête pour un repas.
Faites-y pour nous les préparatifs. »
16 Les disciples partirent, allèrent à la ville ;
ils trouvèrent tout comme Jésus leur avait dit,
et ils préparèrent la Pâque.
22 Pendant le repas,
Jésus, ayant pris du pain,
et prononcé la bénédiction, le rompit,
le leur donna, et dit :
« Prenez, ceci est mon Corps. »
23 Puis, ayant pris une coupe,
et ayant rendu grâce, il la leur donna,
et ils en burent tous.
24 Et il leur dit :
« Ceci est mon Sang,
le sang de l’Alliance,
versé pour la multitude.
25 Amen, je vous le dis :
je ne boirai plus du fruit de la vigne,
jusqu’au jour où je le boirai, nouveau,
dans le royaume de Dieu. »
26 Après avoir chanté les Psaumes,
ils partirent pour le mont des Oliviers.


LA PÂQUE JUIVE
On imagine bien dans quelle ambiance Jésus a célébré ce dernier repas : dans tout Jérusalem, on préparait la Pâque ; d’innombrables agneaux étaient égorgés au Temple pour être ensuite partagés en famille ; dans les maisons, c’était le premier jour de la fête des pains sans levain (on disait des « azymes »), les femmes débarrassaient méticuleusement la maison de toute trace du levain de l’année écoulée pour accueillir le levain nouveau, huit jours plus tard.
Depuis des siècles, ces deux rites commémoraient la libération d’Égypte, au temps de Moïse : ce jour-là, Dieu était « passé » parmi son peuple pour en faire un peuple libre ; puis, au Sinaï, il avait fait Alliance avec ce peuple et le peuple s’était engagé dans cette Alliance, « Tout ce que le SEIGNEUR a dit, nous y obéirons » (nous l’avons entendu dans la première lecture) parce qu’il faisait confiance à la Parole du Dieu libérateur ;
et le psaume 115/116 répétait en écho « Je suis, SEIGNEUR, ton serviteur, moi dont tu brisas les chaînes ».
Désormais, pour toutes les générations suivantes, célébrer la Pâque, c’était entrer à son tour dans cette Alliance, vivre d’une manière nouvelle, débarrassée des vieux ferments, libérée de toute chaîne. Car faire mémoire, ce n’est pas seulement égrener des souvenirs, c’est vivre aujourd’hui de l’œuvre  inlassable de Dieu qui fait de nous des hommes libres.
Il est clair, dans cet évangile, que Jésus a choisi d’inscrire ses derniers instants dans cette perspective-là, perspective d’Alliance, perspective de vie libérée : « Ceci est mon sang, le sang de l’Alliance, répandu pour la multitude. » Ce soir-là, il ne fait aucun doute pour personne qu’il parle de sa mort et de son sang qui va être répandu ; mais voilà qu’il donne à sa mort le sens d’un Sacrifice d’Alliance avec Dieu, dans la ligne de celui de Moïse au Sinaï. Le problème, c’est qu’il ne pouvait être question pour aucun Juif, même pas pour les disciples, d’envisager le moins du monde la Passion du Christ comme un sacrifice : Jésus n’est pas prêtre, il n’est pas de la tribu de Lévi, et surtout son exécution s’est déroulée hors du Temple, hors même des murs de Jérusalem ; or seul un prêtre pouvait offrir des sacrifices à Dieu et ce ne pouvait être que dans le Temple de Jérusalem. Enfin, et c’est beaucoup plus grave, il n’était pas possible en Israël d’envisager la mort d’un homme comme un sacrifice susceptible de plaire à Dieu : il y avait des siècles qu’on savait cela. Ceux qui ont exécuté Jésus n’ont jamais eu l’intention d’accomplir un sacrifice : ils ont cru se débarrasser purement et simplement d’un mauvais Juif qui, à leurs yeux, troublait la vie et la religion du peuple d’Israël.

UN SACRIFICE NOUVEAU POUR UNE ALLIANCE NOUVELLE
Pourtant, c’est clair, Jésus, lui, donne à sa mort le sens d’un sacrifice, le sacrifice de l’Alliance nouvelle : mais en donnant désormais un tout autre sens au mot « sacrifice ». Là, il est dans la droite ligne du prophète Osée qui avait bien dit (mais on ne l’avait pas encore suffisamment compris) : « C’est la miséricorde que je veux et non les sacrifices, la connaissance de Dieu et non les holocaustes » (Os 6, 6). À bien comprendre Osée, le vrai sens du mot « sacrifier » (sacrum facere, en latin, faire sacré) c’est tout simplement connaître Dieu et lui ressembler en faisant œuvre de miséricorde ; les deux vont ensemble, c’est clair. Jésus est venu nous montrer jusqu’où va cette miséricorde de Dieu : elle va jusqu’à pardonner à ceux qui tuent le maître de la Vie. Désormais, ceux qui veulent bien regarder vers le crucifié, et y reconnaître le vrai visage de Dieu, sont frères du Christ : ils connaissent, tel qu’il est vraiment, le Dieu de tendresse et de pitié, et, à leur tour, ils peuvent vivre, dans la tendresse et la pitié. Finalement, c’est cela, être des hommes libres. Parce que nos pires chaînes sont celles que nous dressons entre nous.
Voilà la vie nouvelle à laquelle nous sommes invités et qui est symbolisée par le pain sans levain, le pain azyme : c’est la raison pour laquelle notre Église est restée fermement attachée à la tradition des pains azymes pour fabriquer les hosties ; quand Jésus a dit « Ceci est mon Corps », il avait entre les mains un morceau de pain sans levain, une « matsah » : il annonçait ainsi une nouvelle manière d’être homme, pure, c’est-à-dire libre.
Il nous invitait, comme dit la lettre aux Éphésiens, à « revêtir l’homme nouveau, créé selon Dieu, dans la justice et la sainteté qui viennent de la vérité. » (Ep 4, 24).
Dans ce sens-là, Jésus peut bien être comparé à l’agneau pascal : non pas qu’il serait une victime égorgée pour plaire à Dieu, mais parce que le sang de l’agneau pascal signait l’Alliance entre le Dieu libérateur et son peuple ; le nouvel agneau pascal, parce qu’il dévoile enfin aux yeux des hommes le Vrai Visage de Dieu libère les hommes de toutes leurs fausses images de Dieu et alors l’Alliance est possible. C’est parce qu’il est en lui-même l’
incarnation de l’Alliance qu’il peut vivre tous ces événements en homme libre « Ma vie, on ne me la prend pas, c’est moi qui la donne. »
L’acceptation libre, volontaire de sa mort, est bien le summum de la liberté ; il en a la force parce que, pas un instant, il ne doute de son Père. C’est sur ce chemin-là qu’il nous entraîne.
Désormais, pour participer au « bonheur qui vient » (deuxième lecture), nous accomplissons ce que Jésus nous a dit de faire « en mémoire de lui ». Ce « bonheur qui vient », c’est l’humanité enfin rassemblée dans l’amour autour de lui au point de ne faire qu’un seul Corps ; pour être en union avec Dieu, il nous suffit désormais d’être en communion avec Jésus-Christ.
———————————————-
Compléments
Voici l’une des prières qui est dite pendant le repas pascal juif : « Béni sois-tu, Seigneur notre Dieu, roi du monde, qui fais sortir le pain de la terre. Béni sois-tu, Seigneur notre Dieu, roi du monde, qui nous as sanctifiés par tes ordonnances, et nous ordonnas de manger le pain azyme. »
Saint Paul : « Ne savez-vous pas qu’un peu de levain fait lever toute la pâte ? Purifiez-vous du vieux levain pour être une pâte nouvelle, puisque vous êtes sans levain. Car le Christ, notre Pâque, a été immolé. Célébrons donc la fête, non pas avec du vieux levain, ni avec du levain de méchanceté et de perversité, mais avec des pains sans levain : dans la pureté et dans la vérité. » (1 Co 5, 6 – 8)

Commentaires de Marie-Noëlle Thabut, année liturgique B, Saint-Sacrement du Corps et du Sang du Christ (7 juin 2015)

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26 mai 2015 2 26 /05 /mai /2015 20:48

Ces commentaires, trouvés sur le site "Église catholique en France", permettent à toute personne de bonne volonté, chrétienne ou non, de mieux comprendre la Bible, le livre le plus diffusé au monde, en
  • décodant le langage imagé utilisé par l'auteur.

Attention le texte écrit peut différer des versions audio (Radio-Notre-Dame) et vidéo (KTO TV) qui ont été modifiées par Marie-Noëlle Thabut, parfois pour les améliorer, parfois pour s'adapter aux formats imposés par ces chaînes de radio ou de télévision. Dans cette hypothèse, nous mettons en italiques les passages supprimés pour ces médias.

Je souhaite arriver à mettre ici, chaque dimanche, les commentaires de Marie-Noëlle Thabut. Ma seule contribution consiste à surligner les passages que je trouve les plus enrichissants et à écrire en rouge ceux qui parlent d'un thème qui m'est cher : la liberté (trois autres pages de mon blog sont consacrées à ces passages des Évangiles, du reste du Nouveau Testament ou de l'Ancien Testament qui parlent de la liberté). D'après Marie-Noëlle Thabut, "... si nous ne trouvons pas dans les textes une parole libérante, c'est que nous ne les avons pas compris."

 

Version audio, trouvée sur le site de Radio-Notre-Dame (disponible seulement à compter du 31 mai 2015).

En bas de page, vous avez désormais les versions vidéo des commentaires, trouvées sur KTO TV.

PREMIÈRE LECTURE – Deutéronome 4, 32-34. 39-40

Moïse disait au peuple d’Israël :
32 « Interroge donc les temps anciens qui t’ont précédé,
depuis le jour où Dieu créa l’homme sur la terre :
d’un bout du monde à l’autre,
est-il arrivé quelque chose d’aussi grand,
a-t-on jamais connu rien de pareil ?
33 Est-il un peuple qui ait entendu comme toi
la voix de Dieu parlant du milieu du feu,
et qui soit resté en vie ?
34 Est-il un dieu qui ait entrepris de se choisir une nation,
de venir la prendre au milieu d’une autre,
à travers des épreuves, des signes, des prodiges et des combats,
à main forte et à bras étendu,
et par des exploits terrifiants
comme tu as vu le SEIGNEUR ton Dieu,
le faire pour toi en Égypte ?
39 Sache donc aujourd’hui, et médite cela en ton cœur  :
c’est le SEIGNEUR qui est Dieu,
là-haut dans le ciel comme ici-bas sur la terre ;
il n’y en a pas d’autre.
40 Tu garderas les décrets
et les commandements du SEIGNEUR
que je te donne aujourd’hui,
afin d’avoir, toi et tes fils, bonheur et longue vie
sur la terre que te donne le SEIGNEUR ton Dieu, tous les jours. »


UNE DÉCOUVERTE PROGRESSIVE
Nous lisons ce texte pour la fête de la Trinité, mais s’il est bien question de Dieu, du SEIGNEUR et de tout ce qu’il a fait pour son peuple, nous n’avons pas entendu le mot « Trinité » ; tout simplement parce que, lorsque le livre du Deutéronome a été écrit, la révélation n’en était pas encore là, si j’ose dire. La découverte du mystère de la Trinité sera la dernière étape de la révélation de Dieu à son peupleÀ l’époque du Livre du Deutéronome et pendant tout l’Ancien Testament, il s’agissait d’abord de libérer le peuple du polythéisme. Parce que, tout au début de l’histoire d’Israël, quand Dieu a choisi le peuple élu pour se révéler aux hommes, les peuples du Moyen Orient étaient polythéistes ; dans ce contexte-là, il était impossible pour l’homme d’entendre le double message : Dieu est UN et il est en Trois Personnes. La première étape de la pédagogie de Dieu a donc été de se révéler d’abord comme le Dieu Unique (et c’est l’objet de l’Ancien Testament) ; la deuxième étape sera l’objet du Nouveau Testament : ce Dieu UN n’est pas solitaire, il est une communion d’amour entre trois Personnes.
Revenons à ce texte du Livre du Deutéronome. Nous avons là, en quelques lignes, tout le catéchisme du peuple d’Israël ; nous sommes donc dans la première étape de la pédagogie de Dieu ; l’auteur inspiré insiste : « Sache donc aujourd’hui, et médite cela dans ton cœur : le SEIGNEUR est Dieu, là-haut dans le ciel comme ici-bas sur la terre, et il n’y en a pas d’autre. » Sous-entendu, il n’y a pas les dieux du ciel et ceux de la mer, et ceux des armées et ceux de la fécondité… Dieu seul est Dieu.
Curieusement, dans ce catéchisme, il n’y a pas de définition de Dieu, ni de description de Dieu ; en revanche, il y a la longue énumération émerveillée des œuvres de Dieu pour l’humanité, puis pour son peuple élu. Dieu a créé l’humanité (« Interroge les temps anciens qui t’ont précédé, depuis le jour où Dieu créa l’homme sur la terre… »), Dieu a parlé à son peuple (« Est-il un peuple qui ait entendu comme toi la voix de Dieu parlant du milieu de la flamme …? » Il s’agit du Sinaï), Dieu a choisi ce peuple et l’a libéré (« Est-il un dieu qui ait entrepris de se choisir une nation, de venir la prendre au milieu d’une autre …? »), Dieu lui a donné les commandements comme recette du bonheur pour tous (« Tu garderas tous les jours les commandements et les ordres du SEIGNEUR que je te donne aujourd’hui, afin d’avoir, toi et tes fils, bonheur et longue vie… »), enfin Dieu a donné à son peuple sa terre.

UN DIEU INATTENDU
J’ai parlé d’émerveillement : « Interroge les temps anciens… Est-il arrivé quelque chose d’aussi grand, a-t-on jamais rien connu de pareil ? »
Il y a là la reconnaissance du peuple élu, conscient d’avoir été choisi sans aucun mérite de sa part.
Il y a aussi et surtout la surprise, l’étonnement, devant cette révélation d’un Dieu tellement inattendu, tellement différent de tout ce qu’on aurait pu imaginer ! Un Dieu créateur, c’est facile à imaginer, mais un Dieu qui se révèle, un Dieu qui choisit une nation, qui vient la « prendre », la distinguer, qui s’intéresse à elle, qui intervient pour elle à de multiples reprises, qui lui donne une terre, qui lui dévoile les secrets du bonheur et de la vie…
On imaginait spontanément un Dieu de puissance, celui qu’on appelait « Elohim » ; mais on a découvert tellement plus merveilleux : ou plutôt, on n’a rien découvert, c’est Dieu qui s’est révélé… Dieu seul peut parler valablement de Dieu. Il nous fallait bien la Révélation ! Et Dieu s’est révélé non comme l’Elohim, le Dieu de la puissance mais comme le SEIGNEUR, le Dieu de la Présence. Le fameux nom de Dieu, révélé à Moïse, ce nom en quatre lettres « YHVH » qu’on ne prononce jamais, dit justement la Présence permanente de Dieu auprès de son peuple, hier, aujourd’hui et demain.
Cette présence permanente de Dieu auprès de son peuple, il restera à découvrir qu’elle n’est pas réservée à Israël, que Dieu est le Dieu de tous les hommes ; là encore, il faut déchiffrer la pédagogie de Dieu ; dans un contexte historique où chaque peuple, pour se faire sa place au soleil, croit avoir son ou ses dieux qui combattent avec lui, aucun peuple au monde, et pas non plus le peuple hébreu, n’aurait pu envisager un dieu qui aurait été pour lui sans prendre parti contre tous les autres.
Puis, peu à peu, le peuple élu découvrira qu’il a été élu, non au détriment des autres, mais au service de tous les autres. Comme le dit André Chouraqui : « Le peuple de l’Alliance est destiné à devenir le futur instrument de l’Alliance des peuples ».
Le Livre du Deutéronome que nous lisons aujourd’hui est un livre déjà tardif de la Bible et il amorce bien cette étape de la Révélation : à la fois Israël est le peuple élu (« Est-il un peuple qui ait entendu comme toi la voix de Dieu ? ») et en même temps Dieu est le Dieu de tous les peuples, puisqu’il est le seul Dieu.
« Sache donc aujourd’hui, et médite cela dans ton cœur : le SEIGNEUR est Dieu, là-haut dans le ciel comme ici-bas sur la terre, et il n’y en a pas d’autre. »


PSAUME – 32 (33), 4-5. 6. 9. 18. 20. 21-22

4 Oui, elle est droite, la parole du SEIGNEUR ;
il est fidèle en tout ce qu’il fait.
5 Il aime le bon droit et la justice ;
la terre est remplie de son amour.

6 Le SEIGNEUR a fait les cieux par sa parole,
l’univers, par le souffle de sa bouche.
9 Il parla, et ce qu’il dit exista ;
il commanda et ce qu’il dit survint.

18 Dieu veille sur ceux qui le craignent,
qui mettent leur espoir en son amour.
20 Nous attendons notre vie du SEIGNEUR :
il est pour nous un appui, un bouclier.

21 La joie de notre cœur vient de lui,
notre confiance est dans son nom très saint.
22 Que ton amour, SEIGNEUR, soit sur nous
comme notre espoir est en toi !


LA TERRE EST REMPLIE DE SON AMOUR
Pas un mot du mystère de la Trinité dans ce psaume, au moins apparemment. Évidemment, puisque ce Mystère du Dieu Unique en Trois Personnes n’a été découvert par les croyants qu’après la Pentecôte. Mais en revanche des mots très beaux dans ces quelques versets sur l’énorme découverte que les hommes de l’Ancien Testament avaient déjà faite.
Vous avez entendu par exemple « La terre est remplie de son amour » : c’est déjà une superbe profession de foi ! Il a fallu tout un long chemin de Révélation pour que l’humanité découvre cette réalité fondamentale que Dieu est Amour et que la terre (entendez la Création) est remplie de son amour. Et c’est bien la caractéristique des croyants, il me semble : ils traversent l’existence et ses réalités de joie ou même d’épreuves en affirmant, quoi qu’il arrive, que la terre est remplie de l’amour de Dieu. Ce qui ne veut pas dire que l’amour règne partout sur la terre ! Ni l’amour universel, ni le bonheur ne sont encore au rendez-vous. Pour l’instant, ce qui est sûr, c’est que Dieu regarde le cosmos et l’humanité avec amour. Pour le reste, ce n’est pas encore accompli, mais c’est la vocation de la Création tout entière d’être le lieu de l’amour, du droit et de la justice.
Il faut lire le verset en entier : « Il aime le bon droit et la justice ; la terre est remplie de son amour ».
L’amour de Dieu pour l’humanité est donc vieux comme le monde, pourrait-on dire : c’est le sens du rappel de la Création que nous entendons ici : « Le SEIGNEUR a fait les cieux par sa parole, l’univers, par le souffle de sa bouche. Il parla, et ce qu’il dit exista ; il commanda et ce qu’il dit survint. »
Mais Dieu ne s’est pas contenté de créer le cosmos et l’humanité un beau jour pour les abandonner à leur sort ensuite ; depuis l’aube du monde, il veille sur nous à chaque instant : « Dieu veille sur ceux qui le craignent, qui mettent leur espoir en son amour ».
Cette certitude de la foi est assise sur une expérience : celle de la vigilance de Dieu au long des siècles.
Depuis Abraham, Isaac et Jacob, depuis Moïse et le buisson ardent et la sortie d’Égypte, et l’entrée en terre promise… et je pourrais reprendre les uns après les autres les événements de l’histoire du peuple élu, à chaque étape on a su, expérimenté que Dieu veille et que la terre est remplie de son amour.

DIEU VEILLE SUR CEUX QUI LE CRAIGNENT
Je reviens sur ce verset étonnant : « Dieu veille sur ceux qui le craignent, qui mettent leur espoir en son amour ». Je ferai deux remarques. Premièrement, nous avons là une définition du mot « crainte » : Traduisez : ceux qui craignent le Seigneur, ce sont justement ceux qui mettent leur espoir en son amour, qui lui font confiance en toutes circonstances. Deuxièmement, on peut être surpris de la formulation : « Dieu veille sur ceux qui le craignent » ; on a envie de demander : « et les autres ? Ceux qui ne sont pas croyants ? Est-ce que Dieu ne veille pas sur eux ? » Bien sûr, Dieu veille sur tous ses enfants, mais seuls ceux qui le connaissent le savent et peuvent le dire pour l’instant !
Autre caractéristique de ce psaume, l’importance attachée à la Loi ! L’amour du peuple d’Israël pour la Loi nous étonne parfois ; mais pour les croyants, cela va de soi car ils y voient l’expression de la vigilance de Dieu pour ses enfants : sa Loi nous accompagne, tout comme un code de la route protège des accidents et des faux pas ; elle est donc considérée comme un cadeau d’amour de Dieu. Et ce n’est pas un hasard si ce psaume comporte exactement vingt-deux versets, (qui correspondent aux vingt-deux lettres de l’alphabet hébreu), en hommage à la Parole de Dieu qui est le tout de notre vie, de A à Z.
Et désormais pour les croyants, la seule attitude valable, la seule manière de respecter Dieu c’est d’obéir aux commandements, parce qu’on sait qu’ils ne sont guidés que par l’amour. C’est exactement le sens de la profession de foi juive (Dt 6, 4) : « Tu aimeras le SEIGNEUR ton Dieu de tout ton cœur, de tout ton être, de toute ta force. » Traduisez « Tu l’aimeras, tu lui feras confiance et (parce que c’est inséparable) tu observeras ses commandements, sa parole » ; c’est le deuxième sens du mot « parole » ; le verset « Oui, elle est droite, la parole du SEIGNEUR » est un hommage à la Parole créatrice, mais aussi à la Loi donnée par Dieu.
Car il ne faut pas oublier que la création dont on s’émerveille le plus en Israël, ce n’est pas celle de la terre, c’est celle du peuple. A chaque époque de son histoire, la parole de Dieu l’appelle à la liberté, et lui donne la force de conquérir cette liberté ; liberté par rapport à toute idolâtrie, liberté par rapport à tout esclavage.
A première vue, dans ces versets, comme je le disais en commençant, nous ne trouvons pas trace de la Trinité. Il a fallu attendre la venue du Christ pour comprendre que la Parole de Dieu dont ce psaume a tant parlé est une Personne : « Au commencement était le Verbe… Tout fut par lui, et rien de ce qui fut ne fut sans lui », médite saint Jean dans son prologue ; alors nous pouvons donner tout leur sens aux affirmations du psaume 32/33 : « Oui, elle est droite, la parole du SEIGNEUR ; il est fidèle en tout ce qu’il fait… Le SEIGNEUR a fait les cieux par sa Parole, l’univers, par le souffle de sa bouche… Il parla et ce qu’il dit exista ; il commanda et ce qu’il dit survint. »


DEUXIÈME LECTURE – Lettre de l’apôtre Paul aux Romains 8, 14 – 17

Frères,
14 tous ceux qui se laissent conduire par l’Esprit de Dieu,
ceux-là sont fils de Dieu.
15 Vous n’avez pas reçu un esprit qui fait de vous des esclaves
et vous ramène à la peur ;
mais vous avez reçu un Esprit qui fait de vous des fils ;
et c’est en lui que nous crions « Abba ! »
c’est-à-dire : Père !
16 C’est donc l’Esprit Saint lui-même qui atteste à notre esprit
que nous sommes enfants de Dieu.
17 Puisque nous sommes ses enfants,
nous sommes aussi ses héritiers ;
héritiers de Dieu,
héritiers avec le Christ,
si du moins nous souffrons avec lui
pour être avec lui dans la gloire.


ESCLAVES DE DIEU ? OU FILS DE DIEU ?
À l’époque de Paul, l’esclavage faisait partie de la réalité quotidienne et c’est cette réalité qui lui a inspiré la méditation que nous lisons ici. Lorsqu’un maître de maison a auprès de lui en même temps des fils et des esclaves, les uns et les autres n’ont évidemment pas avec lui le même type de relations. L’esclave a peur de son maître, il se sait à sa merci ; le fils, lui, vit dans la confiance, la sécurité. Quand il dit « Père » (« Abba »), il sait d’avance qu’il sera entendu, compris, aimé. Tous les deux (l’esclave et le fils) obéissent ; car le propre du maître de maison, du père, c’est de dire la loi ; un père qui ne donne pas de loi n’est pas un père, on le sait bien, et il ne fait grandir personne ; mais la grande différence entre l’esclave et le fils devant la loi du père, c’est que l’esclave obéit par peur du châtiment, tandis que le fils obéit par confiance dans la sagacité de son père.
Si, dans la lettre aux Romains, Paul s’intéresse tant à ce sujet, c’est qu’il y voit une image de notre relation à Dieu. Dieu est notre Père, il l’est depuis toujours, et donc, dès le début de la création, il veut nouer avec l’humanité un rapport de père à fils ; mais voilà, l’homme a bien du mal à se comporter en fils. Ne croyant pas que Dieu est Père, l’homme se comporte non pas en fils mais en esclave : il a peur de son maître et il lui prête toute sorte de mauvaises intentions : il imagine un maître jaloux, exigeant, vindicatif et injuste. Il est clair que dans tout le début de la lettre aux Romains, Paul a toujours devant les yeux le portrait d’Adam : Adam, c’est une manière d’être homme qui consiste justement à soupçonner Dieu ; Adam se méfie du commandement donné par Dieu, parce qu’il s’imagine que ce commandement est mal intentionné !… Et donc, Adam désobéit à la loi de Dieu, puis il se cache quand Dieu l’appelle, pensant que Dieu va certainement se venger de cette désobéissance…
De la même manière, plus tard, quand Dieu dira à Caïn « domine ta violence, pour ne pas te laisser dominer par elle », Caïn n’écoutera pas et tuera Abel… Et voilà, l’engrenage de la violence et du malheur est installé. Si Adam avait fait confiance, il aurait simplement obéi au commandement ; il n’aurait pas eu peur de Dieu qui le cherchait ; si Caïn avait fait confiance au conseil qui lui était donné, il se serait dominé. La racine de la désobéissance, au fond, c’est le manque de confiance.
Si l’on peut dire « Pour Paul, Adam, c’est une manière d’être homme », c’est parce que Paul sait bien que Adam n’est pas un individu particulier qui serait le premier spécimen de l’humanité ; les rabbins juifs ont même l’habitude de dire « chacun est Adam pour soi ». Manière de dire que chacun de nous est esclave de la fausse idée qu’il se fait de Dieu. Et cet esclavage-là est le pire de tous ; on l’appelle « originel » précisément parce qu’il est à la racine de nos comportements et qu’il engendre le malheur de l’humanité ; d’ailleurs, quand on parle de ce texte du livre de la Genèse, on l’appelle le « récit de la chute d’Adam » ; le mot « chute » dit bien qu’il s’agit d’un engrenage épouvantable ; comme on dit « mentez, mentez, il en restera toujours quelque chose », on pourrait dire « soupçonnez, soupçonnez, il en restera toujours quelque chose ». Parce que, une fois le soupçon installé, il défigure tout ; c’est vraiment à la base que tout est faussé.
On pourrait reprendre les commandements l’un après l’autre ; le premier manquement était peut-être sans gravité, et croyait-on sans lendemain ; c’était une exception ; mais qui a volé volera, qui a trompé trompera, qui a menti mentira.
Saint Paul décrit cet engrenage dans les premiers chapitres de cette lettre aux Romains, et il brosse un tableau tellement triste qu’on a envie de dire « pauvre humanité ».
Les nouvelles du monde, que nous entendons certains jours, ne sont pas plus réjouissantes ! Mais Paul ne reste pas sur ce triste bilan ! Car il sait, lui, que la face du monde est changée par la venue, la vie, la mort et la Résurrection du Christ.

QUE TA VOLONTÉ SOIT FAITE PARCE QU’ELLE EST BONNE
À l’opposé du chemin d’Adam, l’autre chemin, l’autre voie, c’est celle du Christ : lui, dont Jean dit qu’il est celui qui est en permanence « tourné vers le Père » dans l’attitude du dialogue sans ombre ; même en plein cœur de l’épreuve, de l’angoisse devant la torture et la mort violente, « Il disait : « Abba, Père, à toi tout est possible, écarte de moi cette coupe. Pourtant, non pas ce que je veux, mais ce que tu veux. » (Mc 14, 36). Parce que sa confiance en son Père était plus forte que toute autre voix.
Déjà, le récit des tentations dans les évangiles nous le montrait résistant aux propositions les plus alléchantes de celui qu’on appelle le diviseur (c’est le sens du mot grec « diabolos » qui se traduit « diable »), celui qui voulait le séparer de son Père.
Le secret de Jésus, l’évangile le précise bien, c’est qu’il est rempli de l’Esprit de Dieu, habité, conduit par cet Esprit. Quand Paul dit « à condition de souffrir avec lui », c’est de cela qu’il parle : il n’y a pas de souffrance exigée par Dieu, mais il y a une attitude à adopter : dans nos épreuves, être avec le Christ, nous comporter comme lui, nous laisser conduire, comme lui, par l’Esprit.
Toute l’histoire de l’humanité est celle d’un long apprentissage pour passer de l’attitude de l’esclave (celle d’Adam) à l’attitude de fils, celle de Jésus-Christ.
Quand les rabbins juifs disent « chacun est Adam pour soi », ils ne veulent pas dire que nos vies se déroulent toutes et tout le temps sous le signe d’Adam.
Nous avons nos heures selon Adam et nos heures selon le Christ. Les heures « selon le Christ », ce sont celles où nous nous laissons mener par l’Esprit qui nous habite depuis notre Baptême ; quand Paul dit « nous souffrons avec Jésus », il pense à tous ces moments de tentation qui sont autant d’épreuves à surmonter.
Allons-nous faire confiance au sein même de l’épreuve, garder le cap de notre vocation ou de nos engagements, obéir au commandement parce qu’il ne peut qu’être bon pour nous et pour les autres…?
Si nous reprenons le même chemin que Jésus, si, résolument, nous refusons le soupçon d’Adam, si nous acceptons de faire confiance à Dieu au jour le jour, nous nous conduisons comme Jésus en fils de Dieu et nous vivons de la vie de Dieu ; c’est ce que Paul appelle « être avec lui dans la gloire ».


ÉVANGILE – selon Saint Matthieu 28, 16 – 20

Au temps de Pâques,
16 Les onze disciples s’en allèrent en Galilée,
à la montagne où Jésus leur avait ordonné de se rendre.
17 Quand ils le virent, ils se prosternèrent,
mais certains eurent des doutes.
18 Jésus s’approcha d’eux et leur adressa ces paroles :
« Tout pouvoir m’a été donné
au ciel et sur la terre.
19 Allez !
De toutes les nations faites des disciples :
baptisez-les au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit,
20 apprenez-leur
à observer tout ce que je vous ai commandé.
Et moi, je suis avec vous
tous les jours jusqu’à la fin du monde. »


DE TOUTES LES NATIONS FAITES DES DISCIPLES
Aussitôt après la Résurrection, voici le très bref discours d’adieu de Jésus. Cela se passe en Galilée qu’on appelait couramment le « carrefour des païens », la « Galilée des nations » ; car désormais la mission des Apôtres concerne « toutes les nations ». L’Évangile de Matthieu semble tourner court : mais, en fait, l’aventure commence ; tout se passe comme dans un film où le mot « FIN » s’inscrit sur une route qui ouvre vers l’infini. Car c’est bien vers l’infini que Jésus les envoie : l’immensité du monde et l’infini des siècles ; « Allez… De toutes les nations faites des disciples… Jusqu’à la fin du monde. »
Curieusement, ils n’ont l’air qu’à moitié préparés à cette mission !
Si Jésus était un chef d’entreprise, il ne pourrait pas prendre le risque de confier la suite de son affaire à des collaborateurs comme ceux-là : des collaborateurs qui semblent bien ne pas avoir assimilé toute la formation qu’il leur a assurée pendant trois ans. Ils font erreur sur l’objectif, sur les délais, sur la nature de l’entreprise.
Ils vont même jusqu’à douter de la réalité qu’ils sont en train de vivre ; puisque Matthieu dit clairement « Certains eurent des doutes ». La mission qui leur est confiée et qui est pleine de risques est de promouvoir un message qui les surprend encore. Folie, diront les gens sages, Sagesse de Dieu répondrait saint Paul. C’est que l’entreprise dont il s’agit n’est pas banale : elle dépasse tout ce que l’esprit humain peut imaginer ou concevoir. Il s’agit de la communication entre Dieu et les hommes. Celui qui est venu en allumer l’étincelle confie à ses disciples le soin d’en répandre le feu. « Allez donc ! De toutes les nations faites des disciples, baptisez-les au nom du Père, et du Fils, et du Saint Esprit. »
« Au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit. » : nous n’avons pas souvent l’occasion de nous arrêter sur cette formule extraordinaire de notre foi. Première formulation du mystère de la Trinité : l’expression « Au nom de », très habituelle dans la Bible, signifie qu’il s’agit bien d’un seul Dieu ; en même temps les trois Personnes sont nommées et bien distinctes : « Au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit. » Si l’on se souvient que le NOM, dans la Bible, c’est la personne, et que baptiser veut dire étymologiquement « plonger », cela veut dire que le Baptême nous plonge littéralement dans la Trinité. On comprend l’ordre express de Jésus à ses disciples « Allez !», il y a urgence. Comment ne pas être pressés de voir toute l’humanité profiter de cette proposition ?

PLONGÉS DANS LA TRINITÉ
En même temps, il faut bien dire que cette formule, si habituelle pour nous aujourd’hui, était pour la génération du Christ une véritable révolution !
A preuve, quand les apôtres, Pierre et Jean, ont guéri le boiteux de la Belle Porte (Ac 3 et 4), les autorités leur ont aussitôt demandé « Au nom de qui avez-vous fait une chose pareille ? » : parce qu’il n’était pas permis d’invoquer un autre nom que celui de Dieu.
Jésus parle bien de Dieu, mais sa phrase cite trois personnes, or Dieu était unique, les prophètes l’avaient assez dit. L’incompréhension des Juifs pour les fidèles du Christ est inscrite ici, la persécution était inévitable. Jésus le sait, qui les a prévenus le dernier soir : « On vous exclura des synagogues. Bien plus, l’heure vient où celui qui vous fera périr croira présenter un sacrifice à Dieu, (c’est-à-dire croira défendre l’honneur de Dieu)… Et Jésus ajoutait : « Ils agiront ainsi pour n’avoir connu ni le Père ni moi. » (Jn 16, 2 – 3).
La mission confiée aux apôtres s’apparente bien à une folie ; mais ils ne sont pas seuls, et cela, il ne faut jamais l’oublier : dans la mesure où notre engagement n’est pas le nôtre, mais le sien, nous n’avons pas de raison de nous inquiéter des résultats : « Tout pouvoir m’a été donné au ciel et sur la terre. Allez ! »… En d’autres termes, c’est nous qui allons, mais c’est lui qui a tout pouvoir…
Voici ce que l’on raconte de Jean XXIII : il paraît que peu de jours après son élection il reçoit la visite d’un ami qui lui dit « Très Saint Père, comme la charge doit être lourde ! » Jean XXIII répond « C’est vrai, le soir, quand je me couche, je pense « Angelo, tu es le Pape » et j’ai bien du mal à m’endormir ; mais, au bout de quelques minutes je me dis « Angelo, que tu es bête, le responsable de l’Église, ce n’est pas toi, c’est le Saint-Esprit… Alors je me tourne de l’autre côté et je m’endors…! » Nous aussi, semble-t-il, nous pouvons dormir sur nos deux oreilles : l’évangélisation doit être notre travail, mais pas notre angoisse ! Jésus a bien précisé « Tout pouvoir m’a été donné au ciel et sur la terre. »
À elle toute seule, cette petite phrase est un résumé extraordinaire de la vie du Christ : ceci se passe sur une montagne, a dit Matthieu ; laquelle on ne sait pas, mais elle évoque, bien sûr, celle de la tentation ; sur la montagne de la tentation, Jésus a refusé de recevoir d’un autre que son Père le pouvoir sur la Création : « Le diable l’emmène sur une très haute montagne ; il lui montre tous les royaumes du monde avec leur gloire et lui dit : Tout cela je te le donnerai, si tu te prosternes et m’adores. Alors Jésus lui dit : Retire-toi, Satan ! Car il est écrit Le Seigneur ton Dieu tu adoreras et c’est à lui seul que tu rendras un culte. » (Mt 4, 8). Ce pouvoir que Jésus n’a pas revendiqué, n’a pas acheté, lui est donné par son Père.
Et, désormais, ce pouvoir est entre nos mains ! A nous d’y croire…
« Allez ! Et moi, ajoute Jésus, je suis avec vous tous les jours jusqu’à la fin du monde. » Le Dieu de la Présence révélé à Moïse au buisson ardent, l’Emmanuel (ce qui signifie « Dieu avec nous ») promis par Isaïe ne font qu’un dans l’Esprit d’amour qui les unit. A nous désormais de révéler au monde cette présence aimante du Dieu-Trinité.
———————————————–
Compléments
Qui donc est Dieu ? C’est la question que l’humanité se pose depuis le premier jour. Il y a deux manières d’y répondre : trouver la réponse nous-mêmes, tout seuls comme des grands… Mais cela suppose que le mystère de Dieu soit à notre portée. Ou bien laisser Dieu nous souffler lui-même la réponse… Et je dis bien « souffler » : depuis des milliers d’années, le souffle de Dieu nous révèle peu à peu qui Il est.
La Trinité : l’aboutissement de la trajectoire
Il a fallu toute la durée de l’Ancien Testament pour se libérer du polythéisme et croire en un Dieu unique ; ce fut, comme on sait, une œuvre de longue haleine des prophètes. Encore ne parvint-on pas d’une seule traite au monothéisme pur. Une étape intermédiaire fut celle de l’hénothéisme : on professait un seul Dieu d’Israël, mais on concevait que les autres peuples aient leurs dieux. C’est pendant l’Exil à Babylone, semble-t-il, que l’on découvrit que Dieu est le Dieu unique de tout l’univers. La profession de foi « Shema Israël, Écoute Israël, notre Dieu est le SEIGNEUR UN » prenait alors toute sa valeur. Mais cette unicité de Dieu aurait alors paru totalement incompatible avec la reconnaissance de l’Esprit comme une personne ; il a fallu pour cela la Pentecôte et l’expérience des premières communautés chrétiennes. Quant au Fils de Dieu, ce titre habituellement donné à chaque roi le jour de son sacre, ne signifiait nullement un lien d’engendrement. C’est Jésus lui-même qui l’a révélé, mais ses paroles n’ont été comprises, elles aussi, qu’à la lumière de la Pentecôte.

Commentaires de Marie-Noëlle Thabut, année liturgique B, La Sainte Trinité (31 mai 2015)

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19 mai 2015 2 19 /05 /mai /2015 12:07

Ces commentaires, trouvés sur le site "Église catholique en France", permettent à toute personne de bonne volonté, chrétienne ou non, de mieux comprendre la Bible, le livre le plus diffusé au monde, en
  • décodant le langage imagé utilisé par l'auteur.

Attention le texte écrit peut différer des versions audio (Radio-Notre-Dame) et vidéo (KTO TV) qui ont été modifiées par Marie-Noëlle Thabut, parfois pour les améliorer, parfois pour s'adapter aux formats imposés par ces chaînes de radio ou de télévision. Dans cette hypothèse, nous mettons en italiques les passages supprimés pour ces médias.

Je souhaite arriver à mettre ici, chaque dimanche, les commentaires de Marie-Noëlle Thabut. Ma seule contribution consiste à surligner les passages que je trouve les plus enrichissants et à écrire en rouge ceux qui parlent d'un thème qui m'est cher : la liberté (trois autres pages de mon blog sont consacrées à ces passages des Évangiles, du reste du Nouveau Testament ou de l'Ancien Testament qui parlent de la liberté). D'après Marie-Noëlle Thabut, "... si nous ne trouvons pas dans les textes une parole libérante, c'est que nous ne les avons pas compris."

 

Version audio, trouvée sur le site de Radio-Notre-Dame (disponible seulement à compter du 24 mai 2015).

En bas de page, vous avez désormais les versions vidéo des commentaires, trouvées sur KTO TV.

PREMIÈRE LECTURE – Actes des apôtres 2, 1-11

1 Quand arriva le jour de la Pentecôte, au terme des cinquante jours après Pâques,
ils se trouvaient réunis tous ensemble.
2 Soudain un bruit survint du ciel comme un violent coup de vent :
la maison où ils étaient assis en fut remplie tout entière.
3 Alors leur apparurent des langues qu’on aurait dites de feu,
qui se partageaient,
et il s’en posa une sur chacun d’eux.
4 Tous furent remplis d’Esprit Saint :
ils se mirent à parler en d’autres langues,
et chacun s’exprimait selon le don de l’Esprit.
5 Or, il y avait, résidant à Jérusalem, des Juifs religieux,
venant de toutes les nations sous le ciel.
6 Lorsque ceux-ci entendirent la voix qui retentissait,
ils se rassemblèrent en foule.
Ils étaient en pleine confusion
parce que chacun d’eux entendait dans son propre dialecte ceux qui parlaient.
7 Dans la stupéfaction et l’émerveillement, ils disaient :
« Ces gens qui parlent ne sont-ils pas tous Galiléens ?
8 Comment se fait-il que chacun de nous les entende
dans son propre dialecte, sa langue maternelle ?
9 Parthes, Mèdes et Élamites,
habitants de la Mésopotamie, de la Judée et de la Cappadoce,
de la province du Pont et de celle d’Asie,
10 de la Phrygie et de la Pamphylie,
de l’Égypte et des contrées de Libye proches de Cyrène,
Romains de passage,
11 Juifs de naissance et convertis, Crétois et Arabes,
tous nous les entendons parler dans nos langues des merveilles de Dieu. »


JÉRUSALEM, LA VILLE DU DON DE L’ESPRIT
Première chose à retenir de ce texte1 : Jérusalem est la ville du don de l’Esprit ! Elle n’est pas seulement la ville où Jésus a institué l’Eucharistie, la ville où il est ressuscité, elle est aussi la ville où l’Esprit a été répandu sur l’humanité.
C’était l’année de la mort de Jésus, mais qui d’entre eux le savait ? J’ai dit intentionnellement « la mort » de Jésus, sans parler de sa Résurrection ; car celle-ci pour l’instant est restée confidentielle. Ces gens venus de partout n’ont probablement jamais entendu parler d’un certain Jésus de Nazareth. Cette année-là est comme toutes les autres, cette fête de Pentecôte sera comme toutes les autres. Mais déjà, ce n’est pas rien ! On vient à Jérusalem dans la ferveur, la foi, l’enthousiasme d’un pèlerinage pour renouveler l’Alliance avec Dieu.
Ce jour-là, la ville de Jérusalem grouillait de monde venu de partout, des milliers de Juifs pieux venus parfois de très loin. Parce que, à l’époque du Christ, la Pentecôte juive était très importante : c’était la fête du don de la Loi, l’une des trois fêtes de l’année pour lesquelles on se rendait à Jérusalem en pèlerinage. L’énumération de toutes les nationalités réunies à Jérusalem pour cette occasion en est la preuve.
« Parthes, Mèdes et Élamites, habitants de la Mésopotamie, de la Judée et de la Cappadoce, des bords de la mer Noire, de la province d’Asie, de la Phrygie, de la Pamphylie, de l’Égypte et de la Libye proche de Cyrène… Crétois et Arabes ».
Pour les disciples, bien sûr, cette fête de Pentecôte, cinquante jours après la Pâque de Jésus, celui qu’ils ont vu entendu, touché… après sa Résurrection… cette Pentecôte ne ressemble à aucune autre ; pour eux plus rien n’est comme avant… Ce qui ne veut pas dire qu’ils s’attendent à ce qui va se passer !
Pour bien nous faire comprendre ce qui se passe, Luc nous le raconte ici, dans des termes qu’il a de toute évidence choisis très soigneusement pour évoquer au moins trois textes de l’Ancien Testament : ces trois textes, ce sont premièrement le don de la Loi au Sinaï ; deuxièmement une parole du prophète Joël ; troisièmement l’épisode de la tour de Babel.
Commençons par le Sinaï : les langues de feu de la Pentecôte, le bruit « pareil à celui d’un violent coup de vent » suggèrent que nous sommes ici dans la ligne de ce qui s’était passé au Sinaï, quand Dieu avait donné les tables de la Loi à Moïse ; on trouve cela au livre de l’Exode : « Le troisième jour, quand vint le matin, il y eut des voix, des éclairs, une nuée pesant sur la montagne et la voix d’un cor très puissant ; dans le camp, tout le peuple trembla. Moïse fit sortir le peuple à la rencontre de Dieu hors du camp, et ils se tinrent tout en bas de la montagne. La montagne du Sinaï n’était que fumée, parce que le SEIGNEUR y était descendu dans le feu ; sa fumée monta comme le feu d’une fournaise, et toute la montagne trembla violemment … Moïse parlait et Dieu lui répondait par la voix du tonnerre ». (Ex 19, 16-19).
En s’inscrivant dans la ligne de l’événement du Sinaï, Saint Luc veut nous faire comprendre que cette Pentecôte, cette année-là, est beaucoup plus qu’un pèlerinage traditionnel : c’est un nouveau Sinaï. Comme Dieu avait donné sa Loi à son peuple pour lui enseigner à vivre dans l’Alliance, désormais Dieu donne son propre Esprit à son peuple… Désormais la Loi de Dieu (qui est le seul moyen de vivre vraiment libres et heureux, il ne faut pas l’oublier) désormais cette Loi de Dieu est écrite non plus sur des tables de pierre mais sur des tables de chair, sur le cœur de l’homme, pour reprendre une image d’Ezéchiel.2

L’ESPRIT DE DIEU DANS LE CŒUR DE L’HOMME
Deuxièmement, Luc a très certainement voulu évoquer une parole du prophète Joël : « Je répandrai mon esprit sur toute chair », dit Dieu (Jl 3, 1 ; « toute chair » c’est-à-dire tout être humain). Aux yeux de Luc, ces « Juifs fervents, issus de toutes les nations qui sont sous le ciel » comme il les appelle, symbolisent l’humanité entière pour laquelle s’accomplit enfin la prophétie de Joël. Cela veut dire que le fameux « Jour de Dieu » tant attendu est arrivé !
Troisièmement, l’épisode de Babel : vous vous souvenez de l’histoire de Babel : en la simplifiant beaucoup, on peut la raconter comme une pièce en deux actes : Acte 1, tous les hommes parlaient la même langue : ils avaient le même langage et les mêmes mots. Ils décident d’entreprendre une grande œuvre qui mobilisera toutes leurs énergies : la construction d’une tour immense… Acte 2, Dieu intervient pour mettre le holà : il les disperse à la surface de la terre et brouille leurs langues. Désormais les hommes ne se comprendront plus… Nous nous demandons souvent ce qu’il faut en conclure ?… Si on veut bien ne pas faire de procès d’intention à Dieu, impossible d’imaginer qu’il ait agi pour autre chose que pour notre bonheur… Donc, si Dieu intervient, c’est pour épargner à l’humanité une fausse piste : la piste de la pensée unique, du projet unique ; quelque chose comme « mes petits enfants, vous recherchez l’unité, c’est bien ; mais ne vous trompez pas de chemin : l’unité n’est pas dans l’uniformité ! La véritable unité de l’amour ne peut se trouver que dans la diversité ».
Le récit de la Pentecôte chez Luc s’inscrit bien dans la ligne de Babel : à Babel, l’humanité apprend la diversité, à la Pentecôte, elle apprend l’unité dans la diversité : désormais toutes les nations qui sont sous le ciel entendent proclamer dans leurs diverses langues l’unique message : les merveilles de Dieu.
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Notes
1 – La première lecture et le psaume sont communs aux fêtes de la Pentecôte des trois années liturgiques. En revanche, la deuxième lecture et l’évangile sont différents chaque année.
2 – « Je vous donnerai un cœur neuf et je mettrai en vous un esprit neuf ; j’enlèverai de votre corps le cœur de pierre et je vous donnerai un cœur de chair. Je mettrai en vous mon propre esprit, je vous ferai marcher selon mes lois, garder et pratiquer mes coutumes… vous serez mon peuple et je serai votre Dieu ». (Ez 36, 26…28).


PSAUME – 103 (104), 1.24, 29-30, 31.34

1 Bénis le SEIGNEUR, ô mon âme ;
SEIGNEUR mon Dieu, tu es si grand !
24 Quelle profusion dans tes œuvres , SEIGNEUR !
La terre s’emplit de tes biens.

29 Tu reprends leur souffle, ils expirent
et retournent à leur poussière.
30 Tu envoies ton souffle : ils sont créés ;
tu renouvelles la face de la terre.

31 Gloire au SEIGNEUR à tout jamais !
Que Dieu se réjouisse en ses œuvres  !
34 Que mon poème lui soit agréable ;
moi, je me réjouis dans le SEIGNEUR.


1 Bénis le SEIGNEUR, ô mon âme ;
SEIGNEUR mon Dieu, tu es si grand !
24 Quelle profusion dans tes œuvres , SEIGNEUR !
La terre s’emplit de tes biens.

29 Tu reprends leur souffle, ils expirent
et retournent à leur poussière.
30 Tu envoies ton souffle : ils sont créés ;
tu renouvelles la face de la terre.

31 Gloire au SEIGNEUR à tout jamais !
Que Dieu se réjouisse en ses œuvres  !
34 Que mon poème lui soit agréable ;
moi, je me réjouis dans le SEIGNEUR.


QUELLE PROFUSION DANS TES OEUVRES, SEIGNEUR !
Il faudrait pouvoir lire ce psaume en entier ! Trente-six versets de louange pure, d’émerveillement devant les œuvres de Dieu. J’ai dit des « versets », parce que c’est le mot habituel pour les psaumes, mais j’aurais dû dire trente-six « vers » car il s’agit en réalité d’un poème superbe.
On n’est pas surpris qu’il nous soit proposé pour la fête de la Pentecôte puisque Luc, dans le livre des Actes, nous raconte que le matin de la Pentecôte, les Apôtres, remplis de l’Esprit-Saint se sont mis à proclamer dans toutes les langues les merveilles de Dieu.
Vous me direz : pour s’émerveiller devant la Création, il n’y a pas besoin d’avoir la foi ! C’est vrai, et on trouve certainement dans toutes les civilisations des poèmes magnifiques sur les beautés de la nature. En particulier on a retrouvé en Égypte sur le tombeau d’un Pharaon un poème écrit par le célèbre Pharaon Akh-en-Aton (Aménophis IV) : il s’agit d’une hymne au Dieu-Soleil : Aménophis IV a vécu vers 1350 av. J.C. , à une époque où les Hébreux étaient probablement en Égypte ; ils ont peut-être connu ce poème.
Entre le poème du Pharaon et le psaume 103/104 il y a des similitudes de style et de vocabulaire, c’est évident : le langage de l’émerveillement est le même sous toutes les latitudes ! Mais ce qui est très intéressant, ce sont les différences : elles sont la trace de la Révélation qui a été faite au peuple de l’Alliance.
La première différence, et elle est essentielle pour la foi d’Israël, Dieu seul est Dieu ; il n’y a pas d’autre Dieu que lui ; et donc le soleil n’est pas un dieu !
Nous avons déjà eu l’occasion de le remarquer au sujet du récit de Création…
Par exemple, dans le récit de la Création dans la Genèse, la Bible prend grand soin de remettre le soleil et la lune à leurs places, ils ne sont pas des dieux, ils sont uniquement des luminaires, c’est tout. Et ils sont des créatures, eux aussi. Un des versets le dit clairement « Toi, Dieu, tu fis la lune qui marque les temps et le soleil qui connaît l’heure de son coucher ».
Je ne vais pas en parler longtemps car il s’agit de versets qui n’ont pas été retenus pour la fête de la Pentecôte…
Et plusieurs versets présentent bien Dieu comme le seul maître de la Création ; le poète emploie pour lui tout un vocabulaire royal : Dieu est présenté comme un roi magnifique, majestueux et victorieux. Par exemple, le mot « grand » que nous avons entendu est un mot employé pour dire la victoire du roi à la guerre. Manière bien humaine, évidemment, pour dire la maîtrise de Dieu sur tous les éléments du ciel, de la terre et de la mer.
Deuxième particularité de la Bible : la Création n’est que bonne ; on a là un écho de ce fameux poème de la Genèse qui répète inlassablement comme un refrain « Et Dieu vit que cela était bon ! »…
Le psaume 103/104 évoque tous les éléments de la Création, avec le même émerveillement : « Moi, je me réjouis dans le SEIGNEUR » et le psalmiste ajoute (un verset que nous n’entendons pas ce dimanche) : « Je veux chanter au SEIGNEUR tant que je vis, jouer pour mon Dieu tant que je dure… »
Pour autant le mal n’est pas ignoré : la fin du psaume l’évoque clairement et souhaite sa disparition : mais les hommes de l’Ancien Testament avaient compris que le mal n’est pas l’œuvre de Dieu, puisque la Création tout entière est bonne. Et on sait qu’un jour Dieu fera disparaître tout mal de la terre : le roi victorieux des éléments vaincra finalement tout ce qui entrave le bonheur de l’homme.

TU RENOUVELLES LA FACE DE LA TERRE
Troisième particularité de la foi d’Israël : la Création n’est pas un acte du passé : comme si Dieu avait lancé la terre et les humains dans l’espace, une fois pour toutes. Elle est une relation persistante entre le Créateur et ses créatures ; quand nous disons dans le Credo « Je crois en Dieu tout-puissant, créateur du ciel et de la terre », nous n’affirmons pas seulement notre foi en un acte initial de Dieu, mais nous nous reconnaissons en relation de dépendance à son égard : le psaume ici dit très bien la permanence de l’action de Dieu : « Tous comptent sur toi… Tu caches ton visage, ils s’épouvantent ; tu reprends leur souffle, ils expirent et retournent à leur poussière. Tu envoies ton souffle, ils sont créés ; tu renouvelles la face de la terre ».
Autre particularité, encore, de la foi d’Israël, autre marque de la révélation faite à ce peuple : au sommet de la Création, il y a l’homme ; créé pour être le roi de la Création, il est rempli du souffle même de Dieu ; il fallait bien une révélation pour que l’humanité ose penser une chose pareille ! Et c’est bien ce que nous célébrons à la Pentecôte : cet Esprit de Dieu qui est en nous vibre en sa présence : il entre en résonance avec lui. Et c’est pour cela que le psalmiste peut dire : « Que Dieu se réjouisse en ses œuvres ! … Moi, je me réjouis dans le SEIGNEUR ».
Enfin, et c’est très important : on sait bien qu’en Israël toute réflexion sur la Création s’inscrit dans la perspective de l’Alliance : Israël a d’abord expérimenté l’œuvre de libération de Dieu et seulement ensuite a médité la Création à la lumière de cette expérience. Dans ce psaume précis, on en a des traces :
D’abord le nom de Dieu employé ici est le fameux nom en quatre lettres, YHVH, que nous traduisons SEIGNEUR, qui est la révélation précisément du Dieu de l’Alliance.
Ensuite, vous avez entendu tout à l’heure l’expression « SEIGNEUR mon Dieu, tu es si grand ! » L’expression « mon Dieu » avec le possessif est toujours un rappel de l’Alliance puisque le projet de Dieu dans cette Alliance était précisément dit dans la formule « Vous serez mon peuple et je serai votre Dieu ». Cette promesse-là, c’est dans le don de l’Esprit « à toute chair », comme dit le prophète Joël qu’elle s’accomplit. Désormais, tout homme est invité à recevoir le don de l’Esprit pour devenir vraiment fils de Dieu.


DEUXIÈME LECTURE – Lettre de saint Paul aux Galates 5, 16-25

Frères,
16 je vous le dis :
marchez sous la conduite de l’Esprit Saint,
et vous ne risquerez pas de satisfaire les convoitises de la chair.
17 Car les tendances de la chair s’opposent à l’Esprit,
et les tendances de l’Esprit s’opposent à la chair.
En effet, il y a là un affrontement
qui vous empêche de faire tout ce que vous voudriez.
18 Mais si vous vous laissez conduire par l’Esprit,
vous n’êtes pas soumis à la Loi.
19 On sait bien à quelles actions mène la chair :
inconduite, impureté, débauche,
20 idolâtrie, sorcellerie, haines, rivalité,
jalousie, emportements, intrigues, divisions, sectarisme,
21 envie, beuveries, orgies
et autres choses du même genre.
Je vous préviens, comme je l’ai déjà fait :
ceux qui commettent de telles actions
ne recevront pas en héritage le royaume de Dieu.
22 Mais voici le fruit de l’Esprit :
amour, joie, paix, patience,
bonté, bienveillance, fidélité,
23 douceur et maîtrise de soi.
En ces domaines, la Loi n’intervient pas.
24 Ceux qui sont au Christ Jésus
ont crucifié en eux la chair,
avec ses passions et ses convoitises.
25 Puisque l’Esprit nous fait vivre,
marchons sous la conduite de l’Esprit.


UN AFFRONTEMENT PERMANENT
Cet affrontement que Paul décrit ici entre les tendances de la chair et les tendances de l’esprit est le lot de chacun de nous depuis que le monde est monde. Le Livre de la Genèse le dit d’une manière très imagée dans l’épisode de Caïn et Abel : Abel était berger, Caïn cultivateur ; au printemps, selon la coutume, chacun des deux fit une offrande : la règle était que le berger offre le premier-né de son troupeau (ce qu’Abel a fait) et le cultivateur les premières gerbes de sa récolte ; pour Caïn, le texte suggère qu’il a peut-être fait son offrande de mauvais gré, puisqu’il est dit : « Caïn apporta au SEIGNEUR une offrande de fruits de la terre » (et non les premières gerbes). En tout cas, la suite est claire ; Caïn, peut-être parce qu’il n’a pas la conscience très tranquille, se rend compte (ou croit deviner) que son offrande n’est pas aussi bien vue que celle de son frère : « Le SEIGNEUR tourna le regard vers Abel et son offrande, mais il détourna son regard de Caïn et de son offrande. Caïn en fut très irrité et son visage fut abattu. Le SEIGNEUR dit à Caïn : pourquoi t’irrites-tu ? Et pourquoi ton visage est-il abattu ? Si tu agis bien, ne le relèveras-tu pas ? Si tu n’agis pas bien, le péché, tapi à ta porte, est avide de toi. Mais toi, domine-le. »
Le mot « tapi », ici, est très intéressant ; il se dit d’un animal prêt à bondir : Caïn est écartelé entre cette violence animale qui l’envahit et l’appel de Dieu à dominer son envie de meurtre : « le péché, tapi à ta porte, est avide de toi. Mais toi, domine-le. » Il est clair que, pour Caïn, la véritable liberté aurait été de dominer sa violence : au moment où il se donnait l’illusion d’être le plus fort en tuant son frère, il n’était en réalité que l’esclave d’une violence qu’il n’avait pas su dominer. Nous sommes les descendants de Caïn et toute notre histoire humaine, aussi bien collective qu’individuelle, pourrait s’écrire comme la longue suite de ces affrontements : très lentement, l’humanité apprend à dominer sa violence : elle sort peu à peu de l’animalité pour devenir vraiment humaine. A l’échelon individuel, le même apprentissage est à refaire pour chacun de nous : ceux d’entre nous qui ont éduqué des enfants le savent bien. Long apprentissage de ce qu’est la véritable liberté ! Non pas se laisser aller à n’importe quoi, mais au contraire savoir dominer toutes ces bêtes tapies à notre porte : « débauche, impureté, obscénité, idolâtrie, sorcellerie, haines, querelles, jalousie, colère, envie, divisions, sectarisme, rivalités, beuveries, gloutonnerie et autres choses du même genre. » (On reconnaît ici la liste de Paul).

LA LOI, UN PREMIER PAS
Une bonne manière de faciliter cet apprentissage est d’imposer certaines règles de conduite : c’est le rôle des lois. « Tu ne tueras pas » : c’est le premier pas, la première balise ; il serait évidemment beaucoup plus noble pour Caïn d’aimer spontanément Abel ; mais tant qu’on n’en est pas là, au moins la loi limite-t-elle les dégâts et peu à peu elle éduque, de gré ou de force. Son rôle est d’enseigner les « bonnes manières », c’est-à-dire, qu’on le veuille ou non, les manières « d’être bon ! »
« Tu ne tueras pas, tu ne voleras pas, tu ne commettras pas de rapt (ce qu’on peut traduire : tu ne réduiras personne en esclavage), tu ne mentiras pas, tu ne commettras pas d’adultère… » C’est l’apprentissage de la fidélité à ses promesses, de la vérité, du respect des autres…
Apprentissage par la contrainte, il est vrai, mais l’expérience prouve que dans une première étape du développement des sociétés comme des individus, seule cette contrainte est efficace pour éviter la prolifération de la violence, ce que Paul appelle « les tendances égoïstes de la chair ».
Entendons-nous bien sur le sens de ce mot « chair » pour Paul : contrairement à ce qu’on pourrait croire, chez saint Paul, le mot « chair » n’a rien de péjoratif ! Ce n’est pas le corps, et encore moins le sexe, c’est l’homme tout entier quand il ressemble à Caïn ; cet homme-là a besoin d’une loi pour ne pas se laisser aller à toutes les violences qui l’habitent. Un jour viendra où la loi ne sera plus nécessaire : ce ne sera plus la loi qui régira les rapports entre les hommes, ce sera l’amour.
Car l’amour de Dieu aura envahi tous les cœurs : « Je répandrai mon esprit sur toute chair » avait annoncé le prophète Joël (3, 1). Et l’humanité tout entière aura un esprit neuf, comme dit Ezéchiel : « Je vous donnerai un cœur neuf et je mettrai en vous un esprit neuf ; j’enlèverai de votre corps le cœur de pierre (le cœur de Caïn) et je vous donnerai un cœur de chair (comme celui de Jésus-Christ). Je mettrai en vous mon propre esprit, je vous ferai marcher selon mes lois (sous-entendu la loi d’amour), garder et pratiquer mes coutumes. »
C’est déjà merveilleux de pouvoir affirmer « Un jour viendra »… Mais… Paul va beaucoup plus loin…
Paul nous dit que ce jour est déjà venu. Et tous les textes de cette fête de Pentecôte répètent la même chose : ce jour est venu, Dieu a répandu son Esprit sur nous. La loi de contrainte n’a plus sa raison d’être, ou plutôt, une seule loi subsiste : « Tu aimeras ton prochain comme toi-même ». Ce jour est venu, et déjà nous avons vu l’œuvre de l’Esprit d’amour dans le cœur d’un homme qui se laisse complètement habiter par lui : je veux parler de Jésus de Nazareth : quand Paul fait la liste des fruits de l’Esprit, on peut y lire le portrait même de Jésus-Christ : « Amour, joie, paix, patience, bonté, bienveillance, fidélité, douceur et maîtrise de soi. »


ÉVANGILE – selon saint Jean 15, 26 – 27 ; 16, 12 – 15

En ce temps-là,
Jésus disait à ses disciples :
15, 26 « Quand viendra le Défenseur,
que je vous enverrai d’auprès du Père,
lui, l’Esprit de vérité qui procède du Père,
il rendra témoignage en ma faveur.
27 Et vous aussi, vous allez rendre témoignage,
car vous êtes avec moi depuis le commencement.

16, 12 J’ai encore beaucoup de choses à vous dire,
mais pour l’instant vous ne pouvez pas les porter.
13 Quand il viendra, lui, l’Esprit de vérité,
il vous conduira dans la vérité tout entière.
En effet, ce qu’il dira ne viendra pas de lui-même :
mais ce qu’il aura entendu, il le dira ;
et ce qui va venir, il vous le fera connaître.
14 Lui me glorifiera,
car il recevra ce qui vient de moi
pour vous le faire connaître.
15 Tout ce possède le Père est à moi ;
voilà pourquoi je vous ai dit :
l’Esprit reçoit ce qui vient de moi
pour vous le faire connaître. »


L’ESPRIT DE VÉRITÉ…
Cinq fois, au cours de son dernier entretien avec ses disciples, Jésus leur promet l’Esprit, qui sera désormais leur soutien. A plusieurs reprises, il lui donne le nom de Paraclet, traduisez celui qui est appelé auprès d’eux et qui ne les quittera jamais : « Moi, je prierai le Père : il vous donnera un autre Paraclet qui restera avec vous toujours. C’est Lui, l’Esprit de vérité, celui que le monde est incapable d’accueillir parce qu’il ne le voit pas et ne le connaît pas. Vous, vous le connaissez, car il demeure auprès de vous, et qu’il est en vous. » (Jn 14, 16-17).
« Le Paraclet, l’Esprit Saint que le Père enverra en mon nom, vous enseignera toutes choses et vous fera ressouvenir de tout ce que je vous ai dit. » (Jn 14, 26).
« Lorsque viendra le Paraclet que je vous enverrai d’auprès du Père, l’Esprit de vérité qui procède du Père, il rendra témoignage de moi ; et à votre tour, vous me rendrez témoignage, parce que vous êtes avec moi depuis le commencement » (c’est le texte d’aujourd’hui – Jn 15, 26-27)…
« C’est votre avantage que je m’en aille ; en effet, si je ne pars pas, le Paraclet ne viendra pas à vous ; si, au contraire, je pars, je vous l’enverrai. » (Jn 16, 7)… « Lorsque viendra l’Esprit de vérité, il vous fera accéder à la vérité tout entière, car il ne parlera pas de son propre chef, mais il dira ce qu’il entendra et il vous communiquera tout ce qui doit venir. » (Jn 16, 13).
Si Jésus insiste tant sur le don de l’Esprit, c’est pour conforter ses disciples à l’heure de son départ ; ce sont eux désormais qui seront en première ligne ; ce même soir, il les prévient : « Je vous ai dit tout cela afin que vous ne succombiez pas à l’épreuve. On vous exclura des synagogues. Bien plus, l’heure vient où celui qui vous fera périr croira présenter un sacrifice à Dieu. Ils agiront ainsi pour n’avoir connu ni le Père ni moi. Mais je vous ai dit cela afin que, leur heure venue, vous vous rappeliez que je vous l’avais dit. » (Jn 16, 1 – 4). Jésus sait bien que ses disciples ne seront pas traités autrement que lui : ceux qui ont voulu sa mort ont vraiment cru agir pour l’honneur de Dieu, en supprimant quelqu’un qui blasphémait. C’est ce que rapporte saint Jean dans le récit de la Passion : « Les Juifs dirent à Pilate : nous avons une loi, et selon cette loi il doit mourir parce qu’il s’est fait Fils de Dieu. » (Jn 19, 7).
On est toujours surpris de cette effroyable méprise : le Fils de Dieu a été crucifié par les défenseurs de Dieu. A leur tour, les disciples du Fils seront persécutés, supprimés les uns après les autres au nom de la religion authentique. Ils auront bien besoin du soutien de l’Esprit de vérité. Jean l’appelle le « Paraclet », le Défenseur : entendons-nous bien, il ne s’agit pas de défendre les disciples contre un quelconque jugement de Dieu, mais de les soutenir lorsqu’ils seront traduits devant les tribunaux humains, pour qu’ils puissent témoigner authentiquement du Christ. Jésus n’a pas défini autrement sa propre vocation ; au cours de la Passion, il a dit à Pilate « Je suis né et je suis venu dans le monde pour rendre témoignage à la vérité » (Jn 18, 37). A leur tour, les disciples n’ont pas d’autre raison d’être que de rendre témoignage au Christ pour que le monde connaisse enfin la vérité du Père.

DONNÉ AUX CROYANTS POUR EN FAIRE DES TÉMOINS
L’Alliance définitive entre Dieu et l’humanité ne pourra s’instaurer que quand l’humanité connaîtra (au sens de « reconnaîtra ») enfin son Dieu. L’effroyable méprise dont je parlais tout-à-l’heure, la méconnaissance de l’humanité à l’égard de Dieu est le problème qui parcourt toute la Bible : depuis le soupçon d’Adam au jardin de la Genèse (Adam qui imagine Dieu jaloux de lui), depuis le soupçon du peuple assoiffé dans le désert du Sinaï, qui ose reprocher à Dieu de l’avoir fait sortir d’Égypte… jusqu’à ceux qui ont crucifié le Fils de Dieu lui-même, simplement parce qu’il ne répondait pas à leurs schémas, c’est toujours la même méconnaissance ; en vain, les prophètes ont alerté le peuple : « Écoutez, cieux ! Terre, prête l’oreille ! C’est le SEIGNEUR qui parle : j’ai fait grandir des fils, je les ai élevés, (mais) eux, ils se sont révoltés contre moi. Un bœuf connaît son propriétaire et un âne la mangeoire chez son maître : Israël ne connaît pas, mon peuple ne comprend pas. » (Is 1, 2 – 3)
Mais Dieu ne s’est pas lassé, il sait bien que l’humanité ne peut pas le découvrir toute seule, puisqu’il est le Tout-Autre ; il interviendra ; écoutons Jérémie : « Je leur donnerai une intelligence qui leur permettra de me connaître ; oui, moi je suis le SEIGNEUR, et ils deviendront un peuple pour moi, et moi je deviendrai Dieu pour eux : ils reviendront à moi du fond d’eux-mêmes. » (Jr 24, 7).
Voilà qui devrait éclairer tous nos efforts pour connaître Dieu : parce qu’Il est le Tout-Autre, nous ne pouvons pas l’atteindre par nos seuls efforts, c’est lui qui vient se révéler à nous. C’est pour cela qu’il nous fait le don de son Esprit ; selon la très belle formule de la Prière Eucharistique « l’Esprit est le premier don fait aux croyants » pour que, par leur témoignage, le monde parvienne à la connaissance de la vérité de Dieu.
————————————————
Complément
Il est intéressant de rapprocher la phrase de Pierre lors de l’élection de Matthias (« Il y a des hommes qui nous ont accompagnés durant tout le temps où le Seigneur Jésus a vécu parmi nous, depuis son baptême par Jean, jusqu’au jour où il nous a été enlevé. Il faut donc que l’un d’entre eux devienne avec nous témoin de sa résurrection. » Ac 1, 20) et celle de Jésus le dernier soir : « Et vous aussi, vous rendrez témoignage, vous qui êtes avec moi depuis le commencement. » (Jn 15, 27).

Commentaires de Marie-Noëlle Thabut, année liturgique B, Pentecôte (24 mai 2015)

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11 mai 2015 1 11 /05 /mai /2015 23:22

Ces commentaires, trouvés sur le site "Église catholique en France", permettent à toute personne de bonne volonté, chrétienne ou non, de mieux comprendre la Bible, le livre le plus diffusé au monde, en
  • décodant le langage imagé utilisé par l'auteur.

Attention le texte écrit peut différer des versions audio (Radio-Notre-Dame) et vidéo (KTO TV) qui ont été modifiées par Marie-Noëlle Thabut, parfois pour les améliorer, parfois pour s'adapter aux formats imposés par ces chaînes de radio ou de télévision. Dans cette hypothèse, nous mettons en italiques les passages supprimés pour ces médias.

Je souhaite arriver à mettre ici, chaque dimanche, les commentaires de Marie-Noëlle Thabut. Ma seule contribution consiste à surligner les passages que je trouve les plus enrichissants et à écrire en rouge ceux qui parlent d'un thème qui m'est cher : la liberté (trois autres pages de mon blog sont consacrées à ces passages des Évangiles, du reste du Nouveau Testament ou de l'Ancien Testament qui parlent de la liberté). D'après Marie-Noëlle Thabut, "... si nous ne trouvons pas dans les textes une parole libérante, c'est que nous ne les avons pas compris."

 

Version audio, trouvée sur le site de Radio-Notre-Dame (disponible seulement à compter du 17 mai 2015).

En bas de page, vous avez désormais les versions vidéo des commentaires, trouvées sur KTO TV.

PREMIÈRE LECTURE – Actes des apôtres 1, 15… 26

 

15 En ces jours-là, Pierre se leva au milieu des frères
qui étaient réunis au nombre d’environ cent vingt personnes
et il déclara :
16 « Frères, il fallait que l’Écriture s’accomplisse :
En effet, par la bouche de David,
l’Esprit Saint avait d’avance parlé de Judas,
qui en est venu à servir de guide
aux gens qui ont arrêté Jésus :
17 ce Judas était l’un de nous
et avait reçu sa part de notre ministère.
20 Il est écrit au livre des Psaumes :
Qu’un autre prenne sa charge.
21 Or, il y a des hommes qui nous ont accompagnés
durant tout le temps où le Seigneur Jésus
a vécu parmi nous,
22 depuis le commencement, lors du baptême donné par Jean,
jusqu’au jour où il fut enlevé d’auprès de nous.
Il faut donc que l’un d’entre eux devienne, avec nous,
témoin de sa résurrection. »
23 On en présenta deux :
Joseph appelé Barsabbas, puis surnommé Justus, et Matthias.
24 Ensuite, on fit cette prière :
« Toi, Seigneur, qui connais tous les cœurs,
désigne lequel des deux tu as choisi
25 pour qu’il prenne, dans le ministère apostolique,
la place que Judas a désertée
en allant à la place qui est désormais la sienne. »
26 On tira au sort entre eux, et le sort tomba sur Matthias,
qui fut donc associé par suffrage aux onze Apôtres.


TÉMOINS DU SEIGNEUR RESSUSCITÉ
« En ces jours-là » : il s’agit des jours qui précèdent la Pentecôte ; nous avons donc là un témoignage sur un moment tout proche encore de la Résurrection de Jésus, très peu de temps après l’Ascension. Il est clair, déjà, que c’est Pierre qui mène les affaires ; ce qui est bien normal puisque c’est à lui que Jésus a confié ses brebis, comme il disait. Le moment est venu, estime Pierre, d’organiser la communauté : et là, on voit à quel point Pierre allie l’esprit de décision, l’initiative et le souci de fidélité à son Seigneur. Du côté de l’esprit de décision, on note sa fermeté : il dit très clairement ce qu’il faut faire : « Voici ce qu’il faut faire »… « il faut que l’un d’entre eux devienne avec nous témoin de sa résurrection ».
Du côté de la fidélité, et cela ne nous étonne pas de la part d’un Juif, c’est dans l’Écriture qu’il puise son inspiration : « Il est écrit au livre des psaumes : Que sa charge passe à un autre ». Ensuite, les critères de choix du candidat sont bien évidemment inspirés du souci de fidélité :

Lorsqu’il s’est agi de remplacer Judas, on a cherché quelqu’un qui ait accompagné les apôtres depuis le début de la vie publique de Jésus, c’est-à-dire son baptême par Jean-Baptiste, jusqu’à l’Ascension. Jusqu’ici, dans les évangiles, nous n’avions jamais entendu le nom de Joseph Barsabbas, surnommé Justus, ni celui de Matthias ; mais nous découvrons ici que le cercle des très proches de Jésus était plus large que les douze apôtres. Pierre le dit clairement : « Il y a des hommes qui nous ont accompagnés durant tout le temps où le Seigneur Jésus a vécu parmi nous, depuis son baptême donné par Jean jusqu’au jour où il fut enlevé ».
Bienheureuse exigence de Pierre : c’est sur elle que nous pouvons fonder notre propre certitude de foi. Le témoignage rendu à la résurrection du Christ l’a été par des hommes qui avaient le droit d’en parler parce qu’ils avaient bien connu Jésus du début à la fin de sa vie publique. Chose étonnante, Pierre n’émet pas d’autre exigence que celle-là, il ne parle pas des qualités de caractère ou des vertus de celui qu’on recherche : ce qui prime, c’est sa fidélité à suivre Jésus depuis le début, pour être à même de parler de lui. Voilà qui devrait rassurer ceux d’entre nous qui se trouvent dépourvus de qualités : apparemment, ce n’est pas le plus important ! Le plus important est d’être un simple témoin de la résurrection du Christ ! C’est bien la mission que Jésus leur a confiée : au moment de les quitter, il leur avait dit : « Vous allez recevoir une puissance, celle du Saint Esprit qui viendra sur vous ; vous serez alors mes témoins à Jérusalem, dans toute la Judée et la Samarie, et jusqu’aux extrémités de la terre. » (Ac 1, 8). On peut penser aussi à cette phrase de Jésus qui légitime tous nos engagements : « Vous me rendrez témoignage, vous qui êtes avec moi depuis le commencement. » (Jn 15, 27).

UNE DÉCISION COLLÉGIALE
Pierre a indiqué la route à suivre, mais il ne décide pas tout seul : cela se déroule en trois temps ; à sa demande, on présente deux candidats : qui désigne ce « on » ? Le texte ne le dit pas, mais ce n’est pas Pierre en tout cas ; ensuite, l’assemblée (les cent vingt cités par Luc au début du texte) se met en prière : « Toi, Seigneur, qui connais le cœur de tous les hommes, montre-nous lequel des deux tu as choisi… » ; enfin, le recours au tirage au sort manifeste la place que l’on veut laisser à l’Esprit Saint dans ce choix : dans la mentalité de l’époque, tirer au sort, c’est remettre le choix dans les mains de Dieu.
Chose curieuse, le nom de Matthias ne sera plus jamais mentionné dans les Actes des Apôtres : si donc, Luc raconte un peu longuement son entrée dans le groupe des Douze, ce n’est pas à cause de la personnalité de Matthias, mais parce que cette volonté de Pierre de reconstituer le groupe après la défection de Judas lui paraît symbolique : est-ce parce que douze est le nombre des tribus d’Israël ? Luc ne le dit pas. Peut-être, tout simplement, faut-il voir là le souci de Pierre de rester fidèle aux dispositions de Jésus lui-même : Jésus avait choisi douze apôtres, l’un des douze, Judas, a abandonné, on le remplace.
Je reviens sur l’abandon de Judas : il avait pourtant reçu, comme les autres Apôtres, une part du ministère, car il faisait partie des douze choisis par Jésus après une nuit de prière : « En ces jours-là, Jésus (s’en alla dans la montagne pour prier et il passa la nuit à prier Dieu ; puis, le jour venu, il) appela ses disciples et en choisit douze auxquels il donna le nom d’apôtres : Simon, auquel il donna le nom de Pierre, André son frère, Jacques, Jean, Philippe, Barthélémy, Matthieu, Thomas, Jacques fils d’Alphée, Simon qu’on appelait le zélote, Judas fils de Jacques et Judas Iscarioth qui devint traître. » (Lc 6, 12-15).
Cela veut dire que, même choisi par Jésus, dans un choix inspiré par l’Esprit-Saint, on reste libre. Judas, choisi comme les autres après une nuit de prière, est resté libre de trahir. Pierre a cette formule amère : « Judas a déserté sa place », une place qu’il a tenue pourtant jusqu’au soir du jeudi saint ; c’est au cours du repas de la Cène que Jésus a dit : « Le Fils de l’homme s’en va selon ce qui a été fixé. Mais malheureux cet homme par qui il est livré ! » (Luc 22, 22). Et encore « La main de celui qui me livre se sert à table avec moi. » (Lc 22, 21). Chez Luc, ceci se passe après le récit de l’institution de l’Eucharistie ; ce qui veut dire que Judas a participé avec les autres apôtres au repas de la Nouvelle Alliance. Mais il ne faut pas s’attarder sur le passé : « Il faut, dit Pierre, que sa charge passe à un autre » : parce que l’urgence de la mission est telle qu’on ne peut laisser des places vides !
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Complément
La phrase de Pierre nous surprend peut-être : « Par la bouche de David, l’Esprit Saint avait d’avance parlé de Judas… » ; l’expression « Par la bouche de David » désigne les psaumes ; elle prouve deux choses : premièrement que Pierre, comme ses contemporains, attribue les psaumes à David ; ce n’est plus le cas aujourd’hui : parce qu’on a mille traces dans les psaumes d’une composition échelonnée sur plusieurs siècles ; deuxièmement, cela prouve également qu’au tout début de l’Église, les psaumes étaient fréquemment cités dans les discussions théologiques. Cela revient à dire qu’ils étaient très certainement souvent priés pour être si bien connus. Sur ce point, nous aurions beaucoup à faire pour retrouver cet usage aujourd’hui.


PSAUME – 102 (103), 1-2. 11-12. 19-20ab

1 Bénis le SEIGNEUR, ô mon âme,
bénis son nom très saint, tout mon être !
2 Bénis le SEIGNEUR, ô mon âme,
n’oublie aucun de ses bienfaits !

11 Comme le ciel domine la terre,
fort est son amour pour qui le craint :
12 aussi loin qu’est l’Orient de l’Occident,
il met loin de nous nos péchés.

19 Le SEIGNEUR a son trône dans les cieux :
sa royauté s’étend sur l’univers.
20 Messagers du SEIGNEUR, bénissez-le,
invincibles porteurs de ses ordres !


LE CHANT DE LOUANGE D’ISRAËL…
Vous vous rappelez la visite de Pierre chez le centurion romain Corneille ; nous en avons lu le récit dans les Actes des Apôtres, dimanche dernier. Pierre avait entendu Corneille chanter la gloire de Dieu et il en avait déduit que l’Esprit-Saint était là ; ou, pour le dire autrement, la preuve de la présence de l’Esprit sur quelqu’un, c’est qu’il est dans l’action de grâce. « Tous les croyants qui accompagnaient Pierre furent stupéfaits, eux qui étaient Juifs, de voir que même les païens avaient reçu à profusion le don de l’Esprit Saint. Car on les entendait dire des paroles mystérieuses et chanter la gloire de Dieu. »
Pas étonnant donc, qu’en écho au livre des Actes des Apôtres, que nous lisons encore ce dimanche et qui est tout rempli de la présence de l’Esprit, nous soyons invités à chanter ce psaume 102/103 qui est d’un bout à l’autre un chant d’action de grâce pour toutes les bénédictions dont le compositeur (entendez le peuple d’Israël) a été comblé par Dieu.
Effectivement, d’un bout à l’autre, ce psaume rayonne d’action de grâce : cela se voit déjà au seul fait qu’il comporte vingt-deux versets (la
liturgie de ce dimanche ne nous en propose que six, mais en réalité il en comporte vingt-deux). Or vous le savez bien, l’alphabet hébreu comporte vingt-deux lettres ; donc on dit de ce psaume qu’il est « alphabétisant » ; et quand un psaume est alphabétisant, on sait d’avance qu’il s’agit d’un psaume d’action de grâce pour l’Alliance.
D’un bout à l’autre, ce psaume rayonne d’action de grâce ! Cela commence dès le premier verset : « Bénis le SEIGNEUR, ô mon âme, bénis son Nom très saint, tout mon être ! » Pour commencer, on est frappés par le « parallélisme » entre les deux lignes de ce verset qui se répondent comme en écho ; et cela se répète tout au long de ce psaume ; l’idéal pour le chanter serait l’alternance ligne par ligne ; il a peut-être, d’ailleurs, été composé pour être chanté par deux chœurs alternés. Ce parallélisme, ce « balancement », nous le rencontrons souvent dans la Bible, dans les textes poétiques, mais aussi dans de nombreux passages en prose.
Ici, en particulier, il y a un double parallélisme qui est intéressant : d’abord « Bénis le SEIGNEUR »… « Bénis son NOM très saint » : la deuxième fois, au lieu de dire « le SEIGNEUR », on dit « le NOM » : une fois de plus, nous voyons que le NOM, dans la Bible, c’est la personne.1
Deuxième parallèle, toujours dans ce premier verset : « Bénis le SEIGNEUR, ô mon âme, Bénis son Nom très saint, tout mon être » : les mots « âme » et « tout mon être » sont mis en parallèle : parce que, dans la mentalité biblique, quand on dit « l’âme », il s’agit de l’être tout entier.2
Enfin, je voudrais attirer votre attention également sur la construction de l’ensemble de ce psaume : pour cela je vous lis sa première et sa dernière strophe en entier : première strophe : « Bénis le SEIGNEUR, ô mon âme, bénis son Nom très saint, tout mon être ! Bénis le SEIGNEUR, ô mon âme, n’oublie aucun de ses bienfaits ! » ; dernière strophe : « Messagers du SEIGNEUR, bénissez-le, invincibles porteurs de ses ordres, attentifs au son de sa parole ! Bénissez-le, armées du SEIGNEUR, serviteurs qui exécutez ses désirs ! Toutes les œuvres du SEIGNEUR, bénissez-le, sur toute l’étendue de son empire ! Bénis le SEIGNEUR, ô mon âme ! »
Première remarque : il est encadré au début et à la fin par une même phrase « Bénis le SEIGNEUR, ô mon âme » : première inclusion qui dit bien le sens général du psaume.
Deuxième remarque : maintenant, je compare la première et la dernière strophes en entier : première strophe : « Bénis le SEIGNEUR, ô mon âme, bénis son Nom très saint, tout mon être ! Bénis le SEIGNEUR, ô mon âme, n’oublie aucun de ses bienfaits ! » Nous savons bien que celui qui parle ici à la première personne du singulier est le peuple d’Israël tout entier : ce « JE » est collectif. Donc première strophe, l’invitation à la prière s’adresse à Israël ; dernière strophe : « Messagers du SEIGNEUR, bénissez-le, invincibles porteurs de ses ordres, attentifs au son de sa parole ! Bénissez-le, armées du SEIGNEUR, serviteurs qui exécutez ses désirs ! Toutes les œuvres du SEIGNEUR, bénissez-le, sur toute l’étendue de son empire ! » Les messagers de Dieu, ce sont les anges ; on imagine, comme dans les tableaux de Fra Angelico, les Anges embouchant leurs trompettes… « Toutes les œuvres du SEIGNEUR », c’est la création tout entière, l’univers visible et invisible.

… EN ATTENDANT LE CHANT DE LOUANGE DE L’UNIVERS ENTIER
Nous avons donc là encore une inclusion : la première strophe est une invitation à la louange des serviteurs de Dieu sur la terre ; la dernière strophe est une invitation à la louange des serviteurs de Dieu dans le ciel, puis, en définitive à la totalité de l’univers. Voilà de quoi nous habiller le cœur pour chanter ce psaume à notre tour !
Troisième remarque sur la construction de ce psaume : la strophe du milieu (dans notre lecture d’aujourd’hui) est aussi celle qui est au centre du psaume : « Comme le ciel domine la terre, fort est son amour pour qui le craint : aussi loin qu’est l’Orient de l’Occident, il met loin de nous nos péchés. » Cette phrase est au centre du psaume comme elle est au centre de la foi d’Israël, de sa merveilleuse découverte du vrai visage de Dieu : un Dieu dont nous n’avons rien à craindre parce qu’il nous aime sans cesse et nous pardonne, parce que, sans cesse, il met loin de nous nos péchés ; la « crainte » a définitivement changé de signification ; elle est devenue simple obéissance confiante de l’enfant.
Je reviens sur les mots Orient et Occident ; pour la mentalité biblique, ils sont bien les points cardinaux de la géographie, mais pas seulement ; parce que c’est à l’Est que le soleil se lève, l’Orient évoque la lumière et particulièrement celle de la vérité ; le mot « orienter » vient de là ; et, par contraste, l’Occident évoque l’erreur et le péché. Dans la phrase « Aussi loin qu’est l’Orient de l’Occident, il met loin de nous nos péchés », on entend cette distance qui sépare la lumière des ténèbres, la vérité de l’erreur ; loin, loin de nos erreurs passées, Dieu nous attire vers sa lumière et sa vérité.
Désormais ce qui est au centre de l’action de grâce d’Israël, c’est le pardon sans cesse renouvelé de Dieu. La seule vraie conversion qui nous est demandée, c’est de croire que Dieu est amour.
Pour terminer, vous savez que cette symbolique de l’Orient et l’Occident se retrouvait dans la liturgie du Baptême des premiers siècles : les baptisés se tournaient vers l’Occident pour renoncer au mal, puis faisaient demi-tour sur place : pour bien signifier que, désormais, ils tournaient résolument le dos à l’erreur ; ils se tournaient alors vers l’Orient (d’où vient la lumière) pour prononcer leur profession de foi et ensuite entrer dans le baptistère.
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Notes
1 – Dire le Nom de quelqu’un c’est le connaître. Et c’est bien pour cela que les Juifs ne s’autorisent jamais à prononcer le NOM de Dieu, parce qu’ils ne prétendent pas “connaître” Dieu. Encore aujourd’hui, les Bibles écrites en hébreu ne transcrivent pas les voyelles qui permettraient de prononcer le NOM. Il est donc transcrit uniquement avec les quatre consonnes YHVH, ce qu’on appelle le “tétragramme”. Et quand le lecteur voit ce mot, aussitôt il le remplace par un autre (Adonaï) qui signifie “le SEIGNEUR” mais qui ne prétend pas définir Dieu. (Voir la note sur la directive pontificale au début de ce volume page 000)

2 – A la suite des penseurs grecs, nous avons tendance à nous représenter l’homme comme l’addition de deux composants différents, étrangers l’un à l’autre, l’AME et le CORPS. Mais les progrès des sciences humaines, au vingtième siècle, ont confirmé que ce dualisme ne rendait pas compte de la réalité. Dans la mentalité biblique, au contraire, on a une conception beaucoup plus unifiée et quand on dit “l’âme”, il s’agit de l’être tout entier. “Bénis le Seigneur, ô mon âme, Bénis son Nom très saint, tout mon être”.


DEUXIÈME LECTURE – Première lettre de saint Jean 4, 11-16

11 Bien-aimés,
puisque Dieu nous a tellement aimés,
nous devons, nous aussi, nous aimer les uns les autres.
12 Dieu, personne ne l’a jamais vu.
Mais si nous nous aimons les uns les autres,
Dieu demeure en nous,
et, en nous, son amour atteint la perfection.
13 Voici comment nous reconnaissons
que nous demeurons en lui,
et lui en nous :
il nous a donné part à son Esprit.
14 Quant à nous, nous avons vu,
et nous attestons
que le Père a envoyé son Fils
comme Sauveur du monde.
15 Celui qui proclame que Jésus est le Fils de Dieu,
Dieu demeure en lui,
et lui en Dieu.
16 Et nous, nous avons reconnu l’amour que Dieu a pour nous,
et nous y avons cru.
Dieu est Amour :
qui demeure dans l’amour
demeure en Dieu,
et Dieu demeure en lui.


CELUI QUI M’A VU A VU LE PÈRE
La phrase centrale de ce texte, c’est : « Le Père a envoyé son Fils comme Sauveur du monde. » Le raisonnement de Jean est le suivant : 1) « Dieu est Amour » ; 2) Jésus est venu dans le monde pour révéler aux hommes le visage d’amour du Père ; 3) ceux qui croient en lui, reçoivent l’Esprit de Dieu, entrent dans la communion d’amour du Père, du Fils et de l’Esprit ; 4) ils deviennent à leur tour des sources d’amour, (comme leur Père. Alors on peut dire que Jésus est le Sauveur du monde : car, enfin, les hommes deviennent ce pour quoi ils sont créés) à l’image et à la ressemblance de Dieu.
Pour s’imprégner de ce raisonnement, il faut le reprendre pas à pas : d’abord, premier point, « Dieu est Amour » ; nous ne réalisons pas à quel point cette phrase est absolue ; pour Jean, les deux mots « Dieu » et « Amour » sont deux synonymes ; on peut toujours remplacer l’un par l’autre ! Dieu est Amour… et l’Amour est Dieu. Cela veut dire que tout amour vient de Dieu : aucun amour humain ne vient de l’homme seulement ; tout amour humain est dans l’homme une parcelle, une manifestation de l’amour de Dieu. Voilà une nouvelle fantastique et qui peut modifier notre regard sur l’amour humain ! Dimanche dernier, nous lisions déjà dans cette même lettre de Jean : « L’amour vient de Dieu et quiconque aime est né de Dieu et parvient à la connaissance de Dieu. Qui n’aime pas n’a pas découvert Dieu, puisque Dieu est Amour. » (1 Jn 4, 8). C’était donc le premier point de la méditation de saint Jean.
Deuxième point, Jésus est venu habiter parmi nous pour nous faire découvrir cela justement, que Dieu est Amour. Désormais, en Jésus, les hommes ont vu Dieu et ont pu constater de leurs yeux qu’il n’est qu’Amour. Il suffit de rappeler quelques phrases de l’évangile de Jean :
« Personne n’a jamais vu Dieu ; Dieu Fils unique, qui est dans le sein du Père, nous l’a dévoilé. » (Jn 1, 18)… « Nul n’a vu le Père, si ce n’est celui qui vient de Dieu. Lui a vu le Père. » (Jn 6, 46)…
« Celui qui m’a vu a vu le Père » (Jn 14, 9).

Troisième point, ceux qui acceptent de croire en Jésus, de reconnaître en lui le visage d’amour du Père, se mettent par le fait même au diapason de l’Esprit de Dieu, ils deviennent une demeure pour l’Esprit d’amour ; c’est une véritable renaissance, celle dont Jésus parlait à Nicodème. Le même évangile de Jean dit que nous sommes « enfants » de Dieu : « A ceux qui l’ont reçu, à ceux qui croient en son nom, il leur a donné de pouvoir devenir enfants de Dieu. Ceux-là ne sont pas nés du sang, ni d’un vouloir de chair, ni d’un vouloir d’homme, mais de Dieu. » (Jn 1, 12). Saint Paul le dit, lui aussi, à sa manière, dans la lettre aux Romains : « L’amour de Dieu a été répandu dans nos cœurs par l’Esprit Saint qui nous a été donné. » (Rm 5, 5…8). Et le Christ est venu dans le monde, justement, pour que l’Esprit d’amour soit répandu sur la terre.
On peut relire le début de la Bible à cette lumière-là ; car dès les premiers chapitres de la Bible, l’enjeu de la vie humaine est bien situé : l’auteur inspiré dit bien que Dieu a créé l’homme « à son image et à sa ressemblance ». Et donc, si Dieu est Amour, nous sommes faits pour aimer.

À L’IMAGE ET À LA RESSEMBLANCE DE DIEU
Quatrième point, parce qu’ils sont remplis de l’Esprit d’amour, les croyants deviennent à leur tour des sources d’amour : saint Paul dit que nous sommes désormais « héritiers de Dieu » : cela veut dire que nous pouvons puiser dans les trésors de Dieu. Et, bien sûr, on pense à cette phrase de l’évangile de Jean : « Si quelqu’un a soif, qu’il vienne à moi, et qu’il boive celui qui croit en moi… De son sein couleront des fleuves d’eau vive… Il désignait ainsi l’Esprit que devaient recevoir ceux qui croiraient en lui. » (Jn 7, 37-38).
Mais il nous faut bien l’assistance de l’Esprit ! Tous les jours, nous mesurons notre difficulté à aimer vraiment ; mais après tout, ce n’est pas étonnant ! Si l’amour est la caractéristique de Dieu, rien d’étonnant à ce qu’il ne nous soit pas naturel ! Si, réellement, Dieu est Amour et l’Amour est Dieu, cela revient à dire que l’amour dépasse les limites humaines, qu’il est surhumain ; ce que nous savons bien !
Alors, ce texte de Jean devrait nous déculpabiliser : cessons d’avoir honte de ne pas savoir aimer ; simplement, il suffit de puiser dans l’amour de Dieu pour le donner aux autres. Alors on comprend pourquoi Jean insiste tant sur le verbe « demeurer » : « Dieu est Amour, celui qui demeure dans l’amour demeure en Dieu et Dieu en lui. » Nous ne pouvons aimer que dans la mesure où nous sommes habités par Dieu. Ce qui est possible si nous restons fermement greffés sur Jésus-Christ.
Conclusion, on peut donc dire que Jésus est le sauveur du monde. C’est-à-dire : il est celui qui va permettre au monde d’accomplir sa vocation ; il est clair que le monde est perdu parce qu’il ne vit pas dans l’amour, ou si vous préférez qu’il ne vit pas d’amour. Jésus est venu habiter parmi nous pour nous transformer, pour nous faire découvrir que Dieu est Amour, et nous permettre de vivre de cet amour. En cela, Jésus est bien le sauveur du monde : comme le dit Jean dans son évangile : « Dieu a tant aimé le monde qu’il a donné son Fils unique pour que tout homme qui croit en lui ne périsse pas mais ait la vie éternelle. Car Dieu n’a pas envoyé son Fils dans le monde pour juger le monde, mais pour que le monde soit sauvé par lui. » (Jn 3, 16-17).


ÉVANGILE – selon saint Jean 17, 11b – 19

En ce temps-là,
les yeux levés au ciel, Jésus priait ainsi :
11 « Père saint,
garde mes disciples unis dans ton nom
le nom que tu m’as donné,
pour qu’ils soient un, comme nous-mêmes.
12 Quand j’étais avec eux,
je les gardais unis dans ton nom,
le nom que tu m’as donné.
J’ai veillé sur eux, et aucun ne s’est perdu,
sauf celui qui s’en va à sa perte
de sorte que l’Écriture soit accomplie.
13 Et maintenant que je viens à toi,
je parle ainsi, dans le monde,
pour qu’ils aient en eux ma joie,
et qu’ils en soient comblés.
14 Moi, je leur ai donné ta parole,
et le monde les a pris en haine
parce qu’ils n’appartiennent pas au monde,
de même que moi je n’appartiens pas au monde.
15 Je ne prie pas pour que tu les retires du monde,
mais pour que tu les gardes du Mauvais.
16 Ils n’appartiennent pas au monde,
de même que moi, je n’appartiens pas au monde.
17 Sanctifie-les dans la vérité :
ta parole est vérité.
18 De même que tu m’as envoyé dans le monde,
moi aussi, je les ai envoyés dans le monde.
19 Et pour eux je me sanctifie moi-même,
afin qu’ils soient, eux aussi, sanctifiés dans la vérité. »


LE PROJET DE DIEU POUR L’HUMANITÉ
À la différence de Matthieu et de Luc, l’évangile de Jean ne rapporte pas le Notre Père, mais ce que nous lisons ici est tout-à-fait dans la même ambiance : « Père Saint, garde mes disciples dans la fidélité à ton nom que tu m’as donné en partage » fait écho à « Notre Père qui es aux cieux, que ton NOM soit sanctifié… » Et à la fin de ce texte, « Je ne te demande pas de les retirer du monde, mais que tu les gardes du Mauvais » fait écho à « Ne nous soumets pas à la tentation mais délivre-nous du Mal ». Quant à la phrase « Que ta volonté soit faite », elle n’est pas dite ici, mais Jésus n’a que cela en tête.
Au moment de quitter ses disciples, Jésus n’a qu’un souci, ou plutôt un souhait, l’accomplissement du projet de Dieu. Le projet de Dieu, c’est que le monde créé tout entier devienne lieu d’amour et de vérité : lente transformation, on pourrait dire germination, à laquelle tous les croyants sont invités à coopérer. Ainsi, les croyants ne quittent pas le monde, ils sont dans le monde, ils y travaillent de l’intérieur ; mais s’ils veulent le transformer, cela veut dire qu’ils savent en permanence rester libres, se maintenir à distance des conduites du monde qui ne sont pas conformes au mode de vie du royaume qu’ils veulent instaurer.
Mgr Coffy disait « les croyants ne vivent pas une autre vie que la vie ordinaire, mais ils vivent autrement la vie ordinaire. » Il ne s’agit donc pas de mépriser le monde, notre vie quotidienne, les gens que nous rencontrons, les soucis matériels, l’argent et toutes les réalités humaines ; il s’agit au contraire d’habiter ce monde pour le transformer de l’intérieur. Le Père Teilhard de Chardin disait « on ne convertit que ce qu’on aime. »
À l’heure où Jésus fait cette dernière grande prière, ce projet de Dieu est en train de franchir une étape décisive : lui, Jésus, sait bien que son destin est scellé ; curieusement, il ne prie pas pour lui-même, il prie pour ceux à qui il passe le relais. « De même que tu m’as envoyé dans le monde, moi aussi, je les ai envoyés dans le monde. » Une seule chose compte, que le monde soit sauvé.
Saint Jean revient souvent sur ce thème dans son évangile : « Dieu a envoyé son Fils dans le monde, non pas pour juger le monde, mais pour que le monde soit sauvé par lui. » (Jn 3, 17) ; au moment de la guérison de l’aveugle-né, Jean fait remarquer que le nom de la piscine, Siloé, signifie « envoyé », manière de dire que Jésus est « envoyé » pour ouvrir les yeux des hommes.
C’est une constante dans toute l’histoire biblique : depuis Abraham, en passant par Moïse et par tous les prophètes, chaque fois qu’un homme ou un groupe (ou aussi bien le peuple d’Israël) est choisi par Dieu, ce n’est jamais pour son propre bénéfice solitaire, c’est toujours pour être envoyé en mission au service des autres. Et l’Église, à son tour, celle qui commence fragilement son existence le soir du Jeudi saint autour de Jésus, et tout autant celle d’aujourd’hui, n’a pas d’autre raison d’exister que sa mission dans le monde.
Dans cette grande prière de Jésus pour ses disciples, trois mots reviennent sans cesse, qui sont les trois maîtres-mots de notre mission désormais : fidélité, unité, vérité. Premièrement, la fidélité : « Père saint, garde mes disciples unis dans ton nom, le nom tu m’as donné… Quand j’étais avec eux, je les gardais unis dans ton nom, le nom que tu m’as donné ». Cette fidélité, pour Jésus, consistait à être parmi les hommes le reflet fidèle du Père ; désormais, en l’absence de Jésus, ce sont les croyants qui sont appelés à être les fidèles reflets du Père.

NOTRE MISSION : REFLETS DU PÈRE
Deuxième maître-mot, « unité » : « garde-les… pour qu’ils soient UN comme nous-mêmes » ; et nous avons tous en tête, bien sûr, la phrase qui suit tout juste le texte d’aujourd’hui : « Que tous soient un comme toi, Père, tu es en moi et que je suis en toi, qu’ils soient en nous eux aussi, afin que le monde croie que tu m’as envoyé. » (Jn 17, 21). Ce qui veut dire que l’unité n’est pas un but en soi ! Nous n’avons pas à la rechercher pour elle-même ; l’objectif, ce n’est pas l’unité d’abord, c’est que le monde croie. Nos divisions, nos querelles mangent nos énergies et sont un contre-témoignage scandaleux. Comment être témoins dans le monde de la Trinité d’amour si tous ceux qui invoquent la Trinité ne s’aiment pas entre eux ? En revanche, si l’objectif commun de tous les croyants était que le monde croie, cet objectif commun serait le meilleur chemin de notre unité. Rien de tel pour se découvrir frères que d’avoir un projet commun au service des autres.
Troisième maître-mot de la mission que nous confie Jésus, la « vérité ». « Sanctifie-les dans la vérité : ta parole est vérité ». Au début de l’histoire biblique, le mot « sanctifier » signifiait « mettre à part », retirer du monde ; désormais, avec l’incarnation du Christ, le mot « sanctifier » a changé de sens. Il signifie « participer à la sainteté de Dieu », et cela est accordé aux croyants, non pas pour qu’ils désertent le monde, mais pour qu’ils l’habitent à la manière de Dieu. Cette participation à la sainteté de Dieu est le fruit en nous de la Parole de vérité : nous ne croyons sûrement pas assez à l’efficacité de la Parole de Dieu, et, bien souvent, nous lui substituons nos propres paroles. Erreur : la parole de Dieu est Vérité, la nôtre n’est qu’approximation, balbutiement, (quand elle n’est pas défiguration) du Tout-Autre que nos pauvres mots ne peuvent pas dire.
Enfin, au centre de ce passage très solennel et si dense, Jésus parle de joie ! Au moment même où il prévoit les affrontements inévitables (les disciples seront persécutés comme le Maître), « Je leur ai fait don de ta Parole et le monde les a pris en haine », au moment d’affronter pour lui-même les heures terribles, il parle quand même de joie ! Il ose dire : « Maintenant que je viens à toi, je parle ainsi, en ce monde, pour qu’ils aient en eux ma joie, et qu’ils en soient comblés. »

Commentaires de Marie-Noëlle Thabut, année liturgique B, 7e dimanche de Pâques (17 mai 2015)

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3 mai 2015 7 03 /05 /mai /2015 21:53

 

Ces commentaires, trouvés sur le site "Église catholique en France", permettent à toute personne de bonne volonté, chrétienne ou non, de mieux comprendre la Bible, le livre le plus diffusé au monde, en
  • décodant le langage imagé utilisé par l'auteur.

Attention le texte écrit peut différer des versions audio (Radio-Notre-Dame) et vidéo (KTO TV) qui ont été modifiées par Marie-Noëlle Thabut, parfois pour les améliorer, parfois pour s'adapter aux formats imposés par ces chaînes de radio ou de télévision. Dans cette hypothèse, nous mettons en italiques les passages supprimés pour ces médias.

Je souhaite arriver à mettre ici, chaque dimanche, les commentaires de Marie-Noëlle Thabut. Ma seule contribution consiste à surligner les passages que je trouve les plus enrichissants et à écrire en rouge ceux qui parlent d'un thème qui m'est cher : la liberté (trois autres pages de mon blog sont consacrées à ces passages des Évangiles, du reste du Nouveau Testament ou de l'Ancien Testament qui parlent de la liberté). D'après Marie-Noëlle Thabut, "... si nous ne trouvons pas dans les textes une parole libérante, c'est que nous ne les avons pas compris."

 

Version audio, trouvée sur le site de Radio-Notre-Dame (disponible seulement à compter du 10 mai 2015).

En bas de page, vous avez désormais les versions vidéo des commentaires, trouvées sur KTO TV.

 

PREMIÈRE LECTURE – Actes des apôtres 10, 25 ... 48

 

25 Comme Pierre arrivait à Césarée
chez Corneille, centurion de l’armée romaine,
celui-ci vint à sa rencontre,
et tombant à ses pieds, il se prosterna.
26 Mais Pierre le releva en disant :
« Lève-toi. Je ne suis qu’un homme, moi aussi. »
34 Alors Pierre prit la parole et dit :
« En vérité, je le comprends :
Dieu est impartial ;
35 il accueille, quelle que soit la nation,
celui qui le craint
et dont les œuvres sont justes. »
44 Pierre parlait encore
quand l’Esprit Saint
descendit sur tous ceux qui écoutaient la parole.
45 Les croyants qui accompagnaient Pierre,
et qui étaient Juifs d’origine,
furent stupéfaits de voir que, même sur les nations,
le don de l’Esprit Saint avait été répandu.
46 En effet, on les entendait parler en langues
et chanter la grandeur de Dieu.
Pierre dit alors :
47 « Quelqu’un peut-il refuser l’eau du baptême
à ces gens qui ont reçu l’Esprit Saint
tout comme nous ? »
48 Et il donna l'ordre de les baptiser au nom de Jésus Christ.
Alors ils lui demandèrent
de rester quelques jours avec eux.


QUAND L’ESPRIT-SAINT ABOLIT LES FRONTIÈRES

Il faut peser l’importance de la première phrase de notre texte : « Pierre arriva à Césarée chez Corneille, centurion de l’armée romaine... » Jusqu’à la veille, Pierre n’aurait jamais eu l’idée de faire une chose pareille !

Tout les oppose, ces deux hommes : Pierre, le Juif, croyant, convaincu, depuis peu devenu disciple de Jésus... et ce païen, quelqu’un qu’on ne fréquente pas : parce que, d’une part, il est l’occupant, mais plus encore parce qu’il est païen... Et, d’ailleurs, ce n’est pas Pierre, tout seul, qui a eu cette idée bizarre, d’aller chez Corneille, à Césarée. C’est Dieu qui a tout organisé, si j’ose dire : il a préparé les deux hommes à ce qui devait être un événement très important pour la jeune communauté chrétienne. Chacun des deux hommes a eu ce jour-là une vision : Corneille a entendu un ange de Dieu lui dire « Le Seigneur t’a entendu ; fais chercher Pierre pour qu’il vienne chez toi. »

Quant à Pierre, à des kilomètres de là, lui aussi, il a eu une vision : une vision curieuse, qui a l’air de vouloir déranger ses habitudes. Dans cette vision, il a devant les yeux des quantités d’animaux, dont certains considérés par la loi juive comme impurs étaient strictement interdits, et une voix le pousse à désobéir : tue et mange ! Pierre qui est un scrupuleux, ne veut pas désobéir aux règles de son enfance ; alors la voix lui fait remarquer qu’il appartient à Dieu seul de décider ce qui est pur ou impur... pour l’instant, il ne s’agit que d’alimentation, mais, déjà, ses certitudes sur les sacro-saintes règles juives de pureté sont sérieusement battues en brèche ; il faut bien cela pour le préparer à ce qui l’attend !

Trois fois de suite, cette curieuse vision se reproduit... et Pierre reste perplexe ; c’est à ce moment précis que les envoyés de Corneille arrivent ; ils viennent demander à Pierre quelque chose de plus grave encore que de manquer chez soi aux règles alimentaires : ils viennent lui demander d’aller chez ce païen de Corneille !

On se rappelle le tollé quand Jésus allait manger chez n’importe qui ! Et encore, il s’agissait de Juifs ; cette fois, il s’agit d’un incirconcis, comme on disait.

Mais, comme chacun sait, Dieu a de la suite dans les idées ; Luc précise que l’Esprit Saint lui-même rassure Pierre sur ce qu’il va faire : « Pierre était toujours préoccupé de sa vision, mais l’Esprit lui dit : Voici deux hommes qui te cherchent. Descends donc tout de suite avec eux et prends la route avec eux sans te faire aucun scrupule : car c’est moi qui les envoie ». Au passage, on remarque que c’est l’Esprit Saint qui dit à Pierre « ne te fais pas de scrupule » ... Ce qui prouve au moins que tous nos scrupules ne sont pas toujours inspirés par l’Esprit Saint ... Et qu’il nous faut apprendre à distinguer parmi nos scrupules ceux qui sont bien inspirés... de ceux qui le sont moins. Évidemment, Pierre a obéi à cette voix, et le voilà chez Corneille.

Et c’est là que commence notre texte d’aujourd’hui. Corneille, en voyant entrer Pierre, se jette à ses pieds, mais Pierre le relève : « Lève-toi. Je ne suis qu’un homme moi aussi. » Il ne peut évidemment pas accepter des manifestations de respect qui ne sont dues qu’à Dieu seul.

Et, tout d’un coup, Pierre comprend la vision qui l’avait tellement intrigué : les animaux n’étaient qu’une image destinée à lui faire comprendre autre chose ; à table, on sait qu’il était interdit par la loi religieuse de manger certains animaux considérés comme impurs : or la fameuse vision l’invitait à dépasser cet interdit parce que Dieu seul en définitive peut déterminer ce qui est pur ou impur.

UN TOURNANT DÉCISIF

Mais il était également interdit de fréquenter les païens. Ce que Pierre est invité à découvrir, c’est que cette barrière-là, elle aussi, doit tomber. Pourquoi cette interdiction de fréquenter des païens ? Ce n’était pas du mépris ; mais, tout simplement, parce que leurs pratiques étant différentes, la fréquentation des païens risquait d’entraîner les Juifs à délaisser leurs propres pratiques. Pierre vient de comprendre : Dieu l’invite à dépasser cette loi ; tout comme la vision l’invitait à ne plus faire de distinction entre animaux purs et animaux impurs, désormais il ne faut plus faire de distinction entre hommes purs et hommes impurs ; cela permettra de fréquenter sans scrupule tout le monde.

C’est un tournant décisif qui s’amorce : comment annoncer la Bonne Nouvelle aux païens si on s’interdisait de les fréquenter ? Dans une première étape du plan de salut de Dieu, le peuple juif a été choisi et, pendant tout un temps de maturation nécessaire, il fallait préserver la foi et donc rester entre croyants. Mais, désormais, c’est une nouvelle étape : il faut ouvrir les portes aux païens pour pouvoir leur annoncer à eux aussi la Bonne Nouvelle. Jésus, lui aussi, avait plusieurs fois fait comprendre à ses apôtres que, désormais, la loi ancienne était caduque, et qu’une nouvelle étape s’ouvrait. Être fidèle à la foi des pères ne signifie pas répéter indéfiniment leurs manières d’agir et de parler. À questions nouvelles, solutions nouvelles.

C’est ce que Pierre comprend d’un coup et explique à Corneille et à son entourage : « Vous savez que c’est un crime pour un Juif de fréquenter des étrangers ; mais Dieu vient de me faire comprendre que, désormais, il ne faut plus faire de différence entre les hommes : car Dieu lui-même ne fait pas de différence entre les hommes ». Et Pierre commence la catéchèse de ce nouvel auditoire ; et là encore, l’Esprit Saint intervient : saint Luc note « Pierre parlait encore quand l’Esprit Saint descendit sur ceux qui écoutaient la Parole. »

Décidément, c'est toujours grâce à L'Esprit Saint que l'Église progresse !

—————————————-

Compléments

- On dit volontiers que Paul est l'apôtre des païens ; mais, pour être juste, il faut dire que Pierre l'a précédé : ici, on peut dire qu'il est l'apôtre des Romains ! Puisque, Corneille, on nous l'a dit, est centurion de l'armée d'occupation, l'armée romaine. Corneille faisait certainement partie des sympathisants qui gravitaient autour des synagogues, peut-être même était-il un « craignant Dieu » : c’est-à-dire un non-Juif qui adhère de cœur à la religion juive sans pour autant se soumettre à la circoncision et aux innombrables règles de la religion juive.

- Nous som­mes sou­vent sur­pris que les Ac­tes des Apô­tres nom­ment si fa­ci­le­ment l'Esprit Saint ; son ac­tion est re­con­nue à cha­que pa­ge et c'est grâ­ce à lui que l'Église affronte des questions nou­vel­les, et ose abor­der des au­di­toi­res nou­veaux... Évidemment, nous ne pouvons pas nous per­met­tre de pen­ser qu'il se­rait moins ac­tif aujourd'hui que dans les premiers temps de l'Église ! J'en dé­duis que c'est à nous d'ouvrir un peu mieux les yeux pour dé­tec­ter son ac­tion. Si nous le lais­sons fai­re, Jé­sus l'a bien pro­mis, « l'Esprit nous mè­ne­ra vers la vé­ri­té tout en­tiè­re ».

- Dernière remarque : c’est en entendant Corneille chanter la gloire de Dieu que Pierre a reconnu la présence de l’Esprit-Saint. Doit-on en déduire que nos moments moroses sont ceux où nous avons mis de côté l’Esprit-Saint ?


PSAUME – 97 (98), 1. 2-3ab. 3cd-4

1 Chantez au SEIGNEUR un chant nouveau,
car il a fait des merveilles ;
par son bras très saint, par sa main puissante,
il s'est assuré la victoire.

2 Le SEIGNEUR a fait connaître sa victoire
et révélé sa justice aux nations ;
3 il s'est rappelé sa fidélité, son amour,
en faveur de la maison d'Israël.

La terre tout entière a vu
la victoire de notre Dieu.
4 Acclamez le SEIGNEUR, terre entière.
Sonnez, chantez, jouez !

 


LES DEUX AMOURS DE DIEU

« La terre tout entière a vu la victoire de notre Dieu » : c’est le peuple d’Israël qui parle ici et qui dit « NOTRE Dieu », affichant ainsi la relation tout à fait privilégiée qui existe entre ce petit peuple et le Dieu de l’univers ; mais Israël a peu à peu compris que sa mission dans le monde est précisément de ne pas garder jalousement pour lui cette relation privilégiée mais d’annoncer l’amour de Dieu POUR TOUS les hommes, afin d’intégrer peu à peu l’humanité tout entière dans l’Alliance. Car la terre tout entière n’a pas seulement vocation à voir la victoire de notre Dieu, elle a vocation à en bénéficier.

Ce psaume dit très bien ce que j’appellerais « les deux amours de Dieu » : son amour pour son peuple choisi, élu, Israël... ET son amour pour l’humanité tout entière, ce que le psalmiste appelle tantôt « les nations », tantôt « La terre tout entière ». Les « nations », ce sont tous les autres, les païens, ceux qui ne font pas partie du peuple élu. Car une des grandes certitudes que les hommes de la Bible ont acquise peu à peu, c’est que Dieu aime toute l’humanité, et pas seulement Israël.

Dans ce psaume, cette certitude marque la composition même du texte ; puisque la phrase centrale sur ce qu’on appelle « l’élection d’Israël » est encadrée par deux phrases sur l’humanité tout entière. L’élection d’Israël est centrale mais on n’oublie pas qu’elle doit rayonner sur l’humanité tout entière et cette construction le manifeste bien.

Je vous relis les versets 2 et 3 : « Le SEIGNEUR a fait connaître sa victoire et révélé sa justice aux nations… Il s’est rappelé sa fidélité, son amour, en faveur de la maison d’Israël…La terre tout entière a vu la victoire de notre Dieu ». La phrase centrale (« Il s’est rappelé sa fidélité, son amour, en faveur de la maison d’Israël ») est l’expression consacrée pour rappeler ce qu’on appelle « l’élection d’Israël ». Derrière cette toute petite phrase, il faut deviner tout le poids d’histoire, tout le poids du passé : les simples mots « sa fidélité », « son amour » sont le rappel vibrant de l’Alliance : c’est par ces mots-là que, dans le désert, Dieu s’est fait connaître au peuple qu’il a choisi. « Dieu d’amour et de fidélité ». Cette phrase veut dire : oui, Israël est bien le peuple choisi, le peuple élu.

Mais les deux phrases qui l’encadrent et qui parlent des nations, rappellent bien que si Israël est choisi, ce n’est pas pour en jouir égoïstement, pour se considérer comme fils unique, mais pour se comporter en frère aîné.

Et quand le peuple d’Israël, au cours de la fête des Tentes à Jérusalem, acclame Dieu comme roi, ce peuple sait bien qu’il le fait déjà au nom de l’humanité tout entière ; en chantant cela, on anticipe en quelque sorte, on imagine déjà (parce qu’on sait qu’il viendra) le jour où Dieu sera vraiment le roi de toute la terre, c’est-à-dire reconnu par toute la terre.

La première dimension de ce psaume, très importante, c’est donc l’insistance sur ce que j’ai appelé « les deux amours de Dieu », pour son peuple choisi et pour toute l’humanité. Une deuxième dimension de ce psaume est la proclamation très appuyée de la royauté de Dieu.

DANS L’ATTENTE DE L’ULTIME VICTOIRE

Par exemple, on chante au Temple de Jérusalem « Acclamez le SEIGNEUR, terre entière, acclamez votre roi, le SEIGNEUR. » Mais quand je dis « on chante », c’est trop faible ; en fait, par le vocabulaire employé en hébreu, ce psaume est un cri de victoire, le cri que l’on pousse sur le champ de bataille après la victoire, la « terouah » en l’honneur du vainqueur. Le mot de victoire revient trois fois dans les premiers versets. « Par son bras très saint, par sa main puissante, il s’est assuré la victoire » ... « Le SEIGNEUR a fait connaître sa victoire et révélé sa justice aux nations »...  « La terre tout entière a vu la victoire de notre Dieu ».

La victoire de Dieu dont on parle ici est double : c’est d’abord la victoire de la libération d’Égypte ; la mention « par son bras très saint, par sa main puissante » est une allusion au premier exploit de Dieu en faveur des fils d’Israël, la traversée miraculeuse de la mer qui les séparait définitivement de l’Égypte, leur terre de servitude. L’expression « Le SEIGNEUR t’a fait sortir de là d’une main forte et le bras étendu » (Dt 5, 15) était devenue la formule-type de la libération d’Égypte ; on la retrouve par exemple dans le livre du Deutéronome et dans les psaumes. La formule « il a fait des merveilles » est aussi un rappel de la libération d’Égypte.

Mais quand on chante la victoire de Dieu, on chante également la victoire attendue pour la fin des temps, la victoire définitive de Dieu contre toutes les forces du mal. Et déjà on acclame Dieu comme jadis on acclamait le nouveau roi le jour de son sacre en poussant des cris de victoire au son des trompettes, des cornes et dans les applaudissements de la foule. Mais alors qu’avec les rois de la terre, on allait toujours vers une déception, cette fois, on sait qu’on ne sera pas déçus ; raison de plus pour que cette fois la « terouah » soit particulièrement vibrante !

Désormais les Chrétiens acclament Dieu avec encore plus de vigueur parce qu’ils ont vu de leurs yeux le roi du monde : depuis l’Incarnation du Fils, ils savent et ils affirment (envers et contre tous les événements apparemment contraires), que le Règne de Dieu, c’est-à-dire le Règne de l’amour est déjà commencé.

—————————————-

Complément

- Ce cri de victoire a pris sa place dans la liturgie du peuple juif, chaque année à l’automne, au cours de la Fête des Tentes, à Jérusalem. Cette fête durait huit jours et comportait de nombreuses cérémonies de toute sorte : célébrations pénitentielles, sacrifices d’action de grâce… et aussi des « fêtes pour le roi ». Et c’est ce roi que l’on acclamait en poussant des cris de victoire au son des trompettes, des cornes, et dans les applaudissements de la foule. Or, l’étonnant, c’est que lorsqu’on célébrait ces « fêtes pour le roi », après l’Exil à Babylone (c’est-à-dire à partir du sixième siècle av.J.C.), il n’y avait plus de roi en Israël ! Plus de roi visible, en tout cas.

Mais, d’une part, on se rappelait la promesse de Dieu : on savait qu’un roi, fils (c’est-à-dire descendant) de David, viendrait un jour et on le fêtait déjà. C’était un moyen d’encourager l’espérance. D’autre part, en Israël, même lorsqu’il y avait un roi sur le trône, on n’a jamais oublié que le seul roi au monde, le seul pouvoir, le seul maître est Dieu. C’est lui que l’on acclame dans ce psaume 97/98.

 


DEUXIÈME LECTURE – Première lettre de saint Jean 4, 7 - 10

7 Bien-aimés,
aimons-nous les uns les autres,
puisque l'amour vient de Dieu.
Celui qui aime
est né de Dieu,
et connaît Dieu.
8 Celui qui n'aime pas
n’a pas connu Dieu,
car Dieu est amour.
9 Voici comment l’amour de Dieu s’est manifesté parmi nous :
Dieu a envoyé son Fils unique dans le monde
pour que nous vivions par lui.
10 Voici en quoi consiste l'amour :
ce n'est pas nous qui avons aimé Dieu,
mais c'est lui qui nous a aimés,
et il a envoyé son Fils
en sacrifice de pardon pour nos péchés.


LÀ OÙ EST L’AMOUR, LÀ EST DIEU

Ce texte parle d'amour à toutes les lignes, ou presque ! (Il est donc bien dans la ligne des autres lectures de ce dimanche.)

Pour autant, on n'imagine pas saint Jean baignant dans une communauté à l’eau de rose ! S’il en parle tant, c’est que ce n’est pas si simple ! La communauté à laquelle il écrit (probablement à la fin du premier siècle) est en crise. Des faux prophètes de toute sorte risquent d’égarer les esprits dans d’interminables discussions théologiques. Pendant ce temps, on oublie l’essentiel. Dans ce texte, saint Jean ramène sa communauté à l’essentiel, c’est-à-dire Dieu, c’est-à-dire l’Amour. S’il fallait résumer ce passage, on pourrait dire : Dieu est amour, tout amour humain vient de Dieu. Vous cherchez à connaître Dieu, dit Jean, vous avez bien raison, mais ne vous égarez pas avec toutes vos discussions sur la connaissance de Dieu : c’est bien simple, mettez-vous à son diapason. Puisque Dieu est Amour, tout ce qui en vous est Amour vient de Dieu ; et chaque fois que vous aimez, vous êtes au diapason de Dieu.

Un chant très ancien de l’Église dit « Ubi caritas et amor, Deus ibi est » ; ce qui veut dire « Là où il y a de l’amour, là est Dieu ». Cette phrase pourrait être signée par Jean, il dit la même chose : « Celui qui aime est né de Dieu, et connaît Dieu. Celui qui n'aime pas n’a pas connu Dieu, car Dieu est amour. » Là, nous avons un critère extrêmement simple et clair pour juger tout ce que nous faisons et tout ce que nous voyons faire. Il y a toute une éducation du regard ! Et il semble bien que c’est la grande leçon que saint Jean veut donner aux croyants. Peut-être est-ce cela le rôle des croyants : être à l’affût, détecter tout ce qui est parcelle d’amour, regards d’amour, gestes d’amour, et, à chaque fois, savoir dire « Dieu est là ».

C’est dans ce sens-là, peut-être, que Jésus disait « le royaume de Dieu est au milieu de vous ». Et c’est valable tous les jours, sous nos yeux, sur toute la surface du globe, chez les jeunes et chez les vieux, dans toutes les races et toutes les religions, y compris chez ceux qui n’ont pas de religion. (C’est saint Jean qui nous le dit aujourd’hui.)

Ce qui revient à dire que si on sait ouvrir les yeux, Dieu nous est donné à contempler tous les jours de mille manières. L’Ancien Testament, déjà, avait très bien compris que connaître Dieu et aimer, c’est la même chose et que le jour où l’humanité connaîtra vraiment Dieu, elle deviendra fraternelle.

Isaïe, pour faire entendre ce message-là a inventé sa merveilleuse fable des animaux : « Le loup habitera avec l’agneau, le léopard se couchera près du chevreau. Le veau et le lionceau seront nourris ensemble, un petit garçon les conduira. La vache et l’ourse auront même pâture, leurs petits même gîte. Le lion comme le bœuf mangera du fourrage. Le nourrisson s’amusera sur le nid du cobra. Sur le trou de la vipère le jeune enfant étendra la main. Il ne se fera ni mal ni destruction sur toute ma montagne sainte, car le pays sera rempli de la connaissance du SEIGNEUR comme la mer que comblent les eaux » (Is 11, 6-9).

UN JOUR, L’HUMANITÉ CONNAÎTRA ENFIN SON DIEU

C’est bien le projet de Dieu pour l’humanité depuis toujours, un projet d’harmonie universelle.

Un peu plus haut, dans cette même lettre, Jean dit « Tel est le message que vous avez entendu dès le commencement : que nous nous aimions les uns les autres » (1 Jn 3, 11) ; « dès le commencement », c’est-à-dire depuis les origines. Nous lisions la semaine dernière, dans la même lettre de Jean : « Voici son commandement : adhérer avec foi à son Fils Jésus Christ et nous aimer les uns les autres comme il nous en a donné le commandement. » (1 Jn 3, 23).

Et Jean continue : « Voici comment Dieu a manifesté son amour parmi nous : Dieu a envoyé son Fils Unique dans le monde pour que nous vivions par lui. »

On entend résonner ici l’évangile de Jean : « La vie éternelle, c’est qu’ils te connaissent, toi, le seul vrai Dieu et celui que tu as envoyé, Jésus-Christ. » (Jn 17, 3).

Vivre, (au sens de la vie éternelle) c’est connaître Dieu ; et pour que nous le connaissions vraiment tel qu’Il est, et pas tel que nous l’imaginons, Il a envoyé son Fils. Tant que Dieu est invisible, comment le connaîtrions-nous vraiment ? En Jésus, parce qu’Il est Dieu fait homme, nous voyons enfin Dieu sur un visage d’homme et dans des gestes d’homme. « Dieu a envoyé son Fils Unique dans le monde pour que nous vivions par lui », c’est-à-dire pour que nous le connaissions.

Toute sa vie, Jésus a révélé dans ses paroles et dans ses gestes ce qu’est l’amour de Dieu pour l’humanité : paroles qui relèvent et qui pardonnent, gestes qui guérissent et qui rassurent ; le dernier soir, Jean raconte qu’il a laissé à ses apôtres un dernier geste qui parle mieux que des paroles :

« Jésus sachant que son Heure était venue, l’Heure de passer de ce monde au Père, lui, qui avait aimé les siens qui sont dans le monde, les aima jusqu’à l’extrême... »

« Sachant que le Père a remis toutes choses entre ses mains, qu’il est sorti de Dieu et qu’il va vers Dieu, Jésus se lève de table, dépose son vêtement... » Le lavement des pieds est en quelque sorte la signature de sa vie : « il est sorti de Dieu... il va vers Dieu », c’est l’amour même qui avait planté sa tente parmi les hommes ; et l’admirable de ce texte, c’est la leçon qu’il en donne : ce n’est pas « bien qu’il soit Dieu », par condescendance, en quelque sorte, qu’il se met à genoux devant les hommes pour leur laver les pieds ; c’est « parce qu’il est Dieu » qu’il se met à leur service. « Vous m’appelez le Maître et le Seigneur, et vous dites bien car je le suis. » Et il ajoute « Dès lors, si je vous ai lavé les pieds, moi, le Seigneur et le Maître, vous devez vous aussi vous laver les pieds les uns aux autres. » (Jn 13, 13).

Cette découverte du vrai visage de Dieu change la face du monde : jusque-là on croyait que Dieu avait des comptes à régler avec l’humanité pécheresse ; pour obtenir l’effacement de tous ces péchés, on croyait bon d’offrir des sacrifices, des victimes ; en Jésus-Christ, on découvre un Dieu qui est Amour et Pardon, qui n’a pas de comptes à régler mais qui nous demande simplement de lui ressembler en nous aimant les uns les autres.

 


ÉVANGILE – selon saint Jean 15, 9 - 17

En ce temps-là, Jésus disait à ses disciples :
9 « Comme le Père m'a aimé,
moi aussi je vous ai aimés.
Demeurez dans mon amour.
10 Si vous gardez mes commandements,
vous demeurerez dans mon amour,
comme moi,
j'ai gardé les commandements de mon Père,
et je demeure dans son amour.
11 Je vous ai dit cela
pour que ma joie soit en vous,
et que votre joie soit parfaite.
12 Mon commandement, le voici :
Aimez-vous les uns les autres
comme je vous ai aimés.
13 Il n'y a pas de plus grand amour
que de donner sa vie pour ceux qu’on aime.
14 Vous êtes mes amis
si vous faites ce que je vous commande.
15 Je ne vous appelle plus serviteurs,
car le serviteur ne sait pas ce que fait son maître ;
je vous appelle mes amis,
car tout ce que j'ai entendu de mon Père,
je vous l'ai fait connaître.
16 Ce n'est pas vous qui m'avez choisi,
c'est moi qui vous ai choisis et établis,
afin que vous alliez,
que vous portiez du fruit,
et que votre fruit demeure.
Alors, tout ce que vous demanderez au Père en mon nom,
il vous le donnera.
17 Voici ce que je vous commande :
c'est de vous aimer les uns les autres. »


DIEU VEUT LA JOIE DES HOMMES

« Je vous ai dit cela pour que ma joie soit en vous, et que votre joie soit parfaite. » Voilà une bonne nouvelle dans ce texte ! Quand le Christ parle à ses apôtres, c’est pour les combler de joie. Et la raison de cette joie, c’est que la vie de Jésus n’a été qu’amour, à l’image de son Père : « Comme le Père m’a aimé, moi aussi je vous ai aimés. » Nous sommes tout à fait dans la ligne de la deuxième lecture : quand l’humanité connaîtra enfin Dieu tel qu’Il est, elle sera comblée de joie. Plus on lit la Bible, plus on est frappé de cette insistance : le seul problème de l’humanité, c’est de ne pas connaître Dieu, de se tromper sur Lui. Elle le prend pour un Juge terrible, alors que c’est un Père qui se réjouit de la joie de ses enfants.

Dès l’Ancien Testament, tout le travail des prophètes a consisté à révéler ce vrai visage du Dieu de tendresse et de pitié, comme le disent les psaumes, un Dieu qui veut notre joie. Voici quelques phrases d’Isaïe, par exemple : « Ils reviendront, ceux que le SEIGNEUR a rachetés, ils arriveront à Sion avec des cris de joie. Sur leurs visages, une joie sans limite ! Allégresse et joie viendront à leur rencontre, tristesse et plainte s’enfuiront. » (Is 35, 10)... « C’est un enthousiasme et une exultation perpétuels que je vais créer : en effet l’exultation que je vais créer, ce sera Jérusalem, et l’enthousiasme, ce sera son peuple ; oui, j’exulterai au sujet de Jérusalem et je serai dans l’enthousiasme au sujet de mon peuple ! » (Is 65, 18-19).

A noter que ces passages sont des textes tardifs de l’Ancien Testament, cela veut dire que la Révélation a déjà fait du chemin ; Sophonie ose même dire que Dieu danse de joie quand ses enfants sont heureux : « Crie de joie, fille de Sion, pousse des acclamations, Israël, réjouis-toi, ris de tout ton cœur, fille de Jérusalem…

« Le SEIGNEUR a levé les sentences qui pesaient sur toi, il a détourné ton ennemi. Le roi d’Israël, le SEIGNEUR lui-même est au milieu de toi, tu n’auras plus à craindre le mal. En ce jour, on dira à Jérusalem : N’aie pas peur, Sion, que tes mains ne faiblissent pas…

« Le SEIGNEUR ton Dieu est au milieu de toi en héros vainqueur. Il est tout joyeux à cause de toi, dans son amour, il te renouvelle, il danse et crie de joie à cause de toi. » (So 3, 14-17).

Malheureusement, nous avons du mal à y croire, comme si c’était trop beau ; c’est seulement à la fin des temps que l’humanité connaîtra enfin Dieu et donc vivra dans la joie ; c’est pour cela que, dans l’Ancien Testament, la joie est toujours présentée comme une caractéristique du salut que l’humanité attend. Quand Dieu « répandra son Esprit sur toute chair », comme le dit le prophète Joël (3,1), alors nous connaîtrons que Dieu est amour et nous serons dans la joie.

UNE JOIE QUE NUL NE NOUS RAVIRA

Le Nouveau Testament dit quelle joie, déjà, a accompagné la venue de Celui qui est venu révéler le visage de Dieu aux hommes ;

à propos de la naissance de Jean-Baptiste, par exemple, l’ange dit à Zacharie : « Sois sans crainte, Zacharie, ta prière a été exaucée. Ta femme Elisabeth t’enfantera un fils et tu lui donneras le nom de Jean. Tu en auras joie et allégresse et beaucoup se réjouiront de sa naissance. » (Lc 1, 13-14).

Puis, à propos de la naissance de Jésus, l’ange dit aux bergers : « Soyez sans crainte car voici, je viens vous annoncer une bonne nouvelle, qui sera une grande joie pour le peuple : Il vous est né aujourd’hui dans la ville de David un Sauveur. » (Lc, 2, 10).

Visiblement, c’est un thème qui a beaucoup marqué Jean ; du dernier soir de son Maître, il a retenu une grande impression de joie plus forte que l’épreuve pourtant toute proche ; par exemple : « Vous l’avez entendu, je vous ai dit : Je m’en vais et je viens à vous. Si vous m’aimiez vous vous réjouiriez de ce que je vais au Père, car le Père est plus grand que moi. » (Jn 14, 28)... « En vérité, en vérité, je vous le dis, vous allez gémir et vous lamenter tandis que le monde se réjouira ; vous serez affligés mais votre affliction tournera en joie…

Lorsque la femme enfante, elle est dans l’affliction puisque son heure est venue ; mais lorsqu’elle a donné le jour à l’enfant, elle ne se souvient plus de son accablement, toute à la joie d’avoir mis un homme au monde.

(C’est ainsi que) Vous êtes maintenant dans l’affliction, mais je vous verrai à nouveau, votre cœur se réjouira et cette joie, nul ne vous la ravira. » (Jn 16, 20-24). Et dans sa dernière prière, Jésus dit à son Père : « Maintenant je vais à toi et je dis ces paroles dans le monde pour qu’ils aient en eux ma joie dans sa plénitude. » (Jn 17, 13).

Les apôtres, à leur tour, promettent aux hommes la joie : saint Jean y insiste dans ses lettres : « Et nous vous écrivons cela, pour que notre joie soit complète. » (1 Jn 1, 4)... « J’ai bien des choses à vous écrire, pourtant je n’ai pas voulu le faire avec du papier et de l’encre. Car j’espère me rendre chez vous et vous parler de vive voix, afin que votre joie soit complète. » (2 Jn 12).

C’est peut-être à cela que l’on reconnaît les prophètes ou les apôtres : ce sont ceux qui révèlent aux hommes le vrai visage du Dieu de la joie. Ceux-là, quand leur heure sera venue, s’entendront dire : « C’est bien, bon et fidèle serviteur, tu as été fidèle en peu de choses, sur beaucoup je t’établirai ; entre dans la joie de ton maître » (Mt 25, 21).

Commentaires de Marie-Noëlle Thabut, année liturgique B, 6e dimanche de Pâques (10 mai 2015)

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26 avril 2015 7 26 /04 /avril /2015 23:16

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Ces commentaires, trouvés sur le site "Église catholique en France", permettent à toute personne de bonne volonté, chrétienne ou non, de mieux comprendre la Bible, le livre le plus diffusé au monde, en
  • décodant le langage imagé utilisé par l'auteur.

Attention le texte écrit peut différer des versions audio (Radio-Notre-Dame) et vidéo (KTO TV) qui ont été modifiées par Marie-Noëlle Thabut, parfois pour les améliorer, parfois pour s'adapter aux formats imposés par ces chaînes de radio ou de télévision. Dans cette hypothèse, nous mettons en italiques les passages supprimés pour ces médias.

Je souhaite arriver à mettre ici, chaque dimanche, les commentaires de Marie-Noëlle Thabut. Ma seule contribution consiste à surligner les passages que je trouve les plus enrichissants et à écrire en rouge ceux qui parlent d'un thème qui m'est cher : la liberté (trois autres pages de mon blog sont consacrées à ces passages des Évangiles, du reste du Nouveau Testament ou de l'Ancien Testament qui parlent de la liberté). D'après Marie-Noëlle Thabut, "... si nous ne trouvons pas dans les textes une parole libérante, c'est que nous ne les avons pas compris."

 

Version audio, trouvée sur le site de Radio-Notre-Dame (disponible seulement à compter du 3 mai 2015).

En bas de page, vous avez désormais les versions vidéo des commentaires, trouvées sur KTO TV.

PREMIÈRE LECTURE – Actes des apôtres 9, 26 - 31

 

En ces jours-là,
26 arrivé à Jérusalem,
Saul cherchait à se joindre aux disciples,
mais tous avaient peur de lui,
car ils ne croyaient pas
que lui aussi était un disciple.
27 Alors Barnabé le prit avec lui
et le présenta aux Apôtres ;
il leur raconta comment, sur le chemin,
Saul avait vu le Seigneur,
qui lui avait parlé ;
et comment, à Damas, il s’était exprimé avec assurance
au nom de Jésus.
28 Dès lors, Saul allait et venait dans Jérusalem avec eux,
s’exprimant avec assurance au nom du Seigneur.
29 Il parlait aux Juifs de langue grecque,
et discutait avec eux.
Mais ceux-ci cherchaient à le supprimer.
30 Mis au courant,
les frères l'accompagnèrent jusqu'à Césarée,
et le firent partir pour Tarse.
31 L'Eglise était en paix
dans toute la Judée, la Galilée et la Samarie ;
elle se construisait
et elle marchait dans la crainte du Seigneur ;
réconfortée par l'Esprit Saint
elle se multipliait.


SAUL, LE NOUVEAU VENU CHEZ LES CHRÉTIENS

Nous entrons dans une nouvelle phase du livre des Actes des Apôtres : jusqu'ici, Luc nous racontait les débuts de l’Église naissante après la Pentecôte ; et Pierre et Jean étaient au centre du récit ; puis il y a eu le martyre d’Étienne et l’entrée en scène d’un tout jeune homme, Saül de Tarse. Pendant qu’on lapidait Étienne, c’est lui qui gardait les vêtements de tout le monde. C’est le même qui revient à Jérusalem, quelque temps plus tard, converti, baptisé ; évidemment, sa réputation de persécuteur le suit ; car il ne s’est pas contenté d’approuver l’exécution d’Étienne ; pendant tout un temps, qu’on n’est pas près d’oublier, il a été l’ennemi public numéro un des Chrétiens ; son activité débordait même Jérusalem, et il avait poussé le zèle jusqu’à demander au grand-prêtre un ordre de mission pour aller jusqu’à Damas, débusquer et arrêter tous les Chrétiens.

Et donc, quand on le voit revenir et chercher à s’introduire parmi les Chrétiens, on est très méfiants ! C’est compréhensible ! Qui nous dit qu’il ne cherche pas à s’introduire pour mieux dénoncer les Chrétiens ensuite ?

Curieusement, c’est quelqu’un dont nous avons presque oublié le nom, Barnabé, qui a joué alors le rôle indispensable de garantie de la bonne volonté de Saül et qui lui a mis le pied à l’étrier ; Barnabé, en fait, ce n’est pas son vrai nom : il s’appelle Joseph et il est Juif, lévite, originaire de Chypre ; il a visiblement bonne réputation parmi les Chrétiens puisqu’on lui a donné ce surnom de Barnabé qui veut dire « l’homme du réconfort »... ce qui est déjà quand même un beau compliment ! On sait aussi qu’il fait partie de ceux qui ont vendu leurs champs pour mettre l’argent à la disposition de la communauté. Il est certainement accueillant puisqu’il accepte rapidement de faire confiance à ce nouveau converti, Saül ; il n’était évidemment pas avec Saül sur le chemin de Damas quand celui-ci a été converti par Jésus ; mais quand Saül arrive à Jérusalem, quelques années plus tard, Barnabé le croit sur parole et accepte de plaider sa cause auprès des disciples.

« Barnabé prit Saül avec lui et le présenta aux apôtres ; il leur raconta ce qui s’était passé : sur la route, Paul avait vu le Seigneur, qui lui avait parlé ; à Damas, il avait prêché avec assurance au nom de Jésus. »

Deux fois de suite, Luc répète « Saul s’exprimait avec assurance au nom de Jésus ». Désormais il mettra au service de la foi chrétienne la même énergie et le même passion qu’il mettait jusqu’ici à la détruire. Parce que, tout d’un coup, ses yeux se sont ouverts, et tout est devenu clair pour lui.

Il n’a pas une seconde l’impression de renier la foi de ses pères en devenant Chrétien ; au contraire ! C’est parce qu’il est Juif qu’il devient Chrétien : l’attente du peuple juif, depuis tant de siècles, voici qu’elle est comblée par Jésus.

Quelques années plus tard, au cours de son procès, Paul dira « Les prophètes et Moïse ont prédit ce qui devait arriver et je ne dis rien de plus. » (Ac 26, 22).

Mais ce qui lui paraît évident, désormais, ne l’est pas pour tout le monde ! Déjà, à Damas, après sa conversion, les ennuis ont commencé : les Juifs ont cherché à le tuer ; ils sont allés jusqu’à garder les portes de la ville, jour et nuit, pour qu’il ne puisse pas leur échapper. Pour finir, ses nouveaux disciples chrétiens l’ont fait descendre de nuit, le long de la muraille, dans une corbeille.1

 

LES ENNUIS NE FONT QUE COMMENCER

A Jérusalem, c’est la même chose : (on le voit bien dans le texte d’aujourd’hui ), c’est d’abord l’épreuve de se faire accepter par les Chrétiens de Jérusalem, qui se méfient de lui après son passé de persécuteur ; et dans un deuxième temps, Paul doit affronter ses frères de race, les Juifs non convertis au Christ :

Luc nous dit « Il parlait aux Juifs de langue grecque et discutait avec eux. Mais ceux-ci cherchaient à le supprimer. »

Pour eux, il est un renégat, tombé dans cette secte des Chrétiens. Il faut donc recommencer à fuir. De nouveau, on voit se profiler ici les persécutions que Paul devra affronter pendant toute sa vie missionnaire : alors ses nouveaux amis chrétiens pensent plus prudent de lui faire prendre le premier bateau pour Tarse, sa ville natale, au sud de la Turquie actuelle. (C’est là que Barnabé ira le chercher quelques années plus tard, pour l’emmener à Antioche de Syrie).

Tout ceci n’entrave pas la croissance de l’Eglise ;

la phrase de Luc respire la tranquillité : « L’Eglise était en paix dans toute la Judée, la Galilée et la Samarie. Dans la crainte du Seigneur, elle se construisait et elle avançait ; elle se multipliait avec l’assistance de l’Esprit Saint. »2 Nous retrouvons ce mot de « crainte », déjà familier de l’Ancien Testament ; encore une fois, il est clair que la « crainte », au sens biblique, n’est pas de l’ordre de la peur ; elle n’empêche pas d’avancer, elle ne paralyse pas !

« Dans la crainte du Seigneur, elle se construisait et elle avançait »... Ce que la Bible appelle la crainte de Dieu, c’est tout simplement l’attitude de vérité de celui qui se reconnaît tout petit, mais aussi aimé et protégé par Dieu. C’est elle qui est la source de cette assurance des premiers Chrétiens qui étonnait tant leurs contemporains ; rappelez-vous, le récit de la guérison du boiteux de la Belle Porte ; quand Pierre et Jean avaient été amenés devant le tribunal qui avait bien l’intention de les intimider pour les faire taire, les juges avaient été stupéfaits : « Ils constataient l’assurance de Pierre et de Jean et, se rendant compte qu’il s’agissait d’hommes sans instruction et de gens quelconques, ils en étaient étonnés. » (Ac 4, 13).

Paul, lui, n'est pas sans instruction ; il est Pharisien, de stricte observance, formé à l'école de Gamaliel ; mais son assurance ne lui vient pas de là ; elle lui vient tout simplement depuis qu'il a rencontré Jésus ressuscité et qu’il se laisse mener par l'Esprit Saint.

—————————————-

Note

1 - L’épisode de la fuite de Damas dans une corbeille le long de la muraille est raconté un peu différemment par Luc dans les Actes et par Paul dans la lettre 2e lettre aux Corinthiens (2 Co 11, 32-33), mais il s’agit probablement du même épisode.

2 – Ac 9, 31 : « L’Église était en paix dans toute la Judée, la Galilée et la Samarie. Dans la crainte du Seigneur, elle se construisait et elle avançait ; elle se multipliait avec l’assistance de l’Esprit Saint. » Après Ac 2, 42-47 ; 4, 32-37 ; 5, 12-16, c’est le quatrième et dernier « sommaire » des Actes, ces résumés de la vie des premières communautés qui apparaissent comme des moments privilégiés de ce que les croyants sont rendus capables de vivre, dès lors qu’ils se laissent guider par l’Esprit Saint.r


PSAUME – 21 (22), 26b-27. 28-29. 31-32

 

26 Devant ceux qui te craignent, je tiendrai mes promesses.
27 Les pauvres mangeront : ils seront rassasiés ;
ils loueront le SEIGNEUR, ceux qui le cherchent :
« A vous, toujours, la vie et la joie ! »
28 La terre entière se souviendra et reviendra vers le SEIGNEUR,
chaque famille de nations se prosternera devant lui :
29 « Oui, au SEIGNEUR la royauté,
le pouvoir sur les nations ! »
31 Et moi, je vis pour lui : ma descendance le servira ;
on annoncera le Seigneur aux générations à venir.
32 On proclamera sa justice au peuple qui va naître :
Voilà son œuvre !


LES SURPRISES DU PSAUME 21/22

A première vue, il est quand même curieux, ce psaume 21/22 ! Il se termine par ces versets lumineux, pleins d’action de grâce que nous lisons aujourd’hui : « La terre entière se souviendra et reviendra vers le SEIGNEUR », « Et moi, je vis pour lui, ma descendance le servira » ; mais c’est lui aussi qui commence par ce cri de détresse que nous connaissons bien : « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? » C’est pour le moins disparate. Et pourtant... puisqu’il s’agit bien du même psaume, il faut rechercher où est son unité. Tout d’abord, il ne faut pas oublier que ce psaume, comme tous les autres, concerne le peuple tout entier : celui qui crie son désespoir au début du psaume et qui, à la fin, rend grâce, n’est autre que le peuple élu, Israël. S’il rend grâce, à la fin, c’est parce qu’il a été secouru ; mais cela ne gomme pas les souffrances passées ; on ne peut pas les oublier, elles font partie, au contraire, de l’action de grâce.

Voici le contexte de la composition de ce psaume : nous sommes au retour de l’Exil à Babylone : en 587 av.J.C., après la prise de Jérusalem par Nabuchodonosor, on a connu la ruine de la Ville Sainte, le saccage du Temple, les atrocités d’un siège sans merci, et l’exil loin du pays ; le mépris, les ricanements des vainqueurs qui poussent la dérision jusqu’à nous demander de leur chanter nos cantiques... Dieu avait promis d’habiter dans le Temple de Jérusalem... mais habitait-il au milieu des exilés ? Dieu avait promis, aussi, de ne jamais abandonner son peuple... mais que restait-il de ces belles promesses ? Et pourtant, pour tenir le coup, il n’y avait pas d’autre solution que de se rappeler sans fin les promesses de Dieu et son action en faveur de son peuple, depuis tant de siècles.

Alors on a fait un vœu : si nous en réchappons, quand nous serons de retour au pays, nous reconstruirons le Temple de Jérusalem et nous irons en procession offrir un sacrifice. Et ce psaume tout entier est le chant qui accompagne la fête du retour ; elle est là, la clé de ce psaume 21/22 : « Devant ceux qui te craignent, je tiendrai mes promesses ». (Sous-entendu mes promesses de fête d’action de grâce au Temple de Jérusalem). On peut donc comparer ce psaume à certains ex-voto ; dans les églises du Midi de la France, par exemple, on trouve des tableaux qui représentent de façon extrêmement réaliste un grand danger auquel on remercie Dieu ou la Vierge Marie de nous avoir fait échapper ; c’est, par exemple, le tableau d’un naufrage : des jeunes sont en train de se noyer sous les yeux horrifiés de leurs parents en prière ; dans un coin du tableau, la Sainte Vierge, dans un nuage, se penche sur tout ce petit monde : manière pour ceux qui ont fait exécuter le tableau de dire « c’est un vrai miracle, ils ont été sauvés. »

LE PSAUME 21/22, UN EX-VOTO

De la même façon, le psaume 21/22 commence par dire les épreuves de l’exil, et le sentiment d’abandon qu’on a ressenti.

« Le salut est loin de moi, loin des mots que je rugis. Mon Dieu, j’appelle tout le jour, et tu ne réponds pas ; même la nuit, je n’ai pas de repos... Tous ceux qui me voient me bafouent, ils ricanent et hochent la tête... Des chiens me cernent, une bande de vauriens m’entoure... »

Israël ne valait pas mieux qu’un condamné à mort, un crucifié, comme on en voyait sur les routes : « Ils me percent les mains et les pieds ; je peux compter tous mes os ». Le premier miracle de cet Exil, avant la libération, est certainement le sursaut d’espérance qu’il a suscité : là-bas, on n’a pas cessé de prier, d’espérer ; on disait : « Toi, pourtant, tu es saint, toi qui habites les hymnes d’Israël !... C’est en toi que nos pères espéraient, ils espéraient et tu les délivrais. Quand ils criaient vers toi, ils échappaient ; en toi ils espéraient et ils n’étaient pas déçus. »

Combien de fois a-t-on répété : « Toi, Seigneur, ne sois pas loin : l’angoisse est proche, je n’ai personne pour m’aider... Ne sois pas loin : ô ma force, viens vite à mon aide !... Sauve-moi de la gueule du lion... »

Et, tout comme Dieu avait entendu les cris de son peuple en Égypte, et suscité en Moïse l’énergie nécessaire pour le délivrer, cette fois, Dieu a entendu les cris de son peuple exilé à Babylone et il a suscité en Cyrus, le nouveau maître de l’histoire, la décision de libérer son peuple et de le renvoyer sur sa terre. Et plus l’épreuve de l’Exil a été ressentie durement, plus la joie du retour est grande. Oui, Dieu a entendu le cri des exilés. Il a répondu à leur plainte. « Ils loueront le SEIGNEUR, ceux qui le cherchent : A vous, toujours, la vie et la joie ! »

« Tu m’as répondu ! Et je proclame ton nom devant mes frères, je te loue en pleine assemblée. Vous qui le craignez, louez le SEIGNEUR, glorifiez-le... Car il n’a pas rejeté, il n’a pas réprouvé le malheureux dans sa misère ; il ne s’est pas voilé la face devant lui, mais il entend sa plainte... »

C’est là que commencent les versets que nous chantons aujourd’hui. Israël de retour au pays accomplit son vœu ; et comme tous ceux qui ont fait une véritable expérience de foi, les fils d’Israël veulent faire partager à tous leur action de grâce et leur émerveillement : « La terre entière se souviendra et reviendra vers le SEIGNEUR, chaque famille de nations se prosternera devant lui... On annoncera le Seigneur aux générations à venir. »

Le Christ a certainement chanté plusieurs fois ce psaume, au cours de sa vie terrestre, avant même sa Passion ; chaque fois, il partageait à la fois les souffrances, l’espérance et l’action de grâce de son peuple ; il savait, mieux que personne, que l’humanité tout entière attend encore la libération définitive du mal et de l’angoisse devant la mort. Le dernier jour, sur la croix, il a prié ce psaume : lui qui donnait librement sa vie pour la libération définitive des multitudes trouvait encore la force, au milieu de sa douleur, d’annoncer l’œuvre de Dieu : « On annoncera le Seigneur aux générations à venir. On proclamera sa justice au peuple qui va naître : voilà son œuvre ! »


DEUXIÈME LECTURE – Première lettre de saint Jean 3, 18 - 24

 

Petits enfants,
n’aimons pas en paroles ni par des discours,
mais par des actes et en vérité.
19 Voilà comment nous reconnaîtrons
que nous appartenons à la vérité,
et devant Dieu nous apaiserons notre cœur ;
20 car si notre cœur nous accuse
Dieu est plus grand que notre cœur,
et il connaît toutes choses.
21 Bien-aimés,
si notre cœur ne nous accuse pas,
nous avons de l’assurance devant Dieu.
22 Quoi que nous demandions à Dieu,
nous le recevons de lui,
parce que nous gardons ses commandements,
et que nous faisons ce qui est agréable à ses yeux.
23 Or, voici son commandement :
mettre notre foi
dans le nom de son Fils Jésus Christ,
et nous aimer les uns les autres
comme il nous l'a commandé.
24 Celui qui garde ses commandements
demeure en Dieu,
et Dieu en lui ;
et voilà comment nous reconnaissons qu'il demeure en nous,
puisqu'il nous a donné part à son Esprit.


LA PARABOLE DES DEUX FILS

Premier étonnement devant ce texte : l’abondance des verbes ! « Croire, aimer, être fidèles, faire ce qui plaît à Dieu... »  Pour Jean, visiblement, la foi n’est pas de l’ordre de l’opinion, elle est d’abord une manière d’être. Cela fait irrésistiblement penser à une parabole de Jésus, celle des deux fils : « Un homme avait deux fils ; s’avançant vers le premier, il lui dit : mon enfant, va donc aujourd’hui travailler à la vigne. Celui-ci lui répondit : je ne veux pas ; un peu plus tard, s’étant repenti, il y alla. S’avançant vers le second, le père lui dit la même chose. Celui-ci lui répondit : J’y vais, Seigneur ; mais il n’y alla pas. » Et Jésus pose la question : « Lequel des deux a fait la volonté de son père ? »  Il n’est pas difficile, évidemment, de trouver la bonne réponse... (Mt 21, 28).

C’est très clairement dans ce sens que Jean, ici, nous dit d’aimer « non pas avec des paroles et des discours, mais par des actes et en vérité. » Puisqu’au verset d’avant, il a bien précisé : « Si quelqu’un possède les biens de ce monde et voit son frère dans le besoin, et qu’il se ferme à toute compassion, comment l’amour de Dieu demeurerait-il en lui ? » (1 Jn 3, 17).

Un peu plus loin, dans cette même lettre, il répète encore : « Voici le commandement que nous avons reçu de lui : celui qui aime Dieu, qu’il aime aussi son frère. » (1 Jn 4, 21).

Deuxième étonnement : tout compte fait, cette leçon-là était déjà celle de tout l’Ancien Testament ; les commandements donnés par Dieu à Moïse juxtaposaient l’amour de Dieu et l’amour des frères ; les prophètes à leur tour, n’avaient rien dit d’autre ; Michée, par exemple : « On t’a fait savoir, ô homme, ce qui est bien, ce que le SEIGNEUR attend de toi : rien d’autre que d’aimer le droit, de pratiquer la justice, et de marcher humblement avec ton Dieu » (Mi 6, 8).

Jésus n’a rien changé à ce message qui semble bien être le fond de la Révélation faite à Israël : le Dieu d’amour a créé l’homme à son image et à sa ressemblance, c’est-à-dire fait pour aimer. L’étonnant, c’est non seulement que nous avons bien du mal à pratiquer cette religion-là... mais plus gravement, que nous avons bien du mal à l’admettre, tout simplement.

A sa manière, donc, Jean nous rappelle que le fond de notre foi consiste à aimer : « En agissant ainsi, (c’est-à-dire en aimant par des actes et non par des discours) nous reconnaîtrons que nous appartenons à la vérité ». Elle est là l’unique vérité : Dieu est amour (c’est aussi une expression de Jean dans cette lettre) et les hommes sont faits pour aimer.

« Dieu est amour : qui demeure dans l’amour demeure en Dieu et Dieu demeure en lui » (1 Jn 4, 16).

À LA RESSEMBLANCE DU DIEU D’AMOUR

Saint Jean ajoute que l’amour des autres est le meilleur moyen pour avoir le cœur en paix : « Devant Dieu nous apaiserons notre cœur ; car si notre cœur nous accuse Dieu est plus grand que notre cœur, et il connaît toutes choses. » Effectivement, celui qui consacre son temps à servir les autres est complètement décentré de lui-même ; il ne se laisse plus décourager par le spectacle de ses imperfections ; Saint Jean a peut-être bien entendu cette parabole des deux fils que nous relisions plus haut ; Jésus l’avait conclue en disant à ses interlocuteurs : « En vérité, je vous le déclare, collecteurs d’impôts et prostituées vous précèdent dans le royaume de Dieu » (Mt 21, 31). Or, en disant cela, Jésus s’adressait à des gens très religieux, des gens dont on disait sûrement qu’ils avaient la foi, puisque Matthieu parle des grands prêtres et des anciens du peuple. On peut en déduire : une foi qui ne nous pousse pas à aimer n’est pas la foi au Dieu d’amour ; une foi qui ne nous pousse pas à faire vivre nos frères n’est pas la foi au Père des vivants.

Chacun des évangélistes a répercuté à sa manière ce message central de la foi. Dans son évangile, Jean a été jusqu’à remplacer le récit de l’institution de l’Eucharistie par celui du lavement des pieds : « Vous m’appelez le Maître et le Seigneur, et vous dites bien, car je le suis. Dès lors, si je vous ai lavé les pieds, moi, le Seigneur et le Maître, vous devez vous aussi vous laver les pieds les uns aux autres ; car c’est un exemple que je vous ai donné : ce que j’ai fait pour vous, faites-le vous aussi. » (Jn 13, 13-15). Jean a retenu la leçon : ce qu’il appelle le commandement de Dieu, c’est « lavez-vous les pieds mutuellement ... A ceci tous vous reconnaîtront pour mes disciples : à l’amour que vous aurez les uns pour les autres. » (Jn 13, 35).

On dira, peut-être, que c’est un objectif impossible d’aimer tout le monde ! C’est sans doute ce que Jean veut dire quand il dit que notre cœur nous accuse : notre cœur nous accuse de ne pas aimer assez ; et c’est vrai que nous mentirions si nous prétendions aimer tout le monde ; (il y aura toujours des gens qui ne nous seront pas très sympathiques) ; mais si on lit bien le texte, Dieu ne nous demande pas de ressentir de l’amour pour tout le monde... il nous demande seulement d’agir... Lui, fera le reste. Au fond, la foi qui nous est demandée, c’est de croire à son amour à lui pour tous... son amour a besoin de nos bras ; il nous suffit de miser sur son amour en faisant notre petit possible.

Peut-être, alors, pouvons-nous comprendre cette phrase : « Si notre cœur ne nous accuse pas, nous nous tenons avec assurance devant Dieu, et tout ce que nous lui demandons, il nous l’accorde ». A partir du moment où nos gestes ne seront guidés que par l’amour, évidemment, nos prières seront en harmonie avec la volonté de Dieu qui n’est faite que d’amour... Et nous pourrons dire en vérité « Que ta volonté soit faite sur la terre comme au ciel ».

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Compléments

Saint Jacques, dans sa lettre, dit quelque chose d’approchant : « A quoi bon, mes frères, dire qu’on a la foi, si l’on n’a pas d’œuvres. La foi peut-elle sauver dans ce cas ? Si un frère ou une sœur n’ont rien à se mettre et pas de quoi manger tous les jours et que l’un de vous leur dise : Allez en paix, mettez-vous au chaud et bon appétit, sans que vous leur donniez de quoi subsister, à quoi bon ? De même la foi qui n’aurait pas d’œuvres est morte dans son isolement. » (Jc 2, 14-17).

Saint Pierre, lui, donne des exemples concrets : « Pratiquez l’hospitalité les uns envers les autres, sans murmurer. Mettez-vous, chacun selon le don qu’il a reçu, au service les uns des autres. » (1 P 4, 10).


ÉVANGILE – selon saint Jean 15, 1 - 8

En ce temps-là Jésus disait à ses disciples :
 « Moi, je suis la vraie vigne,
et mon Père est le vigneron.
2 Tout sarment qui est en moi,
mais qui ne porte pas de fruit,
mon Père l'enlève ;
tout sarment qui donne du fruit,
il le purifie en le taillant,
pour qu'il en porte davantage.
3 Mais vous, déjà vous voici purifiés
grâce à la parole que je vous ai dite :
4 Demeurez en moi, comme moi en vous.
De même que le sarment
ne peut pas porter de fruit par lui-même
s'il ne demeure pas sur la vigne,
de même vous non plus,
si vous ne demeurez pas en moi.
5 Moi, je suis la vigne,
et vous, les sarments.
Celui qui demeure en moi
et en qui je demeure,
celui-là porte beaucoup de fruit,
car, en dehors de moi, vous ne pouvez rien faire.
6 Si quelqu'un ne demeure pas en moi,
il est, comme le sarment, jeté dehors,
et il se dessèche.
Les sarments secs, on les ramasse,
on les jette au feu, et ils brûlent.
7 Si vous demeurez en moi,
et que mes paroles demeurent en vous,
demandez tout ce que vous voulez,
et cela se réalisera pour vous.
8 Ce qui fait la gloire de mon Père,
c'est que vous portiez beaucoup de fruit
et que vous soyez pour moi des disciples. »


DIEU PLEIN DE SOLLICITUDE COMME UN VIGNERON

Jésus prend congé des siens : nous sommes le dernier soir ; il a lavé les pieds de ses disciples, puis il leur a annoncé son départ imminent et l'envoi de l’Esprit. Curieusement, Jean ne raconte pas l’institution de l’Eucharistie : mais voici que Jésus parle de vigne et de vin dans des termes qui parlent d’Alliance. Si bien que ce texte pourrait bien être une véritable méditation eucharistique proposée par Jésus lui-même. Il ne faut pas oublier que, dans l’Ancien Testament, la vigne (parce qu’elle demande beaucoup de soins) était une image privilégiée de l’Alliance entre Dieu et Israël : Dieu étant, bien sûr, le propriétaire de la vigne et Israël le vignoble.

Le prophète Isaïe en avait fait une sorte de parabole : « Que je chante pour mon ami, le chant du bien-aimé et de sa vigne : mon bien-aimé avait une vigne sur un coteau plantureux. Il y retourna la terre, enleva les pierres, et installa un plant de choix. Au milieu, il bâtit une tour et il creusa aussi un pressoir... » (Is 5, 1).

La fidélité de Dieu était exprimée par la sollicitude du vigneron, une sollicitude qui peut confiner à la passion. Quant à l’attitude du peuple élu, tantôt docile, tantôt infidèle, elle était représentée par la qualité du raisin : « Israël, vigne florissante, produisait du fruit à l’avenant... » (Os 10, 1). Mais il arrivait très fréquemment que les raisins soient mauvais (traduisez qu’Israël soit infidèle à l’Alliance). Or, dès qu’on cesse de pratiquer les commandements, c’est toute la vie sociale qui est perturbée.

Alors, le vigneron se plaignait : « La vigne du SEIGNEUR le Tout-Puissant, c’est la Maison d’Israël et les gens de Juda sont le plant qu’il chérissait. Il en attendait le droit, et c’est l’injustice. Il en attendait la justice, et il ne trouve que le cri des malheureux.... Il en attendait de beaux raisins, il n’en eut que de mauvais. Et maintenant, habitants de Jérusalem et gens de Juda, soyez juges entre moi et ma vigne. Pouvais-je faire pour ma vigne plus que je n’ai fait ? J’en attendais de beaux raisins, pourquoi en a-t-elle produit de mauvais ?... » (Is 5, 1…7).

Pourquoi cette dérive ? Parce que, bien souvent, ce sont les chefs du peuple qui l’ont entraîné au mal : voilà l’explication de Jérémie : « La foule des pasteurs a saccagé ma vigne, piétiné mon champ, fait de ce champ merveilleux un désert désolé. » (Jr 12, 10).

Mais le vigneron, quand il s’appelle Dieu, ne peut pas se résigner au désastre de sa vigne, sous-entendu à l’échec de l’Alliance entre lui et Israël : donc il annonce qu’un jour, la vigne donnera de bons fruits : « Ce jour-là, chantez la vigne délicieuse. Moi, le SEIGNEUR, j’en suis le gardien, en tout temps je l’arrose. De peur qu’on y fasse irruption, je la garde nuit et jour... Dans les temps à venir, Jacob poussera des racines, Israël fleurira et donnera des bourgeons, il remplira le monde de ses fruits. » (Isaïe 27, 2... 6).

LA GUÉRISON DE LA VIGNE

Et, à plusieurs reprises, il avait annoncé une Nouvelle Alliance.

Par exemple, chez Jérémie : « Des jours viennent - oracle du SEIGNEUR - où je conclurai avec la communauté d’Israël - et la communauté de Juda - une nouvelle alliance. Elle sera différente de l’alliance que j’ai conclue avec leurs pères quand je les ai pris par la main pour les faire sortir du pays d’Égypte. Eux, ils ont rompu mon alliance ; mais moi, je reste le maître chez eux - oracle du SEIGNEUR. Voici donc l’alliance que je conclurai avec la communauté d’Israël après ces jours là - oracle du SEIGNEUR - ; je déposerai mes directives au fond d’eux-mêmes, les inscrivant dans leur être ; je deviendrai Dieu pour eux, et eux, ils deviendront un peuple pour moi. Ils ne s’instruiront plus entre compagnons, entre frères, répétant : « Apprenez à connaître le SEIGNEUR ! », car ils me connaîtront tous, petits et grands - oracle du SEIGNEUR. Je pardonne leur crime ; leur faute, je n’en parle plus. » (Jr 31, 31-34).

C’est donc tout naturellement que Jésus, qui vient pour réaliser cette nouvelle Alliance, en parle en reprenant l’image de la vigne ; il n’a même pas besoin de prononcer le mot « Alliance », tout le monde comprend : quand il développe la comparaison de la vigne, il est clair qu’il parle de l’Alliance et qu’il annonce que l’Alliance entre Dieu et les hommes se réalise en lui. « Je suis la vraie vigne et mon Père est le vigneron... Demeurez en moi, comme moi en vous... Moi, je suis la vigne, et vous les sarments »... Or ce qu’il appelle « demeurer en lui », c’est être imprégné de ses paroles : « Si vous demeurez en moi, et que mes paroles demeurent en vous » ; là encore, on retrouve un thème qui semble bien courir partout : tout le problème de l’humanité est de méconnaître Dieu, de ne pas le considérer comme un Père. Un peu plus tard, ce même soir, Jésus dira encore : « Père juste, tandis que le monde ne t’a pas connu, je t’ai connu... » (Jn 17, 25).

Quand le peuple d’Israël était infidèle à l’Alliance, c’est parce qu’il méconnaissait Dieu, et qu’il se laissait entraîner sur des fausses pistes, ce que l’Ancien Testament appelle l’idolâtrie ; Jésus, au contraire, connaît le Père, et donc vit en perpétuelle Alliance. Et quand il dit « Déjà, vous voici purifiés grâce à la Parole que je vous ai dite », il veut dire que, grâce à sa Parole, nous connaissons enfin le Père tel qu’Il est. Un Père qui nous invite tout simplement à entrer dans la fidélité de son Fils, en restant fermement greffés sur lui.

Commentaires de Marie-Noëlle Thabut, année liturgique B, 5e dimanche de Pâques (3 mai 2015)

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