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16 décembre 2014 2 16 /12 /décembre /2014 19:56

Ces commentaires, trouvés sur le site "Église catholique en France", permettent à toute personne de bonne volonté, chrétienne ou non, de mieux comprendre la Bible, le livre le plus diffusé au monde, en
  • décodant le langage imagé utilisé par l'auteur.

Je souhaite arriver à mettre ici, chaque dimanche, les commentaires de Marie-Noëlle Thabut. Ma seule contribution consiste à surligner les passages que je trouve les plus enrichissants et à écrire en rouge ceux qui parlent d'un thème qui m'est cher : la liberté (trois autres pages de mon blog sont consacrées à ces passages des Évangiles, du reste du Nouveau Testament ou de l'Ancien Testament qui parlent de la liberté). D'après Marie-Noëlle Thabut, "... si nous ne trouvons pas dans les textes une parole libérante, c'est que nous ne les avons pas compris."

 

Version audio, trouvée sur le site de Radio-Notre-Dame.(disponible seulement à compter du 20 décembre 2014).

En bas de page, vous avez désormais les versions vidéo des commentaires, trouvées sur KTO TV.

PREMIÈRE LECTURE – 2 Samuel 7, 1-5. 8b-12. 14a. 16

1 Le roi David habitait enfin dans sa maison.
Le SEIGNEUR lui avait accordé la tranquillité
en le délivrant de tous les ennemis qui l’entouraient.
2 Le roi dit alors au prophète Nathan :
« Regarde ! J’habite dans une maison de cèdre,
et l’arche de Dieu habite un abri de toile ! »
3 Nathan répondit au roi :
« Tout ce que tu as l’intention de faire,
fais-le,
car le SEIGNEUR est avec toi. »
4 Mais, cette nuit-là,
la parole du SEIGNEUR fut adressée à Nathan :
5 « Va dire à mon serviteur David :
Ainsi parle le SEIGNEUR :
Est-ce toi qui me bâtiras une maison
pour que j’y habite ?
8 C’est moi qui t’ai pris au pâturage,
derrière le troupeau,
pour que tu sois le chef de mon peuple Israël.
9 J’ai été avec toi partout où tu es allé,
j’ai abattu devant toi tous tes ennemis.
Je t’ai fait un nom aussi grand
que celui des plus grands de la terre.
10 Je fixerai en ce lieu mon peuple Israël,
je l’y planterai, il s’y établira
et ne tremblera plus,
et les méchants ne viendront plus l’humilier,
11 comme ils l’ont fait autrefois
depuis le jour où j’ai institué des Juges
pour conduire mon peuple Israël.
Oui, je t’ai accordé la tranquillité
en te délivrant de tous tes ennemis.
Le SEIGNEUR t’annonce
qu’il te fera lui-même une maison.
12 Quand tes jours seront accomplis
et que tu reposeras auprès de tes pères,
je te susciterai dans ta descendance un successeur,
qui naîtra de toi,
et je rendrai stable sa royauté.
14 Moi, je serai pour lui un père ;
et lui sera pour moi un fils.
16 Ta maison et ta royauté subsisteront toujours devant moi,
ton trône sera stable pour toujours. »


PREMIERE SURPRISE : LE REFUS DE DIEU
Le roi David avait un projet : construire un temple à Jérusalem pour abriter l’Arche d’Alliance. A première vue, son intention était des plus louables ! Et donc, dans un premier temps, le prophète Nathan consulté lui répond : « Tout ce que tu as l’intention de faire, fais-le, car le SEIGNEUR est avec toi ».
Mais la nuit porte conseil, même aux prophètes. Cette nuit-là, Dieu vient dire à Nathan ce qu’il pense, lui Dieu, de ce projet ; et tout bascule. La réponse de Nathan tient en deux points : d’abord un refus, puis une promesse. Commençons par le refus : il est assez surprenant, il faut bien le dire, c’est un NON catégorique : « Non, toi, David, tu ne me bâtiras pas une maison. » Pour cela trois arguments très clairs : premièrement, je ne t’ai rien demandé. Deuxièmement, crois-tu que je suis un Dieu qu’on peut installer, fixer quelque part ? Troisièmement, ne cherche pas à renverser les rôles : entre Dieu et David, comme toujours entre Dieu et l’homme, celui qui est en position de bienfaiteur, c’est Dieu. Rappelle-toi les bienfaits de Dieu à ton égard.
Je reprends ces trois arguments du prophète, l’un après l’autre.
Premièrement, je ne t’ai rien demandé : Dieu n’attend pas le moins du monde que David lui bâtisse une maison. Simple tente ou palais princier, nos constructions n’ajoutent rien à la grandeur de Dieu.
Deuxièmement, crois-tu que je suis un Dieu qu’on peut installer, fixer quelque part ? Depuis le Sinaï, l’arche d’Alliance a toujours été abritée sous une simple tente de nomade et elle a accompagné le peuple dans tous ses déplacements ; comme un signe visible de la présence permanente de Dieu au milieu de son peuple. Et, depuis l’installation du peuple sur sa terre, cet état de choses n’a pas été remis en question ; (dans d’autres versets qui ne font pas partie de la liturgie de ce dimanche) Dieu envoie Nathan dire à David : « Je ne me suis pas installé dans une maison depuis le jour où j’ai fait monter d’Égypte les fils d’Israël : je cheminais sous une tente… je n’ai jamais réclamé qu’on me construise une maison. » (versets 6-7). Plus tard, ce sera très important de ne pas oublier que, quoi qu’il arrive, Dieu est toujours au milieu de son peuple, même dans les périodes où le temple est détruit, et même encore lorsque le peuple est loin de Jérusalem. (Je veux parler de l’Exil, bien sûr).
D’autre part, le projet de Dieu n’est pas du tout un temple de pierre : sa volonté va beaucoup plus loin que des constructions matérielles ; ce qu’il veut, c’est établir durablement son peuple ; il le redit encore par l’intermédiaire de Nathan : « Je fixerai en ce lieu mon peuple Israël, je l’y planterai, il s’y établira, il ne tremblera plus, et les méchants ne viendront plus l’humilier… » C’est le peuple (et non le roi) qui est au centre du projet de Dieu. Et si Dieu protège le roi, c’est au bénéfice du peuple ; il le redit ici à David : « Je te ferai un nom aussi grand que celui des plus grands de la terre… Je te donnerai des jours tranquilles en te délivrant de tous tes ennemis. », mais il précise bien que c’est au profit du peuple : il suffit de noter la triple reprise de l’expression « mon peuple Israël » (aux versets 8 à 11).
Troisièmement, ne cherche pas à renverser les rôles : entre Dieu et David, comme toujours entre Dieu et l’homme, celui qui est en position de bienfaiteur, c’est Dieu. On pourrait traduire : mon ami David, il ne faut pas te tromper : Dieu seul construit, Dieu seul fait vivre. « Est-ce toi qui me bâtiras une maison pour que je m’y installe ?… C’est moi qui t’ai pris au pâturage, derrière le troupeau, pour que tu deviennes le chef d’Israël mon peuple. J’ai été avec toi partout où tu es allé : j’ai détruit tous tes ennemis devant toi. » Autrement dit, c’est David qui est dans la main de Dieu et non l’inverse.

DEUXIEME SURPRISE : LA PROMESSE DE DIEU
Voilà donc pour le refus. Ensuite vient la promesse : elle est double d’ailleurs ; encore une fois la reprise de l’antique promesse de la terre, mais surtout une nouvelle promesse, c’est celle qui nous intéresse plus particulièrement aujourd’hui : c’est moi, dit Dieu qui te bâtirai une maison. Évidemment, vous n’imaginez pas Dieu avec une truelle à la main ; l’hébreu comme le français permet un jeu de mots : la maison, c’est l’habitation (la maison familiale ou le palais du roi ou le temple de Dieu), mais on peut dire aussi la maison royale dans le sens de descendance (comme on dit la maison royale de Belgique ou d’Angleterre, par exemple). Dieu dit : Non, tu ne me bâtiras pas une maison (au sens d’habitation), c’est moi, Dieu, qui te bâtirai une maison (au sens de dynastie) : « Le SEIGNEUR te fait savoir qu’il te fera lui-même une maison. Quand ta vie sera achevée et que tu reposeras auprès de tes pères, je te donnerai un successeur dans ta descendance, qui sera né de toi, et je rendrai stable sa royauté… Ta maison et ta royauté subsisteront toujours devant moi, ton trône sera stable pour toujours. »
Dans un premier temps, David a entendu dans ces paroles la promesse d’une dynastie et de la consolidation de son royaume. De même que Dieu a choisi un peuple, et qu’il lui a assigné une terre et une ville, il a choisi une dynastie royale pour régner dans cette ville et gouverner son peuple.
Cette promesse, on se la rappellera souvent ; on en déduit que l’on peut compter sur le soutien indéfectible de Dieu à la dynastie qu’il a choisie ; de là est née l’espérance d’Israël ; encore aujourd’hui, pour entretenir l’espérance, on se répète en Israël ce mot « toujours » : « Ta maison et ta royauté subsisteront toujours devant moi ». C’est à cause de cette promesse qu’on a commencé à attendre un Messie. Encore aujourd’hui le peuple juif l’attend parce qu’il sait que Dieu est fidèle.
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Complément
« Je serai pour lui un père, il sera pour moi un fils. » (verset 14). C’était une formule d’alliance, employée par le suzerain envers son vassal. Elle était prononcée sur le roi le jour de son sacre, d’où le titre de Fils de Dieu porté par le roi. (cf infra, le commentaire du psaume 88/89). Au cours de l’histoire biblique, grâce à la Révélation, le peuple d’Israël, dès l’Ancien Testament, a découvert que la relation de l’homme à Dieu n’était pas celle d’un vassal à son suzerain mais que le peuple des croyants peut dire en vérité « Notre Père ».


PSAUME – 88 (89), 4-5. 27-28. 29-30

4 Avec mon élu, j’ai fait une alliance,
j’ai juré à David, mon serviteur :
5 j’établirai ta dynastie pour toujours,
je te bâtis un trône pour la suite des âges.

27 Il me dira : « Tu es mon Père,
mon Dieu, mon roc et mon salut ! »
28 Et moi, j’en ferai mon fils aîné,
le plus grand des rois de la terre !

29 Sans fin je lui garderai mon amour,
mon alliance avec lui sera fidèle ;
30 je fonderai sa dynastie pour toujours,
son trône aussi durable que les cieux.


L’ALLIANCE DE DIEU AVEC LA DYNASTIE DE DAVID
Dès le début de ce psaume, nous reconnaissons la promesse faite par Dieu à David : « J’établirai ta dynastie pour toujours, je te bâtis un trône pour la suite des âges. » Vous vous rappelez l’histoire : quand David, plein de bonnes intentions, a proposé de construire pour Dieu un temple aussi beau ou même encore plus beau que son propre château, curieusement, Dieu ne semblait pas du tout intéressé par cette proposition ; par l’intermédiaire du prophète Nathan, il a fait une contre-proposition avec ce jeu de mots sur le mot « maison » que l’hébreu permet aussi bien que le français : tu veux me construire une « maison » pour que j’y habite, a dit Dieu, mais ce n’est pas cela qui m’intéresse… C’est moi qui te bâtirai une « maison », au sens de famille royale, de dynastie.
Et c’est Dieu qui prenait l’initiative et qui parlait d’Alliance : « Avec mon élu, j’ai fait une alliance, j’ai juré à David mon serviteur ». Si on y réfléchit, il y a là une grande audace théologique : Dieu est engagé par serment. « J’ai juré à David mon serviteur ».
Cette alliance entre Dieu et David s’exprime dans les mêmes termes que les traités de l’époque entre un suzerain et son vassal : « Il me dira : Tu es mon Père, mon Dieu, mon roc et mon salut ! Et moi, j’en ferai mon fils aîné » : c’est la reprise exacte de la promesse de Dieu par l’intermédiaire du prophète Nathan : « Je serai pour lui un père, il sera pour moi un fils, dit Dieu » ; ici « père » veut dire « suzerain », et « fils » veut dire « vassal ». On ne rêve pas encore d’autre relation à Dieu que celle-là ; mais c’est déjà l’assurance de la fidélité sans faille d’un tel suzerain.
Encore un mot sur le titre « fils de Dieu » : primitivement, il était donc seulement synonyme de roi ; c’est le jour de son sacre que le roi le recevait officiellement ; le psaume 2 en porte la trace quand il rapporte la phrase qui était prononcée sur le roi par le prophète le jour du sacre : « Tu es mon fils, aujourd’hui, je t’ai engendré ».

Je reviens sur l’expression « J’ai juré à David mon serviteur ». En quoi David est-il le serviteur de Dieu ? Est-il au service de la gloire de Dieu ? Pas du tout. David est au service du peuple de Dieu : c’est l’une des très grandes insistances de tous les textes sur la royauté dans la Bible.
Il suffit de lire la très belle prière que David a formulée après la visite du prophète Nathan. Dans le deuxième livre de Samuel, c’est la suite du texte que nous lisons aujourd’hui. Clairement, David avait compris que l’Alliance proposée par Dieu était bien plus profonde, bien plus belle que ce que nous aurions imaginé ; David faisait des rêves de grandeur à l’échelle humaine : un trône stable, durable, une dynastie à perte de vue… Dieu voit bien plus loin, bien plus grand : David proposait un temple grandiose : « Je vais bâtir une maison digne de toi, je vais te rendre gloire »… Dieu répond : « moi, je vais faire ton bonheur et le bonheur de mon peuple »…
Au fond, c’est toujours pareil ; c’est l’homme qui parle de grandeur, alors que Dieu parle de bonheur ! L’Alliance proposée par Dieu est une alliance pour le bonheur du peuple. Car le véritable bénéficiaire de la promesse de Dieu, en définitive, ce n’était pas le roi lui-même, c’était le peuple.
Vous savez la suite : David n’a pas bâti de temple, il s’est contenté d’abriter l’Arche d’Alliance sous une toile de tente comme pendant la longue marche de l’Exode. Mais il a surtout compris une autre leçon, beaucoup plus importante : c’est que le roi n’est que le serviteur de Dieu au service de son peuple.

PEUT-ON ENCORE Y CROIRE ?
Tous les versets que nous avons entendus aujourd’hui insistent donc sur cette promesse de Dieu ; mais, soyons francs, si, dans ce psaume, on rappelle avec tant de vigueur la promesse, c’est qu’on est en grand danger de ne plus y croire ! Effectivement, après la période de royauté prospère de David, puis Salomon, la Bible raconte que sont venus des jours moins glorieux.
En particulier, pendant l’Exil à Babylone : on avait tout perdu, la terre, le temple, la royauté… quant au peuple, il n’était plus qu’un petit reste… On pouvait bien se demander ce qui subsistait des promesses de Dieu. Pour le dire autrement, que pouvait bien signifier cette promesse faite à David au moment même où on était privé de roi et où le peuple n’était plus qu’un groupe de prisonniers loin de sa terre ?
Dans la suite de ce psaume qui est très long, de nombreux versets sont effectivement des rappels de la détresse du peuple pendant l’Exil à Babylone.
Mais n’oublions pas que le peuple de la Bible est croyant ! Et voilà la merveille de la foi : justement parce qu’on avait apparemment tout perdu, sauf la foi, on a relu les vieilles promesses.

« J’établirai ta dynastie pour toujours » : dans la foi, on ne peut pas douter de la promesse de Dieu ; forcément elle s’accomplira ; Dieu n’a certainement pas promis cela à la légère… donc, au moment même où il n’y a plus de roi sur le trône de Jérusalem, on continue à espérer : la dynastie de David ne peut pas s’éteindre ; il peut y avoir des jours sombres parce que la promesse de Dieu était assortie d’une condition de fidélité de la part du roi. Or les rois les uns après les autres ont manqué à leurs engagements envers Dieu et envers le peuple. C’est comme cela qu’on explique l’Exil à Babylone. Mais on est convaincus que la promesse de Dieu reste valable : il suffit que l’on retrouve le chemin de la fidélité.
Par conséquent, malgré toutes les apparences contraires, on attend un nouveau roi descendant de David. C’est comme cela qu’est née l’attente du Messie. Et le mot « toujours » a pris alors la dimension d’une espérance invincible. On attend, on attendra aussi longtemps qu’il le faudra : le roi idéal promis par Dieu viendra.

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Complément
Pour qui a la curiosité de ne pas se contenter des versets d’aujourd’hui mais de lire ce psaume en entier dans la Bible, il y a de quoi être surpris ! Il y a de tout dans ce psaume : la confiance tranquille pour commencer « L’amour du Seigneur, à jamais je le chante, et sa fidélité d’âge en âge ; je le dis, c’est un amour bâti pour toujours »… et puis une hymne au Dieu de l’univers « C’est toi qui maîtrises l’orgueil de la mer, quand ses flots se soulèvent, c’est toi qui les apaises ». Car le seul vrai roi sur la terre, on le sait bien, c’est Dieu lui-même.
Mais il y a aussi des cris et des larmes : « Où donc, Seigneur, est ton premier amour, celui que tu jurais à David sur ta foi ? » (verset 50) ; ce qui veut dire qu’on est dans une période où le danger est grand de douter de l’amour de Dieu. Comme s’il avait rompu des fiançailles…
Il y a même presque un procès avec l’accumulation de tous les griefs que le peuple pourrait avoir à l’égard de Dieu : « Tu as méprisé, rejeté ton serviteur ; tu t’es emporté contre ton messie ; tu as jeté à terre et profané sa couronne… tu as brisé l’alliance… tu as mis en joie tous nos ennemis… tu as déversé sur nous la honte… » Et cette litanie se termine par « Combien de temps laisseras-tu flamber le feu de ta colère ? » Cette partie-là du psaume au moins a donc certainement été écrite à partir de l’expérience de l’Exil à Babylone.


DEUXIÈME LECTURE – Romains 16, 25-27

25 À Celui qui peut vous rendre forts
selon mon Évangile qui proclame Jésus-Christ :
révélation d’un mystère
gardé depuis toujours dans le silence,
26 mystère maintenant manifesté
au moyen des écrits prophétiques,
selon l’ordre du Dieu éternel,
mystère porté à la connaissance de toutes les nations
pour les amener à l’obéissance de la foi,
27 à Celui qui est le seul sage, Dieu, par Jésus Christ
à lui la gloire pour les siècles. Amen.


Ce sont les derniers mots de la lettre aux Romains, la conclusion de cette longue épître ; rien d’étonnant donc à ce qu’on y trouve une grande doxologie (formule de louange) très solennelle. Dans le texte grec, ce n’est en réalité qu’une seule phrase qui trace à grands traits toute la fresque de l’histoire humaine dans laquelle se déroule le projet de Dieu. Car c’est le noyau, le thème central de la lettre et aussi de toute la théologie de Paul : ce fameux projet de Dieu, conçu depuis toute éternité, révélé progressivement aux hommes, pour le bonheur de l’humanité tout entière.

L’ENTREE DES NATIONS PAIENNES DANS LA FOI
L’expression « pour les conduire à l’obéissance de la foi » nous surprend peut-être ; en fait, la formule « l’obéissance de la foi » est très biblique dans la forme comme dans le fond ; dans la forme c’est tout simplement un pléonasme : la foi est synonyme d’obéissance, mais au très beau sens du mot « obéissance » dans la Bible, qui veut dire « confiance ». Dans le verbe « Ob-audire », il y a le mot « audire » (écouter) ; dans la Bible, obéir, c’est écouter amoureusement, parce qu’on vit dans la confiance ; c’est tout simplement avoir la foi. « Aujourd’hui écouterez-vous sa parole ? » (Ps 94/95) signifie « Aujourd’hui ferez-vous confiance à Dieu ? » Et d’ailleurs, l’expression grecque traduite ici par « obéissance de la foi » signifie en réalité « l’obéissance qu’est la foi ». C’est un thème qui revient tout le temps dans la Bible, y compris dans la fameuse profession de foi juive « Shema Israël » (Ecoute Israël, Dt 6, 4) : « Ecoute », c’est-à-dire, fais confiance ; n’oublie jamais que Dieu t’a libéré et te veut libre toujours ; c’est pourquoi tu peux faire confiance et obéir ; c’est la même chose.
Il s’agit donc de conduire à l’obéissance de la foi (c’est-à-dire à la foi tout court, à la confiance) toutes les nations païennes ; voilà encore un thème biblique : le projet de Dieu est universel. On dit souvent que Paul est l’apôtre des nations païennes, mais bien avant lui, l’Ancien Testament affirmait que le salut de Dieu concerne l’humanité tout entière. Ce fut, grâce à la Révélation, bien sûr, l’une des grandes avancées de la pensée biblique, surtout après l’Exil à Babylone ; par exemple, chez Isaïe : « Ma Maison sera appelée Maison de prière pour tous les peuples » (Is 56, 7) ; ou dès avant l’Exil, chez Jérémie : « Moi, le SEIGNEUR, je suis le Dieu de toute chair » (Jr 32, 27), et Joël : « Je répandrai mon esprit sur toute chair » (Jl 3, 1).
Une fois acquise cette conviction que le projet de Dieu est universel, c’est-à-dire qu’il concerne l’humanité tout entière, et pas seulement un peuple privilégié, alors on a relu dans ce sens la fameuse Parole de Dieu à Abraham « En toi seront bénies toutes les familles de la terre » (Gn 12)
S’il a fallu le répéter si fort et si souvent, c’est bien parce qu’on avait tendance à l’oublier, peut-être ; mais ne jugeons personne : aujourd’hui encore ce rappel n’est sans doute pas inutile aux Chrétiens que nous sommes. Saint Paul s’inscrit donc tout à fait dans la même ligne : « Les païens sont admis au même héritage, membres d’un même corps, associés à la même promesse, en Jésus-Christ, par le moyen de l’Évangile. » (Ep 3, 6). Dernière remarque sur ce point : que les païens soient admis au même héritage, encore une fois, l’Ancien Testament l’avait déjà dit ; ce qui est nouveau ici, bien sûr, c’est la référence à Jésus-Christ : « Les païens sont associés à la même promesse, en Jésus-Christ, par le moyen de l’Évangile. » Paul appelle cela la révélation du mystère et il emploie ici un mot que nous connaissons bien : « apocalypse » ce qui veut dire littéralement « dévoilement ».

DIEU SE FAIT TOUT PROCHE
La grande découverte de l’Ancien Testament c’est que le Dieu Tout-Autre se fait le Tout-Proche : parce qu’il est le Tout-Autre, son projet n’est pas à la portée de notre intelligence humaine ; mais parce qu’il se fait Tout-Proche, il nous le révèle, il nous le dévoile, ou plus exactement, il nous invite à y entrer, à y participer. Paul est bien l’héritier de toute la méditation biblique ; il s’émerveille devant le Dieu Tout-Autre : dans cette même lettre aux Romains, il s’est écrié : « O profondeur de la richesse, de la sagesse et de la science de Dieu ! Que ses jugements sont insondables et ses voies impénétrables ! Qui en effet a connu la pensée du Seigneur ? Ou bien qui a été son conseiller ?… Car tout est de lui, et par lui, et pour lui. A lui la gloire éternellement. Amen. » (Rm 11, 33-36).
Il s’émerveille aussi devant le Dieu qui se fait proche au point de nous faire entrer dans son mystère. Il le dit ici, mais également dans sa première lettre aux Corinthiens : « Nous enseignons la sagesse de Dieu, mystérieuse et demeurée cachée, que Dieu, avant les siècles, avait d’avance destinée à notre gloire. » (1 Co 2, 7). Un peu plus tard, la lettre aux Colossiens le dira dans une formule lapidaire : « le mystère tenu caché au long des âges et que Dieu a manifesté maintenant à ses saints. » (Col 1, 26).
Quand Paul écrit : « Le mystère est maintenant manifesté », il parle des temps nouveaux inaugurés par la venue du Christ. Il divise l’histoire humaine en deux temps : avant et après la venue du Christ ; le mystère de Dieu se déploie sur l’ensemble de l’histoire, mais avant il ne se dévoilait que partiellement, progressivement ; désormais, en Jésus-Christ, il est pleinement dévoilé ; il ne nous reste plus qu’à ouvrir les yeux.
Et là encore, nous retrouvons le génie de la construction de Paul : il termine sa lettre par là où il avait commencé (on a là une inclusion ou un parallèle, si vous préférez) ; rappelez-vous les premières lignes de sa lettre : « Paul, serviteur de Jésus-Christ, appelé à être apôtre, mis à part pour annoncer la Bonne Nouvelle de Dieu. Cet évangile, que Dieu avait déjà promis par ses prophètes dans les Écritures saintes, concerne son Fils, issu selon la chair de la lignée de David, établi selon l’Esprit Saint, Fils de Dieu avec puissance par sa résurrection d’entre les morts : Jésus Christ Notre Seigneur » (Rm 1, 2-3).


ÉVANGILE – Luc 1, 26 – 38

26 En ce temps-là, l’ange Gabriel fut envoyé par Dieu
dans une ville de Galilée, appelée Nazareth,
27 à une jeune fille vierge,
accordée en mariage à un homme de la maison de David,
appelé Joseph ;
et le nom de la jeune fille était Marie.
28 L’Ange entra chez elle et dit :
« Je te salue, comblée-de-grâce,
le Seigneur est avec toi. »
29 A cette parole, elle fut toute bouleversée,
et elle se demandait ce que pouvait signifier cette salutation.
30 L’Ange lui dit alors :
« Sois sans crainte, Marie,
car tu as trouvé grâce auprès de Dieu.
31 Voici que tu vas concevoir et enfanter un fils,
et tu lui donneras le nom de Jésus.
32 Il sera grand,
il sera appelé Fils du Très-Haut ;
le Seigneur Dieu
lui donnera le trône de David son père ;
33 il règnera pour toujours sur la maison de Jacob,
et son règne n’aura pas de fin. »
34 Marie dit à l’Ange :
« Comment cela va-t-il se faire,
puisque je ne connais pas d’homme ? »
35 L’Ange lui répondit :
« L’Esprit Saint viendra sur toi,
et la puissance du Très-haut
te prendra sous son ombre ;
c’est pourquoi celui qui va naître sera saint,
il sera appelé Fils de Dieu.
36 Or voici que, dans sa vieillesse, Élisabeth, ta parente,
a conçu, elle aussi, un fils
et en est à son sixième mois,
alors qu’on l’appelait « la femme stérile ».
37 Car rien n’est impossible à Dieu. »
38 Marie dit alors :
« Voici la servante du Seigneur ;
que tout m’advienne selon ta parole. »
Alors l’Ange la quitta.


Ce jour-là, l’histoire humaine a basculé : l’heure de l’Incarnation a sonné. Désormais, plus rien ne sera jamais comme avant. Toutes les promesses de l’Ancien Testament trouvent ici leur accomplissement. Chacune des paroles de l’Ange vient évoquer ces promesses et détailler l’une des facettes de l’attente du Messie telle qu’elle se développait depuis des siècles.
Tout d’abord, on attendait un roi descendant de David : or ici, on entend un écho de la promesse faite à David par le prophète Nathan que nous entendons en première lecture ce dimanche (2 S 7). C’est à partir de cette fameuse promesse que s’est développée toute l’attente messianique. Or ici, c’est le centre des paroles de l’ange Gabriel : « Le Seigneur Dieu lui donnera le trône de David son père ; il règnera pour toujours sur la Maison de Jacob, et son règne n’aura pas de fin. »1 (versets 32-33). Autre titre : « Il sera appelé Fils du Très-Haut » : en langage biblique, cela veut dire « roi » ; en écho à la promesse que Dieu avait faite à David, chaque nouveau roi recevait le jour de son sacre le titre de Fils de Dieu.
Marie a tout compris, mais elle se permet de rappeler à l’Ange qu’elle est encore une jeune fille et que donc elle ne peut normalement pas concevoir d’enfant. Ce à quoi l’Ange apporte la réponse que nous connaissons, mais qui, elle aussi, évoque d’autres promesses messianiques, tout en les dépassant infiniment : « L’Esprit Saint viendra sur toi, et la puissance du Très-Haut te prendra sous son ombre ; c’est pourquoi celui qui va naître sera saint. » On savait que le Messie serait investi de la puissance de l’Esprit Saint pour accomplir sa mission de salut ; Isaïe, par exemple, avait dit : « Un rameau sortira de la souche de Jessé, un rejeton jaillira de ses racines, sur lui reposera l’Esprit du SEIGNEUR » (Is 11, 1-2). Mais l’annonce de l’Ange, ici, va beaucoup plus loin : car l’enfant ainsi conçu sera réellement Fils de Dieu : « celui qui va naître sera saint, il sera appelé Fils de Dieu ».
Visiblement, saint Luc insiste sur le fait que cet enfant n’a pas de père humain, il est « Fils de Dieu » ; deux preuves dans ce texte : premièrement la remarque de la Vierge « je ne connais pas d’homme » ce qui veut dire « Je suis vierge ». Deuxièmement, la formule « Tu lui donneras le nom de Jésus » est adressée à la mère, ce qui est tout à fait inhabituel et ne s’explique que s’il n’y a pas de père humain : d’habitude, c’était le père qui donnait le nom à l’enfant.
L’expression « La puissance du Très-haut te prendra sous son ombre » fait penser à une nouvelle création : on pense évidemment à cette phrase du livre de la Genèse « Au commencement, Dieu créa le ciel et la terre… Le souffle de Dieu planait à la surface des eaux » (Gn 1, 2). Cette présence privilégiée de Dieu sur le Christ est encore suggérée par l’évocation de « l’ombre du Très-Haut » ; déjà elle était le signe de la Présence de Dieu au-dessus de la Tente de la Rencontre, pendant la marche de l’Exode ; le jour de la Transfiguration, la même nuée, la même ombre désignera le Fils de Dieu : « Celui-ci est mon Fils, celui que j’ai élu, écoutez-le ! »
Face à toutes ces annonces de l’Ange, la réponse de la Vierge est d’une simplicité extraordinaire ! On peut dire qu’on a là un bel exemple « d’obéissance de la foi », comme dit Paul, c’est-à-dire de confiance totale. Elle reprend le mot de tous les grands croyants depuis Abraham : « Me voici » ; Marie répond tout simplement : « Voici la servante du Seigneur ; que tout m’advienne selon ta parole. » Le mot « servante » n’évoque pas ici la servilité, mais la libre disponibilité au projet de Dieu. Il suffit de dire « Oui », car « Rien n’est impossible à Dieu ».
Grâce à ce « oui » de la jeune fille de Nazareth, « Le Verbe se fait chair et il vient habiter parmi nous » ; on entend ici résonner la lumineuse promesse de Sophonie qui annonçait la venue de Dieu au milieu de son peuple : « Crie de joie, fille de Sion2, pousse des acclamations, Israël, réjouis-toi, ris de tout ton cœur, fille de Jérusalem… Le roi d’Israël, le SEIGNEUR lui-même est dans ton sein. » (So 3, 14-15). Mais tout est encore plus beau que ce que l’on avait pu imaginer. Marie n’aura pas trop de toute sa vie, sûrement, pour « méditer toutes ces choses dans son cœur ».
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Notes
1 – « Son règne n’aura pas de fin » : cette phrase évoque également les paroles du prophète Daniel sur le « fils d’homme » qui devait recevoir une royauté éternelle.
2 – En hébreu, « fille de Sion » désigne Sion, c’est-à-dire le peuple de Dieu (et non pas une femme précise). La promesse de Sophonie s’adressait à ses contemporains. Plus tard, les Chrétiens ont considéré que cette parole s’appliquait particulièrement bien à Marie.

Commentaires de Marie-Noëlle Thabut, année liturgique B, 4e dimanche de l'Avent (21 décembre 2014)

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9 décembre 2014 2 09 /12 /décembre /2014 23:07

Ces commentaires, trouvés sur le site "Église catholique en France", permettent à toute personne de bonne volonté, chrétienne ou non, de mieux comprendre la Bible, le livre le plus diffusé au monde, en
  • décodant le langage imagé utilisé par l'auteur.

Je souhaite arriver à mettre ici, chaque dimanche, les commentaires de Marie-Noëlle Thabut. Ma seule contribution consiste à surligner les passages que je trouve les plus enrichissants et à écrire en rouge ceux qui parlent d'un thème qui m'est cher : la liberté (trois autres pages de mon blog sont consacrées à ces passages des Évangiles, du reste du Nouveau Testament ou de l'Ancien Testament qui parlent de la liberté). D'après Marie-Noëlle Thabut, "... si nous ne trouvons pas dans les textes une parole libérante, c'est que nous ne les avons pas compris."

 

Version audio, trouvée sur le site de Radio-Notre-Dame.(disponible seulement à compter du 13 décembre 2014).

En bas de page, vous avez désormais les versions vidéo des commentaires, trouvées sur KTO TV.

PREMIÈRE LECTURE – Isaïe 61, 1-2a. 10-11

1 L’Esprit du SEIGNEUR Dieu est sur moi
parce que le SEIGNEUR m’a consacré par l’onction.
Il m’a envoyé annoncer la bonne nouvelle aux humbles,
guérir ceux qui ont le cœur brisé,
proclamer aux captifs leur délivrance,
aux prisonniers leur libération,
2 proclamer une année de bienfaits accordée par le SEIGNEUR.
10 Je tressaille de joie dans le SEIGNEUR,
mon âme exulte en mon Dieu.
Car il m’a vêtu des vêtements du salut,
il m’a couverte du manteau de la justice,
comme le jeune marié orné du diadème,
la jeune mariée que parent ses joyaux.
11 Comme la terre fait éclore son germe,
et le jardin, germer ses semences,
le SEIGNEUR Dieu fera germer la justice et la louange
devant toutes les nations.


Il y a deux parties dans ce texte : dans la première, c’est bien Isaïe en personne, en tant que prophète, qui annonce une bonne nouvelle au peuple juif ; tandis que dans la seconde, c’est le peuple lui-même qui se réjouit comme si les promesses de la première partie étaient déjà accomplies : là on est en pleine anticipation ; la première partie, ce sont les versets « L’Esprit du SEIGNEUR Dieu est sur moi… Il m’a envoyé porter la bonne nouvelle » ; la seconde commence par « Je tressaille de joie dans le SEIGNEUR, mon âme exulte en mon Dieu. »
Je commence par la première partie :

LES DIFFICULTÉS DU RETOUR AU PAYS
« L’Esprit du SEIGNEUR Dieu est sur moi… Il m’a envoyé porter la bonne nouvelle aux pauvres, guérir ceux qui ont le cœur brisé, annoncer aux prisonniers la délivrance et aux captifs la liberté, annoncer une année de bienfaits, accordée par le Seigneur. » C’est le prophète qui parle. Mais de qui parle-t-il ?
Qui sont ces cœurs brisés, ces captifs, ces prisonniers, ces pauvres (littéralement les « dos courbés ») ? Bien sûr, il s’agit des habitants de Jérusalem et du peuple juif tout entier. Mais pourquoi sont-ils si affligés ?
Car, à l’heure où Isaïe leur parle, justement, les habitants de Jérusalem ne sont plus ni prisonniers ni captifs : au contraire, ils sont revenus de l’Exil à Babylone, et ils ont même entrepris les travaux de restauration du Temple de Jérusalem. Je vous rappelle le contexte :
Vous vous souvenez que l’Exil à Babylone a pris fin, tout simplement parce que Babylone, après ses heures de gloire, a été conquise à son tour par Cyrus, roi de Perse ; or, contrairement aux autres empereurs qui ont conquis successivement la région, Cyrus favorise le retour au pays des populations déplacées ; les déportés sont donc revenus. Il est vrai qu’ils ne sont pas un peuple libre pour autant, puisque la Palestine est désormais sous la domination des rois de Perse, Cyrus puis ses successeurs ; mais enfin, on ne peut quand même pas parler de prison ou de captivité au vrai sens du terme.
Seulement, voilà, finalement, ces exilés rentrés au pays sont affreusement déçus du retour : là-bas, à Babylone, ils attendaient leur libération, leur délivrance comme un grand bonheur… Ils espéraient connaître l’éblouissement de celui qui a été dans un cachot aveugle et qui émerge tout d’un coup à la lumière le jour où on lui ouvre la porte. En fait, ils découvrent qu’il existe dans nos vies d’autres prisons, d’autres chaînes, moins matérielles, mais tout aussi oppressantes.
Car au pays, on ne les attendait pas vraiment. Et on leur a mis tous les bâtons possibles dans les roues pour les empêcher de reconstruire le Temple. Il faut dire qu’en leur absence, d’autres populations déplacées ont été installées à Jérusalem, et y ont introduit leur propre religion ; désormais, par le biais des mariages mixtes (entre des Juifs et des étrangères), la religion juive est en minorité. Qui respecte encore la Loi ? Elle est loin, la pureté de la pratique religieuse qu’on espérait restaurer !

D’où l’éternelle question qui renaît à chaque étape difficile : Dieu n’aurait-il pas abandonné son peuple ? Et la réponse toujours renouvelée des prophètes, et ici, en particulier d’Isaïe : Dieu ne peut pas se renier lui-même ; gardez confiance, vous êtes encore et toujours le peuple élu par Dieu pour une mission bien particulière.
Du coup, nous pouvons relire les premiers versets de notre texte d’aujourd’hui : « L’Esprit du SEIGNEUR Dieu est sur moi, (c’est donc Isaïe qui parle) parce que le SEIGNEUR m’a consacré par l’onction. Il m’a envoyé porter la Bonne Nouvelle aux pauvres, guérir ceux qui ont le cœur brisé, annoncer aux prisonniers la délivrance, et aux captifs la liberté, annoncer une année de bienfaits accordée par le SEIGNEUR ». Le premier sens de ce texte, c’est donc : ne vous laissez pas aller au découragement, Dieu ne vous abandonnera jamais.
Reste un mot un peu surprenant dans la bouche d’Isaïe : « Le SEIGNEUR m’a consacré par l’onction. » Il s’agit de l’onction d’huile que recevaient les rois le jour de leur sacre ; celui qui avait reçu l’onction s’appelait désormais un « messie » parce que messie en hébreu veut dire « oint, consacré » ; et cette onction signifiait que le consacré (normalement le roi) avait mission d’apporter le bonheur à son peuple ; et voilà que c’est un prophète qui parle de lui-même dans les termes où l’on parlait des rois. Il dit : « Le SEIGNEUR a fait de moi un Messie ».
C’est la preuve que, à l’époque du troisième Isaïe (auteur de ce texte) alors précisément qu’il n’y a plus de roi sur le trône de David, l’attente juive du Messie évolue ; elle n’est plus seulement l’attente d’un roi, fils de David ; le Messie attendu pourrait bien être un prophète.

« JE TRESSAILLE DE JOIE DANS LE SEIGNEUR »
Pour résumer cette annonce d’Isaïe, le bonheur, le vrai, c’est-à-dire la justice, la consolation pour tous va se lever sur Jérusalem ; alors la deuxième partie du texte s’éclaire : c’est Jérusalem (c’est-à-dire le peuple de Dieu) qui parle. Jérusalem qui se réjouit déjà, comme si c’était là : « Je tressaille de joie dans le SEIGNEUR, mon âme exulte en mon Dieu. » Les prophètes usent souvent de ce genre d’anticipations pour montrer à quel point on peut être sûrs des promesses de Dieu.
La fin du texte est très imagée : le manteau de l’innocence, des bijoux, un diadème : « Le SEIGNEUR m’a vêtue des vêtements du salut, il m’a couverte du manteau de la justice, comme le jeune marié orné du diadème, la jeune mariée que parent ses joyaux. » Non seulement, c’est magnifique, mais le message théologique est très important : le manteau de l’innocence, c’est Dieu qui nous en enveloppe…
Cela veut dire que notre rêve le plus profond, la pureté du cœur, est un cadeau de Dieu. C’est un don gratuit de Dieu, la plus magnifique des parures, le plus beau des bijoux, des diadèmes.
Le texte se termine par ce que j’appellerai la parabole de la semence : « De même que la terre fait éclore ses germes, et qu’un jardin fait germer ses semences, ainsi le SEIGNEUR fera germer la justice et la louange devant toutes les nations. » La germination est une belle image pour soutenir l’espérance : traduisez : confiance, à toute graine, il faut du temps…
—————————————–
Complément : L’Année sabbatique ou jubilaire
Lorsque Isaïe parle de l’année de bienfaits accordée par le Seigneur, il fait allusion à une coutume bien particulière qui nous est moins familière sans doute, mais que ses contemporains connaissaient très bien ; c’est presque un terme technique : il s’agit de l’année sabbatique ou même jubilaire ; tous les sept ans (l’année sabbatique), les esclaves hébreux devaient être libérés sans contrepartie ; tous les cinquante ans (l’année jubilaire), ce sont tous les habitants qui devaient être libérés, toutes les dettes remises, toutes les propriétés rendues à leurs premiers propriétaires. En un mot, on redécouvrait l’idéal de justice sociale voulu par Dieu pour la Terre Sainte.


PSAUME – MAGNIFICAT DE LA VIERGE MARIE Luc 1, 46b-48, 49-50, 53-54

46 Mon âme exalte le Seigneur,
exulte mon esprit en Dieu mon Sauveur.
48 Il s’est penché sur son humble servante ;
désormais tous les âges me diront bienheureuse.

49 Le Puissant fit pour moi des merveilles ;
Saint est son nom !
50 Son amour s’étend d’âge en âge
sur ceux qui le craignent.

53 Il comble de biens les affamés,
renvoie les riches les mains vides.
54 Il relève Israël, son serviteur,
il se souvient de son amour.


LE CHANT DE LA VISITATION
Vous vous rappelez les circonstances dans lesquelles la Vierge Marie a chanté ce que nous appelons le Magnificat. Elle vient de recevoir la visite de l’ange Gabriel qui lui a annoncé la naissance de Jésus et qui lui a révélé la grossesse de sa cousine Élisabeth. Elle est aussitôt partie rendre visite à sa cousine : « En ce temps-là, Marie partit en hâte pour se rendre dans le haut pays, dans une ville de Juda. Elle entra dans la maison de Zacharie et salua Élisabeth. Or, lorsqu’Élisabeth entendit la salutation de Marie, l’enfant bondit dans son sein et Élisabeth fut remplie du Saint Esprit. Elle poussa un grand cri et dit : Tu es bénie plus que toutes les femmes, béni aussi est le fruit de ton sein ! Comment m’est-il donné que vienne à moi la mère de mon Seigneur ? Car lorsque ta salutation a retenti à mes oreilles, voici que l’enfant a bondi d’allégresse en mon sein. Bienheureuse celle qui a cru : ce qui lui a été dit de la part du Seigneur s’accomplira ! » (Luc 1, 39 – 45). En guise de réponse, Marie entonne le Magnificat.
Une chose assez surprenante à propos du Magnificat : si vous ouvrez votre Bible à cette page de saint Luc, vous trouverez dans la marge des quantités de références à d’autres textes bibliques ; et si vous connaissez les psaumes, vous en avez reconnu des bribes dans presque toutes les phrases du Magnificat. Ce qui veut dire que Marie n’a pas inventé les mots de sa prière. Pour exprimer son émerveillement devant l’action de Dieu, elle a tout simplement repris des phrases prononcées par ses ancêtres dans la foi.
Il y a là, déjà, une double leçon : d’humilité d’abord. Spontanément, pourtant mise devant une situation d’exception, Marie reprend tout simplement les expressions de la prière de son peuple.
De sens communautaire ensuite : on dirait aujourd’hui de sens de l’Église. Car aucune des citations bibliques reprises dans le Magnificat n’a un caractère individualiste ; elles concernent toujours le peuple tout entier. C’est l’une des grandes caractéristiques de la prière juive et maintenant de la prière chrétienne : le croyant n’oublie jamais qu’il fait partie d’un peuple et que toute vocation, loin de le mettre à l’écart, le met au service de ce peuple.

LA PRIÈRE DES HOMMES DE LA BIBLE
On retrouve donc dans la prière de Marie les grands thèmes des prières bibliques : j’en retiens au moins quatre :
Premièrement, la joie de la foi
Deuxièmement, l’émerveillement devant la fidélité de Dieu à ses promesses et à son Alliance
Troisièmement, l’action de grâce pour l’œuvre de Dieu
Quatrièmement, la découverte de la prédilection de Dieu pour les pauvres et les petits
Premier thème des prières bibliques, la joie de la foi : « Mon âme exalte le Seigneur, exulte mon esprit en Dieu mon sauveur » ; dans la première lecture de ce troisième dimanche de l’Avent, nous lisons presque la réplique de cette phrase : « Je tressaille de joie dans le SEIGNEUR, mon âme exulte en mon Dieu » (Is 61, 10) ; c’est un texte du troisième Isaïe, donc vers 500 av. J.C. Et cent ans plus tôt, vers 600 av. J.C., Habacuq avait dit : « Je serai dans l’allégresse à cause du SEIGNEUR, j’exulterai à cause du Dieu qui me sauve » (Ha 3, 18).
Deuxième thème des prières bibliques : l’émerveillement devant la fidélité de Dieu à ses promesses et à son Alliance : chez Michée par exemple : « Tu accorderas à Jacob ta fidélité et ton amitié à Abraham. C’est ce que tu as juré à nos pères depuis les jours d’autrefois » (Mi 7, 20). Et les psaumes y reviennent souvent : « Il s’est rappelé sa fidélité, sa loyauté, en faveur de la maison d’Israël. » (Ps 97/98, 3 ). « Car le Seigneur est bon, sa fidélité est pour toujours, et sa loyauté s’étend d’âge en âge » (Ps 99/100, 5).
Troisième thème des prières bibliques : l’action de grâce pour l’œuvre de Dieu : cela, c’est l’un des thèmes majeurs de la Bible, vous le savez bien ; et quand on dit l’œuvre de Dieu, il s’agit toujours de l’unique sujet de toute la Bible, c’est-à-dire son grand projet, son œuvre de libération de l’humanité. Par exemple : « Il est ta louange, il est ton Dieu, lui qui a fait pour toi ces choses grandes et terribles que tu as vues de tes yeux » (Dt 10, 21). Ou encore, dans le psaume 110/111 : « A son peuple il a envoyé la délivrance, prescrit pour toujours son alliance. »
Enfin, quatrième thème des prières bibliques : la découverte de la prédilection de Dieu pour les pauvres et les petits : et toujours il intervient pour les rétablir dans leur dignité. « Il s’est penché sur son humble servante, désormais tous les âges me diront bienheureuse », chante Marie. On trouve quelque chose de tout à fait semblable dans le cantique d’Anne, la maman de Samuel : « J’ai le cœur joyeux grâce au SEIGNEUR, et le front haut grâce au SEIGNEUR… Le SEIGNEUR appauvrit et enrichit, il abaisse, il élève aussi. Il relève le faible de la poussière et tire le pauvre du tas d’ordures pour les faire asseoir avec les princes et leur attribuer la place d’honneur. » (1 S 2, 1. 7. 8). Ce thème du renversement de situation est très cher à la Bible, dès l’Ancien Testament ; par exemple dans le psaume 112/113, 7 : « Il relève le faible de la poussière, il tire le pauvre du tas d’ordures, pour l’installer avec les princes, avec les princes de son peuple ». Ou encore cette phrase superbe du livre de Ben Sirac : « Le Seigneur a culbuté les trônes des orgueilleux, il a établi les humbles à leur place. » (Si 10, 14).
Et j’aurais pu vous en citer encore ! Vous comprenez pourquoi on peut dire que le Magnificat est le modèle de prière pour tous les croyants !


DEUXIÈME LECTURE – 1 Thessaloniciens 5, 16-24

Frères,
16 soyez toujours dans la joie,
17 priez sans relâche,
18 rendez grâce en toute circonstance :
c’est ce que Dieu attend de vous
dans le Christ Jésus.
19 N’éteignez pas l’Esprit,
20 ne repoussez pas les prophètes,
21 mais discernez la valeur de toute chose.
Ce qui est bien, gardez-le ;
22 éloignez-vous de tout ce qui porte la trace du mal.
23 Que le Dieu de la paix lui-même vous sanctifie tout entiers,
et qu’il garde parfaits et sans reproche
votre esprit, votre âme et votre corps,
pour la venue de notre Seigneur Jésus Christ.
24 Il est fidèle, le Dieu qui vous appelle :
tout cela, il l’accomplira.


LES YEUX FIXÉS SUR L’HORIZON
Je prends une comparaison, lorsque nous partons en voyage, c’est le but (la destination finale) du voyage qui nous dicte la route à prendre ; pour Paul, le but du voyage chrétien, c’est l’établissement du Royaume de Dieu à la fin des temps. Et, dans toutes ses lettres, on découvre à quel point le retour du Christ est l’horizon de toutes ses pensées.
C’est ce qui justifie toutes les recommandations qu’il donne ici aux Thessaloniciens. Vivre les yeux fixés sur l’horizon (c’est-à-dire l’établissement du Royaume de Dieu), c’est prier, c’est agir et tout cela dans la joie.
Il ne s’agit pas de n’importe quelle joie bien sûr : il ne s’agit pas d’un optimisme béat, et d’ailleurs, si saint Paul doit préciser « soyez toujours dans la joie », c’est que les Thessaloniciens avaient parfois du mal à rester joyeux ; ce que l’on comprend bien puisque l’on sait qu’ils connaissaient déjà la persécution ; et que Paul a dû quitter précipitamment Thessalonique, après seulement quelques semaines de présence et de prédication parce que la colonie juive le dénonçait au pouvoir romain comme fauteur de troubles.
Aujourd’hui encore, on a parfois du mal à se réjouir quand on pense à toutes les guerres meurtrières qui endeuillent trop de pays tous les jours, au terrorisme et à la persécution religieuse qui fleurit ici ou là, ou aux problèmes économiques et à la vie misérable de tant d’hommes et de femmes sur la planète.
Et pourtant, aux yeux de Paul, la joie est possible et même recommandée : il s’agit de la joie profonde de l’assemblée croyante ; joie d’accueillir la Bonne Nouvelle de la Parole de Dieu ; joie de lire dans nos vies les signes de l’Esprit ; joie d’une vie fraternelle…

IL EST FIDÈLE, LE DIEU QUI VOUS APPELLE
Joie de voir naître, lentement peut-être, mais sûrement, le Règne de Dieu. Joie de nous appuyer, non pas sur nos propres forces, mais sur le rocher de la fidélité de Dieu. Vous avez remarqué dans notre texte les derniers mots de Paul : « Il est fidèle, le Dieu qui vous appelle : tout cela il l’accomplira » ; dans cette phrase, je lis au moins trois choses :
Premièrement, Il l’accomplira ; c’est-à-dire que le premier artisan du Royaume de Dieu, c’est Dieu lui-même.
Deuxièmement, Il est fidèle : pour des interlocuteurs juifs, c’était leur foi, leur certitude depuis bien longtemps ; parce que leur histoire était justement pleine de l’expérience de cette fidélité de Dieu, quelles que soient les infidélités de son peuple ; mais pour des interlocuteurs non-juifs, c’était une nouvelle extraordinaire que de découvrir que l’histoire tout entière de l’humanité est accompagnée par la fidélité de Dieu ; d’un Dieu qui n’a pas d’autre but que le bonheur du genre humain tout entier. Rappelez-vous ce que Paul écrit dans la lettre à Timothée : « Je recommande avant tout que l’on fasse des demandes, des prières, des supplications, des actions de grâce, pour tous les hommes… Voilà ce qui est beau et agréable aux yeux de Dieu notre Sauveur, qui veut que tous les hommes soient sauvés et parviennent à la connaissance de la vérité. » (1 Tm 2, 1-4).
Si seulement tous nos contemporains étaient conscients que Dieu n’a pas d’autre but que le salut et le bonheur de tous les hommes… Il me semble que la face du monde serait changée !
Troisièmement, Dieu vous appelle : cette expression vient contrebalancer ce que j’ai dit plus haut ; d’une part, il est vrai que Dieu est le premier artisan de la venue du Royaume… Mais il nous appelle à y contribuer.
Par la prière, d’abord : vous l’avez entendu dans la lettre à Timothée, mais aussi dans le début du texte d’aujourd’hui : « Priez sans relâche, rendez grâce en toutes circonstances : c’est ce que Dieu attend de vous ». Par toute notre action, ensuite… parce que prier, ce n’est pas nous débarrasser sur Dieu des tâches qui nous reviennent, c’est puiser dans son Esprit les ressources nécessaires, en force et en imagination, pour accomplir la participation qu’il attend de nous.

N’ÉTEIGNEZ PAS L’ESPRIT
Et c’est bien pour cela que Paul ajoute « N’éteignez pas l’Esprit » : comme on dirait il ne faut pas éteindre un feu, une flamme qui éclaire la nuit ; ce qui signifie que l’Esprit est une flamme qui brûle déjà en nous et dans le monde. Rappelez-vous cette phrase superbe de la quatrième prière eucharistique : « L’Esprit poursuit son œuvre dans le monde et achève toute sanctification ».
Paul fait encore deux recommandations : « Ne repoussez pas les prophètes, mais discernez la valeur de toutes choses » ; quand on sait à quel point les Grecs étaient friands de manifestations charismatiques (don des langues, prophéties…) on peut comprendre ce double conseil : d’une part, respectez les dons qui se manifestent parmi vous : si quelqu’un prophétise, c’est-à-dire est le porte-parole de Dieu, acceptez de vous laisser interpeler : ne courez pas le risque de refuser d’écouter Dieu lui-même ; mais sachez discerner ; ne suivez pas n’importe qui aveuglément.
Comment reconnaître ce qui vient de l’Esprit Saint ? C’est bien simple : comme il le dira plus tard, dans la lettre aux Corinthiens, ce qui vient de l’Esprit Saint, c’est ce qui édifie la communauté.
Il me semble qu’ici le critère que nous donne Paul, c’est « choisissez ce qui fait avancer le Royaume ».
Comme le disait Mgr Coffy : « Réintroduire dans nos pensées, nos jugements, nos comportements une référence au Royaume de Dieu qui vient est aujourd’hui une tâche essentielle de l’Église, non pas parce que la culture met l’accent sur le futur – raison non négligeable – mais parce que la fidélité à la Révélation l’exige ». (« Église, signe de salut au milieu des hommes » ; Conférence des Évêques à Lourdes, 1971).
—————————————-
Complément
Traditionnellement, ce dimanche s’appelait le dimanche de « Gaudete », ce qui veut dire en latin « réjouissez-vous », et les ornements étaient roses. Ce mot « gaudete » est le premier de cette deuxième lecture, tirée de la première lettre de Saint Paul aux Thessaloniciens


ÈVANGILE – SAINT JEAN 1, 6-8. 19-28

6 Il y eut un homme envoyé par Dieu.
Son nom était Jean.
7 Il était venu comme témoin, pour rendre témoignage à la Lumière,
afin que tous croient par lui.
8 Cet homme n’était pas la Lumière,
mais il était là pour lui rendre témoignage.
19 Et voici quel fut le témoignage de Jean,
quand les Juifs lui envoyèrent de Jérusalem
des prêtres et des lévites
pour lui demander :
« Qui es-tu ? »
20 Il le reconnut ouvertement, il déclara :
« Je ne suis pas le Messie. »
21 Ils lui demandèrent :
« Qui es-tu donc ?
Es-tu le prophète Elie ? »
Il répondit : « Non.
Alors, es-tu le grand Prophète ? »
Il répondit : « Ce n’est pas moi. »
22 Alors ils lui dirent :
Qui es-tu ?
Il faut que nous donnions une réponse
à ceux qui nous ont envoyés.
Que dis-tu sur toi-même ? »
23 Il répondit :
« Je suis la voix qui crie à travers le désert :
Aplanissez le chemin du Seigneur,
comme a dit le prophète Isaïe. »
24 Or, certains des envoyés étaient des pharisiens.
25 Ils lui posèrent encore cette question :
« Si tu n’es ni le Messie, ni Elie, ni le grand Prophète,
pourquoi baptises-tu ? »
26 Jean leur répondit :
« Moi, je baptise dans l’eau.
Mais au milieu de vous
se tient celui que vous ne connaissez pas :
c’est lui qui vient derrière moi,
et je ne suis même pas digne
de défaire la courroie de sa sandale. »
27 Tout cela s’est passé à Béthanie de Transjordanie,
à l’endroit où Jean baptisait.


DANS L’ATTENTE GÉNÉRALE
Les questions posées à Jean-Baptiste reflètent bien l’état d’esprit qui régnait en Israël au moment de la venue du Christ : visiblement, on attendait le Messie de façon très prochaine ; et dans certains milieux, au moins, cette attente était devenue une impatience, si bien que dans les dernières décennies avant la venue du Christ, on a cru plusieurs fois le reconnaître enfin ; et de toute évidence, Jean-Baptiste jouissait d’une réputation telle qu’on s’est posé la question à son sujet.
Tout le monde attendait, oui, mais tout le monde n’attendait pas la même chose, ou le même personnage : c’est pour cela que les questions se bousculent : « Es-tu le Messie lui-même ? Ou bien Élie ? Ou bien encore le Grand Prophète ? » Car les promesses de l’Ancien Testament alimentaient l’espérance et l’impatience, mais elles n’étaient pas très claires : certains s’appuyaient en particulier sur les derniers versets du prophète Malachie : « Voici que je vais vous envoyer Élie, le prophète, avant que ne vienne le Jour du SEIGNEUR, jour grand et redoutable. Il ramènera le cœur des pères vers leurs fils et celui des fils vers leurs pères (Ml 3, 23-24). Il y avait aussi dans le livre du Deutéronome cette promesse : « Dieu dit à Moïse : C’est un prophète comme toi que je leur susciterai au milieu de leurs frères ; je mettrai mes paroles dans sa bouche, et il dira tout ce que je lui ordonnerai » (Dt 18, 18). Très certainement, cette promesse était considérée comme l’une des annonces du Messie. Mais s’appliquait-elle à Jean-Baptiste ?

JE SUIS LA VOIX QUI CRIE
A toutes ces questions, « Es-tu le Messie ? Es-tu Élie ? Es-tu le Grand Prophète ? » Jean-Baptiste répond par la négative : il n’est ni le Messie, ni Élie, ni le Grand Prophète, au sens de nouveau Moïse, il n’est qu’une simple voix. Quand il parle de sa mission, il ne se réfère ni à Malachie, ni au Deutéronome, mais à Isaïe : « Je suis la voix qui crie à travers le désert : Aplanissez le chemin du SEIGNEUR, comme a dit le prophète Isaïe. » (Is 40, nous l’avons lu pour le deuxième dimanche de l’Avent). Chez Isaïe, c’était une annonce de la libération prochaine du peuple en exil à Babylone : le Seigneur allait venir lui-même prendre la tête de son peuple et le ramener sur sa terre ; par la suite, ce texte avait été relu comme une annonce de la venue du Messie ; c’est bien dans ce sens que Jean-Baptiste le cite : le Messie est proche, lui-même (Jean) est seulement la voix qui l’annonce.
Derrière les négations de Jean-Baptiste se profile donc l’affirmation essentielle : le Messie est proche, même si vous ne l’avez pas encore reconnu ; « Au milieu de vous se tient Celui que vous ne connaissez pas. » Lui-même semble ne pas le connaître encore ; il le dit explicitement quelques versets plus loin : c’est seulement lorsque Jésus s’est présenté à lui pour lui demander le Baptême que Jean-Baptiste a eu la certitude qu’il était le Messie ; je vous rappelle ce passage (dans le même évangile de Jean) : « Je ne le connaissais pas, mais celui qui m’a envoyé baptiser dans l’eau, c’est lui qui m’a dit : « Celui sur lequel tu verras l’Esprit descendre et demeurer sur lui, c’est lui qui baptise dans l’Esprit-Saint ».
Ce qui veut dire que Jean-Baptiste a connu ce que nous appelons quelquefois la nuit de la foi : il a commencé à annoncer la présence de Jésus au milieu des hommes avant même de l’avoir reconnu. A cela on reconnaît le vrai prophète : premièrement, il poursuit sa mission, même dans la nuit… car ce qui compte avant tout, c’est que les hommes croient : « Il était venu comme témoin, pour rendre témoignage à la Lumière, afin que tous croient par lui. » (On retrouve là une très grande insistance de saint Jean tout au long de son évangile : « afin que tous croient »).
Deuxièmement, il ne nous attire pas vers lui, il nous tourne vers celui qu’il annonce ; Jean-Baptiste remet bien les choses en place : c’est vers lui que les foules viennent ; mais aussitôt, il les dirige vers le Christ. Il ne se présente pas en porteur de la vérité, mais il tourne les cœurs vers la vérité.
Saint Jean insiste beaucoup sur l’humilité de Jean-Baptiste devant Jésus : « Je ne suis même pas digne de défaire la courroie de sa sandale. » Il semble qu’il n’était pas inutile peut-être de mettre les choses au point pour les lecteurs de l’évangile ; car on sait par ailleurs (et on le devine ici) que les disciples de Jean-Baptiste ont parfois pris ombrage du succès croissant de Jésus et que, plus tard, parmi les premiers Chrétiens, certains auraient eu tendance à inverser les rôles. C’est pour cela que Jean insiste : « Il était venu comme témoin, pour rendre témoignage à la Lumière, afin que tous croient par lui. Cet homme n’était pas la Lumière, mais il était là pour lui rendre témoignage… (et Jean continue) Le Verbe était la vraie lumière qui, en venant dans le monde, illumine tout homme ».
Un peu plus loin, dans ce même évangile de saint Jean, c’est Jésus lui-même qui dira : « Jean-Baptiste fut la lampe qu’on allume et qui brille » (Jn 5, 35). Jean-Baptiste est la lampe, il n’est pas la lumière elle-même. Zacharie, son père, ne s’était pas trompé quand il chantait : « Et toi, petit enfant, tu seras appelé prophète du Très-Haut ; tu marcheras devant, à la face du Seigneur, et tu prépareras ses chemins » (Lc 1, 76).

Commentaires de Marie-Noëlle Thabut, année liturgique B, 3e dimanche de l'Avent (14 décembre 2014)

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7 décembre 2014 7 07 /12 /décembre /2014 22:40

Cet article complète ceux qui ont été publiés sur mon blog les 7 octobre 2012 et 13 décembre 2013.

Voici les liens pour voir deux reportages diffusés en novembre 2014 à la télévision :
FRANCE 2 TELEMATIN (jeudi 6 novembre 2014 à 8h33)

et

FRANCE 3 AUVERGNE (JT 19-20 du samedi 08 novembre 2014)

 

Le livre de Daniel Tardy me semble être une excellente idée de cadeau. Vous pouvez me demander de vous adresser un bon de commande promotion "Spécial Noël" (réduction de 10 € par rapport au prix normal, soit 69 € au lieu de 79 €).

Voir également le site Internet de Daniel Tardy.

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Published by Thierry Jallas - dans Revue de presse
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2 décembre 2014 2 02 /12 /décembre /2014 00:18

Ces commentaires, trouvés sur le site "Église catholique en France", permettent à toute personne de bonne volonté, chrétienne ou non, de mieux comprendre la Bible, le livre le plus diffusé au monde, en
  • décodant le langage imagé utilisé par l'auteur.

Je souhaite arriver à mettre ici, chaque dimanche, les commentaires de Marie-Noëlle Thabut. Ma seule contribution consiste à surligner les passages que je trouve les plus enrichissants et à écrire en rouge ceux qui parlent d'un thème qui m'est cher : la liberté (trois autres pages de mon blog sont consacrées à ces passages des Évangiles, du reste du Nouveau Testament ou de l'Ancien Testament qui parlent de la liberté). D'après Marie-Noëlle Thabut, "... si nous ne trouvons pas dans les textes une parole libérante, c'est que nous ne les avons pas compris."

 

Version audio, trouvée sur le site de Radio-Notre-Dame.(disponible seulement à compter du 6 décembre 2014).

En bas de page, vous avez désormais les versions vidéo des commentaires, trouvées sur KTO TV.

PREMIÈRE LECTURE – Isaïe 40, 1-5. 9-11

1 Consolez, consolez mon peuple, dit votre Dieu.
2 Parlez au cœur de Jérusalem.
Proclamez que son service est accompli,
que son crime est expié,
qu’elle a reçu de la main du SEIGNEUR
le double pour toutes ses fautes.
3 Une voix proclame :
« Dans le désert, préparez le chemin du SEIGNEUR ;
tracez droit, dans les terres arides,
une route pour notre Dieu.
4 Que tout ravin soit comblé,
toute montagne et toute colline abaissées !
Que les escarpements se changent en plaine
et les sommets en large vallée !
5 Alors se révèlera la gloire du SEIGNEUR,
et tout être de chair verra que la bouche du SEIGNEUR a parlé. »
9 Monte sur une haute montagne,
toi qui portes la bonne nouvelle à Sion.
Élève la voix avec force,
toi qui portes la bonne nouvelle à Jérusalem.
Élève la voix, ne crains pas.
Dis aux villes de Juda :
« Voici votre Dieu ! »
10 Voici le SEIGNEUR Dieu !
Il vient avec puissance ;
son bras lui soumet tout.
Voici le fruit de son travail avec lui,
et devant lui, son ouvrage.
11 Comme un berger, il fait paître son troupeau :
son bras rassemble les agneaux,
il les porte sur son cœur,
il mène les brebis qui allaitent.


« CONSOLEZ, CONSOLEZ MON PEUPLE »
C’est ici que commence l’un des plus beaux passages du Livre d’Isaïe ; on l’appelle le « Livret de la Consolation d’Israël » car ses premiers mots sont « Consolez, consolez mon peuple, dit votre Dieu ». Cette phrase, à elle toute seule, est déjà une Bonne Nouvelle extraordinaire, presque inespérée, pour qui sait l’entendre ! Car les expressions « mon peuple »… « votre Dieu » sont le rappel de l’Alliance.
Or c’était la grande question des exilés. Pendant l’Exil à Babylone, c’est-à-dire entre 587 et 538 avant J.C. on pouvait se le demander : Dieu n’aurait-il pas abandonné son peuple, n’aurait-il pas renoncé à son Alliance…? Il pourrait bien s’être enfin lassé des infidélités répétées à tous les niveaux. Tout l’objectif de ce Livret de la Consolation d’Isaïe est de dire qu’il n’en est rien. Dieu affirme encore « Vous serez mon peuple et je serai votre Dieu », ce qui était la devise ou plutôt l’idéal de l’Alliance.
Je prends tout simplement le texte dans l’ordre : « Parlez au cœur de Jérusalem. Proclamez que son service est accompli » dit Isaïe ; cela veut dire que la servitude à Babylone est finie ; c’est donc une annonce de la libération et du retour à Jérusalem.
« Que son crime est expié et qu’elle a reçu de la main du SEIGNEUR le double pour toutes ses fautes. » D’après la loi d’Israël, un voleur devait restituer le double des biens qu’il avait volés (par exemple deux bêtes pour une). Parler au passé de cette double punition, c’était donc une manière imagée de dire que la libération approchait puisque la peine était déjà purgée.
Ce que le prophète, ici, appelle les « fautes » de Jérusalem, son « crime », ce sont tous les manquements à l’Alliance, les cultes idolâtres, les manquements au sabbat et aux autres prescriptions de la Loi, et surtout les nombreux manquements à la justice et, plus grave encore que tout le reste, le mépris des pauvres. Le peuple juif a toujours considéré l’Exil comme la conséquence de toutes ces infidélités. Car, à l’époque on pensait encore que Dieu nous punit de nos fautes.

LE RETOUR DE L’EXIL COMME UN NOUVEL EXODE
« Une voix proclame » : nulle part, l’auteur de ce « Livret de la Consolation d’Israël » ne nous dit qui il est ; il se présente comme « la voix qui crie de la part de Dieu » ; nous l’appelons traditionnellement le « deuxième Isaïe ».
« Une voix proclame : “ Dans le désert, préparez le chemin du SEIGNEUR ” ». Déjà une fois dans l’histoire d’Israël, Dieu a préparé dans le désert le chemin qui menait son peuple de l’esclavage à la liberté : traduisez de l’Égypte à la Terre promise ; eh bien, nous dit le prophète, puisque le Seigneur a su jadis arracher son peuple à l’oppression égyptienne, il saura aujourd’hui, de la même manière, l’arracher à l’oppression babylonienne.
« Tracez droit, dans les terres arides, une route pour notre Dieu. Que tout ravin soit comblé, toute montagne et toute colline abaissées ! Que les escarpements se changent en plaine et les sommets en large vallée ! » C’était l’un des plaisirs du vainqueur que d’astreindre les vaincus à faire d’énormes travaux de terrassement pour préparer une voie triomphale pour le retour du roi victorieux. Il y a pire : une fois par an, à Babylone, on célébrait la grande fête du dieu Mardouk, et, à cette occasion, les esclaves juifs devaient faire ces travaux de terrassement : combler les ravins… abaisser les collines et même les montagnes, de simples chemins tortueux faire d’amples avenues… pour préparer la voie triomphale par laquelle devait passer le cortège, roi et statues de l’idole en tête !
Pour ces Juifs croyants, c’était l’humiliation suprême et le déchirement intérieur. Alors Isaïe, chargé de leur annoncer la fin prochaine de leur esclavage à Babylone et le retour au pays leur dit : cette fois, c’est dans le désert qui sépare Babylone de Jérusalem que vous tracerez un chemin… Et ce ne sera pas pour une idole païenne, ce sera pour vous et votre Dieu en tête !
« Alors se révèlera la gloire du SEIGNEUR, et tout être de chair verra que la bouche du SEIGNEUR a parlé » : on pourrait traduire « Dieu sera enfin reconnu comme Dieu et tous verront que Dieu a tenu ses promesses. »
« Monte sur une haute montagne, toi qui portes la bonne nouvelle à Sion. Élève la voix avec force, toi qui portes la bonne nouvelle à Jérusalem. » Au passage, vous avez remarqué le parallélisme de ces deux phrases : parallélisme parfait qui a simplement pour but de porter l’accent sur cette Bonne Nouvelle adressée à Sion ou Jérusalem, c’est la même chose : il s’agit évidemment du peuple et non de la ville. Le contenu de cette Bonne Nouvelle suit immédiatement : « Voici votre Dieu ! Voici le SEIGNEUR Dieu ! Il vient avec puissance ; son bras lui soumet tout. Voici le fruit de son travail avec lui, et devant lui, son ouvrage. »
« Comme un berger, il fait paître son troupeau : son bras rassemble les agneaux, il les porte sur son cœur, il mène les brebis qui allaitent. » Nous retrouvons ici chez Isaïe l’image chère à un autre prophète de la même époque, Ézéchiel.
Ce texte, dans son ensemble, résonnait donc comme une extraordinaire nouvelle aux oreilles des contemporains d’Isaïe, au sixième siècle av.J.C. Et voilà que cinq ou six cents ans plus tard, lorsque Jean-Baptiste a vu Jésus de Nazareth s’approcher du Jourdain et demander le Baptême, il a entendu résonner en lui ces paroles d’Isaïe et il a été rempli d’une évidence aveuglante : le voilà celui qui rassemble définitivement le troupeau du Père… Le voilà celui qui va transformer les chemins tortueux des hommes en chemins de lumière… Le voilà celui qui vient redonner au peuple de Dieu sa dignité… Le voilà celui en qui se révèle la gloire (c’est-à-dire la présence) du SEIGNEUR. Fini le temps des prophètes, désormais Dieu lui-même est parmi nous !


PSAUME – 84 (85)

9 J’écoute : que dira le SEIGNEUR Dieu ?
Ce qu’il dit, c’est la paix pour son peuple et ses fidèles.
10 Son salut est proche de ceux qui le craignent,
et la gloire habitera notre terre.

11 Amour et vérité se rencontrent,
justice et paix s’embrassent ;
12 la vérité germera de la terre
et du ciel se penchera la justice.

13 Le SEIGNEUR donnera ses bienfaits,
et notre terre donnera son fruit.
14 La justice marchera devant lui,
et ses pas traceront le chemin.


LES DIFFICULTÉS DU RETOUR D’EXIL
Le psaume 84/85 a été écrit après le retour d’Exil du peuple d’Israël : ce retour tant attendu, tant espéré. Ce devait être un merveilleux recommencement : c’était le retour au pays, d’abord, mais aussi le début d’une nouvelle vie… Dieu effaçait le passé, on repartait à neuf…
La réalité est moins rose. D’abord, on a beau prendre de « bonnes résolutions », rêver de repartir à zéro, on se retrouve toujours à peu près pareils… et c’est très décevant. Les manquements à la Loi, les infidélités à l’Alliance ont recommencé, inévitablement.
Ensuite, il faut dire que l’Exil à Babylone a duré, à peu de chose près, cinquante ans (de 587 à 538 av.J.) ; ce sont des hommes et des femmes valides, d’âge mûr pour la plupart, qui ont été déportés et qui ont survécu à la marche forcée entre Israël et Babylone… Cela veut dire que cinquante ans après, au moment du retour, beaucoup d’entre eux sont morts ; ceux qui rentrent au pays sont, soit des jeunes partis en 587, mais dont la mémoire du pays est lointaine, évidemment, soit des jeunes nés pendant l’Exil.
C’est donc une nouvelle génération, pour une bonne part, qui prend le chemin du retour. Cela ne veut pas dire qu’ils ne seraient ni très fervents, ni très croyants, ni très catéchisés… Leurs parents ont certainement eu à cœur  de leur transmettre la foi des ancêtres ; ils sont impatients de rentrer au pays tant aimé de leurs parents, ils sont impatients de reconstruire le Temple et de recommencer une nouvelle vie.
Mais au pays, justement, ils sont, pour la plupart des inconnus, et, évidemment, ils ne reçoivent pas l’accueil dont ils avaient rêvé ; par exemple, la reconstruction du Temple s’est heurtée sur place à de farouches oppositions.
Dans notre psaume d’aujourd’hui, on ressent bien ce mélange de sentiments : pour l’entendre, il faut nous reporter aux premiers versets de ce psaume, qui n’ont pas été retenus pour la liturgie de ce dimanche.
Le retour d’Exil est une chose acquise : « Tu as aimé, SEIGNEUR, cette terre, tu as fait revenir les déportés de Jacob ; tu as ôté le péché de ton peuple, tu as couvert toute sa faute ; tu as mis fin à toutes tes colères, tu es revenu de ta grande fureur. » ( v. 2-4). Mais, pour autant, puisque les choses vont mal encore, on se demande si Dieu ne serait pas encore en colère : « Seras-tu toujours irrité contre nous, maintiendras-tu ta colère d’âge en âge ? » (v. 6). Alors on supplie : « Fais-nous voir, SEIGNEUR, ton amour, que nous soit donné ton salut » (v. 8).

PRIERE POUR LA GRÂCE DE LA CONVERSION
Et on demande la grâce de la conversion définitive : « Fais-nous revenir, Dieu notre salut » (v. 5) ; toute la première partie du psaume joue sur le verbe « revenir » : « revenir » au sens de rentrer au pays après l’exil, c’est chose faite ; « revenir » au sens de « revenir à Dieu », « se convertir »; cela, c’est plus difficile encore ! Et on sait bien que la force, l’élan de la conversion est une grâce, un don de Dieu.
Une conversion qui exige un engagement du croyant : « J’écoute… que dira le SEIGNEUR Dieu ? » « Écouter », en langage biblique, c’est précisément l’attitude résolue du croyant, tourné vers son Dieu, prêt à obéir aux commandements, parce qu’il y reconnaît le seul chemin de bonheur tracé pour lui par son Dieu. « Ce qu’il dit, c’est la paix pour son peuple et ses fidèles « ; mais le compositeur de ce psaume est réaliste ! Il ajoute « Qu’ils (les fidèles) ne reviennent jamais à leur folie ! » (v. 9c).
La fin de ce psaume est un chant de confiance superbe, j’aurais envie de dire « le chant de la confiance retrouvée », la certitude que le projet de Dieu, le projet de paix pour tous les peuples avance irrésistiblement vers son accomplissement. « La gloire (c’est-à-dire le rayonnement de la Présence de Dieu) habitera notre terre ». « La justice marchera devant lui et ses pas traceront le chemin ». « Amour et Vérité se rencontrent, Justice et Paix s’embrassent » : le psaume parle au présent ; il n’est pas dupe, il n’est pas dans le rêve ! Il anticipe seulement ! Il entrevoit le Jour qui vient, celui où, après tant de combats et de douleurs inutiles, et de haines imbéciles, enfin, les hommes seront frères !

DEPUIS LE JOUR DE LA RÉSURRECTION DU CHRIST
Pour les chrétiens, ce Jour est là, il est déjà commencé : il s’est levé au moment où Jésus-Christ s’est levé d’entre les morts, et, à leur tour, les chrétiens ont chanté ce psaume, et pour eux, bien sûr, à la lumière du Christ, il a trouvé tout son sens.
Le psaume disait : « Son salut est proche de ceux qui l’aiment » et justement le nom de Jésus veut dire « Dieu-salut » ou « Dieu sauve ».
Le psaume disait : « La vérité germera de la terre » ; Jésus lui-même a dit « Je suis la Vérité » et le mot « germe », ne l’oublions pas, était l’un des noms du
Messie dans l’Ancien Testament.
Le psaume disait « La gloire habitera notre terre », et saint Jean, dans son
Évangile dit « Le Verbe s’est fait chair et il a habité parmi nous et nous avons vu sa gloire, cette gloire qu’il tient du Père » (Jn 1, 14).
Le psaume disait : « J’écoute, que dira le Seigneur Dieu ? » ; Jean appelle Jésus la Parole, le Verbe de Dieu.
Le psaume disait : « Ce que Dieu dit, c’est la paix pour son peuple » ; lors de ses rencontres avec ses disciples, après sa
Résurrection, la première phrase de Jésus pour eux sera « La paix soit avec vous ».
La paix, cette conquête apparemment impossible pour l’humanité, est pourtant, toute la
Bible nous le dit, notre avenir, à condition de ne pas oublier qu’elle est don de Dieu.


DEUXIÈME LECTURE – 2 Pierre 3, 8 – 14

8 Bien-aimés,
il est une chose qui ne doit pas vous échapper :
pour le Seigneur,
un seul jour est comme mille ans,
et mille ans sont comme un seul jour.
9 Le Seigneur ne tarde pas à tenir sa promesse,
alors que certains prétendent qu’il a du retard.
Au contraire, il prend patience envers vous,
car il ne veut pas en laisser quelques-uns se perdre,
mais il veut que tous parviennent à la conversion.
10 Cependant, le jour du Seigneur viendra, comme un voleur.
Alors les cieux disparaîtront avec fracas,
les éléments embrasés seront dissous,
la terre, avec tout ce qu’on a fait ici-bas, ne pourra y échapper.
11 Ainsi, puisque tout cela est en voie de dissolution,
vous voyez quels hommes vous devez être,
en vivant dans la sainteté et la piété,
12 vous qui attendez,
vous qui hâtez l’avènement du jour de Dieu,
ce jour où les cieux enflammés seront dissous,
où les éléments embrasés seront en fusion.
13 Car ce que nous attendons, selon la promesse du Seigneur,
c’est un ciel nouveau et une terre nouvelle
où résidera la justice.
14 C’est pourquoi, bien-aimés, en attendant cela,
faites tout pour qu’on vous trouve sans tache ni défaut,
dans la paix.


L’IMPATIENCE DES HOMMES ET LA PATIENCE DE DIEU
« Il est une chose qui ne doit pas vous échapper » : si Pierre parle de cette manière, c’est bien justement parce qu’on avait tendance à oublier cette chose qui lui paraît, à lui, si importante ! Cette chose, c’est « Pour le Seigneur, un seul jour est comme mille ans, et mille ans sont comme un seul jour ». Pas étonnant qu’on ait tendance à l’oublier, parce que pour nous c’est inconcevable ! Mille ans ou un jour, pour nous, ce n’est vraiment pas pareil. Nos vies sont sous le signe du temps, nous ne le savons que trop ; mesuré, compté, trop bref, témoin de notre maturation et de notre vieillissement ; témoin aussi de nos efforts et de l’avancée lente, trop lente à nos yeux, mais sûre, du projet de Dieu.
Or Dieu, lui, est hors du temps : on dit qu’il est « Éternel » ; c’est certainement l’un des sens de son nom « JE SUIS » : sous-entendu « Je suis éternellement présent à vos côtés ».
Apparemment, c’est cette lenteur dans l’accomplissement du projet de Dieu qui suscitait l’impatience et les questions des premiers chrétiens, auditeurs de Pierre. Il relève la question « Le Seigneur n’est-il pas en retard pour tenir sa promesse ? » et sa réponse est on ne peut plus directe : « (Non,) Le Seigneur ne tarde pas à tenir sa promesse, alors que certains prétendent qu’il a du retard. Cette promesse, Pierre l’explicite avec ses mots à lui : « Ce que nous attendons, selon la promesse du Seigneur, c’est un ciel nouveau et une terre nouvelle où résidera la justice. » Il l’appelle aussi « l’avènement du Jour de Dieu ».
On reconnaît ici au passage une citation du prophète Isaïe : « Voici que je vais créer des cieux nouveaux et une terre nouvelle… » (Is 65, 17). Pierre y ajoute une précision qu’il emprunte au prophète Malachie : il annonce une terre nouvelle « où résidera la justice. » Nous retrouverons cette citation de Malachie tout à l’heure.
Face à l’impatience de ses auditeurs, Pierre affirme donc la patience de Dieu ; un peu comme s’il disait, « vous faites preuve d’impatience envers Dieu, mais Dieu fait preuve de patience envers vous ». Bien sûr, les points de vue des hommes et de Dieu sont forcément tout autres. Isaïe l’avait déjà dit et nous devons nous redire souvent cette phrase « Les pensées de Dieu ne sont pas nos pensées »… Pour nous qui sommes dans le temps, nous trouvons bien long le temps de l’attente du Royaume ; et souvent nous trouvons que le monde ne s’améliore pas bien vite. Dieu, lui, patiente, parce que, dit Pierre, « il veut que tous parviennent à la conversion… il ne veut pas en laisser quelques-uns se perdre » ; manière de réaffirmer encore une fois que le projet de salut de Dieu concerne l’humanité tout entière.
Mais, il est important de le noter, Pierre ne dit pas « C’est pour eux (les récalcitrants, les païens…) qu’il patiente, car il ne veut pas en laisser quelques-uns se perdre… » Il dit : « il prend patience envers vous » ; c’est peut-être la phrase la plus importante de ce passage : non, Dieu ne tarde pas à accomplir sa promesse, mais il attend avec patience notre contribution à son projet ; ce qui veut dire deux choses :
Premièrement, Dieu a trop de respect pour notre liberté pour nous faire entrer de force dans son Royaume ; donc il patiente.

NOTRE RÔLE DANS LA VENUE DU JOUR DE DIEU
Deuxièmement, et c’est une annonce incroyable, Dieu nous propose de prendre notre part dans la réalisation de son projet de sauver tous les hommes. Il est en notre pouvoir de « hâter » le Jour de Dieu. (André Chouraqui traduisait même « Vous qui attendez et précipitez l’avènement du Jour de Dieu »). Il est en notre pouvoir de « hâter » et même comme disait Chouraqui, de « précipiter » le jour de Dieu.
Reprenons le texte d’Isaïe (65, 17 cité plus haut) : c’est encore plus beau que ce que nous croyons : « Voici que je vais créer des cieux nouveaux et une terre nouvelle ; ainsi le passé ne sera plus rappelé, il ne remontera plus jusqu’au secret du cœur. Au contraire c’est un enthousiasme et une exultation perpétuels que je vais créer : en effet, l’exultation que je vais créer, ce sera Jérusalem et l’enthousiasme, ce sera son peuple ». Ce qui nous est proposé, c’est de travailler pour l’enthousiasme et l’exultation de nos frères. Voilà qui donne sens à notre vie et devrait nous redonner du courage.
On attribue à la toute jeune sainte Elisabeth de Thuringe cette phrase : « Je vous disais que nous devons rendre les hommes joyeux ». Sainte Elisabeth avait-elle ou non lu le chapitre 65 d’Isaïe ? En tout cas, elle avait tout compris. Et Isaïe continue, en détaillant la nouvelle vie du Royaume : « on n’y entendra plus retentir ni pleurs ni cris… » et vous connaissez la suite, « il ne se fera ni mal ni destruction sur ma montagne sainte, dit le SEIGNEUR. » (Is 65, 25).
Quand Pierre dit : « Bien-aimés, en attendant cela, faites tout pour qu’on vous trouve sans tache ni défaut, dans la paix », il veut dire « vivez déjà selon les valeurs du Royaume, c’est ainsi que vous hâterez sa venue ».
Au milieu de notre passage, Pierre décrit dans des termes impressionnants cette venue du jour de Dieu. On y reconnaît une annonce célèbre du prophète Malachie : « Voici que vient le jour, brûlant comme un four. Tous les arrogants et les méchants ne seront que paille. Le jour qui vient les embrasera, dit le SEIGNEUR, le tout-puissant. Il ne leur laissera ni racines ni rameaux. Pour vous qui craignez mon nom, le Soleil de justice se lèvera portant la guérison dans ses rayons. » (Mal 3, 19-20).
Cette description du « Soleil de justice » ne doit pas nous inquiéter, au contraire. Comme toujours, ce jugement annoncé ne coupera pas l’humanité en deux, comme si certains étaient entièrement bons et les autres entièrement mauvais. Il n’y a pas d’homme complètement méchant ou complètement arrogant, mais en chacun de nous, un peu d’arrogance et de méchanceté : c’est cela qui disparaîtra en un clin d’œil, brûlé dans le feu de l’amour de Dieu ; seules subsisteront les semences du royaume : le soleil de justice les fera germer. Voilà pourquoi Pierre a complété la citation d’Isaïe « nous attendons les cieux nouveaux et la terre nouvelle où résidera la justice ».
C’est pour cela aussi que Pierre peut conseiller tranquillement à ses interlocuteurs d’être en paix « Faites tout pour qu’on vous trouve sans tache ni défaut, dans la paix » : nous n’avons rien à craindre d’un soleil qui apporte la guérison dans ses rayons !


ÉVANGILE – MARC 1, 1 – 8

1 Commencement de l’Évangile de Jésus,
Christ, Fils de Dieu.
2 Il est écrit dans Isaïe, le prophète :
Voici que j’envoie mon messager en avant de toi,
pour ouvrir ton chemin.
3 Voix de celui qui crie dans le désert :
Préparez le chemin du SEIGNEUR,
Rendez droits ses sentiers.
4 Alors Jean, celui qui baptisait,
parut dans le désert.
Il proclamait un baptême de conversion
pour le pardon des péchés.
5 Toute la Judée, tous les habitants de Jérusalem,
se rendaient auprès de lui,
et ils étaient baptisés par lui dans le Jourdain,
en reconnaissant publiquement leurs péchés.
6 Jean était vêtu de poil de chameau,
avec une ceinture de cuir autour des reins,
il se nourrissait de sauterelles et de miel sauvage.
7 Il proclamait :
« Voici venir derrière moi
celui qui est plus fort que moi ;
je ne suis pas digne de m’abaisser
pour défaire la courroie de ses sandales.
8 Moi, je vous ai baptisés avec de l’eau ;
lui vous baptisera dans l’Esprit Saint. »


L’AVÈNEMENT DU NOUVEAU ROI DU MONDE
« Commencement de l’Évangile de Jésus, Christ, Fils de Dieu » : en quatre mots tout le mystère de Jésus de Nazareth est dit : cet homme, situé humainement, est Christ, Fils de Dieu : c’est-à-dire à la fois roi, Messie, celui qui accomplit l’attente de son peuple, mais aussi réellement Fils de Dieu, c’est-à-dire Dieu lui-même… et là les attentes du peuple élu ont été non seulement comblées mais largement dépassées. Désormais tout l’évangile de Marc sera le développement de ce premier verset.
« Évangile » : il faudrait entendre ce mot dans toute sa force ! Au sens de « Grande Nouvelle », une grande Nouvelle qui serait excellente. Étymologiquement, c’est exactement le sens du mot « évangile » ; à l’époque, les heureuses grandes nouvelles officielles comme la naissance d’un roi ou une victoire militaire étaient appelées des « évangiles ». La venue de Jésus parmi les hommes est bien la Nouvelle d’un début de Règne, celui de Dieu lui-même.
Matthieu, Marc, Luc et Jean n’ont pas écrit des livres de souvenirs, des biographies de Jésus de Nazareth ; pour eux il s’agit d’une Nouvelle extraordinaire et elle est bonne ! « Croyez à la Bonne Nouvelle » (c’est une autre phrase de Marc) veut dire « croyez que la Nouvelle est Bonne ! » Cette Bonne Nouvelle, les évangélistes ne peuvent pas, ne veulent pas la garder pour eux ; alors ils prennent la plume pour dire au monde et aux générations futures : Celui que le peuple de Dieu attendait est venu : il donne sens à la vie et à la mort, il ouvre nos horizons, illumine nos yeux aveugles, il fait vibrer nos tympans durcis, met en marche les membres paralysés et va jusqu’à relever les morts. Voilà une Bonne Nouvelle !
Contrairement aux récits de Matthieu et de Luc, cette Bonne Nouvelle ne commence pas, chez Marc, par des récits de la naissance ou de l’enfance de Jésus, mais tout de suite par la prédication de Jean-Baptiste : « Jean, celui qui baptisait, parut dans le désert ». Et Marc cite le prophète Isaïe : « Voici que j’envoie mon messager en avant de toi, pour ouvrir ton chemin. Voix de celui qui crie dans le désert : Préparez le chemin du SEIGNEUR, Rendez droits ses sentiers. » 1
Cette dernière phrase est tirée du deuxième livre d’Isaïe dans ce texte qui commence par ces mots superbes « Consolez, consolez mon peuple, dit votre Dieu » (Is 40 : première lecture de ce dimanche). En revanche la première phrase « Voici que j’envoie mon messager en avant de toi, pour ouvrir ton chemin » n’est pas du prophète Isaïe, mais Marc fait ici un rapprochement très intéressant, avec une phrase du prophète Malachie et une autre du livre de l’Exode ; nous y reviendrons plus bas.
« Il était vêtu de poil de chameau, avec une ceinture de cuir autour des reins, et il se nourrissait de sauterelles et de miel sauvage. » Il est rare que les évangiles décrivent le vêtement et la nourriture de quelqu’un ! Si Marc le fait ici pour Jean-Baptiste, c’est que cela a un sens. Les sauterelles et le miel sauvage sont la nourriture du désert, avec ce que cela signifie d’ascétisme, mais aussi de promesses, puisque c’est au désert que la grande aventure de l’Alliance avec Dieu a commencé : manière de dire « la venue de Jean-Baptiste est votre chance d’un retour au désert, des retrouvailles avec votre Dieu ».
Et voilà pourquoi, je crois, Marc a rapproché les diverses citations que nous avons lues un peu plus haut. Le prophète Malachie écrivait : « Voici, j’envoie mon messager, il aplanira le chemin devant moi » (Ml 3, 1) ; nous sommes dans la perspective de la venue du Jour de Dieu ; et dans le livre de l’Exode on trouve « Je vais envoyer un messager devant toi pour te garder en chemin et te faire entrer dans le lieu que j’ai préparé » (Ex 23, 20) ; c’est un rappel de la sortie d’Égypte. Ce que Marc sous-entend ici en quelques mots, c’est que Jean-Baptiste nous achemine de l’Alliance historique conclue dans le désert de l’Exode vers l’Alliance définitive en Jésus-Christ.
Quant au vêtement de poil de chameau, il était celui du grand prophète Élie (2 R 1, 8) 2 : c’était même à cela qu’on le reconnaissait de loin ; Jean-Baptiste est donc présenté comme le successeur d’Élie ; on disait d’ailleurs couramment qu’Élie reviendrait en personne pour annoncer la venue du Messie ; on s’appuyait là sur une prophétie de Malachie : « Voici que je vais vous envoyer Élie, le prophète, avant que ne vienne le jour du SEIGNEUR. » (Ml 3, 23).
Pas étonnant, alors, qu’il y ait toute une effervescence autour de Jean-Baptiste : qui sait ? c’est peut-être Élie qui est revenu ; cela voudrait dire que l’arrivée du Messie est imminente. (Entre parenthèses, cette effervescence prouve en tout cas que l’attente du Messie était vive au temps de Jésus). Les foules accourent donc autour de Jean-Baptiste, nous dit Marc, mais lui ne se laisse pas griser par son succès : il sait qu’il n’est qu’une voix, un signe et qu’il annonce plus grand que lui. Il détrompe fermement ceux qui le prennent pour le Messie et il en tire tout simplement les conséquences : Celui que je vous annonce est tellement plus grand que moi que je ne suis même pas digne de me courber à ses pieds pour dénouer la courroie de sa sandale.

LUI VOUS BAPTISERA DANS L’ESPRIT SAINT
Comme Élie, comme tout vrai prophète, Jean-Baptiste prêche la conversion : et tous ceux qui veulent changer de vie, il leur propose un baptême. Il ne s’agit plus seulement de se laver les mains avant chaque repas, comme la religion juive le demandait, il s’agit de se plonger tout entier dans l’eau pour manifester la ferme résolution de purifier toute sa vie : entendez de tourner définitivement le dos à toutes les idoles quelles qu’elles soient. Dans certains couvents du temps de Jean-Baptiste et de Jésus, on allait même jusqu’à prendre un bain de purification par jour pour manifester et entretenir cette volonté de conversion.
Mais Jean-Baptiste précise bien : entre son Baptême à lui et celui qu’inaugure le Christ, il y a un monde (au vrai sens du terme) ! « Moi, je vous baptise dans l’eau » : c’est un signe qui montre votre désir d’une nouvelle vie ; le geste du baptiseur et le mouvement du baptisé sont des gestes d’hommes. Tandis que le geste du Christ sera le geste même de Dieu : « Il vous baptisera dans l’Esprit Saint ».3 C’est Dieu lui-même qui transformera son peuple en lui donnant son Esprit..
Ici, c’est notre conception même de la pureté qu’il faut convertir :
Premièrement, la pureté n’est pas ce que nous pensons : spontanément, nous pensons pureté en termes d’innocence, une sorte de propreté spirituelle ; et la purification serait alors de l’ordre du nettoyage, en quelque sorte. Comme si on pouvait laver son âme. En réalité, la pureté au sens religieux a le même sens qu’en chimie : on dit d’un corps qu’il est pur quand il est sans mélange. Le cœur pur, c’est celui qui est tout entier tourné vers Dieu, qui a tourné le dos aux idoles ; (de la même manière que saint Jean, parlant de Jésus dans le Prologue, dit « Il était tourné vers Dieu »).
Deuxièmement, notre purification n’est pas notre œuvre, elle n’est pas à notre portée, elle est l’œuvre de Dieu : pour nous purifier, nous dit Jean-Baptiste, Dieu va nous remplir de l’Esprit-Saint. Nous n’avons qu’à nous laisser faire et accueillir le don de Dieu.
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Notes
1 – « Préparez le chemin du SEIGNEUR » (Is 40, 3) : le texte original hébreu et sa traduction en grec ne portent pas exactement la même ponctuation. Voici le texte hébreu : « Une voix crie dans le désert : préparez le chemin du Seigneur » ; et le texte grec (dont dérive notre liturgie) : « Une voix crie : à travers le désert, préparez le chemin du Seigneur. »
2 – Le vêtement de poil de chameau était devenu l’uniforme des prophètes ; il arrivait même que certains charlatans en usent pour se faire passer pour prophètes (Za 13, 4).
3 – « Il vous baptisera dans l’Esprit-Saint » : Jean-Baptiste voit dans la venue de Jésus l’accomplissement de la promesse du prophète Joël : « Je répandrai mon esprit sur toute chair » (Jl 3, 1).

Commentaires de Marie-Noëlle Thabut, année liturgique B, 2e dimanche de l'Avent (7 décembre 2014)

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24 novembre 2014 1 24 /11 /novembre /2014 13:55

Ces commentaires, trouvés sur le site "Église catholique en France", permettent à toute personne de bonne volonté, chrétienne ou non, de mieux comprendre la Bible, le livre le plus diffusé au monde, en
  • décodant le langage imagé utilisé par l'auteur.

Je souhaite arriver à mettre ici, chaque dimanche, les commentaires de Marie-Noëlle Thabut. Ma seule contribution consiste à surligner les passages que je trouve les plus enrichissants et à écrire en rouge ceux qui parlent d'un thème qui m'est cher : la liberté (trois autres pages de mon blog sont consacrées à ces passages des Évangiles, du reste du Nouveau Testament ou de l'Ancien Testament qui parlent de la liberté). D'après Marie-Noëlle Thabut, "... si nous ne trouvons pas dans les textes une parole libérante, c'est que nous ne les avons pas compris."

 

Version audio, trouvée sur le site de Radio-Notre-Dame.(disponible seulement à compter du 15 novembre 2015).

En bas de page, vous avez désormais les versions vidéo des commentaires, trouvées sur KTO TV.

PREMIÈRE LECTURE – lecture du livre d’Isaïe, 63, 16b-17, 19b ; 64, 2b-7

63, 16b C’est toi, SEIGNEUR, notre Père ;
« Notre-Rédempteur-depuis-toujours », tel est ton nom.
17 Pourquoi, SEIGNEUR, nous laisses-tu errer hors de tes chemins ?
Pourquoi laisser nos cœurs s’endurcir et ne plus te craindre ?
Reviens, à cause de tes serviteurs,
des tribus de ton héritage.
19b Ah ! Si tu déchirais les cieux, si tu descendais,
les montagnes seraient ébranlées devant ta face.
64, 2b Voici que tu es descendu :
les montagnes furent ébranlées devant ta face.
3 Jamais on n’a entendu,
jamais on n’a ouï dire,
nul œil n’a jamais vu un autre dieu que toi
agir ainsi pour celui qui l’attend.
4 Tu viens rencontrer celui qui pratique avec joie la justice, qui se souvient de toi en suivant tes chemins.
Tu étais irrité, mais nous avons encore péché,
et nous nous sommes égarés.
5 Tous, nous étions comme des gens impurs,
et tous nos actes justes n’étaient que linges souillés.
Tous, nous étions desséchés comme des feuilles,
et nos fautes, comme le vent, nous emportaient.
6 Personne n’invoque plus ton nom,
nul ne se réveille pour prendre appui sur toi.
Car tu nous as caché ton visage,
tu nous as livrés au pouvoir de nos fautes.
7 Mais maintenant, SEIGNEUR, c’est toi notre Père.
Nous sommes l’argile, c’est toi qui nous façonnes :
nous sommes tous l’ouvrage de ta main.


QUAND ISRAEL APPELAIT DIEU « NOTRE PERE »
Vous voyez que le catéchisme du petit enfant Juif et celui du petit Chrétien ont au moins un point commun : les deux affirment que Dieu est Père ! Ce texte d’Isaïe date probablement de cinq cents ans avant le Christ, ce qui veut dire qu’il est vieux de plus de deux mille cinq cents ans ; or il est très clair sur ce point et sa prière ressemble fort au Notre Père. Il le dit même deux fois : dans le texte tel qu’il nous est proposé par la liturgie, cela forme ce qu’on appelle une « inclusion » ; la première et la dernière ligne sont deux affirmations identiques et elles encadrent tout le texte ; première ligne « Tu es notre Père, notre Rédempteur : tel est ton nom depuis toujours »… dernière ligne « SEIGNEUR, tu es notre Père. » Suit l’image du potier : « Nous sommes l’argile, et tu es le potier : nous sommes tous l’ouvrage de tes mains ».
Image très intéressante, celle du potier, qui dit bien dans quel sens Dieu est Père : il ne s’agit pas d’une paternité charnelle semblable à la paternité humaine ; le potier n’est pas le papa biologique de l’objet qu’il crée ; il en est le créateur, c’est tout autre chose !
Et là, une fois de plus, Israël se démarque des peuples voisins ; car je disais tout-à-l’heure qu’on n’a pas attendu le Nouveau Testament pour appeler Dieu « Père », mais pour être tout-à-fait honnête, on n’a pas attendu non plus l’Ancien Testament ni le peuple hébreu ; les autres peuples aussi invoquaient leur dieu comme leur père ; par exemple, au quatorzième siècle avant notre ère, à Ugarit (en Syrie, au Nord de la Palestine), le dieu suprême s’appelle « El, roi-père » .
Mais le titre de père, chez les autres peuples, a deux significations : premièrement un sens d’autorité ; deuxièmement un sens de paternité charnelle ; la Bible a gardé le premier sens de l’autorité, mais a toujours refusé de considérer Dieu comme un père biologique à la manière humaine. Dieu est le Tout-Autre, sur ce plan-là aussi.
C’est pour cette raison, d’ailleurs, qu’on trouve assez rarement, et seulement tardivement, dans l’Ancien Testament des affirmations péremptoires du genre « Dieu est votre Père » ; pendant trop longtemps, on aurait risqué de se méprendre et de l’imaginer père à la manière humaine, comme les peuples voisins.1
En revanche, on trouve plus tôt et plus souvent le titre de fils appliqué au peuple d’Israël tout entier ; c’est évidemment moins ambigu : on ne risque pas de penser cette filiation d’un peuple entier en termes de sexualité. Par exemple, dès le livre de l’Exode, dans un texte probablement très ancien, on peut lire « Ainsi parle le SEIGNEUR : Mon fils premier-né, c’est Israël » (Ex 4, 22 ; premier-né signifiant ici « bien-aimé », « fils de prédilection »). Ce qui fait évidemment penser à l’élection d’Israël.
Deuxième étape, depuis David, le roi est appelé « fils de Dieu » ; vous connaissez la formule du Psaume 2, prononcée le jour du sacre d’un nouveau roi « Tu es mon fils, aujourd’hui, je t’ai engendré ».
Puis, peu à peu, on comprendra que chacun de nous peut se considérer comme fils de Dieu, c’est-à-dire objet de sa tendresse… Vous voyez que notre prière du Notre Père remonte très loin ; tellement loin qu’on trouve pratiquement toutes les phrases du Notre Père dans des prières juives qui étaient récitées dans les synagogues bien avant la naissance de Jésus.

QUAND ISRAEL APPELAIT DIEU « NOTRE LIBERATEUR »
L’autre titre donné à Dieu par Isaïe, c’est celui de « Rédempteur », ce qui veut dire « libérateur » ; chaque fois que nous rencontrons les mots « Rédempteur », « Rédemption », il faut penser « Libérateur », « Libération » ; Le Dieu de l’Ancien Testament est celui qui veut l’homme libre : libre de tout esclavage humain et aussi de toute idolâtrie, car c’est la pire des servitudes.
Pour le dire, Isaïe emploie ici un mot bien précis, le Go’el ; c’est un terme juridique que nous traduisons par « Rédempteur », « Libérateur ». Nous l’avons déjà rencontré récemment, dans le livre de Job, à l’occasion du 2 novembre. Je n’y reviens pas.
A plusieurs reprises dans l’Ancien Testament, Dieu est appelé le « Rédempteur », le « racheteur » de son peuple ; bien sûr, quand on applique ce terme de rachat à Dieu, on n’envisage pas une transaction commerciale ; mais on affirme deux choses : premièrement, Dieu est le plus proche parent de son peuple ; deuxièmement Dieu veut l’homme libre.
Quand saint Paul, dans ses lettres, insiste tellement sur la liberté des enfants de Dieu, il est le lointain fils spirituel d’Isaïe.
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Note
1 – C’est pour la même raison que, dans le Nouveau Testament, Jésus tarde à se faire reconnaître comme le Messie : parce que pendant tout un temps il y aurait trop d’ambiguïtés sur le mot.
Compléments
A – Dieu « Rédempteur », c’est-à-dire « libérateur »
La première expérience qu’Israël a faite de Dieu est celle de la libération d’Égypte ; voilà pourquoi Isaïe dit : « ‘Notre-Rédempteur-depuis-toujours’, tel est ton nom ».
Le premier article du
Credo des Juifs n’est donc pas « Je crois au Dieu créateur », mais « je crois au Dieu libérateur ». Le centre de la tradition d’Israël, la mémoire qu’on se transmet de génération en génération, c’est « Dieu nous a libérés et a fait Alliance avec nous ». Voilà le centre de la foi et de la prière de ce peuple ; ou, plus exactement, ce qui fait d’Israël un peuple, c’est cette foi commune.
En hébreu, ce mot « Go’el » (que l’on traduit par « rédempteur ») vient d’une racine qui signifie « racheter, revendiquer, mais surtout protéger ». Voici de quoi il s’agit : s’il arrive qu’un Israélite soit obligé de se vendre comme esclave pour payer ses dettes, son plus proche parent sera son « Go’el », son « Rédempteur » ; il ira trouver le créancier pour obtenir la libération de son parent (Lv 25, 47-49). De la même manière, si un Israélite est obligé de vendre son patrimoine, le plus proche parent, le « Go’el » exercera un droit de préemption. Bien sûr, le Go’el devra rembourser le créancier, mais l’aspect financier n’est que secondaire ; l’aspect majeur est celui de la libération du débiteur. Pour la simple raison que, au nom du Dieu libérateur, et parce que le peuple de Dieu doit être fait d’hommes libres, un fils d’Israël ne peut pas tolérer de laisser ses proches réduits en esclavage ; d’où l’institution du « Go’el », le « Rédempteur » ou le « Libérateur ».
B – Une prière de repentance
Entre ces deux affirmations que Dieu est notre Père (Is 63, 16 et 64, 7), Isaïe développe toute une prière adressée à Dieu précisément parce qu’Il est Père : « Reviens… Ah ! Si tu déchirais les cieux… ». Des expressions comme celle-là (« Reviens ») sont typiques des prières de pénitence : même si on sait bien que Dieu n’a pas besoin de revenir ! Il ne risque pas de s’être éloigné. En réalité, c’est un aveu, l’aveu que le peuple s’est éloigné, qu’il est retombé dans ses fautes favorites, en particulier l’idolâtrie, sous une forme ou sous une autre. « Personne n’invoque plus ton nom, nul ne se réveille pour prendre appui sur toi ». Et pourtant, on sait bien que Dieu est le seul Dieu. « Jamais on n’a entendu, jamais on n’a ouï dire, nul œil n’a jamais vu un autre dieu que toi agir ainsi pour celui qui l’attend ».
Mais Dieu seul peut nous convertir, au vrai sens du terme, nous faire revenir à lui. « Ah ! Si tu déchirais les cieux… » Quelques siècles plus tard, au Baptême de Jésus, les cieux se sont déchirés et au Calvaire, c’est le voile du temple (symbole du firmament) qui s’est déchiré. Dieu a entendu la prière d’Isaïe ; il est intervenu en son Fils pour nous faire revenir à lui.


PSAUME – 79 (80)

2 Berger d’Israël, écoute,
toi qui conduis Joseph, ton troupeau :
resplendis au-dessus des Keroubim,
3 devant Ephraïm, Benjamin, Manassé !
Réveille ta vaillance
et viens nous sauver.

15 Dieu de l’univers, reviens !
Du haut des cieux, regarde et vois :
visite cette vigne, protège-là,
16 celle qu’a plantée ta main puissante.

18 Que ta main soutienne ton protégé,
le fils de l’homme qui te doit sa force.
19 Jamais plus nous n’irons loin de toi :
fais-nous vivre et invoquer ton nom !


PSAUME POUR CELEBRATION PENITENTIELLE
Ce psaume est relativement court, mais très dense ; vingt versets seulement, qui sont un véritable résumé de l’histoire d’Israël : ses heures de gloire, ses heures de peine.
Les heures de gloire : ce sont, bien sûr, les débuts de ce peuple avec la sortie d’Egypte, l’Exode, l’entrée en Terre promise, l’Alliance de Dieu avec les douze tribus, la conquête progressive de la Terre… et surtout l’irrésistible ascension de ce peuple parti de rien (au début ce n’était qu’une poignée d’esclaves échappés). Heures difficiles, certes, mais le temps embellit les souvenirs et puis c’était tellement beau par rapport au présent… et surtout, cette aventure extraordinaire, ce petit peuple sait bien que c’est à Dieu qu’il la doit, à sa Présence continuelle : c’est lui, réellement, qui a fait naître et grandir son peuple, qui l’a protégé avec un soin jaloux. « Berger d’Israël… Toi qui conduis ton troupeau… Visite cette vigne qu’a plantée ta main puissante… Que ta main soutienne ton protégé. »
Les heures de peine, aussi, Dieu sait qu’il y en a eu dans l’histoire d’Israël. Et ce psaume est un véritable cri de détresse : Israël, probablement dans une célébration pénitentielle, lance vers son Dieu une prière de supplication. « Jamais plus nous n’irons loin de toi, fais-nous vivre et invoquer ton Nom ». Une prière chantée, très certainement, car elle comprend cinq strophes séparées par des refrains ; les strophes sont construites en alternance : tantôt rappels du passé… tantôt appels au secours pour le présent. Quant aux refrains, ils sont une demande de pardon : « Dieu, fais-nous revenir, que ton visage s’éclaire et nous serons sauvés ». Mais tout l’ensemble dit la confiance, une confiance qui s’appuie, précisément, sur les souvenirs du passé. Dieu a prouvé maintes fois son amour pour son peuple… donc il le sauvera encore. « Réveille ta vaillance et viens nous sauver ». Tout ce psaume, et spécialement son refrain, dit l’impatience de voir s’accomplir enfin définitivement les promesses de salut de Dieu.
Cet amour de Dieu pour son peuple, sa sollicitude qu’on a tant de fois expérimentée, on l’exprime par deux images privilégiées dans la Bible, celle du berger, celle de la vigne. Elles disent, l’une et l’autre, le soin jaloux dont Dieu entoure son Peuple : comme un vigneron soigne sa vigne (car la culture de la vigne est l’une des plus exigeantes qui soient et demande des soins permanents) ; comme un berger veille sur ses brebis pour n’en perdre aucune.

EPHRAÏM, BENJAMIN, MANASSE : POURQUOI EUX ?
« Berger d’Israël, écoute, toi qui conduis Joseph, ton troupeau : resplendis au-dessus des Keroubim (traduisez « chérubins »), devant Ephraïm, Benjamin, Manassé ». Ephraïm, Benjamin, Manassé, ce sont les noms de trois tribus d’Israël… trois sur les douze… On peut se demander « pourquoi ces trois-là ? » Et pourquoi est-il question de Joseph, et pas d’un autre ancêtre du peuple, Abraham ou Isaac, par exemple ? Le texte n’en dit pas plus.
Un petit peu de généalogie va nous le faire comprendre : Jacob a eu douze fils de quatre femmes différentes. Les quatre mères, ce sont d’abord ses deux épouses, Léa et Rachel, les deux sœurs, filles de Laban, puis leurs deux servantes, Bilha et Zilpa. Vous vous souvenez du piège dans lequel était tombé Jacob le jour de son mariage ; il avait demandé Rachel en mariage, celle qu’il aimait d’amour tendre… et le beau-père avait fait semblant d’accepter ; mais la fiancée est voilée jusqu’à la nuit de noces ; et le beau-père soucieux de caser d’abord Léa, la fille aînée, en avait profité pour marier Léa et non Rachel. Cruelle déception sous la tente au petit matin… et Jacob n’avait pu obtenir Rachel qu’en second ! Heureusement que la polygamie existait encore, en un sens ! Rachel a eu deux fils, Joseph et Benjamin ; et Joseph, fils de Rachel, a eu aussi deux fils, Ephraïm et Manassé. Ces quatre noms, Joseph, Benjamin, Ephraïm et Manassé, ce sont donc les descendants nés de l’amour de Jacob et Rachel. Ils sont les fils de la tendresse.

LES « KEROUBIM », C’EST-A-DIRE LES « CHERUBINS »
Autre nom curieux dans ces versets : les « Keroubim », c’est-à-dire les « Chérubins ». C’est là encore un rappel des temps heureux. L’Arche d’Alliance (qui ne ressemblait pas du tout à une arche telle que nous l’entendons) était un coffret précieux en bois d’acacia, plaqué d’or, qui mesurait cent vingt-cinq centimètres de long et soixante-quinze centimètres de large. Il renfermait les Tables de la Loi données par Dieu à Moïse au Sinaï. Ce coffret était surmonté d’une plaque d’or (qu’on appelait le propitiatoire), et de deux statues de chérubins en bois d’olivier plaqué d’or. Les chérubins étaient des animaux : à corps et pattes de lion, tête d’homme, et des ailes immenses.
Leur rôle était de protéger l’Arche de leurs ailes et on les considérait comme le marchepied du trône invisible de Dieu. Tout au long de l’Exode, l’Arche, abritée sous une tente, a accompagné le peuple ; plus tard, le roi Salomon l’a placée dans le temple de Jérusalem. Bien sûr, on n’a jamais pensé enfermer la présence de Dieu dans une tente ou dans un temple, mais l’Arche était le signe visible, le symbole de cette Présence. « Toi qui sièges au-dessus des Keroubim… »
Ce rappel, ici, évoque non seulement la splendeur de ce Temple magnifique (désormais perdu si on date ce psaume de l’Exil à Babylone) ; il évoque surtout la Présence du Dieu fidèle qui n’a jamais abandonné son peuple.
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Complément
La Septante (la traduction grecque du troisième siècle av.J.C.), a ajouté un mot au premier verset pour situer l’ennemi : il s’agirait de l’Assyrie. Cela nous reporterait donc historiquement, bien avant l’Exil à Babylone, entre le neuvième et le septième siècles av.J.C. à un moment où l’Assyrie était une formidable puissance en pleine expansion ; c’est elle qui a écrasé le Royaume du Nord (Samarie), en 721… avant d’être écrasée à son tour par Babylone. Mais les commentaires juifs actuels sont d’accord pour attribuer à ce psaume une date beaucoup plus tardive.
On ne sait pas exactement dans quel contexte historique est né ce psaume : en tout cas, c’est évident, dans une période d’épreuves et de douleur : « SEIGNEUR, Dieu de l’univers, vas-tu longtemps encore opposer ta colère aux prières de ton peuple, le nourrir du pain de ses larmes, l’abreuver de larmes sans mesure ? » Cette épreuve, c’est l’occupation étrangère ; le texte est très clair sur ce point, quand il parle de vigne ravagée par des bêtes féroces, de clôture rompue (il s’agit des frontières). Voici quelques versets que nous n’entendons pas ce dimanche : « Tu fais de nous la cible des voisins, nos ennemis ont vraiment de quoi rire ! … La vigne que tu as prise à l’Égypte… pourquoi as-tu percé sa clôture ? Tous les passants y grappillent en chemin ; le sanglier des champs la ravage et les bêtes des champs la broutent… La voici détruite, incendiée ». C’est peut-être une allusion aux horreurs du siège de Jérusalem par les troupes de Nabuchodonosor, roi de Babylone, en 587.


DEUXIÈME LECTURE – lecture de la première lettre de l’apôtre Paul aux Corinthiens 1, 3-9

Frères,
3 À vous la grâce et la paix,
de la part de Dieu notre Père
et du Seigneur Jésus Christ.
4 Je ne cesse de rendre grâce à Dieu à votre sujet,
pour la grâce qu’il vous a donnée dans le Christ Jésus ;
5 en lui vous avez reçu toutes les richesses,
toutes celles de la Parole
et de la connaissance de Dieu.
6 Car le témoignage rendu au Christ
s’est établi fermement parmi vous.
7 Ainsi aucun don de grâce ne vous manque,
à vous qui attendez
de voir se révéler notre Seigneur Jésus Christ.
8 C’est lui qui vous fera tenir fermement jusqu’au bout,
et vous serez sans reproche
au jour de notre Seigneur Jésus Christ.
9 Car Dieu est fidèle,
lui qui vous a appelés à vivre en communion
avec son Fils, Jésus Christ notre Seigneur.


L’AVENT COMME UNE REMISE EN PERSPECTIVE
En cherchant une image qui puisse nous aider à entrer dans ce texte de Paul, il m’est venu celle de la boussole : quoi qu’il arrive, une boussole digne de ce nom, vous indiquera toujours le Nord ; irrésistiblement, elle y revient toujours ; pour Paul, un chrétien est comme une boussole : il est tourné vers l’Avenir… et il faut écrire A-Venir en deux mots.
Si Paul prend la plume pour écrire aux Corinthiens, c’est parce qu’ils avaient un peu perdu le Nord sur certains points justement. Alors il leur rappelle ce qui fait à ses yeux la première caractéristique des Chrétiens, l’attente : « Vous qui attendez de voir se révéler notre Seigneur Jésus-Christ ». Les chrétiens ne sont pas tournés vers le passé mais vers l’avenir.
Bien sûr, si cette lecture nous est proposée pour le premier dimanche de l’Avent, c’est parce que, précisément, l’Avent est le temps où nous redécouvrons toutes les dimensions de l’Attente chrétienne, où nous nous remettons dans la perspective de l’A-Venir que Dieu nous promet.
A un premier niveau, l’Avent est d’abord le Temps de préparation à Noël ; nous serons invités à commémorer un événement historique : la venue du Christ dans l’histoire des hommes. L’Avent est le temps de la préparation de cet anniversaire. Et donc, chaque année, à pareille époque, nous relisons dans la Bible les annonces des prophètes, les promesses de Dieu : promesses de salut, c’est-à-dire de bonheur. Le même thème revient sans cesse sous des formes différentes : « Réjouissez-vous… Le Seigneur vient vous sauver »… Parfois, les promesses se précisent : c’est Isaïe qui dit « La Vierge enfantera », ou Jérémie (23, 5) « Je ferai naître chez David un germe de justice »…
Mais l’histoire du salut ne s’arrête pas à la crèche de Bethléem. Cette attente, nous la vivons encore aujourd’hui pour notre propre compte. Nous venons de célébrer la Fête du Christ-Roi, et nous avons eu raison : oui, le Christ est Roi… DEJA par sa mort et sa Résurrection, car DEJA la vie a vaincu la mort, DEJA l’amour a vaincu l’indifférence et la haine. Mais son Royaume n’est pas encore pleinement réalisé : il suffit de lire les journaux, d’écouter la radio ou de regarder la télévision, ou plus simplement de regarder en nous et autour de nous, pour en être convaincus !
Le Christ sera pleinement roi lorsque, en chacun de ses frères, l’amour sera roi. C’est cela que nous attendons en même temps que le retour du Christ. Nous attendons la manifestation définitive de sa victoire à la tête de l’humanité : une humanité tout entière enfin libérée de l’esclavage du péché et de la mort. Nous sommes le peuple porteur de cette espérance. Même quand le mal, la haine, la violence, le racisme semblent mener l’histoire du monde, nous croyons, nous sommes sûrs que le Mal n’aura pas le dernier mot. Selon un mot du Père Joseph Templier « La défaite du Mal est programmée et elle est définitive ». Si bien qu’il faut savoir lire les textes de ces dimanches de l’Avent à trois niveaux :
Premier niveau : l’attente du Messie dans le peuple juif, depuis David, jusqu’à la naissance de Jésus à Bethléem.
Deuxième niveau : le salut déjà accompli en Jésus-Christ : celui que Jésus inaugure par sa mort et sa résurrection ; l’humanité est enfin capable dans l’un des siens (Jésus) d’être pleinement accordée à l’Amour et à la volonté du Père ; c’est-à-dire de vivre à plein et exclusivement les valeurs de l’amour, du partage, de la solidarité, de la douceur, du pardon.
Troisième niveau : notre attente du Jour de Dieu, du déploiement définitif et universel de la victoire de Christ, du royaume de Dieu. Ce Jour-là, c’est l’humanité tout entière qui vivra ces valeurs qu’incarnait Jésus-Christ. Et nous savons que ce n’est pas seulement un beau rêve, puisque Jésus nous a montré que cela était possible.
Par exemple, quand Paul dit à ses frères de Corinthe « A vous la grâce et la paix, de la part de Dieu notre Père et du Seigneur Jésus Christ », ce n’est pas une simple formule de politesse ni même un souhait affectueux ; il parle comme toujours dans la perspective du projet de Dieu. La « grâce et la paix », c’est une manière de dire le projet de Dieu : la grâce, c’est l’attribut même de Dieu, on pourrait traduire « amour », « don gratuit », présence aimante de Dieu. Être dans la grâce, c’est être en communion avec Dieu ; la paix en est la conséquence à notre échelle. Or le projet de Dieu, c’est précisément cela : faire entrer définitivement l’humanité tout entière dans la communion d’amour de la Trinité.
Et saint Paul, ici, se situe aux trois niveaux dont je parlais tout-à-l’heure : on les lit très clairement dans ce passage.

LE CHEMIN DE LA GRÂCE
Premier niveau : ce projet de Dieu, grâce et paix, est prévu de toute éternité ; et tout au long de l’histoire biblique, le peuple élu en a pris de mieux en mieux conscience.
Deuxième niveau : la grâce est déjà donnée, ce projet de Dieu est déjà inauguré en Jésus-Christ ; saint Paul dit aux Corinthiens « Je ne cesse de rendre grâce à Dieu à votre sujet, pour la grâce qu’il vous a donnée (c’est au passé) dans le Christ Jésus ; en lui vous avez reçu toutes les richesses, toutes celles de la Parole et toutes celles de la connaissance de Dieu. »
Troisième niveau : « Que la grâce et la paix vous soient données… à vous qui attendez de voir se révéler notre Seigneur Jésus-Christ. C’est lui qui vous fera tenir solidement jusqu’au bout… » En d’autres termes, il vous aidera à ne pas perdre le Nord, ou à le retrouver si vous l’aviez momentanément perdu. Et pour alimenter le courage de ses Corinthiens (et le nôtre), Paul ajoute : « Dieu est fidèle, lui qui vous a appelés à vivre en communion avec son Fils, Jésus-Christ notre Seigneur ».
L’Avent est le temps par excellence où nous nous rappelons sans cesse la fidélité de Dieu à son projet pour y puiser la force de le faire avancer chacun à notre mesure.

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Complément
Au verset 7, le mot qui a été traduit « Vous qui attendez de voir se révéler notre Seigneur Jésus-Christ » est dans le texte grec « attendant la révélation (apocalupsis) de notre Seigneur Jésus-Christ ».

ÉVANGILE – Saint Marc 13, 33 – 37

Jésus parlait à ses disciples de sa venue :
33 « Prenez garde, restez éveillés :
car vous ne savez pas
quand ce sera le moment.
34 C’est comme un homme parti en voyage :
en quittant sa maison,
il a donné tout pouvoir à ses serviteurs,
fixé à chacun son travail,
et demandé au portier de veiller.
35 Veillez donc,
car vous ne savez pas
quand vient le maître de la maison,
le soir ou à minuit,
au chant du coq ou le matin.
36 S’il arrive à l’improviste,
il ne faudrait pas qu’il vous trouve endormis.
37 Ce que je vous dis là,
je le dis à tous :
Veillez ! »


PRENEZ GARDE, VEILLEZ
Dans le passage qui précède tout juste celui-ci, Jésus vient de parler à ses disciples de ce qu’il appelle « la venue du Fils de l’homme » et il a ajouté « Ce jour ou cette heure, nul ne les connaît, ni les anges du ciel, ni le Fils, personne sinon le Père. » (Mc 13, 32).
Et il en déduit pour ses disciples ce que nous venons d’entendre : si lui, le Fils, comme il se nomme lui-même, ne connaît pas l’heure de sa venue, nous la connaissons encore moins ; et donc, il ajoute : « Prenez garde, veillez (au sens de « restez éveillés »), car vous ne savez pas quand ce sera le moment ». On a bien l’impression que cela veut dire « vous pourriez vous laisser surprendre ».
La suite du texte va tout à fait dans ce sens : « Vous ne savez pas quand le maître de la maison reviendra, le soir ou à minuit, au chant du coq ou le matin » : le « chant du coq », c’est très probablement une allusion au reniement de Pierre (on sait que Marc était très proche de Pierre) ; cette phrase est une mise en garde : si vous n’êtes pas attentifs au jour le jour, il peut vous arriver de me renier sans y prendre garde.
Quelques heures avant cette défaillance de Pierre, Jésus, à Gethsémani, avait dit aux trois apôtres qui l’accompagnaient : « Veillez et priez afin de ne pas entrer au pouvoir de la tentation » (Mc 14, 38). Et il avait ajouté : « L’esprit est plein d’ardeur, mais la chair est faible »… Manière de dire à quel point nous sommes perpétuellement écartelés entre les valeurs du Royaume et le retour à l’égoïsme, l’indifférence, la lâcheté.
Voilà qui éclaire notre texte d’aujourd’hui : « veiller » veut dire « prier » ; non pas prier le Père de réaliser son Royaume lui-même, tout seul, sans nous. Ce n’est pas son projet. Mais prier pour être remplis de son Esprit et désormais regarder le monde, qui est la matière première du Royaume, avec les yeux de Dieu si j’ose dire. Et alors, pouvoir agir dans le sens du Royaume.
Vous connaissez la leçon de Luc sur la prière : « Demandez, on vous donnera ; cherchez, vous trouverez ; frappez, on vous ouvrira. En effet, quiconque demande reçoit, qui cherche trouve, et à qui frappe on ouvrira. Quel père parmi vous, si son fils lui demande un poisson, lui donnera un serpent au lieu de poisson ? Ou encore s’il demande un œuf, lui donnera-t-il un scorpion ? Si donc vous, qui êtes mauvais, savez donner de bonnes choses à vos enfants, combien plus le Père céleste donnera-t-il l’Esprit saint à ceux qui le lui demandent. »
Oui, le Jour et l’heure sont le secret de Dieu… « Nul ne les connaît sinon le Père », comme dit Jésus ; mais ce n’est pas une raison pour s’inquiéter, l’Esprit est avec nous. Encore faut-il le prier, c’est-à-dire le désirer ; il ne nous envahira pas contre notre gré.
Du coup, cela éclaire en quoi consiste la tentation : « Veillez et priez afin de ne pas entrer au pouvoir de la tentation », dit Jésus ; et dans le texte d’aujourd’hui, il s’est comparé à un maître de maison qui part en voyage : « Il a laissé sa maison, confié à ses serviteurs l’autorité, à chacun sa tâche, et il a donné au portier l’ordre de veiller. » La tentation, en quelque sorte, c’est de dormir, c’est-à-dire de négliger la maison ; or on est tout à la fin de l’évangile de Marc, à quelques jours de la fête de la Pâque, c’est-à-dire juste avant la Passion ; tout comme la parabole du jugement dernier chez Matthieu, que nous lisions pour la fête du Christ-Roi ; il me semble que la leçon est la même : avec Matthieu, nous avions compris que « veiller » veut dire « veiller sur » nos frères, afin que grandisse le Royaume dans lequel tout homme sera roi. Marc, lui, a pris une autre image : il dit « votre mission, c’est de veiller sur la maison » !

GARDIENS DE LA MAISON DE DIEU
Nous voilà promus gardiens de la maison de Dieu ! « Il en est comme d’un homme parti en voyage : en quittant sa maison, il a donné tout pouvoir à ses serviteurs, fixé à chacun son travail, et recommandé au portier de veiller. » Nous sommes ces serviteurs, ce portier. Voilà la Bonne Nouvelle extraordinaire qui nous sera répétée tout au long de l’Avent : nos vies, si modestes soient-elles, peuvent contribuer à la gestation de l’humanité nouvelle ; c’est ce qui fait notre grandeur ; c’est peut-être bien l’une des raisons pour lesquelles personne, pas même le Fils (tant qu’il était parmi nous) ne connaît l’heure de l’avènement définitif du Royaume : c’est que nous avons notre part dans sa construction.
Et il me semble que c’est le message le plus urgent que nous devrions transmettre à nos jeunes ; cela suppose, évidemment, que nous n’attendions pas l’avènement du Royaume de Dieu comme on attend le train, mais que notre attente soit active !
Mais notre problème, justement, c’est que, bien souvent, nous restons passifs, ou pire, nous oublions que nous attendons quelque chose, ou mieux Quelqu’un ! Et alors, nous occupons le temps à autre chose ; mais occuper le temps à autre chose, quand il s’agit du Royaume de Dieu, évidemment, c’est grave. Et c’est pour cela que Jésus met ses apôtres en garde. Et Saint Pierre, qui a certainement avoué son reniement à Marc, ne le sait que trop.
Voilà donc notre raison de vivre : et quel programme ! Portiers de la maison de Dieu : il nous revient d’y faire entrer tous les hommes. Sans oublier la leçon de la parabole des talents : le maître de maison nous fait confiance, il nous confie ses trésors. La seule réponse digne de l’honneur qu’il nous fait consiste à lui faire confiance en retour et à nous retrousser les manches ! Ce n’est pas le moment de nous occuper à autre chose !
Mais, ne nous inquiétons pas : en partant « il a donné tout pouvoir à ses serviteurs » !

Commentaires de Marie-Noëlle Thabut, année liturgique B, 1er dimanche de l'Avent (30 novembre 2014)

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18 novembre 2014 2 18 /11 /novembre /2014 00:35

Ces commentaires, trouvés sur le site "Église catholique en France", permettent à toute personne de bonne volonté, chrétienne ou non, de mieux comprendre la Bible, le livre le plus diffusé au monde, en
  • décodant le langage imagé utilisé par l'auteur.

Je souhaite arriver à mettre ici, chaque dimanche, les commentaires de Marie-Noëlle Thabut. Ma seule contribution consiste à surligner les passages que je trouve les plus enrichissants et à écrire en rouge ceux qui parlent d'un thème qui m'est cher : la liberté (trois autres pages de mon blog sont consacrées à ces passages des Évangiles, du reste du Nouveau Testament ou de l'Ancien Testament qui parlent de la liberté). D'après Marie-Noëlle Thabut, "... si nous ne trouvons pas dans les textes une parole libérante, c'est que nous ne les avons pas compris."

 

Version audio, trouvée sur le site de Radio-Notre-Dame.(disponible seulement à compter du 22 novembre 2014).

En bas de page, vous avez désormais les versions vidéo des commentaires, trouvées sur KTO TV.

PREMIÈRE LECTURE – Ezéchiel 34, 11 – 12. 15 – 17

11 Parole du SEIGNEUR Dieu.
Maintenant, j’irai moi-même à la recherche de mes brebis,
et je veillerai sur elles.
12 Comme un berger veille sur les brebis de son troupeau
quand elles sont dispersées,
ainsi je veillerai sur mes brebis,
et j’irai les délivrer dans tous les endroits
où elles ont été dispersées
un jour de brouillard et d’obscurité.
15 C’est moi qui ferai paître mon troupeau,
c’est moi qui le ferai reposer,
déclare le SEIGNEUR Dieu !
16 La brebis perdue, je la chercherai ;
l’égarée, je la ramènerai.
Celle qui est blessée, je la soignerai.
Celle qui est faible, je lui rendrai des forces.
Celle qui est grasse et vigoureuse,
je la garderai, je la ferai paître avec justice.
17 Et toi, mon troupeau,
déclare le SEIGNEUR Dieu,
apprends que je vais juger entre brebis et brebis,
entre les béliers et les boucs.


UN TROUPEAU A LA DÉBANDADE
Imaginez un troupeau de brebis en transhumance et une épaisse nappe de brouillard qui s’abat tout d’un coup sur les prés. Si le berger n’est pas attentif, ce qui était un troupeau n’en sera bientôt plus un : les brebis mal guidées vont se perdre l’une après l’autre, elles seront bientôt toutes dispersées sur la montagne.
C’est l’image qui vient à l’esprit du prophète Ézéchiel à propos du peuple d’Israël au moment de l’Exil à Babylone. On est en pleine tentation de découragement, on risque de penser que le peuple de Dieu n’est plus le peuple de Dieu, et même plus un peuple du tout. Va-t-il être rayé de la carte ?
Mais notre prophète est un prophète, justement. Et donc il sait que Dieu est fidèle à son Alliance, que Dieu n’abandonne jamais son peuple, son troupeau. « C’est moi qui ferai paître mon troupeau » dit Dieu.
La première grande annonce de ce texte, la Bonne Nouvelle, est là : « Vous êtes encore le troupeau de Dieu ». Car il reste fidèle à son Alliance en toutes circonstances.

« J’IRAI MOI-MÊME A LA RECHERCHE DE MES BREBIS » DIT DIEU
Deuxième Bonne Nouvelle qui en découle aussitôt : Dieu va vous rassembler et vous ramener sur votre pâturage : « J’irai moi-même à la recherche de mes brebis, et j’irai les délivrer dans tous les endroits où elles ont été dispersées un jour de brouillard et d’obscurité. » Ézéchiel ne vise pas ici la venue du Messie. Une promesse d’avenir très lointain, reportée à la fin du monde, n’aurait dynamisé personne ; il pense d’abord à l’avenir proche, il annonce la fin de l’Exil à Babylone et le retour au pays. Pour quand cette promesse ? Ézéchiel ne le dit pas, il ne sait pas le dire de manière précise ; mais il sait que cela arrivera sûrement. « Votre pâturage », c’est Jérusalem, bien sûr, et la Terre Promise ; « les endroits où elles ont été dispersées », c’est Babylone, loin du pâturage natal.
Suit cette évocation magnifique de la sollicitude du berger : « Comme un berger veille sur les brebis de son troupeau… ainsi je veillerai sur mes brebis… La brebis perdue, je la chercherai. Celle qui est faible, je lui rendrai des forces. Celle qui est grasse et vigoureuse, je la ferai paître avec justice ».
C’est la Troisième Bonne Nouvelle de ce texte, une promesse de bonheur : Dieu va veiller lui-même sur ses brebis à l’avenir. Il se fera lui-même leur berger. Ce qui implique à la fois sollicitude et fermeté : un berger sérieux, digne de ce nom, doit déployer ces deux qualités : c’est avec le même bâton, son bâton de marcheur, qu’il guide et rassemble les brebis qui ont du mal à suivre, mais aussi qu’il éloigne les indésirables, qu’il sépare les brebis des boucs… et qu’il chasse les bêtes sauvages qui menacent le troupeau.
Quand Ézéchiel présente Dieu comme le bon berger dont rêve le peuple, il y a une pointe contre les rois qui ont régné sur Israël jusqu’à l’Exil à Babylone. Normalement, en Israël, à cause de l’Alliance, c’est Dieu lui-même et lui seul qui est le roi de son peuple ; et les rois de la terre ne sont là que pour faire régner la justice de Dieu. Dès le début de la royauté, avec le premier roi, Saül, puis avec David, les prophètes rappellent au roi sa mission : une mission de service uniquement. Et pour exercer cette mission, le roi reçoit l’onction d’huile, qui est le signe que désormais il est inspiré directement par Dieu lui-même ; on dit que l’esprit de Dieu fond sur lui.
Malheureusement, le roi reste libre, bien sûr, de ne pas écouter l’inspiration divine… et les rois, les uns après les autres, ont failli à leur mission, et ont recherché leur propre intérêt, et non celui de leur peuple. Au lieu de veiller sur leur troupeau, ils se sont préoccupés d’eux-mêmes, de leur richesse, de leurs honneurs, de leur grandeur ; et au lieu de faire régner la justice dans le pays, ils ont laissé s’installer l’injustice au profit de l’opulence des uns, au risque de la misère des autres. En Exil à Babylone, on a tout loisir pour méditer sur le passé et sur les fautes des rois successifs, des mauvais bergers d’Israël, sans quoi on n’en serait pas là.

LE MESSIE, QUAND IL VIENDRA, SERA COMME UN BON BERGER
Ce qui est surprenant ici, c’est que quand Ézéchiel écrit, il n’y a plus de roi (le dernier roi est mort en exil) ; alors Ézéchiel explique : Dieu a jugé les mauvais rois, il leur a enlevé la charge du troupeau ; et c’est lui-même, désormais, qui va reprendre la direction des opérations : « C’est moi qui ferai paître mon troupeau ». Bien sûr, le peuple aura encore besoin de gouvernants, mais désormais ils se comporteront en serviteurs, Dieu veillera à ce qu’ils soient de bons bergers.
Soyons francs, le vrai roi – bon berger annoncé ici par Ézéchiel n’est pas venu plus après qu’avant ; alors, parce que là-bas, on avait la foi, on a continué d’espérer ; un jour, sûrement, il viendra, ce roi idéal, celui qu’on appelle le Messie, qui doit siéger sur le trône de David ; depuis cette promesse d’Ézéchiel, on l’imagine sous les traits d’un berger portant sur ses épaules la brebis malade.
———————————————-
Complément
Espérons que, du haut du ciel, Samuel a le triomphe modeste ! Il aurait beau jeu de dire « Je vous l’avais bien dit » ; quand les Anciens d’Israël étaient venus le trouver pour lui demander de leur nommer un roi, puisque les peuples voisins avaient chacun le leur, Samuel les avait bien prévenus ; Ah, vous voulez un roi, moi, je vais vous dire ce qui vous attend ; et il leur avait dressé un portrait peu engageant : « Voici comment gouvernera le roi qui règnera sur vous : il prendra vos fils pour les affecter à ses chars et à sa cavalerie et ils courront devant son char. Il les prendra pour s’en faire des chefs de millier et des chefs de cinquantaine, pour labourer son labour, pour moissonner sa moisson, pour fabriquer ses armes et ses harnais. Il prendra vos filles comme parfumeuses, cuisinières et boulangères. Il prendra vos champs, vos vignes et vos oliviers les meilleurs. Il les prendra et les donnera à ses serviteurs. Il lèvera la dîme sur vos grains et sur vos vignes et la donnera à ses eunuques et à ses serviteurs. Il prendra vos serviteurs et vos servantes, les meilleurs de vos jeunes gens et vos ânes pour les mettre à son service. Il lèvera la dîme sur vos troupeaux. Vous-mêmes enfin, vous deviendrez ses esclaves. Ce jour-là, vous crierez à cause de ce roi que vous vous serez choisi… » (1 S 8, 11-18). On est loin de l’idéal du berger, mais tout près de la réalité.
Samuel était donc très réticent à l’idée de donner un roi au peuple d’Israël (et l’avenir lui a donné largement raison !)


PSAUME – 22 ( 23 )

1 Le SEIGNEUR est mon berger :
je ne manque de rien.
2 Sur des prés d’herbe fraîche,
il me fait reposer.

Il me mène vers les eaux tranquilles
3 et me fait revivre ;
il me conduit par le juste chemin
pour l’honneur de son nom.

4 Si je traverse les ravins de la mort,
je ne crains aucun mal,
car tu es avec moi,
ton bâton me guide et me rassure.

5 Tu prépares la table pour moi
devant mes ennemis ;
tu répands le parfum sur ma tête,
ma coupe est débordante.

6 Grâce et bonheur m’accompagnent
tous les jours de ma vie ;
j’habiterai la maison du SEIGNEUR
pour la durée de mes jours.


On croirait que le compositeur du psaume 22/23 était un paroissien d’Ézéchiel ! Un paroissien qui a bien compris le sermon avant d’écrire ce chant de la brebis à son berger… ou plus exactement du troupeau à son berger. Parce que, comme toujours, celui qui parle dans ce psaume, c’est le peuple d’Israël tout entier. Israël qui se reconnaît comme le peuple de Dieu, le troupeau de Dieu.

DIEU, LE BERGER DE SON PEUPLE
Aujourd’hui, nous ne trouvons peut-être pas très flatteur le terme de troupeau ! Mais il faut nous replacer dans le contexte biblique : à l’époque le troupeau était peut-être la seule richesse ; il n’y a qu’à voir comment le livre de Job décrit l’opulence puis la déchéance de son héros. Cela se chiffre en nombre d’enfants, d’abord, en nombre de bêtes tout de suite après. « Il y avait au pays de Ouç un homme du nom de Job. Il était, cet homme, intègre et droit, craignait Dieu et s’écartait du mal. Sept fils et trois filles lui étaient nés. Il possédait sept mille moutons, trois mille chameaux, cinq cents paires de bœufs, cinq cents ânesses et une très nombreuse domesticité. Cet homme était le plus grand des fils de l’Orient. » Et quand on vient annoncer à Job tous les malheurs qui s’abattent sur lui, cela concerne ses enfants et ses troupeaux.
Mais alors, si les troupeaux sont considérés comme une richesse, nous pouvons oser penser que Dieu nous considère comme une de ses richesses. Ce qui est quand même une belle audace sur le plan théologique ! En écho, le livre des Proverbes dit que la Sagesse de Dieu « trouve ses délices auprès des enfants des hommes » (Pr 8, 31).
Pour revenir à notre psaume d’aujourd’hui, il décline l’amour de Dieu pour son peuple dans le vocabulaire du berger : « Le SEIGNEUR est mon berger, je ne manque de rien. Sur des prés d’herbe fraîche, il me fait reposer. Il me mène vers les eaux tranquilles… » Le verbe « mener » est ce qui caractérise le mieux un berger digne de ce nom. A plusieurs reprises, Ézéchiel, pendant l’Exil à Babylone, se plaint des bergers d’Israël (entendez les rois), qui, justement, n’ont pas « mené » le peuple, parce qu’ils étaient avant tout préoccupés de leur intérêt personnel.
Par exemple : « Malheur aux bergers d’Israël qui se paissent eux-mêmes ! N’est-ce pas le troupeau que les bergers doivent paître ?… Les bêtes se sont dispersées, faute de berger, et elles ont servi de proie à toutes les bêtes sauvages (entendez les nations étrangères, et en particulier Babylone) ; elles se sont dispersées. Mon troupeau s’est éparpillé par toutes les montagnes, sur toutes les hauteurs ; mon troupeau s’est dispersé sur toute la surface du pays sans personne pour le chercher, personne qui aille à sa recherche. » (Ez 34, 2. 5-6). Quand le prophète parle de dispersion, il vise toutes les infidélités à l’Alliance, toutes les idolâtries, tous les cultes qui se sont instaurés partout dans le pays pourtant consacré au Dieu unique ; ce sont autant de fausses pistes qui ont entraîné le malheur actuel du peuple.
Dans le psaume, la phrase « Il me conduit par le juste chemin pour l’honneur de son Nom » vise exactement la même chose
: en langage biblique, le « chemin » signifie toujours la vie dans l’Alliance avec le Dieu unique, c’est-à-dire l’abandon résolu de toute idolâtrie ; or l’histoire montre que ce n’est jamais gagné et qu’à toute époque l’idolâtrie a été le combat incessant de tous les prophètes ; soit-dit en passant, ils auraient peut-être tout autant à faire aujourd’hui ; une idole, ce n’est pas uniquement une statue de bois ou de plâtre… c’est tout ce qui risque d’accaparer nos pensées au point d’entamer notre liberté. Que ce soit une personne, un bien convoité, ou une idée, Dieu veut nous en délivrer, non pas pour faire de nous ses esclaves, mais pour faire de nous des hommes libres ; c’est cela « l’honneur de son Nom » (verset 3) : le Dieu libérateur veut l’homme libre.
Pour libérer définitivement l’humanité de toutes ces fausses pistes, Dieu a envoyé son Fils ; et désormais, les Chrétiens ont en tête la phrase de Jésus dans l’évangile de Jean : « Je suis le Bon Pasteur, je donne ma vie pour mes brebis. » (Jn 10). Il donne sa vie, au sens vrai du terme. Si bien que nous pouvons chanter à notre tour : « Toi, Seigneur, tu es mon berger…Tu es avec moi, ta croix (ton bâton) me guide et me rassure. »

LE PSAUME 22 DEVENU FÊTE DU BAPTÊME
Au début de l’Église, ce psaume était devenu naturellement le psaume spécial de la liturgie du Baptême ; les baptisés (je parle au pluriel parce que les baptêmes étaient toujours célébrés communautairement) émergeant de la cuve baptismale, partaient en procession vers le lieu de la Confirmation et de l’Eucharistie. Et l’évocation des eaux tranquilles, vivifiantes, (pour le Baptême), de la table et de la coupe (pour l’Eucharistie), du parfum (pour la Confirmation) nous rappelle évidemment cette triple liturgie. « Il me mène vers les eaux tranquilles et me fait revivre… Tu prépares la table pour moi… Ma coupe est débordante… tu répands le parfum sur ma tête… »
Désormais, « grâce et bonheur accompagnent » le baptisé puisque, comme le Christ nous l’a promis, il est avec nous « tous les jours jusqu’à la fin du monde ».


DEUXIÈME LECTURE – 1 Corinthiens 15, 20-26. 28

20 Le Christ est ressuscité d’entre les morts
pour être parmi les morts le premier ressuscité.
21 Car, la mort étant venue par un homme,
c’est par un homme aussi que vient la résurrection.
22 En effet, c’est en Adam
que meurent tous les hommes ;
c’est dans le Christ
que tous revivront,
23 mais chacun à son rang :
en premier le Christ ;
et ensuite, ceux qui seront au Christ
lorsqu’il reviendra.
24 Alors, tout sera achevé,
quand le Christ remettra son pouvoir royal à Dieu le Père,
après avoir détruit toutes les puissances du mal.
25 C’est lui en effet qui doit régner
jusqu’au jour où il aura mis sous ses pieds
tous ses ennemis.
26 Et le dernier ennemi qu’il détruira,
c’est la mort.
28 Alors, quand tout sera sous le pouvoir du Fils,
il se mettra lui-même sous le pouvoir du Père
qui lui aura tout soumis,
et ainsi, Dieu sera tout en tous.


LES FORCES DU MAL NE L’EMPORTERONT PAS
Le Ressuscité est apparu un jour à Saül de Tarse en route vers Damas ; ce jour-là, la Royauté du Christ s’est imposée à lui comme une évidence ! Désormais, cette certitude habitera toutes ses paroles, toutes ses pensées. Car, pour lui, il n’y avait plus de doute possible : Jésus-Christ, vainqueur de la mort, l’est également de toutes les forces du mal.
Et la conviction de Paul, sa foi (qui est donc aussi la nôtre), c’est que le Royaume du Christ grandit irrésistiblement jusqu’à ce que tout soit « achevé », c’est le mot qu’il emploie ici ; « Tout sera achevé quand le Christ remettra son pouvoir royal à Dieu le Père… » Toute l’histoire de l’humanité s’inscrit dans cette perspective : perspective exaltante pour les croyants qui constatent au jour le jour la victoire de l’amour et du pardon sur la haine, de la vie sur la mort.
La mort exemplaire et la Résurrection du Christ étaient aux yeux des apôtres le plus beau signe que ce Royaume était en train de naître ; que les forces du mal ne l’emporteront pas, comme l’a dit Jésus à Pierre, qu’elles sont déjà vaincues, comme il l’a dit encore, c’est dans l’évangile de Jean, cette fois : « Courage, J’ai vaincu le monde. » (Jn 16, 33).
Il nous reste à choisir notre camp, si j’ose dire : être du côté du Christ, faire avancer le projet… ou non. Et là Paul oppose deux attitudes, celle d’Adam, celle du Christ. C’est un parallèle que Paul développe souvent, mais cela reste probablement pour nous le passage le plus difficile de ce texte ; en fait, Paul reprend ici un thème extrêmement familier aux lecteurs de l’Ancien Testament, celui du choix indispensable, ce qu’on appelait le thème des deux voies (voie au sens de comportement).

IMITER ADAM OU IMITER JESUS-CHRIST ?
Depuis que Paul a rencontré le Christ, tout s’éclaire pour lui. Il sait en quoi consiste le choix : nous conduire à la manière d’Adam ou nous conduire à la manière de Jésus-Christ. Adam, c’est celui qui tourne le dos à Dieu, qui se méfie de Dieu ; le Christ, c’est celui qui fait confiance jusqu’au bout. Quand nous nous conduisons à la manière d’Adam, nous allons vers la mort (spirituelle) ; quand nous nous conduisons à la manière du Christ nous allons vers la Vie. Rappelons-nous en quoi consiste la manière d’Adam : ce que la Bible affirme au sujet d’Adam, c’est qu’il a contrecarré le projet de Dieu ; vous connaissez le récit de la chute (aux chapitres 2 et 3 du livre de la Genèse) : Dieu « a fait germer du sol tout arbre d’aspect attrayant et bon à manger, l’arbre de vie au milieu du jardin et l’arbre de la connaissance de ce qui rend heureux ou malheureux » ; avant la faute, l’arbre de vie n’est pas interdit, il est à la disposition de l’homme ; mais celui-ci est prévenu qu’il ne doit pas manger le fruit de l’arbre de la connaissance de ce qui rend heureux ou malheureux ; sinon il connaîtra la mort.
Effectivement, après la faute, l’accès à l’arbre de vie lui est fermé. Mal conseillé par le serpent qui le poussait à soupçonner le projet de Dieu, Adam a mangé le fruit de l’arbre de la connaissance de ce qui rend heureux ou malheureux et il a connu le malheur et la mort.

LA MORT APRES LA FAUTE
De quelle mort s’agit-il après la faute ? Peut-être le mystère de l’Assomption de Marie peut-il nous aider à entrevoir un peu le projet de Dieu quand l’homme ne l’entrave pas. Marie est pleinement humaine, mais elle n’a jamais agi à la manière d’Adam ; elle connaît le destin que tout homme aurait dû connaître s’il n’y avait pas eu la chute ; or elle a connu, comme tout homme, toute femme, le vieillissement ; et un jour, elle a quitté la vie terrestre, elle a quitté ce monde, tel que nous le connaissons ; elle s’est endormie pour entrer dans un autre mode de vie auprès de Dieu. On parle de la « Dormition » de la Vierge.
Pour nous, frères d’Adam, il ne s’agit pas seulement de « dormition » comme la Vierge, mais de mort ; saint Paul dit bien ici, dans sa lettre aux Corinthiens : « la mort est venue par un homme… C’est en Adam que meurent tous les hommes. » Dans la lettre aux Romains, il dit : « Par un seul homme le péché (on pourrait dire le soupçon) est entré dans le monde, et par le péché la mort… » (Rm 5, 12).
On peut donc affirmer deux choses : premièrement, notre corps n’a jamais été programmé pour durer tel quel éternellement sur cette terre, et nous pouvons en avoir une idée en regardant Marie ; elle, la toute pure, pleine de grâce, s’est endormie.
Deuxièmement, Adam a contrecarré le projet de Dieu et la transformation corporelle que nous aurions dû connaître, la « dormition » est devenue mort, avec son cortège de souffrance et de laideur. La mort, telle que nous la connaissons, si douloureusement, est entrée dans le monde par le fait de l’humanité elle-même.
Mais là où nous avons introduit les forces de mort, Dieu peut redonner la vie ; Jésus a été tué par la haine des hommes, mais Dieu l’a ressuscité ; lui, le premier ressuscité, il nous fait entrer dans la vraie vie, celle où règne l’amour. Il a accepté de subir le pouvoir de haine et de mort des hommes et il ne leur a opposé que douceur et pardon ; là où la faute a abondé, son amour a surabondé, comme dit Paul. Par lui, désormais, Dieu donne à l’humanité tout entière son Esprit d’amour… C’est cela que Jésus est venu faire parmi nous ; il est venu nous rendre la vie et nous apprendre à la donner : « Moi, je suis venu pour que les hommes aient la vie et qu’ils l’aient en abondance. » (Jn 10, 10). Car nous sommes faits pour la vie.


ÉVANGILE – Matthieu 25, 31-46

Jésus parlait à ses disciples de sa venue :
31 « Quand le Fils de l’homme viendra dans sa gloire,
et tous les anges avec lui,
alors il siègera sur son trône de gloire.
32 Toutes les nations seront rassemblées devant lui ;
il séparera les hommes les uns des autres,
comme le berger sépare les brebis des chèvres :
33 il placera les brebis à sa droite, et les chèvres à sa gauche.
34 Alors le Roi dira à ceux qui seront à sa droite :
Venez les bénis de mon Père,
recevez en héritage
le Royaume préparé pour vous depuis la création du monde.
35 Car j’avais faim, et vous m’avez donné à manger ;
j’avais soif, et vous m’avez donné à boire ;
j’étais un étranger, et vous m’avez accueilli ;
36 j’étais nu, et vous m’avez habillé ;
j’étais malade, et vous m’avez visité ;
j’étais en prison et vous êtes venus jusqu’à moi !
37 Alors les justes lui répondront :
Seigneur, quand est-ce que nous t’avons vu… ?
tu avais donc faim, et nous t’avons nourri ?
tu avais soif, et nous t’avons donné à boire ?
38 tu étais un étranger, et nous t’avons accueilli ?
tu étais nu, et nous t’avons habillé ?
39 tu étais malade ou en prison…
Quand sommes-nous venus jusqu’à toi ?
40 Et le Roi leur répondra :
Amen, je vous le dis,
chaque fois que vous l’avez fait
à l’un de ces petits qui sont mes frères,
c’est à moi que vous l’avez fait.
41 Alors il dira à ceux qui seront à sa gauche :
Allez-vous-en loin de moi, maudits,
dans le feu éternel préparé pour le démon et ses anges.
42 Car j’avais faim, et vous ne m’avez pas donné à manger ;
j’avais soif, et vous ne m’avez pas donné à boire ;
43 j’étais un étranger, et vous ne m’avez pas accueilli ;
j’étais nu et vous ne m’avez pas habillé ;
j’étais malade et en prison, et vous ne m’avez pas visité.
44 Alors ils répondront, eux aussi :
Seigneur, quand est-ce que nous t’avons vu
avoir faim et soif, être nu, étranger, malade ou en prison,
sans nous mettre à ton service ?
45 Il leur répondra :
Amen, je vous le dis,
chaque fois que vous ne l’avez pas fait
à l’un de ces petits,
à moi non plus vous ne l’avez pas fait.
46 Et ils s’en iront, ceux-ci au châtiment éternel,
et les justes, à la vie éternelle.


NOTRE HERITAGE
Par cette parabole, Jésus nous révèle notre vocation, le projet que Dieu a sur l’humanité en nous créant : nous sommes faits pour être roi. Et il faut écrire « roi » au singulier ; car c’est l’humanité tout entière qui est créée pour être reine ; vous avez entendu le début du jugement : « Venez les bénis de mon Père, recevez en héritage le Royaume préparé pour vous depuis la création du monde. » L’homme est bien créé pour être roi ! « Remplissez la terre et dominez-la » dit Dieu à l’homme au commencement du monde. (Gn 1, 28). L’idée que nous nous faisons d’un roi, entouré, courtisé, bien logé, bien vêtu, bien nourri… c’est très exactement ce que Jésus revendique pour tout homme.
Le Livre du Deutéronome, déjà, affirmait que si l’on veut vivre l’Alliance avec Dieu, il faut éliminer la pauvreté : « Il n’y aura pas de pauvres parmi vous » (Dt 15, 4) au sens de « Vous ne devez pas tolérer qu’il y ait des pauvres parmi vous ». Jésus s’inscrit dans la droite ligne de cet idéal attribué à Moïse.

VENEZ, LES BENIS DE MON PERE
A tous ceux qui auront su avoir des gestes d’amour et de partage le Fils de l’homme dit : « Venez les bénis de mon Père » : ce qui veut dire « vous êtes ses fils, vous lui ressemblez ; vous êtes bien à l’image de ce berger qui prend soin de ses brebis » dont parlait Ézéchiel dans la première lecture. « Chaque fois que vous l’avez fait à l’un de ces petits qui sont mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait ». Le jugement porte sur des actes concrets ; curieusement, ce n’est pas l’intention qui compte ! Matthieu avait déjà noté une phrase de Jésus qui allait dans le même sens : « Il ne suffit pas de me dire : Seigneur, Seigneur ! pour entrer dans le Royaume des cieux ; il faut faire la volonté de mon Père qui est aux cieux. » (Mt 7, 21).

BENIS OU MAUDITS ?
Il reste que ce texte garde un caractère un peu choquant par l’opposition radicale entre les deux catégories d’hommes, les bénis du Père, et les maudits : et d’ailleurs, dans laquelle pourrions-nous être comptés ? Tous, nous avons su, un jour ou l’autre visiter le malade ou le prisonnier, vêtir celui qui avait froid et nourrir l’affamé… Mais tous aussi, nous avons, un jour ou l’autre, détourné les yeux (ou le porte-monnaie) d’une détresse rencontrée.
Aucun de nous n’oserait se compter parmi « les bénis du Père » ; aucun non plus ne mérite totalement la condamnation radicale ; Dieu, le juste juge, sait cela mieux que nous. Aussi, quand nous rencontrons dans la Bible l’opposition entre les bons et les méchants, les justes et les pécheurs, il faut savoir que ce sont deux attitudes opposées qui sont visées et non pas deux catégories de personnes : il n’est évidemment pas question de séparer l’humanité en deux catégories, les bons et les justes, d’un côté, les méchants et les pécheurs de l’autre ! Nous avons chacun notre face de lumière et celle de ténèbres.
Il est saisissant de resituer ce discours de Jésus dans son contexte : d’après Saint Matthieu, cela se passe juste avant la Passion du Christ, c’est-à-dire le moment où les forces de la lumière vont affronter celles des ténèbres.
Au moment de quitter ce monde, Celui qui nous fait confiance, comme il nous l’a dit dans la parabole des talents, nous confie ce qu’il a de plus précieux au monde : l’humanité.

LA POINTE DE LA PARABOLE
A y regarder de plus près, en définitive, ce passage de l’évangile de Matthieu ne nous offre pas une parabole sur le jugement. La pointe ne concerne pas ceux qui seront bénis ou maudits. La pointe concerne le lien entre tout homme et Jésus : « Chaque fois que vous l’avez fait à l’un de ces petits qui sont mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait. »

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Compléments sur Matthieu 25

- Il faut quand même une belle audace pour célébrer la fête du Christ-Roi ! Combien de baptisés se rendront-ils dans les églises ce jour-là pour assister aux célébrations du couronnement ?

- Au passage, nous avons là une définition intéressante de la justice, aux yeux de Dieu : quand nous parlons de justice, nous avons toujours envie de dessiner une balance ; or ce n’est pas du tout dans ces termes-là que Jésus en parle ! Pour lui, être juste, c’est-à-dire être accordé au projet de Dieu, c’est donner à pleines mains à qui est dans le besoin. D’autre part, il n’y a même pas besoin d’en être conscient : « Quand est-ce que nous t’avons vu ? Quand sommes-nous venus jusqu’à toi ? »… Nous qui nous demandons parfois si le salut est réservé à une élite, nous avons ici une réponse : visiblement, Jésus ne se préoccupe ici ni des titres ni de la religion de chacun : « Quand les nations seront rassemblées devant lui, il séparera les hommes les uns des autres… » Ce qui veut dire que des non-Chrétiens auront le Royaume en héritage et peuvent être appelés « les bénis de son Père » ! C’est parmi des hommes de toutes races, de toutes cultures, de toutes religions qu’il se vit déjà au jour le jour quelque chose du Royaume. Nous savons bien que nous n’avons pas le monopole de l’amour, mais il n’est pas mauvais de nous l’entendre dire !

Commentaires de Marie-Noëlle Thabut, année liturgique A, Le Christ Roi de l'univers (23 novembre 2014)

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10 novembre 2014 1 10 /11 /novembre /2014 18:48

Ces commentaires, trouvés sur le site "Église catholique en France", permettent à toute personne de bonne volonté, chrétienne ou non, de mieux comprendre la Bible, le livre le plus diffusé au monde, en
  • décodant le langage imagé utilisé par l'auteur.

Je souhaite arriver à mettre ici, chaque dimanche, les commentaires de Marie-Noëlle Thabut. Ma seule contribution consiste à surligner les passages que je trouve les plus enrichissants et à écrire en rouge ceux qui parlent d'un thème qui m'est cher : la liberté (trois autres pages de mon blog sont consacrées à ces passages des Évangiles, du reste du Nouveau Testament ou de l'Ancien Testament qui parlent de la liberté). D'après Marie-Noëlle Thabut, "... si nous ne trouvons pas dans les textes une parole libérante, c'est que nous ne les avons pas compris."

 

Version audio, trouvée sur le site de Radio-Notre-Dame.(disponible seulement à compter du 15 novembre 2014).

En bas de page, vous avez désormais les versions vidéo des commentaires, trouvées sur KTO TV.

PREMIÈRE LECTURE – Livre des Proverbes 31, 10-31

10 La femme vaillante, qui donc peut la trouver ?
Elle est infiniment plus précieuse que les perles.
11 Son mari peut avoir confiance en elle :
au lieu de lui coûter, elle l’enrichira.
12 Tous les jours de sa vie,
elle lui épargne le malheur
et lui donne le bonheur.
13 Elle a fait provision de laine et de lin,
et ses mains travaillent avec entrain.
19 Sa main saisit la quenouille,
ses doigts dirigent le fuseau.
20 Ses doigts s’ouvrent en faveur du pauvre,
elle tend la main aux malheureux.
30 Décevante est la grâce, et vaine la beauté ;
la femme qui craint le SEIGNEUR
est seule digne de louange.
31 Reconnaissez les fruits de son travail :
sur la place publique, on fera l’éloge de son activité.


LE PORTRAIT DE LA FEMME IDEALE
Chose étonnante, ce que nous venons d’entendre, ce sont les derniers mots du livre des Proverbes : or c’est un éloge de la femme. Voilà qui prouve que les auteurs bibliques ne sont pas misogynes ! Et pourtant, nous n’avons eu qu’un extrait de ce long poème qui termine le livre ; si vous avez la curiosité de lire le texte en entier, c’est-à-dire l’intégralité des versets 10 à 31 du dernier chapitre des Proverbes, vous verrez que c’est en quelque sorte le portrait de la femme idéale ; l’expression « femme vaillante » du premier verset veut dire « femme de valeur » : celle qu’un homme doit épouser s’il veut être heureux. Or qu’a-t-elle d’extraordinaire ? Rien justement : elle est travailleuse, elle est fidèle et consacrée à son mari et à sa maison, sans oublier de tendre la main aux pauvres et aux malheureux ; c’est tout, mais voilà des valeurs sûres, nous dit l’auteur, le secret du bonheur. Il n’emploie pas l’expression « secret du bonheur », il appelle cela sagesse, mais c’est la même chose.
Et vous savez qu’en Israël, on est bien convaincu d’une chose : le secret du bonheur, Dieu seul peut nous l’enseigner, mais c’est fait de choses humbles et modestes de notre vie de tous les jours. Vous connaissez la célèbre phrase qui est dans ce même livre des Proverbes : « La crainte du SEIGNEUR est le commencement de la sagesse. » (Pr 9, 10). (La crainte au sens d’amour et de fidélité, tout simplement).
Il est intéressant de voir que le livre des Proverbes commence par neuf chapitres qui sont une invitation à cultiver cette vertu de la sagesse qui est l’art de diriger sa vie ; et, à l’autre extrémité de ce livre, se trouve ce poème à la gloire de la femme idéale : celle qui dirige bien sa vie, précisément. La leçon, c’est qu’une telle femme donne à son entourage la seule chose dont Dieu rêve pour l’humanité, à savoir le bonheur.
Alors, ce n’est pas un hasard, bien sûr, si ce poème se présente de manière particulière : car si vous vous reportez à ce passage dans votre Bible, vous verrez que ce poème est alphabétique ; nous avons déjà rencontré des psaumes alphabétiques ; c’est un procédé habituel : chaque verset commence par une lettre de l’alphabet dans l’ordre ; (en littérature, on appelle cela un acrostiche) ; mais il ne s’agit pas de technique, pas plus que dans les psaumes, il s’agit d’une affirmation de la foi ; la femme idéale, c’est celle qui s’est laissé imprégner par la sagesse de Dieu, elle est un reflet de la sagesse de Dieu ; et donc elle a tout compris, de A à Z.

LA BIBLE ET LES FEMMES
Le livre des Proverbes n’est pas le seul à tenir ce genre de discours très positif sur la gent féminine ; on pourrait citer des quantités d’autres phrases de la Bible qui font l’éloge des femmes, du moins de certaines. Il ne faut pas oublier que la Bible a, dès le début, une conception de la femme tout à fait originale ; à Babylone, par exemple, on pensait que la femme a été créée après l’homme (sous-entendu l’homme a pu fort bien se passer de femme) ; au contraire, le poème de la création (le premier chapitre de la Genèse) qui a été rédigé par les prêtres pendant l’Exil à Babylone, justement, affirme clairement : « Dieu créa l’homme à son image, à l’image de Dieu il le créa, mâle et femelle il les créa » (Gn 1, 27). (C’est-à-dire dès le début).
Et le deuxième récit de la création dans la Genèse, et qui est plus ancien, raconte de manière très imagée la création de la femme aussitôt après l’homme ; il la décrit soigneusement comme une égale, puisqu’elle est de la même nature que lui « os de ses os, chair de sa chair » (Gn 2, 18-24). Ils sont tellement égaux d’ailleurs, qu’ils portent le même nom : homme et femme, en français, ne sont pas de la même racine : mais, en hébreu, ils se disent ish au masculin, ishshah au féminin ; ce qui dit bien à la fois la similitude des deux et la particularité de chacun.
Et le texte va plus loin, puisqu’il précise bien que la femme est un cadeau fait à l’homme pour son bonheur : « Le SEIGNEUR Dieu dit : Il n’est pas bon pour l’homme d’être seul (entendez il n’est pas heureux pour l’homme d’être seul), je veux lui faire une aide qui lui soit accordée » ; et le texte hébreu précise « qui soit pour lui comme son vis-à-vis » (Gn 2, 18) ; un vis-à-vis, c’est-à-dire un égal avec lequel on puisse dialoguer, dans un véritable face-à-face avec tout ce que cela comporte de révélation mutuelle, et de découverte de chacun dans le regard de l’autre.
La suite du texte biblique raconte la déchirure qui s’est introduite peu à peu dans des relations qui auraient dû être faites de confiance et de dialogue : le soupçon s’est installé entre l’humanité et son créateur ; et des relations faussées se sont peu à peu elles aussi instaurées entre l’homme et la femme : désormais tout repose non sur le dialogue, mais sur le pouvoir : qui se fait séduction d’un côté, domination de l’autre ; « Ton désir te poussera vers l’homme, dit Dieu, et lui te dominera » (Gn 3,16). Et quand le théologien biblique écrit ce texte vers l’an 1000 av.J.C., il y a des milliers d’années que l’expérience quotidienne vérifie cette analyse.

L’ALLIANCE DU COUPLE, IMAGE DE L’ALLIANCE DE DIEU
Et voilà que notre livre des Proverbes se prend de nouveau à rêver du couple idéal : ici l’homme peut se reposer entièrement sur sa compagne « son mari a confiance en elle… Elle lui épargne le malheur et lui donne le bonheur »… (v. 11… 12). L’auteur a même eu l’idée, l’audace devrais-je dire, de penser que le couple humain était lié par une véritable Alliance semblable à celle qui unit Dieu à Israël. Dans un autre passage du livre des Proverbes, on peut lire que rompre l’union conjugale c’est rompre du même coup l’Alliance avec Dieu (2, 17).
Je reviens à notre texte d’aujourd’hui : dans la conclusion de son livre, en somme, l’auteur veut mettre en valeur deux choses qui sont un peu les deux béatitudes de la femme : première béatitude « Heureuse es-tu, toi qui crains le SEIGNEUR » (traduisez « toi qui aimes le SEIGNEUR ») ; deuxième béatitude « Heureuse es-tu : avec tout ce travail humble, apparemment inutile, tu crées du bonheur ».
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Compléments
- Encore une remarque sur ce texte, mais cette fois, de vocabulaire : dans notre traduction liturgique, l’avant-dernier verset dit : « Décevante est la grâce, et vaine la beauté ; la femme qui craint le SEIGNEUR est seule digne de louange. » Nous retrouvons ce mot de « crainte » du SEIGNEUR que nous avons appris à lire de manière positive comme un amour filial. Mais ce que notre traduction ne rend pas très bien, c’est la première phrase : « Décevante est la grâce, et vaine la beauté » : le mot « vain » est exactement le même qui commence le livre de Qohélet : « Vanité des vanités, tout est vanité » ; en hébreu, cela se dit « buée » (« buée de buées… »). On ne sait pas trop dater ni le livre des Proverbes ni celui de Qohélet ; mais généralement, on émet l’hypothèse que ce passage précis des Proverbes serait du début du cinquième siècle av.J.C., donc dans les années 400 et Qohélet cent ou deux cents ans plus tard (quatrième ou troisième siècle). Il n’y a peut-être pas eu filiation entre les deux, mais à tout le moins parenté.
- Ce qui est étonnant, finalement, c’est que cette femme, présentée par le livre des Proverbes, ne fait rien d’extraordinaire ! Ses activités, telles qu’elles nous sont décrites ici, ressemblent à l’idée que nous nous faisons de la femme au foyer ; et on sait bien que ce n’est pas ce qui attire le plus en ce moment ; mais replaçons-nous dans le contexte historique : l’auteur ne prend pas parti pour ou contre la femme au foyer ; et d’ailleurs, qui dit « femme au foyer » ne dit pas femme cloîtrée, privée de toute vie sociale : dans d’autres versets de ce poème, il montre le rôle social qu’elle tient dans sa ville en participant entre autres à des activités commerciales et à des œuvres de charité. Grâce à sa liberté de mouvement et à sa disponibilité, elle est un maillon très important du tissu social.
- Voici quelques autres phrases de la Bible sur la femme : toujours dans le livre des Proverbes, par exemple : « Une femme de valeur est une couronne pour son mari. » (Pr 12) ; ou encore dans le livre de Ben Sirac : « Heureux celui qui vit avec une femme intelligente. » (Si 25, 8) … « Femme bonne fait un mari heureux et double le nombre de ses jours. Femme vaillante fait la joie de son mari qui passera dans la paix toutes ses années. » (Si 26,1). « Comme une lampe qui brille sur le chandelier sacré, tel apparaît un beau visage sur un corps bien planté. » (Si 26, 17). Et enfin, toujours dans le livre de Ben Sirac : « Celui qui acquiert une femme a le commencement de la fortune, une aide semblable à lui et une colonne d’appui. Là où il n’y a pas de clôture, le domaine est au pillage, là où il n’y a pas de femme, l’homme erre en se lamentant » (Si 36, 29-30 ). Et que dire du Cantique des Cantiques !


PSAUME – 127 (128) 1-6 – Psaume des montées

1 Heureux qui craint le SEIGNEUR
et marche selon ses voies !

2 Tu te nourriras du travail de tes mains :
Heureux es-tu ! A toi, le bonheur !

3 Ta femme sera dans ta maison
comme une vigne généreuse,
et tes fils, autour de la table,
comme des plants d’olivier.

4 Voilà comment sera béni
l’homme qui craint le SEIGNEUR.
5 De Sion que le SEIGNEUR te bénisse !

Tu verras le bonheur de Jérusalem
tous les jours de ta vie.
6 Et tu verras les fils de tes fils
Paix sur Israël !


DIEU VEUT LE BONHEUR DE L’HOMME
Ce psaume est l’un des plus courts du psautier. Mais son contenu n’en est pas moins important. Car, après tout, il parle de la seule chose qui compte, le bonheur. On ne dira jamais assez que Dieu nous a créés pour nous rendre heureux ; cette évidence parcourt toute la Bible, ce qui était une audace par rapport aux pays voisins.
Moïse déjà l’avait compris, puisque quand il a voulu décider son beau-frère à le suivre pour lui servir de guide dans le désert du Sinaï, il lui a promis « Viens avec nous. Nous te ferons profiter du bonheur que le SEIGNEUR a promis à Israël. » (Nb 10, 29). Le psaume 34/35 met la même assurance dans la bouche de David : « Le SEIGNEUR a voulu le bonheur de son serviteur. » (Ps 34/35, 27). Mais, si on y réfléchit, c’était déjà vrai pour Abraham : les promesses de Dieu à Abraham représentaient très exactement le bonheur le plus désirable à son époque : une descendance et la prospérité. D’ailleurs, le mot « bénédiction » est bien synonyme de bonheur. « En toi seront bénies toutes les familles de la terre ; » (Gn 12, 3) : cela signifie d’abord que toutes les nations de la terre ne trouveront pas de plus grand souhait à formuler que d’évoquer ta réussite ; elles se diront l’une à l’autre « puisses-tu prospérer comme le grand Abraham » ; plus tard, on comprendra que « toutes les nations de la terre accèderont par toi à la prospérité. » Que peut-on rêver de mieux ? Or c’est Dieu qui lui promet tout cela : dès leur première rencontre, c’est révélateur.
Et, plus tard, quand on méditera sur les mystères de la Création, on reconnaîtra que Dieu n’a prévu que des choses bonnes : le livre de la Genèse raconte que, quand Dieu, le sixième jour, embrassa du regard l’ensemble de son œuvre, « il vit tout ce qu’il avait fait. Voilà, c’était très bon. » (Gn 1, 31) ; et le mot hébreu, ici, suggère bien une idée de bonheur.

UNE LOI DICTEE POUR LE BONHEUR DE TOUS
Au long de l’histoire d’Israël, ce désir de Dieu de voir ses enfants heureux inspire toutes ses paroles et ses initiatives : par exemple il n’y a pas de commandement qui ne soit dicté par ce seul souci. Le livre du Deutéronome qui résume magnifiquement toute la méditation d’Israël sur les fondements de la Loi résonne de recommandations qui n’ont pas d’autre but que de procurer bonheur et longue vie au peuple tout entier : « Garde les lois et les commandements que je te donne aujourd’hui pour ton bonheur et celui de tes fils après toi… » (Dt 4, 40) ; ou encore : « Si seulement leur cœur était décidé à … observer tous les jours mes commandements, pour leur bonheur et celui de leurs fils à jamais ! » (Dt 5, 29). Et le fameux texte du « Shema Israël » (la profession de foi) est précédé par ce conseil : « Tu écouteras, Israël, et tu veilleras à mettre en pratique (les lois et les commandements que je te donne) : ainsi tu seras heureux, et vous deviendrez très nombreux, comme te l’a promis le SEIGNEUR, le Dieu de tes pères, dans un pays ruisselant de lait et de miel. » (Dt 6, 3).
Notre psaume répond en écho : « Heureux qui craint le SEIGNEUR et marche selon ses voies ! », craindre le SEIGNEUR, voulant exactement dire « marcher selon ses voies », c’est-à-dire obéir aux commandements qui n’ont été donnés que pour le bonheur de ceux qui les pratiquent.
Les mots « heureux », « bonheur » « béni » se répètent ; quant aux images, elles évoquent ce que l’on peut rêver de mieux : l’assurance de la subsistance, la paix dans la ville, la paix dans la maison, autour d’une belle famille, et la promesse d’une descendance. « De Sion, que le SEIGNEUR te bénisse ! Tu verras le bonheur de Jérusalem tous les jours de ta vie, et tu verras les fils de tes fils ».

LE BONHEUR AU QUOTIDIEN
La leçon qui se dégage de tout cela, c’est l’intérêt que Dieu prend à notre vie quotidienne : c’est bien là, dans les réalités très concrètes que se joue notre bonheur. L’Ancien Testament disait déjà très fort que Dieu n’est pas à chercher à l’intérieur des murs de nos églises, mais dans toute notre vie de chaque jour. Il reste que nous sommes libres de nous écarter des chemins du SEIGNEUR, traduisez de transgresser les commandements et du coup de faire notre malheur.
Ce n’est pas par hasard, peut-être, que notre psaume reprend le vocabulaire et les images du livre de la Genèse. Après la faute, Dieu dit à Adam : « Le sol sera maudit à cause de toi. C’est dans la peine que tu t’en nourriras tous les jours de ta vie. »… Et à la femme : « C’est péniblement que tu enfanteras des fils. Ton désir te poussera vers ton homme et lui te dominera. » Ici, le livre de la Genèse ne fait que constater la spirale du mal qui s’instaure quand on a pris le mauvais chemin ; le jardin de délices s’est transformé en terre de discorde et de malheur. Ce texte du livre de la Genèse sonne comme une mise en garde : au contraire, le psaume qui parle de l’homme fidèle, celui qui craint le SEIGNEUR, lui promet réussite et bonheur familial : « Tu te nourriras du travail de tes mains » et « Ta femme sera dans ta maison comme une vigne généreuse, et tes fils, autour de la table, comme des plants d’olivier. Voilà comment sera béni l’homme qui craint le SEIGNEUR ».
Dans notre première lecture de ce dimanche, le livre des Proverbes dit bien la même chose quand il fait l’éloge de la « femme qui craint le SEIGNEUR », et affirme qu’elle seule est « digne de louange ». En définitive, au long des siècles, notre conception du bonheur peut changer, mais une seule chose compte : ne jamais oublier que le seul but de Dieu est de voir tous ses enfants heureux.
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Note : Pour la mise en œuvre liturgique de ce psaume au Temple de Jérusalem, voir le commentaire pour la fête de la Sainte Famille – Année A – tome 1 de « L’INTELLIGENCE DES ECRITURES »


DEUXIÈME LECTURE – 1 Thessaloniciens 5, 1-6

1 Frères,
au sujet de la venue du Seigneur,
il n’est pas nécessaire qu’on vous parle de délais ou de dates.
2 Vous savez très bien que le jour du Seigneur
viendra comme un voleur dans la nuit.
3 Quand les gens diront :
« Quelle paix ! quelle tranquillité ! »
c’est alors que, tout à coup, la catastrophe s’abattra sur eux,
comme les douleurs sur la femme enceinte :
ils ne pourront pas y échapper.
4 Mais vous, frères, comme vous n’êtes pas dans les ténèbres,
ce jour ne vous surprendra pas comme un voleur.
5 En effet, vous êtes tous des fils de la lumière, des fils du jour ;
nous n’appartenons pas à la nuit et aux ténèbres.
6 Alors, ne restons pas endormis comme les autres,
mais soyons vigilants et restons sobres.


QUAND VIENDRA LE JOUR DU SEIGNEUR ?
Ce qui était le grand sujet de préoccupation des Thessaloniciens, au moment où Paul leur écrit cette première lettre, c’était la venue du Seigneur, ce qu’ils appelaient le « Jour du Seigneur ». Et ils vivaient dans cette attente, tout comme Paul lui-même vivait tendu de tout son être vers ce jour. Car le mot attente est ambigu peut-être pour nous ; il y a des attentes passives ; mais celle de Paul, celle des Thessaloniciens est une attente impatiente, j’aurais envie de dire fervente. On sent bien l’impatience des Chrétiens derrière la phrase de Paul : « Au sujet de la venue du Seigneur, il n’est pas nécessaire qu’on vous parle de délais ou de dates. » Et, dans sa deuxième lettre à cette communauté, Paul juge utile de préciser : « Au sujet de la venue de Notre Seigneur Jésus-Christ et de notre rassemblement auprès de lui, n’allez pas trop vite perdre la tête ni vous effrayer à cause d’une révélation prophétique, d’un propos ou d’une lettre présentés comme venant de nous, et qui vous feraient croire que le jour du Seigneur est arrivé. » (2 Thes 2, 1). Chaque fois que des soi-disant prophètes parlent de fin du monde, il nous suffira de relire cette mise en garde de Paul. Je note au passage que Paul ne parle pas du « retour » du Seigneur, il parle de sa « venue ». Car il est invisible, oui, mais il n’est pas absent. Ainsi, on ne peut donc pas parler de « retour » comme s’il était absent.

LE GENRE APOCALYPTIQUE, UN GENRE LITTERAIRE
Pour en parler, Paul emploie tout un vocabulaire et même un genre littéraire un peu surprenant pour nous, mais très familier à ses lecteurs du premier siècle ; c’est ce qu’on appelle le « genre apocalyptique » (c’est-à-dire de dévoilement de la face cachée des choses) ; quand on parle de « voleur dans la nuit », quand on évoque les « douleurs de la femme enceinte », de « catastrophe qui s’abat sur vous » tout cela sur fond d’opposition entre lumière et ténèbres, vous avez toute chance d’être en présence d’un texte apocalyptique. Jésus a employé des expressions tout à fait semblables parce que ce genre littéraire était florissant à son époque ; une époque où justement, l’attente du Messie et de la venue du Royaume de Dieu était très vive.
L’objectif de ce genre de discours est double : premièrement, conforter la foi des lecteurs pour que rien ne les décourage, quelle que soit la longueur de l’attente ; deuxièmement, les encourager à avoir de l’audace dans le témoignage de leur foi à la face du monde, quelle que soit la dureté du temps présent, et même en cas de persécution.
Mais pourquoi personne ne peut-il connaître à l’avance le moment de la venue du Seigneur ? Il y a au moins deux raisons :
Première raison, le temps appartient à Dieu : le prophète Daniel disait « Que le nom de Dieu soit béni, depuis toujours et à jamais ! Car la sagesse et la puissance lui appartiennent. C’est lui qui fait alterner les temps et les moments. » (Daniel 2, 21). Et Jésus lui-même reconnaissait ne pas le savoir : « Ce jour et cette heure, nul ne les connaît, ni les anges des cieux, ni le Fils, personne, sinon le Père, et lui seul. » (Mt 24, 36). Soit dit en passant, Jésus nous donne là une formidable leçon d’humilité : il accepte de ne pas savoir… il fait confiance à son Père ; même à l’heure extrême, celle de Gethsémani, alors que le combat entre la lumière et les ténèbres, entre l’amour et la haine est à son paroxysme, il fait confiance. Nous n’avons plus qu’à en faire autant !

LE DELAI DEPEND DE NOUS
Deuxième raison, Saint Pierre dit que ce temps dépend aussi de nous : « Il y a une chose en tout cas, mes amis, que vous ne devez pas oublier : pour le Seigneur, un seul jour est comme mille ans et mille ans comme un jour. Le Seigneur ne tarde pas à tenir sa promesse, alors que certains prétendent qu’il a du retard, mais il fait preuve de patience envers vous, ne voulant pas que quelques-uns périssent mais que tous parviennent à la conversion. » (2 Pi 3, 8-9). Et un peu plus bas, il ajoute « Vous qui attendez et qui hâtez la venue du jour de Dieu… »
Voilà de quoi nous renvoyer à nos responsabilités : mystérieusement, nous collaborons à la venue du Jour de Dieu ; cela peut paraître audacieux ! Mais c’est pourtant ce que nous disent Paul et Pierre. C’est d’ailleurs cela qui fait la grandeur de nos vies : elles sont la matière première du Royaume. Dieu ne le réalise pas sans nous. Pure coïncidence, peut-être, mais c’est justement après cette deuxième lecture que nous allons entendre la parabole des Talents qui nous parlera de la confiance que Dieu nous fait pour bâtir son Royaume !

Jésus l’avait bien dit à ses disciples qui lui posaient la question : « Seigneur, est-ce maintenant le temps où tu vas rétablir le Royaume pour Israël ? » Il leur avait répondu : « Vous n’avez pas à connaître les temps et les moments que le Père a fixés de sa propre autorité ; mais vous allez recevoir une puissance, celle du Saint Esprit qui viendra sur vous ; vous serez alors mes témoins… » (Ac 1, 6-7). Ce qui était une manière de leur dire leur responsabilité, mais également de bien situer leur action dans celle de l’Esprit. Comme dit la quatrième Prière Eucharistique, « L’Esprit poursuit son œuvre dans le monde et achève toute sanctification ».
Nous n’avons donc pas à nous soucier des temps et des moments, comme dit Jésus, ou des délais et des dates, comme dit Paul, il nous suffit d’essayer concrètement de faire avancer le Royaume, sûrs que nous avons reçu l’Esprit pour cela.
Je reviens sur l’expression « fils de la lumière » : « Vous frères… vous êtes tous des fils de la lumière, des fils du jour … », nous dit Paul. Le jour du Seigneur, ce sera quand l’humanité tout entière sera fille de lumière.


ÉVANGILE – Matthieu 25, 14-30

Jésus parlait à ses disciples de sa venue ;
il disait cette parabole :
14 Un homme, qui partait en voyage,
appela ses serviteurs et leur confia ses biens.
15 A l’un il donna une somme de cinq talents,
à un autre deux talents,
au troisième un seul,
à chacun selon ses capacités.
Puis il partit.
16 Aussitôt, celui qui avait reçu cinq talents
s’occupa de les faire valoir
et en gagna cinq autres.
17 De même, celui qui avait reçu deux talents
en gagna deux autres.
18 Mais celui qui n’en avait reçu qu’un
creusa la terre et enfouit l’argent de son maître.
19 Longtemps après, leur maître revient
et il leur demande des comptes
20 Celui qui avait reçu les cinq talents
s’avança en apportant cinq autres talents
et dit :
« SEIGNEUR,
tu m’as confié cinq talents ;
voilà, j’en ai gagné cinq autres.
21 – Très bien, serviteur bon et fidèle,
tu as été fidèle pour peu de choses,
je t’en confierai beaucoup ;
entre dans la joie de ton maître. »
22 Celui qui avait reçu deux talents s’avança ensuite
et dit :
« SEIGNEUR,
tu m’as confié deux talents ;
voilà, j’en ai gagné deux autres,
23 – Très bien, serviteur bon et fidèle,
tu as été fidèle pour peu de choses,
je t’en confierai beaucoup ;
entre dans la joie de ton maître. »
24 Celui qui avait reçu un seul talent s’avança ensuite
et dit :
« SEIGNEUR,
je savais que tu es un homme dur :
tu moissonnes là où tu n’as pas semé
tu ramasses là où tu n’as pas répandu le grain.
25 J’ai eu peur, et je suis allé enfouir ton talent dans la terre.
Le voici. Tu as ce qui t’appartient. »
26 Son maître lui répliqua :
« Serviteur mauvais et paresseux,
tu savais que je moissonne là où je n’ai pas semé,
que je ramasse le grain là où je ne l’ai pas répandu.
27 Alors, il fallait placer mon argent à la banque ;
et à mon retour, je l’aurais retrouvé avec les intérêts.
28 Enlevez-lui donc son talent
et donnez-le à celui qui en a dix.
29 Car celui qui a
recevra encore,
et il sera dans l’abondance.
Mais celui qui n’a rien
se fera enlever même ce qu’il a.
30 Quant à ce serviteur bon à rien,
jetez-le dehors dans les ténèbres ;
là où il y aura des pleurs et des grincements de dents ! »


UNE AFFAIRE DE CONFIANCE
Il est intéressant de noter combien de fois revient le mot « confier » dans ce texte : « Un homme, qui partait en voyage, appela ses serviteurs et leur confia ses biens »… et à son retour, au moment des comptes, les deux premiers serviteurs lui disent « tu m’as confié cinq talents, (deux talents)… J’en ai gagné autant.. » et le maître leur répond « Très bien, serviteur bon et fidèle, tu as été fidèle pour peu de choses, je t’en confierai beaucoup ».
Quant au troisième serviteur, le maître lui avait fait confiance, à lui aussi, mais lui, en retour, il a eu peur de ce maître ; tout se joue sur ce malentendu, la confiance d’un côté, la méfiance, de l’autre.
Les trois serviteurs ont été traités de la même façon par le maître, « chacun selon ses capacités », et le maître ne demande qu’à faire confiance encore plus.
C’est certainement la première leçon de cette parabole ! Dieu nous fait confiance ; il nous associe à ses affaires, c’est-à-dire à son Royaume, chacun selon nos capacités ; cette expression « chacun selon ses capacités » est là pour nous rassurer. Il ne s’agit pas de nous culpabiliser de ce que nous n’avons pas su faire ; d’ailleurs, le maître n’entre pas dans le détail des comptes avec les deux premiers ; il constate qu’ils sont entrés dans son projet qui est la marche de ses affaires, et c’est de cela qu’il les félicite. C’est la seule chose qui nous est demandée, faire notre petit possible pour le Royaume et nous nous entendrons dire : « Rassure-toi, tu as fait ce que tu as pu… Entre dans la joie de ton maître ».

SAVOIR PRENDRE DES INITIATIVES
Cette confiance va loin : le maître attend que ses serviteurs prennent des initiatives, des risques même, pendant son absence. C’est bien ce qu’ont fait les deux premiers serviteurs : s’ils ont pu doubler la somme, c’est qu’ils ont osé risquer de perdre. Tandis que le troisième ne risquait pas de perdre quoi que ce soit ; c’est lui qui a été prudent, pas les autres ; et ce sont les autres qui sont félicités.
Félicités et encouragés à continuer : le même schéma se répète deux fois ; le maître confie, le serviteur en rendant ses comptes dit « tu m’as confié, voilà ce que j’ai fait » ; le maître félicite et dit « je t’en confierai encore » : on pourrait appeler cela « la spirale de la confiance ».

Reste une phrase très difficile dans ce texte : « Celui qui a recevra encore, et il sera dans l’abondance. Mais celui qui n’a rien se fera enlever même ce qu’il a ». On en trouve une autre presque équivalente dans le livre des Proverbes : « Donne au sage, il deviendra plus sage, instruis le juste, il augmentera son acquis. » (Pr 9, 9). Prenons une comparaison : quand on a choisi la bonne direction, chaque minute, chaque pas nous rapproche du but ; mais quand on tourne le dos au but du voyage, chaque minute qui passe, chaque pas nous éloigne encore du but.

LE TALENT QUI NOUS EST CONFIE, C’EST LA PAROLE DE DIEU
Mais revenons aux deux premiers serviteurs puisque ce sont eux qui nous sont donnés en exemple : ils ont cru à la confiance qui leur était faite, et qui était énorme, puisque cinq talents, ou deux (ou même seulement un talent), ce sont des sommes absolument considérables et ils ont osé prendre des initiatives qui étaient risquées. Au moment où Jésus s’apprête à affronter la mort (puisque nous sommes à la fin de l’évangile de Matthieu, juste avant les Rameaux et la Passion) et à confier l’Église à ses disciples, la leçon est claire : même si son retour se fait attendre, les disciples de tous les temps auront à gérer le trésor de la Parole de Dieu : il faudra savoir prendre des initiatives pour qu’elle porte des fruits.
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Compléments
Comme il le dit dans l’évangile de Jean : « Je vous ai choisis et institués pour que vous alliez, que vous produisiez du fruit et que votre fruit demeure. » (Jn 15, 16). Et nous n’avons pas à avoir peur car « de crainte, il n’y en a pas dans l’amour. » (1 Jn 4, 18).
Face à cette confiance du maître, il y a deux attitudes : la première consiste à reconnaître la confiance qui est faite et s’employer à la mériter. C’est l’attitude des deux premiers : le même schéma se répète deux fois ; le maître confie, le serviteur en rendant ses comptes dit « tu m’as confié, voilà ce que j’ai fait » ; le maître félicite et dit « je t’en confierai encore » : on pourrait appeler cela « la spirale de la confiance ».
Le troisième serviteur adopte l’attitude inverse : le maître confie, mais le serviteur ne voit pas que c’est de la confiance ; il ne l’interprète pas comme cela puisqu’il a peur de ce maître qu’il considère comme exigeant. Il croit avoir tout compris, il a jaugé son patron et décidé qu’il ne méritait pas d’être servi. Or la méfiance de ce troisième serviteur est d’autant plus injuste que le maître a bien pris soin de proportionner l’effort demandé à chacun « selon ses capacités ». Et il rêvait de pouvoir dire à chacun : « Entre dans la joie de ton maître ».

Commentaires de Marie-Noëlle Thabut, année liturgique A, 33e dimanche du temps ordinaire (16 novembre 2014)

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3 novembre 2014 1 03 /11 /novembre /2014 22:08

Ces commentaires, trouvés sur le site "Église catholique en France", permettent à toute personne de bonne volonté, chrétienne ou non, de mieux comprendre la Bible, le livre le plus diffusé au monde, en
  • décodant le langage imagé utilisé par l'auteur.

Je souhaite arriver à mettre ici, chaque dimanche, les commentaires de Marie-Noëlle Thabut. Ma seule contribution consiste à surligner les passages que je trouve les plus enrichissants et à écrire en rouge ceux qui parlent d'un thème qui m'est cher : la liberté (trois autres pages de mon blog sont consacrées à ces passages des Évangiles, du reste du Nouveau Testament ou de l'Ancien Testament qui parlent de la liberté). D'après Marie-Noëlle Thabut, "... si nous ne trouvons pas dans les textes une parole libérante, c'est que nous ne les avons pas compris."

 

Version audio, trouvée sur le site de Radio-Notre-Dame.

En bas de page, vous avez désormais les versions vidéo des commentaires, trouvées sur KTO TV.

PREMIÈRE LECTURE – Ezéchiel 47, 1… 12

Au cours d’une vision reçue du Seigneur,
1 l’homme qui me guidait me fit revenir à l’entrée du Temple,
et voici : sous le seuil du Temple,
de l’eau jaillissait en direction de l’orient,
puisque la façade du Temple était du côté de l’orient.
L’eau descendait du côté droit de la façade du Temple,
et passait au sud de l’autel.
2 L’homme me fit sortir par la porte du nord
et me fit faire le tour par l’extérieur,
jusqu’à la porte qui regarde vers l’orient,
et là encore, l’eau coulait du côté droit.
8 Il me dit :
« Cette eau coule vers la région de l’orient,
elle descend dans la vallée du Jourdain,
et se déverse dans la Mer Morte,
dont elle assainit les eaux.
9 En tout lieu où parviendra le torrent,
tous les animaux pourront vivre et foisonner.
Le poisson sera très abondant,
car cette eau assainit tout ce qu’elle pénètre,
et la vie apparaît en tout lieu où arrive le torrent.
12 Au bord du torrent, sur les deux rives,
toutes sortes d’arbres fruitiers pousseront :
leur feuillage ne se flétrira pas
et leurs fruits ne manqueront pas.
Chaque mois, ils porteront des fruits nouveaux,
car cette eau vient du sanctuaire.
Les fruits seront une nourriture,
et les feuilles un remède. »


Avant de relire le récit de cette vision par Ezéchiel, il faut nous remettre en tête le plan du Temple qu’Ezéchiel a connu, c’est-à-dire celui de Salomon. C’est très différent de nos églises modernes : pour nous, une église, quel que soit son plan, c’est avant tout un bâtiment dans lequel tout converge vers l’autel.
Tandis qu’à Jérusalem, il s’agit d’abord d’une vaste esplanade découpée en plusieurs cours (qu’on appelait des parvis) : dans l’ordre, on traversait le parvis des païens, puis celui des femmes, puis celui des hommes. Ensuite, le Temple lui-même comportait trois parties : la première en plein air, sur laquelle se trouvait l’autel des holocaustes ; c’est ce qui, pour nous, est le plus surprenant, mais bien compréhensible si on se rappelle que les sacrifices consistaient à égorger ou à brûler des animaux. Enfin venait la Maison de Dieu elle-même, qui comprenait trois parties, le Vestibule, le Saint et le Saint des Saints.
Ensuite, il nous faut faire un effort pour imaginer ce que pouvait représenter le temple de Jérusalem pour le peuple d’Israël ; à la suite d’un vigoureux effort de réforme religieuse qui s’était étalé sur plusieurs siècles, le Temple de Jérusalem était devenu l’unique lieu de pèlerinage et de sacrifices ; il était donc vraiment le centre de la vie cultuelle d’Israël. Le jour où il s’écroulait, tout le système du culte s’écroulait ; la foi allait-elle s’écrouler avec ? Telle était la question !

SURVIVRE APRES LA DESTRUCTION DU TEMPLE
Or le Temple s’est écroulé : avec l’entrée des armées de Nabuchodonosor à Jérusalem en 587 av.J.C.
Le
prophète Ezéchiel, lui, a été emmené à Babylone, dès la première vague de déportations en 597 av.J.C. Il se retrouve au bord du fleuve Kebar, dans un village qui s’appelle Tel-Aviv.1
Pendant les vingt premières années de l’Exil, (dix ans avant la destruction de Jérusalem et du Temple, et dix ans à peu près ensuite) Ezéchiel a consacré toutes ses forces à maintenir l’
espérance de son peuple. Pour cela, il lui fallait se battre sur deux fronts : premièrement, il fallait bien survivre ; deuxièmement, il fallait maintenir intacte l’espérance du retour. Ces deux objectifs sont ceux d’Ezéchiel tout au long de son livre, et ce sont les deux axes de sa prédication ; comme il est prêtre, il les aborde le plus souvent en termes de culte et de rites ; plusieurs de ses visions (dont celle d’aujourd’hui) concernent en particulier le Temple.
Premièrement, il faut bien apprendre à survivre ! Or c’est la catastrophe, sur tous les plans ; on a tout perdu et le désespoir n’est pas loin. Évidemment, le rôle d’un prêtre, c’est de rappeler que, quelles que soient les apparences, on peut être sûr que Dieu n’a pas abandonné son peuple. On lui répond « mais le Temple de Jérusalem est détruit ; et tu sais mieux que personne, toi le prêtre, que la présence de Dieu habitait dans le Temple ». Ezéchiel sait qu’il va bien falloir apprendre à se passer de Temple ; alors, dans sa foi, il trouve la réponse : le Temple n’était pas le lieu de la présence de Dieu, il en était seulement le signe. Il leur dit en substance : « vous savez bien, mes frères, que la présence de Dieu n’est pas géographiquement limitée ; Salomon l’avait dit avant moi : « Les cieux eux-mêmes et les cieux des cieux ne peuvent te contenir ! Combien moins cette Maison que j’ai bâtie ! » (1 R8, 27).

DIEU EST AU MILIEU DE SON PEUPLE
Il en a la certitude, Dieu n’est pas resté au milieu des ruines de Jérusalem, il est au milieu de son peuple sur les rives du fleuve Kebar. Avant la construction du Temple, Dieu était déjà au milieu de son peuple ; après la destruction du Temple, il y est encore et tout autant. Si bien que, une fois de plus, au milieu même de son malheur, Israël a approfondi sa foi.
Deuxièmement, il fallait garder vive au cœur l’espérance du retour : parce que Dieu est fidèle, ses promesses sont toujours valables et c’est le moment ou jamais de se les rappeler ; et donc Ezéchiel imagine déjà le Temple de demain : c’est le sens de la vision qui nous est racontée aujourd’hui.
On se souvient que le Temple était construit sur la colline, au Nord de Jérusalem et était disposé selon un axe Ouest-Est. Pour les auditeurs d’Ezéchiel, la référence aux points cardinaux était donc très parlante : « sous le seuil du Temple, de l’eau jaillissait en direction de l’orient, puisque la façade du Temple était du côté de l’orient. L’eau descendait du côté droit de la façade du Temple, et passait au sud de l’autel. » Cette précision dans la description ne donnait que plus de crédibilité à la promesse contenue dans cette vision.
Car cette eau si abondante dont parle le prophète est en elle-même une promesse : la Mer Morte ne sera plus morte, toutes sortes de poissons foisonneront… Les détails qu’il donne font évidemment penser à la description du Paradis dans le livre de la Genèse : « Dieu dit que la terre se couvre d’arbres fruitiers qui, selon leur espèce, portent sur terre des fruits ayant en eux-mêmes leur semence…Que les eaux grouillent de bestioles vivantes et que l’oiseau vole au-dessus de la terre face au firmament du ciel… » (Gn 1).

LA MER MORTE NE SERA PLUS MORTE
En écho Ezéchiel voit déjà la vie qui apparaît en tout lieu où arrive le torrent issu du Temple reconstruit. Manière de dire à ses contemporains : « Le paradis n’est pas derrière nous, il est devant. Tous nos rêves d’abondance, d’harmonie seront comblés. Car Dieu ne nous a pas abandonnés, ses largesses ne sont pas épuisées. » Si les Juifs, quelques décennies plus tard, ont trouvé la force de reconstruire le temple, malgré toutes les difficultés, c’est peut-être bien à l’opiniâtre espérance d’Ezéchiel qu’ils le doivent.

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Note
1- Est-ce en souvenir d’Ezéchiel et du magnifique sursaut d’espérance qu’il a incarné pour tout son peuple en exil que la capitale d’Israël aujourd’hui porter ce nom : Tel Aviv, colline du printemps ?

 


PSAUME – 45 (46)

2 Dieu est pour nous refuge et force,
secours dans la détresse, toujours offert.
3 Nous serons sans crainte si la terre est secouée,
si les montagnes s’effondrent au creux de la mer ;
4 ses flots peuvent mugir et s’enfler,
les montagnes trembler dans la tempête.

5 Le Fleuve, ses bras réjouissent la ville de Dieu,
la plus sainte des demeures du Très-Haut.
6 Dieu s’y tient : elle est inébranlable ;
quand renaît le matin, Dieu la secourt.
7 Des peuples mugissent, des règnes s’effondrent ;
quand sa voix retentit, la terre se défait.

8 R Il est avec nous, le SEIGNEUR de l’univers :
citadelle pour nous, le Dieu de Jacob !

9 Venez et voyez les actes du SEIGNEUR ;
comme il couvre de ruines la terre.
10 Il détruit la guerre jusqu’au bout du monde,
il casse les arcs, brise les lances, incendie les chars :
11 (Il dit) « Arrêtez ! Sachez que je suis Dieu.
Je domine les nations, je domine la terre. »

12 R Il est avec nous, le SEIGNEUR de l’univers :
citadelle pour nous, le Dieu de Jacob !


La liturgie prévue pour la fête de la Dédicace ne nous propose qu’un découpage du psaume 45/46. Mais je me suis permis de le transcrire en entier car c’est, me semble-t-il la condition pour comprendre de quoi il s’agit.
Il se présente comme un cantique de trois strophes coupées par deux refrains : « Il est avec nous, le SEIGNEUR de l’univers ; citadelle pour nous, le Dieu de Jacob ! »

DIEU, ROI DU MONDE
Des trois strophes, la première dit la maîtrise de Dieu sur les éléments cosmiques : la terre, la mer, les montagnes… La seconde parle de Jérusalem sans la nommer, « la ville de Dieu, la plus sainte des demeures du Très-Haut. ». La troisième strophe dit la maîtrise de Dieu sur les nations, ce qui en langage biblique veut dire tous les autres peuples, sur toute la terre : « Je domine les nations, je domine la terre. »
Quant au refrain, il sonne comme un cri de victoire, presque un cri de guerre : « Il est avec nous, le SEIGNEUR de l’univers : citadelle pour nous, le Dieu de Jacob ! » D’autant plus que le nom donné à Dieu ici (qui a été traduit par « Dieu de l’univers ») est en réalité « le SEIGNEUR Sabaoth » qui veut dire « Dieu des armées ». Au début de l’histoire biblique, c’était certainement un titre guerrier. On attendait de Dieu qu’il prenne la tête de nos armées. Et l’Arche d’Alliance, qui symbolisait la présence de Dieu au milieu des tribus d’Israël, était portée en avant des armées sur les champs de bataille.
Maintenant, certains préfèrent lire le nom « Sabaoth » qui veut dire « armées » au sens des armées du ciel, et c’est pour cela qu’actuellement on traduit « Dieu Sabaoth » par « Dieu de l’univers ».
Je reviens sur la deuxième strophe, celle du milieu, car elle est un peu surprenante : « Le Fleuve, ses bras réjouissent la ville de Dieu, la plus sainte des demeures du Très-Haut. Dieu s’y tient : elle est inébranlable ; quand renaît le matin, Dieu la secourt. » Manifestement, il s’agit de Jérusalem. On sait l’amour du peuple d’Israël pour Jérusalem ; et donc, comme dans tout amour on ne s’étonne pas d’entendre des formules hyperboliques pour parler de la ville qu’on appelle « sainte » non pas à cause de ses vertus, mais tout simplement parce qu’elle est la ville de Dieu.

UN FLEUVE A JERUSALEM ?
Mais la surprise est dans l’évocation d’un Fleuve : il n’y a pas le moindre fleuve à Jérusalem ! Du moins rien qui mérite ce nom. Au contraire, les rois ont dû faire des travaux considérables pour assurer l’approvisionnement en eau qui dépend d’une unique source, celle de Gihôn ; (la fameuse piscine de Siloé est l’un des nombreux aménagements dûs à ces travaux à partir de la source de Gihôn.)
Un peu plus loin, il y a une autre source, Aïn Roguel, mais elle non plus ne mérite pas le nom de fleuve.
Cela ne veut pas dire que notre psalmiste a perdu la tête, cela veut seulement dire qu’il pense à autre chose, il pense à plus tard. A-t-il en tête la prophétie d’Ezéchiel que nous lisons ce dimanche en première lecture ? La description d’un Fleuve immense et merveilleux qui irriguerait définitivement et miraculeusement toute la région jusqu’à la mer Morte qui deviendrait vivante.
On trouve une évocation analogue et qui ressemble très fort à notre psaume chez le prophète Joël : « Le SEIGNEUR rugit de Sion, de Jérusalem il donne de la voix ; alors les cieux et la terre sont ébranlés, mais le SEIGNEUR est un abri pour son peuple, un refuge pour les Israélites… Ce jour-là une source jaillira de la Maison du SEIGNEUR et elle arrosera la vallée des Acacias (en Moab). » (Jl 4, 16-18).
Évocation reprise beaucoup plus tard par le prophète Zacharie : « En ce jour-là des eaux vives sortiront de Jérusalem, moitié vers la mer orientale, moitié vers la mer occidentale. Il en sera ainsi l’été comme l’hiver. Alors le SEIGNEUR se montrera le roi de toute la terre. En ce jour-là le SEIGNEUR sera unique et son nom unique. » (Za 14, 8).

L’ATTENTE DU JOUR DE DIEU
Elle est peut-être bien là la clé de ce psaume : toutes ses hyperboles sont l’anticipation de ce que la Bible appelle le « Jour de Dieu », le Jour de la victoire définitive de Dieu sur toutes les forces du Mal. D’où la tonalité guerrière dans les refrains, nous l’avons vu, mais aussi dans la dernière strophe : « Venez et voyez les actes du Seigneur ; comme il couvre de ruines la terre. Il détruit la guerre jusqu’au bout du monde, il casse les arcs, brise les lances, incendie les chars : (Il dit) « Arrêtez ! Sachez que je suis Dieu. Je domine les nations, je domine la terre. » Manière de dire « Dieu fait la guerre à la guerre ».
La domination de Dieu (ce que nous appelons le Règne de Dieu) sera enfin instaurée sur toute la terre, sur tous les peuples ; et surtout, surtout on verra la fin de toutes les guerres : c’est le rêve que caresse Israël depuis que sa cité sainte s’appelle « Jérusalem », ce qui veut dire « Ville de la Paix ».

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Complément
Pour certains commentateurs, le Fleuve évoqué à Jérusalem est la marée humaine qui traverse la ville lors des grandes processions.

DEUXIÈME LECTURE – première lettre de l’apôtre Paul aux Corinthiens 3, 9… 17

Frères,
9 vous êtes la maison que Dieu construit.
10 Comme un bon architecte,
avec la grâce que Dieu m’a donnée,
j’ai posé les fondations.
D’autres poursuivent la construction ;
mais que chacun prenne garde
à la façon dont il construit.
11 Les fondations, personne ne peut en poser d’autres
que celles qui existent déjà :
ces fondations, c’est Jésus-Christ.
16 N’oubliez pas que vous êtes le temple de Dieu
et que l’Esprit habite en vous.
17 Si quelqu’un détruit le Temple de Dieu,
Dieu le détruira :
car le temple de Dieu est sacré,
et ce temple, c’est vous.


DIEU PARMI LES HOMMES
Les croyants de l’Ancien Testament appelaient de tous leurs vœux le jour béni où Dieu serait pour toujours au milieu de son peuple et instaurerait son règne de paix et de justice. Par exemple, le dernier mot du livre d’Ezéchiel disait cette certitude : il imaginait le nouveau nom donné à Jérusalem « À partir de ce jour, le nom de la ville sera : le SEIGNEUR est là ». (Ez 48, 35).
Mais personne n’aurait pu imaginer jusqu’où irait cette présence de Dieu : jusqu’à venir, homme, parmi les hommes. D’où l’émerveillement des auteurs du Nouveau Testament : Jean, par exemple, qui dit « Et il a habité parmi nous et nous avons vu sa gloire, (c’est-à-dire sa présence)… » (Jn 1, 14) ou encore : « Ce qui était dès le commencement, ce que nous avons entendu, ce que nous avons vu de nos yeux, ce que nous avons contemplé et que nos mains ont touché du Verbe de Vie… nous vous l’annonçons. » (1 Jn 1, 1-2).
Saint Paul fait partie de ceux qui relisent inlassablement l’Ancien Testament pour y découvrir comment ce mystère de l’Incarnation y est enraciné. Pour lui, il est évident que Jésus est celui vers qui tout convergeait dès l’origine ; pour lui, Jésus-Christ est vraiment, et depuis toujours, le centre du projet de Dieu. Ce projet que « Dieu avait d’avance arrêté en lui-même », comme il le décrit dans la lettre aux Éphésiens. Dieu a longuement, patiemment préparé son peuple, et quand les temps furent accomplis, il a mis à exécution son projet. Le signe de sa présence au milieu de son peuple n’a plus été un lieu, Jérusalem, et une construction de bois doré ou de pierres, le Temple, mais un homme, Jésus de Nazareth, et à sa suite tous ceux qui ont été greffés sur lui par le Baptême.
Plusieurs scènes d’évangile expriment ce mystère, chacune à sa manière : que ce soit la Présentation de Jésus au Temple, chez Luc, ou la déchirure du voile du Temple au moment de la mort du Christ (chez les trois évangiles synoptiques) ou (chez Jean) l’épisode du coup de lance du soldat et l’eau sortit du côté de Jésus comme Ezéchiel la voyait sortir du Temple nouveau ; ou enfin (et c’est l’évangile de cette fête de la Dédicace) l’épisode de la purification du Temple, (un épisode que les quatre évangiles rapportent.) Sans parler de la lettre aux Hébreux dont c’est le thème majeur. Donc il est clair pour tous les apôtres de la première génération chrétienne que le signe de la présence de Dieu au milieu des hommes est le Christ lui-même.

LE NOUVEAU SIGNE DE LA PRESENCE DE DIEU
Mais une fois Jésus mort et ressuscité, et donc devenu invisible aux yeux des hommes où est le signe de la présence de Dieu ? Paul répond tout simplement : « En vous mes frères ! » « N’oubliez pas que vous êtes le Temple de Dieu et que l’Esprit habite en vous. » Vous individuellement et vous collectivement. Car le texte que nous venons d’entendre doit être compris à ces deux niveaux : le niveau personnel et le niveau ecclésial.
Au niveau ecclésial d’abord : Paul développe ce thème dans la lettre aux Éphésiens : « Vous avez été intégrés dans la construction qui a pour fondation les apôtres et les prophètes, et Jésus Christ lui-même comme pierre maîtresse. C’est en lui que toute construction s’ajuste et s’élève pour former un temple saint dans le Seigneur. C’est en lui que, vous aussi, vous êtes ensemble intégrés à la construction pour devenir une demeure de Dieu par l’Esprit. » (Ep 2, 20 – 22).
Si la communauté chrétienne est le nouveau temple de Dieu, on voit l’importance de la qualité du signe qu’elle représente ! Elle peut être pour ses contemporains un obstacle à la manifestation de Dieu comme elle peut être le signe que Dieu attend : d’où la mise en garde de Paul tout aussi utile pour nous aujourd’hui que pour les Corinthiens ! « Que chacun prenne garde à la façon dont il construit. » Un peu plus loin, dans cette même lettre, Paul précise quel doit être le critère de toutes nos actions : « (parmi vous) Que tout se fasse pour l’édification commune. » (1 Co 14, 26). Je remarque, une fois de plus, combien Pierre est proche de Paul : « Vous-mêmes, comme des pierres vivantes, entrez dans la construction de la Maison habitée par l’Esprit, pour constituer une sainte communauté sacerdotale, pour offrir des sacrifices spirituels, agréables à Dieu par Jésus-Christ. » (1 Pi 2, 5).

UN ÉDIFICE EN CONSTRUCTION
Le nouveau Temple de Dieu n’est donc pas un édifice immobile, fût-ce la plus belle des cathédrales… mais comme le disait le cardinal Daniélou « un Temple se dilatant sans cesse dans une croissance infinie » (Daniélou, « le signe du Temple »). (Il parlait d’une « vision vertigineuse d’univers spirituels en expansion… »).
Au niveau personnel, chacun de nous, de façon inouïe, est élevé à la dignité de « porteur de l’Esprit » si l’on peut dire : « Ne savez-vous pas que votre corps est le temple du Saint Esprit qui est en vous et qui vous vient de Dieu et que vous ne vous appartenez pas ? » (1 Co 6, 19). Le rite de l’onction avec le saint Chrême lors du Baptême, comme le rite de l’encensement du corps du défunt, aux funérailles, traduisent cette présence de l’Esprit de Dieu dans un corps humain.
Ce mystère est trop extraordinaire, trop beau, trop grave pour être méprisé ; alors Paul ajoute : « Si quelqu’un détruit le Temple de Dieu, Dieu le détruira : car le temple de Dieu est sacré, et ce temple, c’est vous. » Paul ne précise pas qui peut être ce quelqu’un qui chercherait à détruire le temple de Dieu, ce Temple que nous sommes ; en tout cas, ce qui est clair, c’est que ceux qui nous voudraient du mal n’ont qu’à bien se tenir ! Je crois qu’il faut entendre là un écho de la promesse de Jésus à Pierre : « Les forces de l’enfer (entendez les forces du mal) ne l’emporteront pas contre mon Église. »


ÉVANGILE – Jean 2, 13-22

13 Comme la Pâque des Juifs approchait,
Jésus monta à Jérusalem.
14 Il trouva installés dans le Temple
les marchands de bœufs, de brebis et de colombes,
et les changeurs.
15 Il fit un fouet avec des cordes,
et les chassa tous du Temple ainsi que leurs brebis et leurs bœufs ;
il jeta par terre la monnaie des changeurs,
renversa leurs comptoirs,
16 et dit aux marchands de colombes :
« Enlevez cela d’ici.
Ne faites pas de la Maison de mon Père
une maison de trafic. »
17 Les disciples se rappelèrent cette parole de l’Ecriture :
« l’amour de ta maison fera mon tourment. »
18 Les Juifs l’interpelèrent :
« Quel signe peux-tu nous donner
pour justifier ce que tu fais là ? »
19 Jésus leur répondit :
« Détruisez ce Temple,
et en trois jours je le relèverai. »
20 Les Juifs lui répliquèrent :
« Il a fallu quarante-six ans pour bâtir ce Temple
et toi, en trois jours tu le relèverais ! »
21 Mais le Temple dont il parlait, c’était son corps.
22 Aussi, quand il ressuscita d’entre les morts,
ses disciples se rappelèrent qu’il avait dit cela ;
ils crurent aux prophéties de l’Ecriture
et à la parole que Jésus avait dite.


DU COMMERCE SUR L’ESPLANADE
Transportons-nous à Jérusalem au temps de Jésus. Qu’il y ait des marchands de bestiaux et des changeurs de monnaie dans les environs du Temple, c’était bien normal et même indispensable : quand on vient en pèlerinage à Jérusalem, parfois de très loin, on s’attend bien à trouver sur place des bêtes à acheter pour les offrir en sacrifice. Quant aux changeurs de monnaie, on en a besoin aussi : on est sous occupation romaine, et les pièces utilisées en ville sont frappées à l’effigie de l’empereur ; mais du coup elles sont interdites au Temple ! Donc, en arrivant au Temple on change ce qu’il faut de monnaie romaine contre de la monnaie juive.
Mais ce qui choque Jésus, c’est que, au lieu de rester à l’extérieur, peu à peu les marchands s’étaient rapprochés du Temple au point de s’installer carrément sur l’esplanade, dans la première cour (j’ai trouvé cette explication dans les commentaires d’André Chouraqui).
Aux yeux de Jésus, on est en train de transformer insidieusement ce lieu de prière et d’étude des Écritures en « Maison de trafic ». D’où sa colère, car on ne peut pas avoir deux maîtres : Dieu et l’Argent
Il réagit exactement comme les prophètes : le reproche qu’il fait aux vendeurs (« Ne faites pas de la Maison de mon Père une maison de trafic ») rappelle une phrase de Jérémie qui, un jour de colère également, avait lancé : « Cette Maison sur laquelle mon Nom a été proclamé, la prenez-vous donc pour une caverne de bandits ? » (Jr 7, 11). Et le prophète Zacharie avait annoncé « Il n’y aura plus de marchand dans la Maison du SEIGNEUR le tout-puissant en ce jour-là » (sous-entendu le jour de la venue du Messie – Za 14, 21).

DEUX RÉACTIONS OPPOSÉES
Face à lui, on réagit de deux manières différentes : d’un côté, il y a ses disciples, de l’autre ceux que Jean appelle « les Juifs ». En réalité, juifs, ils le sont tous, mais dans le langage de Jean, cela veut presque toujours dire « opposants ».
Ses disciples, ceux qui le connaissent déjà, qui ont assisté au miracle de Cana, qui ont commencé à croire en lui, se souviennent du psaume 68 / 69 qui disait : « le zèle de ta maison m’a dévoré ». C’est la plainte d’un croyant qui est persécuté à cause de sa foi : « Dieu d’Israël, c’est à cause de toi que je supporte l’insulte, que le déshonneur couvre mon visage, et que je suis un étranger pour mes frères, un inconnu pour les fils de ma mère. Oui, le zèle pour ta maison m’a dévoré ; ils t’insultent et leurs insultes retombent sur moi. » (Ps 68/69, 8-10). Le psaume, lui, parle au passé : « Le zèle pour ta maison m’a dévoré », alors que Jean reprend cette phrase au futur : « Le zèle de ta maison me dévorera ». Manière d’annoncer la persécution qui attend Jésus et qui commence déjà d’ailleurs ! Nous sommes encore au tout début de l’évangile de Jean, mais le procès de Jésus est déjà esquissé.
Les disciples donc reconnaissent dans l’attitude de Jésus un geste prophétique.
En revanche, les autres, ceux que Jean appelle « les Juifs » n’ont pas l’intention de s’en laisser remontrer : ce prétendu prophète ne va pas leur faire la leçon. Ils exigent une explication.

LE NOUVEAU TEMPLE
La réponse de Jésus ne peut pas les satisfaire : « Détruisez ce Temple, et en trois jours je le relèverai ». Pour l’instant, c’est le quiproquo total : « Il a fallu quarante-six ans pour bâtir ce Temple, et toi, en trois jours, tu le relèverais » ; en bonne logique, on ne peut pas leur donner tort.
Et encore, quand ils comptent quarante-six ans, les Juifs ne parlent pas de la construction du Temple à partir de rien ! Ils parlent des travaux de restauration entrepris par Hérode. Ce Temple magnifique, désormais, respecté de tous, parce qu’il est le signe manifeste de la présence de Dieu au milieu de son peuple, ce Temple n’attend rien du charpentier de Nazareth. Avec son histoire de trois jours, il est un peu court…
Oui mais, ce n’est pas avec notre bonne logique à nous que l’on peut prétendre aborder les mystères de Dieu. Les disciples, non plus, n’ont pas tout compris tout de suite. Mais ils ont certainement été alertés par le chiffre de trois jours. Car, pour un Juif, habitué de l’Écriture, trois jours c’était un chiffre dont on parlait souvent : c’était habituellement le temps nécessaire pour se préparer à rencontrer Dieu.
Alors tout s’est éclairé pour eux quand est venu ce troisième jour de la Résurrection du Christ. « Quand il ressuscita d’entre les morts, ses disciples se rappelèrent qu’il avait dit cela ». Et c’est à ce moment-là qu’ils comprirent quelle révolution venait de s’opérer : désormais le signe de la Présence de Dieu parmi les hommes est le corps ressuscité du charpentier de Nazareth. « Pierre rejetée par les bâtisseurs, mais devenue la pierre d’angle. »

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Complément
Nous sommes au tout début de l’évangile de Jean, au chapitre 2 : dans le premier chapitre, le « Prologue » Jean a dressé comme en une sorte de vitrail tout le mystère de la personne du Christ : un mystère que certains ont accueilli dans un cœur ouvert et ils sont devenus ses disciples ; mais d’autres se sont fermés à cette révélation inouïe de Dieu dans un corps d’homme et ils sont peu à peu devenus ses ennemis. « Il était dans le monde et le monde fut par lui, et le monde ne l’a pas reconnu, Il est venu dans son propre bien et les siens ne l’ont pas accueilli. Mais, à ceux qui l’ont reçu, à ceux qui croient en son nom, il a donné de pouvoir devenir enfants de Dieu. » Cette distinction entre deux groupes (les disciples, et les « Juifs ») est l’un des grands clivages de l’évangile de Jean.

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28 octobre 2014 2 28 /10 /octobre /2014 06:17

Ces commentaires, trouvés sur le site "Église catholique en France", permettent à toute personne de bonne volonté, chrétienne ou non, de mieux comprendre la Bible, le livre le plus diffusé au monde, en
  • décodant le langage imagé utilisé par l'auteur.

Je souhaite arriver à mettre ici, chaque dimanche, les commentaires de Marie-Noëlle Thabut. Ma seule contribution consiste à surligner les passages que je trouve les plus enrichissants et à écrire en rouge ceux qui parlent d'un thème qui m'est cher : la liberté (trois autres pages de mon blog sont consacrées à ces passages des Évangiles, du reste du Nouveau Testament ou de l'Ancien Testament qui parlent de la liberté). D'après Marie-Noëlle Thabut, "... si nous ne trouvons pas dans les textes une parole libérante, c'est que nous ne les avons pas compris."

 

Version audio, trouvée sur le site de Radio-Notre-Dame.

En bas de page, vous avez désormais les versions vidéo des commentaires, trouvées sur KTO TV. Toutefois, étant actuellement en pélerinage à Međugorje (Médjugorje), j'ai des difficultés à introduire des liens ou des vidéos dans les articles du blog.

PREMIÈRE LECTURE – Job 19, 1. 23-27a

1 Job prit la parole et dit :
23 « Ah ! si seulement on écrivait mes paroles,
si on les gravait sur une stèle
24 avec un ciseau de fer et du plomb,
si on les sculptait dans le roc pour toujours !
25 Mais je sais, moi, que mon rédempteur est vivant,
que, le dernier, il se lèvera dans la poussière ;
26 et quand bien même on m’arracherait la peau,
de ma chair je verrai Dieu.
27 Je le verrai, moi en personne,
et si mes yeux le regardent, il ne sera plus un étranger. »


Les croyants face à la souffrance
Ce Monsieur Job qui parle ici, en réalité, c’est le peuple d’Israël qui affronte la question la plus difficile de nos existences, celle du mal, de la souffrance, quelle qu’elle soit, de la douleur, de la mort. A vrai dire, Monsieur Job n’a jamais existé, ou plutôt il existe à des milliards d’exemplaires : c’est vous c’est moi lorsque nous souffrons.
Le personnage de Job a été inventé par un auteur particulièrement courageux qui ose crier, se révolter même contre la souffrance, contre toute forme de souffrance.
Mais parce qu’il représente le peuple d’Israël, le personnage de Job est croyant, de cette foi indéracinable qui anime ce peuple depuis la découverte de Moïse au buisson ardent : lorsque Dieu lui a dit qu’il est proche de tout homme qui souffre. C’est cette foi qu’il affirme avec force dans le texte que nous venons d’entendre. Et cette profession de foi est si grave et importante à ses yeux qu’il voudrait que personne ne puisse l’effacer. « Ah ! si seulement on écrivait mes paroles, si on les gravait sur une stèle avec un ciseau de fer et du plomb, si on les sculptait dans le roc pour toujours ! » Ici Job fait allusion à la coutume de couler du plomb fondu dans les lettres gravées sur une pierre pour rendre l’inscription plus lisible.

Mon « libérateur » est vivant
Le mot « rédempteur » est, lui aussi, une référence aux coutumes des temps bibliques. Ce mot traduit un mot hébreu qui se dit « Go’el ». Le Go’el, c’est le plus proche parent, celui qui doit vous libérer quand votre situation de pauvreté a fait de vous l’esclave de votre créancier.
S’il arrive qu’un Israélite soit obligé de se vendre comme esclave pour payer ses dettes, son plus proche parent sera son « Go’el », son « Racheteur » ; on dit qu’il le « revendiquera », c’est-à-dire que, très concrètement, il remboursera le créancier pour obtenir la libération de son parent (Lv 25, 47-49). De la même manière, si un Israélite est obligé de vendre son patrimoine, le plus proche parent, le « Go’el » exercera un droit de préemption (Lv 25, 25). L’aspect financier est bien réel, sinon le créancier ne lâcherait pas prise, mais il est secondaire. L’aspect premier est celui de libération, c’est l’unique objectif de l’opération.
Cette institution traduit une très haute idée de ce que doit être la vie des membres du peuple élu : au nom du Dieu libérateur, et parce que le peuple de Dieu doit être fait d’hommes libres, un fils d’Israël ne peut pas tolérer de laisser ses proches réduits en esclavage.
Le peuple d’Israël a l’audace de penser que Dieu est son plus proche parent et son libérateur. Il lui applique donc le titre de Go’el. Dieu lui-même ne s’est-il pas à plusieurs reprises manifesté comme le libérateur d’Israël ? A commencer par la sortie d’Égypte. Et pendant l’Exil à Babylone, le prophète Isaïe a maintes fois soutenu l’espérance de ses compatriotes en leur promettant que Dieu interviendrait un jour pour les libérer. C’est dans de tels contextes que le vocabulaire de « revendication, rédemption, rachat » a été appliqué à Dieu. Il y avait là une formidable avancée théologique, puisque Dieu était ainsi présenté comme le plus proche parent de son peuple et le plus disposé à intervenir pour le libérer. Il fallait donc avoir déjà cheminé un certain nombre de siècles dans l’Alliance avec Dieu pour en arriver là !

Il se lèvera dans la poussière
Je continue le texte : « mon rédempteur est vivant, le dernier, il se lèvera dans la poussière ». Vous vous souvenez que, parmi les nombreux malheurs de Job, il est atteint d’une maladie de peau, incurable, et contagieuse, et que, pour éviter la contagion, il a été obligé de quitter sa maison et de se réfugier sur ce qu’on appellerait la déchetterie municipale. (On a l’habitude de représenter Job sur un tas de fumier.) Lorsque Job parle de la poussière, c’est à cela qu’il fait allusion. C’est à cause de cette maladie, qu’il voit sa peau partir en lambeaux, et qu’il dit : « quand bien même on m’arracherait la peau »

De ma chair je verrai Dieu
Et là, on atteint le sommet de ce texte. À l’époque où le livre de Job a été écrit, sur le sujet qui nous préoccupe, la foi d’Israël se déclinait en trois points :
Premièrement, Dieu est juste ; deuxièmement, la justice consiste à récompenser les bons et punir les méchants ; troisièmement, il n’y a rien après la mort. Pour le dire autrement, on ne croyait pas encore à la résurrection de la chair. Pour Job, alors, la conclusion s’impose :
Puisque Dieu est juste, et puisqu’il n’existe rien après la mort, c’est avant la mort de Job que justice sera faite. Et, pour l’instant, dans la pensée de Job, justice rime avec rétribution. Donc Dieu apparaîtra à Job avant sa mort et le rétablira dans ses biens et son bonheur. Sa peau part en lambeaux (à cause de sa maladie) soit, mais même sans la peau, c’est de son vivant (« dans sa chair ») que Job verra Dieu.
Cette phrase (De ma chair, je verrai Dieu) n’est donc pas une affirmation de la Résurrection. Mais c’est vraiment une extraordinaire profession de foi !
Aujourd’hui, nous qui croyons fermement à la Résurrection des morts, nous lisons ce passage du livre de Job dans les célébrations de funérailles ; car l’Esprit Saint a continué à souffler et, plusieurs siècles plus tard, le peuple d’Israël a finalement découvert la foi en la résurrection de la chair. Évidemment, le texte de Job n’en est que plus vrai !

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Compléments
- « De ma chair je verrai Dieu. Je le verrai, moi en personne… » À la fin du livre, Job dira effectivement « mes yeux t’ont vu » (Jb 42, 7).
- Le thème du Go’el dans l’Ancien Testament
En hébreu, le mot « Go’el » vient d’une racine (GA’AL) qui signifie « racheter, revendiquer », mais surtout « protéger, délivrer ».
On en trouve déjà une intuition chez Osée (Os 13, 14) puis avec force chez Jérémie : « Le Seigneur rachète Jacob, il le revendique, le délivrant de la main d’un plus fort » (Jr 31, 11). « Leur défenseur est fort, Le Seigneur le tout-puissant, c’est son nom. » (Jr 50, 34). Et on ne s’étonne pas de trouver ce thème généreusement développé par le Deuxième Isaïe pendant l’Exil à Babylone : les termes de la famille du mot « Go’el », absents des trente-neuf premiers chapitres se trouvent dix-sept fois dans les chapitres 40 à 55. Pour n’en retenir qu’une phrase : « Ne crains pas, car je t’ai racheté, je t’ai appelé par ton nom, tu es à moi. » (Is 43, 1).


PSAUME – 62 (63), 2, 3-4, 5-6, 7-8

2 Dieu, tu es mon Dieu, je te cherche dès l’aube :
mon âme a soif de toi ;
après toi languit ma chair,
terre aride, altérée, sans eau.

3 Je t’ai contemplé au sanctuaire,
j’ai vu ta force et ta gloire.
4 Ton amour vaut mieux que la vie :
tu seras la louange de mes lèvres !

5 Toute ma vie je vais te bénir,
lever les mains en invoquant ton nom.
6 Comme par un festin je serai rassasié :
la joie sur les lèvres, je dirai ta louange.

7 Dans la nuit, je me souviens de toi
et je reste des heures à te parler.
8 Oui, tu es venu à mon secours :
je crie de joie à l’ombre de tes ailes.


« Je crie de joie à l’ombre de tes ailes »
« Je crie de joie à l’ombre de tes ailes » : c’est beau, mais c’est quand même étonnant ! En fait, il faut se transporter en pensée, à l’intérieur du Temple de Jérusalem (avant sa destruction, bien sûr, en 587 av.J.C. par Nabuchodonosor)… et supposer que nous sommes prêtre ou lévite. Là, dans le lieu le plus sacré, le « Saint des Saints », se trouvait l’Arche d’Alliance1 : un petit coffret de bois précieux, recouvert d’or, à l’intérieur comme à l’extérieur, qui abritait les tables de la Loi. Sur ce coffret, veillaient deux énormes statues de chérubins.
Les « Chérubins » n’ont pas été inventés par Israël : le mot vient de Mésopotamie. C’étaient des êtres célestes, à corps et pattes de lion, face d’homme, et surtout des ailes immenses. En Mésopotamie, ils étaient honorés comme des divinités… En Israël au contraire, on prend bien soin de montrer qu’ils ne sont que des créatures : ils sont représentés comme des protecteurs de l’Arche, mais leurs ailes déployées sont considérées comme le marchepied du trône de Dieu. Ici, un prêtre en prière dans le Temple, à l’ombre des ailes des chérubins se sent enveloppé de la tendresse de son Dieu depuis l’aube jusqu’à la nuit.2

Dans le Temple de Jérusalem
Les autres images de ce psaume sont toutes également empruntées au vocabulaire des lévites : « Je t’ai contemplé au sanctuaire » : ils étaient les seuls à pénétrer dans la partie sainte du Temple2… « toute ma vie, je vais te bénir » : effectivement toute leur vie était consacrée à la louange de Dieu… « lever les mains en invoquant ton nom » : là nous voyons le lévite en prière, les mains levées… « Comme par un festin je serai rassasié », c’est une allusion à certains sacrifices qui étaient suivis d’un repas de communion pour tous les assistants, et d’autre part, on sait que les lévites recevaient pour leur nourriture une part de la viande des sacrifices… « Dans la nuit, je me souviens de toi, je reste des heures à te parler » : lorsqu’ils étaient de service à Jérusalem, leur vie entière se déroulait dans l’enceinte du Temple.

Israël comme un lévite
En fait, ce psaume est une métaphore : ce lévite, c’est Israël tout entier qui, depuis l’aube de son histoire et jusqu’à la fin des temps, s’émerveille de l’intimité que Dieu lui propose : « Dieu, tu es mon Dieu, je te cherche dès l’aube, mon âme a soif de toi… » Et quand il dit « dès l’aube », il veut dire depuis l’aube des temps : depuis toujours le peuple d’Israël est en quête de son Dieu. « Mon âme a soif de toi ; après toi languit ma chair, terre aride, altérée, sans eau » : en Israël, ces expressions sont très réalistes : la terre désertique, assoiffée, qui n’attend que la pluie pour revivre, c’est une expérience habituelle, très suggestive.
Depuis l’aube de son histoire, Israël a soif de son Dieu, une soif d’autant plus grande qu’il a expérimenté la présence, l’intimité proposée par Dieu. La plus belle prière est certainement celle qui jaillit de notre pauvreté spirituelle, comme la plainte du déshydraté : « J’ai soif ».
« Je t’ai contemplé au sanctuaire » est une allusion aux manifestations de Dieu au Sinaï, le lieu sacré où le peuple a contemplé son Dieu qui lui offrait l’Alliance. « J’ai vu ta force et ta gloire », dans la mémoire d’Israël, cela évoque les prodiges de l’Exode pour libérer son peuple de l’esclavage en Égypte. Tout autant que la formule « Tu es venu à mon secours » : on n’oubliera jamais, de mémoire d’homme, en Israël, cette phrase de Dieu à Moïse : « Oui, vraiment, j’ai vu la misère de mon peuple en Égypte et je l’ai entendu crier sous les coups de ses chefs de corvée. Oui, je connais ses souffrances. Je suis descendu pour le délivrer. » (Ex 3, 7).

Dieu comme un aigle qui apprend à ses petits à voler
Quand on méditait sur cette libération apportée par Dieu, on comparait parfois celui-ci à un aigle apprenant à ses petits à voler : « Il est comme l’aigle qui encourage sa nichée : il plane au-dessus de ses petits, il déploie toute son envergure, il les prend et les porte sur ses ailes. » (Dt 32, 11). En écho on lit dans le livre de l’Exode, au moment de la célébration de l’Alliance : « Tu diras ceci à la maison de Jacob… Vous avez vu vous-mêmes comment je vous ai portés sur des ailes d’aigle et vous ai fait arriver jusqu’à moi. » (Ex 19, 4). Si bien que les ailes des chérubins dans le Temple prenaient encore une autre signification. Elles sont les ailes protectrices de celui qui apprend à Israël le chemin de la liberté.
Toutes ces évocations d’une vie d’Alliance, d’intimité sans ombre sont peut-être la preuve que ce psaume a été écrit dans une période moins lumineuse ! Où l’on a bien besoin de s’accrocher aux souvenirs du passé. Tout n’est pas si rose et les derniers versets (que la liturgie ne nous fait pas chanter), disent fortement, violemment même l’attente de la disparition du mal sur la terre, par exemple : « Ceux qui pourchassent mon âme, qu’ils descendent aux profondeurs de la terre »…
Israël attend la pleine réalisation des promesses de Dieu, les cieux nouveaux, la terre nouvelle, et la délivrance de tout mal et de toute persécution.
L’expression « je te cherche dès l’aube… mon âme a soif » dit bien que cette quête n’est pas encore comblée : Israël est le peuple de l’attente, de l’espérance : « Mon âme attend le Seigneur, plus sûrement qu’un veilleur3 n’attend l’aurore. » (Ps 129/130, 6).

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Notes
1 – L’Arche d’Alliance est perdue depuis l’Exil à Babylone et personne ne sait ce qu’elle est devenue.
2 – En réalité, seul le grand-prêtre avait accès au Saint des Saints, une fois par an, le jour du Yom Kippour (le Grand Pardon). Le prêtre en prière, s’imagine être sous l’ombre de l’Arche.
3 – Quand Jésus parle de veille, de vigilance dans la parabole des vierges sages et des vierges folles, c’est à cela qu’il pense : une recherche permanente de Dieu.
Aujourd’hui à la suite du peuple juif, le peuple chrétien reprend à son compte cette prière, cette soif, cette attente : le psaume 62/63 fait partie de la prière des Heures du dimanche matin de la première semaine. Car dans la liturgie chrétienne, le dimanche, jour de la Résurrection du Christ, est le jour privilégié où nous célébrons la totalité du mystère de l’Alliance de Dieu avec son peuple, depuis l’aube de son histoire, dans l’attente de l’avènement définitif de son Royaume.
Attention, quand nous disons Arche aujourd’hui, nous risquons de penser à une œuvre architecturale imposante : les Parisiens penseront peut-être à ce qu’ils appellent la Grande Arche de la Défense… Pour Israël, c’est tout autre chose ! Il s’agit de ce qu’ils avaient de plus sacré1 :
Et donc, à un deuxième niveau, c’est l’expérience du peuple qui affleure dans ce psaume : par exemple « mon âme a soif de toi, après toi languit ma chair, terre aride, altérée, sans eau » est certainement une allusion au séjour dans le désert après la sortie d’Égypte et à l’expérience terrible de la soif à Massa et Meriba (Ex 17).


DEUXIÈME LECTURE – Romains 8, 18 – 23

Frères,
18 j’estime qu’il n’y a pas de commune mesure
entre les souffrances du temps présent
et la gloire que Dieu va bientôt révéler en nous.
19 En effet, la création aspire de toutes ses forces
à voir cette révélation des fils de Dieu.
20 Car la création a été livrée au pouvoir du néant,
non parce qu’elle l’a voulu,
mais à cause de celui qui l’a livrée à ce pouvoir.
Pourtant, elle a gardé l’espérance
21 d’être, elle aussi, libérée de l’esclavage,
de la dégradation inévitable,
pour connaître la liberté,
la gloire des enfants de Dieu.
22 Nous le savons bien,
la création tout entière crie sa souffrance,
elle passe par les douleurs d’un enfantement qui dure encore.
23 Et elle n’est pas seule.
Nous aussi nous crions en nous-mêmes notre souffrance ;
nous avons commencé par recevoir le Saint Esprit,
mais nous attendons notre adoption
et la délivrance de notre corps.


Le projet éternel de Dieu
A l’occasion de la commémoration de tous les défunts, c’est-à-dire tous ceux qui sont déjà retournés vers le Père, nous sommes inévitablement confrontés à cette énigme de la mort. Alors l’Église nous propose de nous remettre en face du grand projet de Dieu : toute notre vie, y compris notre mort et celle de nos proches entre dans cette perspective du projet éternel de Dieu. Ce dessein bienveillant, Paul le décrit ici, dans la lettre aux Romains comme une naissance, celle de la Création nouvelle, de l’humanité nouvelle : « La Création tout entière gémit dans les douleurs d’un enfantement qui dure encore. » Je note au passage que cette image (métaphore) des douleurs de l’accouchement était utilisée déjà en Israël pour évoquer l’accomplissement progressif du projet de Dieu.
Cela veut dire, et le peuple d’Israël le savait déjà, que la Création n’est pas un événement du passé : elle est un projet en marche ; et l’attente, on le sait, est l’une des grandes caractéristiques de la religion juive. J’ai dit « l’attente » ; j’aurais dû dire « l’espérance ». Paul était tout entier habité par l’espérance de son peuple ; ses lettres en sont pleines. Mais depuis qu’il a rencontré Jésus ressuscité, son attente a pris un nouveau visage.

Depuis la Résurrection du Christ, la face du monde est changée
Car, de deux choses l’une : ou Christ est ressuscité ou il ne l’est pas !… S’il ne l’est pas, tout l’édifice de notre foi et de notre espérance1 s’écroule. S’il l’est, alors la face du monde est changée : la haine des hommes est vaincue, l’amour et la vie ont triomphé. Le Royaume de Dieu est déjà inauguré.
Depuis que Jésus est ressuscité, nous sommes déjà dans le monde nouveau, c’est-à-dire que nous avons le pouvoir de vivre comme des hommes nouveaux. Dans sa première lettre, Jean s’émerveille comme Paul : « Mes bien-aimés, dès à présent nous sommes enfants de Dieu, mais ce que nous serons n’a pas encore été manifesté. Nous savons que, lorsqu’il paraîtra, nous lui serons semblables, puisque nous le verrons tel qu’il est. » (1 Jn 3, 2-3). Alors l’attente des Chrétiens, c’est que la Résurrection du Christ illumine l’humanité tout entière, comme une sorte de contagion. « C’est un feu que je suis venu apporter sur la terre, et comme je voudrais qu’il soit déjà allumé ! » disait Jésus (Lc 12, 49).
Notre rôle à nous, maintenant, c’est de propager ce feu ; et pour cette mission, nous sommes assurés de la présence permanente de l’Esprit Saint à nos côtés : c’est lui qui souffle inlassablement sur le monde pour le tourner vers Dieu. « Nous avons commencé par recevoir le Saint Esprit, mais nous attendons notre adoption et la délivrance de notre corps » dit Paul.

Enfin libres de vivre en fils de Dieu
Malheureusement, en français, l’expression « délivrance de notre corps » est ambiguë : entendons-nous bien, ce n’est pas nous qui allons être délivrés de notre corps, c’est notre corps qui va être délivré ! Nous n’attendons pas d’être délivrés de notre corps, c’est notre corps, c’est-à-dire notre être tout entier, actuellement encore enchaîné, c’est-à-dire encore lié au péché, qui sera enfin libéré, libre de vivre en fils de Dieu.
La quatrième Prière Eucharistique a cette phrase superbe : « Il (Ton Fils) a envoyé d’auprès de toi, comme premier don fait aux croyants l’Esprit qui poursuit son œuvre dans le monde et achève toute sanctification. » « Toute sanctification », c’est-à-dire toute transformation. Pour l’instant, la Création est encore « livrée au pouvoir du néant » : la formidable puissance qui anime la Création tout entière est trop souvent dirigée contre elle-même, elle est le théâtre de toutes sortes de violences. Et c’est pour cela que Paul parle des « souffrances du temps présent » : les progrès de l’humanité vers plus de vérité, de justice et de liberté se font dans l’ombre et dans l’effort, la fatigue, la douleur même parfois. Tous ceux qui ont consacré leur vie à une juste cause ont eu à souffrir.

Vers les cieux nouveaux et la terre nouvelle
Mais dans les cieux nouveaux et la terre nouvelle que nous attendons, vers lesquels nous tendons, plutôt, la puissance qui habite la Création sera devenue passion de l’unité : « Nous attendons des cieux nouveaux et une terre nouvelle où la justice habitera. » (2 P 3, 13). Alors la Création sera « libérée de l’esclavage, de la dégradation inévitable, pour connaître la liberté ».
C’est là que la vie de ceux qui nous ont précédés prend sa vraie dimension. Car c’est grâce aux efforts humbles et patients de tous ceux qui s’y sont engagés que le grand projet de Dieu avance avec l’assistance de l’Esprit Saint. Une phrase du Père Teilhard de Chardin nous aide à méditer ce grand projet de Dieu dans lequel Jésus est bien la tête de l’humanité nouvelle, mais où chacun de nous, membre du Corps du Christ a sa place : « Dès l’origine des Choses un Avent de recueillement et de labeur a commencé… Et depuis que Jésus est né, qu’Il a fini de grandir, qu’Il est mort, tout a continué de se mouvoir, parce que le Christ n’a pas achevé de se former. Il n’a pas ramené à Lui les derniers plis de la Robe de chair et d’amour que lui forment ses fidèles … » (Ecrits de guerre – 1916).
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Note
1 – L’espérance, c’est tout simplement la foi conjuguée au futur.

Compléments
- « Jésus proclamait l’évangile de Dieu et disait : le temps est accompli et le Règne de Dieu s’est approché : convertissez-vous et croyez à l’évangile. » C’est-à-dire « croyez à cette extraordinaire bonne nouvelle du projet de Dieu », « ce mystère tenu caché tout au long des âges et que Dieu a manifesté maintenant à ses saints », comme dit Paul ailleurs (Col 1, 26).

- Rm 8, 18 : « Frères, j’estime qu’il n’y a pas de commune mesure entre les souffrances du temps présent et la gloire que Dieu va bientôt révéler en nous. »
à rapprocher de Sg 3, 5 : « Ce qu’ils ont eu à souffrir était peu de chose auprès du bonheur dont ils seront comblés. »
- Rm 8, 23 : La traduction liturgique dit « Nous avons commencé par recevoir le Saint Esprit, mais nous attendons notre adoption » ; dans le texte originel, il y a le mot « prémices » : « Nous qui possédons les prémices de l’Esprit, nous gémissons intérieurement, attendant l’adoption. » Au sens biblique, les prémices étaient à la fois début et promesse de la récolte tout entière. Belle image pour dire que nous possédons déjà les arrhes du salut définitif ; « car l’amour de Dieu a été répandu dans nos coeurs par l’Esprit Saint qui nous a été donné » (Rm 5, 5). Et l’on peut entendre que c’est parce que nous possédons déjà les prémices, parce que nous sommes déjà animés par l’Esprit, que nous gémissons dans l’attente de notre transformation définitive.
- A propos de la Création : il semble bien que Paul parle de l’ensemble du cosmos, et pas seulement de nous. En cela, il ne fait que reprendre un thème familier aux hommes de la Bible, pour lesquels par exemple, la dysharmonie engendrée par le mauvais choix d’Adam entraîne le jardin tout entier, c’est-à-dire toute la création dans le chaos : « Le sol sera maudit à cause de toi. » (Gn 3, 17). A l’inverse, quand la justice habitera sur la terre, non seulement les hommes, mais aussi les animaux connaîtront la paix. Car l’homme fait partie du cosmos et ne se conçoit pas sans lui ; c’est l’un des sens de la magnifique « parabole » des animaux du prophète Isaïe : « Le loup habitera avec l’agneau, le léopard se couchera près du chevreau. Le veau et le lionceau seront nourris ensemble, un petit garçon les conduira. La vache et l’ourse auront même pâture, leurs petits même gîte. Le lion, comme le bœuf, mangera du fourrage. Le nourrisson s’amusera sur le nid du cobra. Sur le trou de la vipère, le jeune enfant étendra la main. Il ne se fera ni mal ni destruction sur toute ma montagne sainte, car le pays sera rempli de la connaissance du SEIGNEUR, comme la mer que comblent les eaux. » (Is 11, 6-9). (Voir aussi Is 65, 17). La résurrection des fils d’Adam s’accompagnera d’un renouvellement de toutes choses.

Le projet de Dieu en gestation
- Imaginons la naissance d’une œuvre d’art, une immense sculpture de bronze, par exemple : j’ai en tête une grande croix de bronze offerte à une église de mon diocèse par un sculpteur tchèque ; aujourd’hui, elle est admirable, mais que de difficultés, petites et grandes, pour en arriver là ! Depuis le premier jour, l’artiste sait où il va et il sait qu’il lui faudra beaucoup de patience et de temps ; il faudra passer par bien des étapes, des débuts de réalisation, des échecs, peut-être… Dans bien des cas, il devra s’entourer de collaborateurs. Ceux-ci devront endurer les fatigues et les peines, les risques sans très bien savoir où ce travail parfois ingrat les mènera. Car seul l’artiste imagine déjà l’œuvre achevée ; et la beauté entrevue, comment la décrire, la faire partager à ses collaborateurs ? Ceux-ci devront faire preuve de beaucoup de confiance pour s’engager sur ce chantier.
On pourrait comparer le projet de Dieu à cette naissance d’une œuvre d’art : d’ailleurs Paul parle bien d’enfantement. Mais, par rapport aux collaborateurs habituels d’un artiste, nous avons un immense privilège : nous entrevoyons déjà l’œuvre achevée : « Le Verbe s’est fait chair et il a habité parmi nous et nous avons vu sa gloire, cette gloire que, Fils unique plein de grâce et de vérité, il tient du Père. » (Jn 1, 14).


ÉVANGILE – Matthieu 11, 25 – 30

25 En ce temps-là,
Jésus prit la parole :
« Père, Seigneur du ciel et de la terre,
je proclame ta louange :
ce que tu as caché aux sages et aux savants,
tu l’as révélé aux tout-petits.
26 Oui, Père, tu l’as voulu ainsi dans ta bonté.
27 Tout m’a été confié par mon Père ;
personne ne connaît le Fils, sinon le Père,
et personne ne connaît le Père, sinon le Fils
et celui à qui le Fils veut le révéler.
28 Venez à moi,
vous tous qui peinez sous le poids du fardeau,
et moi, je vous procurerai le repos.
29 Prenez sur vous mon joug,
devenez mes disciples,
car je suis doux et humble de cœur,
et vous trouverez le repos.
30 Oui, mon joug est facile à porter,
et mon fardeau léger. »


« Prenez sur vous mon joug »
« Prenez sur vous mon joug » dit Jésus ; là-bas on savait bien ce qu’est un joug : une pièce de bois, très lourde, très solide, qui attache deux animaux, deux bœufs normalement, pour labourer. Ils conjuguent leurs forces et le plus puissant des deux imprime son pas à l’attelage. Au sens figuré, « Prendre le joug » suggère donc que l’on s’attache à quelqu’un pour marcher du même pas, attelés à la même tâche.
Si bien que cette expression était devenue courante dans l’Ancien Testament et dans le Judaïsme pour évoquer l’Alliance entre Dieu et son peuple : lorsqu’on promettait de « Prendre le joug de la Torah » cela voulait dire s’engager à suivre la Loi de Dieu, s’atteler à Dieu, en quelque sorte ; étant entendu que toute la force de « l’attelage » ainsi composé vient de Dieu lui-même ! Pour un Juif, le service de la Torah n’est donc pas un fardeau trop lourd, c’est le chemin du vrai bonheur. On parlait même parfois de la « joie du joug ! »
Visiblement c’est bien de cela que Jésus parle, et il fait lui aussi le lien entre le joug de la Torah et le repos : « Prenez sur vous mon joug, devenez mes disciples », c’est-à-dire pratiquez mes commandements « et vous trouverez le repos ».

« Mon joug est facile à porter »
Mais on sent bien également dans ces quelques lignes une pointe polémique : « Oui, mon joug est facile à porter, et mon fardeau léger. » Manière de dire : Mon joug à moi est facile à porter, ce n’est pas le cas de tout le monde. D’ailleurs, Jésus ne se prive pas de le dire : « Venez à moi, vous tous qui peinez sous le poids du fardeau ».
Effectivement, certains Pharisiens, à force de scrupules, avaient transformé la pratique de la Loi de Dieu en un cortège d’obligations tatillonnes ; si bien qu’une majorité du peuple avait bien du mal à observer la totalité des commandements que les autorités religieuses leur imposaient et ils sentaient le mépris dont ils étaient l’objet.
Jésus propose donc à ses disciples de déposer ces fardeaux trop lourds : son joug à lui, c’est tout simplement la loi d’aimer, et c’est lui qui nous en donne la force.
Quant au repos, c’était également un mot familier aux auditeurs de Jésus ; par exemple, l’Ancien Testament présentait la Terre Promise comme le lieu du repos accordé par Dieu à son peuple. Et, en contrepoint, quand le peuple était infidèle à la loi, le psaume 94/95 exprimait la tristesse de Dieu : « J’ai dit : ce peuple a le cœur égaré, il n’a pas connu mes chemins… Jamais ils n’entreront dans mon repos. » Reprenant ce psaume, la lettre aux Hébreux annonce un nouveau jour où avec le Christ, nous entrerons avec assurance dans le repos de Dieu : « Empressez-vous donc d’entrer dans ce repos. » (He 4, 11).

« Moi, je vous procurerai le repos »
La chose très nouvelle dans ce discours, c’est que Jésus s’identifie à Dieu : lui seul peut se permettre de dire « Moi, je vous procurerai le repos. Prenez sur vous mon joug, devenez mes disciples, et vous trouverez le repos. Oui, mon joug est facile à porter, et mon fardeau léger. » Les représentants de la religion ne pouvaient qu’être agacés par ces propos. En revanche, ceux qui « peinaient sous le poids du fardeau », pour reprendre l’expression de Jésus, étaient attirés par son attitude de respect et d’attention à chacun, lui qui était « doux et humble de cœur2». Ce sont eux qui, spontanément, ont compris que Dieu était là. On a là une application de la fameuse béatitude : « Heureux les pauvres de cœur, le royaume des cieux est à eux ».
Alors Jésus s’émerveille : ces pauvres de cœur comprennent son message à une profondeur telle que cela ne peut venir que du Père : « Ce que tu as caché aux sages et aux savants, tu l’as révélé aux tout-petits. Oui, Père, tu l’as voulu ainsi dans ta bonté. » Jésus tiendra le même langage un peu plus tard, lorsque Pierre, un homme simple, lui aussi, lui aura déclaré : « Tu es le Christ, le Fils du Dieu vivant, Jésus lui dira aussitôt : Heureux es-tu, Simon, fils de Jonas, car ce n’est pas la chair et le sang qui t’ont révélé cela, mais mon Père qui est dans les cieux. » (Mt 16, 17).

Toute vraie sagesse vient de Dieu
Une fois de plus, Jésus est bien ici dans la droite ligne de l’Ancien Testament qui a toujours déclaré haut et fort que toute vraie sagesse, toute vraie intelligence ne peuvent venir que de Dieu ; c’est ce qu’exprime à sa manière la très belle image du livre de la Genèse : l’arbre de la connaissance de ce qui rend heureux ou malheureux n’est pas accessible à l’homme par ses seules forces. Le livre de Job le dit lui aussi dans un poème admirable consacré à la Sagesse : « La sagesse, où la trouver ? Où réside l’intelligence ? On en ignore le prix chez les hommes, et elle ne se trouve pas au pays des vivants… Dieu en a discerné le chemin, il a su, lui, où elle réside. » (Jb 28, 12… 23).
Chaque fois que Jésus est mis devant l’évidence de la foi, il manifeste sa joie et sa reconnaissance au Père3; l’évangile nous révèle ainsi ce qu’est la véritable prière d’action de grâce : bonheur filial émerveillé devant l’initiative de Dieu se révélant aux hommes. Ce dont Jésus s’émerveille aussi, c’est de l’intimité que lui offre son Père : il contemple la communion inouïe qui les unit : « Tout m’a été confié par mon Père ; personne ne connaît le Fils, sinon le Père, et personne ne connaît le Père, sinon le Fils et celui à qui le Fils veut le révéler. »
—————————————–

Notes
1 – Ben Sirac reprend ce thème du joug de la Torah : « Tu trouveras en elle le repos, elle se changera pour toi en joie. Alors ses entraves seront pour toi une protection puissante et son carcan un vêtement glorieux. Son joug est une parure d’or, ses liens sont un ruban de pourpre violette. » (Si 6, 28-30). « Soumettez votre nuque à son joug et que votre âme reçoive l’instruction. » (Si 51, 26).
2 – « Doux et humble de cœur » : l’évangéliste, rapportant cette parole, y entendait certainement un écho de la prophétie de Zacharie sur le roi doux et humble monté sur un âne (Za 9, 9-10 ; cf la première lecture).
3 – Le passage parallèle à celui-ci dans l’évangile de Luc commence par ces mots : « A l’heure même (il s’agit du retour de mission des soixante-douze disciples), il exulta sous l’action de l’Esprit-Saint. » (Lc 10, 21).

Commentaires de Marie-Noëlle Thabut, année liturgique A, commémoration de tous les défunts fidèles (2 novembre 2014)

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20 octobre 2014 1 20 /10 /octobre /2014 22:56

Ces commentaires, trouvés sur le site "Église catholique en France", permettent à toute personne de bonne volonté, chrétienne ou non, de mieux comprendre la Bible, le livre le plus diffusé au monde, en
  • décodant le langage imagé utilisé par l'auteur.

Je souhaite arriver à mettre ici, chaque dimanche, les commentaires de Marie-Noëlle Thabut. Ma seule contribution consiste à surligner les passages que je trouve les plus enrichissants et à écrire en rouge ceux qui parlent d'un thème qui m'est cher : la liberté (trois autres pages de mon blog sont consacrées à ces passages des Évangiles, du reste du Nouveau Testament ou de l'Ancien Testament qui parlent de la liberté). D'après Marie-Noëlle Thabut, "... si nous ne trouvons pas dans les textes une parole libérante, c'est que nous ne les avons pas compris."

 

Version audio, trouvée sur le site de Radio-Notre-Dame.

En bas de page, vous avez désormais les versions vidéo des commentaires, trouvées sur KTO TV.

PREMIÈRE LECTURE – Exode 22, 20 – 26

Quand Moïse transmettait au peuple
les lois du Seigneur, il disait :
20 « Tu ne maltraiteras point l’immigré qui réside chez toi,
tu ne l’opprimeras point,
car vous étiez vous-mêmes des immigrés en Égypte.
21 Vous n’accablerez pas la veuve et l’orphelin.
22 Si tu les accables et qu’ils crient vers moi,
j’écouterai leur cri.
23 Ma colère s’enflammera et je vous ferai périr par l’épée :
vos femmes deviendront veuves, et vos fils, orphelins.
24 Si tu prêtes de l’argent à quelqu’un de mon peuple,
à un pauvre parmi tes frères,
tu n’agiras pas envers lui comme un usurier :
tu ne lui imposeras pas d’intérêts.
25 Si tu prends en gage le manteau de ton prochain,
tu le lui rendras avant le coucher du soleil.
26 C’est tout ce qu’il a pour se couvrir ;
c’est le manteau dont il s’enveloppe,
la seule couverture qu’il ait pour dormir;
S’il crie vers moi, je l’écouterai,
car moi, je suis compatissant ! »


Les lois dites ‘de Moïse’
Le livre de l’Exode contient plusieurs textes de loi qui sont tous attribués à Moïse : en réalité, Moïse en personne n’a promulgué qu’un premier ensemble de lois ; puis au long de la vie du peuple d’Israël, de nouvelles lois adaptées aux nouvelles conditions sociales ont vu le jour et ont été insérées dans le livre de l’Exode, à la suite des premières. Tout comme notre Code civil ou pénal est régulièrement modifié, complété et pourtant c’est le même livre et il continue à porter le même nom. Mais les lois nouvelles reflètent le contexte nouveau dans lequel elles ont été votées ; elles répondent à de nouvelles questions, de nouvelles formes de délits : toute loi est toujours de circonstance !
En fait, toutes les lois données par Moïse et par ses successeurs, à des époques différentes, dans des conditions de vie différentes, ont été rassemblées là à la suite du Décalogue (ou des Dix Paroles du Sinaï), parce qu’elles en étaient la suite logique, au long des siècles et de l’évolution historique d’Israël.

Quoi de neuf en Israël ?
Israël n’est ni le premier ni le seul peuple à avoir promulgué des lois ; on a retrouvé au Proche-Orient des codes de lois beaucoup plus anciens : à Ur par exemple, (la patrie d’Abraham), on connaît un code qui date de 2050 av.J.C. ; et le fameux code d’Hammourabi (qui se trouve au Musée du Louvre) remonte à environ 1750, toujours av.J.C. Ces codes ont des quantités de points communs1 : dans toutes les civilisations, la loi est faite pour protéger les faibles : rien d’étonnant donc à ce que la Loi d’Israël, comme les autres, défende les intérêts de la veuve, de l’orphelin, de l’immigré, de l’emprunteur. Mais ce qui est nouveau ici c’est le fondement de la Loi.

Au nom du Dieu libérateur
Le fondement de la Loi d’Israël, c’est la libération d’Égypte : ou, plus exactement, c’est la double expérience de l’esclavage en Égypte et de la libération par Dieu. Et parce que Dieu s’est révélé comme celui qui entend la plainte des humiliés, qui leur rend leur liberté et leur dignité, très logiquement, il continue à travers la Loi à prendre la défense des humiliés. Si bien que toutes les lois bibliques sont émaillées de rappels : rappel de la souffrance endurée quand on était esclaves, humiliés… rappels de l’œuvre de Dieu libérant son peuple. Par exemple, les premiers mots du Décalogue ne sont pas encore un commandement mais un rappel : « C’est moi le SEIGNEUR ton Dieu, qui t’ai fait sortir du pays d’Égypte, de la maison de servitude » (Ex 20, 2) ; ou encore « Vous avez vu vous-mêmes ce que j’ai fait à l’Égypte, comment je vous ai portés (comme) sur des ailes d’aigle et vous ai fait arriver jusqu’à moi » (Ex 19, 4).
Et si Dieu a libéré son peuple c’est parce qu’il a entendu le cri des malheureux : « Les fils d’Israël gémirent du fond de la servitude et crièrent. Leur appel monta vers Dieu du fond de la servitude. Dieu entendit leur plainte ; Dieu se souvint de son alliance avec Abraham, Isaac et Jacob… » (Ex 2, 23-24). De même dans l’épisode du buisson ardent : « Le SEIGNEUR dit : J’ai vu la misère de mon peuple en Égypte et je l’ai entendu crier sous les coups de ses chefs de corvée. Oui, je connais ses souffrances. Je suis descendu pour le délivrer » (Exode 3, 7).
Voilà le fondement de toute Loi en Israël : le Dieu qui entend le cri des malheureux, qui connaît leurs souffrances et donc prend leur défense. « Car moi, je suis compatissant » dit la dernière phrase de notre texte.1
Pour ce peuple qui a fait l’expérience de l’humiliation, il n’est pas difficile de se mettre à la place des humiliés : « Tu ne maltraiteras point l’immigré qui réside chez toi, tu ne l’opprimeras point, car vous étiez vous-mêmes des immigrés en Égypte. »2 Traduisez : parce que vous savez ce que c’est qu’être humilié, vous n’humilierez personne. Ce n’est pas affaire de raisonnement, de beaux sentiments, c’est affaire d’expérience, quelque chose comme « vous savez ce que c’est, alors mettez-vous à leur place ».
Petite précision au passage : l’immigré dont il s’agit ici, c’est l’étranger qui réside durablement dans le pays, qui s’y installe ; il ne s’agit pas de l’étranger de passage, du touriste, qui bénéficiait de l’hospitalité proverbiale en Orient.

La règle d’or : se mettre à la place
Les quelques commandements du texte d’aujourd’hui relèvent tous de la même logique : mettez-vous à la place du pauvre, de l’emprunteur, de la veuve, de l’orphelin ; ne les maltraitez pas, car Dieu entend leur cri ; nous sommes encore au tout début de la Révélation biblique (même si ces textes sont postérieurs à Moïse) mais déjà on sait que Dieu est concerné par la souffrance humaine, et qu’il vient au secours des pauvres et des humiliés.
Malheureusement, pour l’instant, il faut encore menacer pour que la loi soit respectée : « Ma colère s’enflammera et je vous ferai périr par l’épée ». Un jour viendra, nous le savons, où l’homme éduqué peu à peu par Dieu et par la Loi n’aura plus besoin de menaces, car il aura appris à voir en tout homme un frère.
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Notes
1 – Parmi les points communs les plus frappants, on remarque la formulation de type qu’on appelle « casuistique » : par exemple « Si tu prêtes de l’argent … » ou « Si tu prends en gage le manteau de quelqu’un… ». Mais ce qui est intéressant pour nous, ce sont les nouveautés que la Loi d’Israël apporte par rapport aux peuples voisins.
2 – Un peu plus loin, le même thème est repris : « Tu n’opprimeras pas l’émigré : vous connaissez vous-mêmes la vie de l’émigré, car vous avez été émigrés au pays d’Égypte » (Ex 23, 9).

Compléments
- Verset 26 : le mot « compatissant » n’est pas à entendre ici au sens latin (« compatir », en latin, signifie « souffrir avec »). En hébreu, le mot employé dans ce texte signifie « bienveillant », « ayant pitié ».
- Les lois nouvelles reflètent le contexte nouveau dans lequel elles ont été votées.
Prenons un exemple : supposons que vous soyez dans une galerie de tableaux et que vos yeux s’arrêtent sur une Annonciation ; si la Vierge est représentée en costume Renaissance, vous saurez que le peintre ne vivait certainement pas au temps de Jésus, au premier siècle en Palestine… de la même manière, des textes juridiques rédigés après l’installation en Palestine reflètent la société de leur temps et non plus le contexte sociologique de l’Exode. Par exemple, dans ce même chapitre 22, il y a un l’article qui prévoit le cas d’un « voleur surpris à percer le mur d’une maison » (Ex 22, 1) ; il ne date certainement pas des campements sous tente dans le désert du Sinaï ! C’est également le cas dans le texte de ce dimanche : si on s’intéresse au sort des émigrés, c’est que le peuple d’Israël est entré en Palestine, qu’il peut désormais la considérer comme sa terre et que des étrangers viennent à leur tour s’y installer. Toutes conditions, évidemment, non réunies dans le Sinaï pendant l’Exode. Autre chose est un peuple de pasteurs nomades, autre chose un peuple installé, sédentarisé.


PSAUME – 17 (18) 2-3, 4. 20, 47. 51ab

2 Je t’aime, SEIGNEUR, ma force :
3 SEIGNEUR, mon roc, ma forteresse,
Dieu mon libérateur, le rocher qui m’abrite,
mon bouclier, mon fort, mon arme de victoire !

4 Louange à Dieu ! Quand je fais appel au SEIGNEUR,
je suis sauvé de tous mes ennemis.
20 Lui m’a dégagé, mis au large,
il m’a libéré, car il m’aime.

47 Vive le SEIGNEUR ! Béni soit mon Rocher !
Qu’il triomphe, le Dieu de ma victoire.
51 Il donne à son roi de grandes victoires,
il se montre fidèle à son messie pour toujours.


Quand je fais appel au SEIGNEUR, je suis sauvé
Lorsque le peuple d’Israël veut rendre grâce à Dieu pour son soutien et sa sollicitude au long des siècles, il se compare au roi David, poursuivi par le roi Saül, ou bien affrontant le géant Goliath. Dans les deux cas, Le Seigneur a secouru son serviteur David. Je vous rappelle son histoire. Cela se passe un peu avant l’an mille avant J.C. A l’époque le roi légitime d’Israël, choisi par Dieu et consacré par l’onction d’huile du prophète Samuel, ce n’était pas David (pas encore), mais Saül, le premier roi d’Israël.
Mais celui-ci ne remplissait plus sa mission ; son règne, bien commencé, se terminait mal. Au lieu d’écouter le prophète, il avait sciemment transgressé ses ordres, et le prophète Samuel l’avait désavoué. C’est alors qu’il avait choisi David encore très jeune pour qu’il soit formé à la cour et qu’il succède plus tard à Saül. Saül est donc resté le roi en titre jusqu’à sa mort, mais il a dû supporter de voir grandir à la cour David, son rival de plus en plus populaire et à qui tout réussissait. Si bien qu’une haine farouche remplit peu à peu le cœur  de Saül et qu’il essaya, à plusieurs reprises, mais vainement, de se débarrasser de David. Une fois entre autres, Saül poursuivait David et c’est dans une caverne que David a trouvé refuge. D’où l’expression : « Dieu mon libérateur, le rocher qui m’abrite… » Choisi, à sa grande surprise, pour être le futur roi, David savait qu’il pouvait compter sur la protection de Dieu : « Quand je fais appel au SEIGNEUR, je suis sauvé de tous mes ennemis. » Ou encore : « Dieu, mon bouclier, mon fort, mon arme de victoire !… Qu’il triomphe, le Dieu de ma victoire. Il donne à son roi de grandes victoires »

David et Goliath
Vous vous rappelez également la lutte entre David et Goliath : David armé d’une simple fronde affrontait le géant équipé de pied en cap et armé jusqu’aux dents ; vexé de l’accoutrement excessivement simple de son rival, Goliath lui avait dit : « Suis-je un chien pour que tu viennes à moi armé de bâtons ?…Viens ici que je donne ta chair aux oiseaux et aux bêtes des champs ». Et David lui avait répondu : « Toi, tu viens à moi armé d’une épée, d’une lance et d’un javelot ; moi, je viens à toi, armé du nom du SEIGNEUR le Tout-Puissant, le Dieu des armées d’Israël que tu as défié. Aujourd’hui même le SEIGNEUR te remettra entre mes mains… et toute la terre saura qu’il y a un Dieu pour Israël. Et toute cette assemblée le saura : ce n’est ni par l’épée, ni par la lance que le SEIGNEUR donne la victoire, mais le SEIGNEUR est le maître de la guerre et il vous livrera entre nos mains » (1S 17, 43-47).

Le rocher d’Israël
Le peuple d’Israël tout entier, lui aussi, peut dire ces versets en toute vérité : « SEIGNEUR, mon roc… Dieu mon libérateur, le rocher qui m’abrite… Lui m’a dégagé, mis au large, il m’a libéré car il m’aime. Vive le SEIGNEUR ! Béni soit mon Rocher ! … » Tout d’abord, bien avant David, on avait expérimenté qu’une caverne dans un rocher peut être un lieu d’asile ; le livre des Juges en donne des exemples ; dire que Dieu est notre Rocher, c’est donc d’abord dire qu’il est notre secours, notre appui le plus sûr. Par exemple, on trouve dans le Deutéronome le fameux cantique de Moïse au Rocher d’Israël : « Reconnaissez la grandeur de notre Dieu, Lui le Rocher, son action est parfaite, tous ses cheminements sont judicieux ; c’est le Dieu fidèle, il n’y a pas en lui d’injustice, il est juste et droit » (Dt 32, 3-4). A une époque où on pense que chaque peuple a son dieu protecteur, on admet bien que les autres peuples puissent avoir leur rocher, mais il ne vaut quand même pas celui d’Israël ; on trouve dans le même cantique cette phrase superbe : « Le Rocher de nos ennemis n’est pas comme notre Rocher » (Dt 32, 31).

Le Rocher de Massa et Meriba
Moïse, quand il parle de rocher, lui donne certainement encore un autre sens ; on a là évidemment un écho de la libération d’ÉgypteLe SEIGNEUR m’a libéré car il m’aime ») et aussi de l’Exode, la longue marche au Sinaï ; tout au long de ce périple éprouvant, dans la chaleur, la faim, la soif, parmi les scorpions et les serpents brûlants, la présence de Dieu, sa sollicitude ont été le secours du peuple ; une sollicitude qui est allée jusqu’à faire couler l’eau du Rocher : c’est le célèbre passage de Massa et Meriba ; là où on a eu tellement soif qu’on a eu peur d’en mourir et qu’on a accusé Moïse de vouloir la mort du peuple… L’histoire de cette révolte hante la mémoire d’Israël car elle est typique des doutes qui assaillent le croyant ; mais ici, ce n’est pas la révolte qui est évoquée, c’est la bonté de Dieu qui répond à la révolte par un don plus grand encore : « Là-bas, le peuple eut soif ; le peuple murmura contre Moïse : Pourquoi donc, dit-il, nous as-tu fait monter d’Égypte ? Pour me laisser mourir de soif, moi, mes fils et mes troupeaux ? Alors Moïse cria au SEIGNEUR : Que dois-je faire pour ce peuple ? Encore un peu, ils vont me lapider. » Et Dieu répondit « Tu frapperas le Rocher, il en sortira de l’eau et le peuple boira » (Ex 17, 3-6).
Quand le peuple d’Israël chante ce psaume, il rappelle donc cette présence fidèle depuis toujours à ses côtés de Celui dont le Nom même est « Je suis avec vous » ; mais ce rappel est aussi la source de son espérance ; car tout comme David, ce peuple attend la réalisation des promesses du Dieu fidèle, la venue du Messie qui libèrera définitivement l’humanité. « Vive le SEIGNEUR ! Béni soit mon Rocher ! Qu’il triomphe, le Dieu de ma victoire. Il donne à son roi de grandes victoires, il se montre fidèle à son Messie pour toujours ».
—————————————
Complément
Le deuxième livre de Samuel dit que David a chanté ce psaume pour remercier Dieu de l’avoir délivré de tous ses ennemis, à commencer par Saül ; et si vous avez la curiosité de consulter ce deuxième livre de Samuel au chapitre 22, vous y retrouverez le texte de ce psaume 17/18 presque à l’identique. Cela ne prouve pas que, historiquement, David a dit textuellement ces paroles-là, mais que le rédacteur final du livre de Samuel a pensé que ce psaume s’appliquait particulièrement bien à David.


DEUXIÈME LECTURE – 1 Thessaloniciens 1, 5c – 10

Frères,
5 vous savez comment nous nous sommes comportés chez vous
pour votre bien.
6 Et vous, vous avez commencé à nous imiter, nous et le Seigneur,
en accueillant la Parole au milieu de bien des épreuves
avec la joie de l’Esprit Saint.
7 Ainsi vous êtes devenus un modèle pour tous les croyants
de Macédoine et de toute la Grèce.
8 Et ce n’est pas seulement en Macédoine et dans toute la Grèce
qu’à partir de chez vous la parole du Seigneur a retenti,
mais la nouvelle de votre foi en Dieu s’est si bien répandue partout
que nous n’avons plus rien à en dire.
9 En effet, quand les gens parlent de nous,
ils racontent l’accueil que vous nous avez fait ;
ils disent comment vous vous êtes convertis à Dieu
en vous détournant des idoles,
afin de servir le Dieu vivant et véritable,
10 et afin d’attendre des cieux son Fils
qu’il a ressuscité d’entre les morts,
Jésus, qui nous délivre de la colère qui vient.


Partout où il passe, Paul entend parler du rayonnement de la jeune communauté de Thessalonique ; il en déduit que sa prédication a porté son fruit. La Parole accueillie par les Thessaloniciens dans la joie les a transformés en profondeur et, du coup, ils sont devenus un modèle pour les autres… comme une traînée de poudre.

Dans un monde hostile
Pourtant les conditions de leur conversion n’étaient pas faciles : puisque Paul précise qu’ils ont accueilli la Parole « au milieu de bien des épreuves ». Paul fait allusion ici à l’hostilité de certains Juifs à la prédication chrétienne ; Paul, lui-même, Silvain et Timothée ont essuyé les premiers ce refus de l’Évangile par ceux à qui il était destiné en priorité ; maintenant, c’est la nouvelle communauté chrétienne de Thessalonique qui relève le flambeau et qui rencontre à son tour la persécution ; mais elle tient bon comme l’ont fait avant elle le Christ lui-même puis ses apôtres ; c’est le sens de la phrase « Vous avez commencé à nous imiter, nous et le Seigneur, en accueillant la Parole au milieu de bien des épreuves avec la joie de l’Esprit Saint ». Apparemment, la joie est un élément important de l’accueil de la Parole !… cette joie intérieure qui est la signature de l’Esprit Saint.

Tourner le dos aux idoles
« Vous vous êtes convertis à Dieu en vous détournant des idoles » ; évidemment, on se demande de quelles « idoles » il s’agit… cela peut vouloir dire soit divinité païenne, soit (pour des Juifs) une fausse image de Dieu. Or la communauté chrétienne naissante de Thessalonique était très mélangée : d’après les Actes des Apôtres « certains des Juifs se laissèrent convaincre et furent gagnés par Paul et Silas, ainsi qu’une multitude de Grecs adorateurs de Dieu et bon nombre de femmes de la haute société. » (Ac 17, 4).
Avant leur adhésion au Christianisme, ces divers groupes ne pratiquaient pas la même religion ; on n’a aucune précision sur la pratique religieuse des femmes dont Paul parle ici, et il y avait peut-être parmi elles et parmi les Grecs, des gens qui pratiquaient le culte des divinités païennes ; (on sait qu’au moins vingt divinités païennes différentes étaient vénérées à Thessalonique : on en a retrouvé des traces sur des colonnes) ; mais les Juifs et les Grecs réputés « adorateurs de Dieu » ne vénéraient certainement pas des idoles au sens strict : au contraire ils vénéraient le même Dieu que Paul, le Dieu vivant d’Israël. Seulement, on pouvait adorer le Dieu d’Israël et avoir quand même besoin de se convertir : Paul en savait quelque chose ! Lui aussi était adorateur du vrai Dieu, Juif convaincu et c’est au nom même de ses convictions et de l’idée qu’il se faisait de Dieu qu’il avait commencé par persécuter les Chrétiens ; maintenant, il était passé de l’autre côté de la barrière, si on peut dire, et donc il comprenait très bien ce qui se passait. Face à la prédication chrétienne, certains adoptaient l’attitude de Paul, avant sa conversion, d’autres suivaient le Paul du chemin de Damas. La distance entre les deux, c’est l’abandon de ses idées toutes faites sur Dieu, ses idoles, et la découverte du vrai Dieu tel qu’il s’est manifesté en Jésus-Christ.

Tournés vers Dieu comme le Christ
Ici, Paul emploie une expression superbe : « Vous vous êtes convertis à Dieu », littéralement « vous vous êtes tournés vers Dieu » ; en grec ce sont les mots mêmes que saint Jean emploie pour parler de la relation de dialogue sans ombre, de communion, qui unit le Père et le Fils : « Au commencement était le Verbe et le Verbe était tourné vers Dieu et le Verbe était Dieu » (Jn 1, 1). Parce qu’ils ont accepté d’ouvrir leur cœur à la Parole de l’apôtre, les Thessaloniciens ont reçu la grâce de la conversion, du retournement. Désormais, eux aussi, comme le Christ, ils sont tournés vers Dieu et cela leur a donné tous les courages pour tenir bon malgré la persécution. Comme dit saint Jean, encore, dans le Prologue, « A ceux qui l’ont reçu, à ceux qui croient en son nom, il a donné de pouvoir devenir enfants de Dieu » (Jn 1, 12).
Désormais, ils sont à l’abri de « la colère qui vient », dit saint Paul. La « colère de Dieu », c’est une expression classique pour évoquer la fin des temps. Pour les croyants, ce n’est plus une inquiétude, au contraire. Ce sera le jour de la délivrance, où Dieu supprimera tout ce qui fait du mal à l’homme. Et Paul lui-même, dit un peu plus loin, dans cette même lettre « Dieu ne nous a pas destinés à subir sa colère, mais à posséder le salut par Notre Seigneur Jésus-Christ » (1 Thess 5, 9).

L’impatience des croyants
Désormais, en Jésus-Christ, on ne craint plus le jugement de Dieu, au contraire on est impatient de voir s’accomplir pleinement le projet de Dieu ; il y a là, c’est très net dans tout le Nouveau Testament, et en particulier chez saint Paul, un élément très important de la foi chrétienne, l’attente ; non pas une attente passive, comme sur le quai de la gare, mais une attente fervente, ardente, passionnée ; celle qui nous fait dire chaque jour avec impatience « Que ton nom soit sanctifié, que ton règne vienne, que ta volonté soit faite sur la terre comme au ciel »… et cette volonté, nous le savons bien, et c’est pour cela que nous la voulons si fort aussi, c’est que la Bonne Nouvelle de l’amour soit proclamée et vécue partout et par tous.
—————————————-
Compléments
- Dès l’Ancien Testament, on avait compris que la colère de Dieu ne vise pas l’homme lui-même ; elle vise le mal qui abîme l’homme. Mais Jésus-Christ est celui qui instaure définitivement le règne de l’amour sur la terre ; celui qui croit en Jésus-Christ vit dans l’amour et triomphe du mal et de la mort à son tour. Encore une phrase de l’évangile de Jean : « En vérité, en vérité, je vous le dis, celui qui écoute ma parole et croit en Celui qui m’a envoyé, a la vie éternelle ; il ne vient pas en jugement, mais il est passé de la mort à la vie. » (Jn 5, 24).


ÉVANGILE – Matthieu 22, 34 – 40

34 Les pharisiens,
apprenant que Jésus avait fermé la bouche aux sadducéens,
se réunirent,
35 et l’un d’eux, un docteur de la Loi, lui posa une question
pour le mettre à l’épreuve :
36 « Maître, dans la Loi,
quel est le grand commandement ? »
37 Jésus lui répondit :
« Tu aimeras le Seigneur ton Dieu
de tout ton cœur,
de toute ton âme et de tout ton esprit.
38 Voilà le grand, le premier commandement.
39 Et voici le second, qui lui est semblable :
Tu aimeras ton prochain comme toi-même.
40 Tout ce qu’il y a dans l’Écriture,
- dans la Loi et les Prophètes, -
dépend de ces deux commandements. »


« Maître, dans la Loi, quel est LE grand commandement ? »
« Maître, dans la Loi, quel est le grand commandement ? » Les Pharisiens posent à Jésus une question qui pour eux était classique. On sait que la loi comporte six cent treize commandements ; et ils avaient l’habitude de discuter à longueur de temps pour savoir quel commandement était le plus important ; quand un conflit de devoirs se présentait, il fallait bien hiérarchiser les divers commandements.
La réponse de Jésus va les surprendre en les emmenant bien au-delà du terrain juridique.
Le contexte, ici, est important : nous sommes, chez saint Matthieu, dans la dernière étape de la vie terrestre de Jésus, entre son entrée triomphale à Jérusalem et sa Passion. Les discussions se succèdent entre celui que la foule a reconnu comme le Messie et les autorités religieuses, qui, croient-elles, ont, seules, autorité pour reconnaître le véritable Messie. Jésus a raconté trois paraboles (celle des deux fils, celle des vignerons homicides et enfin celle du banquet nuptial et de la robe de noces). C’est le tour des autorités religieuses, maintenant, de lui poser trois questions, dans l’intention de le prendre au piège : celle sur l’impôt à payer à César, celle sur la résurrection des morts et enfin, celle d’aujourd’hui : « Maître, dans la Loi, quel est le grand commandement ? »

Non pas un commandement mais deux !
On interroge Jésus sur la Loi, il puise sa réponse dans la Loi ; mais il refuse d’établir une hiérarchie entre les six cent-treize commandements de la Loi : il cite deux commandements tous deux inscrits dans la Loi d’Israël et il les place au même niveau : Tu aimeras le Seigneur, tu aimeras ton prochain.
« Tu aimeras le SEIGNEUR ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme et de tout ton esprit » : c’est dans le Livre du Deutéronome au chapitre 6, cela fait partie de la profession de foi juive, le Shema Israël ;
« Tu aimeras ton prochain comme toi-même », c’est dans le livre du Lévitique (Lv 19, 18).
Et il dit « ces deux-là donnent sens à tous les autres » : « Tout ce qu’il y a dans l’Écriture – dans la Loi et les Prophètes – dépend de ces deux commandements ».
Il est vrai que la Loi, mais aussi les Prophètes liaient déjà très fort ces deux commandements ; pour la Loi, il suffit de relire le Décalogue, ce que nous appelons les dix commandements : les commandements concernant la conduite envers Dieu sont immédiatement suivis des commandements concernant la conduite envers les autres. Et l’ensemble de la Loi, nous l’avons revu avec le texte du livre de l’Exode qui nous est proposé en première lecture, quand elle dictait la conduite envers les autres, spécialement envers les pauvres, les veuves, les orphelins, les immigrés, le faisait au nom du Dieu de l’Alliance, ce Dieu que l’on devait aimer de tout son cœur et de toute son âme…
Quant aux Prophètes, ils n’avaient fait que rappeler ce lien entre les deux commandements : Isaïe, par exemple : « Le jeûne que je préfère, n’est-ce pas ceci : dénouer les liens provenant de la méchanceté, détacher les courroies du joug, renvoyer libres ceux qui ployaient, bref, que vous mettiez en pièces tous les jougs ! » (Is 58, 6). Ou encore Michée : « On t’a fait connaître, ô homme, ce qui est bien, ce que le SEIGNEUR exige de toi : rien d’autre que le respect du droit, l’amour de la fidélité, la vigilance dans ta marche avec Dieu » (Mi 6, 8).
En résumé, dans la Loi comme chez les Prophètes, la grande leçon c’était « si vous voulez être les fils du Dieu qui vous a libérés, soyez des libérateurs à votre tour ». Ce qui veut dire que l’expression « tu aimeras » engage une conduite concrète, beaucoup plus qu’un sentiment.

Sortir du légalisme
Ce faisant, Jésus invite ses interlocuteurs à sortir de l’esprit légaliste : il les appelle à une conversion radicale : avec Dieu on n’est pas dans le domaine du calcul, de ce qu’il faut faire pour être en règle ; on est sous la seule loi de l’amour. Saint Paul, l’ancien Pharisien scrupuleux, qui a fait l’expérience de cette conversion, dira dans la lettre aux Romains « Vous n’êtes plus sous la loi mais sous la grâce » (Rm 6, 14). Et si l’on entre dans la logique de l’amour, ces deux commandements sont semblables, dit Jésus, ils sont de même nature ; bien sûr, car il n’y a pas deux sortes d’amour ! Celui dont on aimerait Dieu et celui dont on aimerait nos frères ; le second est la vérification du premier ; comme dit saint Jean : « Si quelqu’un dit : J’aime Dieu, et qu’il haïsse son frère, c’est un menteur. En effet, celui qui n’aime pas son frère, qu’il voit, ne peut pas aimer Dieu qu’il ne voit pas. » (1 Jn 4, 20).
Jésus met en garde les Pharisiens : il y a des manières d’appliquer la loi qui la trahissent ; elle a été donnée par Dieu pour être un chemin de liberté et de vie, mais on peut très bien en faire un esclavage et même parfois un chemin de mort : par exemple quand le commandement du repos sabbatique vous conduit à laisser à l’abandon un malade ou un mourant, la loi qui dicte le service du frère est trahie.
Donc, ce que Jésus cherche à faire comprendre aux Pharisiens, c’est qu’ils risquent, au nom même de la Loi, d’oublier le commandement de l’amour.
Il est certain que c’est un thème cher à Saint Matthieu : lui, le seul des évangélistes à citer deux fois la phrase du prophète Osée « C’est la miséricorde que je veux et non les sacrifices » (Osée 6, 6)1 ; lui aussi, le seul à rapporter la parabole du jugement dernier « chaque fois que vous l’avez fait à l’un de ces plus petits, qui sont mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait » (Mt 25, 40).
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Note
1 – Matthieu cite cette phrase du prophète Osée une première fois dans le récit de sa vocation (Mt 9, 13) ; la deuxième fois, c’est précisément à l’occasion d’une controverse de Jésus avec les Pharisiens sur une question similaire à celle de ce dimanche. Il s’agit de l’épisode des épis arrachés dans un champ de blé par les disciples un jour de sabbat. Les Pharisiens reprochent à Jésus ce manquement : « Vois tes disciples qui font ce qu’il n’est pas permis de faire le jour du sabbat. » Jésus leur répond : « Si vous aviez compris ce que signifie : C’est la miséricorde que je veux, non le sacrifice, vous n’auriez pas condamné ces hommes. » (Mt 12, 1-8).

Commentaires de Marie-Noëlle Thabut, année liturgique A, 30e dimanche du temps ordinaire (26 octobre 2014)

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