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19 juillet 2016 2 19 /07 /juillet /2016 08:21

 Ces commentaires, trouvés sur le site "Église catholique en France", permettent à toute personne de bonne volonté, chrétienne ou non, de mieux comprendre la Bible, le livre le plus diffusé au monde, en

  • décodant le langage imagé utilisé par l'auteur.

Attention le texte écrit peut différer des versions audio (Radio-Notre-Dame) et vidéo (KTO TV) qui ont été modifiées par Marie-Noëlle Thabut, parfois pour les améliorer, parfois pour s'adapter aux formats imposés par ces chaînes de radio ou de télévision. Dans cette hypothèse, nous mettons en italiques les passages supprimés pour ces médias.

Je souhaite arriver à mettre ici, chaque dimanche, les commentaires de Marie-Noëlle Thabut. Ma seule contribution consiste à surligner les passages que je trouve les plus enrichissants et à écrire en rouge ceux qui parlent d'un thème qui m'est cher : la liberté (trois autres pages de mon blog sont consacrées à ces passages des Évangiles, du reste du Nouveau Testament ou de l'Ancien Testament qui parlent de la liberté). D'après Marie-Noëlle Thabut, "... si nous ne trouvons pas dans les textes une parole libérante,c'est que nous ne les avons pas compris."

Version audio, trouvée sur le site de Radio-Notre-Dame (disponible seulement à compter du 23 juillet 2016).

En bas de page, vous avez désormais les versions vidéo des commentaires, trouvées sur KTO TV.

PREMIÈRE LECTURE – Livre de la Genèse 18, 20-32


En ces jours-là,
les trois visiteurs d’Abraham allaient partir pour Sodome.
20 Alors le SEIGNEUR dit :
« Comme elle est grande,
la clameur au sujet de Sodome et de Gomorrhe !
Et leur faute, comme elle est lourde !
21 Je veux descendre pour voir
si leur conduite correspond à la clameur venue jusqu’à moi.
Si c’est faux, je le reconnaîtrai. »
22 Les hommes se dirigèrent vers Sodome,
tandis qu’Abraham demeurait devant le SEIGNEUR.
23 Abraham s’approcha et dit :
« Vas-tu vraiment faire périr le juste avec le coupable ?
24 Peut-être y a-t-il cinquante justes dans la ville.
Vas-tu vraiment les faire périr ?
Ne pardonneras-tu pas à toute la ville
à cause des cinquante justes qui s’y trouvent ?
25 Loin de toi de faire une chose pareille !
Faire mourir le juste avec le coupable,
traiter le juste de la même manière que le coupable,
loin de toi d’agir ainsi !
Celui qui juge toute la terre
n’agirait-il pas selon le droit ? »
26 Le SEIGNEUR déclara :
« Si je trouve cinquante justes dans Sodome,
à cause d’eux je pardonnerai à toute la ville. »
27 Abraham répondit :
« J’ose encore parler à mon Seigneur,
moi qui suis poussière et cendre.
28 Peut-être, sur les cinquante justes, en manquera-t-il cinq :
pour ces cinq-là, vas-tu détruire toute la ville ? »
Il déclara :
« Non, je ne la détruirai pas,
si j’en trouve quarante-cinq. »
29 Abraham insista :
« Peut-être s’en trouvera-t-il seulement quarante ? »
Le SEIGNEUR déclara :
« Pour quarante,
je ne le ferai pas. »
30 Abraham dit :
« Que mon Seigneur ne se mette pas en colère,
si j’ose parler encore.
Peut-être s’en trouvera-t-il seulement trente ? »
Il déclara :
« Si j’en trouve trente,
je ne le ferai pas. »
31 Abraham dit alors :
« J’ose encore parler à mon Seigneur.
Peut-être s’en trouvera-t-il seulement vingt ? »
Il déclara :
« Pour vingt,
je ne détruirai pas. »
32 Il dit :
« Que mon Seigneur ne se mette pas en colère :
je ne parlerai plus qu’une fois.
Peut-être s’en trouvera-t-il seulement dix ? »
Et le SEIGNEUR déclara :
« Pour dix, je ne détruirai pas. »


Ce texte marque un grand pas en avant dans l’idée que les hommes se font de leur relation à Dieu : c’est la première fois que l’on ose imaginer qu’un homme puisse intervenir dans les projets de Dieu. Malheureusement, la lecture liturgique ne nous fait pas entendre les versets précédents, là où l’on voit Dieu, parlant tout seul, se dire à lui-même : « Maintenant que j’ai fait alliance avec Abraham, il est mon ami, je ne vais pas lui cacher mes projets. » Manière de nous dire que Dieu prend très au sérieux cette alliance ! Voici ce passage : « Les hommes se levèrent de là et portèrent leur regard sur Sodome ; Abraham marchait avec eux pour prendre congé. Le SEIGNEUR dit : Vais-je cacher à Abraham ce que je fais ? Abraham doit devenir une nation grande et puissante en qui seront bénies toutes les nations de la terre, car j’ai voulu le connaître… » Et c’est là que commence ce que l’on pourrait appeler « le plus beau marchandage de l’histoire ». Abraham armé de tout son courage intercédant auprès de ses visiteurs pour tenter de sauver Sodome et Gomorrhe d’un châtiment pourtant bien mérité : « SEIGNEUR, si tu trouvais seulement cinquante justes dans cette ville, tu ne la détruirais pas quand même ? Sinon, que dirait-on de toi ? Ce n’est pas moi qui vais t’apprendre la justice ! Et si tu n’en trouvais que quarante-cinq, que quarante, que trente, que vingt, que dix ?… »
Quelle audace ! Et pourtant, apparemment, Dieu accepte que l’homme se pose en interlocuteur : pas un instant, le Seigneur ne semble s’impatienter ; au contraire, il répond à chaque fois ce qu’Abraham attendait de lui. Peut-être même apprécie-t-il qu’Abraham ait une si haute idée de sa justice ; au passage, d’ailleurs, on peut noter que ce texte a été rédigé à une époque où l’on a le sens de la responsabilité individuelle : puisque Abraham serait scandalisé que des justes soient punis en même temps que les pécheurs et à cause d’eux ; nous sommes loin de l’époque où une famille entière était supprimée à cause de la faute d’un seul. Or, la grande découverte de la responsabilité individuelle date du prophète Ézéchiel et de l’Exil à Babylone, donc au sixième siècle. On peut en déduire une hypothèse concernant la composition du chapitre que nous lisons ici : comme pour la lecture de dimanche dernier, nous sommes certainement en présence d’un texte rédigé assez tardivement, à partir de récits beaucoup plus anciens peut-être, mais dont la mise en forme orale ou écrite n’était pas définitive.
Dieu aime plus encore probablement que l’homme se pose en intercesseur pour ses frères ; nous l’avons déjà vu un autre dimanche à propos de Moïse (Ex 32) : après l’infidélité du peuple au pied du Sinaï, se fabriquant un « veau d’or » pour l’adorer, aussitôt après avoir juré de ne plus jamais suivre des idoles, Moïse était intervenu pour supplier Dieu de pardonner ; et, bien sûr, Dieu qui n’attendait que cela, si l’on ose dire, s’était empressé de pardonner. Moïse intervenait pour le peuple dont il était responsable ; Abraham, lui, intercède pour des païens, ce qui est logique, après tout, puisqu’il est porteur d’une bénédiction au profit de « toutes les familles de la terre ». Belle leçon sur la prière, là encore ; et il est intéressant qu’elle nous soit proposée le jour où l’évangile de Luc nous rapporte l’enseignement de Jésus sur la prière, à commencer par le Notre Père, la prière « plurielle » par excellence : puisque nous ne disons pas « Mon Père », mais « Notre Père ».. Nous sommes invités, visiblement, à élargir notre prière à la dimension de l’humanité tout entière.
« Peut-être en trouvera-t-on seulement dix ? » (Ce fut la dernière tentative d’Abraham.) « Et le SEIGNEUR répondit : Pour dix, je ne détruirai pas la ville de Sodome. » Ce texte est un grand pas en avant, disais-je, une étape importante dans la découverte de Dieu, mais ce n’est qu’une étape, car il se situe encore dans une logique de comptabilité : sur le thème combien faudra-t-il de justes pour gagner le pardon des pécheurs ? Il restera à franchir le dernier pas théologique : découvrir qu’avec Dieu, il n’est jamais question d’un quelconque paiement ! Sa justice n’a rien à voir avec une balance dont les deux plateaux doivent être rigoureusement équilibrés ! C’est très exactement ce que saint Paul essaiera de nous faire comprendre dans le passage de la lettre aux Colossiens que nous lisons ce dimanche.
—————————–
Compléments
– « Quelle horreur, si tu faisais une chose pareille ! » (verset 25). La traduction ne nous livre pas la richesse du terme hébreu. Le mot véritable est « profanation » : imaginer une seule seconde Dieu injuste est une profanation du nom de Dieu, un blasphème pur et simple aux yeux d’Abraham.
– Petit rappel sur l’évolution de la notion de justice de Dieu : au début de l’histoire biblique on trouvait normal et juste que le groupe entier paie pour la faute d’un seul : c’est l’histoire d’Akân au temps de Josué (Jos 7, 16-25) ; dans une deuxième étape, on imagine que chacun paie pour soi ; ici, nouvelle étape de la pensée, il est toujours question de paiement d’une certaine manière, dix justes obtiendront le pardon d’une ville entière ; et Jérémie osera imaginer qu’un seul homme paiera pour tout le peuple : « Parcourez les rues de Jérusalem, regardez donc et enquêtez, cherchez sur ses places : Y trouvez-vous un homme? Y en a-t-il un seul qui défende le droit, qui cherche à être vrai? Alors je pardonnerai à la ville. » (Jr 5, 1) ; Ézéchiel tient le même genre de raisonnement : « J’ai cherché parmi eux un homme qui relève la muraille, qui se tienne devant moi, sur la brèche, pour le bien du pays, afin que je ne le détruise pas : je ne l’ai pas trouvé. » (Ez 22, 30). C’est avec le livre de Job, entre autres, que le dernier pas sera franchi, lorsque l’on comprendra enfin que la justice de Dieu est synonyme de salut.
– Cependant, Jérémie lui-même avait envisagé un pardon sans condition aucune au nom même de la grandeur de Dieu. À ce sujet il faut relire ce plaidoyer admirable : « Si nos péchés témoignent contre nous, agis, SEIGNEUR, pour l’honneur de ton nom ! » (Jr 14, 7-9). Face à Dieu, tout comme Jérémie, Abraham l’a compris, les pécheurs n’ont pas d’autre argument que Dieu lui-même !
– On notera au passage l’optimisme d’Abraham : et pour cela il mérite bien d’être appelé « père » ! Il persiste à croire que tout n’est pas perdu, que tous ne sont pas perdus. Dans cette affreuse ville de Sodome, il y a certainement au moins dix hommes bons !


PSAUME – 137 (138), 1-2a, 2bc-3, 6-7ab, 7c-8


1 De tout mon cœur, Seigneur, je te rends grâce :
tu as entendu les paroles de ma bouche.
Je te chante en présence des anges,
2 vers ton temple sacré, je me prosterne.

Je rends grâce à ton nom pour ton amour et ta vérité,
car tu élèves, au-dessus de tout, ton nom et ta parole.
3 Le jour où tu répondis à mon appel,
tu fis grandir en mon âme la force.
6 Si haut que soit le SEIGNEUR, il voit le plus humble ;
de loin, il reconnaît l’orgueilleux.
7 Si je marche au milieu des angoisses, tu me fais vivre,
ta main s’abat sur mes ennemis en colère.

Ta droite me rend vainqueur.
8 Le SEIGNEUR fait tout pour moi !
SEIGNEUR, éternel est ton amour :
n’arrête pas l’œuvre de tes mains.


Ce psaume tout entier est un chant d’action de grâce pour l’Alliance que Dieu propose à l’humanité : l’Alliance qu’il a conclue avec son peuple Israël, d’abord, mais aussi l’Alliance dans laquelle toutes les nations entreront un jour. Et c’est précisément la vocation d’Israël que de les y faire entrer.
J’ai parlé d’action de grâce : l’expression revient trois fois : « De tout mon cœur, Seigneur, je te rends grâce », « Je rends grâce à ton nom pour ton amour et ta vérité », et, dans un verset que nous n’entendons pas ce dimanche : « Tous les rois de la terre te rendent grâce ». Nous avons vu souvent que les auteurs bibliques aiment ce genre de répétitions, j’aurais envie de dire ce genre litanique. Mais il y a une progression : tout d’abord, c’est Israël qui parle en son nom propre : « De tout mon cœur, Seigneur, je te rends grâce », puis il précise le motif : « Je rends grâce à ton nom pour ton amour et ta vérité », enfin c’est l’humanité tout entière qui rentre dans l’Alliance et qui rend grâce : « Tous les rois de la terre te rendent grâce ».
Puisqu’il est question de l’Alliance, il est normal d’entendre ici des allusions à l’expérience du Sinaï ; j’entends tout d’abord les échos de la grande découverte du buisson ardent. Je vous rappelle d’abord ce que dit le livre de l’Exode : « Les fils d’Israël gémirent du fond de la servitude et crièrent. Leur appel monta vers Dieu du fond de la servitude. Dieu entendit leur plainte… » (Ex 2, 23-24). Et, du milieu du buisson en feu, Dieu dit à Moïse : « Oui, vraiment, j’ai vu la souffrance de mon peuple en Égypte et je l’ai entendu crier sous les coups de ses chefs de corvée. Oui, je connais ses souffrances. Je suis descendu pour le délivrer… ». En écho le psaume dit : « Le jour où tu répondis à mon appel »… « tu as entendu les paroles de ma bouche ».
Autre rappel de la révélation de Dieu au Sinaï, l’expression « Ton amour et ta vérité » : ce sont les mots mêmes de la définition que Dieu a donnée de lui-même à Moïse (Ex 34, 6). Ensuite, la phrase « Ta droite me rend vainqueur » est, pour une oreille juive, une allusion à la sortie d’Égypte. La « droite », c’est la main droite, bien sûr, et, depuis le cantique de Moïse après le passage miraculeux de la Mer rouge (Ex 15), on a pris l’habitude de parler de la victoire que Dieu a remportée à main forte et à bras étendu : « Ta droite, SEIGNEUR, est magnifique en sa force… Tu étends ta main droite » (Ex 15, 6. 12).
Quant à l’expression « SEIGNEUR, éternel est ton amour », elle est elle aussi une manière d’évoquer toute l’œuvre de Dieu et en particulier la sortie d’Égypte. Vous connaissez le psaume 135/136 dont le refrain est précisément « SEIGNEUR, éternel est ton amour ».
À relire le fameux cantique de Moïse dont je parlais il y a un instant, je m’aperçois que, lui aussi, parlait de la « grandeur » de Dieu : « La grandeur de ta gloire a brisé tes adversaires… Qui est comme toi parmi les dieux, SEIGNEUR ? Qui est comme toi, magnifique en sainteté ?… Le SEIGNEUR régnera pour les siècles des siècles » (Ex 15, 7. 11. 18).
On peut noter encore un autre rapprochement entre ce psaume et le cantique de Moïse, c’est le lien entre toute l’épopée de la sortie d’Égypte, l’Alliance conclue au Sinaï et le Temple de Jérusalem. Moïse chantait : « Ma force et mon chant, c’est le SEIGNEUR : il est pour moi le salut. Il est mon Dieu, je le célèbre : j’exalte le Dieu de mon père… Tu conduis par ton amour ce peuple que tu as racheté ; tu les guides par ta force vers ta sainte demeure. » (Ex 15, 1-2. 13). Le psaume reprend en écho : « Je te chante en présence des anges, vers ton temple sacré, je me prosterne. »
Le Temple, précisément, c’est le lieu où l’on fait mémoire de toute l’œuvre de Dieu en faveur de son peuple. Bien sûr, et heureusement pour ceux qui n’ont pas la chance d’habiter Jérusalem, on peut faire mémoire de l’œuvre de Dieu partout. On sait bien que la présence de Dieu ne se limite pas à un temple de pierre, mais ce temple, ou ce qu’il en reste, est un rappel permanent de cette présence. Et aujourd’hui encore, où qu’il soit dans le monde, tout Juif prie tourné vers Jérusalem, vers la montagne du temple saint : parce que c’est le lieu choisi par Dieu au temps du roi David pour donner à son peuple un signe de sa présence.
Enfin, je note que la grandeur de Dieu n’écrase pas l’homme ; en tout cas pas celui qui sait reconnaître sa petitesse : « Si haut que soit le SEIGNEUR, il voit le plus humble ; de loin, il reconnaît l’orgueilleux. » Voilà encore un grand thème biblique : sa grandeur se manifeste précisément dans sa bonté pour la petitesse de l’homme. « Toi, Seigneur, qui disposes de la force, tu juges avec indulgence » dit le livre de la Sagesse (Sg 12, 18). Et le psaume 113/112 : « De la poussière il relève le faible, il retire le pauvre de la cendre » (Ps 113/112, 7). Évidemment on pense aussitôt au Magnificat : « Il renverse les puissants de leurs trônes, il élève les humbles. » Le croyant le sait et s’en émerveille : Le Dieu grand ne nous écrase pas… Au contraire, il nous fait grandir. »
Vous connaissez la phrase d’André Chouraqui : « Le peuple de l’Alliance est destiné à devenir l’instrument de l’Alliance des peuples. »

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Compléments
– Tous ces rapprochements que j’ai notés, cette influence du cantique de Moïse et de l’expérience du Sinaï depuis le buisson ardent jusqu’à la sortie d’Égypte et l’Alliance sur le psaume de ce dimanche, se trouvent dans de nombreux autres psaumes et textes divers de la Bible. C’est dire à quel point cette expérience fut et reste le socle de la foi d’Israël.


DEUXIÈME LECTURE – Lettre de saint Paul apôtre aux Colossiens 2, 12 – 14


Frères,
12 dans le baptême,
vous avez été mis au tombeau avec le Christ
et vous êtes ressuscités avec lui par la foi en la force de Dieu
qui l’a ressuscité d’entre les morts.
13 Vous étiez des morts,
parce que vous aviez commis des fautes
et n’aviez pas reçu de circoncision dans votre chair.
Mais Dieu vous a donné la vie avec le Christ :
il nous a pardonné toutes nos fautes.
14 Il a effacé le billet de la dette qui nous accablait
en raison des prescriptions légales pesant sur nous :
il l’a annulé en le clouant à la croix.


Je reprends le dernier verset : « Dieu a supprimé le billet de la dette qui nous accablait » (Col 2, 14). Paul fait allusion ici à une pratique courante en cas de prêt d’argent : il était d’usage que le débiteur remette à son créancier un « billet de reconnaissance de dette ». Jésus lui-même a employé cette expression dans la parabole du gérant trompeur. Le jour où son patron le menace de licenciement, il se préoccupe de se faire des amis ; et dans ce but il convoque les débiteurs de son maître ; à chacun d’eux, il dit « voici ton billet de reconnaissance de dette, change la somme. Tu devais cent sacs de blé ? Écris quatre-vingts. » (Lc 15, 7).
Comme il en a l’habitude, Paul utilise ce vocabulaire de la vie courante au service d’une réflexion théologique. Son raisonnement est le suivant : par l’ampleur de nos péchés, nous pouvons nous considérer comme débiteurs de Dieu. Et d’ailleurs, dans le Judaïsme, on appelait souvent les péchés des « dettes » ; et une prière juive du temps du Christ disait : « Par ta grande miséricorde, efface tous les documents qui nous accusent. »
Or tout homme qui lève les yeux vers la croix du Christ découvre jusqu’où va la miséricorde de Dieu pour ses enfants : avec lui, il n’est pas question de comptabilité : « Père, pardonne-leur, ils ne savent pas ce qu’ils font » est la prière du Fils, mais lui-même a dit « Qui m’a vu a vu le Père ». Le corps du Christ cloué sur la croix manifeste que Dieu est tel qu’il oublie tous nos torts, toutes nos fautes contre lui. Son pardon est ainsi affiché sous nos yeux : « Ils lèveront les yeux vers celui qu’ils ont transpercé » disait Zacharie (Za 12, 10 ; Jn 19, 37). Tout se passe donc comme si le document de notre dette était cloué à la croix du Christ.
On ne peut pas s’empêcher d’être un peu surpris : tout ce passage est rédigé au passé : « Par le baptême, vous avez été mis au tombeau avec le Christ, avec lui vous avez été ressuscités… Dieu vous a donné la vie avec le Christ : il nous a pardonné tous nos péchés. Il a supprimé le billet de la dette qui nous accablait… il l’a annulé en le clouant à la croix du Christ. » Paul manifeste ainsi que le salut du monde est déjà effectif : ce « déjà-là » du salut est l’une des grandes insistances de cette lettre aux Colossiens. La communauté chrétienne est déjà sauvée par son baptême ; elle participe déjà au monde céleste. Là encore, on peut noter une évolution par rapport à des lettres précédentes de Paul, par exemple la lettre aux Romains : « Nous avons été sauvés, mais c’est en espérance. » (Rm 8, 24). « Si nous avons été totalement unis, assimilés à sa mort, nous le serons aussi à sa résurrection. » (Rm 6, 5).
Alors que la lettre aux Romains mettait la résurrection au futur, celles aux Colossiens et aux Éphésiens mettent au passé et l’ensevelissement avec le Christ et la réalité de la résurrection. Par exemple : « Alors que nous étions morts à cause de nos fautes, il nous a donné la vie avec le Christ – c’est par grâce que vous êtes sauvés – ; avec lui, il nous a ressuscités et fait asseoir dans les cieux en Jésus Christ. » (Ep 2, 5-6).
« Vous avez été mis au tombeau avec le Christ, avec lui vous avez été ressuscités… Vous étiez des morts… Mais Dieu vous a donné la vie avec le Christ. » Il est bien évident que Paul parle de la mort spirituelle : il considère vraiment le Baptême comme une seconde naissance. Cette insistance de Paul1 sur le caractère acquis du salut, cette naissance à une vie tout autre est peut-être motivée par le contexte historique ; on devine derrière nombre des propos de cette lettre un climat conflictuel : visiblement, la communauté de Colosses subit des influences néfastes contre lesquelles Paul veut la mettre en garde ; en voici quelques traces : « Que personne ne vous abuse par de beaux discours » (Col 2, 4)… « Que personne ne vous prenne au piège de la philosophie, cette creuse duperie. » (Col 2, 8)… « Que nul ne vous condamne pour des questions de nourriture, de boissons, de fêtes, de sabbats. » (Col 2, 16).
On retrouve là en filigrane un problème déjà souvent rencontré : comment entrons-nous dans le salut ? Faut-il continuer à observer rigoureusement toute la religion juive ? (Alors que Jésus lui-même semble avoir pris une relative distance.)
Comment entrons-nous dans le salut ? Paul répond « par la foi » : il revient souvent sur ce thème dans plusieurs de ses lettres ; et nous retrouvons cette même affirmation ici. « Par le baptême, vous avez été mis au tombeau avec le Christ, avec lui vous avez été ressuscités, parce que vous avez cru (littéralement « par la foi ») en la force de Dieu qui a ressuscité le Christ d’entre les morts. » La lettre aux Éphésiens le répète de manière encore plus claire : « C’est par la grâce que vous êtes sauvés, par le moyen de la foi ; vous n’y êtes pour rien, c’est le don de Dieu. Cela ne vient pas des œuvres, afin que nul n’en tire orgueil » (Ep 2, 8-9).
La vie avec le Christ dans la gloire du Père n’est donc pas seulement une perspective d’avenir, une espérance, mais une expérience actuelle des croyants ; une expérience de vie nouvelle, de vie divine, devrais-je dire. Désormais, si nous le voulons, le Christ lui-même vit en nous ; nous sommes rendus capables de vivre dans la vie quotidienne la vie divine du Christ ressuscité ! Cela veut dire que plus aucune de nos conduites passées n’est une fatalité. L’amour, la paix, la justice, le partage sont désormais possibles. Ou alors, si nous ne le croyons pas possible, ne disons plus que le Christ nous a sauvés !
——————————
Note
1 – Jusqu’ici, nous avons toujours parlé de la lettre aux Colossiens comme si Paul en était l’auteur ; en fait, de nombreux exégètes l’attribuent plutôt à un disciple très proche de Paul par l’inspiration, mais d’une génération plus jeune, probablement.


ÉVANGILE – selon saint Luc 11, 1-13


1 Il arriva que Jésus, en un certain lieu, était en prière.
Quand il eut terminé,
un de ses disciples lui demanda :
« Seigneur, apprends-nous à prier,
comme Jean le Baptiste, lui aussi, l’a appris à ses disciples. »
2 Il leur répondit :
« Quand vous priez, dites :
‘Père,
que ton nom soit sanctifié,
que ton règne vienne.
3 Donne-nous le pain
dont nous avons besoin pour chaque jour
4 Pardonne-nous nos péchés,
car nous-mêmes, nous pardonnons aussi
à tous ceux qui ont des torts envers nous.
Et ne nous laisse pas entrer en tentation. »
5 Jésus leur dit encore :
« Imaginez que l’un de vous ait un ami
et aille le trouver au milieu de la nuit pour lui demander :
‘Mon ami, prête-moi trois pains,
6 car un de mes amis est arrivé de voyage chez moi,
et je n’ai rien à lui offrir.’
7 Et si, de l’intérieur, l’autre lui répond :
‘Ne viens pas m’importuner !
La porte est déjà fermée ;
mes enfants et moi, nous sommes couchés.
Je ne puis pas me lever pour te donner quelque chose’.
8 Eh bien ! je vous le dis :
même s’il ne se lève pas pour donner par amitié,
il se lèvera à cause du sans-gêne de cet ami,
et il lui donnera tout ce qu’il lui faut.
9 Moi, je vous dis :
Demandez, on vous donnera ;
cherchez, vous trouverez ;
frappez, on vous ouvrira.
10 En effet, quiconque demande reçoit ;
qui cherche trouve ;
à qui frappe, on ouvrira.
11 Quel père parmi vous, quand son fils lui demande un poisson,
lui donnera un serpent au lieu du poisson ?
12 ou lui donnera un scorpion
quand il demande un œuf ?
13 Si donc vous, qui êtes mauvais,
vous savez donner de bonnes choses à vos enfants,
combien plus le Père du ciel donnera-t-il l’Esprit Saint
à ceux qui le lui demandent ! »


Au risque de nous surprendre, Jésus n’a pas inventé les mots du Notre Père : ils viennent tout droit de la liturgie juive, et plus profondément, des Écritures. À commencer par le vocabulaire qui est très biblique : « Père, Nom, Saint, Règne, pain, péchés, tentations… »
Commençons par les deux premières demandes : très pédagogiquement, elles nous tournent d’abord vers Dieu et nous apprennent à dire « Ton nom », « Ton Règne ». Elles éduquent notre désir et nous engagent dans la croissance de son Règne. Car il s’agit bien d’une école de prière, ou, si l’on préfère, d’une méthode d’apprentissage de la prière : n’oublions pas la demande du disciple : « Seigneur, apprends-nous à prier ».
Toutes proportions gardées, on peut comparer cette leçon à certaines méthodes d’apprentissage des langues étrangères : elles nous invitent à un petit effort quotidien, une petite répétition chaque jour et, peu à peu, nous sommes imprégnés, nous finissons par savoir parler la langue ; eh bien, si nous suivons la méthode de Jésus, grâce au Notre Père, nous finirons par savoir parler la langue de Dieu dont le premier mot, apparemment est « Père ».
L’invocation « Notre Père » nous situe d’emblée dans une relation filiale envers lui. C’était une expression déjà traditionnelle dans l’Ancien Testament ; par exemple chez Isaïe : « C’est toi, Seigneur, qui es notre Père, notre Rédempteur depuis toujours. » (Is 63, 16).
Les deux premières demandes portent sur le Nom et le Règne. « Que ton Nom soit sanctifié » : dans la Bible, le Nom représente la Personne ; dire que Dieu est Saint, c’est dire qu’Il est « L’Au-delà de tout » ; nous ne pouvons donc rien ajouter au mystère de sa Personne ; cette demande « Que ton Nom soit sanctifié » signifie « Fais-toi reconnaître comme Dieu ».
« Que ton Règne vienne » : répétée quotidiennement, cette demande fera peu à peu de nous des ouvriers du Royaume ; car la volonté de Dieu, on le sait bien, son « dessein bienveillant » comme dit Paul c’est que l’humanité, rassemblée dans son amour, soit reine de la création : « Remplissez la terre et dominez-la » (Gn 1, 27). Et les croyants attendent avec impatience le jour où Dieu sera enfin véritablement reconnu comme roi sur toute la terre : « Le SEIGNEUR se montrera le roi de toute la terre » annonçait le prophète Zacharie (Za 14, 9). Notre prière, notre petite méthode d’apprentissage de la langue de Dieu va donc faire de nous des gens qui désirent avant tout que le nom de Dieu, que Dieu lui-même soit reconnu, adoré, aimé, que tout le monde le reconnaisse comme Père ; nous allons devenir des passionnés d’évangélisation, des passionnés du Règne de Dieu.
Les trois autres demandes concernent notre vie quotidienne : « Donne-nous », « Pardonne-nous », « Ne nous soumets pas » ; nous savons bien qu’il ne cesse d’accomplir tout cela, mais nous nous mettons en position d’accueillir ces dons.
« Donne-nous le pain dont nous avons besoin pour chaque jour »1 : la manne tombée chaque matin dans le désert éduquait le peuple à la confiance au jour le jour ; cette demande nous invite à ne pas nous inquiéter du lendemain et à recevoir chaque jour notre nourriture comme un don de Dieu. Le pluriel « notre pain » nous enseigne également à partager le souci du Père de nourrir tous ses enfants.
« Pardonne-nous nos péchés, car nous-mêmes nous pardonnons à tous ceux qui ont des torts envers nous » : le pardon de Dieu n’est pas conditionné par notre comportement, le pardon fraternel n’achète pas le pardon de Dieu ; mais il est pour nous le seul chemin pour entrer dans le pardon de Dieu déjà acquis d’avance : celui dont le cœur est fermé ne peut accueillir les dons de Dieu.
« Ne nous laisse pas entrer en tentation » : nous nous trouvons devant un problème de traduction, car, une fois encore, la grammaire de l’hébreu diffère de la nôtre : la forme verbale employée dans la prière juive signifie « fais que nous n’entrions pas dans la tentation ». Il s’agit de toute tentation, certainement, mais surtout de la plus grave, celle qui nous poursuit aux heures difficiles : la tentation de douter de l’amour de Dieu.
Que de demandes ! Toute notre vie, toute la vie du monde est concernée : apparemment, parler la langue de Dieu, c’est savoir demander. Nous nous posons parfois la question : est-ce bien élégant de passer notre vie à quémander ? La réponse est là : la prière de demande est plus que permise, elle est recommandée ; si l’on y réfléchit, il y a là un bon apprentissage de l’humilité et de la confiance. Notre petit apprentissage continue ; il faut dire que ce ne sont pas n’importe quelles demandes : pain, pardon, résistance aux tentations ; nous apprendrons à désirer que chacun ait du pain : le pain matériel et aussi tous les autres pains dont l’humanité a besoin ; et puis bientôt, notre seul rêve sera de pardonner et d’être pardonnés ; et enfin, dans les tentations, (il y en aura inévitablement), nous apprendrons à garder le cap : nous lui demandons de rester le maître de la barque. À noter aussi que nous allons sortir de notre petit individualisme : toutes ces demandes sont exprimées au pluriel, chacun de nous les formule au nom de l’humanité tout entière.
Au fond, il y a un lien étroit entre les premières demandes du Notre Père et les suivantes ; nous demandons à Dieu les munitions nécessaires à notre mission de baptisés dans le monde : « Donne-nous tout ce qu’il nous faut de pain et d’amour, et protège-nous pour que nous ayons la force d’annoncer ton Royaume. »
Sans oublier que la leçon de Jésus comportait un deuxième chapitre : la parabole de l’ami importun nous invite à ne jamais cesser de prier ; quand nous prions, nous nous tournons vers Dieu, nous nous rapprochons de lui, et notre cœur s’ouvre à son Esprit. Avec la certitude que « le Père céleste donne toujours l’Esprit Saint à ceux qui le lui demandent. » Nos problèmes ne sont pas résolus pour autant par un coup de baguette magique, mais désormais nous ne les vivons plus seuls, nous les vivons avec lui.
—————————–
Note
1 – À propos du pain, verset 3 : On trouve ce même qualificatif pour le pain dans une prière du livre des Proverbes : « Ne me donne ni indigence ni richesse ; dispense-moi seulement ma part de nourriture. » (Pr 30, 8).
Compléments
1 – Voici les prières juives qui sont à l’origine de la prière chrétienne du Notre Père : « Notre Père qui es dans les cieux » (Mishnah Yoma, invocation habituelle) ; « Que soit sanctifié ton Nom très haut dans le monde que tu as créé selon ta volonté. » (Qaddish, Qedushah et Shemoné Esré de la prière quotidienne ; cf aussi Ez 38, 23) ; « Que vienne bientôt et que soit reconnu du monde entier ton Règne et ta Seigneurie afin que soit loué ton Nom pour l’éternité. » (Qaddish) ; « Que soit faite ta volonté dans le ciel et sur la terre, donne la tranquillité de l’esprit à ceux qui te craignent, et, pour le reste, agis selon ton bon plaisir. » (Tosephta Berakhoth 3, 7. Talmud Berakhoth 29b ; cf aussi 1 S 3, 18 ; 1 Mc 3, 60) ; « Fais-nous jouir du pain que tu nous accordes chaque jour. » (Mekhilta sur Ex 16, 4, Beza 16a) ; « Remets-nous, notre Père, nos péchés comme nous les remettons à tous ceux qui nous ont fait souffrir. » (Shemoné Esré ; Mishnah Yoma à la fin. Tosephtah Taanith 1, 8 ; Talmud Taanith 16a) ; « Ne nous induis pas en tentation » (Siddur : prière quotidienne ; Berakhoth 16b, 17a, 60b ; Sanhédrin 107a) ; « Car la grandeur et la gloire, la victoire et la majesté sont tiennes ainsi que toutes les choses au ciel et sur la terre. À Toi est le Règne et tu es le Seigneur de tout être vivant dans tous les siècles. » (cf. 1 Chr 29, 11).
2 – De nombreux groupes chrétiens ont pris l’habitude, bien avant le Concile Vatican II, de réciter en finale du Notre Père la phrase « Car c’est à toi qu’appartiennent le règne, la puissance et la gloire ». Cette finale (qu’on appelle « doxologie » – parole de louange) est présente dans certains manuscrits de l’évangile de Matthieu ; elle reproduit probablement une formule pratiquée dans la liturgie de certaines communautés chrétiennes dès le premier siècle. Elle remonte encore beaucoup plus loin, puisque le premier livre des Chroniques la met sur les lèvres de David mourant (1 Ch 29, 11 ; voir la note précédente, dernière ligne).
3 – À propos de la prière de demande, il est toujours bon de méditer l’image proposée par Denys l’Aréopagite. Il imagine un bateau sur la mer ; sur le rivage proche, il y a un rocher, sur le rocher un anneau, sur le bateau un autre anneau, une corde les relie : « L’homme qui demande est dans l’attitude de celui qui, debout dans un bateau, saisit le cordage attaché au rivage et tire dessus. Il n’attire pas à lui le rocher, mais se rapproche, lui et son bateau, du rivage. »

Commentaires de Marie-Noëlle Thabut, année liturgique C, 17e dimanche du temps ordinaire (24 juillet 2016)

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12 juillet 2016 2 12 /07 /juillet /2016 13:41

 Ces commentaires, trouvés sur le site "Église catholique en France", permettent à toute personne de bonne volonté, chrétienne ou non, de mieux comprendre la Bible, le livre le plus diffusé au monde, en

  • décodant le langage imagé utilisé par l'auteur.

Attention le texte écrit peut différer des versions audio (Radio-Notre-Dame) et vidéo (KTO TV) qui ont été modifiées par Marie-Noëlle Thabut, parfois pour les améliorer, parfois pour s'adapter aux formats imposés par ces chaînes de radio ou de télévision. Dans cette hypothèse, nous mettons en italiques les passages supprimés pour ces médias.

Je souhaite arriver à mettre ici, chaque dimanche, les commentaires de Marie-Noëlle Thabut. Ma seule contribution consiste à surligner les passages que je trouve les plus enrichissants et à écrire en rouge ceux qui parlent d'un thème qui m'est cher : la liberté (trois autres pages de mon blog sont consacrées à ces passages des Évangiles, du reste du Nouveau Testament ou de l'Ancien Testament qui parlent de la liberté). D'après Marie-Noëlle Thabut, "... si nous ne trouvons pas dans les textes une parole libérante,c'est que nous ne les avons pas compris."

Version audio, trouvée sur le site de Radio-Notre-Dame (disponible seulement à compter du 16 juillet 2016).

En bas de page, vous avez désormais les versions vidéo des commentaires, trouvées sur KTO TV.

PREMIÈRE LECTURE – Livre de la Genèse 18, 1 – 10a


En ces jours-là,
1 aux chênes de Mambré, le SEIGNEUR apparut à Abraham,
qui était assis à l’entrée de la tente.
C’était l’heure la plus chaude du jour.
2 Abraham leva les yeux,
et il vit trois hommes qui se tenaient debout près de lui.
Dès qu’il les vit, il courut à leur rencontre depuis l’entrée de la tente
et se prosterna jusqu’à terre.
Il dit :
3 « Mon seigneur, si j’ai pu trouver grâce à tes yeux,
ne passe pas sans t’arrêter près de ton serviteur.
4 Permettez que l’on vous apporte un peu d’eau,
vous vous laverez les pieds,
et vous vous étendrez sous cet arbre.
5 Je vais chercher de quoi manger,
et vous reprendrez des forces avant d’aller plus loin,
puisque vous êtes passés près de votre serviteur ! »
Ils répondirent :
« Fais comme tu l’as dit. »
6 Abraham se hâta d’aller trouver Sara dans sa tente,
et il dit :
« Prends vite trois grandes mesures de fleur de farine,
pétris la pâte et fais des galettes. »
7 Puis Abraham courut au troupeau,
il prit un veau gras et tendre,
et le donna à un serviteur, qui se hâta de le préparer.
8 Il prit du fromage blanc, du lait,
le veau que l’on avait apprêté,
et les déposa devant eux ;
il se tenait debout près d’eux, sous l’arbre,
pendant qu’ils mangeaient.
9 Ils lui demandèrent :
« Où est Sara, ta femme ? »
Il répondit :
« Elle est à l’intérieur de la tente. »
10 Le voyageur reprit :
« Je reviendrai chez toi au temps fixé pour la naissance,
et à ce moment-là, Sara, ta femme, aura un fils. »


Mambré est un habitant du pays de Canaan qui, à plusieurs reprises, a offert l’hospitalité à Abraham dans son bois de chênes (près de l’actuelle ville d’Hébron). On sait que, pour les Cananéens, les chênes étaient des arbres sacrés ; le récit que nous venons de lire rapporte une apparition de Dieu à Abraham alors qu’il avait établi son campement à l’ombre d’un chêne dans le bois qui appartenait à Mambré ; mais à vrai dire, ce n’est pas la première fois que Dieu parle à Abraham. Depuis le chapitre 12, le livre de la Genèse nous raconte les apparitions répétées et les promesses de Dieu à Abraham. Mais, pour l’instant, rien ne s’est passé ; Abraham et Sara vont mourir sans enfant.

Car on dit souvent que Dieu a choisi un peuple… En fait, non, Dieu a d’abord choisi un homme, et un homme sans enfants de surcroît. Et c’est à cet homme privé d’avenir (à vues humaines tout au moins) que Dieu a fait une promesse inouïe : « Je ferai de toi une grande nation… En toi seront bénies toutes les familles de la terre. » (Gn 12, 2-3). À ce vieillard stérile, Dieu a dit « Compte les étoiles si tu le peux… Telle sera ta descendance. » Sur cette seule promesse, apparemment irréalisable, Abram a accepté de jouer toute sa vie. Abraham ne doutait pas que Dieu honorerait sa promesse mais il ne connaissait que trop le fait qui lui opposait un obstacle majeur : lui et Sara étaient stériles ! Ou, du moins, il pouvait le croire, puisqu’à soixante quinze et soixante cinq ans, ils étaient sans enfant.
Alors il avait imaginé des solutions : Dieu m’a promis une postérité, mais, après tout, mon serviteur est comme mon fils. « SEIGNEUR Dieu, que me donneras-tu ? Je m’en vais sans enfant, et l’héritier de ma maison, c’est Éliézer de Damas. » (Gn 15, 2). Mais Dieu avait refusé : « Ce n’est pas lui qui héritera de toi, mais c’est celui qui sortira de tes entrailles qui héritera de toi. » (Gn 15, 4). Quelques années plus tard, quand Dieu reparla de cette naissance, Abraham ne put pas s’empêcher d’abord d’en rire (Gn 17, 17) ; puis il imagina une autre solution : ce pourrait être mon vrai fils, cette fois, Ismaël, celui que j’ai eu de mon union (autorisée par Sara) avec Agar : « Un enfant naîtrait-il à un homme de cent ans ? Sara, avec ses quatre-vingt-dix ans pourrait-elle enfanter ?… Puisse Ismaël vivre en ta présence ! » Cette fois encore Dieu refusa : « Mais non ! Ta femme Sara va t’enfanter un fils et tu lui donneras le nom d’Isaac. » (Gn 17, 19). La Promesse est la Promesse.
Le texte que nous lisons ce dimanche suppose toute cette histoire d’Alliance déjà longue (vingt-cinq ans, si l’on en croit la Bible). L’événement se passe près du chêne de Mambré. Trois hommes apparurent à Abraham et acceptèrent son l’hospitalité : arrêtons-nous là. Contrairement aux apparences, l’importance de ce texte n’est pas cette hospitalité si généreusement offerte par Abraham ! Rien de plus banal, à cette époque-là, dans cette civilisation-là, même si c’est exemplaire !
Le message de l’auteur de ce texte, ce qui suscite son admiration, et du coup, l’envie de l’écrire pour le léguer aux générations futures est bien plus haut ! L’inouï vient de se produire : pour la première fois de l’histoire de l’humanité, Dieu en personne s’est invité chez un homme ! Car il ne fait de doute pour personne que les trois illustres visiteurs symbolisent Dieu ; la lecture de ce texte est pour nous un peu difficile, car on ne comprend pas très bien s’il y a un ou plusieurs visiteurs : « Abraham leva les yeux, il vit trois hommes qui se tenaient debout près de lui… il dit : Seigneur, si j’ai pu trouver grâce à tes yeux… On va vous apporter un peu d’eau, vous vous laverez les pieds… vous reprendrez des forces… Ils lui demandèrent : Où est Sara, ta femme ? Le voyageur reprit : Je reviendrai chez toi dans un an… ». En fait, notre auteur écrit longtemps après les faits sur la base de plusieurs récits d’origines diverses. De tous ces récits, il ne fait qu’un seul, en harmonisant au mieux les formulations. Comme il veut éviter toute apparence de polythéisme, il prend bien soin de rappeler à plusieurs reprises que Dieu est unique. N’y cherchons donc pas trop vite une représentation de la Trinité ; l’auteur de ce texte ne pouvait la concevoir encore ; ce qui est sûr, c’est que Abraham a reconnu sans hésiter, dans ces trois visiteurs, la présence divine.
Dieu, donc, puisque c’est lui, à n’en pas douter, Dieu s’est invité chez Abraham, et pour lui dire quoi ? Pour lui confirmer le projet inespéré qu’il formait pour lui : l’an prochain, à pareille époque, Sara, la vieille Sara, aura un fils, et de ce fils naîtra un peuple qui sera l’instrument des bienfaits de Dieu : « Je reviendrai chez toi dans un an, et à ce moment-là, Sara, ta femme, aura un fils. » Sara qui avait écouté aux portes n’a pas pu s’empêcher de rire : ils étaient si vieux tous les deux ! Alors le voyageur a répondu cette phrase que nous ne devrions jamais oublier : « Y a-t-il une chose trop prodigieuse pour le SEIGNEUR ? » (Gn 18, 14). Et l’impossible, à vues humaines, s’est produit : Isaac est né, premier maillon de la descendance promise, innombrable comme les étoiles dans le ciel.


PSAUME – 14 (15), 1a. 2-3a, 3bc-4ab, 4d-5


1 SEIGNEUR, qui séjournera sous ta tente ?

2 Celui qui se conduit parfaitement,
qui agit avec justice
et dit la vérité selon son cœur.
3 Il met un frein à sa langue.

Il ne fait pas de tort à son frère
et n’outrage pas son prochain.
4 À ses yeux le réprouvé est méprisable
mais il honore les fidèles du SEIGNEUR.

Il ne reprend pas sa parole.
5 Il prête son argent sans intérêt,
n’accepte rien qui nuise à l’innocent.
Qui fait ainsi demeure inébranlable.


Nous avons eu l’occasion de noter, souvent, que les psaumes ont tous été composés dans le but d’accompagner une action liturgique, au cours des pèlerinages et des fêtes au Temple de Jérusalem. Le psautier pourrait être comparé aux livres de chants qui nous accueillent aux portes de nos églises, comportant des chants prévus pour toute sorte de célébrations ; ici le pèlerin arrive aux portes du Temple et pose la question : suis-je digne d’entrer ?
Bien sûr, il connaît d’avance la réponse : « Soyez saints parce que je suis saint » disait le livre du Lévitique (19, 2). Ce psaume ne fait qu’en tirer les conséquences : à celui qui désire entrer dans le Temple (la « maison » de Dieu), il rappelle les exigences d’une conduite digne du Dieu saint. « SEIGNEUR, qui séjournera sous ta tente ? » La réponse est simple : « Celui qui se conduit parfaitement, qui agit avec justice et dit la vérité selon son cœur. » Les autres versets ne font que la détailler : être juste, être vrai, ne faire de tort à personne. Tout compte fait, cela ressemble à s’y méprendre au Décalogue : « Tu ne commettras pas de meurtre, Tu ne commettras pas d’adultère, tu ne commettras pas de rapt, Tu ne témoigneras pas faussement contre ton prochain, Tu n’auras pas de visée sur la maison de ton prochain… » (Ex 20). Et quand Ézéchiel trace le portrait-robot de l’homme juste, il dit exactement la même chose : « Il accomplit le droit et la justice ; il ne mange pas sur les montagnes (les banquets en l’honneur des idoles) ; il ne lève pas les yeux vers les idoles de la maison d’Israël (c’est encore l’idolâtrie qui est visée ici) ; il ne déshonore pas la femme de son prochain… il n’exploite personne ; il rend le gage reçu pour dette ; il ne commet pas de rapines ; il donne son pain à l’affamé ; il couvre d’un vêtement celui qui est nu ; il ne prête pas à intérêt ; il ne prélève pas d’usure ; il détourne sa main de l’injustice ; il rend un jugement vrai entre les hommes ; il chemine selon mes lois ; il observe mes coutumes, agissant d’après la vérité : c’est un juste ; certainement, il vivra – oracle du SEIGNEUR Dieu. » (Ez 18, 5-9).
Michée reproduit, quant à lui, exactement la question de notre psaume, et il la développe : « Avec quoi me présenter devant le SEIGNEUR, m’incliner devant le Dieu de là-haut ? Me présenterai-je devant lui avec des holocaustes ? Avec des veaux d’un an ? Le SEIGNEUR voudra-t-il des milliers de béliers ? Des quantités de torrents d’huile ? Donnerai-je mon premier-né pour prix de ma révolte ? Et l’enfant de ma chair pour mon propre péché ? On t’a fait connaître, ô homme, ce qui est bien, ce que le SEIGNEUR exige de toi : rien d’autre que respecter le droit, aimer la fidélité et t’appliquer à marcher avec ton Dieu. » (Mi 6, 6-8). Et Isaïe, son contemporain, n’est pas en reste : À la question « Qui d’entre nous pourra tenir ? », il répond : « Celui qui se conduit selon la justice, qui parle sans détour, qui refuse un profit obtenu par la violence, qui secoue les mains pour ne pas accepter un présent, qui se bouche les oreilles pour ne pas écouter les paroles homicides, qui ferme les yeux pour ne pas regarder ce qui est mal. Celui-là résidera sur les hauteurs, les rochers fortifiés seront son refuge, le pain lui sera fourni, l’eau lui sera assurée. » (Is 33, 15-16). Un peu plus tard, Zacharie aura encore besoin de le répéter : « Voici les préceptes que vous observerez : dites-vous la vérité l’un à l’autre ; dans vos tribunaux prononcez des jugements véridiques qui rétablissent la paix ; ne préméditez pas de faire du mal l’un à l’autre ; n’aimez pas le faux serment, car toutes ces choses, je les déteste – oracle du SEIGNEUR. » (Za 8, 16-17).
C’est à la fois très classique et malheureusement toujours à reprendre. En attendant que celui-là seul qui en est capable change nos cœurs de pierre en cœurs de chair, comme dit Ézéchiel. Ceci nous amène à relire ce psaume en l’appliquant à Jésus-Christ : les évangiles le décrivent comme le « doux et humble de cœur » (Mt 11, 29), attentif aux exclus : les lépreux (Mc 1), la femme adultère (Jn 8), et combien de malades et de possédés, juifs ou païens ; et complètement étranger aux idées de profit, lui qui n’avait pas d’endroit où reposer sa tête.
Celui surtout qui nous invite à relire avec lui le verset 3 en lui donnant une tout autre dimension : « Il met un frein à sa langue, ne fait pas de tort à son frère et n’outrage pas son prochain. » Avec Jésus-Christ, désormais, nous savons que le cercle de nos « prochains » peut s’étendre à l’infini : c’est tout l’enjeu de la parabole du Bon Samaritain par exemple (que nous avons lue dimanche dernier).
Reste un verset un peu gênant : car on peut se demander si le verset 4 ne fait pas tache au milieu de tous ces beaux sentiments : « À ses yeux le réprouvé est méprisable » : il faut probablement y lire une résolution de fidélité : « le réprouvé », c’est l’infidèle, l’idolâtre : le pèlerin rejette toute forme d’idolâtrie ; manière de dire à Dieu « je partage ta cause, ce qui prouve ma bonne foi ».
Pour ma part, j’y vois une preuve de plus que la fidélité au Dieu unique a été un combat de tous les instants.
(Dernière remarque : rassurons-nous, ce rappel des exigences de l’Alliance est une catéchèse à l’adresse des pèlerins, ce n’est pas une condition d’entrée dans le Temple. Sinon, personne, excepté Jésus de Nazareth, n’aurait jamais franchi la porte.)


DEUXIÈME LECTURE – Lettre de saint Paul apôtre aux Colossiens 1, 24 – 28


Frères,
24 maintenant je trouve la joie dans les souffrances
que je supporte pour vous ;
ce qui reste à souffrir des épreuves du Christ
dans ma propre chair,
je l’accomplis pour son corps qui est l’Église.
25 De cette Église, je suis devenu ministre,
et la mission que Dieu m’a confiée,
c’est de mener à bien pour vous l’annonce de sa parole,
26 le mystère qui était caché depuis toujours
à toutes les générations,
mais qui maintenant a été manifesté
à ceux qu’il a sanctifiés.
27 Car Dieu a bien voulu leur faire connaître
en quoi consiste la gloire sans prix de ce mystère
parmi toutes les nations :
le Christ est parmi vous,
lui, l’espérance de la gloire !
28 Ce Christ, nous l’annonçons :
nous avertissons tout homme,
nous instruisons chacun en toute sagesse,
afin de l’amener à sa perfection dans le Christ.


La première phrase de ce texte est redoutable ! « Ce qui reste à souffrir des épreuves du Christ dans ma propre chair, je l’accomplis pour son corps qui est l’Église. » : comment entendre cette phrase ? Resterait-il donc des souffrances à subir par le Christ ou par nous, pour faire bonne mesure, en quelque sorte ? Apparemment, il reste des souffrances à subir, puisque Paul le dit, mais ce n’est pas « pour faire bonne mesure ». Cela ne découle pas d’une exigence de Dieu ! C’est une nécessité malheureusement due à la dureté de cœur des hommes !
Ce qui reste à souffrir, ce sont les difficultés, les oppositions, voire les persécutions que rencontre toute entreprise d’évangélisation. Jésus lui-même l’a dit clairement à plusieurs reprises, avant et après sa propre passion et sa Résurrection ; à ses apôtres, il avait dit : « Il faut que le Fils de l’homme souffre beaucoup, qu’il soit rejeté par les anciens, les grands prêtres et les scribes, qu’il soit mis à mort et que, le troisième jour, il ressuscite. » (Lc 9, 22) ; et après sa Résurrection, il l’expliqua aux disciples d’Emmaüs : « Ne fallait-il pas que le Christ souffrît tout cela pour entrer dans sa gloire ? » (Lc 24, 26). Et ce qui fut le sort du maître sera celui de ses disciples ; là encore, il les a bien prévenus : « On vous livrera aux tribunaux et aux synagogues, vous serez roués de coups, vous comparaîtrez devant des gouverneurs et des rois à cause de moi : ils auront là un témoignage. Car il faut d’abord que l’évangile soit proclamé à toutes les nations. » (Mc 13, 9-10). Nous voilà prévenus : tant que la tâche n’est pas terminée, il faudra encore se donner de la peine et traverser bien des difficultés, voire des persécutions. Cela bien concrètement, dans notre personne.
Il n’est évidemment pas question d’imaginer que cela résulterait d’un décret de Dieu, avide de voir souffrir ses enfants, et comptable de leurs larmes ; une telle supposition défigure le Dieu de tendresse et de pitié que Moïse lui-même avait déjà découvert. La réponse tient en deux points : premièrement, pour l’œuvre d’évangélisation, Dieu sollicite des collaborateurs ; il n’agit pas sans nous ; deuxièmement, le monde refuse d’entendre la Parole, pour ne pas avoir à changer de conduite ; alors il s’oppose de toutes ses forces à la propagation de la Bonne Nouvelle. Cela peut aller jusqu’à persécuter et supprimer les témoins gênants de la Parole. C’est exactement ce que vit Paul, emprisonné pour avoir trop parlé de Jésus de Nazareth.1 Et dans ses lettres aux jeunes communautés chrétiennes, il encourage à plusieurs reprises ses interlocuteurs à accepter à leur tour la persécution inévitable : « Que personne ne soit ébranlé au milieu des épreuves présentes, car vous savez bien que nous y sommes destinés. » (1 Thes 3, 3). Et Pierre en fait autant « Résistez, fermes dans la foi, sachant que les mêmes souffrances sont réservées à vos frères dans le monde. » (1 P 5, 9-10).
Il n’est donc pas question de baisser les bras : « Ce Christ, nous l’annonçons, dit Paul, (sous-entendu, envers et contre tout), nous avertissons tout homme, nous instruisons chacun en toute sagesse, afin de l’amener à sa perfection dans le Christ. » Celui-ci a commencé, il nous reste à achever l’œuvre d’annonce.
Ainsi grandit peu à peu l’Église, Corps du Christ ; par rapport à la première lettre aux Corinthiens (1 Co 12), la vision de Paul s’est encore élargie : dans la lettre aux Corinthiens, Paul employait déjà l’image du corps, mais seulement pour parler de l’articulation des membres entre eux, dans chaque Église locale ; ici, il envisage l’Église universelle, grand corps, dont le Christ est la tête. Elle est cette part de l’humanité qui reconnaît la primauté du Christ sur tout le cosmos dont parlait l’hymne des versets précédents : « Le Christ est l’image du Dieu invisible, le premier-né par rapport à toute créature, car c’est en lui que tout a été créé dans les cieux et sur la terre, les êtres visibles et les puissances invisibles : tout est créé par lui et pour lui. Il est avant tous les êtres, et tout subsiste en lui. Il est aussi la tête du corps, c’est-à-dire de l’Église. » (Col 1, 15-18).2
Ce mystère du projet de Dieu a été révélé aux chrétiens, il est leur source intarissable de joie et d’espérance : « Le Christ est parmi vous, lui, l’espérance de la gloire ! » (verset 27). Et c’est l’émerveillement de cette présence du Christ au milieu d’eux qui transforme les croyants en témoins. Dans la deuxième lettre aux Corinthiens, Paul peut dire : « De même que les souffrances du Christ abondent pour nous, de même, par le Christ, abonde aussi notre consolation. » (2 Co 1, 5). Et dans la lettre aux Philippiens : « Dieu vous a fait la grâce à l’égard du Christ, non seulement de croire en lui, mais encore de souffrir pour lui. » (Phi 1, 29). Alors nous comprenons la première phrase du texte d’aujourd’hui : « Je trouve la joie dans les souffrances que je supporte pour vous, car ce qu’il reste à souffrir des épreuves du Christ, je l’accomplis dans ma propre chair, pour son corps qui est l’Église. »


ÉVANGILE – selon saint Luc 10, 38-42


En ce temps-là,
38 Jésus entra dans un village.
Une femme nommée Marthe le reçut.
39 Elle avait une sœur appelée Marie
qui, s’étant assise aux pieds du Seigneur, écoutait sa parole.
40 Quant à Marthe, elle était accaparée
par les multiples occupations du service.
Elle intervint et dit :
« Seigneur, cela ne te fait rien
que ma sœur m’ait laissé faire seule le service ?
Dis-lui donc de m’aider. »
41 Le Seigneur lui répondit :
« Marthe, Marthe, tu te donnes du souci
et tu t’agites pour bien des choses.
42 Une seule est nécessaire.
Marie a choisi la meilleure part,
elle ne lui sera pas enlevée. »


« Cherchez d’abord le Royaume et la justice de Dieu et le reste vous sera donné par surcroît. » La formule est de Matthieu (Mt 6, 33) ; elle est peut-être le meilleur commentaire de la leçon de Jésus dans la maison de Marthe et Marie.
« Jésus était en route avec ses disciples », dit Luc, et l’on sait que ce long voyage est l’occasion pour lui de donner de multiples consignes à ses disciples ; depuis la fin du chapitre 9, Jésus, commençant la montée vers Jérusalem, s’est uniquement préoccupé de leur donner des points de repère pour les aider à rester fidèles à leur vocation merveilleuse et exigeante de suivre le Seigneur. Entre autres, il leur a recommandé d’accepter l’hospitalité (Lc 9, 4 ; 10, 5-9) ; c’est exactement ce qu’il fait lui-même ici : on peut donc penser qu’il accepte avec gratitude l’hospitalité de Marthe.
Ce récit, propre à Luc, suit immédiatement la parabole du Bon Samaritain : il n’y a certainement pas contradiction entre les deux ; et, en particulier, gardons-nous de critiquer Marthe, l’active, par rapport à Marie, la contemplative. Le centre d’intérêt de l’évangéliste est plutôt, semble-t-il, la relation des disciples au Seigneur. Cela ressort du contexte (voir plus haut) et de la répétition du mot « Seigneur » qui revient trois fois : « Marie se tenait assise aux pieds du Seigneur »… Marthe dit : « Seigneur, cela ne te fait rien ?… » « Le Seigneur lui répondit ». L’emploi de ce mot fait penser que la relation décrite par Luc entre Jésus et les deux sœurs, Marthe et Marie, n’est pas à juger selon les critères habituels de bonne conduite. Ici, le Maître veut appeler au discernement de ce qui est « la meilleure part », c’est-à-dire l’attitude la plus essentielle qu’il attend de ses disciples.
Les deux femmes accueillent le Seigneur en lui donnant toute leur attention : Marthe, pour bien le recevoir, Marie, pour ne rien perdre de sa parole. On ne peut pas dire que l’une est active, l’autre passive ; toutes deux ne sont occupées que de lui. Dans la première partie du récit, le Seigneur parle. On ne nous dit pas le contenu de son discours : on sait seulement que Marie, dans l’attitude du disciple qui se laisse instruire (cf. Is 50), boit ses paroles. Tandis que l’on voit Marthe « accaparée par les multiples occupations du service ». Le dialogue proprement dit n’intervient que sur la réclamation de Marthe : « Seigneur, cela ne te fait rien que ma sœur m’ait laissé faire seule le service ? Dis-lui donc de m’aider. »
Le Seigneur prononce alors une phrase qui a fait couler beaucoup d’encre : « Marthe, Marthe, tu te donnes du souci et tu t’agites pour bien des choses. » Jésus ne reproche certainement pas à Marthe son ardeur à bien le recevoir ; qui dit hospitalité, surtout là-bas, dit bon déjeuner, donc préparatifs ; « tuer le veau gras » est une expression biblique !
Et combien d’entre nous se retrouvent trop souvent à leur gré dans le rôle de Marthe en se demandant où est la faute ? Il semblerait plus facile, assurément, de prendre l’attitude de Marie et de se laisser servir, en tenant compagnie à l’invité au salon ! La cuisinière est souvent frustrée de manquer les conversations !
Mais c’est le comportement inquiet de Marthe qui inspire à Jésus une petite mise au point, profitable pour tout le monde. Et, en réalité, à travers le personnage des deux sœurs, il en profite pour donner une recommandation à chacun de ses disciples (donc à nous) et nous rappeler l’essentiel : « Une seule chose est nécessaire » ne veut pas dire qu’il faut désormais se laisser dépérir ! Mais qu’il ne faut pas négliger l’essentiel ; il nous faut bien tour à tour, chacun et chacune, jouer les Marthe et les Marie, mais attention de ne pas nous tromper de priorité.
Une leçon que Jésus reprendra plus longuement, un peu plus loin (et qu’il nous est bon de relire ici, la liturgie ne nous en proposant pas la lecture). « Ne vous inquiétez pas pour votre vie de ce que vous mangerez, ni pour votre corps de quoi vous le vêtirez. Car la vie est plus que la nourriture, et le corps plus que le vêtement. Observez les corbeaux : ils ne sèment ni ne moissonnent, ils n’ont ni cellier ni grenier ; et Dieu les nourrit. Combien plus valez-vous que les oiseaux ! Et qui d’entre vous peut par son inquiétude prolonger tant soit peu son existence ? Si donc vous êtes sans pouvoir même pour si peu, pourquoi vous inquiéter pour tout le reste ? Observez les lis : ils ne filent ni ne tissent et, je vous le dis : Salomon lui-même, dans toute sa gloire, n’a jamais été vêtu comme l’un d’eux. Si Dieu habille ainsi en pleins champ l’herbe qui est là aujourd’hui et qui demain sera jetée au feu, combien plus le fera-t-il pour vous, gens de peu de foi. Et vous, ne cherchez pas ce que vous mangerez ni ce que vous boirez, ne vous tourmentez pas. Tout cela, les païens de ce monde le recherchent sans répit, mais vous, votre Père sait que vous en avez besoin. Cherchez plutôt son Royaume, et cela vous sera donné par surcroît. Sois sans crainte, petit troupeau, car votre Père a trouvé bon de vous donner le Royaume. » (Lc 12, 22-32)1.
« Sois sans crainte », c’est certainement le maître-mot ; ailleurs, il mettra en garde ses disciples contre les soucis de la vie qui risquent d’alourdir les cœurs : « Tenez-vous sur vos gardes, de crainte que vos cœurs ne s’alourdissent dans l’ivresse, les beuveries et les soucis de la vie » (Lc 21, 34). Ceux-ci risquent également de nous empêcher d’écouter la Parole ; c’est le message de la parabole du semeur : « Ce qui est tombé dans les épines, ce sont ceux qui entendent et qui, du fait des soucis, des richesses et des plaisirs de la vie, sont étouffés en cours de route et n’arrivent pas à maturité. » (Lc 8, 14). Si Marthe n’y prend pas garde, cela pourrait devenir son cas, peut-être ?
Sans oublier qu’en définitive, c’est toujours Dieu qui nous comble et non l’inverse ! Ne pourrait-on pas traduire : « Marthe, Marthe, tu te donnes du souci et tu t’agites pour faire des choses pour moi… La meilleure part, c’est de m’accueillir, c’est moi qui vais faire des choses pour toi. »

Commentaires de Marie-Noëlle Thabut, année liturgique C, 16e dimanche du temps ordinaire (17 juillet 2016)

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4 juillet 2016 1 04 /07 /juillet /2016 22:27

 Ces commentaires, trouvés sur le site "Église catholique en France", permettent à toute personne de bonne volonté, chrétienne ou non, de mieux comprendre la Bible, le livre le plus diffusé au monde, en

  • décodant le langage imagé utilisé par l'auteur.

Attention le texte écrit peut différer des versions audio (Radio-Notre-Dame) et vidéo (KTO TV) qui ont été modifiées par Marie-Noëlle Thabut, parfois pour les améliorer, parfois pour s'adapter aux formats imposés par ces chaînes de radio ou de télévision. Dans cette hypothèse, nous mettons en italiques les passages supprimés pour ces médias.

Je souhaite arriver à mettre ici, chaque dimanche, les commentaires de Marie-Noëlle Thabut. Ma seule contribution consiste à surligner les passages que je trouve les plus enrichissants et à écrire en rouge ceux qui parlent d'un thème qui m'est cher : la liberté (trois autres pages de mon blog sont consacrées à ces passages des Évangiles, du reste du Nouveau Testament ou de l'Ancien Testament qui parlent de la liberté). D'après Marie-Noëlle Thabut, "... si nous ne trouvons pas dans les textes une parole libérante,c'est que nous ne les avons pas compris."

Version audio, trouvée sur le site de Radio-Notre-Dame (disponible seulement à compter du 9 juillet 2016).

En bas de page, vous avez désormais les versions vidéo des commentaires, trouvées sur KTO TV.

PREMIÈRE LECTURE – Livre du Deutéronome 30, 10 – 14


Moïse disait au peuple :
10 « Écoute la voix du SEIGNEUR ton Dieu,
en observant ses commandements et ses décrets
inscrits dans ce livre de la Loi,
et reviens au SEIGNEUR ton Dieu
de tout ton cœur et de toute ton âme.
11 Car cette loi que je te prescris aujourd’hui
n’est pas au-dessus de tes forces
ni hors de ton atteinte.
12 Elle n’est pas dans les cieux, pour que tu dises :
‘Qui montera aux cieux
nous la chercher ?
Qui nous la fera entendre,
afin que nous la mettions en pratique ?’
13 Elle n’est pas au-delà des mers, pour que tu dises :
‘Qui se rendra au-delà des mers
nous la chercher ?
Qui nous la fera entendre,
fin que nous la mettions en pratique ?’
14 Elle est tout près de toi, cette Parole,
elle est dans ta bouche et dans ton cœur,
afin que tu la mettes en pratique. »


Le livre du Deutéronome se présente comme le dernier discours de Moïse, son testament spirituel en quelque sorte : mais il n’a certainement pas été écrit par Moïse lui-même puisqu’il répète à de nombreuses reprises : Moïse a dit, Moïse a fait… Et l’auteur use de beaucoup de solennité pour rappeler ce qui lui semble être l’apport majeur de Moïse : celui qui a fait sortir d’Égypte le peuple d’Israël et a conclu l’Alliance avec Dieu au Sinaï. Par cette Alliance, Dieu s’engageait à protéger son peuple tout au long de son histoire, mais réciproquement, le peuple s’engageait à toujours respecter la Loi de Dieu car il y reconnaissait le meilleur garant de sa liberté retrouvée.
Mais une chose est de s’engager, une autre de respecter l’engagement. Or le peuple y a trop souvent manqué ; le royaume du Nord a fait lui-même son propre malheur, et depuis la victoire des Assyriens, il est rayé de la carte. Les habitants du royaume du Sud feraient bien d’en tirer les leçons et c’est à eux que l’auteur s’adresse ici : « Écoute la voix du SEIGNEUR ton Dieu, en observant ses commandements et ses décrets inscrits dans ce livre de la Loi ».
Et pourtant il a l’air de dire que ce ne serait pas bien difficile d’observer cette Loi : elle n’est ni difficile à comprendre ni difficile à appliquer : « Cette loi que je te prescris aujourd’hui n’est pas au-dessus de tes forces ni hors de ton atteinte. »
Alors pourquoi les hommes, du temps de Moïse, comme du temps de l’auteur du Deutéronome, comme aujourd’hui sont-ils si rétifs à des commandements pourtant bien simples : tu ne tueras pas, tu ne mentiras pas, tu ne voleras pas, tu ne convoiteras pas le bien d’autrui ? À cette question, Moïse répondait : le peuple a « la nuque raide » ; à la fin de sa vie, quand il réfléchissait sur le passé, il pouvait dire : « Ce n’est pas parce que tu es juste que le SEIGNEUR te donne ce bon pays en possession, car tu es un peuple à la nuque raide. Souviens-toi, n’oublie pas que tu as irrité le SEIGNEUR ton Dieu dans le désert. Depuis le jour où tu es sorti du pays d’Égypte jusqu’à votre arrivée ici, vous avez été en révolte contre le SEIGNEUR. » (Dt 9, 6-7).
Je m’arrête sur cette expression « nuque raide » : il y a une superbe image qui se cache derrière cette formule que nous disons malheureusement toujours trop vite ; il faut avoir devant les yeux un joug, cette pièce de bois qui unit deux bœufs pour labourer. L’expression « nuque raide » évoque donc un attelage, ou plus exactement une bête qui refuse de courber son cou sous l’attelage ; si une bête est rétive, on se doute bien que l’attelage est moins performant : or, justement, l’Alliance entre Dieu et son peuple était comparée à une attache, un joug d’attelage. Pour recommander l’obéissance à la Loi, Ben Sirac, par exemple, disait : « Soumettez votre nuque à son joug et que votre âme reçoive l’instruction ! » (Si 51, 26-27). Jérémie reprochant au peuple d’Israël ses manquements à la Loi disait dans le même sens : « Tu as brisé ton joug » (Jr 2, 20 ; Jr 5, 5). On comprend mieux du coup la phrase célèbre de Jésus : « Prenez sur vous mon joug et mettez-vous à mon école… Oui, mon joug est facile à porter et mon fardeau léger. » (Mt 11, 29-30).
Cette phrase de Jésus a peut-être bien ses racines justement dans notre texte du Deutéronome : « Cette Loi que je te prescris aujourd’hui n’est pas au-dessus de tes forces ni hors de ton atteinte. » Autrement dit, Dieu ne demande pas à son peuple des choses impossibles. Peut-être ce passage s’adresse-t-il à des croyants découragés, à l’instar des disciples qui se plaignirent un jour à Jésus en lui demandant « Qui donc peut être sauvé ? » (Mt 19, 25).
On retrouve bien là, dans le Deutéronome d’abord, chez Jésus ensuite, le grand message très positif de la Bible : la Loi est à notre portée, le mal n’est pas irrémédiable ; l’humanité va vers son salut : un salut qui consiste à vivre dans l’amour de Dieu et des autres, pour le plus grand bonheur de tous. Mais, l’expérience aidant, on a appris aussi que la pratique d’une vie juste, c’est-à-dire en conformité avec ce projet de Dieu est quasi-impossible aux hommes s’ils comptent sur leurs seules forces. Et la leçon est toujours la même : Jésus répond à ses disciples : « Aux hommes c’est impossible, mais à Dieu, tout est possible. » (Mt 19, 26).
Oui, à Dieu tout est possible, y compris de transformer nos nuques raides. Puisque son peuple est désespérément incapable de fidélité, c’est Dieu lui-même qui transformera son cœur : « Le SEIGNEUR ton Dieu te circoncira le cœur, pour que tu aimes le SEIGNEUR et que tu vives. » (Dt 30, 6). Par « circoncision du cœur », on entend l’adhésion de l’être tout entier à la volonté de Dieu. On a longtemps espéré que le peuple lui-même atteindrait cette qualité d’adhésion à l’Alliance « de tout son cœur, de toute son âme, de toutes ses forces » (comme dit la fameuse phrase du « Shema Israël », la grande profession de foi, Dt 6, 4) ; mais il a bien fallu se rendre à l’évidence ; et des prophètes comme Jérémie, Ézéchiel prennent acte de ce qu’il y faudra une intervention de Dieu : « Je déposerai mes directives au fond d’eux-mêmes, les inscrivant dans leur être ; je deviendrai Dieu pour eux, et eux, ils deviendront un peuple pour moi. » (Jr 31, 33).


PSAUME – 18 (19), 8, 9, 10, 11


8 La loi du SEIGNEUR est parfaite,
qui redonne vie ;
la charte du SEIGNEUR est sûre,
qui rend sages les simples.

9 Les préceptes du SEIGNEUR sont droits,
ils réjouissent le cœur ;
le commandement du SEIGNEUR est limpide,
il clarifie le regard.

10 La crainte qu’il inspire est pure,
elle est là pour toujours ;
les décisions du SEIGNEUR sont justes
et vraiment équitables :

11 plus désirables que l’or,
qu’une masse d’or fin,
plus savoureuses que le miel
qui coule des rayons.


Curieuse litanie en l’honneur de la Loi : « La Loi du SEIGNEUR », « la charte du SEIGNEUR », « les préceptes du SEIGNEUR », « le commandement du SEIGNEUR », « les décisions du SEIGNEUR »… En réalité, il n’est question que de Dieu, celui qui a révélé son Nom à Moïse : le SEIGNEUR. Celui qui a choisi ce peuple parmi tous les peuples de la terre, et l’a libéré… Celui qui a proposé à ce peuple son Alliance pour l’accompagner dans toute son existence… Celui, enfin, qui poursuit son œuvre de libération en proposant sa Loi…
Il ne faut jamais oublier qu’avant toute autre chose, le peuple juif a expérimenté la libération apportée par son Dieu. Et les « commandements » sont dans la droite ligne de la sortie d’Égypte : ils sont une entreprise de libération. Dieu a « fait sortir » (c’est l’expression consacrée) son peuple des chaînes de l’esclavage, il le fera sortir de toutes les autres chaînes qui empêchent l’homme d’être heureux. C’est cela l’Alliance Éternelle. L’Exode était route vers la Terre Promise ; l’obéissance à la Loi est cheminement vers la véritable Terre Promise, la Patrie future de l’humanité.
Le livre du Deutéronome y insiste à plusieurs reprises : « Puisses-tu écouter Israël, garder et pratiquer ce qui te rendra heureux » (Dt 6, 3). À quoi notre psaume répond en écho : « Les préceptes du SEIGNEUR sont droits, ils réjouissent le cœur ».
La grande certitude qu’ont acquise les hommes de la Bible, c’est que Dieu veut l’homme heureux, et il lui en donne le moyen, un moyen bien simple : il suffit d’écouter la Parole de Dieu inscrite dans la Loi. Le chemin est balisé, les commandements sont comme des poteaux indicateurs sur le bord de la route, pour alerter notre regard sur un danger éventuel : « Le commandement du SEIGNEUR est limpide, il clarifie le regard ». Au jour le jour, la Loi est notre maître, elle nous enseigne : on sait que la racine du mot « Torah » en hébreu signifie d’abord « enseigner ». « La charte du SEIGNEUR est sûre, qui rend sages les simples ». Ici les simples, ce sont ceux justement qui acceptent tout humblement de se laisser enseigner par Dieu : « Et maintenant, Israël, qu’est-ce que le SEIGNEUR ton Dieu attend de toi ? Il attend seulement que tu craignes le SEIGNEUR ton Dieu en suivant tous ses chemins, en aimant et en servant le SEIGNEUR ton Dieu de tout ton cœur, de tout ton être, en gardant les commandements du SEIGNEUR et les lois que je te donne aujourd’hui pour ton bonheur ». (Dt 10, 12 – 13). Et le prophète Michée reprend en écho : « On t’a fait connaître, ô homme, ce qui est bien, ce que le SEIGNEUR exige de toi : rien d’autre que respecter le droit, aimer la fidélité et t’appliquer à marcher avec ton Dieu ». ( Mi 6, 8 ). Il n’y a pas d’autre exigence, il n’y a pas non plus d’autre chemin pour être heureux.
« Les décisions du SEIGNEUR sont justes et vraiment équitables, plus désirables que l’or, qu’une masse d’or fin, plus savoureuses que le miel qui coule des rayons. » Là, on touche du doigt la distance culturelle qui nous sépare de l’auteur de ce psaume : pour nous comme pour lui, l’or est un métal à la fois inaltérable, et précieux, donc désirable. Pour le miel, c’est autre chose : il n’évoque sûrement pas pour nous ce qu’il représentait pour un habitant de Palestine ; quand Dieu appelle Moïse pour la première fois et lui confie la mission de libérer son peuple, il lui promet : « Je vous ferai monter de la misère d’Égypte… vers le pays ruisselant de lait et de miel » (Ex 3, 17). On ne sait pas à quand remonte cette expression : apparemment , elle est très ancienne et les Cananéens l’employaient déjà. Pour eux, comme pour Israël, elle caractérise l’abondance et la douceur. Du miel, on en trouve évidemment bien ailleurs qu’en Palestine : le goût sucré des gâteaux de miel est apprécié dans de nombreux pays. On en trouve même dans le désert : la preuve, c’est que Jean-Baptiste « se nourrissait de miel sauvage » (Mt 3, 4), mais c’est quand même rare ! Et justement, ce qui sera merveilleux dans la Terre Promise, ce sera la profusion, le miel « ruissellera ».
Cette abondance, cette douceur est attribuée à l’action de Dieu ; mais, me direz-vous, cela non plus n’est pas propre au peuple d’Israël : partout ou presque on pense que notre vie est dans les mains des dieux ; et tous les rites religieux sont justement faits pour obtenir les faveurs des divinités : on cherche à leur plaire pour obtenir la pluie en temps voulu, pour éviter la grêle, les sauterelles et tout ce qui pourrait compromettre les récoltes… Parce que les divinités ont tout pouvoir.
Ce qui est propre à Israël, c’est son expérience de l’œuvre de Dieu, et cela change tout ! Il ne s’agit pas de l’amadouer pour obtenir ses bienfaits ; ses bienfaits sont acquis d’avance. Ce qui est propre à Israël, c’est son expérience de la générosité de Dieu. Dieu a pris l’initiative de créer le monde, simplement par amour ; Dieu a pris l’initiative de sauver son peuple, simplement par amour. Et le miel devient pour eux symbole de la douceur même de Dieu. Le livre du Deutéronome, quand il rappelle au peuple toute la sollicitude que Dieu lui a prodiguée pendant l’Exode, dit : « Il rencontre son peuple au pays du désert, Il lui fait sucer le miel dans le creux des pierres » (Dt 32, 13). La manne, aussi, parce qu’elle est douce et parce qu’elle est cadeau de Dieu, est comparée à du miel : « C’était comme de la graine de coriandre, c’était blanc, avec un goût de beignets au miel » (Ex 16, 31). Désormais on parlera des oignons d’Égypte, mais du miel de Canaan : il y a pourtant du miel aussi en Égypte, mais on n’avait pas encore fait l’expérience de l’Exode et de la Présence de Dieu.
Désormais, Israël ne sait pas seulement que la Parole de Dieu a créé le monde, Israël sait mieux encore que sa Parole sauve le monde : « La loi du SEIGNEUR est parfaite, qui redonne vie ; la charte du SEIGNEUR est sûre, qui rend sages les simples. »
—————————–
Complément
C’est dans le Livre du Deutéronome qu’on trouve les plus belles méditations sur la Loi ; par exemple : « Interroge donc les jours du début, ceux d’avant toi, depuis le jour où Dieu créa l’humanité sur la terre, interroge d’un bout à l’autre du monde : est-il rien arrivé d’aussi grand ? A-t-on rien entendu de pareil ?… À toi, il t’a été donné de voir, pour que tu saches que c’est le SEIGNEUR qui est Dieu : il n’y en a pas d’autre que lui… Reconnais-le aujourd’hui et réfléchis : c’est le SEIGNEUR qui est Dieu, en haut dans le ciel et en bas sur la terre ; il n’y en a pas d’autre. Garde ses lois et ses commandements que je te donne aujourd’hui pour ton bonheur et celui de tes fils après toi, afin que tu prolonges tes jours sur la terre que le SEIGNEUR ton Dieu te donne, tous les jours. » (Dt 4, 32… 40).


DEUXIÈME LECTURE – Lettre de saint Paul apôtre aux Colossiens 1, 15 – 20


15 Le Christ Jésus est l’image du Dieu invisible,
le premier-né, avant toute créature :
16 en lui, tout fut créé,
dans le ciel et sur la terre.
Les êtres visibles et invisibles,
Puissances, Principautés,
Souverainetés, Dominations,
tout est créé par lui et pour lui.
17 Il est avant toute chose,
et tout subsiste en lui.
18 Il est aussi la tête du corps, la tête de l’Église :
c’est lui le commencement,
le premier-né d’entre les morts,
afin qu’il ait en tout la primauté.
19 Car Dieu a jugé bon
qu’habite en lui toute plénitude
20 et que tout, par le Christ,
lui soit enfin réconcilié,
faisant la paix par le sang de sa Croix,
la paix pour tous les êtres
sur la terre et dans le ciel.


Je commence par la dernière phrase qui est peut-être pour nous la plus difficile : « Dieu a voulu tout réconcilier par le Christ et pour lui, sur la terre et dans les cieux, en faisant la paix par le sang de sa croix. » Paul ici compare la mort du Christ à un sacrifice comme on en offrait habituellement au Temple de Jérusalem. Il existait en particulier des sacrifices qu’on appelait « sacrifices de paix ».
Paul sait bien que ceux qui ont condamné Jésus n’avaient aucunement l’intention d’offrir un sacrifice : tout d’abord parce que les sacrifices humains n’existaient plus en Israël depuis fort longtemps ; ensuite parce que Jésus a été condamné à mort comme un malfaiteur et exécuté hors de la ville de Jérusalem. Mais il contemple une chose inouïe : dans sa grâce, Dieu a transformé l’horrible passion infligée à son fils par les hommes en œuvre de paix ! On pourrait lire « Dieu a bien voulu tout réconcilier par le Christ et pour lui, sur la terre et dans les cieux, en faisant la paix par le sang de sa croix. » Pour le dire autrement, c’est la haine des hommes qui tue le Christ, mais, par un mystérieux retournement, parce que Dieu accomplit cette œuvre de grâce, ce paroxysme de haine des hommes est transformé en un instrument de réconciliation, de pacification.
Et pourquoi sommes-nous réconciliés ? Parce qu’enfin, nous connaissons Dieu tel qu’il est vraiment, pur amour et pardon, bien loin du Dieu punisseur que nous imaginons parfois. Et cette découverte peut transformer nos cœurs de pierre en cœurs de chair (pour reprendre l’expression d’Ézéchiel) si nous laissons l’Esprit du Christ envahir nos cœurs. Dans cette lettre aux Colossiens, nous lisons la même méditation que développe également saint Jean et qui est inspirée par Zacharie. De la part de Dieu, le prophète annonçait : « En ce jour-là, je répandrai sur la maison de David et sur les habitants de Jérusalem un esprit qui fera naître en eux bonté et supplication. Ils lèveront les yeux vers celui qu’ils ont transpercé… ils pleureront sur lui. » (Za 2, 10). En d’autres termes, c’est Dieu qui nous inspire de contempler la croix et, de cette contemplation, peut naître notre conversion, notre réconciliation.
Paul nous invite donc à cette même contemplation : en levant les yeux vers le transpercé (comme dit Zacharie) nous découvrons en Jésus l’homme juste par excellence, l’homme parfait, tel que Dieu l’a voulu. Dans le projet créateur de Dieu, l’homme est créé à son image et à sa ressemblance ; la vocation de tout homme, c’est donc d’être l’image de Dieu. Or le Christ est l’exemplaire parfait, si l’on ose dire, il est véritablement l’homme à l’image de Dieu : en contemplant le Christ, nous contemplons l’homme, tel que Dieu l’a voulu. « Il est l’image du Dieu invisible », dit Paul. « Voici l’homme » (Ecce homo) dit Pilate à la foule, sans se douter de la profondeur de cette déclaration !
Et c’est pour cela que Paul peut parler d’accomplissement : « Dieu a voulu que dans le Christ, toute chose ait son accomplissement total. » Je reprends le début du texte : « Le Christ est l’image du Dieu invisible, le premier-né par rapport à toute créature, car c’est en lui que tout a été créé dans les cieux et sur la terre, les êtres visibles et les puissances invisibles : tout est créé par lui et pour lui. »
Mais Paul va plus loin : en Jésus, nous contemplons également Dieu lui-même : dans l’expression « image du Dieu invisible » appliquée à Jésus-Christ, il ne faudrait pas minimiser le mot « image » : il faut l’entendre au sens fort ; en Jésus-Christ, Dieu se donne à voir ; ou pour le dire autrement, Jésus est la visibilité du Père : « Qui m’a vu a vu le Père » dira-t-il lui-même dans l’évangile de Jean (Jn 14, 9). Un peu plus bas dans cette même lettre aux Colossiens, Paul dit encore : « En Christ habite toute la plénitude de la divinité » (Col 2, 9). Il réunit donc en lui la plénitude de la créature et la plénitude de Dieu : il est à la fois homme et Dieu. En contemplant le Christ, nous contemplons l’homme… en contemplant le Christ, nous contemplons Dieu.
Reste un verset, très court, mais capital : « Il est aussi la tête du corps, c’est-à-dire de l’Église. Il est le commencement, le premier-né d’entre les morts, puisqu’il devait avoir en tout la primauté. » C’est peut-être le texte le plus clair du Nouveau Testament pour nous dire que nous sommes le Corps du Christ. Il est la tête d’un grand corps dont nous sommes les membres. Dans la lettre aux Romains (Rm 12, 4-5) et la première lettre aux Corinthiens (1 Co 12, 12), Paul avait déjà dit que nous sommes tous les membres d’un même corps. Ici, il précise plus clairement : « Le Christ est la tête du corps qui est l’Église » (Il développe la même idée dans la lettre aux Éphésiens : Ep 1, 22 ; 4, 15 ; 5, 23).
Évidemment, il dépend de nous que ce Corps grandisse harmonieusement. À nous de jouer, donc, maintenant, si j’ose dire : la Nouvelle Alliance inaugurée en Jésus-Christ s’offre à la liberté des hommes ; pour nous, baptisés, elle est (ou elle devrait être) un sujet sans cesse renouvelé d’émerveillement et d’action de grâce ; un peu plus haut, l’auteur commençait sa contemplation par : « Rendez grâce à Dieu le Père qui vous a rendus capables d’avoir part, dans la lumière, à l’héritage du peuple saint ». Il s’adressait à ceux qu’il appelle « les saints », c’est-à-dire les baptisés. L’Église, par vocation, c’est le lieu où l’on rend grâce à Dieu. Ne nous étonnons pas que notre réunion hebdomadaire s’appelle « Eucharistie » (littéralement en grec « action de grâce »).


ÉVANGILE – selon saint Luc 10, 25-37


En ce temps-là,
25 un docteur de la Loi se leva et mit Jésus à l’épreuve en disant :
« Maître, que dois-je faire
pour avoir en héritage la vie éternelle ? »
26 Jésus lui demanda :
« Dans la Loi, qu’y a-t-il d’écrit ?
Et comment lis-tu ? »
27 L’autre répondit :
« Tu aimeras le Seigneur ton Dieu
de tout ton cœur, de toute ton âme,
de toute ta force et de toute ton intelligence,
et ton prochain comme toi-même. »
28 Jésus lui dit :
« Tu as répondu correctement.
Fais ainsi et tu vivras. »
29 Mais lui, voulant se justifier,
dit à Jésus :
« Et qui est mon prochain ? »
30 Jésus reprit la parole :
« Un homme descendait de Jérusalem à Jéricho,
et il tomba sur des bandits ;
ceux-ci, après l’avoir dépouillé et roué de coups,
s’en allèrent, le laissant à moitié mort.
31 Par hasard, un prêtre descendait par ce chemin ;
il le vit et passa de l’autre côté.
32 De même un lévite arriva à cet endroit ;
il le vit et passa de l’autre côté.
33 Mais un Samaritain, qui était en route, arriva près de lui ;
il le vit et fut saisi de compassion.
34 Il s’approcha, et pansa ses blessures
en y versant de l’huile et du vin ;
puis il le chargea sur sa propre monture,
le conduisit dans une auberge
et prit soin de lui.
35 Le lendemain, il sortit deux pièces d’argent,
et les donna à l’aubergiste, en lui disant :
‘Prends soin de lui ;
tout ce que tu auras dépensé en plus,
je te le rendrai quand je repasserai.’
36 Lequel des trois, à ton avis, a été le prochain
de l’homme tombé aux mains des bandits ? »
37 Le docteur de la Loi répondit :
« Celui qui a fait preuve de pitié envers lui. »
Jésus lui dit :
« Va, et toi aussi, fais de même. »


Tel est pris qui croyait prendre ! S’il espérait mettre Jésus dans l’embarras, le docteur de la Loi en a été pour ses frais et c’est lui, en définitive, qui a dû se trouver bien embarrassé. En posant à celui qui est l’Amour même la question : « Jusqu’où faut-il aimer ? », il s’est attiré une réponse bien exigeante ! Si l’on veut rester tranquille, en effet, il y a des questions à ne pas poser ! Surtout si ce sont des questions aussi importantes que la première posée par le docteur de la Loi : « Maître, que dois-je faire, pour avoir part à la vie éternelle ? » ou, plus compromettante encore, la question suivante : « Et qui donc est mon prochain ? » Devant de telles interrogations, Jésus ne peut que désirer conduire son interlocuteur jusqu’au plus intime du cœur de Dieu lui-même.
Ce cheminement, Jésus va le situer très exactement sur une route bien connue de ses auditeurs, les trente kilomètres qui séparent Jérusalem de Jéricho, une route en plein désert, dont certains passages étaient à l’époque de véritables coupe-gorge. Ce récit d’attentat et cette histoire de secours au blessé étaient d’une vraisemblance criante.
L’homme est donc tombé aux mains de brigands qui l’ont dépouillé et laissé pour mort. À son malheur physique et moral, s’ajoute pour lui une exclusion d’ordre religieux : touché par des « impurs », il a contracté lui aussi une impureté. C’est probablement l’une des raisons de l’indifférence apparente, voire de la répulsion qu’éprouvent à sa vision le prêtre et le lévite soucieux de préserver leur intégrité rituelle. Le Samaritain, bien sûr, ne va pas avoir de scrupules de ce genre.
La scène au bord de la route dit en images ce que Jésus a fait lui-même bien souvent concrètement : en guérissant le jour du sabbat, par exemple, en se penchant sur des lépreux, en accueillant les pécheurs, et en citant plusieurs fois.
(Cette parabole du bon Samaritain fait penser à) la parole du prophète Osée : « C’est la miséricorde que je veux et non les sacrifices ; et la connaissance de Dieu, je la préfère aux holocaustes. » (Os 6, 6).
La connaissance de Dieu, parlons-en : quand Jésus avait posé la question : « Dans la Loi, qu’y a-t-il d’écrit ? Que lis-tu ? », le docteur de la Loi avait récité avec enthousiasme : « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme, de toute ta force et de tout ton esprit, et ton prochain comme toi-même. » Jésus lui avait dit : « Tu as bien répondu. » Car la seule chose qui compte, on le savait déjà en Israël, c’est la fidélité à ce double amour. Saint Jean écrira plus tard : « Si quelqu’un dit J’aime Dieu et qu’il n’aime pas son frère, c’est un menteur. En effet, celui qui n’aime pas son frère qu’il voit, ne peut pas aimer Dieu qu’il ne voit pas. » (1 Jn 4, 20). Et encore : « Aimons-nous les uns les autres, car l’amour vient de Dieu, et quiconque aime est né de Dieu et parvient à la connaissance de Dieu. » (1 Jn 4, 7).
Le fin mot de cette connaissance que nous révèle la Bible, Ancien et Nouveau Testaments confondus, c’est que Dieu est « miséricordieux » (littéralement en hébreu « ses entrailles vibrent ») ; or, nous dit le récit, quand le Samaritain vit l’homme blessé, « il fut saisi de pitié » (en grec « ému aux entrailles »). Ce n’est pas par hasard si Luc emploie exactement la même expression pour dire l’émotion de Jésus, à la porte du village de Naïm, à la vue de la veuve conduisant son fils unique au cimetière (Lc 7)… ou pour décrire l’émotion du Père au retour du fils prodigue (Lc 15).
Je reviens à la parabole : ce voyageur miséricordieux n’est pourtant aux yeux des Juifs qu’un Samaritain, c’est-à-dire ce qu’il y a de moins recommandable. Car Samaritains et Juifs étaient normalement ennemis : les Juifs méprisaient les Samaritains qu’ils considéraient comme hérétiques et les Samaritains, de leur côté, ne pardonnaient pas aux Juifs d’avoir détruit leur sanctuaire sur le mont Garizim (en 129 av. J.-C.). Le mépris, à vrai dire, était ancestral : au livre de Ben Sirac, on cite parmi les peuples considérés comme détestables les Samaritains, « le peuple stupide qui demeure à Sichem » (Si 50, 26). Et c’est cet homme méprisé qui est déclaré par Jésus plus proche de Dieu que les dignitaires et servants du Temple (le prêtre et le lévite passés à côté du blessé sans s’arrêter). Cette émotion « jusqu’aux entrailles » (tout le contraire de la dureté des cœurs de pierre dont parlait Ézéchiel), nous dit que le Samaritain, (ce mécréant aux yeux des Judéens) est capable d’être « l’image de Dieu » ! À son niveau personnel, on voit quelle attitude Jésus lui-même a choisie, lui qui dispense sans compter compassion et guérison.
Jésus propose donc ici un renversement de perspective : à la question « qui est mon prochain », il ne répond pas, comme on s’y attendrait, en traçant le cercle de ceux que nous devons considérer comme notre prochain. Car un cercle, aussi large soit-il pose une limite. Jésus refuse de donner une « définition » (dans « définition », il y a le mot latin « finis », limite), il en fait une affaire de cœur et non d’intellect. À ce propos, gare au vocabulaire ! À lui seul le mot « prochain » laisse entendre qu’il y a des « lointains ».
Alors, si on demande à Jésus « Qui donc est mon prochain ? », il nous répond : À toi de décider jusqu’où tu acceptes de te faire proche. Et si l’on se pose la question : Pourquoi le Samaritain nous est-il donné en exemple ? La réponse est toute simple : parce qu’il est capable d’être saisi de pitié. À nous aussi, Jésus dit : « Va, et toi aussi, fais de même. » Sous-entendu, ce n’est pas facultatif : « Fais ainsi et tu auras la vie » avait-il dit à son interlocuteur un peu avant ; Luc répète souvent cette exigence de cohérence entre parole et actes : c’est bien beau de parler comme un livre (c’est le cas du docteur de la Loi, ici), mais cela ne suffit pas : « Ma mère et mes frères, disait Jésus, ce sont ceux qui écoutent la parole de Dieu et qui la mettent en pratique. » (Lc 8, 21). Et là, notre capacité d’inventer est sollicitée : si les dimensions du cercle de notre prochain dépendent de notre bon vouloir, si les considérations de catégories sociales et de convenances doivent céder le pas à la pitié (ce qui semble bien être la leçon de cette parabole), alors, il ne nous reste plus qu’à inventer l’amour sans frontières !
——————————
Complément
Si la question « Quel est le plus grand commandement ? » se retrouve dans les évangiles de Matthieu et de Marc, la parabole du Bon Samaritain, en revanche, est propre à Luc. On notera également que chez Luc, c’est le docteur de la Loi qui donne lui-même la réponse « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu… et ton prochain comme toi-même. » Alors Jésus reprend : « Tu as bien répondu. Fais ainsi et tu auras la vie. »
Il est intéressant de noter que cette présentation éminemment sympathique d’un Samaritain (Luc 10) suit de très près dans l’évangile de Luc le refus d’un village samaritain de recevoir Jésus et ses disciples en route de la Galilée vers Jérusalem (Luc 9). Ce qui semble vouloir dire que Jésus se refuse catégoriquement à tout amalgame !

Commentaires de Marie-Noëlle Thabut, année liturgique C, 15e dimanche du temps ordinaire (10 juillet 2016)

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27 juin 2016 1 27 /06 /juin /2016 23:00

 Ces commentaires, trouvés sur le site "Église catholique en France", permettent à toute personne de bonne volonté, chrétienne ou non, de mieux comprendre la Bible, le livre le plus diffusé au monde, en

  • décodant le langage imagé utilisé par l'auteur.

Attention le texte écrit peut différer des versions audio (Radio-Notre-Dame) et vidéo (KTO TV) qui ont été modifiées par Marie-Noëlle Thabut, parfois pour les améliorer, parfois pour s'adapter aux formats imposés par ces chaînes de radio ou de télévision. Dans cette hypothèse, nous mettons en italiques les passages supprimés pour ces médias.

Je souhaite arriver à mettre ici, chaque dimanche, les commentaires de Marie-Noëlle Thabut. Ma seule contribution consiste à surligner les passages que je trouve les plus enrichissants et à écrire en rouge ceux qui parlent d'un thème qui m'est cher : la liberté (trois autres pages de mon blog sont consacrées à ces passages des Évangiles, du reste du Nouveau Testament ou de l'Ancien Testament qui parlent de la liberté). D'après Marie-Noëlle Thabut, "... si nous ne trouvons pas dans les textes une parole libérante,c'est que nous ne les avons pas compris."

Version audio, trouvée sur le site de Radio-Notre-Dame (disponible seulement à compter du 2 juillet 2016).

En bas de page, vous avez désormais les versions vidéo des commentaires, trouvées sur KTO TV.

PREMIÈRE LECTURE – Livre du prophète Isaïe 66, 10-14


10 Réjouissez-vous avec Jérusalem !
Exultez en elle, vous tous qui l’aimez !
Avec elle, soyez pleins d’allégresse,
vous tous qui la pleuriez !
11 Alors, vous serez nourris de son lait,
rassasiés de ses consolations ;
alors, vous goûterez avec délices
à l’abondance de sa gloire.
12 Car le SEIGNEUR le déclare :
« Voici que je dirige vers elle
la paix comme un fleuve
et, comme un torrent qui déborde,
la gloire des nations. »
Vous serez nourris, portés sur la hanche ;
vous serez choyés sur ses genoux.
13 Comme un enfant que sa mère console,
ainsi, je vous consolerai.
Oui, dans Jérusalem, vous serez consolés.
14 Vous verrez, votre cœur sera dans l’allégresse ;
et vos os revivront comme l’herbe reverdit.
Le SEIGNEUR fera connaître sa puissance à ses serviteurs.


Quand un prophète parle autant de consolation, on peut se poser des questions ! Vous avez entendu : « De même qu’une mère console son enfant, moi-même je vous consolerai, dans Jérusalem vous serez consolés. » et un peu plus haut « vous serez nourris et rassasiés du lait de ses consolations ».
Cela veut dire que tout allait mal et qu’on avait grand besoin d’être consolés ! Nous avons vu souvent que le prophète est celui qui, dans les moments de détresse, sait réveiller l’espoir. Car un prophète, c’est quelqu’un qui se refuse à écouter les voix découragées qui s’élèvent pour dire que Dieu lui-même ne peut rien contre la mauvaise volonté, l’instinct de puissance, les rivalités, les guerres…
Effectivement, ce texte que nous lisons ici a été écrit dans un moment difficile : l’auteur (que nous appelons le Troisième Isaïe), est un des lointains disciples du grand Isaïe, (ses paroles ont été annexées plus tard au livre du grand prophète Isaïe). Il prêche juste au retour de l’Exil à Babylone, vers 535 av. J.-C. Les exilés sont revenus au pays, mais ce retour tant espéré s’est révélé décevant à tous les égards : Jérusalem, pour commencer, la ville bien-aimée, porte encore les cicatrices de la catastrophe de 587 (sa destruction par les armées de Nabuchodonosor). Le Temple est en ruines, une partie de la ville également. Pour le reste, ceux qui revenaient n’ont pas reçu l’accueil triomphal qu’ils avaient imaginé de loin : comme toujours dans ces circonstances, ceux qui sont partis ont bien souvent été oubliés, remplacés… surtout pour une captivité de cinquante ans !
Voilà pourquoi, bien qu’ils soient de retour à Jérusalem, le prophète parle de deuil et de consolation. Mais, face au découragement qui s’installe, le prophète ne se contente pas de paroles de réconfort, il ose un discours presque triomphal : « Réjouissez-vous avec Jérusalem, exultez en elle, vous tous qui l’aimez ! Avec elle soyez pleins d’allégresse, vous tous qui la pleuriez ! » On peut se demander d’où lui vient son bel optimisme ? C’est bien simple, sa foi, ou plutôt l’expérience d’Israël ! Le seul argument du peuple d’Israël, pour continuer à espérer, c’est toujours le même à toutes les époques de son histoire, c’est la présence de Dieu, la puissance de Dieu. C’est quand tout paraît perdu qu’il faut à tout prix se souvenir que rien n’est impossible à Dieu ; comme l’Ange du Seigneur l’avait dit à Abraham et Sara : « Y a-t-il une chose trop prodigieuse pour le SEIGNEUR ? » (Gn 18, 14) ; comme le Seigneur lui-même l’avait dit à Moïse, un jour de découragement, pendant l’Exode : « Crois-tu que j’aie le bras trop court ? » (Nb 11, 23) ; c’est une image que nous connaissons : nous entendons parfois dire qu’une personne a « le bras long » ! On retrouve à plusieurs reprises la même image dans le livre d’Isaïe ; par exemple, pendant l’Exil quand on perdait espoir d’être libérés un jour, le deuxième Isaïe l’avait employée : « Est-ce que ma main serait courte, trop courte pour affranchir ? » (Is 50, 2).
Plus tard, après le retour, en période de découragement, le troisième Isaïe, celui que nous lisons aujourd’hui, reprend deux fois le même discours. Au chapitre 59, il a affirmé : « Non, la main du SEIGNEUR n’est pas trop courte pour sauver, son oreille n’est pas trop dure pour entendre! » (Is 59, 1).
Et dans le dernier verset de notre texte d’aujourd’hui, nous avons lu : « Le SEIGNEUR fera connaître sa puissance à ses serviteurs » ; c’est la traduction liturgique ; mais le texte hébreu dit : « Le SEIGNEUR fera connaître sa main à ses serviteurs. »
C’est donc un appel à l’espérance, celui-là même dont ce peuple a besoin dans cette période de découragement. Dieu a libéré son peuple à maintes reprises dans le passé, il ne l’abandonnera pas. À lui seul, le mot « main » est une allusion à la sortie d’Égypte, car on aime dire que, à ce moment-là, Dieu est intervenu « à main forte et à bras étendu ».
L’expression « Vous serez nourris et rassasiés du lait de ses consolations » est, elle aussi, un rappel de l’Exode : au cours de sa marche au désert, le peuple avait connu la faim et la soif et cela avait été pour lui une terrible épreuve pour sa foi. Et Dieu lui a toujours procuré le nécessaire. Désormais, ce sera la surabondance : « Vous goûterez avec délices à l’abondance de sa gloire ».
Ce rappel de l’Exode comporte deux leçons : d’une part, Dieu nous veut libres et soutient tous nos efforts pour instaurer la justice et la liberté ; mais d’autre part, il y faut nos efforts. Le peuple est sorti d’Égypte grâce à l’intervention de Dieu, on ne l’oublie jamais, mais il a fallu marcher, et parfois péniblement, vers la terre promise. Quand Isaïe promet de la part de Dieu : « Je dirigerai vers Jérusalem la paix comme un fleuve », cela ne veut pas dire que la paix s’instaurera magiquement un beau jour ! Il y faudra une vraie volonté et un effort soutenu des hommes, on ne le sait que trop. Mais cet effort et cette volonté ne pourront se maintenir et aboutir que si nous nous raccrochons résolument à la conviction que « rien n’est impossible à Dieu ».
Dans sa deuxième lettre, saint Pierre dit exactement la même chose : à des Chrétiens qui trouvent que le royaume de Dieu se fait attendre, il répond : « Il y a une chose en tout cas que vous ne devez pas oublier : pour le Seigneur, un seul jour est comme mille ans et mille ans sont comme un jour… Nous attendons selon sa promesse des cieux nouveaux et une terre nouvelle où la justice habitera. » Et il ajoute : « Non, le Seigneur ne tarde pas à tenir sa promesse, alors que certains prétendent qu’il a du retard, mais il fait preuve de patience envers vous, ne voulant pas que quelques-uns périssent, mais que tous parviennent à la conversion ». Saint Pierre rappelle bien ici les deux leçons de l’Exode dont je parlais il y a un instant : premièrement, le Seigneur ne tarde pas à tenir sa promesse, c’est-à-dire, accrochez-vous à la conviction de sa présence permanente et agissante à vos côtés, mais, deuxièmement, vos efforts sont indispensables, la paix, la justice, le bonheur ne s’instaureront pas un beau jour par un coup de baguette magique : « c’est pour vous qu’il patiente ». Moralité, à nous de jouer, il y a urgence !
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Compléments
– « De même qu’une mère console son enfant » (verset 13) : n’en déduisons pas que Dieu serait féminin ! Vouloir dire que Dieu est masculin ou féminin, c’est certainement un abus de langage, c’est concevoir un Dieu à notre image. Or Dieu n’est pas à notre image, c’est nous qui sommes à son image et ressemblance. Mais la tendresse du Dieu créateur est souvent comparée au frémissement des entrailles maternelles : c’est la plus belle image que l’humanité ait trouvée dans son expérience pour parler de l’amour de Dieu pour ses enfants.


PSAUME – 65 (66), 1-3a, 4-5, 6-7a, 16.20


1 Acclamez Dieu, toute la terre ;
2 fêtez la gloire de son nom,
glorifiez-le en célébrant sa louange.
3 Dites à Dieu : « Que tes actions sont redoutables ! »

4 Toute la terre se prosterne devant toi,
elle chante pour toi, elle chante pour ton nom.
5 Venez et voyez les hauts-faits de Dieu,
ses exploits redoutables pour les fils des hommes.

6 Il changea la mer en terre ferme :
ils passèrent le fleuve à pied sec.
De là, cette joie qu’il nous donne.
7 Il règne à jamais par sa puissance.

16 Venez, écoutez, vous tous qui craignez Dieu ;
je vous dirai ce qu’il a fait pour mon âme.
20 Béni soit Dieu, qui n’a pas écarté ma prière,
ni détourné de moi son amour !


Comme bien souvent, le dernier verset donne le sens du psaume tout entier : « Béni soit Dieu qui n’a pas écarté ma prière, ni détourné de moi son amour. » Il suffit de regarder le vocabulaire employé pour voir que ce psaume est un chant d’action de grâce : « Acclamez, fêtez, glorifiez Dieu… se prosterner, chanter, venez, écoutez… je vous dirai ce qu’il a fait pour mon âme. » Très certainement, il a été composé pour accompagner des sacrifices d’action de grâce au Temple de Jérusalem. Et celui qui parle ici n’est pas un individu, c’est le peuple tout entier qui rend grâce à son Dieu.
Ce qui est au centre de l’action de grâce d’Israël, et ce n’est pas pour nous surprendre, c’est comme toujours la libération d’Égypte ; les allusions sont particulièrement claires : « Il changea la mer en terre ferme : ils passèrent le fleuve à pied sec ». Ou encore « Venez et voyez les hauts faits de Dieu, ses exploits redoutables pour les fils des hommes. » L’expression « Les hauts faits de Dieu », dans la Bible, désigne toujours la libération d’Égypte. On est frappés d’ailleurs des correspondances entre ce psaume et le cantique de Moïse après le passage de la Mer Rouge (je vous en cite quelques lignes) : « Je veux chanter le SEIGNEUR, il a fait un coup d’éclat. Cheval et cavalier, en mer il les jeta. Ma force et mon chant, c’est le SEIGNEUR. Il a été pour moi le salut. C’est lui mon Dieu, je le louerai ; le Dieu de mon père, je l’exalterai… Qui est comme toi parmi les dieux ? Qui est comme toi, éclatant de sainteté, redoutable en ses exploits ? Opérant des merveilles ? » (Ex 15).
Depuis cette délivrance première, toute l’histoire d’Israël est éclairée par cet événement fondamental : Dieu veut des hommes libres et son œuvre au milieu de son peuple n’a pas d’autre but. Et donc, quand tout va mal, on est sûrs que Dieu interviendra pour nous libérer ! C’est bien le sens du chapitre 66 d’Isaïe que nous lisons ce dimanche en première lecture : à une époque très noire de l’histoire de Jérusalem, Isaïe disait : Dieu vous consolera ! Le prophète écrivait au sixième siècle av. J.-C. après le retour de l’Exil à Babylone ; peut-être notre psaume d’aujourd’hui a-t-il été composé à la même époque, une fois le Temple restauré ? En tout cas, le cadre est le même : notre psaume, par hypothèse, est écrit pour être chanté au Temple de Jérusalem et les fidèles qui affluent pour le pèlerinage préfigurent l’humanité tout entière qui montera à Jérusalem à la fin des temps. Le texte d’Isaïe annonce justement la Jérusalem nouvelle où afflueront toutes les nations : « Je dirigerai vers Jérusalem la paix comme un fleuve et la gloire des nations comme un torrent qui déborde » disait Isaïe ; le psaume répond : « Acclamez Dieu toute la terre »… et encore « Toute la terre se prosterne devant toi, elle chante pour toi, elle chante pour ton nom. » Ce sera jour de joie et d’allégresse, nous dit Isaïe.
La joie promise est bien le thème majeur de ces deux textes : quand les temps sont durs, il est vital de se rappeler que Dieu ne veut rien d’autre que la joie de l’homme et qu’un jour la joie envahira toute la terre, toute l’humanité ! Une joie débordante, exultante et pourtant bien concrète, réaliste, enracinée dans nos besoins les plus élémentaires : être nourris, rassasiés, consolés, bercés… Isaïe disait : « Vous serez nourris et rassasiés du lait de ses consolations… Vous serez comme des nourrissons que l’on porte sur son bras… » ; le psaume 65/66 répond en écho : « Venez, écoutez, vous tous qui craignez Dieu ; je vous dirai ce qu’il a fait pour mon âme (c’est-à-dire pour moi). Béni soit Dieu qui n’a pas écarté ma prière, ni détourné de moi son amour. »
Dernière remarque : ces deux textes, celui du prophète et celui du psalmiste, baignent bien dans la même atmosphère, mais ils ne sont pas sur le même registre : le prophète exprime la Révélation de Dieu, alors que le psaume est la prière de l’homme.
Quand c’est Dieu qui parle, (par la bouche du prophète) il ne s’occupe que de la gloire et du bonheur de Jérusalem ; c’est Dieu qui agit, bien sûr, le prophète le dit clairement : « Moi-même je vous consolerai », mais Dieu ne se préoccupe que de la joie de son peuple (représenté par la Ville Sainte). « Réjouissez-vous à cause de Jérusalem, exultez à cause d’elle, vous tous qui l’aimez ! »
Réciproquement, quand c’est le peuple qui parle, (par la bouche du psalmiste), il ne s’y trompe pas et rend à Dieu la gloire qui lui revient à lui seul : « Acclamez Dieu, toute la terre, fêtez la gloire de son nom, glorifiez-le en célébrant sa louange. Dites à Dieu : Que tes actions sont redoutables ! Toute la terre se prosterne pour toi, elle chante pour toi, elle chante pour ton nom. Venez et voyez les hauts faits de Dieu, ses exploits redoutables pour les fils des hommes. » Notons au passage que le mot « redoutables » fait partie du vocabulaire royal ; c’est le règne de Dieu qui est dit là. Un règne qui est celui de l’amour : le psaume se termine précisément par ce mot-là et c’est Israël tout entier encore qui parle ici : « Béni soit Dieu qui n’a pas écarté ma prière, ni détourné de moi son amour. »
Belle manière de dire que c’est l’amour qui aura le dernier mot !


DEUXIÈME LECTURE – Lettre de saint Paul apôtre aux Galates 6, 14-18


Frères,
14 pour moi, que la croix de notre Seigneur Jésus Christ
reste ma seule fierté.
Par elle, le monde est crucifié pour moi,
et moi pour le monde.
15 Ce qui compte, ce n’est pas d’être circoncis ou incirconcis,
c’est d’être une création nouvelle.
16 Pour tous ceux qui marchent selon cette règle de vie
et pour l’Israël de Dieu,
paix et miséricorde.
17 Dès lors, que personne ne vienne me tourmenter,
car je porte dans mon corps
les marques des souffrances de Jésus.
18 Frères, que la grâce de notre Seigneur Jésus Christ
soit avec votre esprit. Amen.


Je reprends la première phrase : « Que la croix de notre Seigneur Jésus Christ reste mon seul orgueil. » Cette insistance sur le mot « seul » laisse deviner qu’il y a un problème. Effectivement, Paul avait commencé sa lettre aux Galates par un reproche sévère : « J’admire avec quelle rapidité vous vous détournez de celui qui vous a appelés par la grâce du Christ, pour passer à un autre Évangile ». Et il expliquait : « Il y a des gens qui jettent le trouble parmi vous et qui veulent renverser l’Évangile du Christ ». Ceux qui jetaient le trouble parmi les Chrétiens de Galatie, c’étaient des Juifs devenus chrétiens (des judéo-chrétiens) qui voulaient obliger tous les membres de leurs communautés à pratiquer toutes les règles de la religion juive, y compris la circoncision.
Paul écrit alors à ces communautés pour les mettre en garde ; ce qui se cache derrière cette discussion pour ou contre la circoncision, c’est une véritable hérésie : c’est la foi au Christ, et elle seule qui nous sauve, la foi au Christ concrétisée par le Baptême ; imposer la circoncision reviendrait à le nier, à laisser entendre que la croix du Christ ne suffit pas. Ce sont des « faux frères » dit Paul, ces gens qui peuvent soutenir des thèses pareilles.
Il rappelle aux Galates que leur seule fierté est la croix du Christ. Mais, pour comprendre Paul, il faut bien préciser que, pour lui, la croix n’est pas un objet, pas même un objet de vénération… c’est un événement. Quand Paul parle de la croix du Christ, il ne se livre pas à une contemplation de ses douleurs, au rappel de ses souffrances ; pour lui, la croix du Christ est un événement historique, c’est même l’événement central de l’histoire du monde, l’événement qui a opéré une fois pour toutes la réconciliation entre Dieu et l’humanité d’une part, la réconciliation entre les hommes, d’autre part.
Quand Paul dit « Par la croix du Christ, le monde est crucifié pour moi », je crois que la formule « par la croix » signifie « depuis l’événement de la croix » et « le monde est à jamais crucifié » signifie « le monde est définitivement transformé ».
C’est un événement décisif : plus rien ne sera jamais comme avant. Comme le dit la lettre aux Colossiens : « Il a plu à Dieu de faire habiter en lui toute la plénitude et de tout réconcilier par lui et pour lui et sur la terre et dans les cieux, ayant établi la paix par le sang de sa croix. » (Col 1, 19-20).
La preuve que la croix est l’événement décisif de l’histoire du monde, c’est que la mort est vaincue pour la première fois : Christ est ressuscité. Dans la première lettre aux Corinthiens, Paul dit : « Si le Christ n’est pas ressuscité, notre prédication est vide et vide aussi est votre foi ». Pour Paul, la croix et la Résurrection sont indissociables : il s’agit d’un seul et même événement.
Par la croix est née la « création nouvelle » par opposition au « monde ancien ». Au début de cette même lettre aux Galates, il dit : « À vous grâce et paix de la part de Dieu notre Père et du Seigneur Jésus-Christ, qui s’est livré pour nos péchés, afin de nous arracher à ce monde mauvais… » Et cette expression « à vous grâce et paix » ce n’est pas une formule toute faite ! Réellement grâce et paix sont acquises désormais aux Chrétiens, c’est cela que Paul veut dire.
Tout au long de cette lettre, il a opposé le régime ancien qui était le régime de la loi et le régime nouveau qui est celui de la foi ; la vie selon la chair et la vie selon l’esprit ; l’esclavage ancien et notre liberté acquise par Jésus-Christ ; désormais, par la foi, par notre adhésion à Jésus-Christ, nous sommes des hommes libres de vivre selon l’Esprit.
Dans la deuxième lettre aux Corinthiens, il dit quelque chose d’analogue : « Le monde ancien s’en est allé, un nouveau monde est déjà né ». Le monde ancien, c’est le monde en guerre, l’humanité en révolte contre Dieu, le monde qui soupçonne Dieu de ne pas être amour et bienveillance ; du coup il désobéit aux commandements de Dieu et ce sont les rivalités entre les hommes, les guerres, les luttes pour le pouvoir ou pour l’argent. La création nouvelle, au contraire, c’est l’obéissance du Fils, sa confiance jusqu’au bout, son pardon pour ses bourreaux, sa joue tendue à ceux qui lui arrachent la barbe, comme dit Isaïe. La Passion du Christ a été un paroxysme de haine et d’injustice commis au nom de Dieu ; le Christ en a fait un paroxysme de non-violence, de douceur, de pardon. Et nous, à notre tour, parce que nous sommes greffés sur le Fils, nous sommes rendus capables de la même obéissance, du même amour : capables d’abandonner le mode de vie selon le monde, pour choisir le mode de vie selon le Christ. Ce retournement extraordinaire qui est l’œuvre de l’Esprit de Dieu inspire à Paul une formule particulièrement frappante : « Par la croix, le monde est crucifié pour moi, et moi, pour le monde. » Traduisez « la manière de vivre selon le monde est abolie, désormais, nous vivons selon l’Esprit ». Une telle transformation est bien un sujet de fierté pour les Chrétiens : réellement, comme dit Paul « la croix de notre Seigneur Jésus Christ est notre seule fierté ». C’est bien la raison d’être des crucifix qui ornent les murs de nos maisons ou de nos églises.
Pour cette annonce de la croix du Christ, Paul a déjà payé de sa personne. Quand il dit que désormais nous sommes dans la grâce et la paix, cela ne veut pas dire que tout ira forcément tout seul ! Logiquement, si nous annonçons vraiment l’Évangile, nous devrions rencontrer des oppositions semblables à celles que le Christ a rencontrées et que Paul rencontre à son tour. Quand il dit « je porte dans mon corps la marque des souffrances de Jésus », il fait certainement allusion aux persécutions qu’il a lui-même subies pour avoir annoncé l’Évangile. Chaque fois que nous faisons le signe de la croix, nous manifestons que nous sommes dans cette création nouvelle où toute parole est dite, où tout geste est accompli au nom du Père et du Fils et de l’Esprit ; et en même temps nous nous engageons à témoigner de la transformation que l’Esprit d’amour est seul capable d’opérer.
————————–
Complément
– On peut se demander si notre proclamation de l’Évangile est vraiment conforme, si elle n’est pas un peu édulcorée, un peu trop conforme à l’esprit du monde, quand elle ne rencontre plus aucune opposition …?


ÉVANGILE – selon saint Luc 10, 1… 20


En ce temps-là,
parmi les disciples,
1 le Seigneur en désigna encore soixante-douze,
et il les envoya deux par deux, en avant de lui,
en toute ville et localité
où lui-même allait se rendre.
2 Il leur dit :
« La moisson est abondante,
mais les ouvriers sont peu nombreux.
Priez donc le maître de la moisson
d’envoyer des ouvriers pour sa moisson.
3 Allez ! Voici que je vous envoie
comme des agneaux au milieu des loups.
4 Ne portez ni bourse, ni sac, ni sandales,
et ne saluez personne en chemin.
5 Mais dans toute maison où vous entrerez,
dites d’abord :
‘Paix à cette maison.’
6 S’il y a là un ami de la paix,
votre paix ira reposer sur lui ;
sinon, elle reviendra sur vous.
7 Restez dans cette maison,
mangeant et buvant ce que l’on vous sert ;
car l’ouvrier mérite son salaire.
Ne passez pas de maison en maison.
8 Dans toute ville où vous entrerez
et où vous serez accueillis,
mangez ce qui vous est présenté.
9 Guérissez les malades qui s’y trouvent
et dites-leur :
‘Le règne de Dieu s’est approché de vous.’ »
10 Mais dans toute ville où vous entrerez
et où vous ne serez pas accueillis,
allez sur les places et dites :
11 ‘Même la poussière de votre ville, collée à nos pieds,
nous l’enlevons pour vous la laisser.
Toutefois, sachez-le :
le règne de Dieu s’est approché.’
12 Je vous le déclare :
au dernier jour,
Sodome sera mieux traitée que cette ville. »

17 Les soixante-douze disciples revinrent tout joyeux,
en disant :
« Seigneur, même les démons
nous sont soumis en ton nom. »
18 Jésus leur dit :
« Je regardais Satan tomber du ciel comme l’éclair.
19 Voici que je vous ai donné le pouvoir
d’écraser serpents et scorpions,
et sur toute la puissance de l’Ennemi :
absolument rien ne pourra vous nuire.
20 Toutefois, ne vous réjouissez pas
parce que les esprits vous sont soumis ;
mais réjouissez-vous
parce que vos noms se trouvent inscrits dans les cieux. »


Cet évangile suit immédiatement celui de dimanche dernier : nous avions vu Jésus aux prises avec les arrachements que sa mission a exigés de lui : accepter l’insécurité, sans avoir rien pour reposer la tête, laisser les morts enterrer leurs morts, c’est-à-dire savoir faire des choix crucifiants, mettre la main à la charrue sans regarder en arrière, accepter d’affronter la mort en prenant résolument le chemin de Jérusalem. On devine les tentations qui se profilent à chaque fois derrière les décisions qu’il a dû prendre. Luc nous le montre sur la route de Jérusalem : Jésus a surmonté pour son propre compte toutes les tentations ; le prince de ce monde est déjà vaincu.
Il lui reste à transmettre le flambeau : il envoie ses disciples en mission à leur tour. Il est urgent de les préparer puisque son départ à lui approche. Et il leur donne tous les conseils nécessaires pour les préparer à affronter les tentations qu’il connaît bien : eux aussi seront affrontés aux mêmes tentations.
Eux aussi connaîtront le refus : comme Jésus avait essuyé le refus d’un village de Samarie, ils doivent se préparer à essuyer des refus ; mais que cela ne les arrête pas. Quand ils devront quitter un village, qu’ils disent quand même en partant le message pour lequel ils étaient venus : « Sachez-le : le règne de Dieu est tout proche. » Mais pour bien montrer que leur démarche était totalement désintéressée, et que les bénéficiaires du message restent toujours libres de le refuser, ils ajouteront : « Même la poussière de votre ville, collée à nos pieds, nous la secouons pour vous la laisser. »
Eux aussi connaîtront la haine : « Je vous envoie comme des agneaux au milieu des loups. » Ils devront quand même inlassablement annoncer et apporter la paix : « Dans toute maison où vous entrerez, dites d’abord Paix à cette maison. S’il y a là un ami de la paix, votre paix ira reposer sur lui. » Il faut à tout prix croire à la contagion de la paix : quand nous souhaitons vraiment de tout cœur la paix à quelqu’un, réellement la paix grandit. On le sait d’expérience. Encore faut-il que notre interlocuteur soit lui aussi ami de la paix ; s’il ne l’est pas, Jésus leur dit « Secouez la poussière de vos pieds », c’est-à-dire ne vous laissez pas alourdir par les échecs, les refus… Que rien ne vous fasse « traîner les pieds », en quelque sorte !
Eux aussi connaîtront l’insécurité : Jésus, lui-même, n’avait « pas d’endroit où reposer la tête » ; si l’on comprend bien, il en sera de même de ses disciples : « N’emportez ni argent, ni sac, ni sandales. »
Eux aussi devront apprendre à vivre au jour le jour sans se soucier du lendemain, se contentant de « manger et boire ce qu’on leur servira », tout comme le peuple au désert ne pouvait ramasser la manne que pour le jour même.
Eux aussi auront des choix à faire, parfois crucifiants, à cause de l’urgence de la mission : « Laisse les morts enterrer leurs morts, mais toi, va annoncer le Règne de Dieu » (Lc 9, 60) était une phrase exigeante pour dire que les devoirs les plus sacrés à nos yeux s’effacent devant l’urgence du Royaume de Dieu. « Ne saluez personne en chemin » est une phrase du même ordre : pour ses disciples qui étaient des orientaux, les longues salutations étaient un véritable devoir.
Eux aussi devront résister à la tentation du succès : « Ne passez pas de maison en maison. »
Eux aussi devront apprendre à souhaiter transmettre le flambeau à leur tour : la mission est trop grave, trop précieuse, pour qu’on l’accapare : elle ne nous appartient pas ; car l’une des tentations les plus subtiles est sans doute de ne pas souhaiter vraiment d’autres ouvriers à nos côtés. « Priez le maître de la moisson d’envoyer des ouvriers à sa moisson » : il ne s’agit pas d’instruire Dieu de quelque chose qu’il ne saurait pas, à savoir que nous avons besoin d’aide. Il le sait mieux que nous ! Il s’agit pour nous, en priant, de nous laisser éclairer par Lui. La prière ne vise jamais à informer Dieu : ce serait bien prétentieux de notre part ! Elle nous prépare à nous laisser transformer, nous .
Dernière tentation : la gloriole de nos réussites. « Ne vous réjouissez pas parce que les esprits vous sont soumis ; mais réjouissez-vous parce que vos noms sont inscrits dans les cieux » : il faut croire que, de tout temps, le vedettariat guette les disciples : les véritables apôtres ne sont peut-être pas forcément les plus célèbres.
On peut penser que les soixante-douze disciples ont surmonté toutes ces tentations puisque, à leur retour, Jésus pourra leur dire : « Je voyais Satan tomber du ciel comme l’éclair. » Jésus qui entreprend sa dernière marche vers Jérusalem puise là certainement un grand réconfort ; puisque aussitôt après Luc nous dit « À l’instant même, il exulta sous l’inspiration de l’Esprit Saint et dit : Je te loue, Père, Seigneur du ciel et de la terre, d’avoir caché cela aux sages et aux intelligents et de l’avoir révélé aux tout-petits. »

Commentaires de Marie-Noëlle Thabut, année liturgique C, 14e dimanche du temps ordinaire (3 juillet 2016)

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21 juin 2016 2 21 /06 /juin /2016 10:59

 Ces commentaires, trouvés sur le site "Église catholique en France", permettent à toute personne de bonne volonté, chrétienne ou non, de mieux comprendre la Bible, le livre le plus diffusé au monde, en

  • décodant le langage imagé utilisé par l'auteur.

Attention le texte écrit peut différer des versions audio (Radio-Notre-Dame) et vidéo (KTO TV) qui ont été modifiées par Marie-Noëlle Thabut, parfois pour les améliorer, parfois pour s'adapter aux formats imposés par ces chaînes de radio ou de télévision. Dans cette hypothèse, nous mettons en italiques les passages supprimés pour ces médias.

Je souhaite arriver à mettre ici, chaque dimanche, les commentaires de Marie-Noëlle Thabut. Ma seule contribution consiste à surligner les passages que je trouve les plus enrichissants et à écrire en rouge ceux qui parlent d'un thème qui m'est cher : la liberté (trois autres pages de mon blog sont consacrées à ces passages des Évangiles, du reste du Nouveau Testament ou de l'Ancien Testament qui parlent de la liberté). D'après Marie-Noëlle Thabut, "... si nous ne trouvons pas dans les textes une parole libérante,c'est que nous ne les avons pas compris."

Version audio, trouvée sur le site de Radio-Notre-Dame (disponible seulement à compter du 25 juin 2016).

En bas de page, vous avez désormais les versions vidéo des commentaires, trouvées sur KTO TV.

PREMIÈRE LECTURE – Livre des Rois, 19, 16b. 19 –21


En ces jours-là, Le SEIGNEUR avait dit au prophète Élie :
16 « Tu consacreras Élisée, fils de Shafate,
comme prophète pour te succéder. »

19 Élie s’en alla.
Il trouva Élisée, fils de Shafate, en train de labourer.
Il avait à labourer douze arpents,
et il en était au douzième.
Élie passa près de lui et jeta vers lui son manteau.
20 Alors Élisée quitta ses bœufs, courut derrière Élie,
et lui dit :
« Laisse-moi embrasser mon père et ma mère,
puis je te suivrai. »
Élie répondit :
« Va-t’en, retourne là-bas !
Je n’ai rien fait. »
21 Alors Élisée s’en retourna ;
mais il prit la paire de bœufs pour les immoler,
les fit cuire avec le bois de l’attelage,
et les donna à manger aux gens.
Puis il se leva, partit à la suite d’Élie
et se mit à son service.


Élie et Élisée sont deux très grands prophètes de l’Ancien Testament : leur prédication nous est rapportée par les deux livres des Rois ; quelques mots d’abord sur ces livres des Rois pour nous replonger dans le contexte : ils font partie de ce que nous appelons les « livres historiques » et cette classification risque de nous tromper un peu ; en apparence, effectivement, ce sont des livres d’histoire : sur cinq siècles, du dixième au sixième siècles avant J.-C., ils décrivent deux histoires parallèles, deux dynasties, celle du Nord et celle du Sud, puisque, dès la mort de Salomon, en 933, le territoire a été divisé en deux royaumes distincts ; le royaume du Nord garde le nom d’Israël, le royaume du Sud s’appellera Juda.
Mais, en réalité, les livres des Rois ne sont pas des manuels d’histoire comme on en écrirait aujourd’hui, avec un souci de rigueur et d’objectivité : visiblement, les auteurs ont sélectionné leurs matériaux avec des intentions bien précises pour que nous retenions la leçon, ce que nous appelons la « morale de l’histoire ». Leur but est toujours d’ordre théologique ; la grande leçon sous-jacente à tout cet ensemble est simple : seule, la fidélité à l’Alliance proposée par Dieu peut assurer le bonheur du peuple élu. Et, si ces livres y insistent tant, c’est que ce rappel n’est pas superflu ! Précisément, sur toute la période de la royauté dans les deux royaumes d’Israël et de Juda, les auteurs n’ont que trop d’occasions de rapporter les infidélités du peuple mal guidé par ses rois, l’idolâtrie permanente, mais aussi les malheurs incessants : guerres, rivalités, injustices criantes. Et ceci explique cela : respecter les commandements de Dieu, c’est semer la paix et la justice. À l’inverse, oublier Dieu, c’est oublier sa Loi, rechercher le pouvoir et l’argent, mentir, voler, tuer… Et, inexorablement, semer l’injustice et la haine, donc la violence… Et, malheureusement, pendant toute cette période, l’exemple vient de haut.
Les deux prophètes Élie et Élisée, qui se succèdent au neuvième siècle, se font donc les champions de la fidélité au Dieu unique et ils consacrent leur vie et toutes leurs énergies (et Dieu sait qu’ils n’en manquent pas !) à ramener le peuple au seul vrai Dieu. Ce dimanche, nous lisons le récit de la vocation d’Élisée : « Le SEIGNEUR avait dit au prophète Élie : Tu consacreras Élisée, fils de Shafate, comme prophète pour te succéder ». L’intention du texte est claire : il s’agit d’affirmer que c’est Dieu lui-même qui a choisi Élisée, et Élie ne fait que lui transmettre l’appel de Dieu. Il s’agit de bien montrer que, par choix de Dieu, Élisée est le digne successeur d’Élie, son fils spirituel.
Élisée était en train de labourer : première remarque,
c’est au sein de sa vie quotidienne que l’appel retentit. Jusqu’ici, il était agriculteur ; quand on fait la liste des personnages bibliques, on constate qu’ils sont recrutés dans des milieux et des métiers très divers. Et que l’appel de Dieu retentit quand on ne s’y attend pas, au milieu des occupations quotidiennes. Moïse, David et Amos gardaient leurs moutons, Gédéon battait le blé, Samuel dormait en pleine nuit, Saül rentrait des champs derrière ses bœufs ; même chose pour les appelés du Nouveau Testament : Matthieu était à sa table de douane, et les premiers disciples étaient à la pêche.
Le texte continue : « Il avait à labourer douze arpents, et il en était au douzième » : toujours, dans la Bible, ce chiffre douze est signe de plénitude, d’accomplissement parfait ; Élisée en est au douzième arpent : il a donc fini sa tâche ; son ancienne mission, son ancienne vie est terminée ; une nouvelle vie commence. « Élie passa près de lui et lui jeta son manteau » : il faut croire que ce geste était très parlant puisqu’Élisée a tout de suite compris ce qu’Élie voulait dire ; en jetant son manteau sur les épaules d’Élisée, Élie l’invitait à participer à sa mission. Alors Élisée quitte ses bœufs et court derrière Élie pour lui dire : « Laisse-moi seulement le temps de faire mes adieux chez moi et je te suivrai ». Il a donc très bien compris l’appel mais il prend le temps d’accomplir ce qu’il considère comme son devoir : embrasser son père et sa mère, manger une dernière fois avec eux.
Élie répond : « Va-t’en, retourne là-bas ! Je n’ai rien fait ». Cette phrase d’Élie nous surprend peut-être et certains y voient un geste d’humeur. Mais, en fait Élie n’a pas repris son manteau : on sait bien que les dons de Dieu sont sans repentance. Élie rappelle seulement à Élisée qu’il est libre ; en même temps il veut lui faire comprendre que cette vocation, s’il l’accepte, implique un choix radical, une rupture : il lui faut se tourner résolument vers l’avenir, tout quitter.
Là encore, le texte est étonnant de sobriété : quelques mots seulement, des gestes qui parlent, et visiblement les deux interlocuteurs se sont parfaitement compris ! C’est en toute liberté qu’Élisée retourne faire ses adieux ; et son geste est très significatif : il tue les deux bœufs de son attelage, brûle l’attelage lui-même pour faire cuire les bœufs et fait un repas d’adieu pour toute la maison. Geste définitif : désormais, plus rien ne le retient, il ne possède plus rien, il est totalement libre pour se mettre au service d’Élie pour la mission que Dieu voudra. C’est bien une rupture définitive, radicale avec son ancienne vie. La mission à laquelle il est appelé exige cette radicalité ; mais sans violence pour sa famille et ses proches ; il prend le temps de leur dire adieu.
Plus tard, quand Élie sera enlevé au ciel, Élisée ramassera son manteau. Il sera alors « habillé » en quelque sorte de la mission d’Élie : saint Paul a repris exactement cette symbolique du vêtement pour parler du Baptême et nous faire comprendre que nous participons à notre tour à la mission du Christ : « Vous qui avez été baptisés en Christ, vous avez revêtu le Christ ».


PSAUME – 15 (16), 1-2a.5, 7-8, 9-10, 2b.11


1 Garde-moi, mon Dieu, j’ai fait de toi mon refuge.
2a J’ai dit au SEIGNEUR : « Tu es mon Dieu !
5 SEIGNEUR, mon partage et ma coupe :
de toi dépend mon sort. »

7 Je bénis le SEIGNEUR qui me conseille :
même la nuit, mon cœur m’avertit.
8 Je garde le SEIGNEUR devant moi sans relâche ;
il est à ma droite, je suis inébranlable.

9 Mon cœur exulte, mon âme est en fête,
ma chair elle-même repose en confiance :
10 tu ne peux m’abandonner à la mort
ni laisser ton ami voir la corruption.

2b Je n’ai pas d’autre bonheur que toi.
11 Tu m’apprends le chemin de la vie :
devant ta face, débordement de joie !
À ta droite, éternité de délices !


Exactement comme dimanche dernier, voici encore un psaume qui met en scène un lévite ; la preuve en est cette L’expression « SEIGNEUR, mon partage et ma coupe, de toi dépend mon sort » qui est une allusion au statut très particulier des lévites : au moment du partage de la Palestine entre les tribus des descendants de Jacob, (partage fait par tirage au sort), les membres de la tribu de Lévi n’avaient pas reçu de territoire : leur part c’était la Maison de Dieu, le service de Dieu… Leur vie tout entière était consacrée au culte et ils n’avaient donc aucune source de revenus ; leur subsistance était assurée par les dîmes (on pourrait dire le « denier de l’Église » de l’époque) et par une partie des récoltes et des viandes offertes en sacrifice.
Et d’ailleurs, un autre verset de ce psaume que nous ne lisons pas ce dimanche fait également allusion au statut un peu spécial des lévites : « La part qui me revient fait mes délices ; j’ai même le plus bel héritage » ; c’est l’origine du fameux « negro spiritual » : « Tu es, Seigneur, le lot de mon cœur, Tu es mon héritage, En Toi, Seigneur, j’ai mis mon bonheur, Toi, mon seul partage » qui n’est autre que ce psaume 15/16.
Autres allusions aux lévites, les phrases « Même la nuit mon cœur m’avertit », ou encore « Je garde le SEIGNEUR devant moi sans relâche » car ils gardaient le Temple de Jérusalem jour et nuit, à tour de rôle.
On voit bien comment ce statut spécial, privilégié, des lévites pouvait être lu comme une métaphore du statut particulier, privilégié du peuple élu, choisi par Dieu pour son service au milieu des nations. Mais si on le redit avec tant d’insistance, c’est parce que ce n’est pas si simple ! Être conscient du privilège de l’élection d’Israël est une chose : en vivre au jour le jour toutes les exigences en est une autre. Le peuple choisi par Dieu a dû faire des choix et résister à de multiples tentations pour rester fidèle à l’Alliance. Si Élie et Élisée se sont tant battus, c’est bien parce que la fidélité au Dieu d’Israël n’allait pas de soi. Rappelez-vous la guerre implacable d’Élie contre le culte des Baals.
Peut-être, pour comprendre la gravité du problème, faut-il nous remettre dans la mentalité de l’époque : pour nous, aujourd’hui, c’est une évidence que Dieu est Unique ; mais que ce soit au temps de Moïse, ou même au temps d’Élie et Élisée, personne, même en Israël, n’envisage un Dieu Unique : on ne peut pas encore parler de « monothéisme ». Au contraire, on s’imagine que chaque territoire est gouverné par des dieux qui protègent ses habitants. Dans cette optique, lorsqu’on émigre, il est normal de changer de religion. Par exemple, lorsque le peuple a pris pied sur la terre de Canaan, il a été tenté de servir les dieux que révéraient les Cananéens, les Baals. Ceux-ci n’étaient-ils pas les maîtres des lieux ?
Plus tard, lorsque les fils d’Israël ont été déportés à Babylone, ils ont été tentés de prier les dieux des Mésopotamiens. La victoire de ces derniers n’était-elle pas la preuve de leur supériorité ?
D’autre part, sur le plan politique, on pratique des alliances avec les rois voisins ; ces alliances prennent la forme de mariages, bien souvent, avec des princesses étrangères ; dans leur corbeille de noces, elles apportent leurs statues, leurs pratiques et dans leur suite, il peut y avoir des prêtres et des prophètes des Baals ; c’est l’histoire d’Achab, roi d’Israël, épousant Jézabel, fille du roi de Sidon.
Depuis l’Alliance du Sinaï, pendant l’Exode, tout culte de cet ordre est interdit au peuple conduit par Moïse. Car le Dieu d’Israël n’est pas attaché à un territoire mais à un peuple qu’il accompagne à chaque instant de son histoire et en chacun de ses déplacements, y compris en Canaan et plus tard jusqu’à Babylone
. Ce Dieu d’Israël est très exigeant : il promet à son peuple liberté et bonheur, mais en contrepartie, il donne une loi qui interdit tout autre culte, toute image de divinité, toute statue.
Dans une première étape de la révélation, les prophètes ne partent pas en guerre contre les dieux des pays voisins, mais ils mènent une lutte acharnée pour qu’Israël reste fidèle à son Dieu à lui. Le psaume 15/16 traduit ce combat parfois terrible de la fidélité à la vraie foi qui a été le lot d’Israël depuis le début. Il résonne comme une résolution : « J’ai dit au SEIGNEUR : Tu es mon Dieu ! SEIGNEUR, mon partage et ma coupe : de toi dépend mon sort… Je garde le SEIGNEUR devant moi sans relâche ; il est à ma droite, je suis inébranlable. » Sous-entendu : nous n’irons pas chercher du secours ailleurs. Nos prières n’iront qu’à lui : « Garde-moi, mon Dieu, j’ai fait de toi mon refuge. »
En contrepartie, on se rappelle les promesses de Dieu, ses bénédictions ; car on sait bien que les exigences de Dieu sont celles de l’amour. Si Dieu a donné cette loi contraignante, c’est parce qu’elle est le chemin du bonheur et de la vraie liberté. Cela, on ne l’a jamais oublié : « Je bénis le SEIGNEUR qui me conseille… Je n’ai pas d’autre bonheur que toi.
Je reprends la phrase : « Tu m’apprends le chemin de la vie ». Cela veut dire que le peuple élu est assuré de survivre à toutes les vicissitudes de son histoire, parce que Dieu le lui a promis, tout simplement. C’est le sens des derniers versets : « Tu ne peux m’abandonner à la mort ni laisser ton ami voir la corruption… Devant ta face, débordement de joie ! À ta droite, éternité de délices ! »
C’est le peuple qui parle comme toujours dans les psaumes. Il n’est pas question, ici, de résurrection individuelle : quand ce psaume a été composé, elle était absolument inconcevable. On sait que la foi en la résurrection est née très tardivement en Israël, seulement vers 165 av. J.-C. Le premier sens de ces versets concerne donc l’ensemble du peuple que Dieu ne laissera jamais s’éteindre. Bien sûr, aujourd’hui, après des siècles encore de Révélation et surtout depuis la Résurrection de Jésus-Christ, nous pouvons redire ces derniers versets dans le sens d’une affirmation pleine d’allégresse et d’espérance pour chacun de nous : « Tu ne peux m’abandonner à la mort… Devant ta face, débordement de joie ! À ta droite, éternité de délices ! »
——————————-
Complément
Le véritable « monothéisme » est donc une conquête tardive de la Révélation. On découvrira alors que le Dieu d’Israël est aussi celui des autres peuples : c’est le sens du livre de Jonas, par exemple ; mais au début, c’était inconcevable. En attendant, en ce qui concerne Israël, on parle de « monolâtrie » ou « d’hénothéisme » (« enos » en grec signifie « un »).


DEUXIÈME LECTURE – Lettre de saint Paul apôtre aux Galates 5, 1. 13 – 18


Frères,
1 c’est pour que nous soyons libres
que le Christ nous a libérés.
Alors tenez bon,
ne vous mettez pas de nouveau sous le joug de l’esclavage.
13 Vous, frères, vous avez été appelés à la liberté.
Mais que cette liberté ne soit pas un prétexte
pour votre égoïsme ;
au contraire, mettez-vous, par amour,
au service les uns des autres.
14 Car toute la Loi est accomplie
dans l’unique parole que voici :
Tu aimeras ton prochain comme toi-même.
15 Mais si vous vous mordez et vous dévorez les uns les autres,
prenez garde : vous allez vous détruire les uns les autres.
16 Je vous le dis :
marchez sous la conduite de l’Esprit Saint,
et vous ne risquerez pas de satisfaire les convoitises de la chair.
17 Car les tendances de la chair s’opposent à l’Esprit,
et les tendances de l’Esprit s’opposent à la chair.
En effet, il y a là un affrontement
qui vous empêche de faire tout ce que vous voudriez.
18 Mais si vous vous laissez conduire par l’Esprit,
vous n’êtes pas soumis à la Loi.


Pour comprendre la première et la dernière phrase du texte d’aujourd’hui : « C’est pour que nous soyons libres que le Christ nous a libérés »… « Si vous vous laissez conduire par l’Esprit, vous n’êtes pas soumis à la Loi », il faut connaître le contexte.
Lorsque Paul écrit cette lettre aux Galates, la communauté chrétienne est en pleine querelle. Je m’explique : certains membres sont d’origine juive, d’autres sont d’anciens païens convertis. Toute la question est de savoir si des païens, des non-juifs peuvent devenir chrétiens : ne devrait-on pas leur imposer d’abord la circoncision et toutes les pratiques juives ?
Ceci par souci de fidélité au plan de Dieu : il a choisi le peuple juif pour être son ambassadeur dans le monde et Jésus lui-même et tous ses apôtres étaient juifs. Donc, il faut peut-être ne baptiser que des Juifs ? On sait que cette querelle a traversé toutes les premières communautés chrétiennes. Elle a été tranchée à ce qui ressembla à un premier Concile vers l’an 50.
Mais, visiblement, lorsque Paul écrit aux Galates, la querelle n’est pas calmée. Paul entreprend donc de répondre : pour lui, lorsque des païens veulent recevoir le Baptême, leur imposer au préalable d’adhérer au Judaïsme, ce serait faire d’eux les esclaves d’une loi désormais dépassée. La loi juive fut une pédagogie de Dieu pour préparer son peuple à accueillir le Messie. Depuis la venue du Christ, on est entrés dans une deuxième étape de l’histoire humaine : tout homme, juif ou non juif, peut être baptisé et devenir membre du Corps du Christ.
Ce premier développement de la réponse de Paul, nous ne l’avons pas lu aujourd’hui : ce que nous avons lu, c’est la deuxième partie du développement de Paul. Il y aborde un deuxième aspect de la question. Il y rappelle que la liberté apportée par le Christ, ce n’est pas seulement une affaire de pratiques rituelles, c’est plus encore une affaire de comportement. Un homme libre peut parfaitement se conduire comme un esclave : esclave de soi-même et de son égoïsme par exemple.
Si nous avions un papier et un crayon, nous pourrions, comme souvent chez Paul, écrire son texte en deux colonnes : d’un côté, la colonne de la liberté, de l’autre côté, la colonne de l’esclavage ; du côté « esclavage », on écrirait « satisfaire votre égoïsme »… Du côté « liberté », il y a « mettez-vous par amour au service les uns des autres »…
On est un peu surpris quand même que l’égoïsme soit du côté de l’esclavage et que le service des autres soit du côté de la liberté …! Parfois, nous sommes tentés de penser l’inverse ; quand quelqu’un nous demande un service, il nous arrive de nous dire qu’il nous prend pour son esclave… et, à l’inverse, nous avons bien l’impression d’être enfin libres quand nous pouvons ne penser qu’à nous ! Mais si j’en crois Paul, la vraie liberté n’est pas ce qu’on croit ! Car le service, pour Paul, héritier de l’Ancien Testament, est un choix d’homme libre, un choix résolu comme le choix du Serviteur d’Isaïe, comme celui du Christ. Les quatre évangélistes ont noté l’insistance de Jésus sur ce point : « Ma vie, on ne me la prend pas, c’est moi qui la donne » (Jn 10, 18)… « Le Fils de l’homme n’est pas venu pour être servi mais pour servir… (Mc 10, 45).
Saint Paul sait bien que ce n’est pas si simple puisqu’il parle de notre liberté tantôt comme d’une réalité, « le Christ nous a libérés… (donc c’est fait, c’est acquis)… tantôt comme d’un idéal, une vocation, un appel : « vous avez été appelés à la liberté… »
Paul n’hésite pas à utiliser des images fortes pour fustiger l’égoïsme : « Si vous vous mordez les uns les autres et vous dévorez les uns les autres, vous allez vous détruire vous-mêmes ». Pourquoi ? Parce que nous sommes faits pour aimer et que nous ne nous construisons nous-mêmes que dans l’amour. Paul nous représente nos vies concrètes comme un lieu d’affrontement permanent entre deux manières de vivre ; il nous dit : « Ne vous mettez pas de nouveau sous le joug de l’esclavage ». Ce « Tenez bon ! » est valable pour toute notre vie : il n’y a pas parmi nous ceux qui, une fois pour toutes, sont passés du côté de la liberté et ceux qui se conduisent encore comme des esclaves ; chacun de nous doit sans cesse refaire ce passage ; un passage qui n’est jamais acquis une fois pour toutes ; avant que l’esprit de service soit devenu pour nous comme une seconde nature, il faut bien de longues années d’apprentissage ! Comprenons bien les expressions de Paul : la vie égoïste, c’est ce que Paul appelle « vivre selon la chair » (selon notre pente naturelle, si vous préférez) et la vie de service, c’est ce qu’il appelle « vivre selon l’esprit » (sous-entendu l’Esprit de Dieu, l’Esprit d’amour). Et cela, depuis la résurrection du Christ et la Pentecôte, nous en sommes devenus capables.
—————————-
Compléments
– Les quatre évangélistes, tout au long de la Passion, s’ingénient à nous montrer que le Christ condamné, maltraité, enchaîné est pleinement libre alors que ses bourreaux sont le jouet de leur aveuglement, donc finalement esclaves, d’une certaine manière.
– « Vous n’êtes plus sujets de la Loi » : on perçoit ici le contexte d’affrontements récurrents dans les communautés chrétiennes du premier siècle, certains Chrétiens d’origine juive voulant imposer l’ensemble des pratiques juives aux Chrétiens d’origine païenne.


ÉVANGILE – selon saint Luc 9, 51-62


51 Comme s’accomplissait le temps
où il allait être enlevé au ciel,
Jésus, le visage déterminé, prit la route de Jérusalem.
52 Il envoya, en avant de lui, des messagers ;
ceux-ci se mirent en route
et entrèrent dans un village de Samaritains
pour préparer sa venue.
53 Mais on refusa de le recevoir,
parce qu’il se dirigeait vers Jérusalem.
54 Voyant cela,
les disciples Jacques et Jean dirent :
« Seigneur, veux-tu que nous ordonnions
qu’un feu tombe du ciel et les détruise ? »
55 Mais Jésus, se retournant, les réprimanda.
56 Puis ils partirent pour un autre village.
57 En cours de route, un homme dit à Jésus :
« Je te suivrai partout où tu iras. »
58 Jésus lui déclara :
« Les renards ont des terriers,
les oiseaux du ciel ont des nids ;
mais le Fils de l’homme n’a pas d’endroit où reposer la tête. »
59 Il dit à un autre :
« Suis-moi. »
L’homme répondit :
« Seigneur, permets-moi d’aller d’abord
enterrer mon père. »
60 Mais Jésus répliqua :
« Laisse les morts enterrer leurs morts.
Toi, pars, et annonce le règne de Dieu. »
61 Un autre encore lui dit :
« Je te suivrai, Seigneur ;
mais laisse-moi d’abord faire mes adieux
aux gens de ma maison. »
Jésus lui répondit :
62 « Quiconque met la main à la charrue,
puis regarde en arrière,
n’est pas fait pour le royaume de Dieu. »


« Comme s’accomplissait le temps où il allait être enlevé au ciel, Jésus, le visage déterminé, prit la route de Jérusalem » ; notre traduction dit « le visage déterminé », en fait, si l’on suit le texte grec, il faut traduire : « il durcit sa face pour prendre la route de Jérusalem ». Or Luc n’a pas choisi ces mots par hasard car cette expression « il durcit sa face » est un rappel du troisième chant du Serviteur (Is 50, 7) : face à la persécution, le Serviteur dont parle Isaïe dit « Je ne me suis pas dérobé… j’ai rendu mon visage dur comme pierre, je sais que je ne serai pas confondu ». « Dur comme pierre » veut dire la détermination parce qu’il sait que Dieu ne l’abandonnera pas. « Dieu ne peut m’abandonner à la mort, dit le psaume 15/16 (psaume de ce dimanche), ni laisser son ami voir la corruption ». À un moment ou à un autre, Jésus a eu à prendre la décision de ne pas se dérober, comme dit Isaïe. On peut donc lire ce récit de Luc comme la présentation du véritable serviteur de Dieu.
Son attitude en Samarie, par exemple, est révélatrice : un village refuse de les accueillir pour la simple raison qu’ils ont annoncé leur intention de se rendre à Jérusalem ; (on connaît l’hostilité qui règne depuis des siècles entre les Samaritains et les habitants de Jérusalem). Et les disciples, alors, ont le réflexe de vouloir infliger un châtiment sévère à ce village : ils se souviennent du prophète Élie appelant le feu du ciel sur d’autres hérétiques, les prophètes de Baal. Ils ont devant eux plus grand qu’Élie ; et donc le feu du ciel leur paraît tout indiqué. Mais justement, parce qu’il est plus grand qu’Élie, parce qu’il est l’amour même, Jésus ne peut envisager des solutions de violence et de pouvoir. Voilà ce qu’est le serviteur de Dieu.
Suivent les trois rencontres qui nous valent trois phrases particulièrement exigeantes de Jésus : exigeantes pour lui d’abord ; ces trois phrases dévoilent le combat qu’il mène lui-même. Première rencontre : « Un homme lui dit : je te suivrai partout où tu iras. Il lui répond : Les renards ont des terriers, les oiseaux du ciel ont des nids ; mais le Fils de l’homme n’a pas d’endroit où reposer la tête ». Là on est devant une énorme contradiction : le Fils de l’homme, c’est dans le livre de Daniel un personnage glorieux qui vient sur les nuées du ciel et à qui Dieu donne la royauté universelle ; Jésus s’attribue ce titre qui dit déjà sa victoire ; et en même temps il mène cette vie humble, pauvre, voire rejetée comme ici par les habitants de ce village de Samarie ; aujourd’hui on le traiterait de « Sans domicile fixe » ! On retrouve ici un écho des Tentations au désert : l’Écriture annonce déjà sa victoire mais sa vie terrestre se déroule sous le signe de la pauvreté et de l’humilité.
Deuxième rencontre : celle qui nous vaut l’une des phrases les plus surprenantes ! Il dit à quelqu’un « Suis-moi » et l’homme répond « Permets-moi d’abord d’aller enterrer mon père ». Et Jésus reprend : « Laisse les morts enterrer leurs morts. Toi, pars, et annonce le Règne de Dieu ». Pour lui, habituellement respectueux de la loi juive, cette phrase est scandaleuse ; le respect des parents et en particulier l’ensevelissement est très important dans la loi juive. Peut-être Jésus trahit-il ici les choix terribles qu’il a dû faire pour son propre compte ; annoncer le royaume de vie a exigé de lui une détermination sans faille. Or, sur les trois hommes dont on nous parle, celui-ci est le seul qui ne se propose pas lui-même : c’est Jésus qui l’appelle. S’il l’appelle, c’est par amour et il l’appelle à aimer ; tout amour exige des renoncements terribles ; Jésus le sait d’expérience. En même temps, sa phrase est libératrice, en quelque sorte, elle nous déculpabilise : lorsque deux devoirs nous paraissent contradictoires, le critère de choix devra être l’accomplissement de la mission. Lorsque celle-ci l’exige, il ne faut pas se sentir coupables de devoir manquer à d’autres obligations.
Enfin, troisième rencontre : « Je te suivrai, Seigneur ; mais laisse-moi d’abord faire mes adieux aux gens de ma maison. » Cette dernière phrase nous fait penser à l’histoire d’Élisée : lui aussi voulait bien suivre le prophète Élie, mais auparavant, il voulait faire ses adieux à sa famille. Élie l’avait laissé faire, mais il lui avait fait comprendre qu’ensuite il lui faudrait savoir rompre les amarres, s’engager sans retour. Le cas ici est un peu semblable : un auditeur bien intentionné, voudrait bien suivre Jésus, mais il demande un délai. Et Jésus lui dit cette phrase un peu terrible « Quiconque met la main à la charrue, puis regarde en arrière, n’est pas fait pour le Royaume de Dieu »… On trouve dans la littérature antique des maximes de ce genre : par exemple, l’auteur romain Pline dit que pour tracer correctement un sillon, il ne faut pas se détourner. Jésus radicalise ce proverbe ; là encore il nous fait une confidence, il avoue les renoncements sans retour que sa mission a exigés à tout instant : n’oublions pas que ceci se passe au moment où il vient de prendre résolument la route de Jérusalem, c’est-à-dire de la Passion et de la Croix : du confort de la maison familiale de Nazareth à la montée à Jérusalem, Jésus a vécu dans sa chair de multiples arrachements.

Commentaires de Marie-Noëlle Thabut, année liturgique C, 13e dimanche du temps ordinaire (26 juin 2016)

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13 juin 2016 1 13 /06 /juin /2016 12:33

 Ces commentaires, trouvés sur le site "Église catholique en France", permettent à toute personne de bonne volonté, chrétienne ou non, de mieux comprendre la Bible, le livre le plus diffusé au monde, en

  • décodant le langage imagé utilisé par l'auteur.

Attention le texte écrit peut différer des versions audio (Radio-Notre-Dame) et vidéo (KTO TV) qui ont été modifiées par Marie-Noëlle Thabut, parfois pour les améliorer, parfois pour s'adapter aux formats imposés par ces chaînes de radio ou de télévision. Dans cette hypothèse, nous mettons en italiques les passages supprimés pour ces médias.

Je souhaite arriver à mettre ici, chaque dimanche, les commentaires de Marie-Noëlle Thabut. Ma seule contribution consiste à surligner les passages que je trouve les plus enrichissants et à écrire en rouge ceux qui parlent d'un thème qui m'est cher : la liberté (trois autres pages de mon blog sont consacrées à ces passages des Évangiles, du reste du Nouveau Testament ou de l'Ancien Testament qui parlent de la liberté). D'après Marie-Noëlle Thabut, "... si nous ne trouvons pas dans les textes une parole libérante,c'est que nous ne les avons pas compris."

Version audio, trouvée sur le site de Radio-Notre-Dame (disponible seulement à compter du 18 juin 2016).

En bas de page, vous avez désormais les versions vidéo des commentaires, trouvées sur KTO TV.

PREMIÈRE LECTURE – Livre du prophète Zacharie 12, 10…13, 1


Ainsi parle le Seigneur :
12, 10 Je répandrai sur la maison de David
et sur les habitants de Jérusalem
un esprit de grâce et de supplication.
Ils regarderont vers moi.
Celui qu’ils ont transpercé,
ils feront une lamentation sur lui
comme on se lamente sur un fils unique ;
ils pleureront sur lui amèrement
comme on pleure sur un premier-né.
11 Ce jour-là, il y aura grande lamentation dans Jérusalem.

13, 1 Ce jour-là, il y aura une source
qui jaillira pour la maison de David
et pour les habitants de Jérusalem :
elle les lavera de leur péché et de leur souillure.


Ce texte nous transporte vers l’an 300 avant notre ère. À cette époque-là, plusieurs nouveaux écrits circulent chez les Juifs en Israël. On remarque, en particulier, un groupe de morceaux choisis qui parlent surtout du Messie à venir. Ils le présentent d’une manière inhabituelle : ce ne sera pas un roi triomphant, mais humble, doux et modeste. Ils vont même jusqu’à laisser entendre qu’il souffrira injustement de la main même de ceux qu’il voudra sauver.
Ces écrits sont anonymes. Pour éviter de les égarer on les annexe au livre du prophète Zacharie qui existe depuis déjà 200 ans et qui comporte 8 chapitres. L’addition formera ce que nous appelons les chapitres 9 à 14.

J’en viens au texte de ce dimanche, extrait donc de cette dernière partie du livre de Zacharie, puisqu’il se trouve aux chapitres 12 et 13
. Il nous décrit une scène étrange : elle se passe à Jérusalem, les acteurs sont la famille royale des descendants de David et les habitants de la Ville sainte. Au centre de la scène, un condamné, supplicié.
Curieusement, ceux qui le contemplent et se lamentent sur lui sont justement ses bourreaux. « Ils lèveront les yeux vers celui qu’ils ont transpercé », dit Zacharie. Et voilà qu’il se passe une chose incroyable : le cœur des bourreaux est tout transformé : Dieu les remplit de tendresse et de bonté : « Je répandrai sur la maison de David et sur les habitants de Jérusalem un esprit de grâce et de supplication ».
Si je comprends bien, le message de Zacharie est le suivant : le Messie sera d’abord transpercé (c’est-à-dire méconnu, rejeté, tué) ; mais ensuite, les yeux de son peuple s’ouvriront et ils le reconnaîtront comme le Messie. Et alors, ils regretteront amèrement leur conduite, ils le pleureront, ils porteront le deuil : les expressions « ils feront une lamentation sur lui comme on se lamente sur un fils unique, ils pleureront sur lui amèrement comme sur un premier-né ; il y aura grande lamentation dans Jérusalem… » sont des allusions aux habitudes du deuil ; et bien sûr, le rejet du Messie sera compris après coup comme le meurtre de l’être le plus précieux.
Et alors avec les yeux, ce sont les cœurs qui s’ouvriront : Ézéchiel avait dit quelque chose de semblable : « Je vous donnerai un cœur neuf, et je mettrai en vous un esprit neuf ; j’enlèverai de votre corps le cœur de pierre et je vous donnerai un cœur de chair » (Ez 36, 26) : quand Zacharie parle de bonté et supplication, de lamentation, de larmes amères, il dit bien que les cœurs de pierre se sont enfin brisés : ils sont devenus des cœurs de chair. Et au fur et à mesure que nos cœurs de pierre se brisent, pour laisser la place au cœur de chair qui est en chacun de nous, nous découvrons nos complicités : tout ce que nous laissons faire par indifférence, ou par lâcheté ; c’est Ézéchiel encore qui dit : « Le dégoût vous montera au visage à cause de vos péchés et de vos abominations » (Ez 6, 9 ; 20, 43 ; 36, 31). Quand on est adultes et conséquents, on ne peut pas s’en « laver les mains », à la Pilate. « Ils lèveront les yeux vers celui qu’ils ont transpercé » : même ceux qui n’ont pas physiquement participé au meurtre découvriront leur complicité. Et alors il y aura grande lamentation dans Jérusalem tout entière, c’est-à-dire dans le peuple tout entier.
Reste la dernière phrase du texte : « Ce jour-là, il y aura une source qui jaillira pour la maison de David et pour les habitants de Jérusalem : elle les lavera de leur péché et de leur souillure ». Mystérieusement, on a bien l’impression que la conversion du peuple sera le fruit de cette mort injuste. Qu’il faudra que le Messie aille jusque-là pour que les yeux, (pour que le cœur) de son peuple s’ouvrent… N’est-ce pas cela exactement que Jésus ressuscité voulait faire comprendre aux disciples d’Emmaüs quand il leur disait : « Ne fallait-il pas que le Christ souffrît cela ? »
Au fond, j’entends là que le péché, la souillure c’était justement ce cœur de pierre, ces yeux fermés, le refus de reconnaître nos complicités. Mais le meurtre injuste du Messie fera jaillir une source, un torrent qui emportera tout, qui balaiera tout. Saint Jean, qui, visiblement, connaissait bien le livre de Zacharie, dira plus tard « un fleuve d’eau vive ».
Voilà donc un texte qui nous concerne au plus haut point : car l’une des questions que nous nous posons souvent, c’est « On dit que Jésus est le Sauveur… De quoi Jésus nous sauve-t-il ? Et comment ? » Or, les premiers Chrétiens se la posaient tout comme nous ; et spontanément, ils sont allés chercher la réponse dans ce texte de Zacharie. La réponse est double : premièrement, de quoi Jésus nous sauve-t-il ? Il nous sauve de la haine, de la violence, de l’égoïsme qui sont l’origine de tous nos maux. Pour reprendre l’expression d’Ézéchiel, il change nos cœurs de pierre en cœurs de chair. Zacharie parle « d’un esprit qui fera naître en nous bonté et supplication ».
Deuxièmement, comment Jésus nous sauve-t-il ? Réponse : en livrant son corps transpercé à nos regards. C’est de Zacharie que saint Jean a repris dans le récit de la Passion la fameuse phrase « Ils lèveront les yeux vers celui qu’ils ont transpercé ». Et Zacharie continue : « En ce jour-là, il y aura une source qui jaillira pour la maison de David et pour les habitants de Jérusalem : elle les lavera de leur péché et de leur souillure ».
Il restera à nous demander si ce salut est bien accompli, alors que l’humanité continue à vivre dans la haine, la violence, les égoïsmes et les désordres de toute sorte ? Que répondre sinon que Dieu nous a créés libres : à nous d’accepter de lever les yeux. Il ne nous convertira pas de force.
——————————–
Cette dernière partie du livre de Zacharie était très populaire au temps des premiers Chrétiens. Les évangiles, tous spécialement dans les récits de la Passion y font référence.


PSAUME – 62 (63), 2, 3-4, 5-6, 8-9


2 Dieu, tu es mon Dieu, je te cherche dès l’aube :
mon âme a soif de toi ;
après toi languit ma chair,
terre aride, altérée, sans eau.

3 Je t’ai contemplé au sanctuaire,
j’ai vu ta force et ta gloire.
4 Ton amour vaut mieux que la vie :
tu seras la louange de mes lèvres !

5 Toute ma vie je vais te bénir,
lever les mains en invoquant ton nom.
6 Comme par un festin je serai rassasié ;
la joie sur les lèvres, je dirai ta louange.

8 Oui, tu es venu à mon secours :
je crie de joie à l’ombre de tes ailes.
9 Mon âme s’attache à toi,
ta main droite me soutient.


« Mon Dieu, je te cherche, mon âme a soif de toi… » Tout ce psaume est écrit à la première personne du singulier ; mais, comme toujours dans les psaumes, ce singulier est collectif : c’est le peuple d’Israël tout entier qui peut dire « Dieu, tu es mon Dieu, je te cherche dès l’aube » …
Et quand il dit « dès l’aube », il veut dire depuis l’aube des temps, car depuis toujours, le peuple d’Israël est en quête de son Dieu. « Mon âme a soif de toi ; après toi languit ma chair, terre aride, altérée, sans eau » : en Israël, ces expressions sont très réalistes : la terre désertique, assoiffée, qui n’attend que la pluie pour revivre, c’est une expérience habituelle, très suggestive.
Depuis l’aube de son histoire, Israël a soif de son Dieu, une soif d’autant plus grande qu’il a expérimenté la présence, l’intimité proposée par Dieu. Il va jusqu’à dire « Mon âme s’attache à toi », ce qui est une expression très forte : littéralement il faudrait traduire : « mon âme adhère à toi, mon âme est suspendue… accrochée à toi, elle se presse contre toi ».
Pour exprimer son expérience de relation à Dieu, le peuple élu se compare à un lévite : les lévites, (c’est-à-dire les membres de la tribu de Lévi) étaient par naissance consacrés au service du Temple de Jérusalem et ils y passaient le plus clair de leur temps. Il faut donc lire ce psaume en décodant les images : Israël est comme un lévite. Nous avons déjà eu des occasions de le voir, les psaumes sont toujours des prières collectives, mais ils se présentent comme le cri d’un individu isolé : c’est une mise en scène qu’on appelle le revêtement du psaume ; il faut alors lire : Israël est comme l’individu qu’on met en scène (ici un lévite).
On ne s’étonne pas, par conséquent, de rencontrer dans ce psaume de multiples allusions très concrètes à la vie quotidienne d’un lévite dans le temple de Jérusalem. Je les reprends :
« Je t’ai contemplé au sanctuaire » : seuls les lévites avaient accès à la partie sainte du Temple… « toute ma vie, je vais te bénir » ; effectivement toute la vie du lévite était consacrée à la louange de Dieu… « lever les mains en invoquant ton nom » : là nous voyons le lévite en prière, les mains levées… « comme par un festin je serai rassasié » : certains sacrifices étaient suivis d’un repas de communion pour tous les assistants, et d’autre part, vous savez que les lévites recevaient pour leur nourriture une part de la viande des sacrifices …
Enfin l’allusion la plus flagrante c’est « je crie de joie à l’ombre de tes ailes » : voilà une expression qu’on ne peut comprendre que si on connaît les secrets de l’intérieur du Temple : là, dans le lieu le plus sacré, le « Saint des Saints », se trouvait l’Arche d’Alliance ; pour nous, il n’est pas très facile de nous représenter l’Arche d’Alliance : quand nous disons Arche aujourd’hui, nous risquons de penser à une œuvre architecturale imposante : les Parisiens penseraient peut-être à ce qu’ils appellent la Grande Arche de la Défense… Pour Israël, c’est tout autre chose !
Il s’agit de ce qu’ils ont de plus sacré : un petit coffret de bois précieux, recouvert d’or, qui abritait les tables de la Loi. Sur ce coffret, veillaient deux énormes statues de chérubins. Les « Chérubins » n’ont pas été inventés par Israël : le mot vient de Mésopotamie. C’étaient des êtres célestes, à corps de lion, et face d’homme, et surtout des ailes immenses. En Mésopotamie, ils étaient honorés comme des divinités… en Israël au contraire, on prend bien soin de montrer qu’ils ne sont que des créatures : ils sont représentés comme des protecteurs de l’Arche, mais leurs ailes déployées sont considérées comme le marchepied du trône de Dieu.
Ici, le lévite en prière dans le Temple, à l’ombre des ailes des chérubins se sent enveloppé de la tendresse de son Dieu depuis l’aube jusqu’à la nuit.
En réalité, ce lévite c’est Israël tout entier qui, depuis l’aube de son histoire et jusqu’à la fin des temps, s’émerveille de l’intimité que Dieu lui propose : et donc, à un deuxième niveau, c’est l’expérience du peuple qui affleure dans ce psaume : par exemple « mon âme a soif de toi, après toi languit ma chair, terre aride, altérée, sans eau » est certainement une allusion au séjour dans le désert après la sortie d’Égypte et à l’expérience terrible de la soif à Massa et Meriba (Ex 17).
« Je t’ai contemplé au sanctuaire » est une allusion aux manifestations de Dieu au Sinaï, le lieu sacré où le peuple a contemplé son Dieu qui lui offrait l’Alliance… « J’ai vu ta force et ta gloire » : dans la mémoire d’Israël, cela évoque les prodiges de Dieu pendant l’Exode pour libérer son peuple de l’esclavage en Égypte.
Toutes ces évocations d’une vie d’Alliance, d’intimité sans ombre sont peut-être la preuve que ce psaume a été écrit dans une période moins lumineuse ! À un moment où il faut s’accrocher aux souvenirs du passé pour garder l’espérance. Car tout n’est pas si rose : la preuve, les derniers versets (que nous n’avons pas lus aujourd’hui), disent fortement, violemment même, l’attente de la disparition du mal sur la terre… Ce qui prouve bien que les croyants sont affrontés à la souffrance. Israël attend la pleine réalisation des promesses de Dieu, les cieux nouveaux, la terre nouvelle où il n’y aura plus ni larmes ni deuil.
Dans la première lecture de ce dimanche, Zacharie annonçait la profonde transformation du cœur de l’homme : enfin les yeux et les cœurs s’ouvriront quand ils accepteront de lever les yeux sur le Messie transpercé. Le psaume 62/63 répond en écho : oui, ce jour béni viendra ; vous, peuple élu, en avez déjà un avant-goût ; en attendant sa venue pleine et définitive, recherchez l’intimité avec Dieu, attachez vous à lui, seule sa présence peut combler vos cœurs. « Dieu, tu es mon Dieu, je te cherche dès l’aube : mon âme a soif de toi… Je t’ai contemplé au sanctuaire, j’ai vu ta force et ta gloire. Ton amour vaut mieux que la vie : tu seras la louange de mes lèvres ! »


DEUXIÈME LECTURE – Lettre de saint Paul apôtre aux Galates 3, 26 – 29


Frères,
26 tous, dans le Christ Jésus,
vous êtes fils de Dieu
par la foi.
27 En effet, vous tous que le baptême a unis au Christ,
vous avez revêtu le Christ ;
28 il n’y a plus ni juif ni grec,
il n’y a plus ni esclave ni homme libre,
il n’y a plus l’homme et la femme,
car tous, vous ne faites plus qu’un
dans le Christ Jésus.
29 Et si vous appartenez au Christ,
vous êtes de la descendance d’Abraham :
vous êtes héritiers selon la promesse.


On sait que Paul s’adresse ici à la communauté chrétienne de Galatie à un moment où elle traverse une grave querelle. La phrase « Il n’y a plus ni Juif ni païen, ni esclave ni homme libre, il n’y a plus l’homme et la femme… » n’en prend que plus de relief.
« Vous ne faites plus qu’un dans le Christ Jésus », chaque jour qui passe nous démontre le contraire… Nous ne connaissons que trop de clivages, de racismes de toute sorte, tout aussi douloureux, tout aussi tenaces que ceux qui déchiraient les Galates… C’est là que nous sentons cruellement le fossé qui sépare l’espoir de la réalité. Et pourtant Paul insiste.

S’il insiste, justement, c’est pour nous inviter à dépasser les apparences : ce que nous appelons la réalité concrète n’est faite que de différences de sexe, de race, d’origine sociale… (et j’en oublie)… mais, nous dit Paul, ce ne sont que des apparences. Bien plus forte que toutes ces apparences, il y a notre unité profonde parce que, les uns et les autres, nous sommes greffés sur Jésus-Christ. Un même sang, une même sève coule dans nos veines, pourrait-on dire.
« Vous tous, que le Baptême a unis au Christ, vous avez revêtu le Christ. » L’image du vêtement est superbe : le manteau du Christ nous enveloppe tous et il recouvre toutes nos particularités qui en deviennent accessoires ; comment ne pas penser à cette phrase du Père Teilhard de Chardin : « Dès l’origine des Choses un Avent de recueillement et de labeur a commencé… Et depuis que Jésus est né, qu’Il a fini de grandir, qu’Il est mort, tout a continué de se mouvoir, parce que le Christ n’a pas achevé de se former. Il n’a pas ramené à Lui les derniers plis de la Robe de chair et d’amour que lui forment ses fidèles … » (Écrits de guerre – 1916).
Concrètement, si Paul insiste, c’est parce que la question se pose : le texte lui-même dit bien où se situaient les problèmes… quand Paul dit « il n’y a plus ni Juif ni païen » cela veut bien dire qu’entre les Chrétiens d’origine juive et ceux qui étaient d’anciens païens, il y avait de sérieuses difficultés ; de la même manière, les deux propositions suivantes : « il n’y a plus ni esclave ni homme libre » et « il n’y a plus l’homme et la femme » laissent deviner quelles divisions Paul appelle les Galates à surmonter.
Notons au passage qu’on ne peut pas accuser Paul de misogynie : « Il n’y a plus l’homme et la femme » dit-il ; traduisez « il n’y a plus que des baptisés » ; vous êtes des fidèles du Christ, c’est cela seul qui compte. Voilà votre dignité : même s’il subsiste dans la société des différences de rôle entre hommes et femmes, même si dans l’Église les mêmes responsabilités ne vous sont pas confiées, au regard de la foi, vous êtes avant tout des baptisés. « Il n’y a plus ni esclave ni homme libre » : là encore, cela ne veut pas dire que Paul préconise la révolution ; mais quel que soit le rang social des uns et des autres, vous aurez pour tous la même considération car tous vous êtes des baptisés. Vous ne regarderez pas avec moins de respect et de déférence celui qui vous paraît moins haut placé sur l’échelle sociale : la recommandation vaut bien encore pour nous aujourd’hui !
Je reviens sur la première distinction que Paul invite les Galates à dépasser : « Il n’y a plus ni Juif ni païen » ; on connaît le problème qui a empoisonné les premières communautés chrétiennes : la querelle que les anciens Juifs devenus Chrétiens faisaient aux Chrétiens non-Juifs, c’est-à-dire des gens qui jusqu’ici étaient des païens, des non-circoncis ; il était facile de les culpabiliser : tant qu’ils ne se pliaient pas aux règles de la religion juive, ils ne faisaient pas partie du peuple élu.
La question qui se cachait par derrière était en fin de compte : est-ce que la foi suffit ? Ou bien faut-il en outre pratiquer la loi juive, en particulier la circoncision ? Paul répond : Abraham non plus n’était pas encore circoncis (pas plus que les Galates) quand il a entendu les Promesses de Dieu ; et parce qu’il mit sa confiance en Dieu, il fut considéré comme juste : « Abraham eut foi dans le SEIGNEUR et pour cela le SEIGNEUR le considéra comme juste. » (Gn 15, 6). Or l’une des promesses visait toutes les familles de la terre : « En toi seront bénies toutes les familles de la terre. » (Gn 12, 3). Toutes les familles de la terre, dont vous, les Galates.
Mais Paul va encore plus loin : non seulement les Galates bénéficient de la bénédiction promise à toutes les familles de la terre, mais mieux encore, ils sont des descendants d’Abraham, ils deviennent membres du peuple de la promesse ; biologiquement, c’est impossible ; mais spirituellement ils le sont devenus par leur Baptême. Par le Baptême, les chrétiens sont intégrés à Jésus-Christ, et par lui, ils sont intégrés à la descendance d’Abraham : « Vous tous que le Baptême a unis au Christ, vous avez revêtu le Christ » : et il faut entendre le mot « unis » au sens très fort ; notre nom même de Chrétiens, qui signifie « du Christ », dit bien que nous lui appartenons. Unis à lui, qui est le fils parfait du Père, nous sommes intégrés à la descendance d’Abraham, le croyant. « Si vous appartenez au Christ, c’est vous qui êtes la descendance d’Abraham, le croyant. »
Circoncis ou non, puisque nous sommes croyants, nous sommes donc les descendants d’Abraham, une descendance aussi nombreuse que les étoiles du ciel, ou les grains de sable de la mer, comme Dieu le lui avait promis… nous sommes ses héritiers. Le Code de Droit canonique en tire les conséquences quand il affirme « Entre tous les fidèles, du fait de leur régénération dans le Christ, il existe quant à la dignité et à l’activité, une véritable égalité… » (Canon 208).
Concrètement, quotidiennement, les inégalités et les divisions subsistent quand même parmi nous ; et toute notre vie est tiraillée entre notre destin, notre vocation de baptisés et la lourdeur des divisions qui ont bien l’air de nous coller à la peau. Mais si l’on prend Paul au sérieux, chaque fois que nous constatons que nous vivons encore sous un régime de discriminations entre nous, nous devrions nous dire que nos façons de faire sont périmées : parce que, depuis notre Baptême, nous sommes tous unis au Christ, greffés sur le Christ : au fond, ici aussi, nous devrions nous dire « qu’il ne faut pas séparer ce que Dieu a uni ».


ÉVANGILE – selon saint Luc 9, 18 – 24


18 En ce jour-là, Jésus était en prière à l’écart.
Comme ses disciples étaient là,
il les interrogea :
« Au dire des foules, qui suis-je ? »
19 Ils répondirent :
« Jean le Baptiste ;
mais pour d’autres, Élie ;
et pour d’autres, un prophète d’autrefois qui serait ressuscité. »
20 Jésus leur demanda :
« Et vous, que dites-vous ? Pour vous, qui suis-je ? »
Alors Pierre prit la parole et dit :
« Le Christ, le Messie de Dieu. »
21 Mais Jésus, avec autorité,
leur défendit vivement de le dire à personne,
22 et déclara :
« Il faut que le Fils de l’homme souffre beaucoup,
qu’il soit rejeté
par les anciens, les grands prêtres et les scribes,
qu’il soit tué,
et que, le troisième jour, il ressuscite. »
23 Il leur disait à tous :
« Celui qui veut marcher à ma suite,
qu’il renonce à lui-même,
qu’il prenne sa croix chaque jour
et qu’il me suive.
24 Car celui qui veut sauver sa vie
la perdra ;
mais celui qui perdra sa vie à cause de moi
la sauvera. »


Jésus vient de guérir ceux qui en avaient besoin et de multiplier le pain pour nourrir la foule. Et c’est juste à ce moment-là qu’il pose à ses disciples la question de confiance. « Qui suis-je ? » Et il la pose en deux temps ; la foule, d’abord, que pense-t-elle de moi ? Et vous, mes disciples ? Certainement il y a là une pédagogie de sa part : il veut faire faire à ses disciples le pas de la foi. Pour la foule, qui suis-je ? Et la réponse est celle de n’importe qui ; et pour vous ? Et là, il sollicite leur engagement personnel.
Commençons par les opinions de la foule : certains croient que Jésus n’est autre que Jean-Baptiste ressuscité, d’autres le prennent pour Élie, enfin d’autres pensent qu’il est un autre prophète ressuscité. Première remarque, l’idée de
résurrection était répandue déjà puisqu’on l’envisage pour Jean-Baptiste et pour des prophètes ; une fraction du peuple juif, au moins, était donc prête à entendre le message de Résurrection du matin de Pâques.
Deuxième remarque : cette question intervient après la multiplication des pains : Élie aussi avait opéré un miracle du pain, rappelez-vous l’histoire de la veuve de Sarepta… Or le prophète Malachie avait bien annoncé que Élie reviendrait : « Voici que je vais vous envoyer Élie, le prophète, avant que ne vienne le Jour du Seigneur… Il ramènera le cœur des pères vers leurs fils, celui des fils vers leurs pères… » (Ml 3, 23). Prendre Jésus pour Élie revenu, pourquoi pas ? Mais, dans le récit de la Transfiguration qui suit tout de suite chez Luc notre texte d’aujourd’hui, Pierre, Jacques et Jean verront Élie auprès de Jésus transfiguré : cela les aidera à reconnaître que Jésus n’est pas le prophète Élie revenu sur terre.
Apparemment, la foule s’interroge sur Jésus, mais les avis sont partagés : peut-être Jean-Baptiste, qu’Hérode Antipas (le fils d’Hérode le Grand) vient de faire exécuter, est-il ressuscité ? Quelques versets plus haut, Luc racontait qu’Hérode lui-même ne savait pas quoi penser à ce sujet : « Hérode le Tétrarque apprit tout ce qui se passait et il était perplexe, car certains disaient que Jean (le Baptiste) était ressuscité des morts, d’autres qu’Élie était apparu, d’autres qu’un prophète d’autrefois était ressuscité. Hérode dit : « Jean, je l’ai fait moi-même décapiter. Mais quel est celui-ci, dont j’entends dire de telles choses ? » (Lc 9, 7-9).
Maintenant, c’est au tour des disciples de risquer une réponse à la question « Et vous, qui dites-vous que je suis ? » Le premier, Pierre prend la parole et dit « Le Messie de Dieu », c’est-à-dire celui qui a reçu l’onction, celui qui est habité par l’Esprit de Dieu et qui vient instaurer le Royaume de Dieu. Et d’ailleurs, pour Pierre la multiplication des pains en est la preuve : le Royaume de Dieu est déjà là.
Ce qui est quand même curieux, c’est que Jésus a posé cette question ; mais dès que Pierre donne la bonne réponse, il lui interdit de la répéter ! « Il leur défendit vivement de le répéter à personne… ». Et alors il s’explique ; son explication revient à dire : oui, tu as raison au moins sur un point, je suis bien le Messie… mais attention, le Messie n’est pas exactement comme vous croyez ! Et il annonce un Messie souffrant : « Il faut que le Fils de l’homme souffre beaucoup, qu’il soit rejeté par les Anciens, les grands prêtres et les scribes, qu’il soit tué, et que, le troisième jour, il ressuscite ». Plus tard, les Chrétiens reliront les prophéties d’Isaïe (Is 53 sur le Serviteur souffrant) et de Zacharie (sur le mystérieux transpercé ; cf. la première lecture de ce dimanche) qui, effectivement, annonçaient les souffrances du Messie ; mais au temps du Christ, bien peu pouvaient accepter cette éventualité. Le Messie était davantage attendu comme un chef de guerre triomphant qui libèrerait le peuple juif de l’occupation romaine. Là encore, l’attitude de Jésus est donc pédagogique : d’une part, il veut inciter les disciples à s’engager dans la foi, à se démarquer des opinions de la foule, mais d’autre part, il veut leur ouvrir les yeux sur sa véritable mission : une mission de service et non de puissance ; et cette révélation-là, visiblement la foule n’est pas encore prête à la recevoir. Il ne faut donc pas lui dire trop vite qu’on a reconnu le Messie, la foule risquerait de s’enflammer, si j’ose dire, de faire un contresens sur le mystère de Jésus.
Dans cette annonce de sa Passion, Jésus dit ce fameux « Il faut »… comme il dira plus tard aux disciples d’Emmaüs, après la Résurrection « Il fallait »… Ce n’est certainement pas une exigence que Dieu aurait posée comme s’il faisait des comptes de mérites ! … C’est là que ce texte de Luc résonne étonnamment avec la lecture de Zacharie que nous lisons en première lecture : à propos de Zacharie, je vous disais : Il faudra que le Messie aille jusque-là… Alors seulement s’ouvriront les cœurs des hommes, lorsqu’ils « lèveront les yeux vers celui qu’ils ont transpercé ».
Enfin, Jésus avertit ceux qui le suivent qu’ils doivent, eux aussi, emprunter ce chemin de renoncement : « Celui qui veut marcher à ma suite, qu’il prenne sa croix chaque jour » : cette expression vise les difficultés, les épreuves de la mission d’évangélisation. Logiquement, s’ils se conduisent comme le maître, les disciples ne seront pas mieux traités que lui ! Comme lui, ils devront accepter ce qu’on peut appeler la « logique du grain de blé » (pour reprendre une image de saint Jean) : « Celui qui veut sauver sa vie la perdra ; mais celui qui perdra sa vie pour moi, la sauvera ».
Vous l’avez remarqué, ces dernières phrases s’adressent en réalité à la foule et non plus seulement aux disciples ; l’invitation est donc très large : ne nous demandons pas d’où vient cette foule alors que dans les versets précédents, Jésus était seul avec ses disciplesLuc nous suggère ainsi qu’il n’y a pas d’autre condition préalable pour suivre Jésus : seulement être prêt à s’engager dans la mission d’annonce du Royaume sans jamais espérer de triomphe spectaculaire mais en acceptant l’enfouissement du grain de blé.

Commentaires de Marie-Noëlle Thabut, année liturgique C, 12e dimanche du temps ordinaire (19 juin 2016)

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8 juin 2016 3 08 /06 /juin /2016 00:01

 Ces commentaires, trouvés sur le site "Église catholique en France", permettent à toute personne de bonne volonté, chrétienne ou non, de mieux comprendre la Bible, le livre le plus diffusé au monde, en

  • décodant le langage imagé utilisé par l'auteur.

Attention le texte écrit peut différer des versions audio (Radio-Notre-Dame) et vidéo (KTO TV) qui ont été modifiées par Marie-Noëlle Thabut, parfois pour les améliorer, parfois pour s'adapter aux formats imposés par ces chaînes de radio ou de télévision. Dans cette hypothèse, nous mettons en italiques les passages supprimés pour ces médias.

Je souhaite arriver à mettre ici, chaque dimanche, les commentaires de Marie-Noëlle Thabut. Ma seule contribution consiste à surligner les passages que je trouve les plus enrichissants et à écrire en rouge ceux qui parlent d'un thème qui m'est cher : la liberté (trois autres pages de mon blog sont consacrées à ces passages des Évangiles, du reste du Nouveau Testament ou de l'Ancien Testament qui parlent de la liberté). D'après Marie-Noëlle Thabut, "... si nous ne trouvons pas dans les textes une parole libérante,c'est que nous ne les avons pas compris."

Version audio, trouvée sur le site de Radio-Notre-Dame (disponible seulement à compter du 11 juin 2016).

En bas de page, vous avez désormais les versions vidéo des commentaires, trouvées sur KTO TV.

PREMIÈRE LECTURE – Livre du deuxième Livre de Samuel 12, 7-10. 13

En ces jours-là,
après le péché de David,
7 le prophète Nathan lui dit :
« Ainsi parle le SEIGNEUR Dieu d’Israël :
Je t’ai consacré comme roi d’Israël,
je t’ai délivré de la main de Saül,
8 puis je t’ai donné la maison de ton maître,
j’ai mis dans tes bras les femmes de ton maître ;
je t’ai donné la maison d’Israël et de Juda
et, si ce n’est pas assez,
j’ajouterai encore autant.
9 Pourquoi donc as-tu méprisé le SEIGNEUR
en faisant ce qui est mal à ses yeux ?
Tu as frappé par l’épée Ourias le Hittite ;
sa femme, tu l’as prise pour femme ;
lui, tu l’as fait périr par l’épée des fils d’Ammone.
10 Désormais, l’épée ne s’écartera plus jamais de ta maison,
parce que tu m’as méprisé
et que tu as pris la femme d’Ourias le Hittite
pour qu’elle devienne ta femme. »
13 David dit à Nathan :
« J’ai péché contre le SEIGNEUR ! »
Nathan lui répondit :
« Le SEIGNEUR a passé sur ton péché,
tu ne mourras pas. »


Voilà l’un des épisodes les plus célèbres de l’histoire du roi David : pas le plus flatteur peut-être, pour le roi, puisque la Bible ne nous cache pas la peu brillante machination à laquelle il s’est livré ce jour-là. On était en temps de guerre, l’armée venait de mettre le siège devant la ville de Rabbat Ammon (Amman aujourd’hui). Le roi David, lui, était à Jérusalem dans son palais. Un soir, en se promenant sur sa terrasse, il aperçoit une ravissante créature qui prenait son bain. Il en tombe amoureux et la fait venir au palais. Elle était mariée pourtant, mais son mari, Ourias le Hittite1, était au front. Les choses se compliquent très vite lorsqu’elle lui fait dire quelques jours plus tard qu’elle est enceinte. David se soucie alors de faire revenir au plus vite le mari à Jérusalem ; dès qu’il aura passé le seuil de sa maison, on pourra lui attribuer la paternité de l’enfant que sa femme attend.
On invente donc une mission de renseignement : Ourias est convoqué à Jérusalem au palais et prié de donner tous les détails possibles concernant la bataille. La journée se passe donc à raconter la vie au front. Le soir venu, David félicite Ourias et l’engage à rentrer dormir chez lui ; mais voilà : d’après la loi de Moïse, les guerriers en campagne étaient tenus à la continence. David le sait bien lui aussi mais il préfèrerait l’ignorer ! Le texte biblique n’épargne pas le roi : il est décrit comme faisant peu de cas de la loi, alors que son officier, un étranger pourtant (un Hittite, donc un païen) se montre scrupuleux : solidaire de ses frères de combat, il ne veut pas bénéficier de cette faveur insolite. Deux soirs de suite, donc, il refuse d’aller dans sa maison rejoindre sa femme malgré l’insistance de David qui va jusqu’à l’enivrer pour le faire céder. Drame pour David : Ourias n’ayant pas franchi le seuil de sa maison, l’enfant ne pourra lui être attribué. Il ne reste plus qu’une solution : se débarrasser du mari gênant ; alors Bethsabée pourra être la femme du roi et concevoir un enfant de lui. Qu’à cela ne tienne : dans une lettre qu’il fait porter par Ourias lui-même, le roi donne à Joab, chef de son armée, l’ordre de placer Ourias au plus fort du combat, afin qu’il soit tué. Quelques jours plus tard, un messager apporte l’annonce de sa mort. Le délai de deuil achevé, David fait chercher Bethsabée et l’installe chez lui. L’enfant naît, c’est un garçon.
C’est alors que le prophète Natan se présente chez David : très habilement, il ne lui fait pas une leçon de morale ; il lui dit : je vais te raconter une histoire qui vient de se passer dans une ville de ton royaume : il y avait deux hommes, l’un riche et l’autre pauvre. Le riche avait petit et gros bétail en très grande abondance. Le pauvre n’avait rien du tout qu’une agnelle, une seule petite qu’il avait achetée. Il la nourrissait et elle grandissait chez lui en même temps que ses enfants… Un jour, l’homme riche eut un invité : que crois-tu qu’il a fait pour le dîner ? Il avait tout ce qu’il fallait dans son troupeau ; eh bien non ! Il a volé l’agnelle du pauvre pour son festin. » David est horrifié, il faut sévir. Mais Natan l’arrête aussitôt : « Cet homme, c’est toi ! » On s’attendrait alors à ce que l’homme de Dieu profite de son avantage et fasse remarquer à David toutes ses turpitudes ; et ce serait bien facile : le roi, riche, entouré de femmes, a pris à Ourias le Hittite son épouse puis sa vie.
Eh bien non, justement ! Et c’est la leçon étonnante du texte d’aujourd’hui : avant même d’obtenir de David des mots de repentir, le prophète vient lui annoncer que Dieu, pour autant, ne renie aucun de ses bienfaits et va même jusqu’à vouloir le combler encore davantage ! « Je t’ai sacré roi d’Israël, je t’ai sauvé de la main de Saül, puis je t’ai donné la maison de ton maître, je t’ai donné les épouses du roi ; je t’ai donné la maison d’Israël et de Juda et, si ce n’est pas encore assez, j’y ajouterai tout ce que tu voudras. » Cette dernière phrase « Si ce n’est pas encore assez, j’y ajouterai tout ce que tu voudras » est la plus belle définition du pardon : par-delà le péché, l’infidélité, Dieu continue d’aimer, de donner. Notons encore une fois que David n’a pas encore eu le temps d’exprimer la moindre demande de pardon ! Les dons de Dieu ne sont pas conditionnés par notre conduite. C’est le sens même du mot « pardon » : Par-don signifie don au-delà ; le pardon de Dieu n’est pas un événement ponctuel, c’est le don constant de son amour malgré nos infidélités répétées.
Mais pardon ne veut pas dire retour à l’Innocence ! Nos actes portent des fruits, nous le savons bien, certains bons, d’autres vénéneux. C’est même ce qui fait la grandeur de nos vies, il n’y a pas de coup d’éponge possible : la cupidité, le meurtre empoisonneront désormais la vie de David ; c’est le sens de ce constat douloureux du prophète : « Désormais, l’épée ne cessera plus jamais de frapper ta maison ». C’est l’engrenage de la violence qui nous est si souvent rappelé dans la Bible. « Mépriser le Seigneur », c’est-à-dire faire du mal à nos frères, c’est inévitablement semer la haine et finalement la souffrance pour les autres et pour nous-mêmes. Les commandements (la Loi) ne nous ont été donnés que pour nous indiquer le seul moyen d’être heureux en société.
Alors, tout d’un coup, David prend conscience de l’horreur et de l’injustice de ses actes, et aussi de leurs terribles conséquences. Il dit simplement : « J’ai péché contre le Seigneur. » Alors le prophète peut lui dire la seule phrase pour laquelle il était venu : « Le Seigneur a pardonné ton péché ».
————————————–
Note
1 – Ourias est un Hittite, c’est-à-dire un non-Israélite, devenu officier dans l’armée du roi David. Les Hittites sont l’un des peuples qui habitaient le pays de Canaan avant l’arrivée des Israélites. D’après le prophète Natan, faire du mal à cet étranger c’est mépriser le Seigneur lui-même. Une fois de plus, la Bible nous invite au respect de l’étranger.


PSAUME – 31 (32), 1-2, 5abcd, 5ef.7, 10bc-11

1 Heureux l’homme dont la faute est enlevée,
et le péché remis !
2 Heureux l’homme dont le SEIGNEUR ne retient pas l’offense,
dont l’esprit est sans fraude.

5 Je t’ai fait connaître ma faute,
je n’ai pas caché mes torts.
J’ai dit : je rendrai grâce au SEIGNEUR
en confessant mes péchés.

Et toi, tu as enlevé l’offense de ma faute.
7 Tu es un refuge pour moi,
mon abri dans la détresse,
de chants de délivrance tu m’as entouré.

10 L’amour du SEIGNEUR entourera
ceux qui comptent sur lui.
11 Que le SEIGNEUR soit votre joie, hommes justes !
Hommes droits, chantez votre allégresse !


« Heureux l’homme dont la faute est enlevée, et le péché remis ! » Un pécheur pardonné rend grâce : rien d’étonnant, c’est l’expérience millénaire des croyants. À commencer par David, dont le nom est rappelé en tête de ce psaume, comme souvent, pour nous inviter à nous couler dans l’attitude spirituelle de celui qui fut le type même du pécheur-pardonné-repentant-reconnaissant (voir la première lecture). Par la suite, d’autres rois ont partagé ces sentiments, et organisé de grandes célébrations pénitentielles au Temple de Jérusalem ; le deuxième livre des Chroniques en raconte deux, sous les règnes d’Ezéchias et de Manassé (2 Ch 29, 20-36 ; 2 Ch 33, 16) ; dans un grand déploiement de faste, de musique, de chants, au son des trompe, le peuple tout entier, roi et prêtres en tête, offre des sacrifices (des holocaustes1) : aveu des fautes, désir du pardon, action de grâce, tout est mêlé. D’où une ambiance de fête qui se dégage de ce genre de cérémonies.
Celle qui fut célébrée à la demande du roi Ézéchias est particulièrement bien décrite : « Le roi Ézéchias réunit les chefs de la ville et il monta à la Maison du SEIGNEUR (le temple). On amena sept taureaux, sept béliers, sept agneaux et sept boucs pour un sacrifice pour le péché à l’intention de la maison royale, du sanctuaire (le Temple avait été profané) et de Juda (le peuple), puis il dit aux prêtres, fils d’Aaron, de les offrir sur l’autel du SEIGNEUR… Ézéchias ordonna d’offrir l’holocauste sur l’autel et, au moment où commençait l’holocauste, commencèrent aussi le chant pour le Seigneur et le jeu des trompettes, avec l’accompagnement des instruments de David, le roi d’Israël. Toute l’assemblée resta prosternée, le chant se prolongea et les trompettes jouèrent, tout cela jusqu’à la fin de l’holocauste. Comme on finissait de l’offrir, le roi et tous les assistants avec lui s’inclinèrent et se prosternèrent. Ensuite le roi Ézéchias et les chefs dirent aux lévites de louer le Seigneur (en chantant des psaumes)… et ils le louèrent à cœur joie, puis ils s’agenouillèrent et se prosternèrent. » (2 Ch 29, 20… 30).
Mais la grande particularité de ce psaume 31/32 est son insistance sur l’importance de l’aveu ; c’est l’objet d’une strophe entière : « Je t’ai fait connaître ma faute, je n’ai pas caché mes torts. J’ai dit : je rendrai grâce au SEIGNEUR en confessant mes péchés. » Le livre des Proverbes avait déjà parlé de l’aveu comme condition de l’accueil du pardon de Dieu : « Qui cache ses fautes ne réussira pas ; qui les avoue et y renonce obtiendra miséricorde. » (Pr 28, 13). Non pas que Dieu conditionne son pardon ! Comme on dit que « Dieu est Amour », on peut dire que « Dieu est Pardon » ; car le pardon n’est rien d’autre que l’acte même d’aimer le pécheur. Ou alors on ne pourrait pas dire que Dieu est « miséricordieux », ce qui est pourtant l’une des définitions qu’il a données de lui-même depuis fort longtemps. Mais l’aveu reste nécessaire (pour nous) car il est l’indispensable opération-vérité ; c’est le sens du verset 2 : « Heureux l’homme… dont l’esprit est sans fraude. »
L’aveu n’a évidemment pas le pouvoir d’enlever la faute, mais il ouvre notre cœur au pardon de Dieu.
Isaïe le dit magnifiquement : « Recherchez le SEIGNEUR puisqu’il se laisse trouver, appelez-le puisqu’il est proche. Que le méchant abandonne son chemin, et l’homme malfaisant ses pensées. Qu’il retourne vers le SEIGNEUR qui lui manifestera sa tendresse, vers notre Dieu qui pardonne abondamment. CAR vos pensées ne sont pas mes pensées – oracle du SEIGNEUR. » (Is 55, 6-8). Ce que la première lettre de saint Jean retraduit à son tour : « Si nous disons : Nous n’avons pas de péché, nous nous égarons nous-mêmes et la vérité n’est pas en nous. Si nous confessons nos péchés, fidèle et juste comme il est, il nous pardonnera nos péchés et nous purifiera de toute iniquité. » (1 Jn 1, 8-9).
Comment ne pas être rempli de reconnaissance ? Au double sens du terme : « confesser » ses fautes (les reconnaître), c’est du même mouvement « confesser » (reconnaître, déborder de reconnaissance pour) l’amour miséricordieux, pardonnant, de Dieu. Le psaume décrit très bien cette expérience comme celle d’une véritable libération intérieure : le verset 3, que la liturgie de ce dimanche n’a pas retenu, disait la souffrance morale (et peut-être physique ?) de celui qui se refusait encore à l’aveu : « Je me taisais (refus de l’aveu) et mes forces s’épuisaient à gémir tout le jour ; ta main, le jour et la nuit, pesait sur moi ; ma vigueur se desséchait comme l’herbe en été. » Mais après l’aveu, le croyant s’écrie : « Et toi, tu as enlevé l’offense de ma faute. Tu es un refuge pour moi, mon abri dans la détresse, de chants de délivrance tu m’as entouré. »
Alors il est armé pour devenir un témoin du pardon de Dieu ; il commence par tirer les leçons de son expérience et les offre à son entourage : « L’amour du SEIGNEUR entourera ceux qui comptent sur lui. Que le SEIGNEUR soit votre joie, hommes justes ! Hommes droits, chantez votre allégresse ! » Saint Paul qui a fait, lui aussi, l’expérience personnelle forte du pardon de Dieu, cite ce psaume dans la lettre aux Romains (Rm 4, 6-8) et en tire deux leçons : premièrement, Dieu pardonne non à cause de nos œuvres, mais gratuitement (l’aveu n’étant pas considéré comme une « œuvre ») ; deuxièmement ce pardon de Dieu est offert à tout homme (circoncis ou non) : « Heureux l’homme dont la faute est enlevée, et le péché remis ! » « Heureux l’homme » veut bien dire « tout homme ». Et la lettre à Timothée dit bien comment cette allégresse du pécheur pardonné devient un témoignage de salut pour tous (et donc une invitation à y entrer) : « S’il m’a été fait miséricorde, dit Paul, c’est afin qu’en moi, le premier, Christ Jésus démontrât toute sa générosité, comme exemple pour ceux qui allaient croire en lui, en vue d’une vie éternelle. » (1 Tm 1, 16).
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Note
1 – L’Holocauste est un sacrifice dans lequel l’animal est entièrement consumé par le feu.


DEUXIÈME LECTURE – Lettre de saint Paul apôtre aux Galates 2, 16. 19-21

Frères,
16 nous avons reconnu
que ce n’est pas en pratiquant la loi de Moïse
que l’homme devient juste devant Dieu,
mais seulement par la foi en Jésus Christ ;
c’est pourquoi nous avons cru, nous aussi, au Christ Jésus
pour devenir des justes par la foi au Christ,
et non par la pratique de la Loi,
puisque, par la pratique de la Loi, personne ne deviendra juste.
19 Par la Loi, je suis mort à la Loi
afin de vivre pour Dieu ;
avec le Christ, je suis crucifié.
20 Je vis, mais ce n’est plus moi,
c’est le Christ qui vit en moi.
Ce que je vis aujourd’hui dans la chair,
je le vis dans la foi au Fils de Dieu
qui m’a aimé et s’est livré lui-même pour moi.
21 Il n’est pas question pour moi de rejeter la grâce de Dieu.
En effet, si c’était par la Loi qu’on devient juste,
alors le Christ serait mort pour rien.


« Ce n’est pas en pratiquant la Loi de Moïse que l’homme devient juste devant Dieu, mais seulement par la foi en Jésus Christ ». Cette phrase de Paul est sa réponse à une question qui divisait profondément les premières communautés chrétiennes ; la question, c’est : que faut-il faire pour être en règle avec Dieu ?
Car le mot « juste » se rapporte non à la justice sociale mais à la justesse d’un instrument : est juste l’homme qui correspond au projet de Dieu, comme un instrument sonne juste quand il est bien accordé ; dans le livre de la Genèse, par exemple, Abraham est dit « juste » simplement parce qu’il a fait confiance à Dieu qui lui proposait d’entrer dans son Alliance : « Abraham eut foi dans le SEIGNEUR et cela lui fut compté comme justice. » dit le livre de la Genèse (Gn 15, 6). Puis Dieu avait renouvelé son Alliance au Sinaï en donnant à Moïse les tables de la Loi : désormais, concrètement, pour le peuple de l’Alliance, se conformer au projet de Dieu consistait à observer la Loi. Peu à peu elle modelait les hommes de l’Alliance en vue de les rendre « justes », bien « accordés ».
Aux yeux de Paul, avec la venue de Jésus-Christ, une étape est franchie ; « Quand les temps furent accomplis, Dieu a envoyé son Fils. » Être juste, être accordé au projet de Dieu, désormais c’est tout simplement croire en Jésus-Christ puisqu’il est l’envoyé de Dieu. Évidemment, la question qu’on pouvait légitimement se poser était la suivante : fallait-il continuer quand même à pratiquer la Loi juive ? Concrètement, pour être en règle avec Dieu pour être en alliance avec lui, si vous préférez, fallait-il continuer à pratiquer la circoncision des petits garçons, fallait-il observer les nombreuses règles de pureté de la religion juive, y compris en ce qui concerne l’alimentation ; on dirait aujourd’hui « fallait-il continuer à manger cacher » ? Avec ce que cela comporte de complications quand il y a à la même table des gens qui veulent manger cacher et des non-Juifs qui ne s’embarrassent pas de ces questions.
À Antioche de Syrie, certains en venaient à manger à des tables séparées : Chrétiens d’origine juive, d’un côté, Chrétiens d’origine païenne de l’autre. Évidemment, un tel comportement ne pouvait que diviser la communauté. En théorie, la question avait été réglée par le Concile de Jérusalem, vers l’an 50. Mais, chez les Galates, c’est-à-dire en Turquie, du côté d’Ankara, la querelle n’était pas apaisée.
Cela a donné à Paul l’occasion de développer sa pensée sur le fond : « Ce n’est pas en pratiquant la Loi de Moïse que l’homme devient juste devant Dieu, mais seulement par la foi en Jésus Christ. » Car, au-delà des problèmes de cohabitation, Paul percevait un enjeu beaucoup plus grave : le Baptême suffit-il, oui ou non, pour faire le Chrétien ? Si oui, la circoncision (et les autres pratiques) ne s’imposent plus ; si non, cela veut dire que tous les Chrétiens qui ne sont pas Juifs d’origine et à qui on n’a pas imposé la circoncision doivent être considérés comme ne faisant pas partie de l’Église.
Mais cela veut dire aussi, et c’est encore plus grave, que le Christ ne sauve pas tous les hommes, il ne sauve que les Juifs, puisque, pour être reconnu juste devant Dieu, il faut observer des quantités de pratiques en plus du Baptême. Le Christ ne serait-il pas le Sauveur ? Évidemment, c’est tout l’édifice de Paul qui s’écroulerait : « Si c’était par la Loi qu’on devient juste, alors le Christ serait mort pour rien. » Bien sûr, il n’est pas mort pour rien, puisque son Père l’a ressuscité ; en ressuscitant Jésus, Dieu a en quelque sorte pris parti. La résurrection du Christ prouve que la Loi est désormais dépassée ; la Loi ou en tout cas l’usage que les hommes en ont fait.
Car on peut faire un mauvais usage de la Loi : c’est ce qui s’est passé dans la Passion du Christ ; puisque c’est au nom de cette Loi, pourtant donnée par Dieu, que les autorités religieuses ont agi, avec les meilleures intentions ; ils croyaient réellement débarrasser le peuple juif d’un imposteur et d’un blasphémateur ; c’est donc bien au nom de la Loi que le Christ a été condamné. C’est le sens de la phrase à première vue difficile parce que très concise : « Par la Loi (sous-entendu qui a fait mourir Jésus) je suis mort à la Loi (c’est-à-dire je ne dépends plus de la Loi, je ne me crois plus obligé de la pratiquer) ». De ce malheur qu’a été la passion de Jésus, est née la deuxième étape de l’histoire de l’humanité.
C’est bien au nom de la Loi de Moïse que le Christ a été condamné, mais, désormais, nous sommes passés à la deuxième étape où nous ne dépendons plus de la Loi. Désormais, être juste, c’est-à-dire être accordé au projet de Dieu, c’est tout simplement vivre notre Baptême : « Ce que je vis aujourd’hui dans la chair (c’est-à-dire dans ma vie quotidienne), je le vis dans la foi au Fils de Dieu qui m’a aimé et s’est livré lui-même pour moi. »
—————————–
Note
– On connaît la querelle qui opposa Paul et Pierre : cela se passait à Antioche de Syrie, une communauté mélangée, qui comprenait d’anciens Juifs (on les appelle judéo-chrétiens) et aussi d’anciens païens (on les appelle pagano-chrétiens) ; Pierre, de passage dans cette communauté, n’avait vu aucun inconvénient, lui Juif d’origine, à prendre ses repas avec les pagano-chrétiens ; ce faisant il transgressait inévitablement les règles alimentaires de la religion juive. Mais voilà que des amis de Jacques, le responsable de la communauté de Jérusalem, de passage eux aussi à Antioche, s’étaient montrés beaucoup plus rigides : pas question pour nous, judéo-chrétiens de manquer à nos pratiques traditionnelles ; traduisez il faut faire des tables séparées : judéo-chrétiens d’une part, pagano-chrétiens de l’autre. Or, à l’arrivée des envoyés de Jacques, Pierre, tout d’un coup, a changé de pratique. Il s’est mis à faire « table à part » pourrait-on dire. Dans cette même lettre aux Galates, Paul raconte : « Avant que soient venus des gens envoyés par Jacques, Pierre prenait son repas avec les païens ; mais, après leur arrivée, il se mit à se dérober et se tint à l’écart, par crainte des circoncis ; et les autres Juifs entrèrent dans son jeu. » (Ga 2, 12-13).
C’est ce que l’on a appelé « L’incident d’Antioche » (Ga 2, 11-24) : Paul raconte aux Galates qu’il n’a pas hésité à s’opposer à Pierre ; indirectement, il leur prouve ainsi sa liberté de parole envers les apôtres de la première heure et donc sa légitimité d’apôtre à son tour.
– « Croire pour être sauvé » : Entendons-nous, ce n’est pas de simple croyance ou opinion qu’il s’agit, mais d’un engagement de tout l’être au point que le même Paul peut affirmer sans exagérer : « Ce n’est plus moi qui vis, c’est le Christ qui vit en moi » (Ga 2, 20).


ÉVANGILE – selon saint Luc 7, 36 – 8, 3

7, 36 En ce temps-là,
un pharisien avait invité Jésus à manger avec lui.
Jésus entra chez lui et prit place à table.
37 Survint une femme de la ville, une pécheresse.
Ayant appris que Jésus était attablé dans la maison du pharisien,
elle avait apporté un flacon d’albâtre contenant un parfum.
38 Tout en pleurs, elle se tenait derrière lui, près de ses pieds,
et elle se mit à mouiller de ses larmes les pieds de Jésus.
Elle les essuyait avec ses cheveux,
les couvrait de baisers
et répandait sur eux le parfum.
39 En voyant cela,
le pharisien qui avait invité Jésus se dit en lui-même :
« Si cet homme était prophète,
il saurait qui est cette femme qui le touche,
et ce qu’elle est : une pécheresse. »
40 Jésus, prenant la parole, lui dit :
« Simon, j’ai quelque chose à te dire.
– Parle, Maître. »
41 Jésus reprit :
« Un créancier avait deux débiteurs ;
le premier lui devait cinq cents pièces d’argent,
l’autre cinquante.
42 Comme ni l’un ni l’autre ne pouvait les lui rembourser,
il en fit grâce à tous deux.
Lequel des deux l’aimera davantage ? »
43 Simon répondit :
« Je suppose que c’est celui à qui on a fait grâce
de la plus grande dette.
– Tu as raison », lui dit Jésus.
44 Il se tourna vers la femme
et dit à Simon :
« Tu vois cette femme ?
Je suis entré dans ta maison,
et tu ne m’as pas versé de l’eau sur les pieds ;
elle, elle les a mouillés de ses larmes
et essuyés avec ses cheveux.
45 Tu ne m’as pas embrassé ;
elle, depuis qu’elle est entrée,
n’a pas cessé d’embrasser mes pieds.
46 Tu n’as pas fait d’onction sur ma tête ;
elle, elle a répandu du parfum sur mes pieds.
47 Voilà pourquoi je te le dis :
ses péchés, ses nombreux péchés, sont pardonnés,
puisqu’elle a montré beaucoup d’amour.
Mais celui à qui on pardonne peu
montre peu d’amour. »
48 Il dit alors à la femme :
« Tes péchés sont pardonnés. »
49 Les convives se mirent à dire en eux-mêmes :
« Qui est cet homme,
qui va jusqu’à pardonner les péchés ? »
50 Jésus dit alors à la femme :
« Ta foi t’a sauvée.
Va en paix ! »
8, 1 Ensuite, il arriva que Jésus, passant à travers villes et villages,
proclamait et annonçait la Bonne Nouvelle du règne de Dieu.
Les Douze l’accompagnaient,
2 ainsi que des femmes qui avaient été guéries
de maladies et d’esprits mauvais :
Marie, appelée Madeleine,
de laquelle étaient sortis sept démons,
3 Jeanne, femme de Kouza, intendant d’Hérode,
Suzanne, et beaucoup d’autres,
qui les servaient en prenant sur leurs ressources.


Le pharisien a invité Jésus à sa table, ce qui est, a priori, une marque de ses bonnes dispositions ; et voici les convives attablés, c’est-à-dire, à l’époque, allongés sur des coussins, le long d’une grande table. La porte reste ouverte, n’importe qui peut entrer et s’adresser à l’invité. N’importe qui : c’est pire que cela, cette fois ; une prostituée se permet d’entrer et s’approche de Jésus. Son entrée fait sensation, inévitablement : c’est une pécheresse, sa place n’est pas ici. Elle s’avance, pourtant ; elle pleure, mais il semble bien que ce soit de joie, car elle se penche vers les pieds de Jésus ; ses larmes coulent, elle les essuie avec ses cheveux et elle ouvre un flacon d’albâtre et verse du parfum.
Le plus étonné dans tout cela, c’est le maître de maison : pourquoi Jésus ne chasse-t-il pas cette femme ? Elle aussi, peut-être, se pose-t-elle la même question ? En entrant, elle craignait bien d’être repoussée ; mais c’est précisément pour cela qu’elle pleure : parce que l’homme de Dieu ne lui manifeste aucun mépris, elle devine aussitôt qu’elle est pardonnée ; ses larmes sont de reconnaissance. Toutes les marques d’amour qu’elle donne à Jésus sont la preuve qu’elle se sait pardonnée.
Le pharisien, lui, traite d’égal à égal avec Jésus, il n’a aucun pardon à quémander, puisqu’il se considère comme juste. Voilà toute la différence entre lui et la femme. Premièrement, elle a su reconnaître en Jésus un envoyé de Dieu ; deuxièmement, elle est éperdue de reconnaissance parce que le pardon qu’elle souhaitait lui apparaît comme une évidence ; le pharisien, au contraire, non seulement, n’avait pas de pardon à demander pour lui-même d’abord, mais, plus grave peut-être encore, il se méprend complètement sur le pardon de Dieu ; il croit connaître Dieu et donc, à ses yeux, Jésus n’a pas le comportement qui conviendrait à un prophète ; celui-ci devrait la repousser ; car, en bonne théologie pharisienne, le pardon devrait être précédé par un changement de conduite. Alors seulement, Dieu accepterait de pardonner.
Pour résumer cette découverte, on pourrait dire : qui est proche de Dieu ? Celui qui croit que Dieu est proche. Qui est pardonné ? Celui qui croit que Dieu pardonne. Alors, le pardon de Dieu nous donne la force de changer. Le changement de conduite sera la conséquence du pardon. Dans la suite du texte, Luc dit bien que les femmes qui ont été délivrées de leurs démons par Jésus ont pu se mettre à sa suite.
Autre leçon sur Dieu dans cet épisode : il n’a pas peur de côtoyer les pécheurs ; l’Ancien Testament l’avait déjà dit abondamment, puisque Dieu y était appelé « miséricordieux », c’est-à-dire attiré par la misère (physique ou morale) ; mais on a parfois tendance à oublier cette vérité première ; et notre pharisien d’aujourd’hui en est bien là, semble-t-il : à ses yeux, cet homme, Jésus, qui ne craint pas de laisser s’approcher une pécheresse publique, commet lui-même une impureté, il ne saurait être un homme de Dieu. Luc revient à plusieurs reprises sur ce thème de la miséricorde de Dieu : il y voit le point central, mieux la preuve, de la mission du Christ ; il suffit de relire par exemple le récit du festin chez Lévi, le publicain : « Lévi fit à Jésus un grand festin dans sa maison ; et il y avait toute une foule de collecteurs d’impôts et d’autres gens qui étaient à table avec eux. Les Pharisiens et leurs scribes murmuraient, disant à ses disciples : Pourquoi mangez-vous et buvez-vous avec les collecteurs d’impôts et les pécheurs ? Jésus prenant la parole leur dit : Ce ne sont pas les bien-portants qui ont besoin de médecin, mais les malades. Je suis venu appeler non pas les justes, mais les pécheurs pour qu’ils se convertissent. » (Lc 5, 29-32). Ou encore, dans la rencontre avec Zachée : « Le Fils de l’homme est venu chercher et sauver ce qui était perdu. » (Lc 19, 10).
Tout ceci valait à Jésus une mauvaise réputation dont il était bien conscient : juste avant le récit de la pécheresse, Luc rapporte qu’on parlait de lui dans des termes peu flatteurs : « Voilà un glouton et un ivrogne, un ami des collecteurs d’impôts et des pécheurs. » (Lc 7, 34).
Les pharisiens et leurs semblables en ont déduit que cet homme n’était pas le Messie ; les petites gens, les humbles, les quémandeurs de pardon ne s’y sont pas trompés : s’il est l’ami des pécheurs, alors, il peut bien être l’envoyé du Dieu de miséricorde.

Commentaires de Marie-Noëlle Thabut, année liturgique C, 11e dimanche du temps ordinaire (12 juin 2016)

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31 mai 2016 2 31 /05 /mai /2016 21:09

 Ces commentaires, trouvés sur le site "Église catholique en France", permettent à toute personne de bonne volonté, chrétienne ou non, de mieux comprendre la Bible, le livre le plus diffusé au monde, en

  • décodant le langage imagé utilisé par l'auteur.

Attention le texte écrit peut différer des versions audio (Radio-Notre-Dame) et vidéo (KTO TV) qui ont été modifiées par Marie-Noëlle Thabut, parfois pour les améliorer, parfois pour s'adapter aux formats imposés par ces chaînes de radio ou de télévision. Dans cette hypothèse, nous mettons en italiques les passages supprimés pour ces médias.

Je souhaite arriver à mettre ici, chaque dimanche, les commentaires de Marie-Noëlle Thabut. Ma seule contribution consiste à surligner les passages que je trouve les plus enrichissants et à écrire en rouge ceux qui parlent d'un thème qui m'est cher : la liberté (trois autres pages de mon blog sont consacrées à ces passages des Évangiles, du reste du Nouveau Testament ou de l'Ancien Testament qui parlent de la liberté). D'après Marie-Noëlle Thabut, "... si nous ne trouvons pas dans les textes une parole libérante,c'est que nous ne les avons pas compris."

Version audio, trouvée sur le site de Radio-Notre-Dame (disponible seulement à compter du 4 juin 2016).

En bas de page, vous avez désormais les versions vidéo des commentaires, trouvées sur KTO TV.

PREMIÈRE LECTURE – Livre du Premier Livre des Rois 17, 17-24


En ces jours-là,
17 le fils de la femme chez qui habitait le prophète Élie
tomba malade ;
le mal fut si violent que l’enfant expira.
18 Alors la femme dit à Élie :
« Que me veux-tu, homme de Dieu ?
Tu es venu chez moi pour rappeler mes fautes
et faire mourir mon fils ! »
19 Élie répondit :
« Donne-moi ton fils ! »
Il le prit des bras de sa mère,
le porta dans sa chambre en haut de la maison
et l’étendit sur son lit.
20 Puis il invoqua le SEIGNEUR :
« SEIGNEUR, mon Dieu,
cette veuve chez qui je loge,
lui veux-tu du mal jusqu’à faire mourir son fils ? »
21 Par trois fois, il s’étendit sur l’enfant
en invoquant le SEIGNEUR :
« SEIGNEUR, mon Dieu, je t’en supplie,
rends la vie à cet enfant ! »
22 Le SEIGNEUR entendit la prière d’Élie ;
le souffle de l’enfant revint en lui :
il était vivant !
23 Élie prit alors l’enfant,
de sa chambre il le descendit dans la maison,
le remit à sa mère et dit :
« Regarde, ton fils est vivant ! »
24 La femme lui répondit :
« Maintenant je sais que tu es un homme de Dieu,
et que, dans ta bouche, la parole du SEIGNEUR est véridique. »


Ceci se passe à Sarepta, sur la côte méditerranéenne, là où à l’occasion d’une grande sécheresse qui sévissait en Israël, Élie a trouvé refuge auprès d’une veuve pauvre ; il avait déjà, rappelez-vous, accompli pour elle et son fils un premier miracle : tout au long de la période de famine, les maigres réserves de farine et d’huile de la famille n’avaient pas baissé et la femme avait pu se nourrir ainsi que son fils et le prophète étranger qu’elle avait accepté d’accueillir sous son toit. Mais à quoi bon multiplier la nourriture si c’est pour mourir tout de même ? Pendant que le prophète habitait chez la veuve de Sarepta, voici que son fils tombe malade et meurt. Or, dans la mentalité de l’époque, une mort prématurée était forcément considérée comme un châtiment. Si la veuve avait perdu son mari, déjà, sans nul doute, elle était coupable, même sans le savoir ; la mort de son fils venait confirmer le verdict. C’est donc tout naturellement qu’elle dit à Élie : « Tu es venu chez moi pour rappeler mes fautes et faire mourir mon fils ! »
Dans sa douleur, elle emploie même une formule particulièrement dure : littéralement « Qu’y a-t-il entre toi et moi ? » Petite phrase que nous connaissons bien, puisque Jésus lui-même l’a adressée à sa mère lors des noces de Cana. La traduction donnée dans notre lecture « Que me veux-tu, homme de Dieu ? » rend assez bien la révolte de la femme qui attribue à la présence d’Élie la mort de l’enfant. Cette idée que Dieu pourrait en vouloir à notre vie nous effleure parfois, peut-être ; la suite du texte prouve au contraire, que l’œuvre de Dieu est une œuvre de vie et de guérison. Aussi, en rendant la vie au fils de la veuve, Élie accomplit-il beaucoup plus qu’une guérison physique : il ouvre la femme à la vérité. Désormais elle saura que la mort n’est pas un châtiment ; elle saura aussi que Dieu est le Dieu de la vie. Cette païenne vient d’être libérée de ses fausses idées sur Dieu !
L’auteur du livre des Rois, quant à lui, poursuit un projet bien précis quand, des siècles après les événements, il donne cette histoire à méditer à ses contemporains : car la veuve de Sarepta est une païenne, par hypothèse ; or elle sait reconnaître l’envoyé de Dieu et elle sait reconnaître Dieu à l’œuvre à travers lui.
Pendant ce temps, le peuple élu, bénéficiaire de tant de prédication prophétique depuis si longtemps, oublie son Dieu et méconnaît Élie, son prophète. Car ceci se passe, rappelez-vous, sur fond d’idolâtrie : la reine Jézabel a entraîné le peuple dans le culte des Baals ; c’est bien le monde à l’envers : le peuple élu abandonnant l’Alliance et des païens devenus capables de reconnaître le vrai Dieu. À bon entendeur salut, semble nous dire l’auteur. Il en profite pour délivrer également un autre message qui devient de plus en plus insistant au fur et à mesure que progresse la découverte des hommes de la Bible : Dieu ne réserve pas ses bienfaits au seul peuple d’Israël, toute l’humanité est appelée à en bénéficier. « En toi seront bénies toutes les familles de la terre » avait dit Dieu à Abraham (Gn 12, 3). Et depuis la révélation du buisson ardent, on sait que, partout sur toute la terre, Dieu entend les cris, Dieu voit les larmes des veuves et des orphelins ; et il envoie ses prophètes pour les soulager.
Quelques siècles plus tard, Jésus aura encore besoin de rappeler cette leçon à ses contemporains : un matin de shabbat à la synagogue de Nazareth, ils l’ont entendu affirmer : « Oui, je vous le déclare, aucun prophète ne trouve accueil dans sa patrie. En toute vérité, je vous le déclare, il y avait beaucoup de veuves en Israël aux jours d’Élie, quand le ciel fut fermé (il ne plut pas) trois ans et six mois et que survint une grande famine sur tout le pays ; pourtant ce ne fut à aucune d’entre elles qu’Élie fut envoyé, mais bien dans le pays de Sidon, à une veuve de Sarepta. » Les lecteurs du livre des Rois, les auditeurs de Jésus avaient, il faut le croire, du mal à l’admettre ! Ils ont peut-être d’autant plus de mal que cette pauvre veuve, bien humble, qui n’a bénéficié d’aucun catéchisme, se permet de leur donner la véritable définition du prophète : « Maintenant je sais que tu es un homme de Dieu, et que, dans ta bouche, la parole du Seigneur est véridique. » À un moment, précisément, où les prophètes n’avaient guère d’audience, le livre du Deutéronome avait justement insisté sur la gravité de ce refus d’écouter : « C’est un prophète comme toi (Moïse) que je leur susciterai du milieu de leurs frères ; je mettrai mes paroles dans sa bouche, et il leur dira tout ce que je lui ordonnerai. Et si quelqu’un n’écoute pas mes paroles, celles que le prophète aura dites en mon nom, alors moi-même je lui en demanderai compte. » (Dt 18, 18-19). La méconnaissance des contemporains d’Elie, celle des contemporains de Jésus n’en apparaissent que plus clairement : Dieu parle par ses prophètes et personne ne les écoute.
Refrain connu : Élie lui-même, dans un de ses moments de découragement, s’en plaignait à Dieu : « Je suis passionné pour le Seigneur, le Dieu des puissances : les fils d’Israël ont abandonné ton alliance, ils ont démoli tes autels et tué tes prophètes par l’épée ; je suis resté moi seul et l’on cherche à m’enlever la vie. » (1 R 19, 10).
Mais n’oublions pas qu’à cette plainte d’Élie, Dieu a répondu en lui faisant remarquer une présence qu’il avait peut-être tendance à sous-estimer : celle d’une multitude de croyants anonymes dont la foi n’avait pas chancelé. Réponse valable en tous temps : à plusieurs reprises, Jésus s’est émerveillé de la foi de ses interlocuteurs : à notre tour, il nous suffit peut-être d’ouvrir les yeux, nous ne sommes pas seuls, des croyants nous entourent.


PSAUME – (30), 3-4, 5-6ab, 6cd, 12-13


3 Quand j’ai crié vers toi, SEIGNEUR,
mon Dieu, tu m’as guéri ;
4 SEIGNEUR, tu m’as fait remonter de l’abîme
et revivre quand je descendais à la fosse.

5 Fêtez le SEIGNEUR, vous, ses fidèles,
rendez grâce en rappelant son nom très saint.
6 Sa colère ne dure qu’un instant,
sa bonté, toute la vie.

Avec le soir viennent les larmes,
mais au matin les cris de joie !
12 Tu as changé mon deuil en une danse,
mes habits funèbres en parure de joie !

13 Que mon cœur ne se taise pas,
qu’il soit en fête pour toi ;
et que sans fin, SEIGNEUR, mon Dieu,
je te rende grâce !


Le psaume 29/30 est très court, il ne comporte que treize versets (dont six seulement sont retenus par la liturgie de ce dimanche) ; mais il faut connaître l’histoire sous-jacente dans son entier pour mieux le comprendre ; la voici :
C’est l’histoire d’un homme qui est tombé au fond d’un puits : il a crié, supplié, appelé au secours… il donnait même des arguments pour qu’on lui vienne en aide (du genre je vous serais plus utile, vivant que mort !) ; apparemment, il y avait des gens qui n’étaient pas mécontents de le voir dans le trou et qui ricanaient… mais il continuait à appeler au secours : quelqu’un finirait bien par avoir pitié… et quelqu’un a entendu ses appels, quelqu’un est venu le délivrer, l’a tiré de là comme on dit. Ce « quelqu’un », il faut l’écrire avec une majuscule, c’est Dieu lui-même. Une fois en haut, revenu à la lumière et en quelque sorte à la vie, notre homme explose de joie ! « Quand j’ai crié vers toi, SEIGNEUR, mon Dieu, tu m’as guéri ; SEIGNEUR, tu m’as fait remonter de l’abîme et revivre quand je descendais à la fosse. Fêtez le SEIGNEUR, vous, ses fidèles, rendez grâce en rappelant son nom très saint. »
En réalité, comme toujours dans les psaumes, il y a deux niveaux de lecture : l’histoire qu’on nous raconte est celle d’un individu tombé dans un puits ; mais ce n’est qu’une parabole ; plus profondément, c’est le peuple tout entier qui parle, ou plutôt qui chante, qui explose de joie au retour de l’Exil à Babylone… comme il avait chanté, dansé, explosé de joie après le passage de la Mer Rouge. L’Exil à Babylone, c’est comme une chute mortelle dans un puits sans fond, dans un gouffre… et nombreux sont ceux qui ont pensé qu’Israël ne s’en relèverait pas. Au sein même du peuple, on a pu être pris de désespoir… Et il y en a eu des ennemis, pas mécontents, qui riaient bien de cette déchéance…
Pendant toute cette période d’épreuve, le peuple soutenu par ses prêtres, ses prophètes, a gardé espoir malgré tout et force pour appeler au secours (malheureusement, nous n’entendons pas ces versets ce dimanche) : « J’ai crié vers toi, SEIGNEUR, j’ai supplié mon Dieu… Écoute, SEIGNEUR, pitié pour moi ! SEIGNEUR, viens à mon aide !… » (versets 9 et 11). Dans sa prière, il n’hésitait pas à employer tous les arguments, par exemple du genre « tu seras bien avancé quand je serai mort »… parce que, quand ce psaume a été écrit, on ne croyait pas en la Résurrection : on imaginait que les morts étaient dans un séjour d’ombre, le « shéol » où il ne se passe rien. Alors on disait à Dieu : « À quoi te servirait mon sang (c’est-à-dire ma vie) si je descendais dans la tombe ? La poussière peut-elle te rendre grâce et proclamer ta fidélité ? » (verset 10).
Et le miracle s’est produit : Dieu a sauvé son peuple : « Quand j’ai crié vers toi, SEIGNEUR, mon Dieu, tu m’as guéri ; SEIGNEUR, tu m’as fait remonter de l’abîme et revivre quand je descendais à la fosse… » C’est la restauration du peuple exilé, son retour au pays qui est dit en termes très imagés : car le peuple était comme un condamné à mort, on le croyait bien rayé de la carte ; quand il rentre, on peut le prendre pour un revenant.
Quand nous lisons ces versets, aujourd’hui, après vingt siècles de foi chrétienne, nous sommes tentés d’y lire une allusion à la Résurrection. Mais ce serait un anachronisme. À l’époque du retour d’Exil, on ne pensait pas encore à la possibilité d’une résurrection individuelle. D’autres textes bibliques, la vision d’Ézéchiel des ossements desséchés, par exemple, sont écrits dans le même esprit : la restauration du peuple, le retour d’exil est décrit en termes de résurrection.
La phrase « Tu as changé mon deuil en une danse, mes habits funèbres en parure de joie »… ne s’applique donc pas à un individu particulier, c’est le peuple qui parle ici ; il sait qu’il ne peut mourir puisque Dieu a conclu avec lui une Alliance éternelle.
Plus tard, beaucoup plus tard, au deuxième siècle av. J.-C. (vers 165) quand la foi biblique aura franchi le pas décisif et accueilli la révélation de la foi en la résurrection, ces textes seront relus et on leur découvrira une profondeur nouvelle. Aujourd’hui, quand nous lisons ce psaume ou bien la prophétie des ossements desséchés d’Ezéchiel, nous nous disons « quand ces auteurs employaient des images de résurrection, ils ne pensaient qu’au peuple, mais ils ne croyaient pas si bien dire : ces images sont vraies aussi au plan individuel. »
Désormais, pour tous ceux qui croient à la résurrection, Juifs et Chrétiens, cette phrase (« Tu as changé mon deuil en une danse, mes habits funèbres en parure de joie ») a pris un sens nouveau. On pourrait en dire autant de bien d’autres phrases de la Bible qui prennent un sens nouveau, au fur et à mesure de l’avancée de la foi juive au long des siècles.
On peut en dire autant également du mot « Alleluia »… À l’origine il traduisait seulement la joie et l’allégresse de la sortie d’Égypte, ce qui était déjà considérable. Voici le commentaire des rabbins sur « l’Alleluia » : « Dieu nous a amenés de la servitude à la liberté, de la tristesse à la joie, du deuil au jour de fête, des ténèbres à la brillante lumière, de la servitude à la Rédemption. C’est pourquoi chantons devant lui l’Alleluia ! » Évidemment, aujourd’hui, nous pouvons le chanter avec plus de conviction encore en pensant à la résurrection du Christ et à la nôtre.
Je reviens à notre psaume : il y a la joie, certes, et c’est celle du retour d’exil, on l’a vu. Mais il y a également beaucoup d’allusions à la période terrible et cette expression étonnante : « Sa colère ne dure qu’un instant ». De quelle colère s’agit-il ? Celle de Dieu, bien sûr. Pendant l’Exil à Babylone, on a eu tout loisir de méditer sur les diverses causes possibles de ce drame ; et on s’est demandé si le malheur du peuple n’avait pas été la conséquence de ses péchés.
(Aujourd’hui, on sait mieux que Dieu ne connaît pas la colère, mais il respecte notre liberté et les conséquences de nos actes.)
La seule solution pour ne pas retomber, on le sait bien, c’est de vivre désormais dans la fidélité à L’Alliance : « Que sans fin, SEIGNEUR, mon Dieu, je te rende grâce ! »


DEUXIÈME LECTURE – Lettre de saint Paul apôtre aux Galates 1, 11-19


11 Frères, je tiens à ce que vous le sachiez,
l’Évangile que j’ai proclamé
n’est pas une invention humaine.
12 Ce n’est pas non plus d’un homme
que je l’ai reçu ou appris,
mais par révélation de Jésus Christ.
13 Vous avez entendu parler
du comportement que j’avais autrefois dans le judaïsme :
je menais une persécution effrénée contre l’Église de Dieu,
et je cherchais à la détruire.
14 J’allais plus loin dans le judaïsme
que la plupart de mes frères de race qui avaient mon âge,
et, plus que les autres, je défendais avec une ardeur jalouse
les traditions de mes pères.
15 Mais Dieu m’avait mis à part dès le sein de ma mère ;
dans sa grâce, il m’a appelé ;
16 et il a trouvé bon
de révéler en moi son Fils,
pour que je l’annonce parmi les nations païennes.
Aussitôt, sans prendre l’avis de personne,
17 sans même monter à Jérusalem
pour y rencontrer ceux qui étaient Apôtres avant moi,
je suis parti pour l’Arabie
et, de là, je suis retourné à Damas.
18 Puis, trois ans après,
je suis monté à Jérusalem
pour faire la connaissance de Pierre,
et je suis resté quinze jours auprès de lui.
19 Je n’ai vu aucun des autres Apôtres
sauf Jacques, le frère du Seigneur.


Paul défend ici ce que ses adversaires mettaient en question : son autorité d’apôtre, l’authenticité de son message ; on lui reproche de ne pas faire partie du cercle des Apôtres choisis par Jésus au cours de sa vie terrestre. C’est bien vrai, reconnaît-il, mais sa légitimité vient d’ailleurs ! Il a été choisi par Jésus ressuscité lui-même au cours de ce qu’on appelle parfois sa « conversion » sur le chemin de Damas. Il juge donc que le meilleur moyen de convaincre ses lecteurs est de raconter sa vocation et ses débuts ; rien ne préparait ce Juif fervent et convaincu à porter aux païens l’Évangile de Jésus Christ : celui-ci n’était alors à ses yeux qu’un faux Messie qui ne pouvait que tromper le peuple ; l’exécution de Jésus avait donc été parfaitement légitime et il fallait désormais empêcher que sa doctrine se répande. Très logiquement, pour la gloire de Dieu et la fierté de son peuple, Paul mettait toute sa hargne à « ravager l’Église » : la profondeur de ses convictions justifiait le zèle qu’il déployait à traquer les Chrétiens.
Paul compare d’ailleurs son action à celle des fameux Zélotes qui défendaient la pureté de la foi juive en pourfendant ceux qu’ils considéraient comme trop tièdes. On racontait volontiers en Israël les saintes colères de Juifs pieux contre les coupables d’actes d’idolâtrie : la lapidation des fautifs n’était pas un lynchage dans ce cas, elle était une juste sanction, un acte religieux. L’exécution d’Étienne s’inscrit dans ce cadre : il s’agissait d’exclure à tout jamais de la communauté juive un apostat. « Vous avez certainement entendu parler de l’activité que j’avais dans le Judaïsme ; je menais une persécution effrénée contre l’Église de Dieu, et je cherchais à la détruire. J’allais plus loin dans le Judaïsme que la plupart des gens de mon peuple qui avaient mon âge, et, plus que les autres, je défendais avec une ardeur jalouse les traditions de mes pères. »
Et voici qu’au plus fort de l’opposition de Paul à la secte des Chrétiens, intervient le coup de foudre du chemin de Damas : « Mais Dieu m’avait mis à part dès le sein de ma mère, dans sa grâce il m’avait appelé, et, un jour, il a trouvé bon de mettre en moi la révélation de son fils. » Le mot « révélation » est très important ici : il ne s’agit pas à proprement parler d’une conversion ! Paul ne cesse pas d’être juif ; au contraire il découvre que le Messie attendu par les Juifs n’est autre que ce Jésus qu’il a jusqu’ici rejeté.
Cette révélation accordée par Dieu est bien la meilleure recommandation qui soit ; pas besoin donc d’avoir d’autres autorisations émanant des apôtres : « Frères, il faut que vous le sachiez : l’Évangile que je proclame n’est pas une invention humaine. Ce n’est pas non plus un homme qui me l’a transmis ou enseigné : mon Évangile vient d’une révélation de Jésus Christ. » Paul n’a donc pas jugé utile d’aller chercher des autorisations de prêcher auprès des apôtres de Jésus. D’ailleurs aurait-il été bien reçu ? Il préférait peut-être faire ses preuves de nouveau missionnaire de Jésus-Christ avant de se montrer à ceux qu’il avait jusqu’ici traités en ennemis : « Aussitôt (après la révélation du chemin de Damas), sans prendre l’avis de personne, sans même monter à Jérusalem pour y rencontrer ceux qui étaient apôtres avant moi, je suis parti pour l’Arabie ; de là je suis revenu à Damas. »
Plusieurs années plus tard, seulement, il s’est rendu à Jérusalem : « Puis, au bout de trois ans, je suis monté à Jérusalem pour faire la connaissance de Pierre, et je suis resté quinze jours avec lui. Je n’ai vu aucun des autres apôtres sauf Jacques, le frère du Seigneur. » Cette fois, Paul était précédé par la rumeur de son activité missionnaire.
On ne peut pas savoir quand il a pris conscience d’avoir une mission toute particulière auprès des païens ; dans un premier temps, il a certainement d’abord cherché à convaincre ses frères juifs ; on en a la preuve dans les Actes des Apôtres ; c’était la logique même de l’élection d’Israël : ce peuple avait été choisi par Dieu pour être le premier bénéficiaire de la Révélation, à charge pour lui d’en témoigner ensuite auprès de toutes les nations. Paul demeuré juif, même après Damas, a voulu faire bénéficier ses frères juifs de la révélation qu’il venait d’avoir. Mais ses échecs successifs auprès d’eux l’ont amené à se tourner de plus en plus vers les païens ; et, relisant plus tard son histoire, l’évidence lui apparaît : « Dieu a trouvé bon de mettre en moi la révélation de son fils, pour que moi, je l’annonce parmi les nations païennes. » Il a certainement en mémoire les paroles du prophète Jérémie : « La parole du SEIGNEUR s’adressa à moi : Avant de te façonner dans le sein de ta mère, avant que tu ne sortes de son ventre, je te connaissais ; je t’ai consacré ; j’ai fait de toi un prophète pour les nations. » (Jr 1, 4-5) ; le prophète Isaïe, quelque temps plus tard, pendant l’Exil à Babylone, avait appliqué ces paroles de Jérémie à celui qu’il appelait le Serviteur de Dieu : « Le SEIGNEUR a parlé, lui qui m’a formé dès le sein de ma mère pour être son serviteur… Il m’a dit : C’est trop peu que tu sois pour moi un serviteur en relevant les tribus de Jacob… Je t’ai destiné à être la lumière des nations, afin que mon salut soit présent jusqu’à l’extrémité de la terre. » (Is 49, 5-6). Paul, fils d’Israël, a tout au long de sa vie cherché à répondre à cette vocation de serviteur.
—————————–
Compléments
– « Sans prendre l’avis de personne » (verset 16) : littéralement « sans avoir recours à la chair et au sang ».
– Le récit du recrutement de Matthias (Ac 1, 21) prouve que, pour certains, l’appartenance au collège apostolique exigeait certaines conditions bien précises auxquelles ne répond pas Paul, justement.


ÉVANGILE – selon saint Luc 7, 11 – 17


En ce temps-là,
11 Jésus se rendit dans une ville appelée Naïm.
Ses disciples faisaient route avec lui,
ainsi qu’une grande foule.
12 Il arriva près de la porte de la ville
au moment où l’on emportait un mort pour l’enterrer ;
c’était un fils unique, et sa mère était veuve.
Une foule importante de la ville accompagnait cette femme.
13 Voyant celle-ci, le Seigneur fut saisi de compassion pour elle
et lui dit :
« Ne pleure pas. »
14 Il s’approcha et toucha le cercueil ;
les porteurs s’arrêtèrent,
et Jésus dit :
« Jeune homme, je te l’ordonne, lève-toi. »
15 Alors le mort se redressa
et se mit à parler.
Et Jésus le rendit à sa mère.
16 La crainte s’empara de tous,
et ils rendaient gloire à Dieu en disant :
« Un grand prophète s’est levé parmi nous,
et Dieu a visité son peuple. »
17 Et cette parole sur Jésus se répandit
dans la Judée entière et dans toute la région.


Naïm1 est un village de Galilée, à huit kilomètres de Nazareth ; Shounem, où le prophète Élisée, lui aussi, avait ressuscité un enfant, n’est pas bien loin (sur l’autre versant de la même colline, 2 R 4, 8). Luc s’en souvient certainement ; mais en racontant le miracle accompli par Jésus à Naïm, Luc, il a plutôt voulu suggérer, semble-t-il, un rapprochement avec la résurrection accomplie par Élie en faveur du fils de la veuve de Sarepta (bien loin d’ici, pour le coup, dans le pays de Tyr et de Sidon ; voir supra, notre première lecture) ; visiblement, il a volontairement choisi son vocabulaire et l’articulation de son récit dans ce but : le mort est le fils unique d’une veuve, le miracle se déroule à la porte de la ville, le ressuscité est « rendu à sa mère », l’auteur du miracle est acclamé comme prophète. On sait que la figure d’Élie compte beaucoup pour Luc ; à de multiples reprises au long de son évangile, il propose le parallèle avec Jésus.
En même temps, Luc veut nous faire comprendre qu’une étape décisive est franchie avec Jésus-Christ : s’il agit bien dans la ligne des grands prophètes de l’Ancien Testament, en particulier Élie et Élisée, il les dépasse infiniment ; sa mission est en effet décrite dans des termes sans équivoque dans le passage qui suit juste celui-ci : quand Jean-Baptiste, emprisonné par Hérode (Lc 3, 19), envoie des disciples à Jésus pour lui poser la question de confiance : « Es-tu ‘Celui qui vient’ (sous-entendu le Messie) ou devons-nous en attendre un autre ? » (Lc 7, 19), Jésus répond : « Allez rapporter à Jean ce que vous avez vu et entendu : les aveugles retrouvent la vue, les boiteux marchent droit, les lépreux sont purifiés et les sourds entendent, les morts ressuscitent, la Bonne Nouvelle est annoncée aux pauvres. » (Lc 7, 22). C’était exactement dans ces termes-là qu’on parlait habituellement du salut qu’apporterait le Messie. Faisant suite à la guérison de l’esclave du centurion (Luc 7, 1-10), la résurrection du fils de la veuve de Naïm est donc bien la preuve que les temps messianiques ont commencé et que Jésus est bien « Celui qui vient ». D’ailleurs, Luc lui donne ici le titre de « Seigneur », celui que les premiers Chrétiens décernaient à Jésus-Christ depuis sa résurrection : « En la voyant (la mère du jeune homme), le Seigneur fut saisi de pitié pour elle ». (N’oublions pas que c’est également le nom même de Dieu dans la traduction grecque de l’Ancien Testament, la Septante).
Et ce court récit donne en quelques lignes le double témoignage de la puissance et de la tendresse de Dieu : le « Seigneur », c’est le maître de la vie, c’est aussi le Dieu de tendresse et de pitié, si souvent révélé dans l’Ancien Testament. Pour dire l’émotion de Jésus, Luc a choisi un mot très fort qui signifie « remué jusqu’aux entrailles ». On ne s’en étonne pas quand on sait la tendresse toute particulière de Dieu pour les veuves et pour tous ceux qui pleurent : « Les larmes de la veuve ne coulent-elles pas sur les joues de Dieu ? », comme dit Ben Sirac (Si 35, 18). Les assistants ne s’y sont pas trompés : ils sont saisis de cette crainte qu’inspire la Présence de Dieu : « La crainte s’empara de tous, et ils rendaient gloire à Dieu. » Ils disaient : « Un grand prophète s’est levé parmi nous, et Dieu a visité son peuple. »
Encore un mot cher à Luc, la « visite » de Dieu : c’est le cri de Zacharie, par exemple, après la naissance de Jean-Baptiste : « Béni soit le Seigneur, le Dieu d’Israël, parce qu’il a visité son peuple, accompli sa libération, et nous a suscité une force de salut dans la famille de David, son serviteur… C’est l’effet de la bonté profonde de notre Dieu : grâce à elle nous a visités l’astre levant venu d’en haut. Il est apparu à ceux qui se trouvent dans les ténèbres et l’ombre de la mort. » (Lc 1, 68. 78-79).
Luc reprend là un thème fréquent dans l’Ancien Testament où ce mot de « visiter » qualifie toujours une intervention salvatrice de Dieu ; Judith par exemple annonce à ses compatriotes : « Le Seigneur visitera (sauvera) Israël par mon entremise. » (Jdt 8, 33) ; et le prophète Zacharie annonçait : « Le SEIGNEUR, le tout-puissant, visitera son troupeau – la maison de Juda. » (Za 10, 3). Pour bien préciser que cette annonce du prophète est ici accomplie par Jésus, Luc dit : « Cette parole se répandit dans toute la Judée et dans toute la région. »
Nous qui avons la chance d’être deux mille ans plus tard, nous savons une chose : par la Résurrection de Jésus lui-même, le SEIGNEUR, le tout-puissant, a visité non seulement son troupeau, la maison de Juda, mais l’humanité tout entière. Et c’est Luc justement qui nous rapporte le chant de Syméon : « Mes yeux ont vu ton salut que tu as préparé à la face de tous les peuples, lumière pour la révélation aux païens et gloire d’Israël ton peuple. » (Lc 2, 30).
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Note
1 – La tradition latine l’appelle Naïm, mais dans la plupart des manuscrits on lit « Naïn ».

Commentaires de Marie-Noëlle Thabut, année liturgique C, 10e dimanche du temps ordinaire (5 juin 2016)

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23 mai 2016 1 23 /05 /mai /2016 19:48

 Ces commentaires, trouvés sur le site "Église catholique en France", permettent à toute personne de bonne volonté, chrétienne ou non, de mieux comprendre la Bible, le livre le plus diffusé au monde, en

  • décodant le langage imagé utilisé par l'auteur.

Attention le texte écrit peut différer des versions audio (Radio-Notre-Dame) et vidéo (KTO TV) qui ont été modifiées par Marie-Noëlle Thabut, parfois pour les améliorer, parfois pour s'adapter aux formats imposés par ces chaînes de radio ou de télévision. Dans cette hypothèse, nous mettons en italiques les passages supprimés pour ces médias.

Je souhaite arriver à mettre ici, chaque dimanche, les commentaires de Marie-Noëlle Thabut. Ma seule contribution consiste à surligner les passages que je trouve les plus enrichissants et à écrire en rouge ceux qui parlent d'un thème qui m'est cher : la liberté (trois autres pages de mon blog sont consacrées à ces passages des Évangiles, du reste du Nouveau Testament ou de l'Ancien Testament qui parlent de la liberté). D'après Marie-Noëlle Thabut, "... si nous ne trouvons pas dans les textes une parole libérante,c'est que nous ne les avons pas compris."

Version audio, trouvée sur le site de Radio-Notre-Dame (disponible seulement à compter du 28 mai 2016).

En bas de page, vous avez désormais les versions vidéo des commentaires, trouvées sur KTO TV.

PREMIÈRE LECTURE – Livre de la Genèse 14, 18-20


En ces jours-là,
18 Melkisédek, roi de Salem,
fit apporter du pain et du vin :
il était prêtre du Dieu très-haut.
19 Il bénit Abram en disant :
« Béni soit Abram par le Dieu très-haut,
qui a fait le ciel et la terre ;
20 et béni soit le Dieu très-haut,
qui a livré tes ennemis entre tes mains. »
Et Abram lui donna le dixième de tout ce qu’il avait pris.


Melchisédech est nommé deux fois seulement dans l’Ancien Testament, ici dans le livre de la Genèse et dans le psaume 109/110 que nous lisons également ce dimanche. Deux fois, c’est peu, mais, curieusement, ce personnage devait jouer plus tard un grand rôle dans l’esprit de ceux qui attendaient le Messie et, un rôle bien plus grand encore chez les Chrétiens. La preuve, il est même cité dans une prière eucharistique ! Il nous intéresse donc au plus haut point.
Nous savons qu’ Abraham revenait d’une expédition victorieuse quand il a rencontré Melchisédech. À vrai dire, les festivités après une victoire militaire étaient certainement chose courante et la Bible nous les raconte rarement. Pourquoi celle-ci nous est-elle racontée ? Certainement parce que plus tard, peut-être même très longtemps après les événements, on a trouvé à cette histoire un intérêt particulier.
Je commence par vous rappeler l’histoire : une guerre vient d’éclater dans la région ; deux petites coalitions s’affrontent, cinq rois d’un côté, quatre de l’autre. Chacun des belligérants s’est évidemment entouré pour la bataille du meilleur de ses troupes. Le roi de Sodome fait partie des combattants. Précisons tout de suite que ni Melchisédech ni Abraham ne sont directement concernés au début.
Mais les choses vont changer : à l’issue de la bataille, le roi de Sodome est vaincu ; or, parmi ses sujets, il y avait Lot, le neveu d’Abraham, qui est fait prisonnier. Abraham, prévenu, vole au secours de son neveu et délivre Lot et en même temps le roi de Sodome et ses sujets. Conformément aux usages de l’époque, le roi de Sodome va désormais devenir allié d’Abraham.

C’est alors qu’intervient Melchisédech dont le nom signifie « roi de justice » : probablement pour un repas d’Alliance, mais l’auteur de notre texte ne le précise pas, car, à partir de ce moment, il change de sujet : il focalise son récit sur le personnage de Melchisédech et sa relation avec Abraham.
Et que nous dit-il de Melchisédech ? Des choses assez inhabituelles dans la Bible :
Premièrement, il n’a pas de généalogie ; deuxièmement, il est à la fois roi et prêtre, alors que pendant de nombreux siècles de l’histoire d’Israël, c’est une chose qui ne devait pas se produire ; troisièmement, il est roi de Salem : on pense qu’il s’agit peut-être de la ville qui sera plus tard Jérusalem quand David l’aura conquise pour en faire sa capitale ; quatrièmement, l’offrande apportée par Melchisédech se compose de pain et de vin et non pas d’animaux comme le sacrifice qu’offrira Abraham et qui nous sera raconté au chapitre 15 ; cinquièmement, Melchisédech bénit le Dieu très-Haut et bénit Abraham en son nom ; enfin, sixièmement, Abraham verse la dîme (c’est-à-dire le dixième de son butin de guerre) à Melchisédech ; cela signifie qu’il reconnaît son sacerdoce.
Toutes ces précisions ont certainement un grand intérêt pour notre auteur qui s’attache visiblement aux relations entre le pouvoir royal et le sacerdoce : par exemple, c’est la première fois que le mot « prêtre » apparaît dans la Bible ; et, clairement, Melchisédech a toutes les caractéristiques des prêtres puisqu’il offre un sacrifice, qu’il prononce une bénédiction de la part du « Dieu Très-Haut qui crée ciel et terre » et qu’Abraham lui offre la dîme, c’est-à-dire le dixième de ses biens.
– On notera le silence absolu du texte sur les origines de Melchisédech : alors que, généralement, la Bible attache une très grande importance à la généalogie, surtout celle des prêtres, ce prêtre-là, Melchisédech, le premier de la liste, nous ne savons rien de lui… comme s’il était hors du temps…
Voici donc un prêtre reconnu comme tel ; cela veut dire qu’il existait un sacerdoce bien avant l’institution légale du sacerdoce dans la loi juive, avant qu’on ne décide que tous les prêtres devaient être pris dans la tribu de Lévi, lequel est le fils de Jacob et donc l’arrière petit-fils d’Abraham. À certaines époques, quand on était mécontent du pouvoir des prêtres, on était peut-être bien content de leur rappeler qu’il peut y avoir des prêtres qui ne descendent pas de Lévi, c’est ce qu’on appelait « être prêtre selon l’ordre de Melchisédech » (c’est-à-dire à la manière de Melchisédech).
Actuellement, aucun exégète ne sait dire de façon certaine ni par qui, ni quand ni dans quel but ce texte a été écrit. S’agissait-il de légitimer un sacerdoce différent, et lequel ? Ce texte pourrait dater de l’époque où la dynastie de David semblait éteinte à tout jamais et où l’on a commencé à entrevoir un Messie différent : non plus un roi descendant de David, mais un prêtre, capable d’apporter aux descendants d’Abraham la bénédiction du Dieu Très-Haut. On comprend alors ses titres : « roi de justice et roi de paix ».
Plus tard, je vous le disais en commençant, le personnage de Melchisédech a été considéré comme un ancêtre du Messie. Nous le verrons mieux dans le psaume 109/110 que cette même fête du Corps et du Sang du Christ nous propose.
Enfin, on ne se privera pas dans l’avenir de faire remarquer que Abraham n’était pas encore circoncis quand il a été béni par Melchisédech : puisque le rite de la circoncision ne sera donné à Abraham que plus tard, d’après le livre de la Genèse. Les Chrétiens, en particulier, en déduiront qu’il n’est pas nécessaire d’être circoncis pour être béni de Dieu. (On se souvient que c’était une question qui se posait dans les premières communautés chrétiennes composées de Juifs circoncis et de non-Juifs).
Bien sûr, une offrande de pain et de vin, scellant un repas d’Alliance, offerte par les mains du roi de justice et de paix, vrai roi, vrai prêtre du Dieu Très-Haut… nous, Chrétiens, nous y reconnaissons le geste du Christ : et nous y découvrons la continuité du projet de Dieu. À chaque Eucharistie, nous refaisons le geste de Melchisédech accompagnant l’offrande de pain et de vin des mots « Tu es béni, Dieu de l’univers, toi qui donnes ce pain et ce vin… »
—————————-
Compléments
– Nous sommes au chapitre 14 du livre de la Genèse : le Dieu de Melchisédech s’appelle le Dieu Très-haut, exactement comme le Dieu d’Abraham. Mais les chapitres 12-13 et 15 qui sont des chapitres majeurs de l’histoire d’Abraham n’emploient pas le même nom de Dieu ! Ils l’appellent « le SEIGNEUR » (c’est-à-dire le Tétragramme YHVH). Le chapitre 14 est-il donc d’une autre venue que les chapitres qui l’entourent ?
– Pour corser les choses, plus tard, on pensera que cette ville de Salem dont Melchisédech est le roi n’est autre que Jérusalem qui est justement la résidence du Dieu Très-Haut ; mais alors, cela voudrait dire que la religion pratiquée à Jérusalem avant sa conquête par David s’appelait donc déjà la religion du Dieu Très-Haut… Et le plus étonnant, c’est que, quelques versets plus bas, Abraham dira lui aussi : « Je lève la main vers le Seigneur, Dieu Très-Haut qui crée ciel et terre… »


PSAUME – 109 (110), 1 – 4


1 Oracle du SEIGNEUR à mon seigneur :
« Siège à ma droite,
et je ferai de tes ennemis
le marchepied de ton trône. »

2 De Sion, le SEIGNEUR te présente
le sceptre de ta force :
« Domine jusqu’au cœur de l’ennemi. »

3 Le jour où paraît ta puissance,
tu es prince, éblouissant de sainteté :
« Comme la rosée qui naît de l’aurore,
je t’ai engendré. »

4 Le SEIGNEUR l’a juré
dans un serment irrévocable :
« Tu es prêtre à jamais
selon l’ordre du roi Melkisédek. »


Certaines de ces phrases sont adressées au nouveau roi de Jérusalem le jour de son sacre ; je commence donc par vous raconter la cérémonie du sacre ; ce rituel s’explique si l’on sait que, en filigrane, derrière toute cérémonie de sacre d’un roi à Jérusalem se profilait l’attente du Messie : Dieu, rappelez-vous, a promis à David que sa dynastie serait éternelle, et depuis cette promesse, on attend le roi idéal qui ne manquera pas de venir, celui qu’on appelle le Messie. À chaque sacre d’un nouveau roi, à Jérusalem, donc, on espérait qu’il serait ce Messie attendu.
La cérémonie se déroulait en deux temps, au Temple de Jérusalem, d’abord, puis à l’intérieur du palais royal dans la salle du trône.
Au Temple, d’abord : le roi arrive, escorté de la garde royale ; puis un
prophète pose le diadème sur sa tête (le terme technique, c’est il lui « impose » le diadème). Il lui remet également un rouleau (qu’on appelle « les témoignages ») et qui est la charte de l’Alliance conclue par Dieu avec la descendance de David ; cette charte contient des formules qui s’appliquent à chaque roi : « Tu es mon fils, aujourd’hui je t’ai engendré »… et encore « Demande-moi et je te donnerai les nations comme héritage » : cette charte lui fait également connaître son nouveau nom (cf Isaïe 9). Toujours au Temple, le prêtre lui confère « l’onction ». La cérémonie au Temple s’achève par une acclamation, une clameur immense qu’on appelle la « Terouah » : tous ceux qui assistent à la cérémonie crient « un tel est roi » dans un concert d’applaudissements, au son du cor et des trompettes. La « Terouah », en réalité, c’est un cri de guerre qui s’est transformé en ovation pour le nouveau roi : c’est le roi-chef de guerre qu’on acclame.
Puis on se rend en cortège, ou plutôt en procession au Palais. Le cortège pousse des clameurs « à fendre la terre » comme on dit. Au passage, le roi s’arrêtera pour boire à une source, symbole de la vie nouvelle qui lui est donnée et de la force dont il est revêtu désormais pour triompher de ses ennemis. Au Palais, dans la salle du trône, se déroule la deuxième partie de la cérémonie : le cortège royal, venant du Temple, pénètre dans la salle du trône. Le psaume d’aujourd’hui commence ici : le prophète prend la parole au nom de Dieu, en employant la formule solennelle : « Oracle du SEIGNEUR » ; il invite le nouveau roi à gravir les marches du trône et à s’asseoir. Dans la Bible, on rencontre l’expression « s’asseoir sur le trône des rois » qui signifie « régner ». Sur les marches du trône, sont sculptés ou gravés des guerriers ennemis enchaînés : donc, en gravissant les marches, le roi posera le pied sur la nuque de ces soldats ; ce geste de victoire est le présage de ses victoires futures ; c’est le sens de la première strophe : « Oracle du SEIGNEUR à mon seigneur » (il faut lire « parole de Dieu pour le nouveau roi ») : « Siège à ma droite, et je ferai de tes ennemis le marchepied de ton trône ».

Reste l’expression « à ma droite »… or c’est Dieu qui parle par la bouche du prophète : au départ, cela correspond à une donnée très concrète, topographique : à Jérusalem, le palais de Salomon est situé au Sud du Temple (donc à droite du Temple, si vous êtes tournés vers l’Est) ; tout s’explique : Dieu trône invisiblement au-dessus de l’Arche dans le Temple et le roi siégeant sur son trône sera donc à sa droite. Puis le prophète remet le sceptre au nouveau roi ; et c’est la deuxième strophe : « De Sion, le SEIGNEUR te présente le sceptre de ta force ; domine jusqu’au cœur de l’ennemi ». Cette remise du sceptre est symbolique de la mission confiée au roi. Il dominera ses ennemis, pour protéger son peuple.
Désormais il s’inscrit dans la longue chaîne des rois descendants de David : il est à son tour porteur de la promesse faite à David ; on n’oublie pas qu’il n’est qu’un homme mortel, mais il devient porteur d’un destin éternel parce que le projet de Dieu est éternel. C’est probablement le sens de la strophe suivante, un peu obscure : « Le jour où paraît ta puissance » (c’est-à-dire le jour du sacre) « tu es prince, éblouissant de sainteté » (tu es revêtu de la sainteté de Dieu et donc de son immortalité)… « Comme la rosée qui naît de l’aurore, je t’ai engendré » : manière de dire qu’il est prévu par Dieu depuis l’aurore du monde. Le roi homme reste mortel mais, dans la foi d’Israël, la lignée de David, prévue de toute éternité, est immortelle.
Dans le même sens, la strophe suivante emploie l’expression « à jamais » : « Tu es prêtre à jamais »… le roi futur (c’est-à-dire le Messie) sera donc à la fois roi et prêtre comme l’était Melchisédech ; il sera prêtre, c’est-à-dire médiateur entre Dieu et son peuple. On a ici la preuve que, dans les derniers siècles de l’histoire biblique, on pensait que le Messie serait prêtre. Enfin le psaume précise : prêtre « selon l’ordre de Melchisédech » ; c’est qu’il y avait réellement un problème : on ne peut pas être prêtre si on ne descend pas de Lévi ; c’est la Loi ; mais comment concilier cette Loi avec la promesse que le Messie sera un roi descendant de David, qui, est de la tribu de Juda et non de Lévi ? Le psaume 109/110 donne la réponse : il sera prêtre, oui, mais à la manière de Melchisédech, ce roi de Salem, à la fois roi et prêtre bien avant que n’existe la tribu de Lévi.
Soit dit en passant, le psaume 109/110 raconte un sacre, mais cela ne veut pas dire qu’il ait été chanté pour un sacre réel : ce qui est sûr, c’est qu’il a été chanté à Jérusalem, pendant la fameuse Fête des Tentes pour rappeler les promesses messianiques de Dieu. En évoquant une scène d’intronisation, ce sont ces promesses, en réalité, qu’on évoque pour maintenir l’espérance du peuple.
En relisant ce psaume, le Nouveau Testament y a découvert une profondeur nouvelle : Jésus-Christ est bien ce prêtre « à jamais », conçu de toute éternité, médiateur de l’Alliance définitive, et surtout il est victorieux du pire ennemi de l’homme, la mort, par sa résurrection. Saint Paul le dit dans la première lettre aux Corinthiens : « Le dernier ennemi qui sera détruit, c’est la mort, car il a tout mis sous ses pieds. »
—————————–
Complément
On peut reconstituer le déroulement du sacre des rois à partir des descriptions qu’en donnent plusieurs livres de la Bible, en particulier les livres des Rois et des Chroniques, à propos des sacres de Salomon et de Joas.


DEUXIÈME LECTURE – Lettre de saint Paul apôtre aux Corinthiens 11, 23-26


Frères
23 j’ai moi-même reçu ce qui vient du Seigneur,
et je vous l’ai transmis :
la nuit où il était livré,
le Seigneur Jésus prit du pain,
24 puis, ayant rendu grâce,
il le rompit, et dit :
« Ceci est mon corps, qui est pour vous.
Faites cela en mémoire de moi. »
25 Après le repas, il fit de même avec la coupe,
en disant :
« Cette coupe est la nouvelle Alliance en mon sang.
Chaque fois que vous en boirez,
Faites cela en mémoire de moi. »
26 Ainsi donc, chaque fois que vous mangez ce pain
et que vous buvez cette coupe,
vous proclamez la mort du Seigneur,
jusqu’à ce qu’il vienne.


« Je vous ai transmis ce que j’ai reçu de la tradition. » Saint Paul nous dit ici le véritable sens du mot « tradition » : non pas seulement une habitude qu’il faut respecter, mais un dépôt précieux que nous nous transmettons fidèlement de génération en génération… Si nous sommes croyants aujourd’hui, c’est parce que depuis deux mille ans, les Chrétiens, à toute époque, ont fidèlement transmis le trésor qu’ils portaient ; comme dans une course de relais, on se transmet ce qu’on appelle le « témoin ». Et si la transmission est fidèle, on peut dire que la tradition nous vient du Seigneur : « Je vous ai transmis ce que j’ai reçu de la tradition qui vient du Seigneur ». Quand nous transmettons à notre tour le dépôt précieux de la foi, nous avons le devoir de vérifier qu’il vient bien du Seigneur et non pas de nos petites idées personnelles.
C’est cette transmission fidèle qui construit progressivement le Corps du Christ au long de l’histoire de l’humanité ; cette transmission n’est pas un savoir intellectuel, elle est l’entrée dans le mystère du Christ et notre fidélité se mesure à notre manière de vivre : or justement, Paul s’inquiète des mauvaises habitudes que sont en train de prendre les Corinthiens ; et les quelques versets que nous lisons ici s’inscrivent dans un chapitre où il leur rappelle les exigences de la vie fraternelle. « Je n’ai pas à vous féliciter : lorsque vous vous réunissez en assemblée, il y a parmi vous des divisions… » On peut se demander ce qu’il dirait aujourd’hui en voyant tant de schismes et de divisions parmi les Chrétiens du vingt-et-unième siècle. Pour lui l’exigence de vivre en communion les uns avec les autres découle directement du mystère de l’Eucharistie.
« La nuit même où il était livré, le Seigneur Jésus prit du pain » : Paul fait un lien direct entre la Passion du Christ et ce geste ; « il était livré » : là Jésus est passif, il est le jouet d’une trahison, de l’incompréhension, de la haine des hommes… il est livré entre nos mains… Dans les phrases suivantes « il prit du pain… il rendit grâce, il le rompit, il dit… », au contraire, il est actif, il prend l’initiative, il donne un sens à tout ce qui va se passer : il retourne la situation ; de cette conduite de malheur, il va faire le geste suprême de l’Alliance entre Dieu et les hommes. Et, là, on entend en écho la phrase de Jésus lui-même rapportée par saint Jean : « Ma vie, on ne me la prend pas, je la donne » (Jn 10, 18). De ce contexte de haine et d’aveuglement, il va faire le lieu de l’amour et du partage : « mon corps est pour vous » ; « cette coupe est la nouvelle alliance en mon sang »…Voilà ce qu’est le « pardon » au vrai sens du terme : le don parfait, au sens de parachevé, par-delà la haine… Et par là même, il montre la puissance de l’amour, qui est seul capable de transformer des conduites de mort en source de vie. Seul le pardon est capable de ce miracle. « Il est vraiment grand le mystère de la foi » comme nous le disons à chaque Eucharistie.
Quand il lit le mystère de la foi à ce niveau-là, Paul ne peut qu’être scandalisé de l’écart entre la profondeur de ce mystère et la mesquinerie de la conduite des Corinthiens. Je vous rappelle le reproche que leur faisait Paul : « Quand vous vous réunissez en commun, ce n’est pas le repas du Seigneur que vous prenez. Car, au moment de manger, chacun se hâte de prendre son propre repas, en sorte que l’un a faim, tandis que l’autre est ivre. » (1 Co 11, 20). On ne s’étonne pas que ce texte nous soit proposé justement le jour de la fête du Corps du Christ : nous sommes aujourd’hui ce Corps du Christ en train de grandir.
« Chaque fois que vous mangez ce pain et que vous buvez à cette coupe, vous proclamez la mort du Seigneur. » Nous proclamons sa mort : c’est-à-dire que nous proclamons son témoignage d’amour jusqu’au bout ; comme le dit la très belle prière eucharistique de la Réconciliation, nous proclamons que « ses deux bras étendus dessinent entre ciel et terre le signe indélébile de l’Alliance » (entre Dieu et l’humanité). Quand nous « proclamons sa mort », nous nous engageons donc résolument dans la grande œuvre de réconciliation et d’Alliance inaugurée par Jésus.
Saint Paul termine par cette phrase : « Vous proclamez sa mort jusqu’à ce qu’il vienne ». Ce « jusque-là » dit notre impatience. Le peuple chrétien est tendu vers la venue du Christ ; nous sommes le peuple de l’attente. Cette attente, nous la disons à chaque Eucharistie : « Viens, Seigneur Jésus », c’est la dernière phrase de l’acclamation après la Consécration. Mais aussi dans le Notre Père : « Que ton règne vienne ». Et si Jésus nous invite à redire si souvent cette prière, c’est pour nous éduquer à l’espérance : pour que nous devenions des impatients de son Règne, de sa venue.
Dernière remarque : Paul dit « jusqu’à ce qu’il vienne » et non pas « jusqu’à ce qu’il revienne ». Nous n’attendons pas le retour du Christ comme s’il était parti quelque part loin de nous et qu’il devait revenir. Il n’est pas parti quelque part loin de nous ! Il est avec nous « tous les jours jusqu’à la fin des temps » comme il nous l’a promis (Mt 28, 20). Mais nous attendons sa VENUE au sens où l’on dit « Le Dieu qui est, qui était et qui vient » : il ne cesse de venir au sens où sa Présence agissante accomplit peu à peu le grand projet prévu dès avant la création du monde, pour peu que nous acceptions d’y collaborer.
Le dernier mot de la Bible, dans l’Apocalypse, c’est justement « Viens, Seigneur Jésus ». Le début du livre de la Genèse nous disait la vocation de l’humanité appelée à être l’image et la ressemblance de Dieu, donc destinée à vivre d’amour, de dialogue, de partage comme Dieu lui-même dans sa Trinité. Le dernier mot de la Bible nous dit que le projet se réalise en Jésus-Christ. Quand nous disons « Viens Seigneur Jésus », nous appelons de toutes nos forces le jour où il nous rassemblera tous des quatre coins du monde pour ne faire qu’un seul Corps.


ÉVANGILE – selon saint Luc 9, 11-17


En ce temps-là,
11 Jésus parlait aux foules du règne de Dieu,
et guérissait ceux qui en avaient besoin.
12 Le jour commençait à baisser.
Alors les Douze s’approchèrent de lui et lui dirent :
« Renvoie cette foule :
qu’ils aillent dans les villages et les campagnes des environs
afin d’y loger et de trouver des vivres ;
ici nous sommes dans un endroit désert. »
13 Mais il leur dit :
« Donnez-leur vous-mêmes à manger. »
Ils répondirent :
« Nous n’avons pas plus de cinq pains et deux poissons.
À moins peut-être d’aller nous-mêmes acheter de la nourriture
pour tout ce peuple. »
14 Il y avait environ cinq mille hommes.
Jésus dit à ses disciples :
« Faites-les asseoir par groupes de cinquante environ. »
15 Ils exécutèrent cette demande
et firent asseoir tout le monde.
16 Jésus prit les cinq pains et les deux poissons,
et, levant les yeux au ciel,
il prononça la bénédiction sur eux,
les rompit
et les donna à ses disciples
pour qu’ils les distribuent à la foule.
17 Ils mangèrent et ils furent tous rassasiés ;
puis on ramassa les morceaux qui leur restaient :
cela faisait douze paniers.


Pour la fête du Corps et du Sang du Christ, nous lisons un récit de miracle et plus exactement de multiplication des pains : ce choix peut nous surprendre ; Corps et du Sang du Christ, nous pensons aussitôt à l’Eucharistie… et, à première vue, quel lien y a-t-il entre l’Eucharistie et un miracle de multiplication des pains ? Saint Luc, lui-même, pourtant, a très certainement voulu marquer ce lien car il décrit les gestes de Jésus avec les termes mêmes de la liturgie eucharistique : « Jésus prit les cinq pains et les deux poissons, et, levant les yeux au ciel, il les bénit, les rompit et les donna à ses disciples. »
Reprenons le texte en le suivant tout simplement : la première phrase, d’abord, « Jésus parlait du règne de Dieu et il guérissait ceux qui en avaient besoin ». Il annonce le règne de Dieu par ses paroles et par ses actes. La multiplication des pains intervient tout de suite après : c’est donc qu’elle s’inscrit dans ce contexte : la multiplication des pains, aussi, c’est le règne de Dieu en actes ; nourrir ceux qui ont faim, c’est faire naître le règne de Dieu. (On sait à quel point Luc aime insister sur la nécessaire cohérence entre les paroles et les actes).

« Le jour commençait à baisser » : les disciples ont souci de ces gens qui vont se laisser surprendre par la nuit ; très sagement ils suggèrent la solution : il faut disperser cette foule, renvoyer tout le monde ; chacun pourra régler son problème de logement et de nourriture ; on trouvera bien le nécessaire dans les environs… apparemment, à en croire le texte de Luc, c’était envisageable. Mais Jésus ne retient pas cette solution de dispersion : on peut se demander pourquoi ? Peut-être le Règne de Dieu qu’il annonce ne cadre-t-il pas avec des solutions de dispersion ? Le Royaume de Dieu est un mystère de rassemblement, nous le savons ; il ne s’accommode pas du « chacun pour soi ».
Et Jésus dit sa solution à lui : « Donnez-leur vous-mêmes à manger » ; les disciples ont dû être un peu surpris ! Sa solution, elle est facile à dire, mais comment faire ? Ils sont réalistes, eux : « Nous n’avons pas plus de cinq pains et deux poissons » ; cela pourrait aller pour une famille, peut-être, mais pour cinq mille hommes, c’est dérisoire. Ils ont raison, cent fois raison… à vues humaines. Mais pourtant, si Jésus leur dit cette phrase plutôt surprenante, ce n’est pas pour les mettre dans l’embarras ; jamais Jésus ne cherche à mettre quiconque dans l’embarras : ils le savent bien ; s’il leur dit de nourrir eux-mêmes la foule, c’est qu’ils en ont les moyens.
Alors ils ont l’idée d’une deuxième solution : nous pourrions « aller nous-mêmes acheter de la nourriture pour tout ce monde ». C’est déjà beaucoup mieux ; ce n’est pas une solution de dispersion ; les disciples sont prêts à jouer les intendants, à se mettre au service de cette foule. Mais apparemment, cela ne convient pas encore : Jésus ne les laisse pas partir faire les courses. Visiblement, il a une autre solution ; il ne leur fait pas de reproche, il leur dit simplement : « Faites-les asseoir par groupes de cinquante ». Il choisit donc la solution du rassemblement ; on peut remarquer cependant que si le règne de Dieu est un rassemblement, ce n’est pas une foule indistincte, c’est un rassemblement organisé ; une communauté de communautés, un rassemblement de communautés distinctes, si l’on préfère.
Il « bénit » les pains : ce n’est pas un rite magique sur le pain ; c’est reconnaître le pain comme don de Dieu et lui demander de savoir l’utiliser pour le service des affamés. Reconnaître le pain comme don de Dieu, c’est tout un programme ; c’est très exactement le sens de la démarche de la préparation des dons à la Messe : ce que l’on appelait autrefois l’offertoire ; si la Réforme liturgique engagée au Concile Vatican II a remplacé le mot « offertoire » par cette expression « Préparation des dons », c’est pour nous aider à mieux comprendre de quoi il s’agit : ce n’est pas nous qui donnons quelque chose. Dans la formule « Préparation des dons », il faut entendre « Préparation des dons de Dieu ». Quand nous apportons à l’autel du pain et du vin qui sont symboliques de tout le cosmos et de tout le travail de l’humanité, nous reconnaissons que tout est don de Dieu : que nous ne sommes pas propriétaires de tout ce qu’il nous a donné (que ce soit notre avoir matériel, ou nos richesses de toute sorte, physiques, intellectuelles, spirituelles…) ; nous n’en sommes pas propriétaires, nous en sommes intendants : et ce geste répété à chaque Eucharistie va peu à peu nous transformer, et faire de nous réellement des intendants de nos richesses pour le bien de tous. C’est peut-être bien dans ce geste de dépossession que nous pourrions puiser l’audace des miracles : en disant à ses disciples « Donnez-leur vous-mêmes à manger », Jésus voulait leur faire découvrir qu’ils ont des ressources insoupçonnées… mais à condition de tout reconnaître comme don de Dieu.
Encore une fois, quand Jésus dit « Donnez-leur vous-mêmes à manger », ce n’est pas pour les mettre dans l’embarras : ils en sont capables, mais ils ne le savent pas, ou ils n’osent pas le croire. Si ce texte nous est proposé à nous, aujourd’hui, à notre tour, c’est que Jésus, devant les affamés du monde entier, nous dit aujourd’hui : « Donnez-leur vous-mêmes à manger ». Et nous aussi, comme les disciples, avons des ressources que nous ignorons. À condition de reconnaître nos richesses de toute sorte comme don de Dieu et de nous considérer, nous, comme de simples intendants. Encore faut-il nous souvenir d’une chose, nous l’avons vu un peu plus haut : en refusant la solution de dispersion de la foule imaginée par les disciples, Jésus nous montre que le Règne de Dieu ne s’accommode pas du « chacun pour soi ».
Alors le lien entre cette multiplication des pains et la Fête du Corps et du Sang du Christ s’éclaire ; c’est l’évangile de Jean qui nous donne la clé : tandis que les trois évangiles synoptiques rapportent l’institution de l’Eucharistie, le soir du Jeudi Saint, avec, chez Luc, l’ordre du Seigneur « Vous ferez cela en mémoire de moi », saint Jean, lui, raconte le lavement des pieds et la recommandation de Jésus : « Ce que j’ai fait pour vous, faites-le vous aussi. » Ce qui veut dire qu’il y a deux manières indissociables de célébrer le mémorial de Jésus-Christ : non seulement partager l’Eucharistie mais aussi nous mettre au service des autres (service symbolisé par le lavement des pieds), c’est-à-dire, très concrètement, multiplier les richesses du monde pour les partager à tous les hommes.

Commentaires de Marie-Noëlle Thabut, année liturgique C, Saint-Sacrement du Corps et du Sang du Christ (29 mai 2016)

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17 mai 2016 2 17 /05 /mai /2016 21:03

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