Samedi 2 mai 2009

J'invite mes lecteurs à découvrir cette brève de Guillaume Vuillemey, chercheur à l'Institut Gustave Molinari, publiée le 15 avril sur le site du Journal du Dimanche.

Les discours sur les paradis fiscaux ne masquent-ils pas l'existence de certains enfers fiscaux ? Le magazine Forbes Asia publiait récemment son classement 2009 de la pression fiscale. Sur les cinquante pays classés, le moins accueillant fiscalement est... la France !

Le « paquet fiscal » voté au début du mandat de Nicolas Sarkozy a donc eu peu d'effets sur la pression fiscale française. Pire, une quinzaine de nouvelles taxes ont été adoptées depuis mai 2007 : taxes sur le poisson, les fournisseurs d'accès internet, les recettes publicitaires des chaînes privées de télévision, les mutuelles et les complémentaires-santé, etc. Des taxes douanières sur les biens produits dans des pays ne respectant pas certaines normes écologiques ont également été évoquées ces derniers jours.

Ce n’est pas tout. Les impôts locaux croissent très fortement dans les grandes villes. À Nice par exemple, la taxe d'habitation s'envole de 17,7 % entre 2008 et 2009, tandis que la taxe sur le foncier bâti augmente de 16,5 %. À Paris, ces hausses sont respectivement de 11,7 % et de 47 %.

L'ensemble de ces chiffres, peu commentés en France, a de quoi faire frémir en période de crise. En effet, l'activité économique ne pourra redémarrer que si elle n'est pas entravée par une débauche de prélèvements et de contraintes. Or aujourd'hui, la pression fiscale est un obstacle qui n'incite pas à entreprendre ou à rediriger les ressources économiques vers le secteur productif, ce qui est une condition sine qua non de la reprise.

Pourtant, aucune décision d'ampleur n'est envisagée sur ce front. Nicolas Sarkozy et le gouvernement concentrent au contraire leurs attaques sur les pays plus attractifs : les paradis fiscaux! Ceux-ci jouent pourtant un rôle fondamental pour limiter la hausse des prélèvements obligatoires dans le monde entier. En effet, lorsqu'un État augmente ses impôts dans des proportions trop importantes, des capitaux fuient ce pays pour trouver refuge ailleurs. L'existence de territoires combinant secret bancaire et fiscalité faible est donc tout à la fois une protection pour les contribuables et une limitation au pouvoir de taxation des États.

Lors du G20 de Londres, les États les moins accueillants fiscalement, au premiers rangs desquels la France, ont choisi de s'attaquer aux paradis fiscaux en en dressant une liste noire et en les menaçant de sanctions. Sans résoudre la crise – les paradis fiscaux n'en sont pas responsables – ces dispositions diminueront les freins qui limitent la hausse des impôts en Europe ou aux États-Unis. La France pourrait alors devenir un vrai enfer fiscal.

Par Thierry Jallas - Publié dans : Revue de presse - Communauté : Les libéraux français
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Samedi 25 avril 2009
Voici une bonne nouvelle lue dans un article de Jean-Yves Naudet (Professeur à l'université Paul-Cézanne d'Aix-Marseille III, directeur du Centre de recherches en Éthique économique, président de l'Association des économistes catholiques), sur le site de Liberté Politique.

Les Français ne mesurent pas le big bang qui est en train de se produire dans les services publics. On leur a appris que service public implique monopole public : la grande tradition de la SNCF, d’EDF, de la Poste, de GDF, de France Telecom, etc. Or ce modèle est mort.

Ce modèle s’éloigne en effet en raison de l’évolution technique, qui condamne les monopoles, en raison des désordres provoqués par les grèves, qui écœurent les usagers et les font réfléchir, et surtout en raison des directives européennes. Pour Bruxelles, un service public (on dit alors un « service d’intérêt général ») peut parfaitement être assuré par des entreprises privées en concurrence.

Ils vont pouvoir bientôt le mesurer à la SNCF. Déjà, le secteur du fret est ouvert à la concurrence, mais cela concerne moins les Français au quotidien. Mais à partir du 14 décembre 2009, le trafic voyageur sera lui aussi ouvert à la concurrence, du moins pour le transport international (ce sera pour plus tard pour le transport intérieur). Or une ligne internationale peut permettre de desservir plusieurs villes nationales au cours du trajet. Pour permettre cette évolution, on a déjà depuis longtemps séparé la SNCF de Réseau ferré de France (RFF) : plusieurs trains en concurrence (dont ceux de la SNCF) peuvent circuler sur les mêmes rails, ceux de RFF.

Pour cette année, les entreprises de transport ferroviaire avaient jusqu’au 13 avril pour demander un sillon, c'est-à-dire un créneau horaire. Bien entendu, la SNCF, via RFF, a tout fait pour retarder et compliquer l’échéance. De plus, il faut un certain temps aux concurrents pour se procurer le matériel nécessaire, capable de rivaliser avec les TGV SNCF. Résultat, dans cette première étape, seule Trenitalia a déposé une demande officielle. Mais on annonce pour bientôt Virgin sur Paris-Londres, Deutsche Bahn sur Francfort-Paris-Marseille, etc.

Trenitalia, c’est la branche « voyageurs » des chemins de fer italiens (Ferrovie dello Stato). Elle avait d’abord demandé un sillon Paris-Marseille, mais on lui a répondu que la France n’était pas obligée d’ouvrir les lignes strictement intérieures à la concurrence : nouvelle manœuvre de retardement. Mais l’entreprise italienne s’est rabattue sur Milan-Paris et Paris-Milan, matin et soir, dès 2010, en passant par Lyon. Un voyageur pourra donc monter à Paris et descendre à Lyon, ou l’inverse. Il aura donc le choix entre un TGV français et un TGV italien, pour l’instant. Ce n’est évidemment qu’un début.

Ce n’est qu’un début

Pourquoi cette ligne ? Parce qu’on sait que la SNCF profite de son monopole pour y dégager des marges de l’ordre de 25% : de quoi attirer les concurrents. Commentaire du Figaro Economie : « Pour s’imposer progressivement en France, la firme italienne devrait miser sur des services différents et surtout sur des prix plus attractifs. » Ainsi, la concurrence se fait soit par des services de meilleure qualité, soit par la baisse des prix, soit les deux. Il y a alors toujours un bénéficiaire, c’est le client.

Soit, une seule ligne, c’est peu. Mais on comprend que ce n’est qu’un début, comme on l’a vu déjà dans le téléphone portable, puis fixe, l’électricité, l’avion, la poste, le gaz, etc. Ce n’est donc qu’un round d’essai. D’autres concurrents suivront. La SNCF elle-même devrait alors s’adapter, pour les services, pour les prix, pour la régularité. Si les syndicats persistent à multiplier les grèves, la SNCF finira un jour par être désertée.

Les syndicats devront choisir : ou couler l’entreprise, ou admettre les adaptations nécessaires. On ne peut se permettre les mêmes comportements en monopole et en concurrence. Les usagers ne pourront que se féliciter de cette évolution et les combats d’arrière-garde n’y changeront rien. Aux autres transporteurs français maintenant de relever le défi, pour ne pas laisser les transporteurs étrangers prendre tout le marché : on parle déjà, par exemple, de TGV Air France…

Par Thierry Jallas - Publié dans : Revue de presse - Communauté : Les libéraux français
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Lundi 6 avril 2009
Comme beaucoup, je me suis interrogé sur les raisons du récent rebond en bourse, le CAC passant grosso-modo du niveau 2 500 au niveau 3 000. Ma réponse était la suivante.
Les différents plans de relance annoncés au cours des dernières semaines vont surtout profiter, d'une manière ou d'une autre, aux grandes entreprises composant les principaux indices boursiers. Il s'agit d'un profit à courte vue, qui ne règle absolument pas les raisons de la crise. Les opérateurs boursiers, en toute logique, saluent ce profit.

Un de mes amis vient de me transmettre un lien vers le "blog du globe" qui donne des explications beaucoup plus fines sur les profits tirés par les banques américaines du plan Geithner. Un article fort intéressant aborde des notions techniques telles que le "mark to market", mais tout le monde peut le lire et comprendre le mécanisme qui va permettre aux banques américaines de se débarasser de leurs "actifs toxiques" (c'est à dire de leurs titres dont la valeur est très douteuse et fort probablement largement surestimée, des "Mistigris", en quelques sorte) sur le dos des contribuables américains.
Par Thierry Jallas - Publié dans : Commentaires sur l'actualité - Communauté : Les libéraux français
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Lundi 23 mars 2009
C'est le titre d'un article remarquable de Jean-Yves Naudet, publié aujourd'hui sur le site de l'AIESC (Association Internationale pour l'Enseignement Social Chrétien).
Il fait suite à la polémique déclenchée par les propos du pape relatifs à la lutte contre le SIDA. Mes lecteurs écouteront avec intérêt les commentaires de Mgr Ntamwana, archevêque de Gitega au Burundi, et le Cardinal Sarr, archevêque de Dakar au Sénégal.

Voici le texte intégral de l'article précité :

Le déchainement médiatique contre Benoît XVI a quelque chose d’indécent. Ce n’est pas la première fois et on l’avait déjà vu à propos du discours de Ratisbonne sur l’Islam, où le Pape, à partir d’une citation ancienne, posait une vraie question sur le lien entre Islam et raison. On vient ces jours-ci de franchir un nouveau palier. Certes, chacun est libre en matière de croyance et chemine comme il peut vers la vérité. Mais ne pas être d’accord n’autorise pas la désinformation, qui est pourtant la règle vis-à-vis de ce pape. Que les professionnels de la contestation, de Mgr Gaillot au journal Le Monde (qui ose titrer à la une « Préservatif : Benoit XVI plus intégriste que Jean-Paul II ») tirent sur le Pape, on y est habitué : ils sont tous infaillible, seul le Pape ne l’est pas.
Mais voici que la classe politique s’en mêle (y compris certains ministres, qui feraient mieux de s’occuper des affaires de la France). Alain Juppé en est un bon exemple : « Ce pape commence à poser un vrai problème ». Il dénonce une « contre-vérité » venant après la levée  d’excommunication d‘un évêque « apôtre du négationnisme »  et « l’absence de charité extraordinaire » dans l’affaire de l’avortement d’une jeune brésilienne. Bref, M. Juppé a l’impression que le pape « est dans une situation d’autisme total ». Mon point de vue, c’est que c’est M. Juppé et de nombreux hommes politique qui sont autistes et ne savent pas écouter le pape.
Sur la levée de l’excommunication des quatre évêques de la Fraternité Saint Pie X, tout a été dit dans la belle lettre du Pape aux évêques. Les quatre évêques avaient été excommuniés non pour leurs idées, mais pour avoir été ordonnés sans l’accord du Pape. Leur supérieur a fait un pas vers l’Eglise et a demandé, pour entamer la discussion sur le fond (les questions de doctrine) que le Vatican fasse un geste en levant les excommunications, ce qu’a fait Benoit XVI. On n’en est qu’au début du processus. Ils n’ont aucune fonction au sein de l’Eglise pour l’instant. Le pape n’a en rien approuvé certaines de leurs idées en matière de doctrine et encore moins en matière politique ou historique, ce n’est pas le sujet. Il n’a donc pas levé l’excommunication « d’un évêque négationniste », mais de quatre évêques, parce que son rôle est d’éviter un schisme et d’être le gardien de l’unité. Pourquoi cette question des évêques est-elle si importante ? Parce qu’aucun schisme ne peut se développer et survivre durablement s’il n’y a pas d’évêques, puisque eux seuls peuvent ordonner prêtres et évêques. Il était donc essentiel de tout faire pour qu’ils reviennent vers l’Eglise. Cela n’a aucun rapport avec les propos abominables et surtout inexacts de Mgr Williamson.
Sur la question de la jeune brésilienne, d’abord elle n’a évidemment pas été excommuniée, comme on l’a dit partout, puisqu’elle est la victime innocente. Sa mère et les médecins l’ont été, a dit l’évêque du lieu, parce que l’avortement entraine une excommunication automatique, « latae sententiae » selon la formule du droit canon. Le pape n’a rien dit lui-même, seul un cardinal a rappelé la règle ; les évêques du Brésil ont désapprouvé. Il faut replacer cela dans le contexte de la pression énorme en faveur de l’avortement dans ce pays. Il n’en reste pas moins que le pape n’est en rien en cause dans cette affaire. On peut soutenir, comme l’a fait le président de l’académie pontificale pour la vie, que la première chose à faire aurait été de soutenir cette pauvre enfant, innocente en tous points ; de condamner clairement le violeur ; et surtout de se taire : on ne fait pas un exemple, surtout dans une campagne d’opinion délicate en raison du forcing des pro-avortement, sur un cas extrême, qui appelle du silence ou des paroles d’amour et de compassion, plus qu’un rappel froid et sec de la règle, même si la règle doit être rappelée. Cet appel à la compassion a été repris par beaucoup et notamment par de nombreux évêques.
Sur la question du préservatif, la désinformation est à son comble. On croirait que le pape a dit « faites l’amour avec qui vous voulez, comme vous voulez, du moment que c’est sans préservatif, qui est le péché suprême ». Il a d’abord parlé avec amour des malades, soulignant la compassion nécessaire, l‘action des organismes catholiques, et il en a d’ailleurs rencontré des responsables pendant son séjour. Il a même réclamé en Afrique la gratuité des soins pour cette maladie. L’Eglise est très présente dans la lutte contre le sida. Il a ensuite rappelé quel était l’enseignement de l’Eglise. Tout le monde n’est pas obligé d’être d’accord, mais c’est la doctrine de l’Eglise. L’Eglise condamne le vagabondage sexuel et pense qu’un accent exclusif sur le préservatif favorise ce vagabondage, sans apporter une sécurité absolue. La sécurité absolue et la conception de l’Eglise de la sexualité passent par la monogamie, la fidélité, et sinon l’abstinence en dehors du mariage. C’est exigeant. Mais que voulez-vous qu’un pape dise d’autre ? Tout le monde n’approche pas cet idéal. Tout le monde ne partage pas la morale catholique. C’est un fait. Et si l’on n‘y est pas fidèle, mieux vaut en outre ne pas risquer ou donner la mort. Mais le discours qui consiste à dire, avec le préservatif tout est permis, est également faux, médicalement faux, car rien n’est sur à 100%, et moralement faux.
Tout ceci est compliqué, nuancé, délicat à expliquer. Cela ne se résume pas en 30 secondes à la télévision. La conférence donnée par le pape dans l’avion comportait de très nombreuses questions, y compris sur la crise économique et les réponses de la prochaine encyclique sociale. On a préféré retenir la seule question du sida et dans cette question la phrase sur le préservatif, écartant tout le reste. Le Pape n’avait pourtant fait que dire que la distribution systématique de préservatifs ne permet pas de dépasser le problème du sida, mais peut l’aggraver, en donnant le sentiment que tout est possible, tout est permis.
La pensée de l’Eglise en général et de Benoit XVI en particulier est nuancée, complexe, riche. Elle ne se résume pas en deux ou trois slogans, reprenant des bouts de phrases sorties de leur contexte. Certes, personne n’est obligé d’être catholique ou d’avoir la foi et de partager les idées de l’Eglise. Mais tout le monde a un devoir d’honnêteté. Transformer le pape en bouc émissaire universel est une malhonnêteté. Prétendre l’opposer à Jean-Paul II est un mensonge. Quant aux catholiques, au lieu de crier avec les loups, ils feraient mieux de serrer les rangs et d’aider à faire connaitre l’extraordinaire richesse de ce grand pape.

Jean-Yves Naudet
Président de l’association des économistes catholiques
Par Thierry Jallas - Publié dans : Revue de presse
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Samedi 14 février 2009
Sur ce thème et sous ce titre, Le Figaro du lundi 9 février 2009 a publié un article du Professeur Jacques Garello(*). Voici, retrouvé sur le site de l'ALEPS, le texte complet écrit par Jacques Garello, puisque Le Figaro, pour cause de format, n'en a donné qu'une version écourtée (les lignes en italique figuraient dans le texte originel).

La chasse au gaspi est interdite, mais la chasse au profit est ouverte. Le gaspillage de l’argent des contribuables, dénoncé à nouveau ces jours derniers par la Cour des Comptes, ne semble perturber ni nos ministres ni nos grévistes. En revanche, le président de la République invite les partenaires sociaux à s’interroger sur la façon de mieux partager le profit, après avoir dénoncé les bénéfices faramineux réalisés par quelques grandes entreprises françaises, contrastant avec la stagnation du pouvoir d’achat des salariés et les licenciements en série. Il a même évoqué un partage en tiers : un pour les actionnaires, un pour les salariés, un pour l’auto-financement. A la manière du Marius de Pagnol, il ajoute sans doute un quatrième gros tiers pour l’Etat : il existe toujours à ma connaissance des impôts sur les profits !

Cet appel au partage du profit n’est pas nouveau, il s’inscrit dans la grande tradition gaulliste de la « participation ». Il participe d’une vision classique du profit, qui remonte à Ricardo et Marx, faisant du profit le revenu du capital, tandis que le salaire est la rémunération du travail. Capital-travail : voilà le décor campé pour la lutte des classes, ce que l’on donne au capital est en moins  pour le travail, et réciproquement : il faut trouver le bon dosage. Cette vision, encore dominante dans la plupart des modèles macro-économiques, ignore tout simplement l’existence de l’entrepreneur, et de la fonction singulière qu’il assume, qui n’est ni d’apporter du capital ni de fournir un travail.

Le grand économiste Jean Baptiste Say avait pris soin de distinguer le profit, rémunération de la fonction entrepreneuriale, et l’intérêt, revenu du capital. Certes, à son époque on devenait souvent entrepreneur en engageant son argent dans une affaire – et Ricardo (financier de son état) n’a vu que la mise de fonds pour oublier la mission de l’entrepreneur. Celle-ci existe pourtant, ne serait-ce que parce que l’entrepreneur a pour rôle, entre autres, de rechercher et de payer les deux facteurs de production nécessaires : le capital et le travail. Mais l’entrepreneur ne se confond ni avec un capitaliste ni avec un travailleur – même s’il y va de son patrimoine et de son travail personnel. Quelle serait donc la mission de cet entrepreneur, qui mériterait d’être reconnue et rémunérée par un profit, différent d’un intérêt et d’un salaire ?

Jean Baptiste Say faisait allusion à la dimension commerciale de l’entreprise : trouver des débouchés, satisfaire la clientèle. Mais aussi à sa dimension sociale : motiver les hommes au travail, créer une communauté harmonieuse. Et enfin une dimension financière : avoir la confiance des prêteurs, gérer et rentabiliser le patrimoine de l’entreprise. Mais la vague ricardienne a emporté ces idées.

Il faudra attendre plus d’un siècle pour voir réapparaître avec Schumpeter le personnage de l’entrepreneur, décrit [l’entrepreneur] comme celui qui prend le risque de l’innovation, proposant de nouveaux produits, de nouvelles techniques. Le profit est alors une prime de risque, différente de l’intérêt servi à un apporteur de capitaux (banquier ou obligataire) qui veut toucher son revenu quels que soient les résultats de l’entreprise. La thèse de Schumpeter rallie le suffrage de Frank Knight : si le risque n’est pas payant personne ne voudra innover et l’économie stagnera en se sclérosant. On en vient à assimiler l’entrepreneur à un « superman », un joueur audacieux, dont les profits ne sont que la compensation des pertes qu’il peut subir. 

Aujourd’hui « l’entreprise casino » et le « superman » ne satisfont pas Israël Kirzner (Université de New York) qui révolutionne le concept d’entrepreneur et de profit. Kirzner (1969) constate que les prévisions apocalyptiques de Schumpeter, lancées en pleine crise dans les années 1930 et annonçant la fin du capitalisme à cause du « crépuscule de la fonction d’entrepreneur » (dans une société développée, plus personne ne veut prendre de risque, l’entrepreneur traditionnel disparaît pour laisser place à des organisations de production massives) ne se sont pas réalisées. Le capitalisme a survécu, les grandes concentrations industrielles ont vécu, et la croissance est désormais tirée par une multitude de PME.

Schumpeter et les autres n’ont pas réellement compris ni le fonctionnement du marché, ni ce que l’entrepreneur vient y faire. Le marché est un processus de découverte, un réseau d’informations qui révèle les besoins ressentis et les moyens de les satisfaire. N’importe qui (et pas seulement des hommes hors du commun) sait observer les déséquilibres, les manques et les possibilités inexploitées ou peut améliorer la situation en prenant une initiative qui est d’autant moins risquée qu’elle repose sur des informations fiables (d’où l’importance de la vérité des prix, y compris du prix du travail et du capital). L’entrepreneur est donc celui qui voit ce que d’autres n’ont pas encore vu, qui comprend ce que veulent les autres et rend un service à la communauté en redistribuant les efforts et les ressources disponibles. Il donne une valeur à des produits jusque là ignorés ou mal adaptés. Créateur de cette valeur nouvelle, il se l’approprie : celui qui trouve garde (principe du finder keeper). Trouveur, découvreur, l’entrepreneur ne prend rien à quiconque puisque rien n’avait de valeur avant son initiative. Il ne commet aucune injustice. Par contraste, il est juste qu’il ait la propriété de sa création. C’est ce qui explique la dynamique de l’économie de marché : une multitude de gens sont incités à découvrir, à remodeler sans cesse la production. Dans les pays où il n’y a ni propriété de la découverte, ni liberté de découvrir et d’entreprendre, ni information fiable, rien ne se passe et les peuples sont réduits à la misère. Israël Kirzner conclut donc d’une façon qui semblera paradoxale : le capitalisme n’est pas juste parce qu’il est efficace (argument habituel des défenseurs du système qui expliquent que la bonne gestion permet de distribuer plus de revenus et bénéficie aux plus défavorisés), il est efficace parce qu’il est juste, parce qu’il sait reconnaître les bienfaits incommensurables des efforts et des initiatives. Cette reconnaissance s’appelle le profit. Chassez le profit, et vous serez privés de croissance économique et de progrès social.

Les partenaires sociaux conviés par le Président à une séance de réflexion sur le « partage du profit » resteront-ils dans les ornières de la lutte des classes ou vont-ils admettre que le droit à l’initiative et le droit de propriété sont les bases d’une société qui allie l’efficacité économique et l’harmonie sociale ?

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* Président de l’ALEPS (Association pour la Liberté Economique et le Progrès Social), Administrateur de l’IREF (Institut de Recherches Economiques et Fiscales)

Le 9 Février 2009

Par Thierry Jallas - Publié dans : Revue de presse - Communauté : Les libéraux français
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