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15 septembre 2021 3 15 /09 /septembre /2021 22:55
Ces commentaires, trouvés sur le site "Église catholique en France", permettent à toute personne de bonne volonté, chrétienne ou non, de mieux comprendre la Bible, le livre le plus diffusé au monde, en
  • décodant le langage imagé utilisé par l'auteur.

Je souhaite arriver à mettre ici, chaque dimanche, les commentaires de Marie-Noëlle Thabut. Ma seule contribution consiste à surligner les passages que je trouve les plus enrichissants et à écrire en rouge ceux qui parlent d'un thème qui m'est cher : la liberté (trois autres pages de mon blog sont consacrées à ces passages des Évangiles, du reste du Nouveau Testament ou de l'Ancien Testament qui parlent de la liberté). D'après Marie-Noëlle Thabut, "... si nous ne trouvons pas dans les textes une parole libérante, c'est que nous ne les avons pas compris."

Attention le texte écrit peut différer des versions audio (Radio-Notre-Dame) et vidéo (KTO TV) qui ont été modifiées par Marie-Noëlle Thabut, parfois pour les améliorer, parfois pour s'adapter aux formats imposés par ces chaînes de radio ou de télévision. Dans cette hypothèse, nous mettons en italiques les passages supprimés pour ces médias.

Version audio, trouvée sur le site de Radio-Notre-Dame (disponible seulement à compter du 18 septembre 2021).

LECTURE DU LIVRE DE LA SAGESSE  2,12... 20

 

     Ceux qui méditent le mal se disent en eux-mêmes :
12 « Attirons le juste dans un piège,
     car il nous contrarie,
     il s'oppose à nos entreprises,
     il nous reproche de désobéir à la loi de Dieu
     et nous accuse d’infidélités à notre éducation.
17 Voyons si ses paroles sont vraies,
     regardons comment il en sortira.
18 Si le juste est fils de Dieu,
     Dieu l'assistera, et l’arrachera aux mains de ses adversaires.
19 Soumettons-le à des outrages et à des tourments ;
     nous saurons ce que vaut sa douceur,
     nous éprouverons sa patience.
20 Condamnons-le à une mort infâme,
     puisque, dit-il, quelqu'un interviendra pour lui. »
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RESTER FIDÈLES AU MILIEU DES PAÏENS

Pour comprendre ce texte difficile, il faut le replacer dans son contexte. Le livre de la Sagesse est très particulier à tous points de vue : tout d’abord il est le dernier écrit de l’Ancien Testament, trente ou cinquante ans seulement avant la naissance du Christ ; ensuite il a été écrit en Égypte et non sur la terre d’Israël comme la plupart des autres livres bibliques ; enfin, il est écrit en grec et non pas en hébreu ou en araméen.

Depuis les conquêtes d’Alexandre le Grand, vers 330 av. J.-C., toute une colonie juive s’était implantée en Égypte, à Alexandrie, sur le delta du Nil. Ils jouissaient d’une totale liberté religieuse, ils avaient des lieux de prière reconnus dans leurs villages (ou leurs quartiers, s’ils habitaient en ville), et pouvaient donc parfaitement continuer à pratiquer leur religion et la transmettre à leurs enfants ; comme toute la région parlait grec, ils se sont mis eux aussi à parler en grec, certainement dès la deuxième génération ; c’est là que, pour qu’ils puissent comprendre les Écritures, la Bible a été traduite en grec pour donner ce que nous appelons la Bible des Septante.

Un certain nombre de Juifs d’Alexandrie sont donc restés très fidèles à la foi de leurs ancêtres ; mais c’était moins facile qu’on ne le pense : cette population avait une double appartenance, juive d’abord, mais aussi grecque puisqu’ils étaient immergés en milieu grec. Or les deux religions, juive et grecque, étaient totalement incompatibles. Pour un Juif plongé en milieu grec, l’intégration, comme on dit aujourd’hui, signifiait l’abandon de toutes ses pratiques. Il fallait donc choisir : ou décider de rester fidèle en tous points à la religion juive, au risque de s’isoler, ou s’intégrer à son nouveau pays au risque de s’éloigner de la communauté juive et d’abandonner l’une après l’autre toutes les pratiques juives. Il est bien évident qu’au sein même de la communauté juive, ces deux positions ont existé et ont engendré des conflits parfois très durs.

Ces conflits rendent la fidélité encore plus difficile ; parce qu’on sait bien que les querelles religieuses sont les plus terribles ! Or ceux qui gardent la foi sont un reproche vivant pour ceux qui l’abandonnent. Ils seront donc persécutés, non par les Grecs, très libéraux sur ce point, mais par leurs propres frères, qui n’ont pas trop bonne conscience et vont se venger sur eux. C’est classique : généralement, on n’aime pas les donneurs de leçons ! Quand on sait qu’on est en tort, on n’aime pas bien ceux qui nous le font remarquer.

Pour le voleur, l’homme honnête est un reproche vivant ; pour le violent, l’homme pacifique et doux est intolérable. Deux solutions : changer de conduite ou bien faire taire celui qui nous fait de l’ombre.

 

Le texte que nous lisons ce dimanche reflète exactement ce contexte : personne ne sait qui l’a écrit puisque le Livre de la Sagesse n’est pas signé. Mais visiblement, il s’agit d’un croyant qui assiste à l’érosion de la communauté juive, et qui veut encourager ses frères à rester fidèles. Il leur dit : il faut choisir : oui, la fidélité est difficile, d’abord parce que la loi juive est exigeante. Mais aussi parce que vous serez en butte à ceux qui ne feront pas comme vous et qui verront en vous des donneurs de leçons : « Ceux qui méditent le mal se disent en eux-mêmes :  Attirons le juste dans un piège, car il nous contrarie… il s’oppose à nos entreprises, il nous reproche de désobéir à la loi de Dieu, et) nous accuse d’infidélités à notre éducation. »

TENIR BON DANS LA PERSÉCUTION

Que fait un croyant fidèle quand il est ainsi exposé à la persécution de ses plus proches ? Il essaie de tenir le coup en s’appuyant sur sa foi et se disant « Dieu ne m’abandonnera pas ». Alors l’auteur ajoute : il y aura pire. ‘Cette confiance que vous manifestez en Dieu quand vous dites « il est notre Père, il ne nous abandonnera pas ») … cette confiance même vous sera reprochée comme de la prétention’. C’est exactement la suite du texte ; les persécuteurs disent : « Voyons si ses paroles sont vraies, regardons où il aboutira. Si ce Juste est fils de Dieu, (comme il le prétend), Dieu l’assistera et le délivrera de ses adversaires. Soumettons-le à des outrages et à des tourments ; nous saurons ce que vaut sa douceur, nous éprouverons sa patience. Condamnons-le à une mort infâme, puisque, dit-il, quelqu’un veillera sur lui. »

Évidemment, on ne peut pas s’empêcher de penser que c’est exactement ce qui s’est passé pour Jésus-Christ. Sa conduite qui importunait... la haine grandissante de tous ceux qui voyaient en lui un donneur de leçons, un gêneur... les bonnes raisons de le supprimer : « il vaut mieux qu’un seul homme meure pour tout le peuple.. » dira Caïphe (Jn 11,50). Mais le livre de la Sagesse ne parlait pas pour Jésus-Christ, il parlait pour ses contemporains dont il voulait encourager la fidélité, quel qu’en soit le prix. Il avait certainement en tête quelques exemples célèbres, à commencer par tous les prophètes. Ils ont tous eu à souffrir de leur franc parler.

L’exemple de Jérémie était particulièrement célèbre ; dans ce qu’on appelle ses « Confessions », il décrivait tout ce qu’il avait dû subir ; par exemple : « Quel malheur, ma mère, que tu m’aies enfanté : moi qui suis, pour tout le pays, l’homme contesté et contredit… tous me maudissent. » (15,l…« À longueur de journée, on me tourne en ridicule, tous se moquent de moi... Je suis en butte, à longueur de journée, aux outrages et aux sarcasmes... J’entends les propos menaçants de la foule... Tous mes intimes guettent mes défaillances... » (20,7-8).

Une fois même, il a entendu des menaces qui le concernaient sans qu’il le sache (« Détruisons l’arbre en pleine sève, supprimons-le du pays des vivants ; que son nom ne soit même plus mentionné ! ») mais il n’a pas compris tout de suite qu’il s’agissait de lui ; il raconte : « Quand le SEIGNEUR m’a mis au courant et que j’ai compris, alors j’ai découvert leurs manœuvres. Moi, j’étais comme un agneau docile, mené à la boucherie ; j’ignorais que leurs sinistres propos me concernaient. » (11,18-19).

L’auteur du livre de la Sagesse fait probablement allusion à cette terrible expérience de Jérémie, mais ses lecteurs savent aussi le plus important, à savoir que Dieu n’a jamais abandonné aucun de ses prophètes et qu’il n’abandonne donc jamais ceux qui vont jusqu’au bout de leur foi. Dans les versets suivants, il affirme : « Quand les méchants font leurs raisonnements, ils se trompent : leur perversité les aveugle…  ils ne connaissent pas les secrets desseins de Dieu. » Il ajoute : « Les âmes des justes sont dans la main de Dieu, aucun tourment ne les atteindra ». Sa conviction est telle qu’il va jusqu’à affirmer : même si vos ennemis réussissaient à vous tuer, eh bien, au-delà de la mort, Dieu ne nous abandonnera pas (chap. 3). Manière de dire : Tenez bon(Le vrai bonheur est là.) La vraie Sagesse est dans la fidélité.
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PSAUME 53 (54), 3-4, 5, 6-8

 

3   Par ton nom, Dieu, sauve-moi,
     par ta puissance rends-moi justice ;
4   Dieu, entends ma prière,
     écoute les paroles de ma bouche.

5   Des étrangers se sont levés contre moi,
     des puissants cherchent ma perte :
     ils n'ont pas souci de Dieu.

6   Mais voici que Dieu vient à mon aide,
     le Seigneur est mon appui entre tous.
8   De grand cœur, je t'offrirai le sacrifice,
     je rendrai grâce à ton nom, car il est bon !
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LE DOUBLE CRI DU CROYANT PERSÉCUTÉ

Dans la Bible, ce psaume est précédé de deux indications : l'une dit comment il doit être chanté, accompagné avec des instruments à cordes ; l'autre est beaucoup plus intéressante, parce qu'elle fait allusion à un épisode particulier de l'histoire d'Israël : « Quand les Zifites vinrent dire à Saül : David n’est-il pas caché parmi nous ? » David est en mauvaise posture : le roi Saül qui l’a d’abord traité comme son fils, a peu à peu sombré dans une jalousie féroce : tout réussissait trop bien à ce jeune qui serait bientôt son rival, si on ne s’en méfiait pas ; les choses vont si mal que David s’enfuit de la cour de Saül ; mais chaque fois qu’il se réfugie quelque part, il se trouve quelqu’un pour le dénoncer. Dans l’épisode en question, David est caché dans les montagnes de Judée, près d’un village qui s’appelle Ziph et des habitants vont le dénoncer au roi Saül. David n’a aucun espoir d’en réchapper si Dieu ne s’en mêle pas.

On imagine très bien que sa prière a dû ressembler à ce psaume, c’est-à-dire le double cri du croyant persécuté : le premier cri, c’est le cri d’appel dans la détresse, (appel qui peut aller jusqu’au souhait de voir la mort des ennemis) ; le deuxième cri c’est le cri de la victoire parce que Dieu ne peut manquer de venir au secours de son fidèle.

En fait, quand un psaume donne une indication de ce genre, il ne prétend pas que ce texte tel quel est sorti de la bouche ou de la plume de David ; mais que le peuple d’Israël tout entier a connu des situations analogues à celle de David. À plusieurs reprises, au cours de son histoire, il a été menacé de la destruction totale. Au moment de l’Exil, par exemple, tout portait à croire que ce petit peuple serait bientôt rayé de la carte du monde : à vues humaines, cela ne faisait aucun doute. Et alors il a poussé ce double cri : l’appel au secours, d’abord : « Par ton Nom, Dieu, sauve-moi, par ta puissance, rends-moi justice » ; dire « Par ton NOM sauve-moi », c’est invoquer l’Alliance de Dieu : car c’est précisément là, dans l’Alliance, au Sinaï, que Dieu a révélé son NOM à son peuple. C’est vraiment l’argument le plus fort de sa prière : la fidélité de Dieu à son propre choix, à sa promesse. C’est Dieu qui a choisi ce petit peuple, qui a envoyé Moïse à sa tête pour le libérer et qui, ensuite, a proposé son Alliance ; tous seuls, on n’y aurait pas pensé.

David non plus, n’avait rien demandé ; c’est Dieu qui avait envoyé le prophète Samuel choisir David parmi tous les fils de Jessé et l’avait fait envoyer à la cour du roi Saül pour qu’il se prépare à être roi plus tard. Lui, David, n’aurait jamais eu tout seul une idée pareille. Raison de plus pour prendre Dieu au mot. C’est pour cela qu’il invoque la puissance de Dieu « Par ta puissance, Dieu, rends-moi justice » ... manière de dire « c’est toi, le roi suprême, qui m’as choisi comme roi ».

 Le deuxième accent de la prière, c’est déjà l’action de grâce, comme dans toute prière juive, parce que, à tout instant, on a la certitude d’être exaucé. Quand Jésus, dans sa prière, disait à son Père « je sais que tu m’exauces toujours » (Jn 11), il était bien l’héritier de la foi de son peuple. Du coup, le psalmiste, que ce soit David, ou que ce soit le peuple tout entier, prévoit déjà la cérémonie d’action de grâce : « De grand cœur je t’offrirai le sacrifice » (le mot traduit ici par « de grand cœur » signifie « magnifiquement, royalement »). Il parle au futur, et non pas au conditionnel, parce que sa délivrance est certaine.

Mais il y a aussi dans cette prière du croyant des accents de vengeance, des paroles de haine, il faut bien l’admettre : au moment même où celui qui prie reconnaît que son Dieu est avec lui, il le prie de le débarrasser des autres ! « Mais voici que Dieu vient à mon aide, le Seigneur est mon appui entre tous. » Et il ajoute « Que le mal retombe sur ceux qui me guettent ; par ta vérité, Seigneur, détruis-les. » 

 

ON PEUT TOUT DIRE À DIEU

Nous rencontrons assez souvent des paroles de ce genre dans les psaumes ; on en trouve aussi jusque chez les prophètes, par exemple Jérémie ! À propos du livre de la Sagesse, nous avons évoqué des extraits de ses Confessions dans lesquels il se plaint d’être ridiculisé, menacé, persécuté ; mais il y a aussi parfois dans ses prières, tout grand prophète qu’il est, des accents nettement vengeurs : « SEIGNEUR tout-puissant, toi qui gouvernes avec justice, qui examines sentiments et pensées, je verrai ta revanche sur eux, car c’est à toi que je remets ma cause. » (Jr 11,20)... « SEIGNEUR, venge-moi de mes persécuteurs. Que je ne sois pas victime de ta patience envers eux... » (Jr 15,15)... « Qu’ils soient couverts de honte, mes persécuteurs et non pas moi ; qu’ils soient accablés, eux, et non pas moi ! Fais venir sur eux le jour du malheur, brise-les à coups redoublés ! » (Jr 17,18).

Ce genre de violences verbales nous choque tellement que nous avons tendance à les censurer. Mais au nom de quoi pouvons-nous nous permettre de censurer les Écritures ? D’où une première leçon : il n’y a pas que de pieux sentiments dans les psaumes, c’est-à-dire dans les prières qui nous sont proposées ; cela veut dire que nous n’avons pas à travestir nos sentiments devant Dieu. Montrons-nous tels que nous sommes, c’est lui qui nous convertira.

Cela veut dire aussi que nous savons que Dieu est engagé avec nous, à nos côtés, dans la lutte contre tout ce qui ravage l’homme. Que le Mal est son ennemi. « Que le mal retombe sur ceux qui me guettent », c’est exactement la prière de David poursuivi par Saül : plusieurs fois, David a été tenté de se venger et s’y est refusé ; mais c’est peut-être bien parce qu’il s’en remettait à Dieu du soin de régler ses comptes à ses ennemis, en particulier à Saül, que David a trouvé la force, bien des fois, de ne pas se venger.

Une prière de ce genre (« Que le mal retombe sur ceux qui me guettent ») reflète donc déjà un progrès de la conscience morale du peuple de Dieu : on a appris à ne pas se venger soi-même et à s’en remettre à Dieu. Lui qui est LA Justice, ne manquera pas de « faire justice ». C’est déjà une étape très importante dans la pédagogie biblique.

Il restera à découvrir que la vengeance dans la haine n’est pas la bonne façon de recouvrer sa dignité et que le pardon nous grandit bien davantage. Jésus, lui, et à sa suite, Étienne, pardonneront à leurs bourreaux et prieront pour eux.

« Père, pardonne-leur, ils ne savent pas ce qu’ils font » ; c’est la prière de celui qui est l’amour parfait, ce n’est pas encore la nôtre, spontanément.

Alors, quand nous rencontrons des phrases de ce genre dans les psaumes, nous sommes invités à nous faire une âme de frères : il y a à chaque instant à la surface de la terre des hommes et des femmes qui n’ont pas d’autre ressource que la haine et la soif de vengeance pour garder leur dignité ; disons cette prière avec eux pour qu’ils résistent à la tentation de se venger par eux-mêmes. Et nous puiserons peut-être là le courage de les secourir. Et puis, rien ne nous empêche d’ajouter, en leur nom, la prière du Christ en croix « Père, pardonne-leur, ils ne savent pas ce qu’ils font ».
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LECTURE DE LA LETTRE DE SAINT JACQUES 3,16-4,3

 

     Bien-aimés,
3, 16    la jalousie et les rivalités mènent au désordre
     et à toutes sortes d'actions malfaisantes.
17 Au contraire, la sagesse qui vient d’en haut
     est d'abord pure,
     puis pacifique, bienveillante, conciliante,
     pleine de miséricorde et féconde en bons fruits,
     sans parti pris, sans hypocrisie.
18 C'est dans la paix qu'est semée la justice,
     qui donne son fruit aux artisans de la paix.
4, 1      D'où viennent les guerres,
     d'où viennent les conflits entre vous ?
     N'est-ce pas justement de tous ces désirs
     qui mènent leur combat en vous-mêmes ?
2   Vous êtes pleins de convoitises et vous n'obtenez rien,
     alors vous tuez ;
     vous êtes jaloux et vous n'arrivez pas à vos fins,
     alors vous entrez en conflit et vous faites la guerre.
3   Vous n'obtenez rien
     parce que vous ne demandez pas ;
     vous demandez, mais vous ne recevez rien ;
     en effet, vos demandes sont mauvaises :
     puisque c’est pour tout dépenser en plaisirs.
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LES DEUX VOIES

Nous rencontrons souvent dans la Bible le thème des « deux voies » : le voici sous la plume de saint Jacques, cette fois. D’un côté, jalousie, rivalités, conflits et guerres ; de l’autre, paix, bienveillance, justice, miséricorde ; ce sont deux modes de vie qui s’opposent, deux « sagesses » au sens de « savoir-vivre ». Plus haut, Jacques a parlé d’une « sagesse terrestre, animale, démoniaque » (3,15) ; ici, il parle de l’autre sagesse, celle qui vient de Dieu ; la première est la vie à la manière d’Adam, l’autre, celle vers laquelle nous devons tendre, celle de Jésus, le doux et humble de cœur.

Voilà pourquoi ce texte multiplie les oppositions : elles se ramènent toutes à une seule, l’opposition entre les deux sagesses, les deux comportements. Par exemple, « la jalousie et les rivalités » (v. 16) sont à comprendre par contraste avec ce qui est dit au verset suivant : « paix, tolérance, compréhension » ; et les « actions malfaisantes », par contraste là encore avec les « bienfaits » du verset 17.

Qui est visé au juste ici ? Jacques ne nous le dit pas, mais il n’avait probablement pas besoin de préciser davantage pour être compris. D’après les thèmes abordés dans le reste de la lettre, on peut émettre quelques hypothèses : les jalousies et rivalités pouvaient être d’ordre matériel ou d’ordre spirituel ; pour les conflits d’ordre matériel, il suffit de se rappeler tout le développement précédent sur les discriminations sociales entre riches et pauvres (2,1-5; cf. 23e dimanche) ; sans parler de la mise en garde adressée un peu plus loin aux riches (5,1-6 ; cf. 26e dimanche).

Pour les conflits d’ordre spirituel, il est intéressant de noter au passage que le mot traduit ici par « jalousie » peut évoquer le fanatisme des idées. Il faut relire les versets qui précèdent juste notre lecture de ce dimanche : au début de ce chapitre 3, Jacques met en garde les fidèles contre ce qu’on pourrait appeler les « méfaits de la langue » : « La langue est un petit membre et se vante de grands effets... Avec elle, nous bénissons le Seigneur et Père ; avec elle aussi nous maudissons les hommes, qui sont à l’image de Dieu ; de la même bouche sortent bénédiction et malédiction. Mes frères, il ne doit pas en être ainsi. » (3,5... 10). Un peu plus loin, il est encore plus clair : « Si vous avez le cœur plein d’aigre jalousie et d’esprit de rivalité, ne faites pas les avantageux et ne nuisez pas à la vérité par vos mensonges. » (3,14). Le risque ne devait pas être seulement hypothétique puisqu’il l’a évoqué dès le premier chapitre : « Si quelqu’un se croit religieux sans tenir sa langue en bride... vaine est sa religion. » (1,26).

 

UNE NOUVELLE MANIÈRE DE VIVRE

Pour Jacques, tous ces comportements de jalousie et de rivalité relèvent du paganisme ; la vraie religion, qu’elle soit juive ou chrétienne, nous introduit à une tout autre manière de vivre. Les mêmes réalités (qu’elles soient d’ordre matériel ou spirituel) peuvent être vécues d’une manière ou de l’autre. Il n’y a pas un bonheur païen et un bonheur chrétien, il y a deux manières de vivre le bonheur, la manière païenne et la manière chrétienne. Jusqu’ici, nous étions sous le règne de la convoitise, c’est-à-dire de l’égoïsme ; la religion juive et, à plus forte raison, le christianisme, nous introduisent dans le royaume de l’amour fraternel. C’était tout le sens du commandement « Tu ne convoiteras pas » : non pas « tu ne désireras plus rien », mais premièrement, tu n’accapareras pas pour toi seul, deuxièmement, tu ne te laisseras pas accaparer. Si tu deviens esclave de ce que tu possèdes, tu perds ta liberté (puisque tu es obsédé par ton désir) et tu perds la charité parce que tu deviens envieux de ce que l’autre possède.

Pourtant, la Bible n’enseigne nulle part le mépris des biens de ce monde : depuis la première parole de Dieu à Abraham, au contraire, le peuple élu sait que Dieu ne veut que notre bonheur, dont le bien-être matériel fait partie. Et le désir du bonheur, matériel ou spirituel, est bon, puisqu’il fait partie de la création. Il nous faut seulement apprendre à nous remettre sans cesse dans la main de Dieu : un peu plus loin, Jacques dit ce que doit être notre état d’esprit : « Si le Seigneur le veut bien, nous vivrons et ferons ceci ou cela. » (4,15).

« Si le Seigneur le veut bien », c’est la formule de Jacques, toute proche de celle de Jésus : « Que ta volonté soit faite et non la mienne ». Mais, pour nous, le passage d’une sagesse à l’autre n’est jamais totalement achevé : nous sommes des êtres partagés ; Jacques dit qu’un véritable combat se déroule en nous-mêmes et que nos querelles n’en sont que le reflet : « D’où viennent les conflits entre vous ? N’est-ce pas justement de tous ces instincts qui mènent leur combat en vous-mêmes ? »

Le secret est dans la prière, car Dieu seul peut donner la sagesse : c’est l’une des grandes insistances de toute la méditation biblique ; dès le début de sa lettre, Jacques conseillait à ses lecteurs de prier pour l’obtenir : « Si la sagesse fait défaut à l’un de vous, qu’il la demande au Dieu qui donne à tous avec simplicité et sans faire de reproche ; elle lui sera donnée. » (1,5).
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ÉVANGILE DE JÉSUS-CHRIST SELON SAINT MARC 9,30-37

 

30 En ce temps-là, Jésus traversait la Galilée avec ses disciples,
     et il ne voulait pas qu'on le sache,
31 car il enseignait ses disciples en leur disant :
     « Le Fils de l'homme est livré aux mains des hommes ;
     ils le tueront
     et, trois jours après sa mort, il ressuscitera »
32 Mais les disciples ne comprenaient pas ces paroles
     et ils avaient peur de l'interroger.
33 Ils arrivèrent à Capharnaüm,
     et, une fois à la maison, Jésus leur demanda :
     « De quoi discutiez-vous en chemin ? »
34 Ils se taisaient,
     car, en chemin, ils avaient discuté entre eux
     pour savoir qui était le plus grand.
35 S'étant assis, Jésus appela les Douze et leur dit :
     « Si quelqu'un veut être le premier,
     qu'il soit le dernier de tous et le serviteur de tous. »
36 Prenant alors un enfant,
     il le plaça au milieu d'eux,
     l'embrassa, et leur dit :
37 « Quiconque accueille en mon nom
     un enfant comme celui-ci,
     c'est moi qu'il accueille.
     Et celui qui m'accueille
     Ce n’est pas moi qu’il accueille,
     mais Celui qui m'a envoyé. »
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LES PENSÉES DE DIEU NE SONT PAS NOS PENSÉES

« Les disciples ne comprenaient pas ces paroles et ils avaient peur d’interroger Jésus » nous dit Marc ... On les comprend ! Pourtant, ce n’est pas la première fois que Jésus annonce de tels événements ; puisqu’au chapitre précédent, dans le même évangile de Marc, après la fameuse profession de foi de Pierre à Césarée, Jésus a déjà dit exactement la même chose ; mais ce n’est toujours pas clair ! Pour les disciples, c’est même incroyable, choquant, contradictoire.

Pourquoi ? Parce que ses paroles sont totalement contraires à l’idée qu’ils se font de Dieu et totalement contraires à l’idée qu’ils se font du Fils de l’homme.

Et pour les trois privilégiés qui ont été témoins de la transfiguration de Jésus (dans l’évangile de Marc, la Transfiguration est placée au début de ce même chapitre 9), c’est peut-être encore plus scandaleux, invraisemblable. Ils sont encore dans la lumière, dans l’éblouissement de la Transfiguration... Jésus a été déclaré le Fils bien-aimé, celui qu’il faut écouter... et voilà qu’il annonce pour lui-même les plus grandes humiliations ; il les présente comme certaines, inéluctables.

Même si tous n’ont pas été témoins de la Transfiguration, tous ont entendu la profession de foi de Pierre : « Tu es le Messie », c’est-à-dire celui que Dieu a choisi pour sauver son peuple, pour régner sur son peuple. Dans l’évangile de Marc, Jésus ne répond guère à Pierre, il ne fait pas de commentaire, mais il est clair qu’il lui donne raison, puisqu’il ordonne à ses disciples de garder le secret là-dessus pour l’instant. « Jésus leur demandait : Et vous, qui dites-vous que je suis ? Prenant la parole, Pierre lui répond : Tu es le Christ. Et il leur commanda sévèrement de ne parler de lui à personne ».

Et tout de suite après, il dit ces choses étonnantes : « Il faut que le Fils de l’homme souffre beaucoup, qu’il soit rejeté par les anciens, les grands prêtres et les scribes, qu’il soit mis à mort et que, trois jours après, il ressuscite. » Nous sommes au paroxysme de la contradiction : lui qui vient d’être dit le Bien-aimé de Dieu, il est l’élu de Dieu, le Messie, le roi qu’on attend, le Fils de l’homme : tout cela lui promet un destin glorieux ; puisque dans les visions du prophète Daniel (Dn 7,13-14), le Fils de l’homme est celui qui doit prendre la tête de toute l’humanité ; et pourtant Jésus dit qu’il doit affronter la souffrance et la haine des hommes, en un mot, la croix. Or dans la tête des disciples, comme dans celle de tous leurs contemporains d’ailleurs (et peut-être bien dans la nôtre), la gloire et la croix ne font pas bon ménage !

Autre contradiction, ou invraisemblance : dans un premier temps, il va être livré, tué, réduit à l’état d’objet passif de la haine des hommes. Celui qui doit prendre la tête de toute l’humanité sera traité comme le rebut ! Et puis, dans un deuxième temps, il ressuscitera, il triomphera ! Le dernier sera devenu le premier. Non seulement, la gloire et la croix sont inséparables, mais il semble bien que la gloire passe par la croix !

LE MONDE À L’ENVERS

C’est le monde à l’envers : pas étonnant que les disciples ne soient pas spontanément au diapason ! Car « nos vues ne sont pas celles de Dieu mais celles des hommes », comme l’a dit Jésus à Pierre (8,33). Plus tard, seulement, les disciples comprendront « qu’il fallait » que le Christ aille jusque-là pour « glorifier » son Père, c’est-à-dire révéler son amour. Pour l’instant, ils n’ont pas du tout envie d’être derniers ! Au contraire, juste après ces paroles troublantes de Jésus, ils se sont mis à discuter entre eux pour savoir lequel d’entre eux était le plus grand ! Ils sont dans une problématique de rivalité, celle dont saint Jacques parlait dans la deuxième lecture. Chose curieuse, Jésus n’a pas l’air horrifié : il ne leur dit pas « c’est mal de vouloir être premier », il leur donne même le moyen d’y arriver. Décidément, on va d’étonnement en étonnement dans ce texte.

Le moyen, d’après lui, est bien simple et ce qui est intéressant, c’est qu’il est à la portée de tout le monde ! « Celui qui veut être le premier, qu’il se fasse le dernier et le serviteur de tous ». Dans le chapitre suivant du même évangile de Marc, on retrouvera à peu près le même déroulement : annonce de la Passion du Christ, rivalité entre les disciples pour la première place et réponse de Jésus : « Si quelqu’un veut être grand parmi vous, qu’il soit votre serviteur. Et si quelqu’un veut être le premier parmi vous, qu’il soit l’esclave de tous. Car le Fils de l’homme est venu non pour être servi mais pour servir ... » On ne peut pas s’empêcher de faire le rapprochement avec le récit du lavement des pieds dans l’évangile de Jean.

Ici, Jésus prend un exemple qui effectivement est à la portée de tout le monde : il prend un enfant, le place au milieu d’eux et l’embrasse : ce geste, de la part de Jésus, est certainement très significatif ; à l’époque, l’enfant n’était pas « l’enfant-roi » comme on dit aujourd’hui ! En embrassant un enfant, Jésus embrasse la petitesse. C’est tout un programme. Puis il leur dit : « Qui accueille en mon nom un enfant comme celui-là, m’accueille moi-même »... On croit entendre la fameuse parabole du Jugement Dernier dans l’évangile de Matthieu : « Chaque fois que vous l’avez fait à l’un de ces plus petits qui sont mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait ». Jésus précise bien « si vous le faites en mon nom ». C’est là probablement le secret de la véritable grandeur aux yeux de Dieu : ce ne sont pas les actions en elles-mêmes qui sont grandes ! C’est de les faire au nom de Jésus-Christ.

Voilà encore une bonne nouvelle : parce que cela aussi est à la portée de tout le monde !
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Complément

« Celui qui accueille en mon nom... Et celui qui m’accueille, ne m’accueille pas moi, mais Celui qui m’a envoyé » : Parole ferme et rassurante à la fois : vous voulez sincèrement être mes disciples, accueillir le salut de Dieu dans vos vies, je vous en indique le chemin... (rassurant) - il n’y en a pas d’autre (ferme).

Commentaires de Marie-Noëlle Thabut, 19 09 2021, 25e dimanche du temps ordinaire

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8 septembre 2021 3 08 /09 /septembre /2021 00:22
Ces commentaires, trouvés sur le site "Église catholique en France", permettent à toute personne de bonne volonté, chrétienne ou non, de mieux comprendre la Bible, le livre le plus diffusé au monde, en
  • décodant le langage imagé utilisé par l'auteur.

Je souhaite arriver à mettre ici, chaque dimanche, les commentaires de Marie-Noëlle Thabut. Ma seule contribution consiste à surligner les passages que je trouve les plus enrichissants et à écrire en rouge ceux qui parlent d'un thème qui m'est cher : la liberté (trois autres pages de mon blog sont consacrées à ces passages des Évangiles, du reste du Nouveau Testament ou de l'Ancien Testament qui parlent de la liberté). D'après Marie-Noëlle Thabut, "... si nous ne trouvons pas dans les textes une parole libérante, c'est que nous ne les avons pas compris."

Attention le texte écrit peut différer des versions audio (Radio-Notre-Dame) et vidéo (KTO TV) qui ont été modifiées par Marie-Noëlle Thabut, parfois pour les améliorer, parfois pour s'adapter aux formats imposés par ces chaînes de radio ou de télévision. Dans cette hypothèse, nous mettons en italiques les passages supprimés pour ces médias.

Version audio, trouvée sur le site de Radio-Notre-Dame (disponible seulement à compter du 11 septembre 2021).

LECTURE DU LIVRE D’ISAÏE  50, 5-9a

 

5   Le SEIGNEUR mon Dieu m'a ouvert l'oreille
     et moi, je ne me suis pas révolté,
     je ne me suis pas dérobé.
6   J'ai présenté mon dos à ceux qui me frappaient,
     et mes joues à ceux qui m'arrachaient la barbe.
     Je n'ai pas caché ma face devant les outrages et les crachats.
7   Le SEIGNEUR mon Dieu vient à mon secours ;
     c'est pourquoi je ne suis pas atteint par les outrages,
     c'est pourquoi j'ai rendu ma face dure comme pierre :
     je sais que je ne serai pas confondu.

8   Il est proche, Celui qui me justifie.
     Quelqu'un veut-il plaider contre moi ?
     Comparaissons ensemble !
     Quelqu'un veut-il m’attaquer en justice ?
     Qu'il s'avance vers moi !
9   Voilà le SEIGNEUR mon Dieu, il prend ma défense ;
     qui donc me condamnera ?
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LE SERVITEUR DE DIEU DÉCRIT PAR ISAÏE

 

Ce texte fait partie d’un ensemble qu’on appelle les « Chants du Serviteur » dans le livre d’Isaïe : quatre textes qui brossent le portrait d’un personnage étonnant appelé le « Serviteur de Dieu ».  C’est un véritable témoin de Dieu, il mène une vie exemplaire, mais il est persécuté ; après sa mort, on reconnaît en lui le porte-parole de Dieu, et mystérieusement, c’est à travers lui que l’humanité tout entière est sauvée ; c’est donc lui qui fait aboutir le projet de salut de Dieu pour toute l’humanité. Bien sûr, après deux mille ans de christianisme, nous croyons tout de suite qu’il s’agit de Jésus-Christ !

Mais le prophète Isaïe, lui, ne pensait certainement pas à Jésus-Christ quand il a écrit ce texte, probablement au sixième siècle av. J.-C., pendant l’Exil à Babylone. Il s’adressait aux exilés et donnait un sens à leur souffrance en rappelant à cette communauté sa mission de serviteur. Il fallait tenir à tout prix le cap de la fidélité pour collaborer au projet de salut de Dieu.

Le prophète invite la communauté à puiser ses forces dans la Parole de Dieu : « Le SEIGNEUR mon Dieu m'a ouvert l'oreille et moi, je ne me suis pas révolté, je ne me suis pas dérobé. » « L’écoute » (« l’oreille ouverte ») est un thème très présent dans la Bible : il est synonyme de confiance. On a pris l’habitude d’opposer ces deux attitudes types entre lesquelles nos vies oscillent sans cesse : confiance à l’égard de Dieu, abandon serein à sa volonté parce qu’on sait dans la foi que sa volonté n’est que bonne... ou bien méfiance, soupçon porté sur les intentions de Dieu... et révolte devant les épreuves, révolte qui peut nous amener à croire qu’il nous a abandonnés ou pire qu’il pourrait trouver une satisfaction dans nos souffrances.

Les prophètes, les uns après les autres, redisent « Écoute, Israël » ou bien « Aujourd’hui écouterez-vous la Parole de Dieu... ? » (Ps 94/95) et dans leur bouche, le mot « Écoutez » veut toujours dire « faites confiance à Dieu quoi qu’il arrive ». Et saint Paul dira pourquoi : parce que « Dieu fait tout concourir au bien de ceux qui l’aiment (qui lui font confiance) ». De tout mal, de toute difficulté, de toute épreuve, il fait surgir du bien ; à toute haine, il nous donne la force d’opposer un amour plus fort encore ; dans toute persécution, il donne la force du pardon ; de toute mort il fait surgir la vie, la résurrection. Le mal reste un mal, mais du mal, Dieu fait naître du bien.

C’est cette confiance qui pousse le Serviteur à accepter la mission confiée. Il s’agit bien d’une « mission confiée » ; ce n’est pas un jeu de mots : c’est l’expression d’une confiance réciproque. Dieu fait confiance à son Serviteur, il lui confie une mission ; en retour le Serviteur accepte la mission avec confiance. Et c’est cette confiance même qui lui donne la force nécessaire pour tenir bon jusque dans les oppositions qu’il rencontrera inévitablement.

 

 

LA MISSION DU PROPHÈTE, UNE MISSION À RISQUES

En invitant ses frères à se ressourcer chaque jour dans la parole de Dieu, le prophète ne leur cache pas que leur mission de « Serviteur de Dieu » comporte des risques. Et la persécution est décrite ici de manière très réaliste : « J’ai présenté mon dos à ceux qui me frappaient, et mes joues à ceux qui m’arrachaient la barbe » Ce n’était probablement pas le fait des Babyloniens, mais de frères qui abandonnaient la religion des pères et persécutaient le petit noyau fidèle.

Pourquoi les prophètes, les vrais serviteurs sont-ils inévitablement persécutés ? Parce que la fidélité à la Parole de Dieu amène immanquablement le Serviteur à se singulariser, à déplaire ; s’il « écoute » réellement la Parole de Dieu, c’est-à-dire s’il la met en pratique, il devient vite extrêmement dérangeant. Sa propre conversion appelle les autres à la conversion. Certains entendent l’appel à leur tour... d’autres le rejettent, et, au nom de leurs bonnes raisons, persécutent le Serviteur. Les vrais prophètes, c’est-à-dire ceux qui parlent réellement au nom de Dieu meurent rarement dans leur lit.

Mais le Serviteur trouve sa force auprès de Celui qui lui permet de tout affronter car, en confiant une mission, le Seigneur donne la force nécessaire ; il « donne » le langage nécessaire : dans les versets précédents, le Serviteur l’a reconnu expressément : « Dieu, mon SEIGNEUR m’a donné le langage d’un homme qui se laisse instruire » ... C’est Dieu lui-même qui nourrit cette confiance qui est la source de toutes les audaces au service des autres : « Le SEIGNEUR Dieu m’a ouvert l’oreille », ce qui veut dire que l’écoute (au sens biblique, la confiance) elle-même est don de Dieu. Tout est cadeau : la mission et aussi la force et aussi la confiance qui rend inébranlable.

C’est justement la caractéristique du croyant de tout reconnaître comme don de Dieu. Et celui qui vit dans ce don permanent de la force de Dieu peut tout affronter : « Je ne me suis pas révolté, je ne me suis pas dérobé... Le SEIGNEUR Dieu vient à mon secours. » Et là Isaïe emploie une expression un peu curieuse en français mais habituelle en hébreu : « J’ai rendu ma face dure comme pierre* » : elle exprime la résolution et le courage ; en français, on dit quelquefois « avoir le visage défait », eh bien ici le Serviteur affirme « rien ne m’écrasera, je tiendrai bon quoi qu’il arrive, vous ne me verrez pas le visage défait » ; ce n’est pas de l’orgueil ou de la prétention, c’est la confiance pure : parce qu’il sait bien d’où lui vient sa force : « Le SEIGNEUR Dieu vient à mon secours : c’est pourquoi je ne suis pas atteint par les outrages... »

Tout cela, Jésus l’a vécu ; et dans l’évangile de ce dimanche, il nous invite à le suivre sur ce chemin, quoi qu’il arrive : « Si quelqu’un veut marcher derrière moi, qu’il renonce à lui-même, qu’il prenne sa croix, et qu’il me suive. Car celui qui veut sauver sa vie la perdra ; mais celui qui perdra sa vie pour moi et pour l’Évangile la sauvera. »
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Note

Luc a repris exactement cette formule à propose de Jésus, prenant résolument la route de Jérusalem (Lc 9,51). Une traduction littérale serait : « Jésus durcit sa face pour se rendre à Jérusalem ».
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PSAUME 114 (116), 1-2, 3ac-4, 5-6, 8ac-9

 

1   J'aime le SEIGNEUR :
     il entend le cri de ma prière ;
2   Il incline vers moi son oreille :
     toute ma vie, je l'invoquerai.

3   J'étais pris dans les filets de la mort,
     retenu dans les liens de l'abîme,
     j'éprouvais la tristesse et l'angoisse ;
4   j'ai invoqué le nom du SEIGNEUR :
     « SEIGNEUR, je t'en prie, délivre-moi ! »

5   Le SEIGNEUR est justice et pitié,
     notre Dieu est tendresse.
6   Le SEIGNEUR défend les petits :
     j'étais faible, il m'a sauvé.

8   Il a sauvé mon âme de la mort,
     gardé mes yeux des larmes
     et mes pieds du faux pas.
9   Je marcherai en présence du SEIGNEUR
     sur la terre des vivants.
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LA SOLLICITUDE DE DIEU POUR SON PEUPLE AU LONG DE L’HISTOIRE

Comme toujours dans les psaumes, celui qui dit « Je » n’est pas un individu isolé, c’est le peuple croyant tout entier qui parle ; un peuple qui a souffert, qui a prié, je devrais dire « crié » et qui a expérimenté, au sein même de la souffrance, que Dieu était son allié : « J’aime le SEIGNEUR : il entend le cri de ma prière ; il incline vers moi son oreille : toute ma vie, je l’invoquerai. » En Israël, on peut le dire d’expérience : c’est Dieu qui prend l’initiative, et cela depuis toujours, depuis l’origine. Avec Adam, avec Noé, avec Abraham, chaque fois c’est Dieu qui a appelé l’homme à l’existence et à l’Alliance pour le bonheur de l’homme et non pour son profit, à lui, Dieu.

Puis, quand le peuple a souffert en Égypte, le Seigneur est venu à son secours. Le livre de l’Exode a cette phrase magnifique : « Les fils d’Israël gémirent du fond de la servitude et crièrent. Leur appel monta vers Dieu du fond de la servitude. Dieu entendit leur plainte ; Dieu se souvint de son Alliance avec Abraham, Isaac et Jacob. Dieu vit les fils d’Israël ; Dieu se rendit compte. » (Ex 2,23-25). Et alors ce fut la formidable découverte du buisson ardent : « Le SEIGNEUR dit à Moïse : Oui, vraiment, j’ai vu la misère de mon peuple en Égypte et je l’ai entendu crier sous les coups des chefs de corvée. Je suis descendu pour le délivrer de la main des Égyptiens... Et maintenant, puisque le cri des fils d’Israël est venu jusqu’à moi, puisque j’ai vu le poids que les Égyptiens font peser sur eux, va, maintenant ; je t’envoie vers Pharaon, fais sortir d’Égypte mon peuple, les fils d’Israël ». (Ex 3,7... 10).

Il y a certainement cette expérience historique derrière la phrase du psaume : « J’étais pris dans les filets de la mort, retenu dans les liens de l’abîme, j’éprouvais la tristesse et l’angoisse. » Les filets de la mort dont il parle, c’est l’esclavage en Égypte : dix fois Pharaon a promis la liberté, mais toujours en définitive, il s’est comporté en ennemi ; seul Dieu a soutenu l’effort de libération de son peuple, et a couvert sa fuite.

Et chaque fois que le peuple a traversé des périodes sombres, car il y en a eu d’autres, Dieu est intervenu. Le psaume traduit : « Le SEIGNEUR défend les petits : j’étais faible, il m’a sauvé. » (v. 6). La très grande découverte d’Israël est dite ici : « Le SEIGNEUR est justice et pitié, notre Dieu est tendresse. »

Alors, en réponse, et seulement en réponse, le peuple rend grâce, il reconnaît l’œuvre de Dieu : « Je marcherai en présence du SEIGNEUR sur la terre des vivants. » Quelle plus belle action de grâce ? « Je marcherai, je me tiendrai debout ». Le Serviteur d’Isaïe celui qui parle dans notre première lecture de ce dimanche, a pu dire ces strophes en toute vérité : « Le SEIGNEUR Dieu vient à mon secours : c’est pourquoi je ne suis pas atteint par les outrages, c’est pourquoi j’ai rendu mon visage dur comme pierre : je sais que je ne serai pas confondu. »

JÉSUS L’A CHANTÉ LE SOIR DU JEUDI SAINT

Bien sûr, ce psaume prend tout son sens quand on sait qu’il fait partie des psaumes du Hallel, (les psaumes 112/113 à 117/118 qui étaient chantés à l’occasion de la fête juive de la Pâque, certains au début et les autres à la fin du repas) ; Jésus l’a donc chanté le soir du Jeudi saint ; Matthieu le dit : « Après avoir chanté les psaumes, (il s’agit des psaumes du jour, donc du Hallel, et en particulier de ce psaume-ci), ils sortirent pour aller au mont des Oliviers. » (Mt 26,30). Et ce qui est très frappant, c’est la parenté entre ce psaume que Jésus a chanté le jeudi soir et celui qu’il dira sur la croix : « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? » (le psaume 21/22). L’un et l’autre évoquent la douleur. Nous venons d’entendre le cri du psaume 21/22, auquel répond notre psaume d’aujourd’hui : « J’étais pris dans les filets de la mort, retenu dans les liens de l’abîme, j’éprouvais la tristesse et l’angoisse ; j’ai invoqué le nom du SEIGNEUR : SEIGNEUR, je t’en prie, délivre-moi ! »

L’un et l’autre se terminent par l’action de grâce, et presque dans les mêmes termes ; Psaume 21/22 : « Tu seras ma louange dans la grande assemblée ; devant ceux qui te craignent, je tiendrai mes promesses... Vous qui le craignez, louez le SEIGNEUR, glorifiez-le, vous tous, descendants de Jacob... Car il n’a pas rejeté, il n’a pas réprouvé le malheureux dans sa misère ; il ne s’est pas voilé la face devant lui, mais il entend sa plainte ». En écho, notre psaume d’aujourd’hui reprend la même résolution : « Je marcherai en présence du SEIGNEUR sur la terre des vivants. » La « terre des vivants », c’est la terre promise ; et le mot « repos » (« Retrouve ton repos, mon âme »,v. 7) a le même sens ; le psaume évoque donc toute l’histoire du salut d’Israël, depuis la sortie d’Égypte, jusqu’à l’entrée en possession de la terre.

Et le psaume continue : « Je crois, et je parlerai, moi qui ai beaucoup souffert. Il en coûte au SEIGNEUR de voir mourir les siens ! Ne suis-je pas, SEIGNEUR, ton serviteur, moi, dont tu brisas les chaînes ? Je t’offrirai le sacrifice d’action de grâce, j’invoquerai le nom du SEIGNEUR. Je tiendrai mes promesses au SEIGNEUR, oui, devant tout son peuple, à l’entrée de la maison du SEIGNEUR, au milieu de Jérusalem ! »
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Note

1 - Dans la traduction grecque de la Bible, les versets qui suivent sont considérés comme faisant partie d’un nouveau psaume, numéroté 115 ; en revanche, dans la Bible en hébreu (le texte original), il s’agit toujours du même psaume numéroté 116.
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LECTURE DE LA LETTRE DE SAINT JACQUES    2,14-18

 

14 Mes frères,
     Si quelqu'un prétend avoir la foi,
     sans la mettre en œuvre,
     à quoi cela sert-il ?
     Sa foi peut-elle le sauver ?
15 Supposons qu'un frère ou une sœur
     n'ait pas de quoi s'habiller,
     ni de quoi manger tous les jours ;
16 si l'un de vous leur dit :
     « Allez en paix !
     Mettez-vous au chaud,
     et mangez à votre faim ! »
     sans leur donner le nécessaire pour vivre,
     à quoi cela sert-il ?
17 Ainsi donc, la foi,
     si elle n’est pas mise en œuvre,
     est bel et bien morte.
18 En revanche, on va dire :
     « Toi, tu as la foi ;
     moi, j’ai les œuvres.
     Montre-moi donc ta foi sans les œuvres ;
     moi, c’est par mes œuvres que je te montrerai la foi. »
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IL NE SUFFIT PAS DE DIRE : SEIGNEUR, SEIGNEUR !

On connaît bien la phrase de Jésus : « Il ne suffit pas de me dire : Seigneur, Seigneur ! pour entrer dans le Royaume des cieux ; il faut faire la volonté de mon Père qui est aux cieux. » (Mt 7,21). On connaît moins celle de saint Jacques, mais c’est bien la même chose : « Si quelqu’un prétend avoir la foi, sans la mettre en œuvre, à quoi cela sert-il ? »  Si la phrase de Jacques nous paraît un peu polémique, c’est parce que le problème était à l’ordre du jour. « Si quelqu’un prétend avoir la foi, alors qu’il n’agit pas » ; la formule « Si quelqu’un » invite à penser qu’il y a effectivement des gens qui prétendent avoir la foi alors qu’ils ne bougent pas le petit doigt pour leurs frères.

Mais au fait, tous les prédicateurs de tous les temps ont eu à le rappeler : Loi et prophètes, en Israël, s’y sont employés. Où l’on voit, d’ailleurs, une fois de plus, que Jacques était très marqué par l’Ancien Testament. Le service des autres était un thème privilégié des prophètes ; par exemple Isaïe : « Le jeûne que je préfère, n’est-ce pas ceci : dénouer les liens provenant de la méchanceté, détacher les courroies du joug, renvoyer libres ceux qui ployaient, bref que vous mettiez en pièces tous les jougs ! N’est-ce pas partager ton pain avec l’affamé ? Et encore : les pauvres sans abri, tu les hébergeras, si tu vois quelqu’un nu, tu le couvriras ; devant celui qui est ta propre chair, tu ne te déroberas pas. » (Is 58,6-7). C’est ce que Jacques appelle « mettre sa foi en pratique ». Alors que, pour nous, un « pratiquant », c’est plutôt quelqu’un qui va à la messe !

Il semble bien que ce soit la leçon à retenir de ce texte : il y a pratique et pratique, justement... et les auteurs du Nouveau Testament emploient ce mot dans des sens différents. Il y a la pratique du culte et la pratique du précepte de la charité ; et tous sont d’accord pour dire que l’un ne remplace pas l’autre. Quand Jésus cite (par deux fois) la fameuse phrase du prophète Osée : « C’est la miséricorde que je veux et non les sacrifices, la connaissance de Dieu, et non les holocaustes. » (Os 6,6 ; cité deux fois par Matthieu aux chapitres 9 et 12), il veut justement rappeler que toutes les belles pratiques du culte (les sacrifices) ne dispensent pas des gestes de charité.

C’est ce que Jacques dit ici à l’aide de sa petite parabole : « Supposons qu'un frère ou une sœur n'ait pas de quoi s'habiller, ni de quoi manger tous les jours ; si l'un de vous leur dit : Allez en paix ! Mettez-vous au chaud, et mangez à votre faim ! sans leur donner le nécessaire pour vivre, à quoi cela sert-il ? » Traduisez : toutes les belles paroles du monde n’ont jamais servi à rien.

Cela, on le savait, me direz-vous ! Mais le problème, apparemment, c’est que si les belles paroles ne servent à rien pour les autres, Jacques semble dire qu’elles ne nous font pas du bien à nous non plus ! À l’en croire, notre foi meurt de n’être pas mise en pratique, c’est-à-dire au service des autres. Un peu plus bas, il dira : « Comme le corps qui ne respire plus est mort, la foi qui n’agit pas est morte » (2,26). Ce qui veut dire que les actes sont la respiration de la foi.

 

IL Y A PRATIQUE ET PRATIQUE

 Une fois de plus, saint Jean nous semble très proche : vous connaissez cette phrase de sa première lettre : « Si quelqu’un possède les biens de ce monde et voit son frère dans le besoin, et qu’il se ferme à toute compassion, comment l’amour de Dieu demeurerait-il en lui ? Mes petits enfants, n’aimons pas en paroles et de langue, mais en acte et dans la vérité… Qui n’aime pas n’a pas découvert Dieu puisque Dieu est amour. » (1 Jn 3, 17-18).

Ou encore « Quiconque aime est né de Dieu et parvient à la connaissance de Dieu. (1 Jn 4, 7-8). Le mérite de cette dernière phrase est de nous faire comprendre que la foi n’est pas un bagage, mais un chemin, celui sur lequel, grâce à l’attention portée à nos frères, nous découvrons Dieu lui-même. Jésus, lui, prend une autre comparaison : il ne compare pas la foi à un chemin, mais à une construction : « Tout homme qui entend les paroles que je viens de dire et les met en pratique, peut être comparé à un homme avisé qui a bâti sa maison sur le roc... Et tout homme qui entend les paroles que je viens de dire et ne les met pas en pratique, peut être comparé à un homme insensé qui a bâti sa maison sur le sable. »  (Mt 7,24... 26).

Saint Paul n’est pas en reste : « Quand j’aurais la foi la plus totale, celle qui transporte les montagnes, s’il me manque l’amour, je ne suis rien. » (1 Co 13,2). Paul et Jacques sont donc bien d’accord. Oui, mais alors, que deviennent toutes les affirmations de Paul sur la gratuité du salut ? Il insiste beaucoup pour dire que Dieu nous sauve gratuitement sans mérite de notre part : ce ne sont pas ce que l’on appelle nos « œuvres » qui nous sauvent. (Par œuvres il entend bien les œuvres de charité, mais surtout la circoncision et les règles alimentaires juives).

En réalité, il n’y pas opposition sur le fond entre Paul et Jacques ; seulement, ce sont deux prédicateurs qui s’adressent à deux auditoires différents ; donc ils n’insistent pas sur les mêmes choses.

Les chrétiens de Paul n’en finissent pas de discuter pour savoir s’il faut ou non respecter toutes les pratiques juives (à commencer par la circoncision) en plus du baptême chrétien. À ceux-là, Paul affirme : Dieu nous sauve gratuitement, (c’est ce qu’il appelle « par la foi ») ; il nous suffit de croire en Lui et d’accueillir ce salut offert. Les œuvres de charité suivront forcément si notre foi est réelle !

Oui, mais du coup, dans l’auditoire de Jacques, il y a des petits malins qui profitent des affirmations de Paul pour dire que puisqu’il suffit d’avoir la foi, et que nos œuvres (nos gestes de charité) ne comptent pas, il n’y a pas besoin de s’occuper des autres !

À ceux-là, Jacques rappelle tout simplement la phrase de Jésus : « À ceci tous vous reconnaîtront pour mes disciples : c’est à l’amour que vous aurez les uns pour les autres » (Jn 13,35).
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Complément

Jésus a répercuté cette prédication de multiples manières : par exemple, la parabole du Jugement dernier chez saint Matthieu semble bien privilégier les gestes : « Ce que vous aurez fait au plus petit d’entre les miens, c’est à moi que vous l’aurez fait. » (Mt 25,31-46).
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ÉVANGILE DE JÉSUS-CHRIST SELON SAINT MARC  8, 27 - 35

 

     En ce temps-là,
27 Jésus s'en alla, ainsi que ses disciples,
     vers les villages situés aux environs de Césarée-de-Philippe.
     Chemin faisant, il interrogeait ses disciples :
     « Au dire des gens, qui suis-je ? »
28 Ils lui répondirent :
     « Jean le Baptiste ;
     pour d'autres, Élie ;
     pour d'autres, un des prophètes. »
29 Et lui les interrogeait :
     « Et vous, que dites-vous ?
     Pour vous, qui suis-je ? »
     Pierre, prenant la parole, lui dit :
     « Tu es le Christ. »
30 Alors, il leur défendit vivement
     de parler de lui à personne.
31 Il commença à leur enseigner
     qu'il fallait que le Fils de l'homme souffre beaucoup,
     qu'il soit rejeté
     par les anciens, les grands prêtres et les scribes,
     qu'il soit tué,
     et que, trois jours après, il ressuscite.
32 Jésus disait cette parole ouvertement.
     Pierre, le prenant à part,
     se mit à lui faire de vifs reproches.
33 Mais Jésus se retourna
     et, voyant ses disciples, il interpella vivement Pierre :
     « Passe derrière moi, Satan !
     Tes pensées ne sont pas celles de Dieu,
     mais celles des hommes. »
34 Appelant la foule avec ses disciples, il leur dit :
     « Si quelqu'un veut marcher à ma suite,
     qu'il renonce à lui-même,
     qu'il prenne sa croix,
     et qu'il me suive.
35 Car celui qui veut sauver sa vie
     la perdra ;
     mais celui qui perdra sa vie à cause de moi et de l'Évangile
     la sauvera. »
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LE PREMIER RENIEMENT DE PIERRE 

Pierre vient d’oser la déclaration la plus extraordinaire que l’on pouvait imaginer à l’époque : « Tu es le Messie. » Et on est surpris de la réaction de Jésus ; il ne refuse pas le titre, mais aussitôt il donne une stricte consigne de silence. Nous avons déjà rencontré plusieurs fois ce fameux « secret messianique » : il est trop tôt pour dire à tous que Jésus est le Messie, parce que ce titre est trop ambigu. Car Jésus est bien le Messie qu’on attend, mais pas du tout comme on l’attend ! C’est ce qu’il va essayer de faire comprendre à ses disciples : « Il faut que le Fils de l’homme souffre beaucoup, qu’il soit rejeté par les anciens, les chefs des prêtres et les scribes, qu’il soit tué, et que, trois jours après, il ressuscite. »

Pour des oreilles juives, ce discours était complètement paradoxal : au moment même où Jésus revendiquait le titre de Messie (Fils de l’homme était un synonyme), il prévoyait l’échec, la souffrance, la mort. Quelques mots d’abord sur ce titre de « Fils de l’homme » : cette expression sort tout droit du livre de Daniel, au chapitre 7 : « Je regardais dans les visions de la nuit, et voici que sur les nuées du ciel venait comme un Fils d’homme ; il arriva jusqu’au Vieillard, et on le fit approcher en sa présence. Et il lui fut donné souveraineté, gloire et royauté : les gens de tous peuples, nations et langues le servaient. Sa souveraineté est une souveraineté éternelle qui ne passera pas, et sa royauté, une royauté qui ne sera jamais détruite. » (Dn 7,13-14). Quelques versets plus loin, Daniel précise que ce Fils d’homme n’est pas un individu solitaire, mais un peuple : « Les saints du Très-Haut recevront la royauté, et ils posséderont la royauté pour toujours et à tout jamais... La royauté, la souveraineté et la grandeur de tous les royaumes qu’il y a sous tous les cieux, elles ont été données au peuple des saints du Très-Haut : sa royauté est une royauté éternelle ; toutes les souverainetés le serviront et lui obéiront. » (Dn 7,18.27). Quand Jésus s’applique à lui-même ce titre de Fils de l’homme, il se présente donc comme celui qui prend la tête du peuple de Dieu. Il est bien le Messie qui vient établir le règne de Dieu sur la terre.

Pas question de souffrance dans tout cela ! Quelle idée ! Pierre a raison de s’insurger. Comme beaucoup de ses contemporains, il attendait un Messie-roi, triomphant, glorieux, puissant, et chassant une bonne fois du pays l’occupant romain. Alors ce qu’annonce Jésus est inacceptable, le Dieu tout-puissant ne peut pas laisser faire des choses pareilles ! On pourrait presque intituler ce texte : « Le premier reniement de Pierre », premier refus de suivre le Messie dans la souffrance. Jésus affronte ce refus spontané de Pierre comme une véritable tentation pour lui-même et il le lui dit avec véhémence : « Tes pensées ne sont pas celles de Dieu, mais celles des hommes. »

LES PENSÉES DE DIEU NE SONT PAS CELLES DES HOMMES

Que nos vues soient spontanément « humaines », quoi de plus naturel ! Mais il nous faut laisser l’Esprit les transformer, parfois les bouleverser complètement, si nous voulons rester fidèles au plan de Dieu. À la différence de Matthieu et Luc, Marc ne raconte pas le détail des tentations de Jésus au désert, mais nul doute qu’il nous en décrit une ici, une particulièrement grave et qui suscite une réaction très vive de Jésus, preuve qu’il doit livrer ici un véritable combat : « voyant ses disciples, il interpella vivement Pierre : Passe derrière moi, Satan ! »

Pourquoi Marc note-t-il ici que c’est à cause de la présence des disciples que Jésus a réagi de cette manière ? Sinon parce que la méprise de Pierre est d’autant plus grave qu’il risque d’entraîner les autres dans son erreur ? Le titre de Satan (« l’obstacle ») dit bien quel est l’enjeu : comme le Serviteur d’Isaïe (première lecture), Jésus est résolu à « écouter » son Père, à se laisser instruire, et à accomplir jusqu’au bout sa mission, quitte à subir les outrages, les crachats, les coups.

« Je ne me suis pas révolté, je ne me suis pas dérobé. J’ai présenté mon dos à ceux qui me frappaient, et mes joues à ceux qui m’arrachaient la barbe. Je n’ai pas protégé mon visage des outrages et des crachats » disait le Serviteur décrit par Isaïe (Is 50,5-6 ; la première lecture de ce dimanche).

Car le plan de salut de Dieu ne s’accommode pas d’un Messie triomphant : pour que les hommes « parviennent à la connaissance de la vérité », comme dit Paul (1 Tm 2,4), il faut qu’ils découvrent le Dieu de tendresse et de pardon, de miséricorde et de pitié ; cela ne se pourra pas dans des actes de puissance mais dans le don suprême de la vie du Fils : « Il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ses amis. » (Jn 15,13). Et il invite à sa suite tous ses disciples de tous les temps.

Marc note que Jésus, alors, a appelé la foule et poursuivi son enseignement sur les exigences de l’évangélisation : « Appelant la foule avec ses disciples, il leur dit : Si quelqu’un veut marcher derrière moi, qu’il renonce à lui-même, qu’il prenne sa croix, et qu’il me suive. Car celui qui veut sauver sa vie la perdra ; mais celui qui perdra sa vie pour moi et pour l’Évangile la sauvera. »

Commentaires de Marie-Noëlle Thabut, 12 09 2021, 24e dimanche du temps ordinaire B

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30 août 2021 1 30 /08 /août /2021 23:17
Ces commentaires, trouvés sur le site "Église catholique en France", permettent à toute personne de bonne volonté, chrétienne ou non, de mieux comprendre la Bible, le livre le plus diffusé au monde, en

décodant le langage imagé utilisé par l'auteur.

Je souhaite arriver à mettre ici, chaque dimanche, les commentaires de Marie-Noëlle Thabut. Ma seule contribution consiste à surligner les passages que je trouve les plus enrichissants et à écrire en rouge ceux qui parlent d'un thème qui m'est cher : la liberté (trois autres pages de mon blog sont consacrées à ces passages des Évangiles, du reste du Nouveau Testament ou de l'Ancien Testament qui parlent de la liberté). D'après Marie-Noëlle Thabut, "... si nous ne trouvons pas dans les textes une parole libérante, c'est que nous ne les avons pas compris."

Attention le texte écrit peut différer des versions audio (Radio-Notre-Dame) et vidéo (KTO TV) qui ont été modifiées par Marie-Noëlle Thabut, parfois pour les améliorer, parfois pour s'adapter aux formats imposés par ces chaînes de radio ou de télévision. Dans cette hypothèse, nous mettons en italiques les passages supprimés pour ces médias.

Version audio, trouvée sur le site de Radio-Notre-Dame (disponible seulement à compter du 4 septembre 2021).

LECTURE DU LIVRE D’ISAÏE 35,4-7a

 

4   Dites aux gens qui s’affolent :
     « Soyez forts, ne craignez pas.
     Voici votre Dieu :
     c’est la vengeance qui vient,
     la revanche de Dieu.
     Il vient lui-même
     et va vous sauver. »
5   Alors se dessilleront les yeux des aveugles
     et s’ouvriront les oreilles des sourds.
6   Alors le boiteux bondira comme un cerf
     et la bouche du muet criera de joie ;
     car l’eau jaillira dans le désert,
     des torrents dans le pays aride.
7   La terre brûlante se changera en lac ;
     la région de la soif, en eaux jaillissantes.
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LA VENGEANCE DE DIEU : IL VA NOUS SAUVER

À l’écoute de ce texte, deux mots nous ont surpris, peut-être, ou même choqués : la vengeance de Dieu et la revanche de Dieu : « Voici votre Dieu : c’est la vengeance qui vient, la revanche de Dieu ». Disons-le tout de suite, ils n’ont pas du tout le même sens ici que dans notre langage courant du vingt-et-unième siècle !

Pour les comprendre, il faut les replacer dans leur contexte : je vous lis la phrase en entier : « Soyez forts, ne craignez pas. Voici votre Dieu, c’est la vengeance qui vient, la revanche de Dieu. Il vient lui-même et va vous sauver » ; ce qui veut dire que la revanche de Dieu, c’est de nous sauver. Pour bien faire, il faudrait écrire : « Voici la revanche de Dieu : (« deux points ») il vient lui-même et va vous sauver » ; on devrait même dire « voici la revanche de Dieu : (« deux points ») il vient lui-même pour vous sauver ».

Et tout le reste du texte, ce sont des promesses : promesses de guérison, de rétablissement pour les aveugles, les sourds, les muets, les boiteux... « Alors se dessilleront les yeux des aveugles et s’ouvriront les oreilles des sourds. Alors le boiteux bondira comme un cerf et la bouche du muet criera de joie. »

Promesses, surtout, de retour au pays pour les exilés : les versets suivants que nous ne lisons pas ce dimanche viennent éclairer le contexte : « Ils reviendront, les captifs rachetés (c’est-à-dire « libérés ») par le SEIGNEUR, ils arriveront à Jérusalem dans une clameur de joie, un bonheur sans fin illuminera leur visage ; allégresse et joie les rejoindront, douleur et plainte s’enfuiront. » Effectivement, quand Isaïe prononce ces paroles, le peuple d’Israël est en exil à Babylone, après avoir vécu les atrocités du siège de Jérusalem par les armées de Nabuchodonosor.

Cinquante années d’exil, de quoi perdre courage. Ce n’est pas par hasard qu’Isaïe leur dit « Dites aux gens qui s’affolent : Soyez forts, ne craignez pas ».

Cinquante ans pendant lesquels on a rêvé de ce retour, sans oser y croire. Et voilà que le prophète annonce le retour au pays, il dit « Dieu va vous sauver », c’est-à-dire « vous libérer ». Pour rentrer au pays, le chemin le plus direct entre Babylone et Jérusalem traverse le désert d’Arabie ; mais cette traversée du désert, Isaïe la décrit comme une marche triomphale dans un véritable paradis : le désert se réjouira, le pays aride exultera et criera de joie, il « jubilera » dit même le texte hébreu dans les versets qui précèdent le passage que nous lisons aujourd’hui ; ici, il insiste : « L’eau jaillira dans le désert, des torrents dans le pays aride. La terre brûlante se changera en lac ; la région de la soif, en eaux jaillissantes. » ! Il faut entendre la résonance de telles paroles dans un pays de sécheresse et de soif !

Et c’est cela la vengeance de Dieu ! Les assoiffés seront désaltérés ; mieux encore, les humiliés pourront relever la tête ! « Alors se dessilleront les yeux des aveugles et s’ouvriront les oreilles des sourds. Alors le boiteux bondira comme un cerf et la bouche du muet criera de joie. »

C’est donc un sens extrêmement positif du mot « vengeance » ; pour l’homme de la Bible, il est bien clair que Dieu ne se venge pas de nous, il ne prend pas sa revanche contre nous, mais contre le mal qui nous atteint, qui nous abîme ; sa revanche c’est de nous rendre notre dignité. C’est cela la gloire de Dieu.

 

À LA DÉCOUVERTE DU VRAI VISAGE DE DIEU

Mais il faut bien dire qu’on n’a pas toujours pensé comme cela ! Le texte d’Isaïe est assez tardif dans l’histoire biblique ; il a fallu tout un long chemin de révélation pour en arriver là. Au début de son histoire, le peuple de la Bible était comme tous les autres : il imaginait un Dieu à l’image de l’homme, un Dieu qui se venge comme les humains. Puis, au fur et à mesure de la Révélation, grâce à la prédication des prophètes, on a commencé à découvrir Dieu tel qu’il est, et non pas tel qu’on l’imaginait ; alors le mot « vengeance » est resté mais son sens a complètement changé ; nous avons déjà vu plusieurs fois dans la Bible ce phénomène de retournement complet du sens d’un mot : c’est le cas pour le sacrifice, par exemple, et aussi pour la crainte de Dieu.

Il a fallu bien des étapes et bien des siècles pour qu’on découvre le vrai visage de Dieu, un Dieu tout autre que nous et tout autre que ce que nous imaginons spontanément : « Ses pensées ne sont pas nos pensées et nos chemins ne sont pas ses chemins » (comme dit Isaïe : Is 55,8)... un Dieu qui n’est qu’amour et miséricorde pour tous les hommes sans exception, même les méchants, un Dieu qui « ne veut pas la mort du pécheur, mais qu’il se convertisse et qu’il vive » (Ez 18,23). On a peu à peu découvert que l’expression « voici la revanche de Dieu : il vient lui-même et va vous sauver » signifie ‘Dieu vous aime plus que tout être au monde, et, quelle que soit l’humiliation physique ou morale que vous ayez subie, il vient pour vous libérer, pour vous relever.’

Isaïe parlait de la libération des captifs de Babylone et de leur retour à Jérusalem ; mais l’humanité attend encore sa libération définitive de toute humiliation, de tout aveuglement, de toute surdité : ce sera l’œuvre du Messie, les contemporains de Jésus le savaient bien. C’est pour cela que pour se présenter à la synagogue de Nazareth (Luc 4), Jésus a cité un autre passage tout à fait semblable d’Isaïe « Le SEIGNEUR m’a envoyé porter un joyeux message aux humiliés, guérir ceux qui ont le cœur brisé, annoncer aux prisonniers la délivrance et aux captifs la liberté, annoncer les bienfaits du SEIGNEUR et le jour de la vengeance de notre Dieu. » (Is 61,1-2). Et quand les disciples de Jean lui ont demandé « Es-tu celui qui doit venir ? » Jésus a simplement répondu : « Allez rapporter à Jean ce que vous avez vu et entendu : Les aveugles voient, les boiteux marchent, les lépreux sont purifiés, les sourds entendent, les morts ressuscitent, la bonne nouvelle est annoncée aux pauvres » (Luc 7, 22) ... La bonne nouvelle, c’est que Dieu nous relève et nous sauve.
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PSAUME  145 (146),6...10 

 

7   Le SEIGNEUR garde à jamais sa fidélité,
     il fait justice aux opprimés,
     aux affamés il donne le pain,
     le SEIGNEUR délie les enchaînés.

8   Le SEIGNEUR ouvre les yeux des aveugles,
     le SEIGNEUR redresse les accablés,
     le SEIGNEUR aime les justes.
9   Le SEIGNEUR protège l'étranger.

     Il soutient la veuve et l'orphelin.
     Il égare les pas du méchant
10 D’âge en âge, le SEIGNEUR régnera,
     ton Dieu, ô Sion, pour toujours.
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LE CHANT DE JOIE DU RETOUR AU PAYS

Ce psaume ressemble à un inventaire ! L’inventaire des bénéficiaires des largesses de Dieu : opprimés, affamés, enchaînés, aveugles, accablés, étrangers, veuves et orphelins. Bref tous ceux que les hommes ignorent ou méprisent. Tous ceux-là, Dieu leur vient en aide.

Quand le peuple d’Israël chante ce psaume qui est une véritable profession de foi, c’est sa propre histoire qu’il raconte et il rend grâce pour la protection indéfectible de Dieu ; et si la liturgie du temple de Jérusalem lui fait chanter ce psaume, justement, c’est pour qu’il n’oublie pas la sollicitude que Dieu lui a témoignée, tout au long de son histoire, malgré ses faiblesses et ses péchés. Car Israël a effectivement connu toutes ces situations : l’oppression en Égypte, dont Dieu l’a délivré « à main forte et à bras étendu » comme ils disent ; et aussi l’oppression à Babylone et, là encore, Dieu est intervenu. Et ce psaume, d’ailleurs, a été écrit après le retour de l’Exil à Babylone, peut-être pour la dédicace du Temple restauré. Le Temple avait été détruit en 587 av. J.-C. par les troupes du roi de Babylone, Nabuchodonosor. Cinquante ans plus tard (en 538 av. J.-C.), quand Cyrus, roi de Perse, a vaincu Babylone à son tour, il a autorisé les Juifs, qui étaient esclaves à Babylone, à rentrer en Israël et à reconstruire leur Temple. Ce ne fut pas sans peine, comme on sait, mais le Temple fut finalement rebâti en 515 et on célébra sa Dédicace dans la joie et dans la ferveur. Le livre d’Esdras raconte : « Les fils d’Israël, les prêtres, les lévites et le reste des déportés firent dans la joie la Dédicace de cette Maison de Dieu » (Esd 6,16).

Ce psaume est donc tout imprégné de la joie du retour au pays. Une fois de plus, Dieu vient de prouver sa fidélité à son Alliance : Il a libéré son peuple, il a agi comme son plus proche parent, son vengeur, son « racheteur » (c’est-à-dire son « libérateur »), comme dit la Bible. Quand Israël relit son histoire, il peut témoigner que Dieu l’a accompagné tout au long de sa lutte pour la liberté « Le SEIGNEUR fait justice aux opprimés, le SEIGNEUR délie les enchaînés ». 

Israël a connu la faim, aussi, dans le désert, pendant l’Exode, et Dieu a envoyé la manne et les cailles pour sa nourriture : « Aux affamés, il donne le pain ». Et, peu à peu, on a découvert ce Dieu qui, systématiquement, prend parti pour la libération des enchaînés et pour la guérison des aveugles, pour le relèvement des petits de toute sorte.

Ils sont ces aveugles, encore, à qui Dieu ouvre les yeux, à qui Dieu se révèle progressivement, par ses prophètes, depuis des siècles ; ils sont ces accablés que Dieu redresse inlassablement, que Dieu fait tenir debout ; ils sont ce peuple en quête de justice que Dieu guide ; (« Dieu aime les justes »).

C’est donc un chant de reconnaissance qu’ils chantent ici.

« Le SEIGNEUR fait justice aux opprimés / Aux affamés, il donne le pain / Le SEIGNEUR délie les enchaînés / Le SEIGNEUR ouvre les yeux des aveugles / Le SEIGNEUR redresse les accablés / Le SEIGNEUR aime les justes / Le SEIGNEUR protège l’étranger / il soutient la veuve et l’orphelin. Le SEIGNEUR est ton Dieu pour toujours. » 

Vous avez remarqué l’insistance sur le nom « SEIGNEUR » : il traduit le fameux NOM de Dieu, le NOM révélé à Moïse au Buisson ardent : les quatre lettres « YHWH » qui disent la présence permanente, agissante, libérante de Dieu à chaque instant de la vie de son peuple

Je reprends la dernière ligne d’aujourd’hui : « Le SEIGNEUR est ton Dieu pour toujours ». » Le SEIGNEUR est ton Dieu », c’est la formule typique de l’Alliance : « Vous serez MON peuple et je serai VOTRE Dieu. » Chaque fois que l’on rencontre l’expression « mon Dieu », c’est un rappel de l’Alliance, de toute l’histoire, l’aventure de l’Alliance entre Dieu et son peuple choisi : Alliance à laquelle Dieu n’a jamais failli.

UN PROGRAMME DE VIE

« Le SEIGNEUR est ton Dieu pour toujours » ; une fois de plus, je remarque que la prière d’Israël est tendue vers l’avenir ; elle n’évoque le passé que pour fortifier son attente, son espérance.

Et d’ailleurs quand Dieu avait dit son nom à Moïse, il l’avait dit de deux manières : ce fameux nom, imprononçable en quatre lettres, YHWH que nous retrouvons partout dans la Bible, et en particulier dans ce psaume, que nous traduisons « le SEIGNEUR » ; mais aussi, et d’ailleurs il avait commencé par là, il avait donné une formule plus développée, « Ehiè asher ehiè » qui se traduit en français à la fois par un présent « je suis qui je suis » et par un futur « Je serai qui je serai ». Manière de dire sa présence permanente et pour toujours auprès de son peuple.

Ici, l’insistance sur le futur, « pour toujours » vise aussi à fortifier l’engagement du peuple : il est bien utile de se répéter ce psaume non seulement pour reconnaître la simple vérité de l’œuvre de Dieu en faveur de son Peuple, mais aussi pour se donner une ligne de conduite : car, en définitive, cet inventaire est aussi un programme de vie : si Dieu a agi ainsi envers Israël, celui-ci se sent tenu d’en faire autant pour les autres ; tous les exclus ne connaîtront l’amour que Dieu leur porte qu’à travers le comportement de ceux qui en sont les premiers témoins. Et d’ailleurs, pour être sûr que le peuple se conforme peu à peu à la miséricorde de Dieu, la Loi d’Israël comportait beaucoup de règles de protection des veuves, des orphelins, des étrangers.

La Loi n’avait qu’un objectif : faire d’Israël un peuple libre, respectueux de la liberté d’autrui. Parce que Dieu mène inlassablement son peuple, et à travers lui, l’humanité tout entière, sur un long chemin de libération.

Quant aux prophètes, c’est principalement sur l’attitude par rapport aux pauvres et aux affligés de toute sorte qu’ils jugeaient de la fidélité d’Israël à l’Alliance. Si on fait l’inventaire des paroles des prophètes, on est obligé d’admettre que leurs rappels à l’ordre portent majoritairement sur deux points : une lutte acharnée contre l’idolâtrie, d’une part, et les appels à la justice et au souci des autres, d’autre part. Jusqu’à oser dire de la part de Dieu « C’est la miséricorde que je veux et non les sacrifices, la connaissance de Dieu et non les holocaustes. » (Os 6,6) ; ou encore : « On t’a fait savoir, ô homme, ce qui est bien, ce que le SEIGNEUR exige de toi : rien d’autre que respecter le droit, aimer la fidélité et marcher humblement avec ton Dieu. » (Mi 6,8).

Nous avions lu dans le livre du Siracide que « les larmes de la veuve coulent sur les joues de Dieu » (Si 35,18)... cela veut dire que toutes les larmes de tous ceux qui souffrent coulent sur les joues de Dieu... Si nous sommes assez près de Dieu, logiquement, elles devraient couler aussi sur nos joues à nous !... C’est probablement cela, être à son image ?
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Note

1 – En hébreu, une telle formule « Je suis qui je suis » ou « je fais miséricorde à qui je fais miséricorde » (le pronom relatif reliant deux expressions semblables) est tout simplement un superlatif, donc une forme emphatique.
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LECTURE DE LA LETTRE DE SAINT JACQUES 2,1-5

 

1   Mes frères, 
dans votre foi en Jésus Christ, notre Seigneur de gloire, 
n’ayez aucune partialité envers les personnes. 

2   Imaginons que, dans votre assemblée, arrivent en même temps
un homme au vêtement rutilant, portant une bague en or, 
et un pauvre au vêtement sale. 

3   Vous tournez vos regards vers celui qui porte le vêtement rutilant 
et vous lui dites : 
« Assieds-toi ici, en bonne place » ; 
et vous dites au pauvre : 
« Toi, reste là debout », 
ou bien : 
« Assieds-toi au bas de mon marchepied. » 

4   Cela, n’est-ce pas faire des différences entre vous, 
et juger selon de faux critères ? 

5   Écoutez donc, mes frères bien-aimés ! 
Dieu, lui, n’a-t-il pas choisi 
ceux qui sont pauvres aux yeux du monde 
pour en faire des riches dans la foi, 
et des héritiers du Royaume 
promis par lui à ceux qui l’auront aimé ?

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LE SEIGNEUR NE JUGE PAS SELON LES APPARENCES

La petite parabole sur le pauvre et le riche dans l'assemblée chrétienne paraît à première vue un peu caricaturale ; bien sûr, aucun de nous ne tomberait dans ce travers ! Encore que... Il suffirait peut-être de changer un tout petit peu le décor pour que nous nous retrouvions en pays connu ; les snobismes de toute sorte ont cours dans tous les cercles de la société. L'accueil des plus pauvres dans l'Église demeure difficile et il y a bien des formes de pauvreté. Ce que Jacques vise donc, ce sont les discriminations, quelles qu'elles soient : d'ordre racial, ethnique, social, financier ou autre.

Pas besoin d’avoir la foi pour cela, me direz-vous ; toute société de droit (c’en est même la définition, justement) recommande l’égalité de tous devant la justice. Israël connaît ce genre de préceptes : « Ne commettez pas d’injustice dans les jugements, n’avantage pas le faible et ne favorise pas le grand, mais juge avec justice ton compatriote. » (Lv 19,15). Mais ce qui est particulier à Israël, une fois de plus, c’est la source de sa Loi, qui n’est autre que Dieu lui-même. Dans le cas présent, c’est parce que Dieu lui-même est impartial, que les hommes sont invités à l’être. En voici quelques exemples : « Vous n’aurez pas de partialité dans le jugement : entendez donc le petit comme le grand, n’ayez peur de personne, car le jugement appartient à Dieu. » (Dt 1,17)... « C’est le SEIGNEUR votre Dieu qui est le Dieu des dieux et le Seigneur des seigneurs, le Dieu grand et redoutable, l’impartial, l’incorruptible. » (Dt 10,17)... « Lui seul ne favorise pas les princes et ne fait pas plus de cas du richard que du pauvre, car tous sont l’œuvre de sa main. » (Jb 34,19)... Et les prophètes ne sont pas en reste, on s’en doute : Malachie, par exemple, fustige les responsables du peuple : « Vous ne suivez pas mes voies et vous faites preuve de partialité dans vos décisions. » (Ml 2,9). Et l’on aime à raconter l’histoire du choix de David par le prophète Samuel : Jessé avait huit fils, parmi lesquels, Samuel le savait, il y avait l’élu de Dieu. Et voici que l’aîné se présente : Samuel le trouve grand, bien fait, c’est sûrement lui. Eh non, justement. Voici la suite du texte : « Le SEIGNEUR dit à Samuel : Ne considère pas son apparence ni sa haute taille. Il ne s’agit pas ici de ce que voient les hommes : les hommes voient ce qui leur saute aux yeux, mais le SEIGNEUR voit le cœur. » (1 S 16,7). On se le redira souvent !

Le Nouveau Testament, bien sûr, n’a pas contredit cette donnée bien établie de la Révélation. Paul affirme « En Dieu, il n’y a pas de partialité. » (Rm 2,11), et Pierre en écho : « Vous invoquez comme Père celui qui, sans partialité, juge chacun selon son œuvre. » (1 Pi 1,17). Mais au fait, la deuxième partie du texte de ce dimanche n’est-elle pas en contradiction avec l’affirmation de l’impartialité de Dieu ? C’est Jacques qui parle : « Dieu, lui, n’a-t-il pas choisi ceux qui sont pauvres aux yeux du monde ? » Alors, Dieu aurait-il une préférence pour les pauvres ?

UN TRÉSOR DANS DES VASES D’ARGILE

Pour commencer, il ne faut pas oublier que, dans la Bible, choix ne signifie pas « préférence » mais choix pour une mission, toujours. Voilà une spécificité de la Révélation. Le peuple d’Israël le sait d’expérience, lui qui a été choisi, pour une mission bien particulière ; mais qui sait fort bien que Dieu aime tous les peuples et tous les hommes, infiniment. L’infini n’est pas mesurable, par hypothèse. Sans parler de préférence, donc, au sens habituel de ce mot, parlons de choix ; et il semble bien que Dieu confie aux pauvres une mission particulière. « Ce qui est folie dans le monde, Dieu l’a choisi pour confondre les sages ; ce qui est faible dans le monde, Dieu l’a choisi pour confondre ce qui est fort ; ce qui dans le monde est vil et méprisé, ce qui n’est pas, Dieu l’a choisi pour réduire à rien ce qui est, afin qu’aucune créature ne puisse s’enorgueillir devant Dieu. » (1 Co 1,26-28).

Et de fait, dans l’histoire d’Israël, la Bible semble prendre un malin plaisir à montrer que Dieu se plaît à choisir les plus petits. Abraham était un vieillard sans enfant, donc sans avenir, quand Dieu l’a choisi comme tête de son peuple ; Moïse était réduit à l’exil pour avoir tué un Égyptien ; David n’était ni le plus beau ni le plus grand, ni le plus vertueux, des fils de Jessé, semble-t-il ; et que dire de Salomon sur ce chapitre ? Jérémie était un jeune homme faible et craintif et Dieu en a fait un prophète intrépide et infatigable. Bethléem était le plus petit des clans de Juda ; et de Nazareth, on n’a jamais rien vu sortir de bon. Et pourtant, c’est avec tous ces pauvres-là que Dieu a révélé ses richesses au monde. C’est Paul qui nous en donne le secret : « Ce trésor, nous le portons dans des vases d’argile, pour que cette incomparable puissance soit reconnue comme étant de Dieu et non de nous. » (2 Co 4,7).
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ÉVANGILE DE JÉSUS-CHRIST SELON SAINT MARC 7, 31 - 37

 

     En ce temps-là,     
31 Jésus quitta le territoire de Tyr ;
     passant par Sidon, il prit la direction de la mer de Galilée
     et alla en plein territoire de la Décapole.
32 des gens lui amènent un sourd qui avait aussi de la difficulté à parler
     et supplient Jésus de poser la main sur lui.
33 Jésus l’emmena à l’écart, loin de la foule,
     lui mit les doigts dans les oreilles,
     et, avec sa salive, lui toucha la langue.
34 Puis, les yeux levés au ciel,         
     il soupira et lui dit :
     « Effata ! », c’est à dire : » Ouvre-toi ! »
35 Ses oreilles s’ouvrirent ;   
     sa langue se délia,
     et il parlait correctement.
36 Alors Jésus leur ordonna  
     de n’en rien dire à personne ;
     mais plus il leur donnait cet ordre,
     plus ceux-ci le proclamaient.
37 Extrêmement frappés, ils disaient :
     « Il a bien fait toutes choses :
     il fait entendre les sourds et parler les muets. »
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LA VENUE DU MESSIE CHEZ LES PAÏENS

Après la discussion avec les Juifs sur les règles de pureté, Jésus était parti en territoire païen ; là, il a guéri la fille de la syro-phénicienne qui avait manifesté une foi que Jésus aurait bien voulu trouver auprès de ses compatriotes. Les épisodes suivants se déroulent également en territoire païen, en Décapole, plus précisément : c’était une confédération de dix villes grecques, pour la plupart situées à l’est du Jourdain, que Pompée avait soustraites à l’administration d’Hérode et rattachées à la province romaine de Syrie. C’étaient des villes de culture grecque et non juive. Marc ne précise pas de quelle ville il s’agit, la pointe de son propos n’est pas là. C’est ici que se déroule l’épisode de ce dimanche, la guérison d’un homme qui était doublement infirme : il était à la fois sourd et bègue. Nous verrons tout à l’heure que Marc a choisi soigneusement ce vocabulaire.

Pour l’instant, je reprends le texte : Jésus quitte donc la région de Tyr ; passant par Sidon, il prend la direction du lac de Galilée et se rend en plein territoire de la Décapole, (c’est-à-dire en milieu païen). On lui amène un sourd-bègue, et on le prie de poser la main sur lui. Alors, Jésus fait quelque chose qu’il n’avait jamais fait jusqu’ici, il emmène l’infirme à l’écart, loin de la foule et il fait sur lui les gestes que faisaient habituellement les guérisseurs : « Jésus l’emmena à l’écart, loin de la foule, lui mit les doigts dans les oreilles, et, prenant de la salive, lui toucha la langue. » Il ne change donc pas les gestes, mais il va leur donner un sens nouveau : car, à partir de là, Jésus diffère des autres : « les yeux levés au ciel, il soupira et lui dit : Effata ! c’est-à-dire : Ouvre-toi ! » Le geste de lever les yeux au ciel est sans ambiguïté : Jésus ne guérit que grâce au pouvoir que lui donne son Père.

Quant au soupir, à en croire le vocabulaire, il s’agit plutôt d’un gémissement : le même mot est employé dans les Actes des Apôtres par Étienne dans son discours pour décrire la souffrance du peuple d’Israël esclave en Égypte ; Paul emploie ce mot également pour dire l’impatience de la création  captive en attente de sa délivrance : « La création tout entière gémit dans les douleurs d’un enfantement qui dure encore » (Rm 8,22) et il l’emploie encore quand il parle de l’Esprit Saint qui prie dans le cœur des croyants (Rm 8, 26). En Jésus qui gémit, n’y a-t-il pas tout cela ? L’humanité attendant sa délivrance ? Et aussi l’Esprit qui intercède pour nous ? Parce que notre souffrance ne peut laisser Dieu indifférent.

 

IL FAIT ENTENDRE LES SOURDS ET PARLER LES MUETS

Et voilà notre infirme guéri : « Ses oreilles s’ouvrirent ; sa langue se délia, et il parlait correctement. » Une fois de plus, Jésus donne une consigne stricte de silence : espère-t-il être obéi ? Peine perdue. « Alors Jésus leur ordonna de n’en rien dire à personne ; mais plus il leur donnait cet ordre, plus ceux-ci le proclamaient. Extrêmement frappés, ils disaient : Il a bien fait toutes choses : il fait entendre les sourds et parler les muets. » Sans le savoir, puisqu’ils sont des païens, ils citent les Écritures : « Il a bien fait toutes choses » est une reprise du constat de la Genèse ; se retournant sur l’œuvre qu’il avait faite en sept jours « Dieu vit tout ce qu’il avait fait. Voilà, c’était très bon. » (Gn 1,31) ; « il fait entendre les sourds et parler les muets » est un rappel des promesses d’Isaïe pour l’ère de bonheur qui s’ouvrira au moment de la venue du Messie : « Alors s’ouvriront les yeux des aveugles et les oreilles des sourds. Alors le boiteux bondira comme un cerf et la bouche du muet criera de joie. » (Is 35,5-6 ; texte de la première lecture de ce dimanche). Les promesses messianiques sont donc pour tous, Juifs et païens. Et, curieusement, ce sont les païens, apparemment, qui en déchiffrent le mieux les signes. Ils « proclamaient » nous dit Marc ; là encore, il ne choisit certainement pas le mot par hasard ; il a usé du même pour Jean-Baptiste (1,4 « proclamant un baptême de conversion en vue du pardon des péchés »), pour le lépreux (1,45 « une fois parti, il se mit à proclamer bien haut et à répandre la nouvelle ») ; enfin, ce sera l’ordre donné par Jésus à ses apôtres après sa Résurrection (16,15 « Allez par le monde entier, proclamer l’évangile à toutes les créatures. »)

Cette attitude ouverte des païens contraste avec la difficulté des disciples : Marc accumule tout au long de son évangile des notations très négatives à leur propos, faisant ainsi ressortir la solitude de Jésus. À de multiples reprises, en effet, l’évangéliste rapporte des paroles de Jésus non équivoques sur leur difficulté à entrer dans son mystère : par exemple, après la parabole du semeur, « Vous ne comprenez pas cette parabole ! Alors comment comprendrez-vous toutes les paraboles ? » (4,13) ; à la fin de l’épisode de la tempête apaisée : « Pourquoi avez-vous si peur ? Vous n’avez pas encore la foi ? » (4,40-41) ; et surtout après la deuxième multiplication des pains : « Vous ne saisissez pas encore et vous ne comprenez pas ? Avez-vous le cœur endurci ? Vous avez des yeux : ne voyez-vous pas ? Vous avez des oreilles : n’entendez-vous pas ? » (8,18). Cette surdité et cet aveuglement subsisteront jusqu’après la Résurrection de Jésus : « Il leur reprocha leur incrédulité et la dureté de leur cœur parce qu’ils n’avaient pas cru ceux qui l’avaient vu ressuscité. » (16,14).

Alors nous comprenons mieux l’intérêt tout spécial que Marc porte au récit qui nous retient ici (la guérison du sourd-muet en Décapole) et, un peu plus loin, à la guérison d’un aveugle à Bethsaïde, en territoire juif cette fois (deux récits propres à Marc) ; quoi qu’il en soit de nos lenteurs à croire, le temps messianique est bel et bien arrivé pour tous les hommes. Comme l’avait encore dit Isaïe : « Les yeux de ceux qui voient ne seront plus fermés, les oreilles de ceux qui entendent seront attentives, les gens pressés réfléchiront pour comprendre et la langue de ceux qui bégaient parlera vite et distinctement. » (Is 32,3-4).
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Compléments

« Effata », c’est à dire « Ouvre-toi »

Lors de la célébration du baptême d’un adulte, le prêtre lit précisément ce passage de l’évangile de Marc, puis il touche les oreilles et les lèvres du baptisé en disant : « Effata », c’est-à-dire « Ouvrez-vous, afin de proclamer, pour la louange et la gloire de Dieu, la foi qui vous a été transmise. » On entend résonner ici la prière du psaume : « Seigneur, ouvre mes lèvres et ma bouche annoncera ta louange » (Ps 50/51,17), tout autant que la phrase de Paul : « Nul ne peut dire Jésus est Seigneur, si ce n’est par l’Esprit Saint. » (1 Co 12,3). Dieu seul peut nous inspirer pour parler de lui, mais c’est notre liberté qui choisit de proclamer sa louange.

L’homme sourd qui bégayait

Selon son habitude, Marc a soigneusement choisi son vocabulaire ; pour décrire le handicap de celui que Jésus va guérir, il ne le qualifie pas de « muet », mais il emploie un mot grec inhabituel que l’on ne rencontre ailleurs qu’une seule fois dans toute la Bible, chez Isaïe dans une phrase qui caractérisait le Messie : « La bouche du bègue criera de joie » (Is 35,6, texte grec).

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26 août 2021 4 26 /08 /août /2021 23:01
Ces commentaires, trouvés sur le site "Église catholique en France", permettent à toute personne de bonne volonté, chrétienne ou non, de mieux comprendre la Bible, le livre le plus diffusé au monde, en
  • décodant le langage imagé utilisé par l'auteur.

Je souhaite arriver à mettre ici, chaque dimanche, les commentaires de Marie-Noëlle Thabut. Ma seule contribution consiste à surligner les passages que je trouve les plus enrichissants et à écrire en rouge ceux qui parlent d'un thème qui m'est cher : la liberté (trois autres pages de mon blog sont consacrées à ces passages des Évangiles, du reste du Nouveau Testament ou de l'Ancien Testament qui parlent de la liberté). D'après Marie-Noëlle Thabut, "... si nous ne trouvons pas dans les textes une parole libérante, c'est que nous ne les avons pas compris."

Attention le texte écrit peut différer des versions audio (Radio-Notre-Dame) et vidéo (KTO TV) qui ont été modifiées par Marie-Noëlle Thabut, parfois pour les améliorer, parfois pour s'adapter aux formats imposés par ces chaînes de radio ou de télévision. Dans cette hypothèse, nous mettons en italiques les passages supprimés pour ces médias.

Version audio, trouvée sur le site de Radio-Notre-Dame (disponible seulement à compter du 28 août 2021).

PREMIÈRE LECTURE - Deutéronome 4, 1... 8

Moïse disait au peuple :
1 « Maintenant, Israël, écoute les commandements et les décrets
que je vous enseigne pour que vous les mettiez en pratique.
Ainsi vous vivrez, et vous entrerez en possession
du pays que vous donne le SEIGNEUR,
le Dieu de vos pères.
2 Vous n'ajouterez rien à ce que je vous ordonne,
et vous n'y enlèverez rien,
mais vous garderez les ordres du SEIGNEUR votre Dieu
tels que je vous les prescris.
6 Vous les garderez, vous les mettrez en pratique ;
ils seront votre sagesse et votre intelligence
aux yeux de tous les peuples.
Quand ceux-ci entendront parler de tous ces commandements,
ils s'écrieront :
Il n'y a pas un peuple sage et intelligent comme cette grande nation !
7 Quelle est en effet la grande nation
dont les dieux soient aussi proches
que le SEIGNEUR notre Dieu est proche de nous
chaque fois que nous l'invoquons ?
8 Et quelle est la grande nation
dont les commandements et les décrets
soient aussi justes
que toute cette Loi que je vous présente aujourd'hui ? »


Pour comprendre la pointe de ce discours, il faut se souvenir que le livre du Deutéronome est antidaté, c’est-à-dire qu’il a été écrit très longtemps après la mort de Moïse. Ces paroles sont attribuées à Moïse ; en réalité, elles disent ce que Moïse dirait s’il était encore de ce monde quand le livre du Deutéronome est écrit (entre le huitième et le sixième siècles). Si l’auteur insiste pour qu’on n’ajoute ni ne retranche rien à la Loi donnée au Sinaï, c’est parce que, depuis le temps, on a pris beaucoup de libertés. Alors, il rappelle l’essentiel, ce qu’on n’aurait jamais dû oublier.
A savoir que l’Alliance est à double sens, d’abord. Dieu s’est engagé envers ce petit peuple : il a promis une terre ; or, c’est chose faite, Dieu a bel et bien tenu sa promesse ; Moïse a bien dû dire des choses pareilles : « Maintenant, Israël, écoute les commandements et les décrets que je vous enseigne pour que vous les mettiez en pratique. Ainsi vous vivrez, et vous entrerez en possession du pays que vous donne le SEIGNEUR, le Dieu de vos pères. » Mais il n’en a jamais vu la réalisation ; tandis que, des siècles plus tard, quand résonnent les paroles du Deutéronome, elles sonnent comme un reproche sanglant ; car si Dieu a tenu sa promesse, on ne peut pas en dire autant du peuple : à partir du moment où les Israélites sont entrés en Canaan (ce qui s’appellera plus tard le pays d’Israël), ils ont été tentés en permanence d’abandonner leur propre religion pour celle de leurs nouveaux voisins. Et ils ont bien souvent manqué aux commandements depuis l’observance du sabbat, jusqu’au respect des parents, en passant par tous les commandements sur la protection des pauvres et la justice sociale.
Or la terre promise avait été donnée (ou plutôt confiée) à ce peuple pour qu’il y vive saintement : et on sait que le mot « saint » dans la Bible signifie « Autre ». Nous aimons dire « Terre sainte », mais nous devrions dire « Terre Autre », une terre faite pour qu’on y vive autrement ; et c’est tout un programme ! Cela signifie au moins trois choses : premièrement, une terre donnée pour le bonheur, parce que le projet de Dieu sur l’humanité n’est que bonheur ; pendant l’Exode, quand des émissaires de Moïse ont exploré pour la première fois le pays de Canaan, ils sont revenus de leur expédition en disant : « Le pays que le SEIGNEUR nous donne, c’est un bon pays », traduisez « un pays pour être heureux ». Et l’on connaît la formule consacrée « un pays ruisselant de lait et de miel », ce qui symbolise à la fois la profusion (ruisselant) et la douceur (du lait et du miel). Un pays où ruissellent le lait et le miel, quand on est dans le désert... c’est le rêve ! Deuxièmement, la terre confiée par Dieu était appelée à devenir terre de justice et de paix ; par exemple, dès le début de son installation en Canaan, le peuple a appris de la bouche même de Dieu qu’il n’était pas seul au monde et qu’il fallait apprendre à cohabiter. Et la longue histoire d’Israël peut se lire comme une histoire de la conversion de la violence au moins au niveau de l’idéal individuel et collectif.
Troisièmement, et c’est la condition des deux autres, la terre est donnée pour qu’Israël puisse vivre selon la Torah. La Terre Sainte est l’espace où l’on peut apprendre à vivre selon la Loi de Dieu. On sait bien que quand on est mélangés avec des peuples idolâtres, la tentation est trop forte de les imiter ; cela a été un problème sans cesse renaissant.
Tout cela est sous-entendu dans la recommandation du texte de ce dimanche : « Maintenant, Israël, écoute les commandements et les décrets que je vous enseigne pour que vous les mettiez en pratique. Ainsi vous vivrez, et vous entrerez en possession du pays que vous donne le SEIGNEUR » ; si l’on sait que ce texte date probablement de l’Exil à Babylone, alors on peut traduire : « Ce pays, vous ne l’auriez jamais perdu si vous aviez vécu dans le respect de la Torah ; conclusion : quand vous y rentrerez, tâchez, cette fois, d’être fidèles aux commandements. »
La fidélité ne devait pas être facile, car l’auteur invente un argument nouveau pour la justifier, du genre : « notre Torah est la meilleure du monde, et les autres peuples nous l’envient » : « Vous garderez les commandements, vous les mettrez en pratique ; ils seront votre sagesse et votre intelligence aux yeux de tous les peuples. Quand ceux-ci entendront parler de tous ces commandements, ils s’écrieront : « il n’y a pas un peuple sage et intelligent comme cette grande nation ! » Au passage, on reconnaît là une familiarité avec le livre des Proverbes qui considère que la pratique des commandements est le meilleur apprentissage de la Sagesse (voir le commentaire de Proverbes 9, 1-6 ; vingtième dimanche).
Autre argument, le meilleur qui puisse être invoqué : la douceur de la vie dans l’Alliance ; une fois de plus nous sommes remis en présence de cette expérience spirituelle unique au monde dont le peuple d’Israël a eu le privilège : « Quelle est en effet la grande nation dont les dieux soient aussi proches que le SEIGNEUR notre Dieu est proche de nous chaque fois que nous l’invoquons ? »
À notre tour, peuple de baptisés, nous pouvons redire en vérité : « Quelle est la grande nation dont les dieux soient aussi proches que le Seigneur notre Dieu est proche de nous chaque fois que nous l’invoquons ? »


PSAUME - 14 (15)

1 Qui entrera dans ta maison, SEIGNEUR ?
Qui habitera ta sainte montagne ?

2 Celui qui se conduit parfaitement,
qui agit avec justice
et dit la vérité selon son cœur.

3 Il met un frein à sa langue,
ne fait pas de tort à son frère
et n'outrage pas son prochain.

4 A ses yeux le réprouvé est méprisable
mais il honore les fidèles du SEIGNEUR.
S'il a juré à ses dépens,
il ne reprend pas sa parole.

5 Il prête son argent sans intérêt,
n'accepte rien qui nuise à l'innocent.
Qui fait ainsi demeure inébranlable.


Nous avons eu l’occasion de noter, souvent, que les psaumes ont tous été composés dans le but d’accompagner une action liturgique, au cours des pèlerinages et des fêtes au temple de Jérusalem. Le psautier pourrait être comparé aux livres de chants qui nous accueillent aux portes de nos églises, comportant des chants prévus pour toute sorte de célébrations ; ici le pèlerin arrive aux portes du Temple et pose la question : suis-je digne d’entrer ?
Bien sûr, il connaît d’avance la réponse : « Soyez saints parce que je suis Saint » disait le livre du Lévitique (19, 2). Ce psaume ne fait qu’en tirer les conséquences : à celui qui désire entrer dans le Temple (la « maison » de Dieu), il rappelle les exigences d’une conduite digne du Dieu saint. « Qui entrera dans ta maison, SEIGNEUR ? Qui habitera ta sainte montagne ? » La réponse est simple : « Celui qui se conduit parfaitement, qui agit avec justice et dit la vérité selon son cœur. » Les autres versets ne font que la détailler : être juste, être vrai, ne faire de tort à personne. Tout compte fait, cela ressemble à s’y méprendre au Décalogue : « Tu ne commettras pas de meurtre, Tu ne commettras pas d’adultère, tu ne commettras pas de rapt, Tu ne témoigneras pas faussement contre ton prochain, Tu n’auras pas de visée sur la maison de ton prochain... » (Ex 20). Et quand Ézéchiel dessine le portrait-robot de l’homme juste, il dit exactement la même chose : « Il accomplit le droit et la justice ; il ne mange pas sur les montagnes (les banquets en l’honneur des idoles) ; il ne lève pas les yeux vers les idoles de la maison d’Israël (de même c’est l’idolâtrie qui est visée ici) ; il ne déshonore pas la femme de son prochain... il n’exploite personne ; il rend le gage reçu pour dette ; il ne commet pas de rapines ; il donne son pain à l’affamé ; il couvre d’un vêtement celui qui est nu ; il ne prête pas à intérêt ; il ne prélève pas d’usure ; il détourne sa main de l’injustice ; il rend un jugement vrai entre les hommes ; il chemine selon mes lois ; il observe mes coutumes, agissant d’après la vérité : c’est un juste ; certainement, il vivra - oracle du SEIGNEUR Dieu. » (Ez 18, 5-9).
Le prophète Michée, quant à lui, nous dit la question que lui posaient souvent ses ouailles (c’est exactement la même que celle des pèlerins notre psaume) : « Avec quoi me présenter devant le SEIGNEUR, m’incliner devant le Dieu de là-haut ? Me présenterai-je devant lui avec des holocaustes ? Avec des veaux d’un an ? Le SEIGNEUR voudra-t-il des milliers de béliers ? Des quantités de torrents d’huile ? Donnerai-je mon premier-né pour prix de ma révolte ? Et l’enfant de ma chair pour mon propre péché ? » Et voilà la réponse du prophète : « On t’a fait connaître, ô homme, ce qui est bien, ce que le SEIGNEUR exige de toi : rien d’autre que respecter le droit, aimer la fidélité et t’appliquer à marcher avec ton Dieu. » (Mi 6, 6-8). Et Isaïe, son contemporain, n’est pas en reste. Lorsqu’on lui demande : « Qui d’entre nous pourra tenir ? », il répond : « Celui qui se conduit selon la justice, qui parle sans détour, qui refuse un profit obtenu par la violence, qui secoue les mains pour ne pas accepter un présent, qui se bouche les oreilles pour ne pas écouter les paroles homicides, qui ferme les yeux pour ne pas regarder ce qui est mal. Celui-là résidera sur les hauteurs, les rochers fortifiés seront son refuge, le pain lui sera fourni, l’eau lui sera assurée. » (Is 33, 15-16). Un peu plus tard, Zacharie aura encore besoin de le répéter : « Voici les préceptes que vous observerez : dites-vous la vérité l’un à l’autre ; dans vos tribunaux prononcez des jugements véridiques qui rétablissent la paix ; ne préméditez pas de faire du mal l’un à l’autre ; n’aimez pas le faux serment, car toutes ces choses, je les déteste - oracle du SEIGNEUR. » (Za 8, 16-17).
C’est à la fois très classique et malheureusement toujours à reprendre. En attendant que celui-là seul qui en est capable change nos cœurs de pierre en cœurs de chair, comme dit Ézéchiel.
Ceci nous amène à relire ce psaume en l’appliquant à Jésus-Christ : les évangiles le décrivent comme le « doux et humble de cœur » (Mt 11, 29), attentif aux exclus : les lépreux (Mc 1), la femme adultère (Jn 8), et combien de malades et de possédés, Juifs ou païens ; et complètement étranger aux idées de profit, lui qui n’avait pas (une pierre) où reposer sa tête.
Celui surtout qui nous invite à relire avec lui le verset 3 en lui donnant une tout autre dimension : « Il met un frein à sa langue, ne fait pas de tort à son frère et n’outrage pas son prochain. » Avec Jésus-Christ, désormais, nous savons que le cercle de nos « prochains » peut s’étendre à l’infini : c’est tout l’enjeu de la parabole du Bon Samaritain par exemple.
Au milieu de tous ces beaux sentiments, le verset 4 ne fait-il pas tache ? « À ses yeux le réprouvé est méprisable » : et n’est-ce pas contradictoire avec le verset précédent : « Il ne fait pas de tort à son frère et n'outrage pas son prochain. » ? Voici le verset en entier : « À ses yeux le réprouvé est méprisable mais il honore les fidèles du SEIGNEUR ». Le réprouvé, c’est-à-dire celui qui n’est pas fidèle au Seigneur, l’infidèle, l’idolâtre, mérite bien la réprobation, comme son nom l’indique mais il fait encore partie du prochain. Ce verset peut donc paraître sans pitié. En réalité, c’est une résolution de fidélité : le pèlerin, promet de rejeter toute forme d’idolâtrie ; manière de dire à Dieu : « je partage ta cause, ce qui prouve ma bonne foi ». Au fond, c’est une formulation de l’éternel problème du choix, ce que l’on appelle « le thème des deux voies » que nous rencontrons si souvent dans les psaumes et chez les prophètes. Au moment d’entrer dans le Temple, le pèlerin décide de prendre définitivement le bon chemin.
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Complément
- Le hasard des rapprochements liturgiques fait parfois bien les choses. Nous commençons ce dimanche la lecture de la lettre de saint Jacques dont on pourrait presque croire qu'elle est un commentaire de ce psaume 14.


DEUXIÈME LECTURE - lettre de Saint Jacques 1, 17-18. 21b-22. 27

Frères,
17 les dons les meilleurs, les présents merveilleux,
viennent d'en haut,
ils descendent tous d'auprès du Père de toutes les lumières,
lui qui n'est pas, comme les astres,
sujet au mouvement périodique
ni aux éclipses passagères.
18 Il a voulu nous donner la vie
par sa parole de vérité,
pour faire de nous les premiers appelés
de toutes ses créatures.
21 Accueillez donc humblement
la parole de Dieu semée en vous :
elle est capable de vous sauver.
22 Mettez la parole en application,
ne vous contentez pas de l'écouter ;
ce serait vous faire illusion.
27 Devant Dieu notre Père,
la manière pure et irréprochable
de pratiquer la religion,
c'est de venir en aide
aux orphelins et aux veuves dans leur malheur,
et de se garder propre au milieu du monde.


Quittant la Lettre aux Éphésiens qui nous a accompagnés pendant plusieurs semaines, nous entrons dans la Lettre de Jacques : nouvel auteur, nouveaux destinataires ; et donc nouveau style, nouveau langage. Finies les grandes envolées et la méditation émerveillée sur le mystère du Christ. Finies ? Du moins apparemment. Car si le style de la lettre de Jacques semble moins enflammé, il résonne pourtant de la foi au Christ. Dès le premier verset, par exemple, il se présente : « Jacques, serviteur de Dieu et du Seigneur Jésus-Christ... »
Dans notre texte de ce dimanche, tout se passe comme si le prédicateur s’adressait à des nouveaux baptisés, ceux qu’on appelait les « néophytes » (littéralement « nouvelles plantes »). Comme faisait saint Cyrille de Jérusalem dans ses « Catéchèses » (appelées « Mystagogiques » parce qu’elles sont une « découverte à partir des mystères ») Jacques invite ses nouveaux baptisés à explorer avec lui ce qui sera désormais leur nouvelle vie. Désormais ils vivront dans le don de Dieu, dans la lumière de Dieu (v. 17-18), dans la parole de Dieu (v. 21) : ainsi renouvelés, ils se mettront au service des pauvres, à l’image du Christ (v. 22. 27).
Tout d’abord, le prédicateur les invite à contempler le don de Dieu : « Les dons les meilleurs, les présents merveilleux, viennent d’en haut, ils descendent tous d’auprès du Père » ; les Juifs déjà en étaient convaincus ; mais pour un chrétien, le don par excellence, le « don le meilleur », le « présent merveilleux » c’est Jésus-Christ : « Dieu a tant aimé le monde qu’il a donné son Fils, son unique, pour que tout homme qui croit en lui ne périsse pas mais ait la vie éternelle. » (Jn 3, 16).
On pense généralement que les lecteurs de Jacques étaient des chrétiens d’origine juive. Or on sait combien il était difficile pour les Juifs contemporains du Christ de reconnaître son origine divine ; est-ce pour cela que Jacques utilise, comme Jean l’expression « d’en-haut » (« les dons les meilleurs, les présents merveilleux, viennent d’en haut ») ? L’évangile de Jean nous rapporte que Jésus y a insisté à plusieurs reprises : « Vous êtes d’en-bas ; moi, je suis d’en-haut ; vous êtes de ce monde, moi je ne suis pas de ce monde. » (Jn 8, 23). Et dans les évangiles des dimanches précédents, nous avons entendu le discours de Jésus sur le pain de vie (toujours dans l’évangile de Jean) : « Je suis descendu du ciel non pour faire ma volonté, mais pour faire la volonté de celui qui m’a envoyé. » (Jn 6, 38). « Moi, je suis le pain vivant, qui est descendu du ciel » (Jn 6, 51). Être baptisé, c’est tout simplement accueillir ce don gratuit de Dieu qui nous fait partager la vie de son Fils. Don gratuit, assurément, Jacques le répète : « Dieu a voulu nous donner la vie » (v. 18).
Cette vie nouvelle, les baptisés l’accueillent comme une lumière au milieu des ténèbres de l’humanité. Dans les débuts de l’Église, on appelait les baptisés les illuminés, et lorsque la procession des nouveaux baptisés s’avançait dans la nuit pascale, on entendait résonner la prophétie d’Isaïe et on la voyait se réaliser : « Le peuple qui marchait dans les ténèbres a vu une grande lumière. Sur ceux qui habitaient le pays de l’ombre, une lumière a resplendi. » (Is 9, 1) ; on sait à quel point cette image de la lumière était parlante pour les premiers chrétiens. Jean a retenu cette phrase de Jésus : « Je suis la lumière du monde. Celui qui vient à ma suite ne marchera pas dans les ténèbres ; il aura la lumière qui conduit à la vie. » (Jn 8, 12). Alors l’expression de Jacques prend toute sa dimension : la foi consiste justement à reconnaître en Dieu le « Père de toutes les lumières ». Dans la célébration du Baptême, les catéchumènes manifestaient leur résolution de ne lever les yeux désormais que vers cette lumière-là ; la seule qui ne connaisse ni changements ni éclipses ! « Les dons les meilleurs, les présents merveilleux, viennent d’en haut, ils descendent tous d’auprès du Père de toutes les lumières, lui qui n’est pas, comme les astres, sujet au mouvement périodique ni aux éclipses passagères. »
Autre thème de cette méditation baptismale, la Parole : « Dieu a voulu nous donner la vie par sa parole de vérité » (v. 18). La Parole était au centre de la vie des Juifs, elle est encore au centre de la vie des baptisés, puisque, pour eux, le Christ est lui-même la Parole de Dieu donnée pour que le monde ait la vie. Comme dit Jean dans le prologue de son évangile : « Au commencement était le Verbe et le Verbe était tourné vers Dieu et le Verbe était Dieu... Le Verbe était la vraie lumière qui, en venant dans le monde, illumine tout homme... À ceux qui l’ont reçu, à ceux qui croient en son nom, il a donné de pouvoir devenir enfants de Dieu. » (Jn 1) Jacques, lui, joue sur le mot « néophyte », nouvelle plante ; il dit « La Parole de Dieu (a été) semée en vous ».1
Alors, comment pourrait-elle ne pas porter les fruits que Dieu en attend ? « Accueillez donc humblement la Parole de Dieu semée en vous : elle est capable de vous sauver. » Mais comme tous les prophètes de tous les temps, Jacques n’ignore pas que Dieu ne contraint jamais personne : ses dons sont sans conditions, mais nous restons libres de nos comportements, on ne le sait que trop. D’où l’exhortation finale : « Mettez la Parole en application, ne vous contentez pas de l’écouter ; ce serait vous faire illusion. Devant Dieu notre Père, la manière pure et irréprochable de pratiquer la religion, c’est de venir en aide aux orphelins et aux veuves dans leur malheur, et de se garder propre au milieu du monde. »
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Note
1 - Les Juifs du temps de Jésus utilisaient volontiers cette image inspirée de l'agriculture ; par exemple, une bénédiction juive du temps du Christ disait : « Béni es-tu, Seigneur notre Dieu, qui nous as donné la loi de vérité et qui as planté en nous la vie éternelle. » (citée par F. Manns dans « Une approche juive du Nouveau Testament » page 270)


ÉVANGILE - selon Saint Marc 7, 1-8. 14-15. 21-23

1 Les pharisiens et quelques scribes étaient venus de Jérusalem.
Ils se réunissent autour de Jésus
2 et voient quelques-uns de ses disciples prendre leur repas
avec des mains impures, c'est-à-dire non lavées.
3 - Les pharisiens, en effet, comme tous les Juifs,
se lavent toujours soigneusement les mains avant de manger,
fidèles à la tradition des anciens ;
4 et au retour du marché
ils ne mangent pas avant de s'être aspergés d'eau,
et ils sont attachés encore par tradition
à beaucoup d'autres pratiques :
lavage de coupes, de cruches et de plats. -
5 Alors les pharisiens et les scribes demandent à Jésus :
« Pourquoi tes disciples ne suivent-ils pas
la tradition des anciens ?
Ils prennent leur repas sans s'être lavé les mains. »
6 Jésus leur répond :
« Isaïe a fait une bonne prophétie sur vous, hypocrites,
dans ce passage de l’Écriture :
Ce peuple m'honore des lèvres,
mais son cœur est loin de moi.
7 Il est inutile, le culte qu'ils me rendent ;
les doctrines qu'ils enseignent
ne sont que des préceptes humains.
8 Vous laissez de côté le commandement de Dieu
pour vous attacher à la tradition des hommes . »
14 Puis Jésus appela de nouveau la foule :
« Écoutez-moi tous, et comprenez bien.
15 Rien de ce qui est extérieur à l'homme
et qui pénètre en lui
ne peut le rendre impur.
Mais ce qui sort de l'homme,
voilà ce qui rend l'homme impur. »
21 Il disait encore à ses disciples, à l'écart de la foule :
« C'est du dedans, du cœur de l'homme
que sortent les pensées perverses :
inconduite, vols, meurtres,
22 adultères, cupidités, méchancetés,
fraude, débauche, envie,
diffamation, orgueil et démesure.
23 Tout ce mal vient du dedans,
et rend l'homme impur. »


Tout a commencé parce que les disciples de Jésus ne se sont pas lavé les mains avant le repas : en bien des endroits du monde, cela ne poserait pas de problème ! La preuve, c’est que Marc est obligé d’expliquer à ses lecteurs qui ne sont pas d’origine juive, les usages tout à fait particuliers d’Israël : « Les pharisiens, en effet, comme tous les Juifs, se lavent toujours soigneusement les mains avant de manger, fidèles à la tradition des anciens ; et au retour du marché ils ne mangent pas avant de s’être aspergés d’eau, et ils sont attachés encore par tradition à beaucoup d’autres pratiques : lavage de coupes, de cruches et de plats. » Le mot « tradition », répété (dans le texte grec) aux versets 3 et 5 ne doit pas être entendu de manière péjorative : la tradition, c’est la richesse reçue des pères. Tout le long labeur des anciens pour découvrir le comportement qui plaît à Dieu se transmet sous forme de préceptes qui régissent les plus petits détails de la vie quotidienne. Commençons donc par rendre justice aux pharisiens et aux scribes : quand on s’impose à soi-même toute une discipline très stricte par fidélité à sa religion, on ne peut pas comprendre ceux qui n’en font pas autant. Et, à leurs yeux, cette rigueur d’observance paraissait essentielle : il s’agissait de préserver l’identité juive ; le peuple élu concevait son élection comme une mise à part et donc tout contact avec des païens (ou des objets touchés par eux) rendait impur, c’est-à-dire inapte à célébrer et même à vivre dignement la vie quotidienne.
Tout naturellement, donc, les pharisiens et les scribes présents s’indignent : « Pourquoi tes disciples ne suivent-ils pas la tradition des anciens ? Ils prennent leur repas sans s’être lavé les mains. » Ce qui est plus surprenant, c’est la réaction de Jésus : « Hypocrites ! » Cette sévérité laisse entendre qu’il y a un problème de fond. Comme souvent, face à un tel auditoire, Jésus cite l’Écriture, qui est pour eux la référence suprême : « Isaïe a fait une bonne prophétie sur vous, dans ce passage de l’Écriture : Ce peuple m’honore des lèvres, mais son cœur est loin de moi. Il est inutile, le culte qu’ils me rendent ; les doctrines qu’ils enseignent ne sont que des préceptes humains. » (Is 29, 13). Et Jésus commente la parole d’Isaïe : « Vous laissez de côté le commandement de Dieu pour vous attacher à la tradition des hommes. »
Quel est donc ce commandement de Dieu que les pharisiens et les scribes bafouent sans le savoir ? Jésus ne l’explique pas ici, mais ce qu’il leur reproche, visiblement, c’est d’avoir « le cœur loin de Dieu ». Qu’ont-ils fait de mal ? Ils ont méprisé les autres, tout simplement, et méprisé au nom de Dieu, voilà l’inexcusable. Nous retrouvons ici une remarque faite souvent au long des dimanches dans notre lecture de l’évangile de Marc : Jésus ne cesse de s’élever contre toute exclusion au nom de la religion ; c’est la toile de fond de ses controverses avec les autorités religieuses. C’est mal comprendre la Loi que de croire qu’il faudrait être séparé des autres hommes pour s’approcher de Dieu ! Au contraire, les prophètes avaient déployé toute leur énergie pour faire découvrir que le véritable culte qui plaît à Dieu commence par le respect des hommes. C’est un comble que la loi faite pour le bonheur de tous soit devenue une contrainte tatillonne et un prétexte à mépris. Servir le Dieu saint du Lévitique, le Dieu de pardon annoncé par Isaïe ne peut pas porter au mépris des autres.
Pour aller plus loin, Jésus entame une leçon sur la pureté : au sens biblique, la pureté, c’est l’aptitude à se rapprocher de Dieu ; or Dieu est amour et pardon, de nombreux prophètes l’ont dit et répété. La véritable pureté est donc une disposition du cœur, c’est la miséricorde ; l’impureté que Jésus reproche à ses adversaires, c’est « l’endurcissement du cœur » : « Ce qui sort de l’homme, voilà ce qui rend l’homme impur. » Et, un peu plus tard, il complète l’enseignement pour ses disciples : « C’est du dedans, du cœur de l’homme que sortent les pensées perverses : inconduite, vols, meurtres, adultères, cupidités, méchancetés, fraude, débauche, envie, diffamation, orgueil et démesure. Tout ce mal vient du dedans, et rend l’homme impur. »
Venons encore une fois au secours des pharisiens et des scribes : cette leçon-là ne pouvait pas être entendue pleinement tant que Dieu lui-même, en son Fils, n’était pas venu habiter chez les hommes ; prouvant par là que, contrairement à trop d’idées reçues, Dieu n’a pas peur du contact avec les êtres impurs que nous sommes. Comme pour en donner la preuve, aussitôt après cette controverse Jésus part en pays païen.
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Complément
- Le mouvement religieux « Pharisien » est né vers 135 av. J.-C. d’un désir de conversion ; son nom qui signifie « séparé » traduit un choix : le refus de toute compromission politique, de tout laisser-aller dans la pratique religieuse ; deux problèmes qui étaient à l’ordre du jour en 135. Le pharisianisme (en tant que mouvement) est donc tout à fait respectable. Et Jésus ne l’attaque jamais. Il ne refuse pas non plus de leur parler (Nicodème, Jn 3 ; Simon, Lc 7). Mais le plus bel idéal religieux peut avoir ses écueils : la rigueur d’observance peut engendrer une trop bonne conscience et rendre méprisant pour ceux qui n’en font pas autant. Plus profondément, vouloir être « séparé » n’est pas sans ambiguïté ; quand on sait que le dessein de Dieu est un projet de rassemblement dans l’amour. Ces déviances ont inspiré quelques paroles dures de Jésus : elles visent ce que l’on appelle le « pharisaïsme » ; de cela tous les mouvements religieux de tous les temps sont capables.

Commentaires de Marie-Noëlle Thabut, 29 08 2021, 22e dimanche du temps ordinaire B

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16 août 2021 1 16 /08 /août /2021 18:44

Ces commentaires, trouvés sur le site "Église catholique en France", permettent à toute personne de bonne volonté, chrétienne ou non, de mieux comprendre la Bible, le livre le plus diffusé au monde, en

  • décodant le langage imagé utilisé par l'auteur.

Je souhaite arriver à mettre ici, chaque dimanche, les commentaires de Marie-Noëlle Thabut. Ma seule contribution consiste à surligner les passages que je trouve les plus enrichissants et à écrire en rouge ceux qui parlent d'un thème qui m'est cher : la liberté (trois autres pages de mon blog sont consacrées à ces passages des Évangiles, du reste du Nouveau Testament ou de l'Ancien Testament qui parlent de la liberté). D'après Marie-Noëlle Thabut, "... si nous ne trouvons pas dans les textes une parole libérante, c'est que nous ne les avons pas compris."

Attention le texte écrit peut différer des versions audio (Radio-Notre-Dame) et vidéo (KTO TV) qui ont été modifiées par Marie-Noëlle Thabut, parfois pour les améliorer, parfois pour s'adapter aux formats imposés par ces chaînes de radio ou de télévision. Dans cette hypothèse, nous mettons en italiques les passages supprimés pour ces médias.

Version audio, trouvée sur le site de Radio-Notre-Dame (disponible seulement à compter du 21 août 2021).

LECTURE DU LIVRE DE JOSUÉ 24, 1-2a. 15-17. 18b

 

     En ces jours-là,
1   Josué réunit toutes les tribus d’Israël à Sichem ;
     puis il appela les anciens d’Israël,
     avec les chefs, les juges et les scribes ;
     ils se présentèrent devant Dieu.
2   Josué dit alors à tout le peuple :
15 « S’il ne vous plaît pas de servir le SEIGNEUR,
     choisissez aujourd’hui qui vous voulez servir :
     les dieux que vos pères servaient au-delà de l’Euphrate,
     ou les dieux des Amorites dont vous habitez le pays.
     Moi et les miens, nous voulons servir le SEIGNEUR. »
16 Le peuple répondit :
     « Plutôt mourir que d’abandonner le SEIGNEUR
     pour servir d’autres dieux
17 C’est le SEIGNEUR notre Dieu
     qui nous a fait monter, nous et nos pères,
     du pays d’Égypte, cette maison d’esclavage ;
     c’est lui qui, sous nos yeux, a accompli tous ces signes
     et nous a protégés
     tout le long du chemin que nous avons parcouru,
     chez tous les peuples au milieu desquels nous sommes passés.
18 Nous aussi, nous voulons servir le SEIGNEUR,
     car c’est lui notre Dieu. »
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JOSUÉ, LE MÉCONNU

S’il faut rendre à César ce qui est à César, comme dit Jésus, alors nous sommes injustes avec Josué. Nous ne lisons presque jamais le récit de son œuvre : il y a pourtant un livre entier qui porte son nom et ce n’est pas sans raison ! Il apparaît très tôt dans la grande aventure de l’Exode (Ex 17), et semble être le plus proche de Moïse, son fils spirituel, en quelque sorte.

Il avait depuis toujours fait montre d’une fidélité sans faille à Dieu et à Moïse ; et, juste avant sa mort, celui-ci a publiquement désigné son successeur : « Moïse appela Josué, et lui dit en présence de tout Israël : ‘Sois fort et courageux : c’est toi qui vas entrer avec ce peuple dans le pays que le SEIGNEUR a promis par serment à ses pères, c’est toi qui vas remettre au peuple son héritage. C’est le SEIGNEUR qui marchera devant toi, c’est lui qui sera avec toi ; il ne te lâchera pas, il ne t’abandonnera pas. Ne crains pas, ne t’effraie pas !’ » (Dt 31,7-8).

C’est donc Josué qui succéda à Moïse, et eut l’honneur et la responsabilité de faire entrer les fils d’Israël en terre promise. Le livre qui porte son nom rapporte les premiers événements qui marquèrent l’entrée des tribus d’Israël en Canaan ; notre texte de ce dimanche est le dernier grand moment de sa carrière : avant de mourir, il convoque une grande assemblée des douze tribus et scelle leur union autour de l’Alliance conclue au Sinaï.

Deuxième grand nom de ce texte, Sichem (l’actuelle Naplouse) ; nous le connaissons le plus souvent par le Nouveau Testament : quand saint Jean rapporte le récit de la rencontre de Jésus avec la Samaritaine (Jn 4), il juge utile de préciser que cela se passe « non loin » de l’antique Sichem ; mais, si Jean en parle, c’est parce que, dans l’Ancien Testament, déjà, elle avait joué un grand rôle : on rappelait volontiers qu’Abraham y avait élevé un autel ; Jacob également ; c’est là aussi que Joseph fut enterré. Plus tard, après le schisme qui déchira le royaume en deux à la mort de Salomon, elle devint la première capitale du royaume du Nord.

Mais la véritable grandeur de Sichem est ailleurs : car elle est devenue le symbole du choix ; Jacob, déjà, au cours de ses pérégrinations, avait pris là une grande décision ; dans un geste ostentatoire de fidélité au Dieu qu’il avait découvert à Béthel, il avait obligé sa famille à abandonner les faux dieux et il avait enterré toutes leurs statues et autres amulettes au pied d’un arbre (Gn 35,4) ; et voici, avec notre texte du livre de Josué le grand moment de Sichem : « Josué réunit toutes les tribus d’Israël à Sichem ».

Qui a pu écrire ce texte ? Quand ? Et pour qui ? On ne sait pas le dire, vu la difficulté de reconstituer l’histoire réelle de l’entrée des tribus d’Israël en Canaan. Les différents textes bibliques sur ce point ne sont pas toujours compatibles ; parce que leur but n’est pas de faire de l’histoire au sens moderne du mot : leur but est toujours d’abord théologique.

 

LE PEUPLE À L’HEURE DU CHOIX

Ici, on peut noter quelques insistances majeures : tout d’abord le rôle de Josué ; visiblement, certains auteurs ont souhaité le mettre en valeur : par exemple, le livre des Nombres (13,16) note que, primitivement, il ne s’appelait pas Josué, mais Hoshéa : son premier nom signifiait « il sauve », le second, Josué, est plus précis, puisqu’il veut dire : « C’est le SEIGNEUR qui sauve ». Or, ici, nous voyons Josué dans son rôle de sauveur : il assure l’unité du peuple entier autour de son Dieu. Et il prend la tête de son peuple en donnant l’exemple : « Moi et les miens, nous voulons servir le SEIGNEUR. » Et, bien sûr, il invite toute l’assistance à s’engager comme lui au service du Dieu d’Israël. Pour cela (dans les versets 3-14 manquants dans notre lecture liturgique) il retrace toute l’œuvre de Dieu en leur faveur, depuis le choix d’Abraham « au-delà de l’Euphrate » jusqu’à l’entrée dans ce bon pays (la terre promise), en passant par le miracle de la sortie d’Égypte. Puis il les met en quelque sorte au pied du mur : « Choisissez aujourd’hui qui vous voulez servir : les dieux que vos pères servaient au-delà de l’Euphrate (en Mésopotamie), ou les dieux des Amorites (Cananéens) dont vous habitez le pays. Moi et les miens, nous voulons servir le SEIGNEUR. »

Deuxième insistance de ce texte, la nécessité, et même l’urgence du choix : si notre texte insiste tellement sur la résolution non équivoque du peuple rassemblé à Sichem, c’est peut-être parce que leurs lointains descendants (pour qui ces lignes furent écrites) avaient bien besoin d’en prendre de la graine. On retrouve ici les accents du livre du Deutéronome : « Prenez bien garde que votre cœur ne soit séduit, que vous ne vous détourniez pour servir d’autres dieux et vous prosterner devant eux » (Dt 11,16). Or on sait bien que la tentation du retour à l’idolâtrie a été permanente, que ce soit par exemple au temps des rois (il suffit de se rappeler le combat d’Élie contre les prêtres de Baal, 1 R 19), ou plus tard au temps de l’Exil à Babylone (la mention des dieux du pays au-delà de l’Euphrate n’est probablement là par hasard). Notre texte est exemplaire : évidemment, le peuple saisit la gravité de la question : « Plutôt mourir que d’abandonner le SEIGNEUR pour servir d’autres dieux ! » et fait le bon choix : « Nous aussi, nous voulons servir le SEIGNEUR, car c’est lui notre Dieu. »
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Compléments

- À lire le chapitre 24 en entier, ce grand rassemblement fait penser à une liturgie, une cérémonie de profession de foi, en quelque sorte : tout y est ; la convocation du peuple (v. 1 « ils se présentèrent devant Dieu » est une formule liturgique), la prédication (v.2-15), la profession de foi de l’assemblée (v. 16-18), l’engagement à la fidélité sous forme d’un dialogue entre Josué et les assistants (v. 19-24), la ratification par le célébrant (parole v. 25, écriture v. 26a, signe, la pierre dressée v.26b- 27), et enfin le renvoi de l’assemblée (v.28).

- Certains exégètes pensent que si certains clans descendant d’Abraham n’étaient pas partis en Égypte (au temps de Joseph) ils n’avaient pas non plus fait l’expérience de la sortie miraculeuse d’Égypte : l’assemblée de Sichem pourrait avoir été pour eux le lieu décisif de l’entrée dans la fédération des tribus, au prix de l’abandon des religions locales.

- Jésus, le nouveau Josué, propose lui aussi le salut à la Samaritaine de Sichem : « Si tu savais le don de Dieu et qui est celui qui te dit ‘donne-moi à boire’, c’est toi qui lui aurais demandé et il t’aurait donné de l’eau vive. » (Jn 4,10).
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PSAUME 33 (34), 2-3, 16-17, 20-21, 22-23

 

2   Je bénirai le SEIGNEUR en tout temps,
     sa louange sans cesse à mes lèvres.
3   Je me glorifierai dans le SEIGNEUR :
     que les pauvres m'entendent et soient en fête !

16 Le SEIGNEUR regarde les justes,
     il écoute, attentif à leurs cris.
17 Le SEIGNEUR affronte les méchants
     pour effacer de la terre leur mémoire.

20 Malheur sur malheur pour le juste,
     mais le SEIGNEUR chaque fois le délivre.
21 Il veille sur chacun de ses os :
     pas un ne sera brisé.

22 Le mal tuera les méchants ;
     ils seront châtiés d'avoir haï le juste.
23 Le SEIGNEUR rachètera ses serviteurs :
     pas de châtiment pour qui trouve en lui son refuge.
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OÙ EST DIEU QUAND NOUS SOUFFRONS ?

« Le SEIGNEUR regarde les justes, il écoute, attentif à leurs cris. Malheur sur malheur pour le juste (c’est-à-dire même si les malheurs s’ajoutent les uns aux autres, ou quels que soient les malheurs qui s’acharnent sur lui), Malheur sur malheur pour le juste, mais le SEIGNEUR chaque fois le délivre. Il veille sur chacun de ses os : pas un ne sera brisé. »

Est-ce vrai au premier degré ? La Vierge Marie n’était-elle pas juste ? Elle n’a pas échappé à toute souffrance, pourtant. Jésus n’était-il pas le juste par excellence ? Peut-on dire qu’il a été délivré ? Problème éternel qui se repose à nous devant toute souffrance. Problème auquel le livre de Job tout entier s’est affronté. La Bible ne répond pas à toutes nos questions sur ce sujet, mais elle indique fermement le chemin ; il n’y en a pas d’autre que celui de la confiance éperdue. Il nous faut croire, envers et contre tout, et même si les apparences sont contraires, que Dieu est avec nous quand nous souffrons. Comme le dit le verset 16 : « Le SEIGNEUR écoute, attentif à leurs cris. » : on a là un écho de l’extraordinaire découverte du buisson ardent ; Moïse a entendu là de la bouche de Dieu lui-même cette phrase inoubliable : « J’ai vu, oui, j’ai vu la misère de mon peuple qui est en Égypte, et j’ai entendu ses cris... Je connais ses souffrances. » (Ex 3,7).

Pour autant, la sollicitude de Dieu n’est pas une baguette magique qui ferait disparaître tout désagrément, toute souffrance de nos vies... Au désert, derrière Moïse, ou en Canaan derrière Josué, le peuple n’a pas été miraculeusement épargné de tout souci ! Mais la présence de Dieu l’accompagnait en toutes circonstances pour lui faire franchir les obstacles ; c’est l’un des sens d’un verset du début de ce psaume : « L’ange du SEIGNEUR campe alentour pour libérer ceux qui le craignent. » D’après le livre de l’Exode, la nuit de la sortie d’Égypte, l’ange du Seigneur protégeait la fuite du peuple (Ex 14,19) ; et il guida la marche vers la terre promise (Ex 23,20. 23 ; Ex 32,34 ; Ex 33,2).

Dans sa leçon sur la prière, l’évangile de Luc nous dit exactement la même chose : « Demandez, on vous donnera ; cherchez, vous trouverez ; frappez, on vous ouvrira. En effet, quiconque demande reçoit ; qui cherche trouve ; à qui frappe, on ouvrira. Quel père, parmi vous, quand son fils lui demande un poisson, lui donnera un serpent au lieu de poisson ? Ou lui donnera un scorpion quand il demande un œuf ? Si donc vous, qui êtes mauvais, vous savez donner de bonnes choses à vos enfants, combien plus le Père du ciel donnera-t-il l’Esprit Saint à ceux qui le lui demandent ! » (Luc 11,9-13). Reprenons encore une fois le texte : « Le SEIGNEUR regarde les justes, il écoute, attentif à leurs cris. » Dans l’épreuve, la souffrance, la douleur, il est non seulement permis mais recommandé de crier.

OSER CRIER

Nous ne serons pas magiquement délivrés de toute difficulté, de toute douleur, mais nous les vivrons avec lui, remplis de son Esprit. Et nous trouverons la force de les supporter.

Je reviens sur cette expression : « Malheur sur malheur pour le juste » : « Le juste », ou « les justes », voilà un mot qui revient souvent dans ce psaume, opposé aux « méchants ». « Le SEIGNEUR regarde les justes, il écoute, attentif à leurs cris. Le SEIGNEUR affronte les méchants pour effacer de la terre leur mémoire. Malheur sur malheur pour le juste, mais le SEIGNEUR chaque fois le délivre... Le mal tuera les méchants ; ils seront châtiés d’avoir haï le juste. » Cette opposition est fréquente dans la Bible : l’objectif est de nous faire prendre en horreur une certaine manière de vivre et de nous exhorter à choisir le bon chemin ; celui de la sagesse. C’est ce qu’on appelle le « thème des deux voies ». Sous-entendu, il n’y a qu’une manière sage de vivre, si l’on veut être heureux, il n’y a qu’une manière de vivre pour plaire à Dieu, c’est la même puisqu’il veut notre bonheur. C’est de le chercher sans cesse, (en langage biblique, cela s’appelle la « crainte de Dieu »), c’est de suivre au jour le jour ses commandements. On ne s’étonne pas, évidemment, de trouver ce thème des deux voies dans un psaume alphabétique comme ce psaume 33/34, puisque l’alphabétisme est toujours un moyen de rendre grâce à Dieu pour le don de la Loi.

Pour autant, il ne faut pas prendre au pied de la lettre la sévérité qui semble menacer les méchants : premièrement, on est dans un type de langage qui se veut menaçant pour faire réfléchir ; deuxièmement, il n’y a pas sur terre un groupe des « méchants » et un groupe des « justes » ! Dieu, le juste juge, sait mieux que nous à quel point tout cœur humain est partagé. Dieu combat le mal, il ne combat pas les hommes. « Le SEIGNEUR affronte les méchants (c’est-à-dire le mal) pour effacer de la terre leur mémoire. » Mais, en chaque homme, il sait déceler, infiniment mieux que nous, la part même infime de bonne volonté qui sommeille ; voilà qui devrait nous rassurer pour nous-mêmes : « Je me glorifierai dans le SEIGNEUR : que les pauvres m’entendent et soient en fête ! »
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Complément

Saint Jean, faisait peut-être allusion à ce psaume lorsqu’il racontait la Passion de Jésus : vous savez que pour hâter la mort des crucifiés, on leur brisait les jambes ; or on était un vendredi, donc veille de sabbat et, de plus, veille de la Pâque. Les soldats sont donc allés, à la demande des Juifs, pour briser les jambes des condamnés. Jean raconte : « Quand ils arrivèrent à Jésus, voyant qu’il était déjà mort, ils ne lui brisèrent pas les jambes, mais un des soldats avec sa lance lui perça le côté… » Et Jean ajoute : « Cela, en effet, arriva pour que s’accomplisse l’Écriture (qui dit) ‘Aucun de ses os ne sera brisé’. » (Jn 19,33). C’est certainement une allusion aux agneaux qu’on immolait chaque année pour la Pâque et dont on ne devait pas briser les os (Ex 12,46 ; Nb 9,12) ; mais Jean évoque peut-être également notre psaume d’aujourd’hui qui dit que dans l’épreuve, Dieu protège ses serviteurs. « Malheur sur malheur pour le juste, mais le SEIGNEUR chaque fois le délivre. Il veille sur chacun de ses os : pas un ne sera brisé. »
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LECTURE DE LA LETTRE DE SAINT PAUL APÔTRE AUX ÉPHÉSIENS 5,21-32

 

     Frères,
21 par respect pour le Christ, soyez soumis les uns aux autres ;
22 les femmes, à leur mari,
     comme au Seigneur Jésus ;
23 car, pour la femme, le mari est la tête,
     tout comme, pour l'Église, le Christ est la tête,
     lui qui est le Sauveur de son corps.
24 Eh bien ! Puisque l'Église se soumet au Christ,
     qu'il en soit toujours de même pour les femmes,
     à l'égard de leur mari.
25 Vous, les hommes,
     aimez votre femme à l'exemple du Christ :
     il a aimé l'Église, il s'est livré lui-même pour elle,
26 afin de la rendre sainte
     en la purifiant par le bain de l’eau baptismale,
     accompagné d’une parole ;
27 il voulait se la présenter à lui-même, cette Église,
     resplendissante,
     sans tache, ni ride, ni rien de tel ;
     il la voulait sainte et immaculée.
28 C'est de la même façon que les maris doivent aimer leur femme :
     comme leur propre corps.
     Celui qui aime sa femme s'aime soi-même.
29 Jamais personne n'a méprisé son propre corps :
     au contraire, on le nourrit, on en prend soin.
     C'est ce que fait le Christ pour l'Église,
30 parce que nous sommes les membres de son corps.
     Comme dit l'Écriture :
31 À cause de cela,
     l'homme quittera son père et sa mère,
     il s'attachera à sa femme,
     et tous deux ne feront plus qu'un.
32 Ce mystère est grand :
     je le dis en référence au Christ et à l'Église.
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LA VOCATION DE L’AMOUR HUMAIN, IMAGE DE DIEU

On n’a évidemment pas attendu le Nouveau Testament pour s’émerveiller et parler de la beauté du couple humain ! Le livre des Proverbes compte l’union conjugale parmi les quatre merveilles qu’on ne peut comprendre : « Il y a trois merveilles qui me dépassent, quatre dont je ne sais rien : le chemin de l’aigle dans le ciel, le chemin du serpent sur le rocher, le chemin du navire en haute mer et le chemin de l’homme chez la jeune fille. » (Pr 30, 18-19). Quatre réalités belles à voir, quatre exploits. Comment l’aigle si lourd peut-il s’élancer ? Comment le serpent non muni de pattes peut-il marcher ? Comment le navire peut-il se maintenir sans couler ? Mais surtout comment le couple humain né du désir d’un instant peut-il s’inscrire dans la durée ? Tous les poèmes du monde ont médité ces mystères et chanté la beauté de l’amour humain.

Mais la Bible apporte sa note particulière : l’amour humain y est présenté avec une profondeur inégalée, car il est l’image de l’amour de Dieu ; « Dieu créa l’homme à son image, à l’image de Dieu il le créa ; il les créa homme et femme. » (Gn 1,27).

Quand le Cantique des Cantiques dit l'élan du fiancé pour la fiancée « Ah ! Que tu es belle, mon amie ! Ah ! Que tu es belle ! » (Ct 4,1)... « Tu es toute belle, ô mon amie ! Nulle tache en toi ! » (Ct 4,7), le peuple juif sait que ce sont les paroles mêmes de Dieu pour Israël et pour l'humanité. La preuve, c'est que le Cantique est lu au cours de la semaine de célébration de la Pâque juive : la fête qui rassemble toute la mémoire et toute l'espérance d'Israël. On y célèbre la nuit de la libération d'Égypte, d'une part, mais on évoque aussi la grande nuit, celle qu'on attend depuis des siècles : celle où l'humanité tout entière sera unie à son Dieu pour des noces éternelles.

La vocation du couple humain, c’est donc de donner à voir un avant-goût de ce que sera à la fin des temps l’union de Dieu lui-même avec l’humanité. On ne peut pas rêver d’un langage plus optimiste et valorisant sur la sexualité !

Pour cette raison, il y a comme une sorte de va et vient dans le langage biblique sur le couple humain : dans un premier temps, c’est l’amour humain qui a donné des mots pour parler de l’Alliance proposée par Dieu à son peuple Israël, et à travers lui, à l’humanité tout entière ; parce que l’amour des époux est considéré comme l’image humaine la plus fidèle possible de l’Alliance de Dieu. En retour, l’expérience juive de la fidélité inébranlable de Dieu à son Alliance a inspiré aux communautés croyantes de grandes exigences pour les couples.

Paul pouvait-il aller beaucoup plus loin ? Oui, justement, une fois de plus, cette lettre apporte une nouveauté : car le mystère de l’union entre Dieu et l’humanité se réalise, nous le savons désormais, en Jésus-Christ ; et l’union entre le Christ et l’Église en est non seulement l’image, mais le germe. La nouveauté tient en deux points : premièrement, vos amours humaines si belles mais si difficiles ne peuvent se réaliser que dans l’union à Jésus-Christ ; deuxièmement, voilà donc une vocation grandiose pour le couple humain, refléter l’amour du Christ pour son Église, qui s’inscrit dans l’amour de Dieu pour l’ensemble de l’humanité.

Les conseils que Paul donne ici aux couples humains s’inscrivent donc dans cette réflexion sur le mystère du Christ : « Ce mystère est grand : je le dis en référence au Christ et à l'Église. » (v.32).

FEMMES SOYEZ SOUMISES À VOS MARIS

Reste une phrase difficile dans ce texte : « Par respect pour le Christ, soyez soumis les uns aux autres, les femmes à leur mari… ». Dans la lettre aux Colossiens, c’est plus clair encore : « Vous, les femmes, soyez soumises à votre mari » (Col 3,18). Combien de fois cette formule de Paul n’est-elle pas tournée en scandale ou en dérision ? La dérision vient de tel ou tel mari trop content d’affirmer une obligation (supposée) d’obéissance ; quant au scandale, il est le fait de certaines épouses (qui) se croient ainsi mises en état d’infériorité.

Mais c’est un mauvais procès. D’une part, c’est rabaisser ce texte admirable dans lequel Paul s’écrie : « Ce mystère est grand ! » Introduire des relations de domination dans ce mystère d’unité que représente le couple, image de Dieu, c’est le profaner. D’autre part, dans le vocabulaire de Paul, être soumis veut dire « faire confiance » tout simplement.

Enfin, il faut rappeler le contexte social et juridique de l’époque ; l’homme était légalement le chef de la famille, c’est un fait. Dans ce contexte, le but de Paul n’était pas de prêcher la révolution, il était de dire les exigences de l’amour humain à la lumière du dessein de Dieu accompli en Jésus-Christ. D’ailleurs, après avoir dit ce que tout le monde attendait (le discours « socialement correct », pourrait-on dire) « Vous, les femmes, soyez soumises à votre mari », et que Pierre dit exactement dans les mêmes termes ! (1 P 3,1), Paul ajoute une exigence nouvelle pour les maris, (et ceux-ci ne s’y attendaient peut-être pas !) et cela toujours au nom de Jésus-Christ : « Vous, les hommes, aimez votre femme à l'exemple du Christ. » Alors, oui l’épouse peut faire confiance !     

En filigrane, on retrouve dans ces quelques lignes un des thèmes majeurs de cette lettre, comme de tout le Nouveau Testament : l’union entre le Christ et l’Église, prélude et germe de l’union entre Dieu et toute l’humanité se réalise dans le don de sa vie par le Christ : « Il a aimé l’Église, il s’est livré lui-même pour elle. » La nouveauté instaurée par le Nouveau Testament et que notre lettre a sans cesse rappelée est précisément là : le Christ est le centre et le réalisateur du projet de Dieu ; tout advient par lui, avec lui et en lui, comme le dit si bien notre liturgie.
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ÉVANGILE  DE JÉSUS-CHRIST SELON SAINT JEAN  6, 60 - 69

 

     En ce temps-là, Jésus avait donné un enseignement
     dans la synagogue de Capharnaüm :                    
60 Beaucoup de ses disciples, qui avaient entendu, déclarèrent :
     « Cette parole est rude !
     Qui peut l’entendre ? »
61 Jésus savait en lui-même que ses disciples récriminaient à son sujet.
     Il leur dit :
     « Cela vous scandalise ?
62 Et quand vous verrez le Fils de l’homme
     monter là où il était auparavant !...
63 C’est l’esprit qui fait vivre,
     la chair n’est capable de rien.
     Les paroles que je vous ai dites sont esprit
     et elles sont vie.
64 Mais il y en a parmi vous qui ne croient pas. »
     Jésus savait en effet depuis le commencement
     quels étaient ceux qui ne croyaient pas,
     et qui était celui qui le livrerait.
65 Il ajouta :
     « Voilà pourquoi je vous ai dit
     que personne ne peut venir à moi
     si cela ne lui est pas donné par le Père. »
66 À partir de ce moment, beaucoup de ses disciples s’en retournèrent
     et cessèrent de l’accompagner.
67 Alors Jésus dit aux Douze :
     « Voulez-vous partir, vous aussi ? »
68 Simon-Pierre lui répondit :
     « Seigneur, à qui irions-nous ?
     Tu as les paroles de la vie éternelle.
69 Quant à nous, nous croyons,
     et nous savons que tu es le Saint de Dieu. »
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CROIRE OU NE PAS CROIRE ?

Voilà la fin du discours sur le pain de vie ; l’heure de la décision a sonné ; comme les arrivants sur la Terre Promise, à la suite de Josué (notre première lecture) ont eu à choisir une bonne fois quel Dieu ils voulaient servir, les auditeurs de Jésus sont au pied du mur. Oui, ce qu’il dit est dur à entendre, faut-il refuser de l’écouter pour autant ? C’est toute la question.

Voilà le paradoxe de la foi : les paroles de Jésus sont humainement incompréhensibles et pourtant elles nous font vivre. Il nous faut suivre le chemin des apôtres : vivre de ces paroles, les laisser nous nourrir et nous pénétrer sans prétendre les expliquer. Il y a là déjà une grande leçon : ce n’est pas dans les livres qu’il faut chercher l’explication de l’Eucharistie. Mieux vaut y participer et laisser le Christ nous entraîner dans son mystère de vie.

On sent bien que, tout au long de l’évangile de Jean se repose cette grande question : croire ou ne pas croire. Si vraiment Jésus est l’envoyé du Père, c’est folie de ne pas accueillir avec émerveillement et reconnaissance le cadeau que Dieu nous fait. Voilà donc la question telle qu’elle se pose aux auditeurs de Jésus : « Les paroles que je vous ai dites sont esprit et elles sont vie. Mais il y en a parmi vous qui ne croient pas. » 

La réponse sera diverse évidemment ; certains de ses disciples cesseront de le suivre (v. 66) ; au nom des Douze, Pierre, au contraire, aura la réponse de la foi. Cela se passe à Capharnaüm et l’on se demande bien pourquoi Jean juge utile de le préciser à trois reprises (v. 17, 24, 59). Le mystère pascal proprement dit, qui se profile sous tout ce discours, s’est pourtant déroulé à Jérusalem. Mais c’est à Capharnaüm, en Galilée, qu’il a été annoncé. Car il s’agit bien d’une annonce de la Passion, ici : l’abandon des uns, le choix résolu des autres préfigure la croix. Jésus est rejeté, déjà, par le plus grand nombre : Douze, c’est tout ce qui reste de la grande foule (les cinq mille hommes) de la multiplication des pains.

À la différence des trois évangiles synoptiques, l'évangile de Jean ne rapporte ni la profession de foi de Pierre à Césarée, ni les annonces de la Passion ; on peut considérer qu'on en a ici l'équivalent : l'annonce de la Passion : « Le pain que je donnerai, c’est ma chair, donnée pour que le monde ait la vie. » La profession de foi de Pierre : » Seigneur, à qui irions-nous ? Tu as les paroles de la vie éternelle. Quant à nous, nous croyons, et nous savons que tu es le Saint de Dieu. »

À QUI IRIONS-NOUS ? 

Jésus leur a posé la question « de confiance » : « Voulez-vous partir, vous aussi ? » Curieux vocabulaire : les uns « s’en allèrent », Pierre dit « à qui irions-nous ? » Une fois de plus, la foi n’est pas un bagage, mais un chemin. Un chemin sur lequel il faut se laisser guider. « Personne ne peut venir à moi (Jésus) si cela ne lui est pas donné par le Père. » Bienheureux Pierre qui s’est contenté de recevoir le cadeau du Père. À relire tout le discours, on est surpris, d’ailleurs, de la fréquence du verbe « donner », ici et dans tout l’évangile de Jean. Le Père donne le Fils, le Fils donne sa vie ; il nous donne la vie par le partage de sa chair et de son sang. Ce que Jésus résume en parlant à la Samaritaine : « Si tu savais le don de Dieu ! » (Jn 4).

Reste le dernier don, celui de l’Esprit. Car lui seul fera entrer les croyants dans le mystère : « la chair (c’est-à-dire l’homme réduit à ses seules forces) n’est capable de rien. » L’annonce en est encore voilée ici : « C’est l’esprit qui fait vivre. » Plus tard, dans le discours après la Cène, la veille de sa mort, Jésus en parlera beaucoup plus explicitement. Cela veut-il dire que l’heure de cette ultime révélation n’avait pas encore sonné à Capharnaüm ? L’annonce du don de l’Esprit devait-elle être d’abord faite à Jérusalem ? C’est à Jérusalem, effectivement, que Jésus dira le dernier soir : « Quand viendra le Défenseur, que je vous enverrai d’auprès du Père, lui, l’Esprit de vérité qui procède du Père, il rendra témoignage en ma faveur. Et vous aussi, vous allez rendre témoignage, car vous êtes avec moi depuis le commencement. » (Jn 15,26-27).

Pierre pressent tout cela lorsqu’il ose formuler la phrase décisive : « Seigneur, à qui irions-nous ? Tu as les paroles de la vie éternelle. Quant à nous, nous croyons, et nous savons que tu es le Saint, le Saint de Dieu. »

Plus tard, il aura tout loisir de méditer l’extraordinaire discours de Jésus à Capharnaüm : mais il aura fallu auparavant vivre la Passion et la Résurrection du Christ : Le Fils de l’homme, vraiment homme, mortel, était bien l’envoyé de Dieu, « le Saint de Dieu ». Désormais, il est « monté là où il était auparavant » (v. 62) ; vivant de la vie même de Dieu, il la communique aux hommes : il est vraiment « le pain vivant, qui est descendu du ciel : si quelqu’un mange de ce pain, il vivra éternellement. » Le pain qu’il donne, c’est sa chair, « donnée pour la vie du monde. » (v. 51). Car la volonté du Père, c’est la vie du monde : Jésus avait bien dit : « Je suis descendu du ciel non pas pour faire ma volonté, mais la volonté de Celui qui m’a envoyé. Or, telle est la volonté de Celui qui m’a envoyé : que je ne perde aucun de ceux qu’il m’a donnés, mais que je les ressuscite au dernier jour. » (v. 38-39).

Désormais, « celui (tout homme) qui voit le Fils et croit en lui a la vie éternelle » (v. 40) : telle est la volonté de Dieu. Pour qu’elle se réalise au plus vite, Jésus nous a appris à dire « Que ta volonté soit faite. »

Commentaires de Marie-Noëlle Thabut, 15 22 2021, 21e dimanche du temps ordinaire B

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9 août 2021 1 09 /08 /août /2021 08:19

Ces commentaires, trouvés sur le site "Église catholique en France", permettent à toute personne de bonne volonté, chrétienne ou non, de mieux comprendre la Bible, le livre le plus diffusé au monde, en

  • décodant le langage imagé utilisé par l'auteur.

Je souhaite arriver à mettre ici, chaque dimanche, les commentaires de Marie-Noëlle Thabut. Ma seule contribution consiste à surligner les passages que je trouve les plus enrichissants et à écrire en rouge ceux qui parlent d'un thème qui m'est cher : la liberté (trois autres pages de mon blog sont consacrées à ces passages des Évangiles, du reste du Nouveau Testament ou de l'Ancien Testament qui parlent de la liberté). D'après Marie-Noëlle Thabut, "... si nous ne trouvons pas dans les textes une parole libérante, c'est que nous ne les avons pas compris."

Attention le texte écrit peut différer des versions audio (Radio-Notre-Dame) et vidéo (KTO TV) qui ont été modifiées par Marie-Noëlle Thabut, parfois pour les améliorer, parfois pour s'adapter aux formats imposés par ces chaînes de radio ou de télévision. Dans cette hypothèse, nous mettons en italiques les passages supprimés pour ces médias.

Version audio, trouvée sur le site de Radio-Notre-Dame (disponible seulement à compter du 14 août 2021).

LECTURE DE L'APOCALYPSE DE SAINT JEAN    11,19a ; 12,1-6a.10ab

 

11,19   Le sanctuaire de Dieu, qui est dans le ciel, s’ouvrit,
     et l’arche de son Alliance apparut dans le Sanctuaire.
12,1     Un grand signe apparut dans le ciel :
     une Femme,
     ayant le soleil pour manteau,
     la lune sous les pieds,
     et sur la tête une couronne de douze étoiles.
2   Elle est enceinte, elle crie,
     dans les douleurs et la torture d’un enfantement.
3   Un autre signe apparut dans le ciel :
     un grand dragon, rouge feu,
     avec sept têtes et dix cornes,
     et, sur chacune des sept têtes, un diadème.
4   Sa queue, entraînant le tiers des étoiles du ciel,
     les précipita sur la terre.
     Le Dragon vint se poster devant la femme qui allait enfanter,
     afin de dévorer l’enfant dès sa naissance.
5   Or, elle mit au monde un fils, un enfant mâle,
     celui qui sera le berger de toutes les nations,
     les conduisant avec un sceptre de fer.
     L’enfant fut enlevé jusqu’auprès de Dieu et de son Trône,
6   et la Femme s’enfuit au désert,
     où Dieu lui a préparé une place.
10 Alors j’entendis dans le ciel une voix forte,
     qui proclamait :
     « Maintenant voici le salut,
     la puissance et le règne de notre Dieu,
     voici le pouvoir de son Christ ! »
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LA FEMME, L’ENFANT ET LE DRAGON

 

On sait que toute l’Apocalypse de saint Jean est un message de victoire adressé à la jeune Église chrétienne en pleine persécution. Pour exprimer ce message de victoire, saint Jean emploie de nombreuses images : nous avons vu successivement l’Arche d’Alliance, et trois personnages : la femme, le dragon, puis le nouveau-né. Je reprends successivement ces images, l’une après l’autre.

L’Arche d’Alliance, pour commencer, est un rappel de cette fameuse arche, le coffret de bois doré qui accompagnait le peuple pendant l’Exode au Sinaï et rappelait sans cesse au peuple d’Israël l’Alliance que Dieu avait conclue avec lui. À l’époque où Jean écrivait, il y avait des siècles que cette arche était perdue : elle a disparu, on ne sait comment, au moment de l'Exil à Babylone et l'on racontait que Jérémie l'avait mise à l'abri en la cachant quelque part au Mont Nebo (2 M 2,8) ; on croyait généralement qu'elle réapparaîtrait au moment de la venue du Messie ; or Jean la voit réapparaître : « Le sanctuaire de Dieu, qui est dans le ciel, s'ouvrit, et l'Arche de son Alliance apparut dans le Sanctuaire. » (11,19). Pour lui, c’est le signe que la fin des temps est arrivée : l’Alliance éternelle de Dieu avec l’humanité est enfin définitivement accomplie.

Puis apparaît, toujours dans le ciel, « une femme ayant le soleil pour manteau, la lune sous les pieds, et sur la tête une couronne de douze étoiles. Elle est enceinte, elle crie, dans les douleurs et la torture d'un enfantement. » On se demande aussitôt qui représente cette femme : là encore c'est l'Ancien Testament qui nous donne la clé ; car souvent, les relations entre Dieu et Israël, son peuple choisi, sont décrites en termes de noces. Le prophète  Osée, par exemple, parlait des fiançailles de Dieu avec son peuple. Et Isaïe développait ce thème des noces pour aller jusqu’à présenter la venue du Messie comme un enfantement ; car c’est d’Israël que doit naître le Messie. Dans cette ligne, la femme décrite dans l'Apocalypse désigne donc le peuple élu qui engendre le Messie ; enfantement ô combien douloureux pour les disciples du Christ affrontés à la persécution ; mais Jean vient leur dire justement : vous êtes en train d'enfanter l'humanité nouvelle.

 

LES FORCES DE LA MORT NE L’EMPORTERONT PAS

 

Le second personnage est le dragon posté « devant la femme qui allait enfanter, afin de dévorer l’enfant dès sa naissance. » C’est dire le combat des forces du mal contre le projet de Dieu. Pour les chrétiens persécutés auxquels s’adresse l’Apocalypse, le mot « dragon » n’est pas trop fort. Et la description impressionnante dit la violence à laquelle ils sont affrontés : le dragon est « énorme... rouge-feu, avec sept têtes et dix cornes, et sur chaque tête un diadème » : la tête et les cornes disent l’intelligence et la force, le diadème désigne le pouvoir impérial, c’est dire sa réelle capacité de nuire. Et d’ailleurs, il parvient à balayer « le tiers des étoiles du ciel, et à les précipiter sur la terre. » Mais ce n’est que le tiers des étoiles, justement, ce n’est donc qu’un semblant de victoire et la suite du texte va nous dire que ce pouvoir du mal n’est que provisoire.

Voici l’enfant maintenant : « La femme mit au monde un fils, un enfant mâle, celui qui sera le berger de toutes les nations,  les conduisant avec un sceptre de fer. » Pour les lecteurs de Jean, il désigne évidemment le Messie ; car Jean fait allusion ici à une phrase du psaume 2 qui concernait le Messie : « Le SEIGNEUR m’a dit : Tu es mon fils ; moi, aujourd’hui, je t’ai engendré. Demande-moi, et je te donne les nations en héritage, en propriété les extrémités de la terre. Tu les écraseras avec un sceptre de fer. » (Ps 2,7-9). Le terme de berger était également classique pour parler du Messie.

L’image suivante est celle de l’enlèvement de l’enfant « jusqu’auprès de Dieu et de son trône » : elle symbolise la Résurrection du Christ ; là encore, c’était très clair pour les premiers chrétiens habitués à parler de lui comme le « Premier-Né » désormais assis à la droite de Dieu ; mais son peuple, lui, demeure dans le monde. Un monde difficile, mais où ils sont assurés de la protection de Dieu : c’est le sens du désert qui est encore un rappel de l’Exode au cours duquel Dieu n’a cessé de prendre soin de son peuple. Que les croyants se rassurent donc, si le dragon a échoué dans le ciel, il ne peut réussir sur la terre.

 Aux premiers chrétiens enfantant l’humanité nouvelle dans la douleur de la persécution, l’Apocalypse vient donc annoncer la victoire : « Maintenant (c’est-à-dire depuis la Résurrection du Messie), voici le salut, la puissance et le règne de notre Dieu, voici le pouvoir de son Christ ! »
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PSAUME  44 (45),11-16

 

11 Écoute, ma fille, regarde et tends l'oreille ;
     oublie ton peuple et la maison de ton père :
12 le roi sera séduit par ta beauté.
     Il est ton Seigneur : prosterne-toi devant lui.
13 Alors, les plus riches du peuple,
     chargés de présents, quêteront ton sourire.
14 Fille de roi, elle est là, dans sa gloire,      
     vêtue d'étoffes d'or ;
15 on la conduit, toute parée, vers le roi.
     Des jeunes filles, ses compagnes, lui font cortège ;
16 on les conduit parmi les chants de fête :
     elles entrent au palais du roi.
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UN MARIAGE ROYAL, SYMBOLE DE L’ALLIANCE

 

Nous assistons à la cérémonie de mariage du roi de Jérusalem avec une jeune princesse étrangère : « Fille de roi, elle est là, dans sa gloire, vêtue d'étoffes d'or ; on la conduit, toute parée, vers le roi. » Le roi d’Israël s’unit à une princesse étrangère pour sceller l’alliance entre deux peuples. Et, bien sûr, en Israël comme ailleurs, c’était un cas de figure classique. Tout au long de l’histoire des hommes, on a pu voir des alliances entre États scellées par des mariages.

Mais, la religion d’Israël étant l’Alliance exclusive avec le Dieu unique, toute jeune fille étrangère devenant reine de Jérusalem devait accepter une contrainte particulière, celle d’épouser également la religion du roi. Concrètement, dans ce psaume, la princesse qui vient de Tyr, nous dit-on, et est introduite à la cour du roi d’Israël, devra renoncer à ses pratiques idolâtriques pour être digne de son nouveau peuple et de son roi : « Écoute, ma fille, regarde et tends l’oreille ; oublie ton peuple et la maison de ton père. » On sait bien, par exemple, que ce fut un problème crucial à l’époque du roi Salomon qui avait épousé des étrangères, donc des païennes ; puis plus tard, au temps du roi Achab et de la reine Jézabel : on se souvient du grand combat engagé par le prophète Élie contre les nombreux prêtres et prophètes de Baal que la reine Jézabel avait amenés avec elle à la cour de Samarie.

Bien sûr, pour qui sait lire entre les lignes, ces conseils donnés à la princesse de Tyr s’adressent en réalité à Israël ; l’époux royal décrit dans ce psaume n’est autre que Dieu lui-même et cette « fille de roi, conduite toute parée vers son époux », c’est le peuple d’Israël admis dans l’intimité de son Dieu.

Une fois de plus, on est impressionné de l’audace des auteurs de l’Ancien Testament pour décrire la relation entre Dieu et son peuple, et, à travers lui, toute l’humanité. C’est le prophète Osée qui, le premier, a comparé le peuple d’Israël à une épouse : « Je vais la séduire, je vais l’entraîner jusqu’au désert, et je lui parlerai cœur à cœur... Elle me répondra comme au temps de sa jeunesse, au jour où elle est sortie du pays d’Égypte. En ce jour-là - oracle du SEIGNEUR -, voici ce qui arrivera : Tu m’appelleras ‘mon époux’. » (Os 2,16... 18). À sa suite Jérémie, Ézéchiel, le deuxième et le troisième Isaïe ont développé ce thème des noces entre Dieu et son peuple ; et on retrouve chez eux tout le vocabulaire des fiançailles et des noces : les noms tendres, la robe nuptiale, la couronne de mariée, la fidélité ; par exemple « Ainsi parle le SEIGNEUR : je me souviens de la tendresse de tes jeunes années, ton amour de jeune mariée ; lorsque tu me suivais au désert. » (Jr 2,2). « Comme la jeune mariée fait la joie de son mari, tu seras la joie de ton Dieu. » (Is 62,5).

Quant au Cantique des Cantiques, long dialogue amoureux, composé de sept poèmes, nulle part il n’identifie les deux amoureux qui s’y expriment ; mais les Juifs l’ont toujours lu comme le dialogue entre Dieu et son peuple ; la preuve, c’est qu’ils le lisent tout spécialement pendant la célébration de la Pâque, la grande fête de l’Alliance de Dieu avec Israël. Pour être précis, ils le lisent au cours du sabbat qui a lieu pendant la semaine de la célébration de leur Pâque qui dure une semaine.

 

MON AMOUR LOIN DE TOI JAMAIS NE S’ÉCARTERA, DIT DIEU

 

Malheureusement, cette épouse, trop humaine, fut souvent infidèle, traduisez idolâtre, et ces mêmes prophètes traiteront d’adultères les infidélités du peuple, c’est-à-dire ses retombées dans l’idolâtrie. Le vocabulaire alors parle de jalousie, adultère, et aussi de retrouvailles et de pardon, car Dieu est toujours fidèle. Isaïe, par exemple, parle des errements d’Israël en termes de déception amoureuse. C’est le fameux chant de la vigne : « Je veux chanter pour mon ami le chant du bien-aimé à sa vigne. Mon ami avait une vigne sur un coteau fertile… Il en attendait de beaux raisins, mais elle en donna de mauvais... La vigne du SEIGNEUR de l’univers, c’est la maison d’Israël, le plant qu’il chérissait, ce sont les hommes de Juda. Il en attendait le droit, et voici le crime... » (Is 5,1... 7). Et le prophète Osée, visant les cultes idolâtriques, traite Israël de prostituée.

Mais sans cesse, Dieu promet la réconciliation : « Ne crains pas, tu ne connaîtras plus la honte... Même si les montagnes s’écartaient, si les collines s’ébranlaient, ma fidélité ne s’écarterait pas de toi, mon alliance de paix ne serait pas ébranlée, dit le SEIGNEUR qui te montre sa tendresse. » (Is 54,4... 10).

On peut se demander pourquoi l’idolâtrie tient tant de place dans les discours des prophètes ? Parce qu’il ne s’agit pas de noces humaines, justement, et que l’enjeu est très grave : comme toujours, Israël sait bien que son élection n’est pas exclusive ; ce n’est que par sa fidélité à Dieu que le peuple élu pourra remplir sa vocation de témoin pour toutes les nations. Car, en définitive, la Bible ose penser que c’est l’humanité tout entière que Dieu a demandée en mariage. Mais comment l’humanité le saura-t-elle si personne ne le lui dit ?

Lorsque l’Église chrétienne célèbre l’Assomption de Marie, et son introduction dans la gloire de Dieu, elle entrevoit déjà par avance l’entrée de l’humanité tout entière, à sa suite dans l’intimité de son Dieu.
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LECTURE DE LA PREMIÈRE LETTRE DE SAINT PAUL APÔTRE AUX CORINTHIENS 15,20-27a

 

     Frères,
20 le Christ est ressuscité d’entre les morts,
     lui, premier ressuscité parmi ceux qui se sont endormis.
21 Car, la mort étant venue par un homme,
     c’est par un homme aussi que vient la résurrection des morts.
22 En effet, de même que tous les hommes
     meurent en Adam,
     de même c’est dans le Christ
     que tous recevront la vie,
23 mais chacun à son rang :
     en premier, le Christ,
     et ensuite, lors du retour du Christ,
     ceux qui lui appartiennent.
24 Alors, tout sera achevé,
     quand le Christ remettra le pouvoir royal à Dieu son Père,
     après avoir anéanti, parmi les êtres célestes,
     toute Principauté, toute Souveraineté et Puissance.
25 Car c’est lui qui doit régner
     jusqu’au jour où Dieu aura mis sous ses pieds tous ses ennemis.
26 Et le dernier ennemi qui sera anéanti, c’est la mort,
27 car il a tout mis sous ses pieds.
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HEUREUX CEUX QUI ONT CRU SANS AVOIR VU

 

Le jour où nous célébrons l’Assomption de la Vierge, la liturgie nous propose une méditation de Paul sur la résurrection du Christ opposée à la mort d’Adam. Nous avons donc là une piste de réflexion : qu’ont-ils de commun, le Christ et Marie ? Et que n’a pas Adam ?

Justement, l’évangile de la Visitation (que nous lisons également pour cette fête de l’Assomption) nous fait contempler en Marie la croyante : « Heureuse celle qui a cru à l’accomplissement des paroles qui lui furent dites de la part du Seigneur », lui dit Élisabeth. Elle a cru, c’est-à-dire elle a accepté d’entrer dans le projet de Dieu sur elle, sans tout comprendre. Et pourtant, plus d’une fois, « un glaive a traversé son âme », comme le lui avait prédit Syméon (Lc 2,35). Ce qui résume le mieux son attitude, c’est peut-être sa phrase : « Je suis la servante du Seigneur ». Elle accepte tout simplement de mettre sa vie au service de l’œuvre de Dieu.

Depuis toujours, dans la Bible, on avait compris que c’est la seule chose qui nous soit demandée, être prêt à dire « me voici ». Abraham, Moïse, Samuel sollicités par Dieu avaient su répondre ainsi. Et grâce à eux, l’œuvre de Dieu a pu chaque fois franchir une étape.

Le Christ, à son tour, refait cet itinéraire du croyant et le Nouveau Testament ne cesse de nous le donner en exemple. Et s’il nous enseigne à dire, dans le Notre Père « Que ta volonté soit faite », c’est bien parce que c’est son principal souci. Et quand l’auteur de la lettre aux Hébreux résume toute la vie de Jésus, il écrit : « En entrant dans le monde (c’est-à-dire dès son entrée dans le monde), le Christ dit : voici je suis venu pour faire ta volonté. » (He 10, 5... 10). Si, de tout temps et quoi qu’il arrive, Jésus se soumet à la volonté de son père, c’est parce qu’il fait confiance. De lui aussi, on pourrait dire « heureux celui qui a cru... ». Sa résurrection vient prouver que le chemin qu’il a choisi, celui de la foi, était bien le chemin de la vie, même si la mort corporelle en a fait partie.

 

LE COMPORTEMENT D’ADAM ET LE COMPORTEMENT DU CHRIST

 

Paul oppose ce comportement du Christ à celui d’Adam : Adam est celui à qui tout est proposé, l’arbre de vie, comme aussi la maîtrise sur la Création ; mais il se méfie, il ne croit pas à la bienveillance de Dieu. Il refuse de se soumettre au moindre commandement. Le propos de Paul n’est pas de nous dire ce qui se serait passé si un certain Adam n’avait pas péché ; son propos c’est de nous rappeler qu’il n’y a qu’un seul chemin qui mène à la vie, c’est-à-dire à l’entrée dans la joie de Dieu. À partir du jour où Adam se met à douter de Dieu, il tourne le dos à l’arbre de vie : et c’est bien au présent qu’il faut parler ; car, pour Paul, Adam n’est pas un homme du passé, il est un type d’homme ; comme disent les rabbins, « Chacun est Adam pour soi ».

On comprend mieux du coup la phrase de Paul : « C’est en Adam que meurent tous les hommes » ; c’est en nous comportant comme Adam que nous nous éloignons de Dieu et nous coupons de la vie véritable qu’il veut nous donner en abondance. À l’inverse, choisir comme le Christ le chemin de la confiance, quoi qu’il arrive, c’est faire un pas sur le chemin de la vraie vie ; comme dit Jésus dans l’évangile de Jean : « la vie éternelle, c’est qu’ils te connaissent, toi, le seul vrai Dieu, et celui que tu as envoyé, Jésus-Christ. » (Jn 17,3). Or connaître, en langage biblique, c’est croire, aimer, faire confiance. Comme le dit Paul, « c’est dans le Christ que tous recevront la vie », c’est-à-dire en nous greffant sur lui, en adoptant le même comportement que lui.

Peut-être le mystère de l’Assomption de Marie peut-il nous aider à entrevoir un peu le projet de Dieu quand l’homme ne l’entrave pas. Marie est pleinement humaine, mais elle n’a jamais agi à la manière d’Adam ; elle connaît le destin que tout homme aurait dû connaître s’il n’y avait pas eu la chute ; or elle a connu, comme tout homme, toute femme, le vieillissement ; et un jour, elle a quitté la vie terrestre, elle a quitté ce monde, tel que nous le connaissons ; elle s’est endormie pour entrer dans un autre mode de vie auprès de Dieu. On parle de la « dormition » de la Vierge.

On peut donc affirmer deux choses : Premièrement, notre corps n’a jamais été programmé pour durer tel quel éternellement sur cette terre, et nous pouvons en avoir une idée en regardant Marie ; elle, la toute pure, pleine de grâce, s’est endormie. Deuxièmement, Adam a contrecarré le projet de Dieu et la transformation corporelle que nous aurions dû connaître, la « dormition » est devenue mort, avec son cortège de souffrance et de laideur. La mort, telle que nous la connaissons, si douloureusement, est entrée dans le monde par le fait de l’humanité elle-même.

Mais là où nous avons introduit les forces de mort, Dieu peut redonner la vie ; Jésus a été tué par la haine des hommes, mais Dieu l’a ressuscité ; lui, le premier ressuscité, il nous fait entrer dans la vraie vie, celle où règne l’amour.
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ÉVANGILE DE JÉSUS CHRIST SELON SAINT LUC  1,39-56

 

1,39     En ces jours-là,
Marie se mit en route et se rendit avec empressement
vers la région montagneuse, dans une ville de Judée.
40 Elle entra dans la maison de Zacharie
et salua Élisabeth.
41 Or, quand Élisabeth entendit la salutation de Marie,
l’enfant tressaillit en elle.
Alors, Élisabeth fut remplie d’Esprit Saint,
42 et s’écria d’une voix forte :
« Tu es bénie entre toutes les femmes,
et le fruit de tes entrailles est béni.
43 D’où m’est-il donné
que la mère de mon Seigneur vienne jusqu’à moi ?
44 Car, lorsque tes paroles de salutation sont parvenues à mes oreilles,
l’enfant a tressailli d’allégresse en moi.
45 Heureuse celle qui a cru à l’accomplissement des paroles
qui lui furent dites de la part du Seigneur. »
46 Marie dit alors :
« Mon âme exalte le Seigneur,
47 exulte mon esprit en Dieu, mon Sauveur !
48 Il s’est penché sur son humble servante ;
désormais tous les âges me diront bienheureuse.
49 Le Puissant fit pour moi des merveilles ;
Saint est son nom !
50 Sa miséricorde s’étend d’âge en âge
sur ceux qui le craignent.
51 Déployant la force de son bras,
il disperse les superbes.
52 Il renverse les puissants de leurs trônes,
il élève les humbles.
53 Il comble de biens les affamés,
renvoie les riches les mains vides.
54 Il relève Israël son serviteur,
il se souvient de son amour,
55 de la promesse faite à nos pères,
en faveur d’Abraham et sa descendance à jamais. »
56 Marie resta avec Élisabeth environ trois mois,
puis elle s’en retourna chez elle.
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HEUREUSE CELLE QUI A CRU

 

« Comment ai-je ce bonheur que la mère de mon Seigneur vienne jusqu’à moi ? » Cette phrase d’Élisabeth nous renvoie à un épisode de l’Ancien Testament : l’arrivée de l’arche d’Alliance à Jérusalem (2 S 6,1…15) ; lorsque David se fut installé comme roi à Jérusalem, lorsqu’il eut un palais digne du roi d’Israël, il envisagea de faire monter l’Arche d’Alliance dans cette nouvelle capitale. Mais il était partagé entre la ferveur et la crainte ; il y eut donc une première étape dans la ferveur et la joie : « David rassembla encore toute l’élite d’Israël : trente mille hommes. Puis il se mit en route ; avec tout le peuple qui l’accompagnait, il partit de Baalé-de-Juda pour en faire monter l’arche de Dieu sur laquelle est invoqué un nom : le nom du SEIGNEUR des armées qui siège sur les Kéroubim. On chargea l’arche de Dieu sur un chariot neuf et on l’emmena depuis la maison d’Abinadab située sur la colline. Ouzza et Ahyo, les fils d’Abinadab, conduisaient le chariot avec l’arche de Dieu. Or Ahyo marchait devant l’Arche. David et toute la maison d’Israël dansaient devant le SEIGNEUR, au son des instruments en bois de cyprès, cithares et harpes, des tambourins, des sistres et des cymbales. » Mais là se produisit un incident qui rappela à David qu’on ne met pas impunément la main sur Dieu : un homme qui avait mis la main sur l’arche sans y être habilité mourut aussitôt.

Alors, chez David la crainte l’emporta et il dit « comment l’Arche du SEIGNEUR pourrait-elle entrer chez moi ? » Du coup le voyage s’arrêta là : David crut plus prudent de renoncer à son projet et remisa l’Arche dans la maison d’un certain Obed-Édom où elle resta trois mois, apportant le bonheur à cette maison. Voilà David rassuré. « On rapporta au roi David : ‘Le SEIGNEUR a béni la maison d’Obed-Édom et tout ce qui lui appartient, à cause de l’arche de Dieu.’ David partit alors et fit monter l’arche de Dieu de la maison d’Obed-Édom à la Cité de David, au milieu des cris de joie... David, vêtu d’un pagne de lin, dansait devant le SEIGNEUR, en tournoyant de toutes ses forces... David et tout le peuple d’Israël firent monter l’arche du SEIGNEUR parmi les ovations, au son du cor. »

On peut penser que Luc a été heureux d’accumuler dans le récit de la Visitation les détails qui rappellent ce récit de la montée de l’arche à Jérusalem : les deux  voyages, celui de l’Arche, celui de Marie se déroulent dans la même région, les collines de Judée ; l’Arche entre dans la maison d’Obed-Édom et elle y apporte le bonheur (2 S 6,11-12), Marie entre dans la maison de Zacharie et Élisabeth et y apporte le bonheur ; l’Arche reste 3 mois dans cette maison d’Obed-Édom, Marie restera 3 mois chez Élisabeth ; enfin David dansait  devant l’Arche (le texte nous dit qu’il « dansait en tournoyant ») (2 S 6,14), et Luc note que Jean-Baptiste « bondit de joie » devant Marie qui porte l’enfant.

 

LE MIRACLE DE L’INCARNATION

 

Tout ceci n’est pas fortuit, évidemment. Luc nous donne de contempler en Marie la nouvelle Arche d’Alliance. Or l’Arche d’Alliance était le signe de la Présence de Dieu. Marie porte donc en elle mystérieusement cette Présence de Dieu ; désormais Dieu habite notre humanité : « Le Verbe s’est fait chair et il a habité parmi nous. » Tout ceci grâce à la foi de Marie : Élisabeth lui dit « Heureuse celle qui a cru à l’accomplissement des paroles qui lui furent dites de la part du Seigneur. »

En guise de réponse aux paroles d’Élisabeth, Marie entonne le Magnificat ; une chose assez surprenante à propos du Magnificat : dans nos Bibles à cette page de saint Luc, on trouve dans la marge des quantités de références à d’autres textes bibliques ; et l’on peut reconnaître des bribes de plusieurs psaumes dans presque toutes les phrases du Magnificat. Ce qui veut dire que Marie n’a pas inventé les mots de sa prière. Pour exprimer son émerveillement devant l’action de Dieu, elle a tout simplement repris des phrases prononcées par ses ancêtres dans la foi.

Il y a là, déjà, une double leçon : d’humilité d’abord. Spontanément, pourtant mise devant une situation d’exception, Marie reprend tout simplement les expressions de la prière de son peuple. De sens communautaire ensuite : on dirait aujourd’hui de sens de l’Église. Car aucune des citations bibliques reprises dans le Magnificat n’a un caractère individualiste ; elles concernent toujours le peuple tout entier. C’est l’une des grandes caractéristiques de la prière juive et maintenant de la prière chrétienne : le croyant n’oublie jamais qu’il fait partie d’un peuple et que toute vocation, loin de le mettre à l’écart, le met au service de ce peuple.

Commentaires de Marie-Noëlle Thabut, 15 08 2021, Fête de l'Assomption B

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1 août 2021 7 01 /08 /août /2021 22:11

Ces commentaires, trouvés sur le site "Église catholique en France", permettent à toute personne de bonne volonté, chrétienne ou non, de mieux comprendre la Bible, le livre le plus diffusé au monde, en

  • décodant le langage imagé utilisé par l'auteur.

Je souhaite arriver à mettre ici, chaque dimanche, les commentaires de Marie-Noëlle Thabut. Ma seule contribution consiste à surligner les passages que je trouve les plus enrichissants et à écrire en rouge ceux qui parlent d'un thème qui m'est cher : la liberté (trois autres pages de mon blog sont consacrées à ces passages des Évangiles, du reste du Nouveau Testament ou de l'Ancien Testament qui parlent de la liberté). D'après Marie-Noëlle Thabut, "... si nous ne trouvons pas dans les textes une parole libérante, c'est que nous ne les avons pas compris."

Attention le texte écrit peut différer des versions audio (Radio-Notre-Dame) et vidéo (KTO TV) qui ont été modifiées par Marie-Noëlle Thabut, parfois pour les améliorer, parfois pour s'adapter aux formats imposés par ces chaînes de radio ou de télévision. Dans cette hypothèse, nous mettons en italiques les passages supprimés pour ces médias.

Version audio, trouvée sur le site de Radio-Notre-Dame (disponible seulement à compter du 7 août 2021).

LECTURE DU PREMIER LIVRE DES ROIS 19,4-8

 

     En ces jours-là, le prophète Élie,
     fuyant l'hostilité de la reine Jézabel,
4   marcha toute une journée dans le désert.
     Il vint s'asseoir à l'ombre d'un buisson,
     et demanda la mort en disant :
     « Maintenant, SEIGNEUR, c’en est trop !
     Reprends ma vie :
     Je ne vaux pas mieux que mes pères. »
5   Puis il s’étendit sous le buisson, et s’endormit.
     Mais voici qu’un ange le toucha et lui dit :
     « Lève-toi et mange ! »
6   Il regarda, et il y avait près de sa tête
     une galette cuite sur des pierres brûlantes et une cruche d’eau.
     Il mangea, il but, et se rendormit.
7   Une seconde fois, l’Ange du SEIGNEUR le toucha et lui dit :
     « Lève-toi et mange,
     car il est long le chemin qui te reste. »
8   Élie se leva, mangea et but.
     Puis, fortifié par cette nourriture,
     il marcha quarante jours et quarante nuits
     jusqu'à l'Horeb, la montagne de Dieu.
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ÉLIE FACE AU ROI ACHAB ET À LA REINE JÉZABEL

Nous avons déjà eu l’occasion de parler du prophète Élie (dix-neuvième dimanche ordinaire A). Je vous rappelle brièvement l’histoire du prophète Élie : nous sommes dans les années 875 à 850 av. J.-C. environ.

Élie était originaire de Tishbé en Galaad (au nord de ce que nous appelons aujourd’hui la Jordanie), et il était surnommé Élie le Tishbite. Il faut retenir son vrai nom : Eliyyah, qui signifie « Mon Dieu, c’est Yah » (première syllabe du nom de Dieu), car il résume bien sa vie : laquelle fut un combat incessant contre l’idolâtrie.

Or le royaume du Nord où Élie exerçait sa mission de prophète traversait une grave crise religieuse : le roi Achab avait épousé une princesse païenne, Jézabel, fille du roi de Sidon. Là-bas, on adorait Baal. La nouvelle reine n’avait pas changé de religion en épousant Achab ; au contraire, elle avait introduit son idolâtrie dans le palais même du roi à Samarie : elle avait apporté avec elle des statues de ses divinités, et pire encore, d’innombrables prêtres et prophètes de Baal qui faisaient la loi au palais.

Le récit que nous lisons ce dimanche se situe dans un moment crucial des relations entre la reine païenne qui donne un très mauvais exemple à tout son peuple et Élie, le prophète du Dieu d’Israël. Je vous rappelle ce qui vient de se passer : on pourrait le résumer en deux grands épisodes : une longue période de sécheresse et le sacrifice du Carmel.

Acte 1, la sécheresse : c’est un fait historique qu’il y a eu au Moyen-Orient une très grande sécheresse au neuvième siècle. L’historien juif Flavius Josèphe (premier siècle ap. J.-C.) en parle. Dans une civilisation exclusivement agricole, sécheresse veut dire famine et donc mort à très brève échéance : de nombreuses villes anciennes ont disparu de la carte uniquement à l’occasion d’une sécheresse durable. Prévenu par Dieu, Élie commence par déclarer solennellement « Par le SEIGNEUR qui est vivant, par le Dieu d’Israël dont je suis le serviteur, pendant plusieurs années il n’y aura pas de rosée ni de pluie, à moins que j’en donne l’ordre. » (1 R 17,1). Traduisez Dieu est le seul maître des éléments, vos Baals n’y peuvent rien. Puis il se met à l’abri car Dieu lui a dit : « Va-t’en d’ici, dirige-toi vers l’est, et cache-toi près du torrent de Kérith, qui se jette dans le Jourdain. Tu boiras au torrent, et j’ordonne aux corbeaux de t’apporter ta nourriture. » (1 R 17,3-4). La sécheresse persistant, le torrent cesse de couler et Dieu envoie Élie un peu plus loin, à Sarepta, près de Sidon. Là, Élie sera secouru par une veuve pauvre et aura l’occasion de lui prouver sa reconnaissance en accomplissant pour elle deux miracles. (1 R 17,7-24 ; nous en reparlerons dans quelques semaines ; cf. le trente-deuxième dimanche).     

LE SACRIFICE SUR LE MONT CARMEL

Acte 2, le sacrifice du Carmel : au bout de deux ans de sécheresse, Dieu annonce que la pluie va tomber et il envoie Élie prévenir Achab ; mais au lieu de se contenter de porter la bonne nouvelle, Élie cherche à exploiter la situation au profit de son Dieu ; il lance un défi aux innombrables prophètes de Baal : est-ce Baal ou le Dieu d’Israël qui est capable d’envoyer le feu du ciel ? Défi relevé, Élie d’un côté, le groupe des quatre cents prophètes de Baal de l’autre, chacun construit un autel gigantesque et prépare un sacrifice sur le mont Carmel. Mais les prophètes de Baal ont beau invoquer leurs dieux toute la journée, il ne se passe rien. Alors, à son tour, Élie se met à prier :

« SEIGNEUR, Dieu d’Abraham, d’Isaac et d’Israël, on saura aujourd’hui que tu es Dieu en Israël » (1 R 18,36) ; et le feu du ciel embrase tout le bûcher en un instant. Le peuple est éberlué. Élie profite de la liesse générale pour faire massacrer tous les prophètes de Baal (entre nous soit dit, cela Dieu ne le lui avait pas demandé !) Comme on pouvait s’y attendre, la reine Jézabel entre en grande fureur et menace Élie de mort. Il n’a plus qu’à fuir.

DIEU ACCOMPAGNE SON PROPHÈTE DÉCOURAGÉ

Et nous voici au début de notre lecture de ce dimanche : « Le prophète Élie, fuyant l’hostilité de la reine Jézabel, marcha toute une journée dans le désert. » Il est seul ; au passage, il a laissé son serviteur à Béer-Shéva et s’est enfoncé dans la solitude du désert. Le voilà bien fatigué, pire même découragé et doutant de lui-même : « Je ne vaux pas mieux que mes pères » dit-il. Pourquoi ? Parce que, tout à coup, il prend conscience de son indignité : il a annoncé un Dieu terrible, en éliminant tous les opposants ; ne s’est-il pas trompé de combat ? Pire, il a exigé des preuves de la présence de son Dieu : ne ressemble-t-il pas à ses pères qui, tout au long de l’Exode, murmuraient contre Dieu et l’obligeaient à se manifester ?

Or, voilà qu’au sein même de sa fuite et de sa détresse, il va découvrir un Dieu de compassion ; l’ange du Seigneur lui apporte la nourriture nécessaire pour survivre dans sa longue marche en lui disant : « Lève-toi et mange, car il est long le chemin qui te reste. » Il y puisera la force de marcher quarante jours et quarante nuits jusqu’à la montagne du Sinaï (on l’appelle aussi l’Horeb1).

Il ne va pas là-bas par hasard : car c’est là que, déjà, Dieu s’est manifesté à Moïse : dans le feu du buisson ardent, il a prononcé son nom et manifesté sa sollicitude pour son peuple (Ex 3) ; dans la puissance, le vent, l’orage, et le tremblement de terre, il lui a donné les tables de la Loi (Ex 19) ; dans une caverne, il l’a caché pour le protéger de son rayonnement (Ex 33,21-23). Les pas d’Élie le portent tout naturellement vers cette caverne de Moïse.

C’est là qu’il découvrira le vrai visage de son Dieu ; car le temps est venu d’accueillir une nouvelle étape de la Révélation. Dieu est tout-puissant, oui, mais sa toute-puissance est celle de l’amour. Il se révèle non dans l’ouragan, non dans le tremblement de terre, non dans le feu, mais « dans le murmure d’une brise légère ». (1 R 19,12). En attendant, Élie n’a pas trop de quarante jours et quarante nuits pour se préparer : dans la Bible, le nombre quarante évoque toujours une gestation. Dans cette longue marche qui est aussi le temps de sa conversion, il est nourri par « l’Ange du SEIGNEUR », manière pudique de parler de Dieu en personne.

Désormais, chaque fois que nous nous approchons de la table eucharistique, nous entendons le Seigneur lui-même nous inviter : « Lève-toi et mange, car il est long le chemin qui te reste. » 
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Note

1 - Les gens du Nord l'appellent l'Horeb, ceux du Sud le nomment Sinaï, mais il s'agit toujours de la même montagne.
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PSAUME 33 (34),2-3,4-5,6-7,8-9

 

2   Je bénirai le SEIGNEUR en tout temps,
     sa louange sans cesse à mes lèvres.
3   Je me glorifierai dans le SEIGNEUR :
     que les pauvres m'entendent et soient en fête !

4   Magnifiez avec moi le SEIGNEUR,
     exaltons tous ensemble son Nom.
5   Je cherche le SEIGNEUR, il me répond ;
     de toutes mes frayeurs, il me délivre.   

6   Qui regarde vers lui resplendira,
     sans ombre ni trouble au visage.
7   Un pauvre crie ; le SEIGNEUR entend :
     il le sauve de toutes ses angoisses.

8   L'ange du SEIGNEUR campe alentour
     pour libérer ceux qui le craignent.
9   Goûtez et voyez ; le SEIGNEUR est bon !
     Heureux qui trouve en lui son refuge !
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UN PAUVRE CRIE ; LE SEIGNEUR ENTEND

Une fois de plus, on remarquera le parallélisme : chaque verset est construit en deux lignes qui se répondent ; l’idéal serait de le chanter à deux chœurs alternés, ligne par ligne. D’autre part, voilà encore un psaume alphabétique : non seulement il comporte vingt-deux versets, vingt-deux étant le nombre de lettres de l’alphabet hébreu, mais en plus, il est ce qu’on appelle en poésie un acrostiche : l’alphabet est écrit verticalement dans la marge en face du psaume, une lettre devant chaque verset, dans l’ordre... et chaque verset commence par la lettre qui lui correspond dans la marge ; ce procédé, assez fréquent dans les psaumes, indique toujours qu’on se trouve en présence d’un psaume d’action de grâces pour l’Alliance. D’ailleurs, le vocabulaire de l’action de grâce est omniprésent dans ce psaume, ne serait-ce que dans les premiers versets ! Il faut laisser résonner cette foison de mots : « Bénir, louange, glorifier, fête, magnifier, exalter, resplendir » ! « Je bénirai le SEIGNEUR en tout temps, sa louange sans cesse à mes lèvres. Je me glorifierai dans le SEIGNEUR... Magnifiez avec moi le SEIGNEUR, exaltons tous ensemble son Nom... Qui regarde vers lui resplendira, sans ombre ni trouble au visage. »

Autre particularité du vocabulaire biblique : « Qui regarde vers lui resplendira » ; l’expression « regarder vers », on trouve aussi parfois « lever les yeux vers » est l’expression de l’adoration rendue à celui qu’on reconnaît comme Dieu. C’est toute l’expérience d’Israël qui parle ici, témoin de l’œuvre de Dieu : un Dieu qui « répond, délivre, entend, sauve... » ; « Je cherche le SEIGNEUR, il me répond ; de toutes mes frayeurs, il me délivre... Un pauvre crie ; le SEIGNEUR entend : il le sauve de toutes ses angoisses. » Cette attention de Dieu pour celui qui souffre est inscrite dans l’épisode du buisson ardent : « J’ai vu, oui, j’ai vu la misère de mon peuple qui est en Égypte... j’ai entendu ses cris... Oui, je connais ses souffrances... » (Ex 3,7).

Le prophète Élie, lui aussi, a expérimenté cette sollicitude de Dieu : dans la première lecture, nous l’avons vu, fuyant la reine Jézabel, qui voulait sa mort. Il était découragé, dégoûté de la vie et peut-être surtout de lui-même, au point de dire : « Maintenant, SEIGNEUR, c’en est trop ! Reprends ma vie : Je ne vaux pas mieux que mes pères. » Et Dieu est venu à son secours pour lui redonner des forces pour la suite ; pendant qu’il dormait, « un ange le toucha et lui dit : « ‘Lève-toi et mange !’ Il regarda, et il y avait près de sa tête une galette cuite sur des pierres brûlantes et une cruche d’eau. Il mangea, il but, et se rendormit. Une seconde fois, l’Ange du SEIGNEUR le toucha et lui dit : ‘Lève-toi et mange, car il est long, le chemin qui te reste.’ »

Dans toute son histoire, le peuple d’Israël tout entier est lui-même ce pauvre qui a fait l’expérience de la miséricorde de Dieu : quand il chante le psaume 33/34 « Un pauvre crie ; le SEIGNEUR entend : il le sauve de toutes ses angoisses », c’est le peuple d’Israël tout entier qui parle d’abord de lui. Mais ce psaume l’invite aussi à élargir les horizons, car il dit bien « Un pauvre crie », c’est-à-dire n’importe quel pauvre, n’importe où sur la planète.

À L’IMAGE DE DIEU, ENTENDRE LE CRI DES PAUVRES

Du coup, Israël découvre sa vocation : elle est double. Premièrement, il doit être le peuple qui enseigne à tous les humbles du monde la confiance ! La foi apparaît alors comme un dialogue entre Dieu et l’homme : l’homme crie sa détresse vers Dieu ... Dieu l’entend... Dieu le libère, le sauve, vient à son secours... et l’homme reprend la parole, cette fois pour rendre grâce : si on y réfléchit, la prière comprend toujours ce double mouvement de demande, et de louange... d’abord l’appel au secours et l’intervention de Dieu : « Je cherche le SEIGNEUR, il me répond ; de toutes mes frayeurs, il me délivre... » Puis l’action de grâce : « Magnifiez avec moi le SEIGNEUR, exaltons tous ensemble son Nom. »

Le deuxième aspect de la vocation du peuple d’Israël, c’est de seconder l’œuvre de Dieu : de même que Moïse ou Josué ont été les instruments de Dieu libérant son peuple et l’introduisant dans la Terre promise, Israël est invité à être lui-même l’oreille ouverte aux pauvres et l’instrument de la sollicitude de Dieu pour eux. La vocation d’Israël au long des siècles sera de faire retentir ce cri, il faudrait dire cette polyphonie mêlée de souffrance, de louange et d’espoir. Et aussi de tout faire pour soulager les innombrables formes de pauvreté.

Ceci nous permet peut-être de mieux entendre cette fameuse béatitude de la pauvreté exprimée chez Luc par la phrase : « Heureux, vous les pauvres, car le royaume de Dieu est à vous. » (Lc 6,20) et ici : « que les pauvres m’entendent et soient en fête ! » (Ce qui prouve une fois de plus au passage que Jésus était profondément inséré dans les manières de parler et le vocabulaire de ses pères en Israël). Dans cette « Béatitude de la pauvreté », on peut entendre au moins deux choses : premièrement, ‘réjouissez-vous, Dieu n’est pas sourd, il va intervenir… et il a choisi des instruments sur cette terre pour venir à votre secours.’ Deuxièmement, « Heureux les pauvres de cœur » : ceux qui acceptent de se reconnaître tout-petits, et qui osent appeler Dieu à leur secours. Car Dieu seul peut nous donner la force nécessaire pour soulager nos frères.

Comme dit Jésus dans l’évangile de saint Matthieu « Heureux les pauvres de cœur, car le royaume des Cieux est à eux. » (Mt 5,3).
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LECTURE DE LA LETTRE DE SAINT PAUL APÔTRE AUX ÉPHÉSIENS  4,30 - 5,2

 

     Frères,
4, 30    n’attristez pas le Saint Esprit de Dieu,
     qui vous a marqués de son sceau
     en vue du jour de votre délivrance.
31 Amertume, irritation, colère,
     éclats de voix ou insultes,
     tout cela doit être éliminé de votre vie,
     ainsi que toute espèce de méchanceté.
32 Soyez entre vous pleins de générosité et de tendresse.
     Pardonnez-vous les uns aux autres,
     comme Dieu vous a pardonné dans le Christ.
5, 1      Oui, cherchez à imiter Dieu,
     puisque vous êtes ses enfants bien-aimés.
2   Vivez dans l'amour,
     comme le Christ nous a aimés
     et s'est livré lui-même pour nous
     s’offrant en sacrifice à Dieu,
     comme un parfum d’agréable odeur.
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QUOI DE NEUF ? L’ESPRIT EST EN NOUS

Dans les versets précédents, Paul nous a invités à revêtir « l’homme nouveau », ce qui doit évidemment se traduire dans le concret de nos vies : ce sera l’objet de toute la fin de la lettre. Il commence par donner six exemples de comportement chrétien : ne dites pas de mensonge, dites la vérité (v. 25) ; maîtrisez votre colère (littéralement « que le soleil ne se couche pas sur votre colère », v. 26) ; ne volez pas mais gagnez par votre travail ce qui vous est nécessaire pour vivre et partager (v. 28) ; mettez vos lèvres au service du bien et non du mal ; soyez bons et aimables, ne vous laissez pas aller à la méchanceté. Le présent texte traite de toutes ces recommandations et plus particulièrement des deux dernières.

Mais au fait, qu’y a-t-il de neuf dans tout cela ? L’Ancien Testament avait déjà fait abondamment le lien entre l’attitude envers Dieu et l’attitude envers les frères. Le livre du Lévitique, déjà, commençait par dire « Soyez saints, car moi, le SEIGNEUR votre Dieu, je suis saint » (Lv 19,2), pour en donner de multiples applications bien concrètes dans l’attitude envers le prochain. Et le Décalogue, lui-même, énumérait les commandements envers Dieu puis ceux envers le prochain.

Les prophètes n’avaient eu qu’à reprendre dans leur style à eux ces intuitions premières. Par exemple Zacharie : « Voici les paroles que vous mettrez en pratique : chacun dira la vérité à son prochain ; au tribunal vous rendrez des jugements de paix dans la vérité. Ne méditez pas en votre cœur du mal contre votre prochain, n’aimez pas le faux serment, car tout cela, je le hais – oracle du SEIGNEUR. » (Za 8,16-17). Et l’on se souvient des colères des prophètes qui leur ont inspiré des oracles terribles ; elles étaient toujours motivées par des conduites indignes du peuple saint.

Paul n’a donc rien inventé sur ce point. Mais ce qui est nouveau ici, et qui fait toute la différence entre l’Ancien et le Nouveau Testament, c’est que désormais l’Esprit nous est donné, désormais l’heure de la Nouvelle Alliance a sonné. Reprenons ces deux points. Désormais l’Esprit nous est donné, il habite en nous : « L’amour de Dieu a été répandu dans nos cœurs par l’Esprit Saint qui nous a été donné » (Rm 5,5). C’est bien ce qu’avaient promis les prophètes de l’Ancien Testament, à commencer par Ézéchiel : « Je vous donnerai un cœur nouveau, je mettrai en vous un esprit nouveau ; j’ôterai de votre chair le cœur de pierre, je vous donnerai un cœur de chair. Je mettrai en vous mon esprit. » (Ez 36,26-27) et Joël : « Je répandrai mon esprit sur tout être de chair » (Jl 3,1).

Au tout début de cette lettre, Paul a pris acte de l’accomplissement de cette promesse : « Vous avez reçu la marque de l’Esprit Saint. Et l’Esprit promis par Dieu est une première avance sur notre héritage, en vue de la rédemption que nous obtiendrons, à la louange de sa gloire. » (1,13-14).

Ici, il réitère l’affirmation : « Le Saint Esprit de Dieu, (qui) vous a marqués de son sceau en vue du jour de votre délivrance », mais il y ajoute une formule surprenante : « Ne l’attristez pas ». Faut-il en déduire que l’Esprit Saint nous est intime, qu’il est quelqu’un qui nous aime et qui puisse avoir de la peine devant notre conduite ? Or c’est bien ce que nous révèle l’Écriture : déjà Isaïe évoquant le salut offert par le Seigneur au peuple d’Israël dit « Eux se sont rebellés, ils ont attristé son esprit saint. » (Is 63,10). On ose à peine croire une vérité pareille et pourtant que serait un amour qui resterait insensible ?

FILS DE DIEU ET FRÈRES DES HOMMES

Cet Esprit fait de nous des fils de Dieu, des frères des hommes, qui que nous soyons : « C’est dans un unique Esprit que nous tous, Juifs ou païens, esclaves ou hommes libres, nous avons été baptisés pour former un seul corps. Tous, nous avons été désaltérés par un unique Esprit. » (1 Co 12,13). L’Esprit Saint fait de nous des fils de Dieu, d’abord : « Vous n’avez pas reçu un esprit qui fait de vous des esclaves et vous ramène à la peur, mais un Esprit qui fait de vous des fils adoptifs, et, par lequel nous crions ‘Abba, Père’ » (Rm 8, 15). Des frères, ensuite : « On sait bien à quelles actions mène la chair... Mais voici le fruit de l’Esprit : amour, joie paix, patience, bonté, bienveillance, fidélité, douceur et maîtrise de soi. (Ga 5,19…22). Il n’y a donc pas de place dans la communauté chrétienne pour les excès que Paul décline ici, dans la lettre aux Éphésiens (amertume, irritation, colère, éclats de voix ou insultes). Tout cela est destructeur de l’unité et fait offense à celui qui la construit : l’Esprit Saint.

Deuxième point, l’heure de la Nouvelle Alliance a sonné : c’est ce que Paul appelle ici « le jour de notre délivrance ». Qui dit « délivrance » dit esclavage : aux yeux de Paul, toutes les conduites mauvaises qu’il réprouve sont des formes d’esclavage. Voici donc une belle définition du salut : être sauvé, c’est être rempli de l’Esprit de Dieu qui fait de nous des fils et des frères. Pour autant, on ne peut pas dire que tous les hommes, ni même tous les baptisés aient une conduite conforme aux recommandations de Paul, loin s’en faut. C’est bien pour cela qu’il parle encore de la délivrance au futur : l’Esprit nous a été donné « en vue de notre délivrance. » Elle est amorcée déjà mais non encore totalement accomplie, car nous restons libres. Dans la lettre aux Thessaloniciens, Paul emploie une image qui est très suggestive et que nous pouvons reprendre ici, c’est l’image d’un feu ; il dit « N’éteignez pas l’Esprit. » (1 Th 5,19). Je reprends l’image : l’Esprit couve en nous comme un feu, à nous de le laisser se répandre ; ainsi seulement nous serons fidèles à la Parole du Christ qui disait : « Je suis venu apporter un feu sur la terre, et comme je voudrais qu’il soit déjà allumé ! » (Lc 12,49).
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ÉVANGILE DE JÉSUS-CHRIST SELON SAINT JEAN 6,41-51

 

     En ces jours-là,
41 les Juifs récriminaient contre Jésus
     parce qu’il avait déclaré :
     « Moi, je suis le pain qui est descendu du ciel. »
42 Ils disaient : « Celui-là n’est-il pas Jésus, fils de Joseph ?
     Nous connaissons bien son père et sa mère.
     Alors comment peut-il dire maintenant :
     Je suis descendu du ciel ? »
43 Jésus reprit la parole :      
     « Ne récriminez pas entre vous.
44 Personne ne peut venir à moi,      
     si le Père qui m’a envoyé ne l’attire,       
     et moi, je le ressusciterai au dernier jour.
45 Il est écrit dans les prophètes :     
     Ils seront tous instruits par Dieu lui-même.        
     Quiconque a entendu le Père       
     Et reçu son enseignement vient à moi.
46 Certes, personne n’a jamais vu le Père,   
     sinon celui qui vient de Dieu :     
     celui-là seul a vu le Père.
47 Amen, amen, je vous le dis :        
     il a la vie éternelle celui qui croit.           
48 Moi, je suis le pain de la vie.
49 Au désert, vos pères ont mangé la manne,          
     et ils sont morts ;
50 mais le pain qui descend du ciel est tel   
     que celui qui en mange    
     ne mourra pas.
51 Moi, je suis le pain vivant,           
     qui est descendu du ciel :
     si quelqu’un mange de ce pain,    
     il vivra éternellement.      
     Le pain que je donnerai, c’est ma chair,  
     donnée pour la vie monde. »
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LA PAROLE DE DIEU, SEULE NOURRITURE VIVIFIANTE

Ce texte fait partie du discours de Jésus sur le pain de vie, dans la synagogue de Capharnaüm. Jésus vient d’annoncer : « Moi, je suis le pain de la vie. Celui qui vient à moi n’aura jamais faim ; celui qui croit en moi n’aura jamais soif. » (Jn 6,35). Ce qui, lu à travers les lignes, est une prétention formidable. Car le peuple élu sait bien qu’il y a deux sortes de nourriture, les matérielles, les spirituelles. Il sait également que  l’unique nourriture spirituelle valable, véritablement vivifiante, c’est la Parole de Dieu. Le pain, nourriture matérielle, fait vivre le corps et entretient la vie biologique. La parole de Dieu, nourriture spirituelle, entretient la vie spirituelle. Un jour la vie biologique cesse, mais la vie spirituelle est éternelle, elle ne cesse jamais.

Jésus et ses interlocuteurs sont tous habitués à ce genre de distinctions. Mais là où son public ne peut pas le suivre c’est quand il prétend être lui-même cette nourriture vivifiante. Il a même ajouté « Moi, je suis le pain qui est descendu du ciel » ; ce qui est très exactement la définition de la Parole de Dieu dans l’Ancien Testament : « L’homme ne vit pas seulement de pain, disait le livre du Deutéronome, mais de tout ce qui vient de la bouche du SEIGNEUR. » (Dt 8,3). On devine les questions qui se posent : Comment Jésus peut-il se prendre pour la Parole de Dieu ? Comment ose-t-il prétendre être celui qui apporte la vie éternelle ? Nous connaissons ses parents, Joseph et Marie de Nazareth. Il est un homme comme tout le monde, ni plus ni moins : il ne descend pas du ciel mais de parents bien humains. Se prendrait-il pour Dieu lui-même ? C’est bien la question qui est au cœur du mystère chrétien : Jésus vrai homme peut-il être vrai Dieu ?

Cette réaction des auditeurs de Jésus, cette difficulté à le suivre semble être de bon sens. Mais Jésus l’interprète autrement : il y voit un grave refus de croire. Il leur dit : « Ne récriminez pas entre vous. » Pour des oreilles juives, l’emploi du mot « récriminer » est un reproche sévère : c’est un rappel de ce que l’on pourrait appeler le péché originel d’Israël, les fameux murmures du désert. Les quarante ans de l’Exode dans le Sinaï ont été parsemés de crises de confiance : dès qu’on rencontrait une nouvelle difficulté, la faim, la soif, les serpents venimeux ou les attaques des tribus ennemies, on soupçonnait Moïse et Dieu lui-même de vouloir la mort du peuple. C’est ce qui avait inspiré la phrase célèbre de Moïse : « Depuis le jour où vous êtes sortis du pays d’Égypte jusqu’à ce que vous arriviez en ce lieu, vous avez été rebelles au SEIGNEUR. » (Dt 9,7). Donc, cette remarque de Jésus « Cessez de récriminer » veut dire ‘faites-moi confiance. Acceptez de vous laisser déposséder de votre bon sens bien humain. Laissez-vous attirer par le Père.

Puis Jésus reprend patiemment, point par point, cette Révélation que ses interlocuteurs ont tant de mal à accepter. Oui, il est la Parole de Dieu ; oui, il est celui qui donne la vie éternelle ; oui il est le Fils de Dieu.  On croit entendre le Prologue de l’évangile de Jean : « Au commencement était le Verbe, et le Verbe était auprès de Dieu, et le Verbe était Dieu » ; Jésus dit exactement la même chose quand il cite les prophètes : « Il est écrit dans les prophètes : Ils seront tous instruits par Dieu lui-même. »

ACCEPTER D’ENTRER DANS LE MYSTÈRE

Après la multiplication des pains, les Galiléens l’appelaient le Grand Prophète, mais ils étaient encore bien en-deçà de la réalité ! Il n’est pas un prophète, fût-il le plus grand, il est la Parole même de Dieu. Il est « le pain vivant descendu du ciel », c’est-à-dire la Parole incarnée, il est celui qui comble la faim spirituelle de l’homme, il est celui qui donne la vraie vie. Il dit le lien unique qui existe entre lui et son Père dans des formules de réciprocité : dans un sens, Jésus est le seul à pouvoir parler valablement du Père (c’est le verset 46 : « Personne n’a jamais vu le Père, sinon celui qui vient de Dieu : celui-là seul a vu le Père. ») Dans l’autre sens, seul le Père peut nous mener à Jésus (c’est le verset 44 : « Personne ne peut venir à moi, si le Père qui m’a envoyé ne l’attire »). Dans l’œuvre du salut, c’est Dieu qui a l’initiative ; mais il ne nous contraint pas, il sollicite notre réponse libre. Mais pour ceux qui voudront bien se laisser attirer, Jésus complète la Révélation : dans ces quelques versets, il répète trois fois « Je suis », ce qui est, là encore, pour une oreille juive, l’affirmation de sa divinité. Seul Dieu peut dire « Je suis », c’est même le Nom qu’il a révélé à Moïse (Ex 3).

Jésus est conscient de la difficulté pour ses interlocuteurs comme pour nous, de se hisser à ce niveau. C’est pour cela qu’il reprend la formule « Amen, Amen, je vous le dis » qui sonne dans sa bouche comme l’expression habituelle « Oracle du SEIGNEUR » chez les prophètes de l’Ancien Testament. Manière de dire : ces paroles sont difficiles précisément parce qu’elles sont des Paroles de Dieu donc inaccessibles à notre pauvre petite raison humaine.

Puis il reprend encore une fois cette distinction qu’ils connaissent bien entre nourriture matérielle et nourriture spirituelle et il reparle de la manne. La manne n’était qu’une nourriture matérielle : « Au désert, vos pères ont mangé la manne, et ils sont morts ; mais le pain qui descend du ciel est tel que celui qui en mange ne mourra pas. » (versets 49-50). On entend là le Prologue de Jean : « Et le Verbe s’est fait chair, il a habité parmi nous. » (Jn 1,14).

Commentaires de Marie-Noëlle Thabut, 08 08 2021, 19e dimanche du temps ordinaire B

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27 juillet 2021 2 27 /07 /juillet /2021 17:04

 

Ces commentaires, trouvés sur le site "Église catholique en France", permettent à toute personne de bonne volonté, chrétienne ou non, de mieux comprendre la Bible, le livre le plus diffusé au monde, en

  • décodant le langage imagé utilisé par l'auteur.

Je souhaite arriver à mettre ici, chaque dimanche, les commentaires de Marie-Noëlle Thabut. Ma seule contribution consiste à surligner les passages que je trouve les plus enrichissants et à écrire en rouge ceux qui parlent d'un thème qui m'est cher : la liberté (trois autres pages de mon blog sont consacrées à ces passages des Évangiles, du reste du Nouveau Testament ou de l'Ancien Testament qui parlent de la liberté). D'après Marie-Noëlle Thabut, "... si nous ne trouvons pas dans les textes une parole libérante, c'est que nous ne les avons pas compris."

Attention le texte écrit peut différer des versions audio (Radio-Notre-Dame) et vidéo (KTO TV) qui ont été modifiées par Marie-Noëlle Thabut, parfois pour les améliorer, parfois pour s'adapter aux formats imposés par ces chaînes de radio ou de télévision. Dans cette hypothèse, nous mettons en italiques les passages supprimés pour ces médias.

Version audio, trouvée sur le site de Radio-Notre-Dame (disponible seulement à compter du 31 juillet 2021).

LECTURE DU LIVRE DE L'EXODE  16,2-4.12-15

 

2   En ces jours-là, dans le désert, toute la communauté des fils d'Israël
     récriminait contre Moïse et son frère Aaron.
3   Les fils d'Israël leur dirent :
     « Ah ! Il aurait mieux valu mourir
     de la main du SEIGNEUR, au pays d'Égypte,
     quand nous étions assis près des marmites de viande,
     quand nous mangions du pain à satiété !
     Vous nous avez fait sortir dans ce désert
     pour faire mourir de faim tout ce peuple assemblé ! »
4   Le SEIGNEUR dit à Moïse :
     « Voici que, du ciel, je vais faire pleuvoir du pain pour vous.
     Le peuple sortira
     pour recueillir chaque jour sa ration quotidienne,
     et ainsi je vais le mettre à l'épreuve :
     je verrai s'il marchera, ou non, selon ma loi.

12 J'ai entendu les récriminations des fils d'Israël.
     Tu leur diras :
     Au coucher du soleil, vous mangerez de la viande
     et, le lendemain matin, vous aurez du pain à satiété.
     Alors vous saurez
     que moi, le SEIGNEUR, je suis votre Dieu. »
13 Le soir même, surgit un vol de cailles qui recouvrirent le camp ;
     et, le lendemain matin,
     il y avait une couche de rosée autour du camp.
14 Lorsque la couche de rosée s'évapora,
     il y avait, à la surface du désert, une fine croûte,
     quelque chose de fin comme du givre, sur le sol.
15 Quand ils virent cela,
     les fils d'Israël se dirent l'un à l'autre :
     « Mann hou ? » ce qui veut dire : « Qu’est-ce que c’est ? »
     car ils ne savaient pas ce que c'était.
     Moïse leur dit :
     « C'est le pain que le SEIGNEUR vous donne à manger. »
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RÉCRIMINATIONS ET MURMURES

Tout compte fait, même s’ils étaient esclaves en Égypte, les Hébreux n’étaient pas si mal nourris, probablement ! Un contremaître avisé prend un minimum de soin de sa main-d’œuvre. Dans le désert, c’est autre chose... On est libres, oui, peut-être, c’est Moïse qui le dit. Mais, en attendant, dans le désert, on meurt de faim. Si on avait voulu faire crever ce peuple de faim, on ne s’y serait pas pris autrement... Et, après tout, c’était peut-être cela le but de la manœuvre... On devine bien ce genre de conversations qui revenait tous les soirs dans chaque tente. Pour faire du mauvais esprit, on en faisait ; c’est ce que notre texte appelle les « récriminations » (d’autres traduisent les « murmures ») du peuple. Les plus courageux sont carrément allés le dire aux chefs : « Vous nous avez fait sortir dans ce désert pour faire mourir de faim tout ce peuple assemblé ! » Ce qui est évidemment un grave procès d’intention : on ne se contente plus de poser la question « pourquoi as-tu pris le risque de nous amener en plein désert ? », ou de faire un reproche sur la mauvaise organisation « tu t’es si mal débrouillé que nous allons tous mourir ici » ; on va jusqu’à soupçonner les intentions du chef : « au fond, ce que tu voulais, c’était notre mort.

Et à travers Moïse, c’est Dieu lui-même qui est visé : dans les versets manquants (les versets 5-11 et 16-36 ont été coupés dans la lecture liturgique), Moïse le dit clairement : « Ce n’est pas contre nous que vous récriminez, mais bien contre le SEIGNEUR. » (v. 8) ; ce qui prouve au passage que Moïse a toujours été clair sur ce point ; toutes ses entreprises sont guidées par Dieu : l’œuvre de la « sortie » d’Égypte, de la libération est bien l’œuvre de Dieu. Et d’ailleurs, le texte est rédigé de manière à ce que l’on comprenne bien que c’est Dieu qui agit sans cesse : il a entendu les murmures du peuple, il envoie la nourriture, (le pain puis la viande), il met le peuple à l’épreuve. Reprenons ces trois points : les murmures, le don de la nourriture, la mise à l’épreuve.

Ces murmures sont le contraire de la foi, de la confiance : ils sont le soupçon né de l’angoisse ; dans le cas présent, après un long séjour dans la région très fertile du delta du Nil, les fugitifs doivent affronter l’insécurité et la pauvreté du désert ; on ne s’en est pas aperçu tout de suite : après la sortie d’Égypte (Ex 14), ce fut d’abord l’enthousiasme ; le chapitre 15 de l’Exode rapporte le chant de victoire et d’action de grâce qu’on entonna de l’autre côté de la mer : « Ma force et mon chant, c’est le SEIGNEUR. Il est pour moi le salut. » (Ex 15,2). Mais dès la première déception au bord d’un point d’eau qui se révéla saumâtre, le ton changea et les premiers murmures se firent entendre ; ceci dès la fin du même chapitre 15 ! La juxtaposition des deux textes est éloquente : elle dit les oscillations de nos cœurs, de l’action de grâce au soupçon.

Dieu aurait-il changé parce que les circonstances extérieures ont changé ?

LA RÉPONSE DE DIEU

En réponse à ces murmures, Dieu qui n’a pas changé, lui, envoie la nourriture, le pain et les cailles. Il semble bien que l’épisode des cailles ne se soit pas renouvelé ; en revanche plusieurs textes affirment que la manne est désormais tombée chaque matin ; Dieu avait promis « du ciel, je vais faire pleuvoir du pain pour vous », et, désormais, chaque nuit (sauf celle du shabbat), pendant quarante ans, « lorsque, pendant la nuit, la rosée descendait sur le camp, la manne descendait sur elle (Nb 11,9).

Et le livre de Josué précise que ce cadeau du ciel cessa au moment de l’entrée en Terre Promise : « Le lendemain de la Pâque, en ce jour même, ils mangèrent les produits de cette terre : des pains sans levain et des épis grillés. À partir de ce jour, la manne cessa de tomber, puisqu’ils mangeaient des produits de la terre. Il n’y avait plus de manne pour les fils d’Israël, qui mangèrent cette année-là ce qu’ils récoltèrent sur la terre de Canaan. » (Jos 5,11-12).

Curieusement, en même temps qu’il promet la nourriture, Dieu parle de mise à l’épreuve : « Voici que, du ciel, je vais faire pleuvoir du pain pour vous. Le peuple sortira pour recueillir chaque jour sa ration quotidienne, et ainsi je vais le mettre à l’épreuve : je verrai s’il marchera, ou non, selon ma loi. » La mise à l’épreuve est double ici, semble-t-il ; d’abord parce que tout don de Dieu est mise à l’épreuve de notre reconnaissance. Dieu est si discret, généralement, que nous oublions que tout est cadeau ; la question posée est celle-ci : « Saurez-vous surmonter la tentation du murmure, du soupçon, saurez-vous me faire confiance, reconnaître mes dons et ma présence ? »

Eh bien, justement, les murmures n’ont pas cessé pour autant ! Plus tard, il est même venu un moment où on a trouvé la manne bien monotone : « Nous nous rappelons encore le poisson que nous mangions pour rien en Égypte, et les concombres, les melons, les poireaux, les oignons et l’ail ! Maintenant notre gorge est desséchée ; nous ne voyons jamais rien que de la manne ! » (Nb 11,5-6).

Ensuite, deuxième épreuve, deuxième question « Saurez-vous m’obéir et respecter mes commandements, celui du shabbat et celui du partage ? » Car Dieu avait tout prévu : chacun pouvait ramasser chaque jour exactement la quantité qui lui était nécessaire ; ce qui veut dire qu’on apprenait à en laisser pour les autres ! Et il était impossible de faire des provisions ; des petits malins ont bien essayé, mais le surplus pourrissait tout de suite ; en revanche, le sixième jour (veille du shabbat), il en tombait double ration et chacun pouvait en garder pour le lendemain ; car, pour que chacun puisse respecter le repos du shabbat, la manne tombait seulement six jours sur sept. Là encore, la première fois, on eut des tentations : soit d’en prendre plus que le nécessaire, soit d’espérer en trouver le matin du shabbat : s’il en était tombé pendant la nuit du shabbat, ce serait trop bête de s’en priver. Mais on a vite compris : Dieu avait décidé d’éduquer son peuple.
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Complément : le livre de la Sagesse donne un très beau commentaire de l’épisode de la manne :

« Tu donnais à ton peuple une nourriture d’ange ; tu envoyais du ciel un pain tout préparé, obtenu sans effort, un pain aux multiples saveurs qui comblait tous les goûts, substance qui révélait ta douceur envers tes enfants… Ainsi les fils que tu aimais, Seigneur, devaient l’apprendre : l’homme n’est pas nourri par le fruit des semences ; ta parole maintient celui qui croit en toi. Car ce que le feu ne pouvait détruire fondait à la chaleur d’un simple rayon de soleil. On saurait ainsi qu’il faut devancer le soleil pour te rendre grâce et venir à ta rencontre au lever du jour. » (Sg 16,20… 28).
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PSAUME  77 (78),3-4,23-24,25.52.54

 

3   Nous avons entendu et nous savons
     ce que nos pères nous ont raconté ;
4   nous redirons à l'âge qui vient
     les titres de gloire du SEIGNEUR.

23 Il commande aux nuées là-haut,
     il ouvre les écluses du ciel :
24 pour les nourrir, il fait pleuvoir la manne,
     il leur donne le froment du ciel.

25 Chacun se nourrit du pain des Forts,
     il les pourvoit de vivres à satiété.
52 Tel un berger, il conduit son peuple,
54 il les fait entrer dans son domaine sacré.
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FIDÉLITÉ DE DIEU ET INGRATITUDE DES HOMMES

Le psaume 77/78 est beaucoup plus long que ce que nous venons d’entendre, et les versets que nous lisons aujourd’hui ne nous en donnent qu’un aspect : ici, tout semble merveilleux ; le peuple d’Israël n’est que reconnaissance pour les bontés de Dieu ; et si ce psaume a été choisi pour ce dimanche, c’est en particulier parce qu’il rend grâce pour le don de la manne pendant l’Exode : « Pour les nourrir, il fait pleuvoir la manne, il leur donne le froment du ciel. Chacun se nourrit du pain des Forts, il les pourvoit de vivres à satiété. »

Mais le reste du psaume dit la véritable histoire d’Israël, une histoire qui s’écrit entre deux acteurs, au long des siècles, dans la succession des générations. Le Dieu fidèle face à un peuple qui se reconnaît inconstant.

Inconstant parce qu’oublieux : Israël est très conscient de l’importance du souvenir ; « Nous avons entendu ce que nos pères nous ont raconté, nous (le) redirons à l’âge qui vient ». Pour que la foi se transmette, hier comme aujourd’hui, il faut trois conditions : premièrement, quelqu’un a vécu un événement de salut, une expérience de salut, et peut dire « Dieu m’a sauvé » ; deuxièmement, il partage son expérience, il témoigne ; troisièmement, sa communauté se souvient, garde ce témoignage. On pourrait dire que la foi est une expérience de salut partagée en communauté. Cela suppose donc une vie de communauté... (et c’est là peut-être que le bât nous blesse ?)

Le peuple juif sait depuis toujours que la foi n’est pas un bagage intellectuel, mais une expérience commune : l’expérience des dons et des pardons de Dieu. Ce psaume exprime tout cela : il rappelle en soixante-douze versets son expérience de salut ; la grande expérience qui a fondé la foi d’Israël c’est celle de la libération d’Égypte, c’est pour cela que ce psaume est émaillé d’allusions à l’Exode dans le Sinaï. Et les pères ont raconté cette expérience à leurs fils qui l’ont à leur tour racontée à leurs fils et ainsi de suite. Évidemment, si une génération néglige son devoir de transmission, la chaîne est rompue. Encore faut-il que les fils veuillent bien écouter et adhérer : notre traduction « nous avons entendu » est trop faible, la langue française ne rend pas la force de l’expression biblique ; « écouter », « entendre », dans la Bible, c’est adhérer de tout son cœur à la Parole de Dieu.

Les pères ont bien été obligés aussi d’avouer à leurs fils qu’ils avaient souvent récriminé contre Dieu ; malgré toutes ses actions répétées de salut à l’égard de son peuple, Dieu n’avait bien souvent rencontré que de l’ingratitude. Après chaque intervention de Dieu, on commence, bien sûr, par chanter, danser, s’extasier ; et puis les jours passent et on oublie ; et si une nouvelle difficulté survient, on trouve que ce Dieu est bien absent ou inactif. Et à ce moment-là, on est tenté d’aller chercher du secours auprès d’autres dieux, comme par exemple le veau d’or.

C’est de cela que parle le psaume quand il accuse le peuple d’infidélités, d’inconstance : l’un des versets que nous ne lisons pas ce dimanche dit : « De leur bouche, ils le trompaient, de leur langue ils lui mentaient, leur cœur n’était pas constant envers lui, ils n’étaient pas fidèles à son Alliance. » Ce qui est visé, ici, c’est l’idolâtrie qui a été la cible de tous les prophètes.

SEULE LA FOI EN DIEU NOUS REND LIBRES

Pourquoi ? On peut être sûr que si les prophètes s’attaquent si violemment à l’idolâtrie, c’est parce que celle-ci fait le malheur de l’humanité. Parce que tant que l’humanité n’aura pas découvert Dieu, non pas tel que nous l’imaginons, je devrais dire tel que nous le caricaturons, mais tel qu’Il est, elle ne pourra pas progresser dans sa marche vers le bonheur.

Toute idole nous fait reculer sur le chemin de la liberté ; c’est même cela la définition d’une idole : ce qui nous empêche d’être libres ; quand Marx disait « La religion est l’opium du peuple », il disait crûment quel pouvoir, je devrais dire quelle dictature, quelle manipulation, une religion quelle qu’elle soit, peut exercer sur l’humanité. La superstition, le fétichisme, la sorcellerie nous empêchent d’être libres et d’apprendre à exercer librement nos responsabilités, parce qu’ils nous font vivre dans un régime de peur. Tout culte d’idole, qu’elle soit de bois ou de plâtre (on voit encore au vingt-et-unième siècle des processions de ce genre), nous détourne du Dieu vivant et vrai : or seule la vérité peut faire de nous des hommes libres ; le culte excessif d’une personne ou d’une idéologie, fait aussi de nous des esclaves : il suffit de penser à tous les intégrismes, les fanatismes qui nous défigurent. L’argent aussi peut fort bien devenir une idole...

Dans d’autres versets qui ne font pas non plus partie de la liturgie de ce dimanche, le psaume a une image très parlante, celle d’un arc faussé : le cœur d’Israël devrait être comme un arc tendu vers son Dieu, mais il est faussé ; comme un adolescent oublie parfois toute l’affection dont il a été l’objet, les sourires que ses parents lui ont prodigués, la patience, les veilles, les soins de toute sorte, les fatigues... et de la meilleure foi du monde, il peut dire « moi, mes parents ne m’ont jamais aimé »...

Mais c’est au sein de cette ingratitude même qu’Israël a fait la plus belle expérience, celle du pardon de Dieu.
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LECTURE DE LA LETTRE DE SAINT PAUL APÔTRE AUX ÉPHÉSIENS  4,17.20-24

 

     Frères,
17 je vous le dis, j’en témoigne dans le Seigneur :
     vous ne devez plus vous conduire comme les païens
     qui se laissent guider par le néant de leurs pensées.
20 Mais vous, ce n’est pas ainsi que l’on vous a appris
     à connaître le Christ
21 si du moins l’annonce et l’enseignement que vous avez reçus à son sujet
     s’accordent à la vérité qui est en Jésus.
22 Il s'agit de vous défaire de votre conduite d'autrefois,
     c’est-à-dire de l'homme ancien
     corrompu par les convoitises qui l’entraînent dans l’erreur.
23 Laissez-vous renouveler
     par la transformation spirituelle de votre pensée.
24 Revêtez-vous de l'homme nouveau,
     créé, selon Dieu, dans la justice et la sainteté
conformes à la vérité.
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LAISSEZ-VOUS RENOUVELER

Paul a consacré les trois premiers chapitres de la lettre aux Éphésiens à méditer le mystère du grand projet de Dieu ; viennent ensuite, logiquement, trois chapitres de recommandations : cela commence par « Je vous exhorte donc à vous conduire d’une manière digne de votre vocation. » (4,1). Sous-entendu l’appel à l’unité : puisque le projet de Dieu est le rassemblement de toute la famille humaine autour du Christ, il nous appartient maintenant de choisir librement de marcher sur ce chemin de l’unité. Celle-ci se fera autour de la vérité : le mot revient deux fois dans ces quelques lignes ; et, dans les premiers versets de ce chapitre, Paul a rappelé cette unique vérité : « Il y a un seul Corps et un seul Esprit. Il y a un seul Seigneur, une seule foi, un seul baptême, un seul Dieu et Père de tous, au-dessus de tous, par tous et en tous. » (4,4-6).

Mais encore une fois, nous sommes libres et il nous faut choisir : choisir entre l’erreur et la vérité ; choisir entre le comportement de l’homme ancien et celui de l’homme nouveau. C’est à une véritable transformation intérieure que Paul nous invite : « Il s'agit de vous défaire de votre conduite d'autrefois, c’est-à-dire de l'homme ancien… Laissez-vous renouveler… Revêtez-vous de l'homme nouveau ».

Dans cette opposition entre homme ancien et homme nouveau, nous reconnaissons le thème des « deux voies » très familier aux hommes de l’Ancien Testament, et plusieurs fois développé par Paul. Deux chemins (voies) s’ouvrent devant nous : la vie païenne et la vie chrétienne, l’erreur et la vérité, le néant de la pensée et l’intelligence, les ténèbres et la lumière ; bref, le choix est clair : ou la vie ancienne sans le Christ, ou la vie nouvelle avec le Christ. Cette opposition structure tout notre passage : « Vous ne devez plus vous conduire comme les païens qui se laissent guider par le néant de leurs pensées. »

LES DEUX VOIES

On peut s’étonner d’un tel radicalisme. Mais il ne faut pas oublier que ce genre de discours n’oppose pas des individus, et encore moins une catégorie d’hommes à une autre, mais des comportements. Et nous sommes habitués à la véhémence de Paul qui reproduit celle des prophètes (celle de Jésus aussi, parfois) : une véhémence qui sonne toujours comme un cri d’alarme. Car les deux voies portent bien leur nom : lorsqu’on a pris un chemin, qu’il soit dans la bonne ou la mauvaise direction, chaque pas entraîne le suivant ; si le chemin est le bon, nous nous rapprochons immanquablement du but, dans le cas contraire, nous nous en éloignons inexorablement.

À propos de la conduite de ceux qui ignorent le Christ, Paul dit encore : « Ils ont l’intelligence remplie de ténèbres, ils sont étrangers à la vie de Dieu, à cause de l’ignorance qui est en eux, à cause de l’endurcissement de leur cœur ; ayant perdu le sens moral, ils se sont livrés à la débauche au point de s’adonner sans retenue à toute sorte d’impureté. » (Ep 4,18-19 ; ce sont les versets supprimés de notre lecture de ce dimanche).

Et à l’en croire, l’un engendre l’autre : parce que ceux que Paul appelle les païens endurcissent leurs cœurs, ils persistent dans l’ignorance ; alors ils deviennent de plus en plus étrangers à la vie de Dieu, c’est-à-dire à la vie dans le véritable amour ; inévitablement, leur soif de bonheur mal dirigée les pousse à la débauche. Mais si l’on regarde bien, la racine de cet enchaînement n’est autre que l’ignorance, et donc rien n’est irrémédiablement perdu : on entend résonner ici la phrase lumineuse du Christ : « Père, pardonne-leur, car ils ne savent pas ce qu’ils font. » (Lc 23,34). À tout jamais, cette lumière de l’annonce du pardon brille dans les ténèbres et les ténèbres ne pourront pas l’arrêter, comme dit Jean (Jn 1,5).

DEVENIR DES ENFANTS DE LUMIÈRE

Les disciples sont ceux qui se laissent attirer par la lumière du Christ, ils empruntent l’autre voie, ils essaient d’avancer dans la vie chrétienne. Ils ne sont plus dans l’ignorance car ils apprennent peu à peu à connaître le mystère du Christ : leur intelligence est transformée, renouvelée. Elle n’est plus « remplie de ténèbres », elle baigne dans la lumière. Un peu plus loin, Paul répète : « Autrefois, vous étiez ténèbres ; maintenant, dans le Seigneur, vous êtes lumière ; conduisez-vous comme des enfants de lumière – or la lumière a pour fruit tout ce qui est bonté, justice et vérité. » (5,8-9).

Mais c’est un choix à refaire chaque jour : « Il s’agit de vous défaire de votre conduite d’autrefois, c’est-à-dire de l’homme ancien, corrompu par les convoitises qui l’entraînent dans l’erreur. Laissez-vous renouveler par la transformation spirituelle de votre pensée. Revêtez-vous de l’homme nouveau, créé, selon Dieu, dans la justice et la sainteté conformes à la vérité. » Cette opposition entre homme ancien et homme nouveau est chère à Paul : L’homme ancien c’est Adam et tous ceux qui se comportent comme lui ; l’homme nouveau, c’est le Christ ; curieusement, c’est au cœur de l’humiliation de la Passion qu’on l’a enfin compris : « Pilate leur dit : « Ecce homo, voici l’homme ! » (Jn 19,5). Plus curieusement encore, c’est un païen (Pilate) qui le premier l’a reconnu. Décidément, rien n’est perdu.
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ÉVANGILE  DE JÉSUS-CHRIST SELON SAINT  JEAN 6, 24 - 35

 

     En ce temps-là,
24 quand la foule vit que Jésus n'était pas là,
     ni ses disciples,
     les gens montèrent dans les barques
     et se dirigèrent vers Capharnaüm
     à la recherche de Jésus.
25 L'ayant trouvé sur l'autre rive,
     ils lui dirent :
     « Rabbi, quand es-tu arrivé ici ? »
26 Jésus leur répondit :
     « Amen, amen, je vous le dis :
     vous me cherchez,
     non parce que vous avez vu des signes,
     mais parce que vous avez mangé de ces pains
     et que vous avez été rassasiés.
27 Travaillez non pas pour la nourriture qui se perd,
     mais pour la nourriture qui demeure
     jusque dans la vie éternelle,
     celle que vous donnera le Fils de l'homme,
     lui que Dieu, le Père, a marqué de son sceau. »
28 Ils lui dirent alors :
     « Que devons-nous faire pour travailler aux œuvres de Dieu ? »
     Jésus leur répondit :
29 « L'œuvre de Dieu,
     c'est que vous croyiez en celui qu'il a envoyé. »
30 Ils lui dirent alors :
     « Quel signe vas-tu accomplir
     pour que nous puissions le voir, et te croire ?
     Quelle œuvre vas-tu faire ?
31 Au désert, nos pères ont mangé la manne ;
     comme dit l'Écriture :
     Il leur a donné à manger le pain venu du ciel. »
32 Jésus leur répondit :
     « Amen, amen, je vous le dis :
     ce n'est pas Moïse
     qui vous a donné le pain venu du ciel ;
     c'est mon Père
     qui vous donne le vrai pain venu du ciel.
33 Car le pain de Dieu,
     c'est celui qui descend du ciel
     et qui donne la vie au monde. »
34 Ils lui dirent alors :
     « Seigneur, donne-nous toujours de ce pain-là. »
35 Jésus leur répondit :
     « Moi, je suis le pain de la vie.
     Celui qui vient à moi n'aura jamais faim ;
     celui qui croit en moi n'aura jamais soif. »
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NOURRITURE MATÉRIELLE ET NOURRITURE SPIRITUELLE

Nous poursuivons notre lecture du chapitre 6 de l’évangile de Jean : il y a eu d’abord la multiplication des pains ; le récit se terminait par un départ apparemment brusqué de Jésus parce que, nous dit Jean « il savait qu’ils étaient sur le point de venir le prendre de force et faire de lui leur roi ; alors de nouveau il se retira, tout seul, dans la montagne. » Ses disciples, eux, s’étaient rendus en barque du côté de Capharnaüm ; Jésus les y avait rejoints en marchant sur les eaux (6,16-21). C’est dans la synagogue de Capharnaüm que Jésus prononce son grand discours sur le pain de vie qui débute avec le passage de ce dimanche.

Il commence de manière très solennelle : alors que les gens lui demandent tout simplement comment il est arrivé là (« Rabbi, quand es-tu arrivé ici ? »), Jésus ne répond pas directement à la question ; il déclare : « Amen, amen, je vous le dis » ; cette formule dans le Nouveau Testament a exactement la même fonction que la formule très habituelle des prophètes « Oracle du Seigneur » ou « Ainsi parle le Seigneur » ; manière de dire « Attention, ce que j’ai à vous dire est grave, difficile à entendre, mais c’est pourtant bien la vérité. »

Nous voilà prévenus ; effectivement, le discours sur le pain de vie est certainement l’une des choses les plus difficiles à comprendre ; la preuve en est que, par trois fois, les auditeurs vont l’interrompre par des objections ; mais, Jésus, patiemment, pas à pas, va les mener au bout de la Révélation. Car ce qui fait la difficulté de ce discours, (et sa splendeur aussi) c’est qu’il articule tous les éléments de la Révélation du mystère du Christ : vrai homme et pourtant Fils de Dieu, venu dans le monde pour lui annoncer la vérité, et donnant sa vie pour sceller ce témoignage. Dans le discours sur le pain de vie, on entend à tout instant résonner la longue méditation de Jean dans le Prologue : Il est le Verbe, Il est venu dans le monde, à ceux qui croient en lui il apporte la vie.

Mais Jésus va pas à pas, avons-nous dit : il suffit de le suivre. Après les avoir alertés sur la difficulté de ce qu’il va leur dire « Amen, Amen, je vous le dis », il reparle de la multiplication des pains qui vient d’avoir lieu, mais c’est pour leur dire qu’ils n’ont pas tout compris : « Vous me cherchez, non parce que vous avez vu des signes, mais parce que vous avez mangé du pain et que vous avez été rassasiés. » Autrement dit : vous en êtes restés à l’immédiat ; vous avez passé un bon moment, vous avez apprécié le repas, vous avez peut-être même pensé que les choses étaient bien organisées, mais vous n’avez pas compris l’essentiel : je vous ai apporté une nourriture terrestre, mais c’était le signe d’autre chose de beaucoup plus important ; là où vous n’avez vu que le bon moment du repas que je vous distribuais, vous auriez dû reconnaître le Père agissant à travers moi. Il m’a envoyé vous apporter la nourriture qui se garde jusque dans la vie éternelle.

Cette distinction entre nourriture matérielle et nourriture spirituelle était un thème favori de la religion juive ; on connaissait par cœur la phrase du livre du Deutéronome : « L’homme ne vit pas seulement de pain mais de tout ce qui sort de la bouche de Dieu » (sous-entendu sa Parole ; Dt 8,3) ; et celle du livre de la Sagesse : « L’homme n’est pas nourri par le fruit des semences ; ta parole maintient celui qui croit en toi. » (Sg 16, 26).

D’ailleurs, les auditeurs de Jésus ont très bien compris cette distinction qu’il leur propose « Ne travaillez pas pour la nourriture qui se perd, mais pour la nourriture qui se garde jusque dans la vie éternelle... » Ils ont tellement bien compris qu’ils demandent aussitôt « Que faut-il faire pour travailler aux œuvres de Dieu ? » D’après Jésus, travailler aux œuvres de Dieu, c’est bien simple, il suffit de croire en lui : « L’œuvre de Dieu, c’est que vous croyiez en celui qu’il a envoyé. »

IL EST VENU CHEZ LUI, ET LES SIENS NE L’ONT PAS REÇU

C’est tout simple ? C’est vite dit. Si nous reprenons les termes de notre lecture, Jésus se présente comme le Fils de l’homme, celui que le Père a marqué de son empreinte et il se présente également comme l’envoyé de Dieu : c’étaient à son époque deux titres par lesquels on désignait le Messie. Et pourquoi croirait-on en lui ? Quelles sont ses références ?

Moïse, lui, avait accompli le miracle de la manne ; et, toujours à l’époque de Jésus, on parlait de la manne à venir, celle qui serait la nourriture des temps futurs, ceux du Messie, on disait les « temps messianiques ». Et donc, avec leur bon sens, les auditeurs de Jésus insistent : « Quel signe vas-tu accomplir pour que nous puissions le voir, et te croire ? Quelle œuvre vas-tu faire ? »

Dans sa manière de raconter cet épisode, saint Jean insiste bien sur ce qui semble être le problème de fond des contemporains de Jésus : il était le Messie, mais peu l’ont reconnu ; dès le premier chapitre de son évangile, le prologue, Jean résume la situation : « Il est venu chez lui, et les siens ne l’ont pas reçu. »

Cette incompréhension n’arrête pas Jésus : il est bien conscient de la difficulté de ses interlocuteurs puisqu’il reprend la formule : « Amen, Amen, je vous le dis » ; mais il poursuit son œuvre de révélation ; notre texte d’aujourd’hui se termine par l’annonce de l’Eucharistie : « Moi, je suis le pain de la vie. Celui qui vient à moi n’aura plus jamais faim ; celui qui croit en moi n’aura plus jamais soif. » Encore un thème qui revient très souvent dans l’évangile de Jean : il suffit de croire pour avoir la vie, la vraie.

Commentaires de Marie-Noëlle Thabut, 01 08 2021, 18e dimanche du temps ordinaire B

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19 juillet 2021 1 19 /07 /juillet /2021 13:43

 

Ces commentaires, trouvés sur le site "Église catholique en France", permettent à toute personne de bonne volonté, chrétienne ou non, de mieux comprendre la Bible, le livre le plus diffusé au monde, en

  • décodant le langage imagé utilisé par l'auteur.

Je souhaite arriver à mettre ici, chaque dimanche, les commentaires de Marie-Noëlle Thabut. Ma seule contribution consiste à surligner les passages que je trouve les plus enrichissants et à écrire en rouge ceux qui parlent d'un thème qui m'est cher : la liberté (trois autres pages de mon blog sont consacrées à ces passages des Évangiles, du reste du Nouveau Testament ou de l'Ancien Testament qui parlent de la liberté). D'après Marie-Noëlle Thabut, "... si nous ne trouvons pas dans les textes une parole libérante, c'est que nous ne les avons pas compris."

Attention le texte écrit peut différer des versions audio (Radio-Notre-Dame) et vidéo (KTO TV) qui ont été modifiées par Marie-Noëlle Thabut, parfois pour les améliorer, parfois pour s'adapter aux formats imposés par ces chaînes de radio ou de télévision. Dans cette hypothèse, nous mettons en italiques les passages supprimés pour ces médias.

Version audio, trouvée sur le site de Radio-Notre-Dame (disponible seulement à compter du 24 juillet 2021).

LECTURE DU DEUXIÈME LIVRE DES ROIS    4,42-44

 

     En ces jours-là,
42 Un homme vint de Baal-Shalisha et,
     prenant sur la récolte nouvelle,
     il apporta à Élisée, l'homme de Dieu,
     vingt pains d'orge et du grain frais dans un sac.
     Élisée dit alors :
     « Donne-le à tous ces gens pour qu'ils mangent. »
43 Son serviteur répondit :
     « Comment donner cela à cent personnes ? »
     Élisée reprit :
     « Donne-le à tous ces gens pour qu'ils mangent,
     car ainsi parle le SEIGNEUR :
     On mangera et il en restera. »
44 Alors, il le leur donna, ils mangèrent,
     et il en resta, selon la parole du SEIGNEUR.
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LES NOMBREUX MIRACLES D’ÉLISÉE

Élisée a été prophète dans le Royaume du Nord, entre 850 et 800 av. J.-C. environ. Son histoire se lit comme un roman : on la trouve pour la plus grande part dans le deuxième livre des Rois ; Élisée est le successeur du grand prophète Élie, il est son fils spirituel ; et, d'ailleurs, les auteurs bibliques lui attribuent des pouvoirs semblables à ceux du grand prophète.

Voici comment, bien plus tard, vers 200 av. J.-C, le livre du Siracide résume sa vie : « Lorsqu’Élie eut été caché dans le tourbillon, Élisée fut rempli de son esprit. Ses jours durant, il ne fut ébranlé par aucun chef et personne ne put lui en imposer. Rien n’était trop difficile pour lui... Pendant sa vie il fit des prodiges, même après sa mort ses œuvres furent merveilleuses. » (Si 48,12-14).

Élisée n’a pourtant pas laissé d’écrits mais ses miracles et ses paroles de feu ont visiblement marqué la mémoire d’Israël ; familier des rois, il ne mâchait pas ses mots : apparemment, sa liberté de parole était totale parce qu’il était reconnu comme « un homme de Dieu » (2 R 3,12). Et, malheureusement, il trouvait bien souvent à redire car, de son vivant, l’idolâtrie n’a jamais cessé dans le Royaume du Nord. Il lui est arrivé, plus d’une fois, de se mêler de politique, d’ailleurs, quand il s’agissait de favoriser un roi disposé à respecter l’Alliance. C’est ainsi, qu’un beau jour, il a tranquillement profité du déplacement du roi (Achazias) pour en faire sacrer bien vite un autre à sa place (Jéhu) !

Mais cet « homme de Dieu » doit principalement sa célébrité à ses nombreux miracles : deux d’entre eux nous sont proposés ailleurs dans la liturgie : la naissance du fils de la Shunamite (2 R 4,8-16) et la guérison du général syrien lépreux, Naaman (2 R 5). Mais il y en a bien d’autres ; à commencer par son premier geste, celui qui lui permit de se faire respecter comme porte-parole de Dieu : il ouvrit les eaux du Jourdain et traversa à pied sec (2 R 2,14), comme Josué l’avait fait pour le peuple, lors de l’entrée dans la terre Promise (Jos 3), comme Élie lui-même venait de le faire devant lui (2 R 2,8) ; je vous rappelle brièvement quelques autres des miracles d’Élisée dans l’ordre du récit du livre des Rois : quand les eaux de Jéricho devinrent mauvaises et frappèrent le peuple et les troupeaux de stérilité, c’est lui qu’on appela, et il les assainit (2 R 2,19) ; il intervint à plusieurs reprises en faveur de la famille de Shunam qui l’avait hébergé, en particulier il ressuscita l’enfant (2 R 4 et 8). Pour finir, on ne parle pas souvent du miracle de l’huile, bien joli pourtant : une veuve pauvre, poursuivie par des créanciers, était sur le point de se faire enlever ses deux fils pour en faire des esclaves ; elle appela Élisée au secours ; celui-ci lui dit : « Que puis-je faire pour toi ? Dis-moi, que possèdes-tu chez toi ? » Elle répondit : « Je n’ai plus rien chez moi, si ce n’est un peu d’huile pour me parfumer. » C’était dire son extrême pauvreté : étant en deuil, elle ne se parfumait plus et avait rangé l’huile dans son placard, c’était la seule chose qui lui restait. Il n’en fallait pas davantage à l’homme de Dieu : il lui dit : « Va emprunter des vases chez tous tes voisins, des vases vides, le plus que tu pourras... Puis verse ton huile à parfumer dedans. » Vous devinez la suite : elle remplit autant de vases qu’elle put en trouver, l’huile coulait toujours. Elle n’eut plus qu’à vendre son huile pour payer ses dettes (2 R 4,1-7). 

 

CHARITÉ BIEN ORDONNÉE… NE COMMENCE PAS PAR SOI-MÊME

Venons-en à la multiplication des pains qui est notre première lecture de ce dimanche. Encore une fois, Élisée agit dans un contexte de pauvreté : grâce aux historiens, on sait que le royaume d’Israël a connu plusieurs fois la famine après une période de sécheresse. Ceci dit, la raison raisonnante n’est pas de son côté : on ne sait pas très bien quelle taille faisaient les vingt pains d’orge, mais il faut croire qu’ils étaient notoirement insuffisants, puisque, très sagement, et dans les meilleures intentions du monde, son serviteur a cherché à le dissuader : « Comment donner cela à cent personnes ? » sous-entendu « charité bien ordonnée commence par soi-même ». Mais la foi, la vraie, est têtue : sans désemparer, et sans changer un seul mot, d’ailleurs, Élisée répète « Donne-le à tous ces gens pour qu’ils mangent » ; cette fois, pourtant, il s’explique : « car ainsi parle le SEIGNEUR : On mangera, et il en restera. » Le serviteur n’a plus qu’à obéir, car, visiblement, Élisée ne puise pas son audace en lui-même. Comme toujours, il y a la voix de la raison humaine... et l’autre, celle qui sait que « Le SEIGNEUR est proche de ceux qui l’invoquent, de tous ceux qui l’invoquent en vérité », comme dit le psaume de ce dimanche (Ps 144/145).

Quelques remarques, pour terminer, sur le miracle lui-même : dans tous les récits de miracles, qu’ils soient de l’Ancien ou du Nouveau Testament, on retrouve quatre éléments, toujours les mêmes : premièrement, un vrai besoin : la maladie, le handicap, la mort, ou encore la famine (ici), ...

Deuxièmement, un geste libre : ici, quelqu’un a pris du pain sur sa récolte, en temps de famine, justement ;

troisièmement, le recours à celui qui est considéré comme l’envoyé de Dieu : ici, Élisée ; les pains lui sont offerts, parce qu’il est reconnu comme l’homme de Dieu : on nous précise que ce sont des pains de prémices, (littéralement, de la récolte nouvelle) c’est-à-dire l’offrande liturgique.

enfin, quatrièmement, la foi dans l’intervention du Seigneur : contre l’avis de son serviteur, Élisée maintient sa décision. La sollicitude de Dieu lui a donné raison !

La morale de cette histoire ? Charité bien ordonnée… ne commence pas par soi-même !
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PSAUME  144 (145),10-11,15-16,17-18

 

10 Que tes œuvres, SEIGNEUR, te rendent grâce
     et que tes fidèles te bénissent !
11 Ils diront la gloire de ton règne,
     ils parleront de tes exploits.

15 Les yeux sur toi, tous, ils espèrent :
     tu leur donnes la nourriture au temps voulu ;
16 tu ouvres ta main ;
     tu rassasies avec bonté tout ce qui vit.

17 Le SEIGNEUR est juste en toutes ses voies,
     fidèle en tout ce qu'il fait.
18 Il est proche de ceux qui l'invoquent,
     de tous ceux qui l'invoquent en vérité.
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UN PSAUME « ALPHABÉTIQUE »

On ne pouvait pas trouver mieux que ce psaume 144/145 pour faire écho à la première lecture de ce dimanche ! Le prophète Élisée multipliant les pains en période de famine avait été l’instrument de la bonté de Dieu : « Les yeux sur toi, tous ils espèrent : tu leur donnes la nourriture au temps voulu ; Tu ouvres ta main ; tu rassasies avec bonté tout ce qui vit. » Ce psaume est le cri de la reconnaissance et de l’action de grâce : « Que tes œuvres, SEIGNEUR, te rendent grâce et que tes fidèles te bénissent ! »

Au passage, vous avez remarqué le parallélisme d’une ligne à l’autre de chaque verset : il est particulièrement accentué ; cela vaudrait la peine de le lire à deux voix ou deux chœurs alternés.

« Que tes œuvres, SEIGNEUR, te rendent grâce // et que tes fidèles te bénissent !          

Ils diront la gloire de ton règne // ils parleront de tes exploits.        

Les yeux sur toi, tous ils espèrent // tu leur donnes la nourriture au temps voulu ;

Tu ouvres ta main // tu rassasies avec bonté tout ce qui vit.

Le SEIGNEUR est juste en toutes ses voies // fidèle en tout ce qu’il fait. 

Il est proche de ceux qui l’invoquent // de tous ceux qui l’invoquent en vérité.     

Ils diront la gloire de ton règne // ils parleront de tes exploits. »

La composition de ce psaume est donc très soignée ; deuxième remarque d’ordre littéraire : si vous vous reportez à votre Bible, vous verrez qu’il est ce qu’on appelle un psaume « alphabétique » : il comprend vingt-deux versets  dont chacun commence par l’une des lettres de l’alphabet hébreu selon leur ordre alphabétique. En littérature, c’est ce qu’on appelle un acrostiche. Ici il ne s’agit pas d’une prouesse de style. Utilisé dans la Bible, ce procédé indique toujours que l’objectif principal du psaume est de rendre grâce pour l’Alliance : manière de dire « toute notre vie, de A à Z, (en hébreu de Aleph à Tav) baigne dans l’Alliance, dans la tendresse de Dieu ».

On ne s’étonne pas que ce psaume figure dans la prière juive de chaque matin : pour le Juif croyant, le matin (l’aube du jour neuf) évoque irrésistiblement l’aube du JOUR définitif, celui du monde à venir, celui de l’Alliance renouvelée... Si nous allons un peu plus loin dans la spiritualité juive, le Talmud (l’enseignement des rabbins des premiers siècles après J.C.) affirme que celui qui récite ce psaume trois fois par jour « peut être assuré d’être un fils du monde à venir ». 

Sur les vingt-deux versets que comporte donc ce psaume, nous n’en avons malheureusement entendu que six, mais toute la découverte biblique de Dieu est dite dans ces quelques lignes. Par exemple, il y a à la fois la grandeur, la gloire, la royauté de Dieu (« que tes fidèles te bénissent ! Ils diront la gloire de ton règne // ils parleront de tes exploits. ») ET sa bonté pour nous, sa proximité : « Il est proche de ceux qui l’invoquent // de tous ceux qui l’invoquent en vérité. »

 

DIEU, LE TOUT-AUTRE SE FAIT LE TOUT-PROCHE

C’est bien l’une des découvertes admirables du peuple d’Israël que d’avoir réussi à articuler avec autant de force ces deux données de la Révélation aussi importantes l’une que l’autre : Dieu est le Tout-Autre (c’est à lui et à lui seul que reviennent le règne, la puissance et la gloire) et en même temps il est le Tout Proche. Si proche que nos larmes coulent sur ses joues comme dit le livre de ben Sirac. Ce n’est pas un roi comme ceux qu’on connaît sur la terre. C’est un roi à la fois tout-puissant et bon : il ne veut que notre bonheur... Voilà la découverte qu’Israël a faite au long de son histoire. Quand on parle de la puissance de ce roi pas comme les autres, on sait que sa puissance n’est qu’amour ; on se souvient de ce que Dieu a dit de lui-même à Moïse : « Le SEIGNEUR est tendresse et pitié, lent à la colère et plein d’amour » (Ex 34,6). C’est peut-être le meilleur résumé qu’on puisse donner de toute la révélation biblique.

Une révélation que le peuple d’Israël qui en fut le premier bénéficiaire ne peut pas et ne veut pas garder pour lui ! Car sa mission, il le sait, est de le chanter assez fort pour que tous le sachent : la richesse de pardon, la tendresse et la pitié du Seigneur, elles sont POUR TOUS !

« La bonté du SEIGNEUR est pour tous, sa tendresse pour toutes ses œuvres » dit un autre verset.

Ici, nous avons bien entendu « Il est proche de ceux qui l’invoquent // de tous ceux qui l’invoquent en vérité. » Cette universalité du projet de Dieu est l’une des grandes découvertes de l’Ancien Testament : Dieu aime toute l’humanité et son projet d’amour, son « dessein bienveillant » concerne toute l’humanité et toute la création.

Pour terminer, si l’on se rapporte au texte complet de ce psaume, on lui découvre une parenté très grande avec le Notre Père : par exemple, le Notre Père s’adresse à Dieu à la fois comme à un Père ET comme à un roi : un père qui est le Dieu de tendresse et de pitié dont parle ce psaume... un roi dont le seul objectif est le bonheur de tous les hommes. « Notre Père... donne-nous... pardonne-nous... délivre-nous du mal...  que ton Règne vienne, que ta volonté soit faite sur la terre comme au ciel ... » parce qu’on sait que sa volonté est, comme dit saint Paul , « que tous les hommes soient sauvés et parviennent à la connaissance de la vérité ».  (1 Tm 2,4).

On comprend que ce psaume 144/145 soit devenu la prière du matin du peuple qui le premier a appris à parler à Dieu comme à un père.
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LECTURE DE LA LETTRE DE SAINT PAUL APÔTRE AUX ÉPHÉSIENS   4,1-6

 

     Frères,
1   moi qui suis en prison à cause du Seigneur,
     je vous exhorte à vous conduire
     d’une manière digne de votre vocation :
2   ayez beaucoup d'humilité, de douceur et de patience,
     supportez-vous les uns les autres avec amour ;
3   ayez soin de garder l'unité dans l'Esprit
     par le lien de la paix.
4   Comme votre vocation vous a tous appelés
     à une seule espérance,
     de même il y a un seul Corps et un seul Esprit.
5   Il n'y a un seul Seigneur, une seule foi, un seul baptême,
6   un seul Dieu et Père de tous,
     au-dessus de tous,
     par tous, et en tous.
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LA VOCATION DE L’UNITÉ

Paul est en prison (probablement à Rome) et il sait que tout ne va pas tout seul entre les chrétiens de sa communauté d'Éphèse : les causes de discorde ne manquent pas, notamment, entre anciens Juifs et anciens païens ; et il y a probablement aussi des risques d’hérésie : en tout cas, on peut le supposer puisque, un peu plus bas, au verset 14, il émet le souhait que « nous ne soyons plus des enfants, nous laissant secouer et mener à la dérive par tous les courants d’idées, au gré des hommes, eux qui emploient leur astuce à nous entraîner dans l’erreur. » C’est probablement pour cela qu’il insiste tant ici à la fois sur l’unité dans le comportement et l’unité de doctrine : « une seule espérance... un seul Corps et un seul Esprit... un seul Seigneur, une seule foi, un seul baptême... un seul Dieu et Père de tous ».

Mais, comme toujours chez Paul, les recommandations d’ordre moral sont d’abord une leçon de dogme : l’arrière-plan de notre texte d’aujourd’hui, c’est le mystère du projet de Dieu, ce fameux dessein bienveillant, dont nous parlons souvent, et qu’il a décrit dans le premier chapitre ; voici ce passage (c’était notre lecture du quinzième dimanche) : « Dieu nous a fait connaître le mystère de sa volonté, le dessein bienveillant qu’il a d’avance arrêté en lui-même pour mener les temps à leur accomplissement, tout réunir sous un seul chef, le Christ » (traduction TOB).

Un peu plus bas, dans les versets qui suivent tout juste notre lecture de ce dimanche, il va donner une autre définition du dessein bienveillant : « Au terme, nous parviendrons tous ensemble à l’unité dans la foi et la vraie connaissance du Fils de Dieu, à l’état de l’Homme parfait, à la plénitude de la stature du Christ. »

« La plénitude de la stature du Christ », cela veut dire quand l’humanité tout entière sera réunie autour de Jésus-Christ, au point de ne faire qu’un avec lui ! Je vous rappelle la très belle image qu’en donnait le Père Teilhard de Chardin : (Avant de vous redire sa phrase, je vous invite à bien entendre la différence qu’il marque entre Jésus (de Nazareth) et le Christ au sens du Christ total que nous formons avec lui et qui n’a pas achevé de se former). Voici la phrase du Père Teilhard de Chardin : « Dès l’origine des Choses un Avent de recueillement et de labeur a commencé... Et depuis que Jésus est né, qu’Il a fini de grandir, qu’Il est mort, tout a continué de se mouvoir, parce que le Christ n’a pas achevé de se former. Il n’a pas ramené à Lui les derniers plis de la Robe de chair et d’amour que lui forment ses fidèles ... » (Écrits de guerre - 1916).

 

UN SEUL SEIGNEUR, UNE SEULE FOI, UN SEUL BAPTÊME

Je reviens à la lettre aux Éphésiens : c’est à cause de ce grand dessein de Dieu que Paul insiste tellement dans le texte d’aujourd’hui sur l’unité de foi, d’espérance, d’amour : « Votre vocation vous a tous appelés à une seule espérance... il n’y a qu’un seul Corps et un seul Esprit. Il n’y a qu’un seul Seigneur, une seule foi, un seul baptême, un seul Dieu et Père de tous. » Ce projet de Dieu résonne à nos oreilles comme un appel ; Paul fait certainement exprès d’employer trois fois le même mot « appel » (traduit ici par appel, vocation, appeler) : « Je vous encourage à suivre fidèlement l’appel que vous avez reçu de Dieu... votre vocation vous a tous appelés à une seule espérance ».

« Suivre fidèlement l’appel reçu de Dieu » : voilà qui dit bien que Dieu cherche des collaborateurs pour son projet ; un appel, c’est une proposition, à laquelle nous sommes libres de coopérer ou non ; par le Baptême, nous avons accepté l’invitation, nous avons accepté d’être embauchés sur le chantier de la construction du projet. Le chantier, c’est le monde entier, le maître d’œuvre, c’est l’Esprit Saint.

Au passage, il faut noter que le mot « Église » (« ecclesia » en grec), est de la même racine que le mot « appel » ; membres de l’Église, nous sommes les appelés du dessein bienveillant de Dieu. Du coup, l’insistance de Paul sur les vertus de patience, humilité, douceur s’explique : nous serons de piètres collaborateurs du dessein bienveillant de Dieu si nous ne sommes pas bienveillants nous-mêmes ! Le modèle, tout simplement, c’est Jésus lui-même, le doux et humble de cœur.

Bien sûr, toutes ces vertus nous paraissent un programme impossible ! Cela dépasse évidemment nos forces ; mais les contemporains de Paul avaient les mêmes difficultés, disons-nous bien ! D’autre part, ce beau programme, c’est lui qui peut le réaliser en nous, si nous voulons bien ; il faut seulement accepter de reconnaître que nous n’en avons pas la force tout seuls. Mais, avec son aide, nous le pouvons, ou plutôt c’est lui qui peut le réaliser en nous, si nous nous laissons transformer peu à peu par son Esprit d’amour.  C’est le moment de se rappeler la phrase de Jésus : « C’est à l’amour que vous aurez les uns pour les autres que l’on vous reconnaîtra pour mes disciples ! » (Jn 13,35). Si l’on peut reconnaître l’action de Dieu en nous, ce sera justement parce qu’il nous donne de réaliser des choses humainement impossibles ! Seul l’Esprit de Dieu peut réaliser ce prodige de nous faire vivre dans l’humilité, la douceur, la patience... et il est là le témoignage ! Car, du coup, les gens seront bien obligés d’admettre que l’Esprit de Dieu existe et que c’est lui qui agit en nous !

Nous il nous est seulement demandé d’avoir cela à cœur ! C’est-à-dire de désirer de toutes nos forces la réalisation du projet de Dieu : « Ayez à cœur de garder l’unité dans l’Esprit. »
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ÉVANGILE DE JÉSUS-CHRIST SELON SAINT JEAN  6,1-15

 

     En ce temps-là,
1   Jésus passa de l'autre côté de la mer de Galilée,
     le lac de Tibériade
2   Une grande foule le suivait,
     parce qu'elle avait vu les signes qu'il accomplissait
     sur les malades.
3   Jésus gravit la montagne, et là, il était assis avec ses disciples.
4   Or, la Pâque, la fête des Juifs, était proche.
5   Jésus leva les yeux et vit qu'une foule nombreuse venait à lui.
     Il dit à Philippe :
     « Où pourrions-nous acheter du pain pour qu'ils aient à manger ? »
6   Il disait cela pour le mettre à l'épreuve,
     car il savait bien, lui, ce qu'il allait faire.
7   Philippe lui répondit :
     « Le salaire de deux cents journées ne suffirait pas
     pour que chacun reçoive un peu de pain. »
8   Un de ses disciples, André, le frère de Simon-Pierre, lui dit :
9   « Il y a là un jeune garçon qui a cinq pains d'orge
     et deux poissons,
     mais qu'est-ce que cela pour tant de monde ! »
10 Jésus dit : « Faites asseoir les gens. »
     Il y avait beaucoup d'herbe à cet endroit.
     Ils s'assirent donc, au nombre d'environ cinq mille hommes.
11 Alors Jésus prit les pains,
     et, après avoir rendu grâce,
     il les distribua aux convives ;
     il leur donna aussi du poisson, autant qu'ils en voulaient.
12 Quand ils eurent mangé à leur faim,
     il dit à ses disciples :
     « Rassemblez les morceaux en surplus,
     pour que rien ne se perde. »
13 Ils les rassemblèrent, et ils remplirent douze paniers
     avec les morceaux des cinq pains d'orge,
     restés en surplus pour ceux qui prenaient cette nourriture.
14 À la vue du signe que Jésus avait accompli,
     les gens disaient :
     « C'est vraiment lui le Prophète annoncé,
     celui qui vient dans le monde. »
15 Mais Jésus savait
     qu'ils allaient venir l’enlever
     pour faire de lui leur roi ;
     alors de nouveau il se retira dans la montagne, lui seul.
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LA PÂQUE ÉTAIT PROCHE

La réaction de la foule après la multiplication des pains dit bien l’effervescence qui régnait en Israël à l’époque de Jésus ; car on attendait le Messie avec impatience : alors, quand on a vu Jésus guérir les malades, on s’est mis à le suivre ; Jean raconte : « Une grande foule le suivait, parce qu’elle avait vu les signes qu’il accomplissait sur les malades. »

L’effervescence était particulièrement grande, certainement, dans les jours qui précédaient la Pâque ; cette fête de la libération passée (de l’esclavage en Égypte) préfigurait aux yeux de tous la libération définitive qu’apporterait le Messie. Et si Jean prend la peine de préciser : « La Pâque, la fête des Juifs, était proche », c’est qu’il y a là un élément important de compréhension du récit de la multiplication des pains.

Dans les dimanches qui viennent, nous aurons l’occasion de mesurer à quel point le mystère pascal est sous-jacent à tout le discours de Jésus sur le pain de vie.

Pour l’instant, Jésus entraîne la foule vers la montagne : « Jésus gravit la montagne, et là, il était assis avec ses disciples. » Le mot « montagne », en Galilée, près du lac, ne peut être que symbolique (les collines culminent à quelques centaines de mètres) ; sans doute Jean veut-il nous faire entendre que l’heure du banquet messianique annoncé par le prophète Isaïe a sonné : « Le SEIGNEUR, le tout-puissant, va donner sur cette montagne un festin pour tous les peuples, un festin de viandes grasses et de vins vieux, de viandes grasses succulentes et de vins vieux décantés » (Is 25,6). À cette foule affamée du festin de Dieu, Jésus va offrir le signe que ce jour tant attendu est vraiment là. Car c’est bien lui qui prend l’initiative.

Il commence par questionner Philippe, l’un des Douze : « Où pourrions-nous acheter du pain pour qu’ils aient à manger ? » Et Jean commente : « Il disait cela pour le mettre à l’épreuve, car lui-même savait bien ce qu’il allait faire. » Sans doute, ici comme ailleurs, l’évangéliste veut-il insister sur la prescience de Jésus ; mais en quoi consiste cette « mise à l’épreuve » des apôtres ? Pour un Juif comme Jean, cette expression est un rappel de l’expérience de l’Exode : car la longue pérégrination dans le Sinaï avait été comprise par la suite comme un temps de « mise à l’épreuve » ; le livre du Deutéronome explique : « Le SEIGNEUR ton Dieu t’éprouvait pour connaître ce qu’il y avait dans ton cœur » (Dt 8,2). Philippe, lui, n’a peut-être pas compris tout de suite que Jésus en appelait à sa foi, il répond de manière toute humaine, pleine de bon sens : « Le salaire de deux cents journées ne suffirait pas pour que chacun ait un petit morceau de pain. » Et André ajoute : « Il y a là un jeune garçon qui a cinq pains d’orge et deux poissons, mais qu’est-ce que cela pour tant de monde ! »

 

LE BON SENS… OU LA FOI ?

À vues humaines, on ne peut pas leur donner tort ! Mais le bon sens, la raison raisonnante ne sont pas toujours bons conseillers. Ont-ils donc oublié, Philippe et André, l’histoire du prophète Élisée (première lecture de ce dimanche) ? Bien intentionné, le serviteur du prophète avait, dans un cas tout à fait semblable, tenu les mêmes propos : un tout petit peu de pain pour cent personnes, ce n’était même pas la peine d’y penser ! Mais Élisée avait passé outre... Jésus fait la même chose, il se contente de dire « Faites-les asseoir. » Pourquoi Jean précise-t-il « qu’il y avait beaucoup d’herbe à cet endroit. » ? Sinon pour faire entendre qu’un « bon pasteur » (encore une image messianique ; cf Jn 10) prend toujours soin d’emmener ses brebis sur un bon pâturage ? « Ils s’assirent donc, au nombre d’environ cinq mille hommes. »

Les quatre évangiles notent la disproportion entre les cinq pains et les cinq mille hommes (disproportion beaucoup moins accentuée dans la multiplication des pains par Élisée) ; histoire de noter la surabondance des dons messianiques.

Arrivé là, Jean change de ton : « Alors Jésus prit les pains, et, après avoir rendu grâce, les leur distribua. » On y reconnaît sans peine les mots de la Cène ; Jean, il est vrai, ne relate nulle part l’institution de l’Eucharistie ; (il la remplace par le lavement des pieds, Jn 13) ; mais ici, visiblement, il y fait référence : les chrétiens auxquels il s’adresse comprennent aussitôt que le miracle des pains sur la petite montagne de Galilée est le signe du banquet de l’Eucharistie qu’ils célèbrent chaque dimanche depuis la Résurrection du Christ.
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Compléments 

- Après le repas miraculeusement improvisé, on sera tout prêts à croire qu’enfin on a trouvé le Messie : « Les gens disaient : C'est vraiment lui le grand Prophète, celui qui vient dans le monde. » 

- On attendait le retour d’Élie pour les temps messianiques ; le miracle des pains a-t-il suggéré à la foule un rapprochement avec Élie (et la veuve de Sarepta).

Commentaires de Marie-Noëlle Thabut 2021 07 25 17e dimanche du temps ordinaire

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12 juillet 2021 1 12 /07 /juillet /2021 00:39

 

Ces commentaires, trouvés sur le site "Église catholique en France", permettent à toute personne de bonne volonté, chrétienne ou non, de mieux comprendre la Bible, le livre le plus diffusé au monde, en

  • décodant le langage imagé utilisé par l'auteur.

Je souhaite arriver à mettre ici, chaque dimanche, les commentaires de Marie-Noëlle Thabut. Ma seule contribution consiste à surligner les passages que je trouve les plus enrichissants et à écrire en rouge ceux qui parlent d'un thème qui m'est cher : la liberté (trois autres pages de mon blog sont consacrées à ces passages des Évangiles, du reste du Nouveau Testament ou de l'Ancien Testament qui parlent de la liberté). D'après Marie-Noëlle Thabut, "... si nous ne trouvons pas dans les textes une parole libérante, c'est que nous ne les avons pas compris."

Attention le texte écrit peut différer des versions audio (Radio-Notre-Dame) et vidéo (KTO TV) qui ont été modifiées par Marie-Noëlle Thabut, parfois pour les améliorer, parfois pour s'adapter aux formats imposés par ces chaînes de radio ou de télévision. Dans cette hypothèse, nous mettons en italiques les passages supprimés pour ces médias.

Version audio, trouvée sur le site de Radio-Notre-Dame (disponible seulement à compter du 17 juillet 2021).

LECTURE DU LIVRE DE JÉRÉMIE   23,1-6

 

1   Quel malheur pour vous, pasteurs !
     Vous laissez périr et vous dispersez
     les brebis de mon pâturage - oracle du SEIGNEUR !
2   C'est pourquoi, ainsi parle le SEIGNEUR, le Dieu d'Israël
     contre les pasteurs qui conduisent mon peuple :
     Vous avez dispersé mes brebis, vous les avez chassées,
     et vous ne vous êtes pas occupés d'elles.
     Eh bien ! Je vais m'occuper de vous,
     à cause de la malice de vos actes
     - oracle du SEIGNEUR.
3   Puis, je rassemblerai moi-même le reste de mes brebis
     de tous les pays où je les ai chassées.
     Je les ramènerai dans leur enclos,
     elles seront fécondes et se multiplieront.
4   Je susciterai pour elles des pasteurs
     qui les conduiront ;
     elles ne seront plus apeurées ni effrayées,
     et aucune ne sera perdue - oracle du SEIGNEUR.
5   Voici venir des jours - oracle du SEIGNEUR -,
     où je susciterai pour David un Germe juste :
     il régnera en vrai roi, il agira avec intelligence,
     il exercera dans le pays le droit et la justice.
6   En ces jours-là, Juda sera sauvé,
     et Israël habitera en sécurité.
     Voici le nom qu'on lui donnera :
     « Le-SEIGNEUR-est-notre-justice. »
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LE ROI COMME UN BERGER

La métaphore du berger était familière aux peuples du Moyen-Orient, pour parler des rois ; et le sceptre royal était en fait une houlette. En Israël, cette image s'appliquait particulièrement bien à David, l'ancien berger, et on continua à l'évoquer pour ses descendants. Un bon roi est celui qui, tel un berger, veille à la sécurité et à la prospérité de son troupeau, son peuple. Malheureusement, l'histoire de la royauté fut très mouvementée, et, s'il y eut quelques bons bergers, il y en eut beaucoup plus de mauvais. Le premier livre de Samuel offre une description de l'institution royale très sévère, mais toute empreinte de réalisme : « Tels seront les droits du roi qui va régner sur vous. Vos fils, il les prendra, il les affectera à ses chars et à ses chevaux, et ils courront devant son char. Il les utilisera comme officiers de millier et comme officiers de cinquante hommes ; il les fera labourer et moissonner à son profit, fabriquer ses armes de guerre et les pièces de ses chars. Vos filles, il les prendra pour la préparation de ses parfums, pour sa cuisine et pour sa boulangerie. Les meilleurs de vos champs, de vos vignes et de vos oliveraies, il les prendra pour les donner à ses serviteurs. Sur vos cultures et vos vignes il prélèvera la dîme, pour la donner à ses dignitaires et à ses serviteurs. Les meilleurs de vos serviteurs, de vos servantes et de vos jeunes gens, ainsi que vos ânes, il les prendra et les fera travailler pour lui. Sur vos troupeaux, il prélèvera la dîme, et vous-mêmes deviendrez ses esclaves. » (1 S 8,11-17). Malheureusement, en bien des circonstances, cette description n'a rien d'exagéré. D'où les emportements des prophètes, en particulier de Jérémie.

Le texte que nous lisons ici vise les derniers rois de Jérusalem au moment de l'Exil à Babylone : « Quel malheur pour vous, pasteurs ! Vous laissez périr et vous dispersez les brebis de mon pâturage. » Mais Dieu veille : car, en dernier ressort, le vrai, le seul berger d'Israël, c'est Dieu lui-même : « Le SEIGNEUR est mon berger : je ne manque de rien » chante le psaume 22/23. Dans les mauvaises périodes, combien de fois les prophètes n'ont-ils pas répercuté la douleur de Dieu devant la dispersion de son troupeau ? Car son unique souci est de le rassembler ; et, dans leur foi, les prophètes ne doutent pas un seul instant qu'il y parviendra : un jour, lointain peut-être, mais certain, naîtra enfin un bon roi. Dès l'Ancien Testament, donc, l'image du bon pasteur était devenue l'une des expressions de l'attente messianique.

Chez Michée par exemple : « Toi, Bethléem Éphrata, le plus petit des clans de Juda, c’est de toi que sortira pour moi celui qui doit gouverner Israël... Il se dressera et il sera leur berger par la puissance du SEIGNEUR, par la majesté du nom du SEIGNEUR son Dieu. » (Mi 5,1-3).

Le texte de Jérémie que nous lisons aujourd’hui se situe dans cette ligne : « Je rassemblerai moi-même le reste de mes brebis... Je susciterai pour elles des pasteurs qui les conduiront... aucune ne sera perdue – oracle du SEIGNEUR. » Mais, à l’heure où Jérémie prêchait, plus grand monde ne croyait, probablement, aux belles promesses d’avenir, car le prophète multiplie (cinq fois dans ces versets !) les assurances qu'il s'agit bien d'une parole qui vient du Seigneur, avec la formule « Parole du SEIGNEUR » ou son équivalent.

UN GERME SUR L’ARBRE DE JESSÉ

Puis la même prédication d’espérance est reprise avec une autre image, celle du « Germe » : le mot apparaît rarement dans la Bible, mais il est, comme il se doit, lourd de promesses ; bien sûr, pour commencer, le verbe « germer, pousser » (tsamah) évoque bien la croissance d'une semence. (Le même verbe est employé dans le récit de la Création : « Le Seigneur Dieu fit pousser (en hébreu, c’est le verbe « germer ») du sol tout arbre d’aspect attrayant et bon à manger. » Gn 2,9). Mais les prophètes Isaïe, Jérémie, Zacharie en ont fait l'image d'une espérance bien précise : celle de voir s'accomplir enfin les promesses faites à David (le fils de Jessé), en d'autres termes, celle de l'arrivée du Messie. Si bien que le mot « Germe » (en particulier dans l’expression « Germe de David ») est devenu synonyme de Messie. Plus les temps sont durs, plus les prophètes s'appliquent à maintenir cette espérance. C'est le cas ici : « Voici venir des jours - oracle du SEIGNEUR, où je susciterai pour David un Germe juste : il régnera en vrai roi, il agira avec intelligence, il exercera dans le pays le droit et la justice. En ces jours-là, Juda sera sauvé, et Israël habitera en sécurité. » Droit, justice, sécurité, voilà à quoi aspire le peuple, voilà ce que lui apportera le Messie ; le nom du coupable et malheureux roi Sédécias, emmené enchaîné à Babylone en 587 signifiait « Le SEIGNEUR est ma justice » ; or il fut largement infidèle à ce beau programme. Ironiquement, Jérémie annonce que le Messie, lui, saura porter ce nom au service du peuple tout entier : « Voici le nom qu’on lui donnera : Le SEIGNEUR est notre justice. »

Dernière remarque : Jérémie, parlant du Messie promis, nous dit : « En ces jours-là, Juda sera sauvé, et Israël habitera en sécurité. » Sachant que « Juda » désignait le royaume du sud et « Israël » celui du Nord, à l’époque où il y avait deux royaumes (avant 721), on peut entendre là de la part du prophète une annonce de la réunification des deux royaumes.

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Compléments 

- Plus tard, à une époque où la souche royale semble définitivement éteinte, (la restauration attendue de Zorobabel après l'Exil fut un échec), les prophètes continuent d'affirmer que de tout arbre mort Dieu peut susciter des pousses nouvelles et que le bonheur de l'ère messianique viendra tôt ou tard : « Le SEIGNEUR Dieu fera germer la justice » (Is 61,11).

- Plus tard encore, un autre prophète (anonyme celui-là) reprendra intégralement la prédication de Jérémie 23,5-6 ; et ses paroles seront intégrées dans le livre qui porte le nom de Jérémie : elles se trouvent en Jr 33,15-16.

- Le psaume 84/85 de dimanche dernier (quinzième dimanche) se situait dans la même ligne : « J'écoute : que dira le SEIGNEUR Dieu ? Ce qu'il dit, c'est la paix pour son peuple. Son salut est proche de ceux qui le craignent, et la gloire habitera notre terre. Amour et vérité se rencontrent, justice et paix s'embrassent ; la vérité germera de la terre et du ciel se penchera la justice. Le SEIGNEUR donnera ses bienfaits, et notre terre donnera son fruit. La justice marchera devant lui, et ses pas traceront le chemin. »
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PSAUME  22 (23),1-6

 

1   Le SEIGNEUR est mon berger :
     je ne manque de rien.
2   Sur des prés d'herbe fraîche,
     il me fait reposer.   

     Il me mène vers les eaux tranquilles
3   et me fait revivre ;
     il me conduit par le juste chemin
     pour l'honneur de son nom.

4   Si je traverse les ravins de la mort,
     je ne crains aucun mal,
     car tu es avec moi :
     ton bâton me guide et me rassure.

5   Tu prépares la table pour moi
     devant mes ennemis ;
     tu répands le parfum sur ma tête,
     ma coupe est débordante.

6   Grâce et bonheur m'accompagnent
     tous les jours de ma vie ;
     j'habiterai la maison du SEIGNEUR
     pour la durée de mes jours.
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LE BERGER D’ISRAËL

« Je rassemblerai moi-même le reste de mes brebis » annonçait Jérémie de la part de Dieu (première lecture) ; au nom du peuple, le psaume 22/23 répond : « Le SEIGNEUR est mon berger ». Parce que, comme toujours, celui qui parle dans ce psaume, c’est le peuple d’Israël tout entier. Israël qui se reconnaît comme le peuple de Dieu, le troupeau de Dieu : « Oui, Il est notre Dieu, nous sommes le peuple qu’il conduit, le troupeau guidé par sa main » (Ps 94/95).

Aujourd’hui, nous ne trouvons peut-être pas très flatteur le terme de troupeau ! Mais il faut nous replacer dans le contexte biblique : à l’époque le troupeau était peut-être la seule richesse ; déjà d’Abraham, on disait « Abram était extrêmement riche en troupeaux, en argent et en or. » (Gn 13,2). Et il suffit de voir comment le livre de Job décrit l’opulence puis la déchéance de son héros. Cela se chiffre en nombre d’enfants, d’abord, en nombre de bêtes tout de suite après : « Il était une fois, au pays de Ouç, un homme appelé Job. Cet homme, intègre et droit, craignait Dieu et s’écartait du mal. Sept fils et trois filles lui étaient nés. Il avait un troupeau de sept mille brebis, trois mille chameaux, cinq cents paires de bœufs, cinq cents ânesses, et il possédait un grand nombre de serviteurs. Cet homme était le plus riche de tous les fils de l’Orient. » (Jb 1,1-3). Et quand on vient annoncer à Job tous les malheurs qui s’abattent sur lui, cela concerne ses enfants et ses troupeaux.        

Mais alors, si les troupeaux sont considérés comme une richesse, nous pouvons oser penser que Dieu nous considère comme une de ses richesses. Ce qui est quand même une belle audace sur le plan théologique ! En écho, le livre des Proverbes dit que la Sagesse de Dieu « trouve ses délices avec les fils des hommes » (Pr 8,31). Plus tard, on ira encore beaucoup plus loin, puisqu’on osera dire « Dieu a tant aimé le monde (c’est-à-dire l’humanité) qu’Il a donné son Fils Unique » (Jn 3,16).

Pour revenir à notre psaume d’aujourd’hui, il décline l’amour de Dieu pour son peuple dans le vocabulaire du berger : « Le SEIGNEUR est mon berger, je ne manque de rien. Sur des prés d’herbe fraîche, il me fait reposer. Il me mène vers les eaux tranquilles... » Le verbe « mener » est ce qui caractérise le mieux un berger digne de ce nom. Dans notre première lecture, au contraire, Jérémie se plaignait des bergers d’Israël (entendez les rois), qui, justement, n’ont pas « mené » le peuple, parce qu’ils étaient avant tout préoccupés de leur intérêt personnel.

Et, pendant l’Exil à Babylone, Ézéchiel en disait tout autant : « Quel malheur pour les bergers d’Israël qui sont bergers pour eux-mêmes ! N’est-ce pas pour les brebis qu’ils sont bergers ?... Elles se sont dispersées, faute de berger, pour devenir la proie de toutes les bêtes sauvages (entendez les nations étrangères, et en particulier Babylone)…Mon troupeau s’égare sur toutes les montagnes et toutes les collines élevées ; mes brebis sont dispersées dans tout le pays, personne ne les cherche, personne ne part à leur recherche. » (Ez 34,2.5-6).

Quand le prophète parle de dispersion, il vise toutes les infidélités à l’Alliance, toutes les idolâtries, tous les cultes qui se sont instaurés partout dans le pays pourtant consacré au Dieu unique ; ce sont autant de fausses pistes qui ont entraîné le malheur actuel du peuple.

ROMPRE AVEC LES IDOLES

Dans ce psaume, la phrase « Il me conduit par le juste chemin pour l’honneur de son Nom » vise exactement la même chose : en langage biblique, le « chemin » signifie toujours la vie dans l’Alliance avec le Dieu unique, c’est-à-dire l’abandon résolu de toute idolâtrie ; or l’histoire montre que ce n’est jamais gagné et qu’à toute époque l’idolâtrie a été le combat incessant de tous les prophètes ; soit-dit en passant, ils auraient peut-être tout autant à faire aujourd’hui ; car une idole n’est pas obligatoirement une statue de bois ou de plâtre... c’est tout ce qui risque d’accaparer nos pensées au point d’entamer notre liberté : que ce soit une personne, un bien convoité, ou une idée, Dieu veut nous en délivrer, non pas pour faire de nous ses esclaves, mais pour faire de nous des hommes libres. C’est cela « l’honneur de son Nom » : le Dieu libérateur veut l’homme libre.            

Pour libérer définitivement l’humanité de toutes ces fausses pistes, Dieu a envoyé son Fils ; et désormais, les chrétiens ont en tête la phrase de Jésus dans l’évangile de Jean : « Je suis le Bon Pasteur, je donne ma vie pour mes brebis » (Jn 10). Il donne sa vie, au vrai sens du terme. Si bien que nous pouvons chanter à notre tour « Toi, Seigneur, tu es mon berger...Tu es avec moi, ton bâton (ta croix) me guide et me rassure. »

Au début de l’Église, ce psaume était devenu naturellement le psaume spécial de la liturgie du Baptême ; les baptisés (je parle au pluriel parce que les baptêmes étaient toujours célébrés de manière communautaire) émergeant de la cuve baptismale, partaient en procession vers le lieu de la confirmation et de l’Eucharistie. Et l’évocation des eaux tranquilles, vivifiantes, (pour le Baptême), de la table et de la coupe (pour l’Eucharistie), du parfum (pour la Confirmation) nous rappelle évidemment cette triple liturgie. « Il me mène vers les eaux tranquilles et me fait revivre... Tu prépares la table pour moi... Ma coupe est débordante... tu répands le parfum sur ma tête... »

Désormais, grâce et bonheur accompagnent le baptisé puisque, comme le Christ nous l’a promis, il est « avec nous tous les jours jusqu’à la fin du monde ».
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LECTURE DE LA LETTRE DE SAINT PAUL APÔTRE AUX ÉPHÉSIENS    2,13-18

 

     Frères,
13 maintenant, dans le Christ Jésus,
     vous qui autrefois étiez loin,
     vous êtes devenus proches par le sang du Christ.
14 C'est lui, le Christ, qui est notre paix :
     des deux, le Juif et le païen, il a fait une seule réalité ;
     par sa chair crucifiée,
     il a détruit ce qui les séparait, le mur de la haine ;
15 il a supprimé les prescriptions juridiques de la loi de Moïse.
     Ainsi, à partir des deux, le Juif et le païen,
     il a voulu créer en lui un seul Homme nouveau en faisant la paix,
16 et réconcilier avec Dieu les uns et les autres en un seul corps
     par le moyen de la croix ;
     en sa personne, il a tué la haine.
17 Il est venu annoncer la bonne nouvelle de la paix,
     la paix pour vous qui étiez loin,
     la paix pour ceux qui étaient proches.
18 Par lui, en effet, les uns et les autres,
     nous avons, dans un seul Esprit, accès auprès du Père.
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À ÉPHÈSE, JUIFS ET PAÏENS DEVENUS FRÈRES

« Les uns et les autres, nous avons, dans un seul Esprit, accès auprès du Père » : ici, Paul fait référence à deux catégories de personnes : les uns, ce sont les chrétiens d'origine juive, les autres, les chrétiens d'origine païenne. Quand Paul est arrivé à Éphèse, Apollos l'avait précédé et avait rassemblé autour de lui douze nouveaux chrétiens d'origine juive (Ac 19,1). Paul a continué l'œuvre entreprise et, comme toujours, il a commencé par annoncer l'évangile au cœur même de la synagogue. Au bout de trois mois, cependant, certains des membres de la synagogue étant très opposés à sa prédication, il fallut trouver un autre lieu de rassemblement ; mais la communauté chrétienne était née et elle grandit peu à peu : à côté des douze premiers, elle comprit bientôt côte à côte des membres d'origine païenne et des membres d'origine juive. Désormais Paul pouvait dire : « Des deux, Israël et les païens, il (le Christ) a fait un seul peuple ».

Un peu plus haut, dans cette même lettre (dans le texte de dimanche dernier), il avait pris acte de cette diversité d’origine des chrétiens : il disait « nous » quand il s’adressait aux Juifs, (dont il faisait partie), il disait « vous » aux anciens païens : « Il nous a prédestinés à être, pour lui, des fils adoptifs par Jésus, le Christ…En lui, vous aussi, après avoir écouté la parole de vérité, l’Évangile de votre salut, et après y avoir cru, vous avez reçu la marque de l’Esprit Saint. » (Ep 1,5.13).

En d’autres termes, Israël est le premier bénéficiaire de l’annonce du projet de Dieu, mais, désormais, en Christ, des païens ont pu l’écouter à leur tour, au sens de devenir croyants, et recevoir l’Esprit Saint. C’est à Antioche de Pisidie que Paul a compris ce grand tournant de l’histoire de la révélation : rencontrant une violente opposition de la part des Juifs, il leur avait déclaré : « C’est à vous d’abord qu’il était nécessaire d’adresser la parole de Dieu ! Puisque vous la rejetez et que vous-mêmes ne vous jugez pas dignes de la vie éternelle, eh bien ! nous nous tournons vers les nations païennes. » (Ac 13,46).

L’UNITÉ À CONSTRUIRE

Dans le texte d’aujourd’hui, c’est à ces païens convertis au christianisme que Paul s’adresse : « Vous qui autrefois étiez loin, vous êtes devenus proches par le sang du Christ » et il développe le thème de la réconciliation entre les uns et les autres ; et s’il le fait aussi longuement, c’est que cette entente devait paraître à beaucoup d’entre eux irréalisable. Visiblement, au moment où cette lettre a été écrite, l’unité recommandée par le Christ était en jeu. Or il ne s’agit pas seulement d’un problème de comportement, il y va du contenu même de la foi chrétienne. Les uns et les autres ont été baptisés, c’est-à-dire plongés dans la vie nouvelle du Ressuscité, c’est la seule réalité qui compte désormais. Nous ne sommes plus sous le régime de la Première Alliance : oui, seuls, jusque-là, les Juifs avaient accès à la révélation du Père ; et on sait qu’ils comprenaient leur vocation comme une mise à part. Concrètement cela se marquait par une barrière sur l’esplanade même du Temple de Jérusalem. Le tour de l’esplanade était accessible à tout le monde, Juifs ou païens, mais la cour centrale était réservée aux Juifs, on l’appelait « le parvis d’Israël ». Un écriteau interdisait aux non-Juifs l’entrée dans cette cour sous peine de mort.

C’est peut-être à cette barrière que Paul fait allusion quand il parle d’un « mur de la haine ». Il pense aussi à la méfiance qui s’était installée entre Juifs et païens : les Juifs, circoncis par fidélité à la loi de Moïse, méprisaient parfois ceux qu’ils appelaient les « incirconcis ».

Dans les versets qui précèdent notre texte, Paul a rappelé cet ostracisme qui pesait sur les païens : « Vous qui autrefois étiez païens, traités de « non-circoncis » par ceux qui se disent circoncis à cause d’une opération pratiquée dans la chair, souvenez-vous donc qu’en ce temps-là vous n’aviez pas le Christ, vous n’aviez pas droit de cité avec Israël, vous étiez étrangers aux alliances et à la promesse, vous n’aviez pas d’espérance et, dans le monde, vous étiez sans Dieu. » (2,11-12). Ici, il résume : « Vous qui autrefois étiez loin » (sous-entendu de l'Alliance de Dieu).

Or le projet de Dieu, qu’il a décrit dans le premier chapitre (1,9-10) est un projet d’amour et de réconciliation à l’échelle de l’humanité tout entière, et même de la Création tout entière, dans et par le Christ. Alors, le Christ serait-il né et mort pour rien ? Non, dit Paul, désormais, ce projet est accompli ; nous sommes dans la Nouvelle Alliance scellée en Jésus-Christ « pour la multitude », comme il l’a dit lui-même au soir de la Cène ; car » Il est venu annoncer la bonne nouvelle de la paix, la paix pour vous qui étiez loin, (les anciens païens), la paix pour ceux qui étaient proches (les Juifs) ».

Annoncer en paroles et en actes, en vérité : par trois fois, Paul fait référence à la passion du Christ : « Vous êtes devenus proches par le sang du Christ... par sa chair crucifiée, il a fait tomber ce qui les séparait (Juifs et païens), le mur de la haine... il a voulu réconcilier avec Dieu les uns et les autres en un seul corps par le moyen de la croix... »

Désormais, la Loi ne doit plus être une cause de discorde entre anciens Juifs et anciens païens ; tous peuvent donner leur foi au Christ : « Il a détruit ce qui les séparait, le mur de la haine, il a supprimé les prescriptions juridiques de la loi de Moïse. » Désormais, en levant les yeux vers le Christ crucifié, tout homme qui croit en lui peut entrer dans le mystère de l’amour trinitaire. « Quand j’aurai été élevé de terre, j’attirerai à moi tous les hommes » avait promis Jésus (Jn 12,32).
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Complément

INSCRIPTION INTERDISANT L’ENTRÉE AUX ÉTRANGERS DANS LE TEMPLE DE JÉRUSALEM

« Que nul étranger ne pénètre à l’intérieur de la barrière et de l’enceinte qui entourent le lieu sacré. Celui qui serait pris y pénétrant serait responsable envers lui-même que mort s’ensuive. »

cf Ac 21,27-31 (l’histoire de Trophime : un païen, compagnon de Paul, que l’on a cru voir pénétrer dans l’espace interdit ; ce qui a déclenché l’arrestation de Paul).

Dans la vie courante, la barrière d’interdits était la traduction de cette séparation entre Juifs et païens. Elle manifestait le désir profond du peuple élu de rester fidèle en tous points à la Loi reçue de Moïse.
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ÉVANGILE DE JÉSUS-CHRIST SELON SAINT MARC     6, 30-34

 

     En ce temps-là,
     après leur première mission,
30 les Apôtres se réunirent auprès de Jésus,
     et lui annoncèrent tout ce qu'ils avaient fait et enseigné.
31 Il leur dit :
     « Venez à l'écart dans un endroit désert,
     et reposez-vous un peu. »
     De fait, ceux qui arrivaient et ceux qui partaient étaient nombreux
     et l'on n'avait même pas le temps de manger.
32 Alors, ils partirent en barque pour un endroit désert, à l'écart.
33 Les gens les virent s'éloigner, et beaucoup comprirent leur intention.
     Alors, à pied, de toutes les villes,
     ils coururent là-bas et arrivèrent avant eux.
34 En débarquant, Jésus vit une grande foule.
     Il fut saisi de compassion envers eux,
     parce qu'ils étaient comme des brebis sans berger.
     Alors, il se mit à les enseigner longuement.
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RETOUR DE MISSION : REPOSEZ-VOUS UN PEU

Dimanche dernier, nous avions assisté à l'envoi en mission des Douze pour la première fois (Mc 6,7-13) ; et Marc décrivait rapidement la façon dont ils s'en étaient acquittés : « Ils partirent, et proclamèrent qu’il fallait se convertir. Ils expulsaient beaucoup de démons, faisaient des onctions d’huile à de nombreux malades, et les guérissaient. » (6,12-13). Ils ont donc fait très exactement ce qu’ils voient Jésus faire depuis le début de leur rencontre : guérir les malades, chasser les démons, enseigner ; Marc veut certainement faire entendre à ses lecteurs que la mission des Douze est dans la parfaite continuité de celle de Jésus.

Car il a pris bien soin de les décrire en parallèle ; on peut noter en effet que le début de la mission de Jésus et celui de la mission des Douze sont semblables : le lieu est le même (la Galilée), et surtout le contexte : Jésus a commencé « après que Jean (Baptiste) eut été livré » (1,14), les apôtres commencent à leur tour au moment de la mort du même Jean-Baptiste : puisque Marc raconte l’arrestation et l’exécution de Jean-Baptiste dans l’intervalle entre leur envoi en mission par Jésus et leur retour (6,17-29). Quant au contenu de l’enseignement, s’il n’est pas précisé, c’est parce qu’il ressemble certainement à celui du Maître, résumé par Marc au début de son évangile : « Après l’arrestation de Jean (Baptiste), Jésus partit pour la Galilée proclamer l’Évangile de Dieu ; il disait : « Les temps sont accomplis : le règne de Dieu est tout proche. Convertissez-vous et croyez à l’Évangile. » (Mc 1,14-15).

Voici donc maintenant le retour des Douze : « Après leur première mission, les apôtres se réunirent auprès de Jésus, et lui annoncèrent tout ce qu’ils avaient fait et enseigné. » C’est la première fois que Marc emploie le mot « apôtres » (qui signifie « envoyés » en mission), jusqu’ici il les appelait les « disciples » (« enseignés ») : désormais, ils partageront la mission de Jésus.

Curieusement, à leur retour, la première chose qu’il leur propose, c’est de prendre de la distance : « Venez à l’écart dans un endroit désert, et reposez-vous un peu. » Si l’on se souvient, après sa première journée à Capharnaüm, où il avait abondamment enseigné, guéri les malades, chassé les démons (1,21-34), Jésus aussi avait pris de la distance. Marc notait : « Le lendemain, Jésus se leva, bien avant l’aube. Il sortit et se rendit dans un endroit désert, et là il priait. » (1,35). Il s’était arraché au succès et était parti se ressourcer dans la prière. Les « envoyés » de tous les temps sont certainement invités ici à en faire autant : Marc répète à deux reprises cette retraite de Jésus et ses apôtres « à l’écart dans un endroit désert » (v. 31 et 32). Entre ces deux précisions qui forment une « inclusion », Marc a noté la présence de la foule : manière de nous dire ‘ce n’est pas une fuite-dérobade que Jésus leur propose, c’est un ressourcement pour mieux servir la foule’. À Capharnaüm, c’est dans cette pause que Jésus avait puisé la force de s’arracher à la tentation de s’installer (1,38).

AU SERVICE DE LA MULTITUDE

Mais la foule les suit, elle s’impose et avec elle, s’impose l’urgence de la mission ; dans son évangile, Marc insiste souvent sur cette présence de la foule qui poursuit Jésus partout : par exemple dans le récit de l’appel de Matthieu : « Toute la foule venait à lui et il les enseignait. » (Mc 2,13) ; ou pour introduire le discours en paraboles : « Jésus se mit à enseigner de nouveau, au bord de la mer de Galilée. Une foule très nombreuse se rassembla près de lui, si bien qu’il monta dans une barque où il s’assit. Il était sur la mer et toute la foule était près de la mer sur le rivage. » (Mc 4,1) ; ou encore, à Gennésareth : « Dans tous les endroits où il se rendait, dans les villages, les villes ou les campagnes, on déposait les infirmes sur les places. Ils le suppliaient de leur laisser toucher ne serait-ce que la frange de son manteau. Et tous ceux qui la touchèrent étaient sauvés. »  (6,56). Marc insiste, cette foule ne vient pas seulement de Galilée, elle vient de partout : « Jésus se retira avec ses disciples près de la mer, et une grande multitude de gens, venus de la Galilée, le suivirent. De Judée, de Jérusalem, d’Idumée, de Transjordanie, et de la région de Tyr et de Sidon vinrent aussi à lui une multitude de gens qui avaient entendu parler de ce qu’il faisait. Il dit à ses disciples de tenir une barque à sa disposition pour que la foule ne l’écrase pas. Car il avait fait beaucoup de guérisons, si bien que tous ceux qui souffraient de quelque mal se précipitaient sur lui pour le toucher. » (3,7-10). Et cette foule reste parfois des jours à l’écouter.

C’est ce qui décidera Jésus à accomplir la deuxième multiplication des pains : « En ces jours-là, comme il y avait de nouveau une grande foule, et que les gens n’avaient rien à manger, Jésus appelle à lui ses disciples et leur dit : ‘J’ai de la compassion pour cette foule, car depuis trois jours déjà ils restent auprès de moi, et n’ont rien à manger.  Si je les renvoie chez eux à jeun, ils vont défaillir en chemin, et certains d’entre eux sont venus de loin.’ » (Mc 8,1-3).

Tout ceci fait donc penser que Jésus a reçu un très bon accueil de la plupart de ses contemporains ; mais ce succès même a déclenché l’inquiétude des autorités religieuses : dès le chapitre 3, on apprend que des scribes sont « descendus de Jérusalem » (3,22).

Revenons à notre texte : en débarquant, Jésus vit donc cette grande foule (cinq mille hommes), « il fut saisi de compassion envers eux parce qu’ils étaient comme des brebis sans berger. Alors, il se mit à les enseigner longuement. » Il les instruit d’abord, il accomplira une première multiplication des pains, ensuite (6,35-44). Deux manières de les nourrir. Quand Marc dit la pitié de Jésus, il utilise le mot grec (« splangna ») qui désigne les entrailles, la profondeur de l’être ; c’est un équivalent du mot hébreu (« rahamim ») que l’on traduit souvent par miséricorde. Rien d’étonnant à ce que Jésus éprouve pour les hommes la pitié même de Dieu, une pitié telle qu’il a envoyée son Fils ; Marc, à la différence de Jean (Jn 10), ne développe pas le thème du bon pasteur, mais il est présent ici en filigrane : « Il fut saisi de compassion envers eux parce qu’ils étaient comme des brebis sans berger. » On entend résonner ici les plaintes de Jérémie sur les mauvais pasteurs qui ont mal dirigé le peuple d’Israël (c’était le sujet de notre première lecture). Et, depuis des siècles, on attendait le Messie qui serait un vrai bon berger. Cette fois, nous dit Marc, le Bon Pasteur, le Messie est parmi nous.
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Complément

« Venez à l’écart dans un endroit désert, et reposez-vous un peu… Alors, ils partirent en barque, pour un endroit désert, à l'écart. » On a donc le droit de se reposer ! Serait-ce tout simplement de l’humilité et de la confiance ? À rapprocher du Psaume 126/127 : » Dieu comble son bien-aimé qui dort...  En vain, tu retardes le moment de ton repos ... Tu devances le jour »

Commentaires de Marie-Noëlle Thabut 2021 07 18 16e dimanche du temps ordinaire

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