Suivre ce blog
Administration Créer mon blog
1 mars 2015 7 01 /03 /mars /2015 22:03

Ces commentaires, trouvés sur le site "Église catholique en France", permettent à toute personne de bonne volonté, chrétienne ou non, de mieux comprendre la Bible, le livre le plus diffusé au monde, en
  • décodant le langage imagé utilisé par l'auteur.

Attention le texte écrit peut différer des versions audio (Radio-Notre-Dame) et vidéo (KTO TV) qui ont été modifiées par Marie-Noëlle Thabut, parfois pour les améliorer, parfois pour s'adapter aux formats imposés par ces chaînes de radio ou de télévision. Dans cette hypothèse, nous mettons en italiques les passages supprimés pour ces médias.

Je souhaite arriver à mettre ici, chaque dimanche, les commentaires de Marie-Noëlle Thabut. Ma seule contribution consiste à surligner les passages que je trouve les plus enrichissants et à écrire en rouge ceux qui parlent d'un thème qui m'est cher : la liberté (trois autres pages de mon blog sont consacrées à ces passages des Évangiles, du reste du Nouveau Testament ou de l'Ancien Testament qui parlent de la liberté). D'après Marie-Noëlle Thabut, "... si nous ne trouvons pas dans les textes une parole libérante, c'est que nous ne les avons pas compris."

 

Version audio, trouvée sur le site de Radio-Notre-Dame (disponible seulement à compter du 8 mars 2015).

En bas de page, vous avez désormais les versions vidéo des commentaires, trouvées sur KTO TV.

PREMIÈRE LECTURE – Exode 20, 1 - 17

Sur le Sinaï,
1 Dieu prononça toutes les paroles que voici :
2 « Je suis le SEIGNEUR ton Dieu,
qui t'ai fait sortir du pays d'Égypte, de la maison d'esclavage.
3 Tu n'auras pas d'autres dieux en face de moi.
4 Tu ne feras aucune idole,
aucune image de ce qui est là-haut dans les cieux,
ou en-bas sur la terre, ou dans les eaux par-dessous la terre.
5 Tu ne te prosterneras pas devant ces dieux,
pour leur rendre un culte.
Car moi, le SEIGNEUR ton Dieu, je suis un Dieu jaloux :
chez ceux qui me haïssent,
je punis la faute des pères sur les fils,
jusqu'à la troisième et la quatrième génération ;
6 mais ceux qui m'aiment et observent mes commandements,
je leur garde ma fidélité jusqu'à la millième génération.
7 Tu n'invoqueras pas en vain le nom du SEIGNEUR ton Dieu,
car le SEIGNEUR ne laissera pas impuni
celui qui invoque en vain son nom.
8 Souviens-toi du jour du sabbat pour le sanctifier.
9 Pendant six jours tu travailleras
et tu feras tout ton ouvrage ;
10 Mais le septième jour est le jour du repos,
sabbat en l'honneur du SEIGNEUR ton Dieu :
tu ne feras aucun ouvrage,
ni toi, ni ton fils, ni ta fille,
ni ton serviteur, ni ta servante, ni tes bêtes,
ni l'immigré qui est dans ta ville.
11 Car en six jours le SEIGNEUR a fait le ciel,
la terre, la mer et tout ce qu'ils contiennent,
mais il s'est reposé le septième jour.
C'est pourquoi le SEIGNEUR a béni le jour du sabbat
et l'a sanctifié.
12 Honore ton père et ta mère, afin d'avoir longue vie
sur la terre que te donne le SEIGNEUR ton Dieu.
13 Tu ne commettras pas de meurtre.
14 Tu ne commettras pas d'adultère.
15 Tu ne commettras pas de vol.
16 Tu ne porteras pas de faux témoignage contre ton prochain.
17 Tu ne convoiteras pas la maison de ton prochain ;
tu ne convoiteras pas la femme de ton prochain,
ni son serviteur, ni sa servante,
ni son bœuf, ni son âne : rien de ce qui lui appartient. »

-----------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------

JE SUIS LE SEIGNEUR QUI T’AI FAIT SORTIR D’ÉGYPTE

Nos frères juifs appellent ce texte « les Dix Paroles », et non pas « les dix commandements », car la première parole n’est pas un commandement. Or elle est la plus importante !

« Je suis le SEIGNEUR ton Dieu, qui t’ai fait sortir du pays d’Égypte, de la maison d’esclavage. » Ce verset constitue le prologue, et les commandements suivent ; c’est ce préambule qui justifie tout le reste, qui donne sens à tout le reste. L’originalité de la Loi en Israël, ce n’est pas son contenu, c’est d’abord son fondement : la libération d’Égypte. Israël sait pour toujours que le Dieu libérateur donne la Loi comme un chemin d’apprentissage de la liberté.

Voici ce que dit le livre du Deutéronome qui est une méditation théologique a posteriori sur les événements de l’Exode et les exigences de l’Alliance avec Dieu : « C’est le SEIGNEUR qui est Dieu, en haut dans le ciel et en bas sur la terre ; il n’y en a pas d’autre. Garde ses lois et ses commandements que je te donne aujourd’hui pour ton bonheur et celui de tes fils après toi, afin que tu prolonges tes jours sur la terre que le SEIGNEUR ton Dieu te donne, tous les jours. » (Dt 4, 39 - 40 ).1

On peut donc lire chacun des commandements comme une entreprise de libération de l’homme, de la part de Dieu, ou si vous préférez, une méthode d’apprentissage de la liberté pour l’homme. C’est le sens, pour commencer de l’interdiction de l’idolâtrie : « Tu n’auras pas d’autres dieux que moi ». Et, tout au long de l’Ancien Testament, les prophètes, les uns après les autres, se feront les champions de la lutte contre toute idolâtrie. Et ils auront bien du mal.

Aujourd’hui encore, ils auraient bien du mal, peut-être ; parce que, finalement, la définition d’une idole, c’est ce qui nous occupe au point de faire de nous ses esclaves : ce peut être une secte, mais aussi l’argent, le sexe, une drogue ou une autre, la télévision, ou toute autre occupation qui finit par remplir le champ de nos pensées au point de nous faire oublier le reste.

« Tu ne feras aucune idole, aucune image de ce qui est là-haut dans les cieux, ou en bas sur la terre, ou dans les eaux par-dessous la terre » : toute image de Dieu est interdite, car toute image serait fausse ; d’autre part, on ne peut posséder Dieu ; Dieu est le Tout-Autre, l’Inaccessible. C’est par pure grâce (gratuitement) qu’il se fait proche de nous.

NE PAS RETOMBER D’UN ESCLAVAGE DANS UN AUTRE

« Tu ne te prosterneras pas devant ces images pour leur rendre un culte. Car moi, le SEIGNEUR, ton Dieu, je suis un Dieu jaloux. » Le vocabulaire employé est un vocabulaire amoureux. C’est donc dire cet amour passionné, exigeant de Dieu qui veut son peuple libre et heureux. Un amour qui ne supporte pas de rivaux : Dieu n’est pas jaloux de nous, mais de notre liberté ; il veut nous préserver de nous engager sur de fausses pistes.

« Chez ceux qui me haïssent, je punis la faute des pères sur les fils jusqu’à la troisième et la quatrième génération ; mais ceux qui m’aiment et observent mes commandements, je leur garde ma fidélité jusqu’à la millième génération » ; dans la mentalité de l’époque, on ne pouvait pas concevoir un Dieu qui ne punirait pas ; mais le texte affirme déjà beaucoup plus fortement la fidélité perpétuelle promise par Dieu à ceux qui sont en train de contracter l’Alliance avec lui.

« Tu n’invoqueras pas en vain le Nom du SEIGNEUR ton Dieu » (verset 7) : Dieu a révélé son Nom à l’homme : c’est-à-dire en langage biblique « Dieu s’est fait connaître à l’homme ». Ce serait monstrueux de tenter d’utiliser ce don merveilleux pour le mal. Et comme Dieu n’a aucun contact avec le mal, ce serait se couper de Dieu, se condamner soi-même. C’est le sens de l’expression : « Car le SEIGNEUR ne laissera pas impuni celui qui invoque en vain son nom ».2

Les premiers commandements concernaient notre relation à Dieu. Viennent ensuite les commandements concernant notre relation à autrui, les parents puis tous les autres. « Honore ton père et ta mère... Tu ne porteras pas de témoignage contre ton prochain... » Car relation à Dieu et relation aux autres sont étroitement liées. Les derniers commandements sont en forme négative : simples balises pour une vie en société ; à nous d’inventer leur traduction concrète, positive, dans le quotidien. Chacun de ces commandements, à sa manière, fait œuvre de libération pour nous-mêmes et pour les autres. En particulier, il libère notre regard : ne pas convoiter ce qui ne nous appartient pas, est bien l’un des chemins de la liberté intérieure.

-----------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------

Notes

1 - Le bonheur promis à ceux qui observent la Loi est l’une des grandes insistances du Deutéronome : « Et demain, quand ton fils te demandera : Pourquoi ces exigences, ces lois et ces coutumes que le SEIGNEUR notre Dieu vous a prescrites ? Alors, tu diras à ton fils : Nous étions esclaves du Pharaon en Égypte, mais, d’une main forte, le SEIGNEUR nous a fait sortir d’Égypte... Le SEIGNEUR nous a ordonné de mettre en pratique toutes ces lois et de craindre le SEIGNEUR notre Dieu, pour que nous soyons heureux tous les jours, et qu’il nous garde vivants comme nous le sommes aujourd’hui » (Dt 6, 20...25).

2 - D’après André Chouraqui, ce commandement s’inscrit dans le contexte judiciaire : il s’agit de faux serment prononcé pour se disculper. Au tribunal, les serments étaient toujours prononcés au nom de Dieu : le seul fait d’accepter de prêter serment d’innocence était considéré comme une preuve de non-culpabilité ; eh bien, un coupable qui jurerait (au nom de Dieu) d’être innocent ne peut espérer être acquitté par Dieu.

NB. Le commandement du sabbat est commenté pour le neuvième dimanche ordinaire – B. (tome 4 pages 132-134).


PSAUME 18 (19), 8-9. 10-11

8 La loi du SEIGNEUR est parfaite,
qui redonne vie ;
la charte du SEIGNEUR est sûre,
qui rend sages les simples.
9 Les préceptes du SEIGNEUR sont droits,
ils réjouissent le cœur ;
le commandement du SEIGNEUR est limpide,
il clarifie le regard.
10 La crainte qu'il inspire est pure,
elle est là pour toujours ;
les décisions du SEIGNEUR sont justes
et vraiment équitables :
11 plus désirables que l'or,
qu'une masse d'or fin,
plus savoureuses que le miel
qui coule des rayons.

-----------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------

LA LOI, CADEAU DU SEIGNEUR

On est toujours étonnés de découvrir à quel point le peuple d’Israël aime la Loi parce qu’il la considère comme un cadeau de Dieu, le SEIGNEUR du Sinaï, Celui qui a révélé son Nom à Moïse, Celui qui a choisi ce peuple parmi tous les peuples de la terre, et l’a libéré... Celui qui a proposé à ce peuple son Alliance pour l’accompagner dans toute son existence... Celui, enfin, qui poursuit son œuvre de libération en proposant sa Loi...

Il ne faut jamais oublier qu’avant toute autre chose, le peuple juif a expérimenté la libération apportée par son Dieu. Et les « commandements » sont dans la droite ligne de la sortie d’Égypte : ils sont une entreprise de libération. Dieu a « fait sortir » (c’est l’expression consacrée) son peuple des chaînes de l’esclavage, il le fera sortir de toutes les autres chaînes qui empêchent l’homme d’être heureux. C’est cela l’Alliance Eternelle.

L’Exode était route vers la Terre Promise ; l’obéissance à la Loi est cheminement vers la véritable Terre Promise, la Patrie future de l’humanité. C’est dans le Livre du Deutéronome qu’on trouve les plus belles méditations sur la Loi ; par exemple : « Interroge donc les jours du début, ceux d’avant toi, depuis le jour où Dieu créa l’humanité sur la terre, interroge d’un bout à l’autre du monde : est-il rien arrivé d’aussi grand ? A-t-on rien entendu de pareil ?... A toi, il t’a été donné de voir, pour que tu saches que c’est le SEIGNEUR qui est Dieu : il n’y en a pas d’autre que lui... Reconnais-le aujourd’hui et réfléchis : c’est le SEIGNEUR qui est Dieu, en haut dans le ciel et en bas sur la terre ; il n’y en a pas d’autre. Garde ses lois et ses commandements que je te donne aujourd’hui pour ton bonheur et celui de tes fils après toi, afin que tu prolonges tes jours sur la terre que le SEIGNEUR ton Dieu te donne, tous les jours. » (Dt 4, 32... 40). Ou tout simplement, « Puisses-tu écouter Israël, garder et pratiquer ce qui te rendra heureux » (Dt 6, 3). Notre psaume répond en écho : « Les préceptes du SEIGNEUR sont droits, ils réjouissent le cœur ».

LE CODE DE LA ROUTE DE LA LIBERTÉ

La grande certitude acquise au long de l’histoire biblique, c’est que Dieu veut l’homme heureux, et il lui en donne le moyen, un moyen bien simple : il suffit d’écouter la Parole de Dieu inscrite dans la Loi. Le chemin est balisé, les commandements sont comme des poteaux indicateurs sur le bord de la route, pour alerter notre regard sur un danger éventuel : « Le commandement du SEIGNEUR est limpide, il clarifie le regard ». Au jour le jour, la Loi est notre maître, elle nous enseigne : la racine du mot « Torah » en hébreu signifie d’abord « enseigner ». « La charte du SEIGNEUR est sûre, qui rend sages les simples ».

Le mot « simples » ici, n’est pas péjoratif ; il ne veut pas dire « les simples d’esprit », on signifie plutôt « les humbles » ; ce sont ceux qui acceptent tout humblement de se laisser enseigner par Dieu, ceux qui cherchent de tout leur cœur à suivre la Loi de Dieu. Celui qui prie dans ce psaume est bien dans cet état d’esprit puisqu’un peu plus loin, il supplie Dieu de l’aider à persévérer dans l’humilité : « Préserve ton serviteur de l’orgueil : qu’il n’ait sur moi aucune emprise. Alors je serai sans reproche, pur d’un grand péché. »

C’est à ces humbles que s’adresse le livre du Deutéronome : « Et maintenant, Israël, qu’est-ce que le SEIGNEUR ton Dieu attend de toi ? Il attend seulement que tu craignes le SEIGNEUR ton Dieu en suivant tous ses chemins, en aimant et en servant le SEIGNEUR ton Dieu de tout ton cœur, de tout ton être, en gardant les commandements du SEIGNEUR et les lois que je te donne aujourd’hui pour ton bonheur ». (Dt 10, 12-13). Et le prophète Michée reprend en écho : « On t’a fait connaître, ô homme, ce qui est bien, ce que le SEIGNEUR exige de toi : rien d’autre que respecter le droit, aimer la fidélité et t’appliquer à marcher avec ton Dieu ». (Mi 6, 8). Il n’y a pas d’autre exigence, il n’y a pas non plus d’autre chemin pour être heureux.

Pour dire le bonheur que construisent les croyants jour après jour, lorsqu’ils suivent tout simplement, mais fidèlement, la Loi de Dieu, l’auteur de notre psaume nous propose deux images : « Les décisions du SEIGNEUR sont justes et vraiment équitables, plus désirables que l’or, qu’une masse d’or fin, plus savoureuses que le miel qui coule des rayons. » Manière de dire, la vraie richesse de vos vies, le vrai bonheur, c’est l’Alliance avec Dieu.

Ce fut la grande expérience spirituelle d’Israël, pendant l’Exode dans le désert du Sinaï : expérience paradoxale puisque le désert, justement, est un lieu de pauvreté. Mais c’est là, précisément, que l’on a expérimenté la plus grande richesse du monde, la sollicitude de Dieu. Le livre du Deutéronome, quand il rappelle au peuple toute la sollicitude que Dieu lui a prodiguée pendant l’Exode, dit : « Il rencontre son peuple au pays du désert, Il lui fait sucer le miel dans le creux des pierres » (Dt 32, 13). La manne, aussi, parce qu’elle est douce et parce qu’elle est cadeau de Dieu, est comparée à du miel : « C’était comme de la graine de coriandre, c’était blanc, avec un goût de beignets au miel » (Ex 16, 31). Désormais on parlera des oignons d’Égypte, mais du miel de Canaan : il y a pourtant du miel aussi en Égypte, mais, quand les descendants de Jacob étaient en Égypte, ils n’avaient pas encore fait l’expérience de l’Exode et de la Présence de Dieu.


DEUXIÈME LECTURE – première lettre de saint Paul apôtre aux Corinthiens 1, 22-25

Frères,
22 alors que les Juifs réclament des signes miraculeux,
et que les Grecs recherchent une sagesse,
23 nous, nous proclamons un Messie crucifié,
scandale pour les Juifs,
folie pour les nations païennes.
24 Mais pour ceux que Dieu appelle,
qu'ils soient Juifs ou Grecs,
ce Messie, ce Christ est puissance de Dieu et sagesse de Dieu.
25 Car ce qui est folie de Dieu est plus sage que les hommes,
et ce qui est faiblesse de Dieu est plus fort que les hommes.

-------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------

UN CRUCIFIÉ PEUT-IL ÊTRE LE MESSIE ?

On sait bien que Paul a consacré toutes ses énergies à annoncer à ses contemporains que Jésus de Nazareth était le Messie. On sait également qu’il s’adressait à des Juifs et à des non-Juifs, ceux qu’il appelle tantôt les Grecs tantôt les païens. Or, par ses origines, il connaissait bien le monde juif, et les Écritures ; en même temps, parce qu’il avait vécu une grande partie de sa jeunesse avec sa famille à Tarse, c’est-à-dire hors de Palestine, il connaissait bien le monde grec. Pour ces raisons, il était mieux placé que personne pour comprendre les difficultés des uns et des autres à entendre sa prédication : « Nous proclamons un Messie crucifié, scandale pour les Juifs, folie pour les Grecs ».

Commençons par les Juifs : pour eux, il était littéralement scandaleux de prétendre que Jésus de Nazareth, le crucifié puisse être le Messie. On peut les comprendre : depuis plusieurs siècles, l’Ancien Testament promettait le Messie ; et sa venue devait être accompagnée de signes bien précis : la restauration de la dynastie de David sur le trône de Jérusalem et l’instauration d’une paix générale et définitive. Sur ce point, Jésus les a plutôt déçus ! Plus grave encore, il est mort crucifié ; or tout le monde connaissait par cœur une certaine phrase du livre du Deutéronome ; voici ce qu’elle disait : quand un homme a été condamné à mort au nom de la Loi, quand il a été exécuté, et qu’on a suspendu son corps à un arbre (c’était une manière de faire un exemple), alors il est maudit de Dieu. (Dt 21, 22-23). Or c’est très exactement ce qui est arrivé à Jésus, donc il est maudit de Dieu, donc il n’est pas le Messie. Tout cela est parfaitement logique et c’est bien avec ce raisonnement que Paul a commencé par s’opposer de très bonne foi aux tout premiers chrétiens.

Quant aux païens, ils ne pouvaient pas non plus prendre au sérieux le personnage de Jésus : « Le monde grec recherche une sagesse », nous dit Paul. Or Jésus ne se situait pas sur ce terrain-là. Il parlait d’amour et de respect des autres, d’humilité et de confiance en Dieu. Rien à voir avec les discours philosophiques.

(A Athènes, on n’a pas écouté longtemps ce qu’ils ont appelé les balivernes de Paul !)

Mais depuis le chemin de Damas, Paul était bien obligé de se rendre à l’évidence : Christ est ressuscité, donc il est bien l’envoyé de Dieu. Que cela nous surprenne (comme les Grecs) ou nous scandalise (comme les Juifs) ne change rien à l’affaire ! Il s’est trouvé confronté à une question terrible : Jésus était bien l’envoyé de Dieu et pourtant de bonne foi les hommes l’ont éliminé ! Comment les hommes ont-ils pu se tromper à ce point ? Et comment ce crucifié peut-il être le Messie ? Ce sont les deux questions qui l’ont habité certainement très longtemps. Et on voit bien que le mystère et même le scandale de ce Messie inattendu est au cœur de toutes ses lettres.

UN AMOUR QUI VA JUSQU'À LA CROIX

A force de relire les Écritures et de méditer sur le scandale de la croix du Christ, il a découvert ce que personne n’avait imaginé : non seulement, la croix ne doit pas nous scandaliser, au contraire, elle doit nous émerveiller ! Car la croix est justement le lieu où Dieu se révèle !!! Et c’est en cela qu’elle nous délivre ! Car, enfin, nous connaissons Dieu tel qu’il est !!! Car la croix est le lieu de la révélation du plus grand amour ! Un amour capable d’aller jusque-là.

En définitive, Paul ira jusqu’à dire que la croix du Christ est le plus beau titre de gloire des Chrétiens. Il dit par exemple, dans la lettre aux Galates : (je ne veux) « pour moi, pas d’autre titre de gloire que la croix de notre Seigneur Jésus-Christ. » (Ga 6, 14) ; non seulement Jésus n’est pas un pécheur qui mérite d’être maudit mais il a accepté de souffrir pour ouvrir nos cœurs à l’incroyable amour de Dieu pour l’humanité. Et la phrase de pardon qu’il a prononcée sur la croix nous fait découvrir jusqu’où va l’amour de Dieu pour les hommes.

Quant à ceux qui trouvent les manières de Dieu non conformes à la raison humaine, Paul n’a qu’une réponse, dans cette même lettre aux Corinthiens : « Puisque le monde, par le moyen de la sagesse, n'a pas connu Dieu dans la sagesse de Dieu, c'est par la folie de la prédication que Dieu a jugé bon de sauver ceux qui croient. » (1 Co 1, 21) et un peu plus bas : « Que personne ne s’abuse : si quelqu’un parmi vous se croit sage à la manière de ce monde, qu’il devienne fou pour être sage ; car la sagesse de ce monde est folie devant Dieu. » (1 Co 3, 13). Jésus l’avait déjà dit : « Je te loue, Père, Seigneur du ciel et de la terre, d’avoir caché cela aux sages et aux intelligents et de l’avoir révélé aux tout-petits » (Mt 11, 25). Notre témoignage ne peut que s’offrir sans défense : tous nos beaux raisonnements ne mèneront jamais personne à la foi ; devant le mystère de Dieu qui se manifeste dans le visage défiguré du Christ en croix entre deux bandits, tous nos édifices intellectuels s’écroulent comme des châteaux de cartes. Bienheureuse insuffisance qui peut rassurer tous les piètres prédicateurs que nous sommes... quand nous essayons de tout notre cœur de convaincre quelqu’un de la foi chrétienne, ne nous inquiétons pas de notre insuffisance ! Elle est structurelle, parce que ce mystère de Dieu ne peut que nous échapper. Ce n’est pas pour rien qu’au beau milieu de l’Eucharistie, au moment du récit de la Pâque, justement, nous disons « Il est grand, le mystère de la foi » !


ÉVANGILE – Jean 2, 13 – 25

13 Comme la Pâque juive était proche,
Jésus monta à Jérusalem.
14 Dans le Temple, il trouva installés
les marchands de bœufs, de brebis et de colombes,
et les changeurs.
15 Il fit un fouet avec des cordes,
et les chassa tous du Temple ainsi que les brebis et les bœufs,
il jeta par terre la monnaie des changeurs,
renversa leurs comptoirs,
16 et dit aux marchands de colombes :
« Enlevez cela d'ici.
Cessez de faire de la maison de mon Père
une maison de commerce. »
17 Ses disciples se rappelèrent qu’il est écrit :
L'amour de ta maison fera mon tourment.
18 Des Juifs l'interpellèrent :
« Quel signe peux-tu nous donner
pour agir ainsi ? »
19 Jésus leur répondit :
« Détruisez ce sanctuaire,
et en trois jours je le relèverai ! »
20 Les Juifs lui répliquèrent :
« Il a fallu quarante-six ans pour bâtir ce sanctuaire,
et toi, en trois jours tu le relèverais ! »
21 Mais lui parlait du sanctuaire de son corps.
22 Aussi, quand il se réveilla d'entre les morts,
ses disciples se rappelèrent qu'il avait dit cela ;
ils crurent à l'Écriture
et à la parole que Jésus avait dite.
23 Pendant qu'il était à Jérusalem pour la fête de la Pâque,
beaucoup crurent en son nom,
à la vue des signes qu'il accomplissait.
24 Jésus, lui, ne se fiait pas à eux,
parce qu'il les connaissait tous
25 et n'avait besoin d'aucun témoignage sur l'homme ;
lui-même, en effet, connaissait ce qu'il y a dans l'homme.

-----------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------

 

LA COLÈRE DU PROPHÈTE

Mettons-nous à la place de ceux qui ont assisté à cette colère de Jésus : il y a longtemps qu’on trouve sur l’esplanade du Temple des marchands d’animaux ; quand on vient en pèlerinage à Jérusalem, parfois de très loin, on s’attend bien à trouver sur place des bêtes à acheter pour les offrir en sacrifice. Quant aux changeurs de monnaie, on en a besoin aussi : on est sous occupation romaine, et les pièces frappées à l’effigie de l’empereur sont indignes de figurer à la quête ! Et pourtant, en ville, elles sont indispensables. Donc, en arrivant au Temple, on change ce qu’il faut contre de la monnaie juive. Alors, qu’est-ce qui le prend ?

Comme souvent, il agit d’abord, il explique ensuite, mais on ne comprend pas bien, ou pas du tout. On comprendra plus tard : « Quand il ressuscita d’entre les morts, ses disciples se rappelèrent qu’il avait dit cela ; ils crurent aux prophéties de l’Écriture et à la parole que Jésus avait dite » (verset 22). Et encore, tout le monde ne comprendra pas...

Pour l’instant, la violence de Jésus est inattendue, ses paroles encore plus ! Et le reproche qu’il fait aux vendeurs (« Ne faites pas de la Maison de mon Père une maison de trafic ») laisse entendre qu’il se prend pour un prophète ; Jérémie avait lancé : « Cette Maison sur laquelle mon Nom a été proclamé, la prenez-vous donc pour une caverne de bandits ? » (Jr 7, 11). Mieux, il se prend carrément pour le Messie : car le prophète Zacharie avait annoncé : « Il n’y aura plus de marchand dans la Maison du Seigneur le tout-puissant en ce jour-là » (sous-entendu le jour de la venue du Messie ; Za 14, 10). Et, pire encore peut-être, en parlant du Temple de Jérusalem, il ose dire « la maison de mon Père ».

Devant cette prétention, il y a deux attitudes possibles : ouvrir grand ses oreilles pour essayer de comprendre (c’est ce que font les disciples), ou bien remettre ce prétentieux, ce faux messie à sa place (c’est l’attitude de ceux que Jean appelle « les Juifs »). En réalité, Juifs, ils le sont tous. Mais certains ont déjà vu Jésus à l’œuvre : et depuis le Baptême au bord du Jourdain, depuis les noces de Cana, ils ont pressenti plusieurs fois que Jésus était bien le Messie ; alors ils sont préparés à reconnaître dans l’attitude de Jésus un geste prophétique.

D’autant plus qu’à vrai dire, tout le monde sait que les animaux des sacrifices ne devraient pas être là : normalement, les marchands de bestiaux auraient dû se trouver dans la vallée du Cédron et sur les pentes du mont des Oliviers. Peu à peu, ils se sont rapprochés du temple jusqu’à s’installer sur l’esplanade ! C’est cela que Jésus leur reproche, à juste titre.

Alors une phrase du psaume 68/69 revient à la mémoire des disciples : « Le zèle de ta maison m’a dévoré ». C’est la plainte de quelqu’un qui est persécuté à cause de sa foi : « Dieu d’Israël, c’est à cause de toi que je supporte l’insulte... Oui, le zèle pour ta maison m’a dévoré ; ils t’insultent et leurs insultes retombent sur moi. » (Ps 68/69, 8-10). Le psaume parle au passé : « Le zèle pour ta maison m’a dévoré », alors que Jean reprend cette phrase au futur : « Le zèle de ta maison me dévorera ». Manière d’annoncer la persécution qui attend Jésus et qui commence déjà d’ailleurs ! Nous sommes encore au tout début de l’évangile de Jean, mais le procès de Jésus est déjà esquissé. A lui, bientôt, s’appliquera pleinement la plainte des persécutés pour la justice : « L'amour de ta maison fera mon tourment ».

DÉTRUISEZ CE TEMPLE, ET EN TROIS JOURS JE LE RELÈVERAI

Car ceux que Jean appelle les « Juifs » n’ont pas, à son égard, la même bienveillance que les disciples. Pour eux, il n’est rien : un Galiléen (et peut-il sortir quelque chose de bon de par là-bas ?) et il se permet de critiquer les pratiques habituelles du Temple. Soyons justes : ils n’ont pas forcément tort de lui demander de se justifier... « Quel signe peux-tu nous donner pour justifier ce que tu fais là ? » La réponse de Jésus deviendra lumineuse pour les croyants après la Résurrection : « Détruisez ce Temple, et en trois jours je le relèverai ». Pour l’instant, c’est le quiproquo total : « Il a fallu quarante-six ans pour bâtir ce Temple1, et toi, en trois jours, tu le relèverais » ; en bonne logique, on ne peut pas leur donner tort. Un homme tout seul ne peut évidemment pas entreprendre des travaux pareils ! Il ne peut y arriver ni en trois jours, ni en quarante-six ans, ni en toute une vie !

Ce Temple magnifique, respecté de tous, parce qu’il est le signe manifeste de la présence de Dieu au milieu de son peuple, ce Temple n’attend rien du charpentier de Nazareth. Avec son histoire de trois jours, il est un peu court...

Encore que... pour un Juif, habitué de l’Écriture, trois jours c’était un chiffre dont on parlait souvent : c’était habituellement une manière symbolique d’affirmer « Dieu interviendra certainement » ; on lit cela dans le livre d’Osée, par exemple ; or, le livre d’Osée, nos Juifs le connaissaient sur le bout du doigt, sûrement ! Oui, mais... les prophètes, on a l’habitude qu’ils parlent comme cela, de façon énigmatique, symbolique... mais lui, à leurs yeux, ce n’est pas un prophète !

Tout le problème est là, d’après Jean : et s’il a placé cet épisode du Temple au début du ministère public de Jésus alors que les trois autres évangiles le placent au contraire tout à la fin, c’est peut-être pour nous alerter : il y a des a priori qui empêchent Dieu de parler. Les disciples n’avaient pas de ces a priori, ils ont pu accompagner Jésus pas à pas et le découvrir peu à peu ; au contraire, ses opposants se sont enfermés dans leurs certitudes ; ils sont, du coup, passés à côté de cette révélation extraordinaire, qu’ils attendaient pourtant de tout leur cœur : désormais, la Présence de Dieu n’est pas dans une construction de pierre, mais au cœur même de l’humanité, dans le corps du Ressuscité.

------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------

Note

1 - Quand ils comptent quarante-six ans, les Juifs ne parlent pas de la construction du Temple à partir de rien ! Ils parlent des travaux de restauration entrepris par Hérode : ces travaux d'agrandissement et de décoration avaient débuté en 19 av. J.-C. ; donc, nous sommes probablement en 27 de notre ère.

Partager cet article

Published by Thierry Jallas
commenter cet article
22 février 2015 7 22 /02 /février /2015 21:38

Ces commentaires, trouvés sur le site "Église catholique en France", permettent à toute personne de bonne volonté, chrétienne ou non, de mieux comprendre la Bible, le livre le plus diffusé au monde, en
  • décodant le langage imagé utilisé par l'auteur.

Attention le texte écrit peut différer des versions audio (Radio-Notre-Dame) et vidéo (KTO TV) qui ont été modifiées par Marie-Noëlle Thabut, parfois pour les améliorer, parfois pour s'adapter aux formats imposés par ces chaînes de radio ou de télévision. Dans cette hypothèse, nous mettons en italiques les passages supprimés pour ces médias.

Je souhaite arriver à mettre ici, chaque dimanche, les commentaires de Marie-Noëlle Thabut. Ma seule contribution consiste à surligner les passages que je trouve les plus enrichissants et à écrire en rouge ceux qui parlent d'un thème qui m'est cher : la liberté (trois autres pages de mon blog sont consacrées à ces passages des Évangiles, du reste du Nouveau Testament ou de l'Ancien Testament qui parlent de la liberté). D'après Marie-Noëlle Thabut, "... si nous ne trouvons pas dans les textes une parole libérante, c'est que nous ne les avons pas compris."

 

Version audio, trouvée sur le site de Radio-Notre-Dame (disponible seulement à compter du 1er amrs 2015).

En bas de page, vous avez désormais les versions vidéo des commentaires, trouvées sur KTO TV.

PREMIÈRE LECTURE – Livre de la Genèse 22, 1-2. 9a. 10-13. 15-18

1 En ces jours-là,
Dieu mit Abraham à l’épreuve.
Il lui dit : « Abraham ! »
Celui-ci répondit : « Me voici ! »
2 Dieu dit :
« Prends ton fils, ton unique, celui que tu aimes, Isaac,
va au pays de Moriah,
et là tu l’offriras en holocauste
sur la montagne que je t’indiquerai. »
9 Ils arrivèrent à l’endroit que Dieu avait indiqué.
Abraham y bâtit l’autel et disposa le bois ;
puis il lia son fils Isaac
et le mit sur l’autel par-dessus le bois.
10 Abraham étendit la main
et saisit le couteau pour immoler son fils.
11 Mais l’Ange du SEIGNEUR l’appela du haut du ciel et dit :
« Abraham ! Abraham ! »
Il répondit : « Me voici ! »
12 L’Ange lui dit :
« Ne porte pas la main sur le garçon !
Ne lui fais aucun mal !
Je sais maintenant que tu crains Dieu :
tu ne m’as pas refusé ton fils, ton unique. »
13 Abraham leva les yeux et vit un bélier
retenu par les cornes dans un buisson.
Il alla prendre le bélier
et l’offrit en holocauste à la place de son fils.
15 Du ciel, l’Ange du SEIGNEUR appela une seconde fois Abraham :
16 Il déclara : « Je le jure par moi-même, oracle du SEIGNEUR :
parce que tu as fait cela,
parce que tu ne m’as pas refusé ton fils, ton unique,
17 je te comblerai de bénédictions,
je rendrai ta descendance aussi nombreuse
que les étoiles du ciel
et que le sable au bord de la mer,
et ta descendance occupera les places fortes de ses ennemis.
18 Puisque tu as écouté ma voix,
toutes les nations de la terre
s’adresseront l’une à l’autre la bénédiction
par le nom de ta descendance. »

------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------

UN TEXTE À LIRE DANS LA FOI

Le malheur de ce texte, c'est qu'il y a deux manières de le lire ! La manière épouvantable qui imagine Dieu donnant un ordre à Abraham pour le seul plaisir de voir si Abraham obéira... et seulement ensuite, arrive le contrordre : « Ne porte pas la main sur l’enfant »...

On a envie de dire : Il était temps ! Et, toujours dans cette même optique, (épouvantable !) on pense que, parce qu’Abraham s’est bien conduit, parce qu’il a fait ce qui lui était commandé (deux fois de suite, il répond seulement « me voici »...), Dieu lui promet monts et merveilles.

Mais, cela, c’est une lecture païenne ! Avec un Dieu qui nous attend au tournant et qui récompense et punit souverainement... un Dieu tel que nous l’imaginons parfois, et pas tel qu’Il est vraiment.

La lecture de la foi est toute différente ; vous savez, comme on dit qu’on regarde celui ou celle qu’on aime avec les « yeux de l’amour », il existe des « yeux de la foi ». D’ailleurs, si nous avions eu le temps de lire ce texte en entier, tel que la Bible le raconte (ici, nous avons eu la lecture liturgique qui est malheureusement très abrégée), vous auriez constaté que le thème du regard est très présent dans ces lignes : les mots « voir, regarder, lever les yeux » reviennent tout le temps ; le nom même de Moriah est un jeu de mots sur le verbe voir : il veut dire à la fois « Le SEIGNEUR voit » et « Le SEIGNEUR est vu ». Manière de dire que la foi est un peu comme une paire de lunettes qu’on chausse pour regarder Dieu et le monde.

Donc, si vous voulez bien, je vous propose une lecture croyante de ce texte, une lecture avec les yeux de la foi.

Premièrement, quand ce texte est écrit, il y a mille ans au moins que tout le monde sait qu’Isaac n’a pas été tué par Abraham, et qu’il a au contraire vécu jusqu’à un âge très avancé. L’auteur de ce récit ne nous propose donc pas une sorte de film à suspense.

Sur ce point, on peut penser que certains tableaux représentant l’offrande d’Isaac forcent un peu trop le trait sur ce suspense.

Deuxièmement, quand ce texte est écrit (seulement vers 700 av. J.-C. alors qu’Abraham a vécu vers 1850 av. J.-C.), on sait parfaitement bien que Dieu refuse absolument les sacrifices humains !1 Et cela depuis toujours. On sait aussi qu’il est bien difficile d’obéir à cette interdiction quand les peuples environnants pratiquent, eux, des sacrifices humains. Cela exige une conversion du regard de l’homme sur Dieu. Et donc les descendants d’Abraham lisent ce texte comme le récit de la conversion du regard d’Abraham sur Dieu ; un peu comme si Dieu lui disait : « Quel regard as-tu sur moi, Abraham, quand je te demande un sacrifice ? Imagines-tu un Dieu qui veut la mort de ton enfant ? Eh bien, tu te trompes ! Pourtant, j’ai tout fait pour te rappeler que je n’ai pas oublié ma Promesse de te donner une descendance, par ce fils, précisément. »

Cette fameuse Promesse, nous la connaissons par les chapitres précédents du livre de la Genèse : « Je ferai de toi une grande nation et je te bénirai. Je rendrai grand ton nom... En toi seront bénies toutes les familles de la terre... Je multiplierai ta descendance comme la poussière de la terre... Contemple le ciel, compte les étoiles si tu peux les compter : telle sera ta descendance... C’est par Isaac qu’une descendance portera ton nom... » (toutes ces promesses se trouvent dans les chapitres 12 à 21 de la Genèse).

DIEU N’A PAS OUBLIÉ SA PROMESSE

Au moment d’éprouver Abraham, Dieu prend soin de lui rappeler cette promesse pour lui montrer qu’il ne l’a pas oubliée. Cela commence dès le premier mot : « Abraham... ». Dieu l’appelle, non par son nom de naissance, Abram, mais par le nom qu’Il lui a donné depuis qu’ils ont fait Alliance, « Abraham » qui veut dire « Père des multitudes ». « Prends ton fils, ton fils unique, celui que tu aimes, Isaac... »

Dans la lecture païenne, on dira : non seulement Dieu lui demande une chose horrible, mais en plus il s’amuse à « retourner le fer dans la plaie », comme on dit...

L’autre lecture c’est : si Dieu insiste « ton fils, ton fils unique, celui que tu aimes, Isaac... », c’est une manière de dire : Je n’ai pas oublié ma Promesse, je n’ai pas oublié que c’est sur lui, Isaac, que tous nos espoirs reposent... « Ton Unique », c’est par lui et par lui seul que la Promesse se réalisera, par qui ta descendance naîtra... »

Isaac, son nom veut dire « l’enfant du rire » : rappelle-toi, Abraham, tu as ri quand je te l’ai promis ; et Sara aussi a ri... tu n’y croyais plus à cette naissance, à ton âge, et elle est venue, parce que je te l’ai promis. « Ton Unique », c’est par lui et par lui seul que la Promesse se réalisera, par qui ta descendance naîtra... » Une descendance aussi nombreuse que les grains de poussière de la terre (Gn 13), aussi nombreuse que les étoiles (Gn 15).

Vous avez remarqué, certainement, au passage, que j’ai employé une curieuse formule ; j’ai imaginé que Dieu dit à Abraham « C’est sur Isaac que tous nos espoirs reposent ... » :

elle est là la différence entre la lecture païenne et la lecture de la foi : le païen soupçonne Dieu de se désintéresser de lui ;

le croyant découvre que l’espoir de l’homme peut être aussi l’espoir de Dieu, il croit que les intérêts de l’humanité et ceux de Dieu sont les mêmes, puisque Dieu s’est engagé dans l’aventure de l’Alliance ; croire, j’y reviens toujours, c’est croire, malgré tout ce qui peut arriver, que le dessein de Dieu n’est que bienveillant !

Justement, Abraham avait la foi jusque-là ; jusqu’à croire que, d’une manière qui lui échappait, mais d’une manière certaine, Dieu accomplirait sa Promesse de lui donner une descendance, par Isaac et non par un autre ; et c’est pour cela qu’Abraham est donné en exemple à ses descendants ; et c’est pour cela aussi que Dieu a pu éprouver sa foi jusque-là.

Et, du coup, grâce à cette foi invincible d’Abraham, un tournant unique, décisif a été franchi dans l’histoire de la Révélation. Abraham a découvert que quand Dieu dit « sacrifie », il ne dit pas « tue » ; comme si le sang lui faisait plaisir ! Dieu a bien dit à Abraham « offre-moi ton fils en sacrifice » ; et Abraham a découvert que cela veut seulement dire « fais-le vivre, sans jamais oublier que c’est moi qui te l’ai donné ». Désormais, on saura pour toujours en Israël que Dieu ne veut jamais la mort de l’homme, sous aucun motif.

Alors, parce qu’Abraham n’a pas quitté la confiance, il peut réentendre à nouveau la promesse dont il n’a jamais douté : « Je te comblerai de bénédictions, je rendrai ta descendance aussi nombreuse que les étoiles du ciel et que le sable au bord de la mer, et ta descendance tiendra les places fortes de ses ennemis. Puisque tu m’as obéi, toutes les nations de la terre s’adresseront l’une à l’autre la bénédiction par le nom de ta descendance. » Ce qui est l’exacte reprise des Promesses des chapitres 12 à 21 de la Genèse.

Encore aujourd’hui, cette promesse de Dieu n’est pas accomplie : la descendance innombrable existe, certes, mais qu’elle soit source de bénédictions pour l’humanité tout entière à commencer par elle-même, c’est encore à venir ! Quand on voit quelle est la rudesse des luttes entre les descendants eux-mêmes ! Méritent d’être appelés « fils d’Abraham » aujourd’hui ceux qui croient que sa Promesse se réalisera, quoi qu’il arrive, simplement parce que Dieu l’a promis et qu’il est fidèle. Ou plutôt... Méritent, à vrai dire, d’être appelés « fils d’Abraham » aujourd’hui ceux qui croient à cette Promesse et œuvrent de toutes leurs forces pour qu’elle advienne !

------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------

Note

1 – Sur l’interdiction des sacrifices humains, lire Dt 18, 10 ; Jr 7, 31 ; Jr 19, 5. On peut penser que le récit concernant l’offrande d’Isaac (ce que les Juifs appellent la « ligature d’Isaac ») a été composé pour rassurer les croyants à qui l’on rappelait l’interdiction des sacrifices humains. À une époque où la tentation réapparaissait d’imiter cette pratique en usage dans les peuples voisins, on rappelait l’exemple d’Abraham : lui, le modèle des croyants, avait compris que Dieu n’en a jamais voulu.


PSAUME 115 (116), 10. 15, 16ac-17, 18-19

10 Je crois, et je parlerai,
moi qui ai beaucoup souffert.
15 Il en coûte au SEIGNEUR !
de voir mourir les siens !
16 Ne suis-je pas, SEIGNEUR, ton serviteur,
moi, dont tu brisas les chaînes ?
17 Je t'offrirai le sacrifice d'action de grâce,
j'invoquerai le nom du SEIGNEUR.
18 Je tiendrai mes promesses au SEIGNEUR,
oui, devant tout son peuple,
19 à l'entrée de la maison du SEIGNEUR,
au milieu de Jérusalem !

------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------

IL EN COÛTE AU SEIGNEUR DE VOIR MOURIR LES SIENS

C’est le peuple croyant qui parle ; il a expérimenté, au sein même de la souffrance, que Dieu était son allié « Je crois, et je parlerai, moi qui ai beaucoup souffert… moi dont tu brisas les chaînes ». La souffrance dont il parle, c’est celle de l’esclavage en Égypte : dix fois Pharaon a promis la liberté, mais toujours en définitive, il s’est comporté en ennemi ; seul Dieu a soutenu l’effort de libération de son peuple, et a couvert sa fuite.

Je vous cite les premiers versets que nous n’avons pas lus aujourd’hui et qui expliquent ce contexte : « Je crois, et je parlerai, moi qui ai beaucoup souffert, moi qui ai dit dans ma fuite : l’homme n’est que mensonge. Comment rendrai-je au SEIGNEUR tout le bien qu’il m’a fait ? (verset 12). Ne suis-je pas, SEIGNEUR, ton serviteur, moi dont tu brisas les chaînes ? »

Les chaînes dont le peuple d’Israël parle ici, ce sont celles de l’Égypte ; mais au cours des siècles, on a connu bien d’autres chaînes, bien d’autres esclavages. Et chacun de nous sait que, même apparemment libre, on peut se forger des chaînes.

C’en est une, entre autres, et bien pire encore, que d’avoir une fausse image de Dieu : d’imaginer un Dieu qui serait rival de l’homme, par exemple (comme la mythologie mésopotamienne) ou d’imaginer un Dieu avide de sacrifices humains par exemple (comme la religion cananéenne). Quand le peuple hébreu s’est installé en Canaan, il a été en contact avec une religion qui exigeait des sacrifices humains ; et il a fallu résister, pas toujours avec succès, à cette contamination. Quand tout va mal, quand on a peur de la guerre, ou d’une catastrophe, on ferait bien n’importe quoi ; et si quelqu’un nous convainc que, pour l’obtenir, il faut satisfaire telle exigence de telle divinité, nous sommes prêts à tout...

C’est comme cela que, au huitième siècle, av. J.-C., le roi Achaz a sacrifié son fils, croyant qu’il fallait aller jusque-là pour sauver son royaume.

C’est précisément pour cela qu’a été écrit le récit de l’épreuve d’Abraham, dans le livre de la Genèse. La découverte extraordinaire qu’Abraham a faite, c’est : Dieu veut que tout homme vive ; aucune mort ne l’honore, il ne veut pas de ce genre de sacrifices... Et quand on entend dans le psaume « Il en coûte au SEIGNEUR de voir mourir les siens... », on comprend que ce psaume nous soit proposé aujourd’hui, en écho au récit de l’épreuve d’Abraham.

Cette découverte, « Il en coûte au SEIGNEUR de voir mourir les siens... » n’est jamais acquise une fois pour toutes.

Le serpent du Jardin de la Genèse insinuait que Dieu préférerait voir l’homme mourir... et justement le récit biblique affirmait que cette pensée est une tentation à laquelle il ne faut pas succomber.

La tentation renaît sans cesse de voir en Dieu un rival de notre liberté et de notre vie. Lui qui semble pouvoir jouer avec notre vie à sa guise.

Évidemment, notre relation à Dieu dépend de l’image que nous nous faisons de lui :

Dans le schéma païen, on pourrait dire qu’il y a deux étapes : 1) l’homme souhaite quelque chose ; 2) pour l’obtenir, il essaie d’amadouer la divinité par tous les moyens possibles, y compris un sacrifice humain, s’il le faut.

Le psaume d’aujourd’hui traduit l’attitude croyante, qui est un retournement complet de ce schéma : il y a deux étapes, oui, mais inversées.

Premièrement, en Israël, on sait que c’est Dieu qui a l’initiative depuis toujours ; avec Adam, avec Noé, avec Abraham, chaque fois c’est Dieu qui a appelé l’homme à l’existence et à l’Alliance pour le bonheur de l’homme et non pour son profit, à lui, Dieu. Puis, quand le peuple a souffert en Égypte, Dieu est venu à son secours : « Le SEIGNEUR dit à Moïse : J’ai vu la misère de mon peuple en Égypte et je l’ai entendu crier sous les coups des chefs de corvée. Je suis descendu pour le délivrer de la main des Égyptiens... Et maintenant, puisque le cri des fils d’Israël est venu jusqu’à moi, puisque j’ai vu le poids que les Égyptiens font peser sur eux, va, maintenant ; je t’envoie vers Pharaon, fais sortir d’Égypte mon peuple, les fils d’Israël ». (Ex 3, 7... 10). Et Dieu a libéré son peuple.

Deuxièmement, et c’est la conséquence, tout geste de l’homme vis-à-vis de Dieu n’est qu’une réponse ; par exemple, quand le peuple rend grâce, il ne fait que reconnaître l’œuvre de Dieu ; «  Comment rendrai-je au SEIGNEUR tout le bien qu’il m’a fait ? »

JE TIENDRAI MES PROMESSES AU SEIGNEUR

Et désormais l’action de grâce se manifestera non seulement par des sacrifices au Temple, mais aussi et surtout par un comportement quotidien fait d’obéissance à la volonté de Dieu. « Je t’offrirai le sacrifice d’action de grâce, j’invoquerai le nom du SEIGNEUR. Je tiendrai mes promesses au SEIGNEUR, oui, devant tout son peuple, à l’entrée de la maison du SEIGNEUR, au milieu de Jérusalem. »

Bien sûr, ce psaume prend tout son sens quand on sait qu’il fait partie des psaumes du Hallel, (les psaumes 112/113 à 117/118 qui étaient chantés à l’occasion de la fête juive de la Pâque) ; Jésus l’a donc chanté le soir du Jeudi-Saint.

Marc note : « Après avoir chanté les psaumes, (il s’agit des psaumes du jour, donc du Hallel, et en particulier de ce psaume-ci), ils sortirent pour aller au mont des Oliviers. » (Mc 14, 26).1

Et ce qui est très frappant, c’est la parenté entre ce psaume que Jésus a chanté le Jeudi soir et celui qu’il dira sur la croix : « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? » (le psaume 21/22). L’un et l’autre évoquent la douleur : nous venons d’entendre le cri du psaume 21/22 (« Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? »), et je vous rappelle le premier verset d’aujourd’hui : « Je crois, et je parlerai, moi qui ai beaucoup souffert ». L’un et l’autre se terminent par l’action de grâce, et presque dans les mêmes termes ; Psaume 21/22 : « Tu seras ma louange dans la grande assemblée ; devant ceux qui te craignent, je tiendrai mes promesses... Vous qui le craignez, louez le SEIGNEUR, glorifiez-le, vous tous, descendants de Jacob... Car il n’a pas rejeté, il n’a pas réprouvé le malheureux dans sa misère ; il ne s’est pas voilé la face devant lui, mais il entend sa plainte ».

En écho, notre psaume d’aujourd’hui, reprend la même résolution : « Je tiendrai mes promesses2 au SEIGNEUR, oui, devant tout son peuple, à l’entrée de la maison du SEIGNEUR, au milieu de Jérusalem !

------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------

Notes

1 – Les psaumes 112/113 et 113/114 sont chantés au début du repas pascal, les psaumes 114/115 à 117/118, à la fin.

2 – On peut penser que le psaume 115/116 est un ex-voto tout comme le psaume 21/22.


DEUXIÈME LECTURE – Romains 8, 31b-34

Frères,
31 si Dieu est pour nous,
qui sera contre nous ?
32 Il n'a pas épargné son propre Fils,
mais il l'a livré pour nous tous :
comment pourrait-il,
avec lui, ne pas nous donner tout ?
33 Qui accusera ceux que Dieu a choisis ?
Dieu est celui qui rend juste :
34 alors, qui pourra condamner ?
Le Christ Jésus est mort ;
bien plus, il est ressuscité,
il est à la droite de Dieu,
il intercède pour nous.

------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------

DIEU A TELLEMENT AIMÉ LE MONDE

Ces quelques lignes sont extraites d’une longue contemplation émerveillée de Paul : Dieu a tellement aimé les hommes qu’il n’hésite pas à leur livrer son Fils ; celui-ci a tellement aimé les hommes qu’il s’est abandonné entre leurs mains ; désormais son Esprit est en nous et plus rien ne peut nous séparer de l’Amour infini du Père, du Fils et de l’Esprit. Et, dans la lettre de Paul, le paragraphe que nous lisons ici commence par les mots « Que dire de plus ? »

Arrivé là, peut-être devine-t-il la question que beaucoup d’entre nous se posent : « Vous ne parlez que d’amour, mais où est la justice de Dieu là-dedans ? » Alors Paul développe ce thème de la justice de Dieu ; vous avez entendu les mots « accuser, justifier, condamner » : ils suggèrent le cadre d’un procès. Paul imagine l’humanité comparaissant devant un tribunal. Et là, une fois encore, il est en droite ligne de l’Ancien Testament ; car le thème du jugement de Dieu court tout au long de l’histoire biblique ; et comme tous les autres mots du vocabulaire de la foi, celui de « jugement » a changé de sens au fur et à mesure que les croyants découvraient le vrai visage de Dieu. Nous, hommes, nous imaginons toujours la justice en forme de balance ; mais le Dieu tout-Autre a une tout autre conception de la justice. Son jugement n’est jamais condamnation, emprisonnement, mais toujours salut, libération.

L’un des plus beaux textes dans ce sens est peut-être le premier chant du Serviteur dans le livre d’Isaïe : « Voici mon serviteur... j’ai mis mon Esprit sur lui. Pour les nations, il fera paraître le jugement, il ne criera pas, il n’élèvera pas le ton, il ne fera pas entendre sa clameur ; il ne brisera pas le roseau ployé, il n’éteindra pas la mèche qui s’étiole ; à coup sûr, il fera paraître le jugement. » (Is 42, 1-3). C’est un jugement tout en douceur qui nous est décrit là. Et Isaïe dit un peu plus loin ce que sera le verdict : le Serviteur va « ouvrir les yeux aveuglés, tirer du cachot le prisonnier, de la maison d’arrêt, les habitants des ténèbres. » (Is 42, 7). Autrement dit, le jugement de Dieu est une levée d’écrou. Assortie cependant d’un envoi en mission pour aller annoncer à l’humanité tout entière jusqu’où va l’amour de Dieu.

Alors, dit Paul, « Si Dieu est pour nous, qui sera contre nous ? » Qui pourrait bien se permettre d’être contre nous ? Qui pourrait se permettre de juger à la place de Dieu ? « Qui accusera ceux que Dieu a choisis ? Puisque c’est Dieu qui justifie. » Or la preuve que « Dieu est pour nous », il nous l’a donnée en livrant son Fils entre nos mains : « Il n’a pas épargné son propre Fils, mais Il l’a livré pour nous tous » ; il n’a pas « éloigné cette coupe » comme le Christ le demandait à Gethsémani ; il ne l’a pas fait échapper miraculeusement à la haine des hommes.

« Il l’a livré » : en bonne logique, avant la venue du Christ, la situation de l’humanité était sans issue : c’est le thème que saint Paul développe dans ses huit premiers chapitres ; les hommes se sont enfermés dans une sorte d’esclavage ; les païens sont esclaves d’idoles, des dieux qui n’en sont pas et cela leur inspire toute sorte de conduites aberrantes, de fanatismes, de haines, de désordres ; quant aux Juifs, pourtant bénéficiaires de la révélation, ils n’ont pas su reconnaître le Christ ; ils l’ont sacrifié à une fausse interprétation de la Loi.

DIEU VEUT QUE TOUS LES HOMMES SOIENT SAUVÉS

Face à ce désastre, à cet échec de l’humanité, c’est Dieu qui a pris l’initiative de nous donner un Sauveur ; ce que l’homme était incapable de faire par lui-même pour son salut, Dieu l’a réalisé. Le comble : c’est au nom même de la Loi donnée par Dieu que le fils de Dieu a été exécuté comme s’il était un pécheur public ; et Dieu laisse faire cette folie humaine. La croix manifeste l’amour du Père autant qu’elle manifeste l’amour du Fils : Dieu laisse faire pour que nous découvrions jusqu’où va son amour pour nous. C’est en contemplant la mort du Christ que nous pouvons enfin ouvrir les yeux sur l’immensité de l’amour de Dieu.

« Il l’a livré pour nous tous » : c’est l’une des grandes insistances de Paul : « pour tous » ; l’amour, par hypothèse, est gratuit.

La lettre aux Ephésiens (reprenant une phrase de Ben Sirac) dit : « Le Maître est dans les cieux et il ne fait aucune différence entre les hommes » (Ep 6, 9).

La lettre à Timothée y insiste : « Dieu notre Sauveur veut que tous les hommes soient sauvés et parviennent à la connaissance de la vérité. Car il n’y a qu’un seul Dieu, qu’un seul médiateur aussi entre Dieu et les hommes, un homme, Christ Jésus, qui s’est donné en rançon pour tous. » (1 Tm 2, 4-6). Et vous savez bien que le mot « rançon » veut dire « libération » ; il s’agit de nous libérer définitivement de notre effroyable méprise : nous n’arrivons jamais à croire que Dieu n’est qu’amour. Et justement, le salut, c’est d’ouvrir enfin les yeux.

Dans la lettre à Timothée que je citais il y a un instant, il faut lire « Dieu notre Sauveur veut que tous les hommes soient sauvés c’est-à-dire parviennent à la connaissance de la vérité », cette vérité que Dieu est Amour.

Un peu plus haut, dans cette lettre aux Romains, Paul affirme : « Maintenant, la justice de Dieu a été manifestée... il n’y a pas de différence : tous ont péché, sont privés de la gloire de Dieu, mais sont gratuitement justifiés par sa grâce, en vertu de la délivrance accomplie en Jésus-Christ ». (Rm 3, 21... 24).

Et la lettre aux Ephésiens, reprend une phrase superbe d’Isaïe : « Il est venu annoncer la paix à vous qui étiez loin et la paix à ceux qui étaient proches » (Ep 2, 17).

Enfin, Paul termine ce chapitre en disant : « Rien ne pourra nous séparer de l’amour de Dieu manifesté en Jésus-Christ notre Seigneur » (Rm 8, 39).

La grande phrase du Carême, c’est « convertissez-vous, croyez à la Bonne Nouvelle ! » Voilà que la Nouvelle est encore bien meilleure que nous n’osons le croire.


ÉVANGILE – Marc 9, 2 - 10

En ce temps-là,
2 Jésus prit avec lui Pierre, Jacques et Jean,
et les emmène, eux seuls, à l'écart sur une haute montagne.
Et il fut transfiguré devant eux.
3 Ses vêtements devinrent resplendissants,
d'une blancheur telle
que personne sur terre ne peut obtenir une blancheur pareille.
4 Elie leur apparut avec Moïse,
et tous deux s'entretenaient avec Jésus.
5 Pierre alors prend la parole
et dit à Jésus :
« Rabbi, il est bon que nous soyons ici !
Dressons donc trois tentes :
une pour toi, une pour Moïse, et une pour Elie. »
6 De fait, Pierre ne savait que dire,
tant leur frayeur était grande.
7 Survint une nuée qui les couvrit de son ombre,
et de la nuée une voix se fit entendre :
« Celui-ci est mon Fils bien-aimé ;
écoutez-le ! »
8 Soudain, regardant tout autour,
ils ne virent plus que Jésus seul avec eux.
9 Ils descendirent de la montagne,
et Jésus leur ordonna de ne raconter à personne ce qu'ils avaient vu,
avant que le Fils de l'homme
soit ressuscité d'entre les morts.
10 Et ils restèrent fermement attachés à cette parole,
tout en se demandant entre eux ce que voulait dire :
« ressusciter d'entre les morts ».

------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------

JÉSUS LEUR ORDONNA DE NE RACONTER À PERSONNE

Chaque année, le deuxième dimanche de Carême nous fait relire l’un des trois récits de la Transfiguration dans les évangiles ; je ne m’attacherai donc ici qu’à un aspect de ce texte de Marc, un aspect un peu surprenant, il faut bien le dire :

« Jésus leur ordonna de ne raconter à personne ce qu’ils avaient vu, avant que le Fils de l’homme soit ressuscité d’entre les morts. » On peut se demander pourquoi Jésus donne une telle consigne de secret à ses disciples.

Tout d’abord, qu’ont-ils vu ? Jésus leur est apparu ici en gloire sur une montagne entre deux des plus grandes figures d’Israël : Moïse le libérateur, celui qui a transmis la Loi ; et Élie le prophète de l’Horeb. Nous qui connaissons la fin de l’histoire, si j’ose dire, nous savons (ce que les disciples ne savent pas encore) que, quelque temps plus tard, Jésus sera sur une autre montagne, crucifié entre deux brigands.

Jésus, lui, sait bien que la plus grande difficulté de la foi des apôtres sera de reconnaître dans ces deux visages du Messie l’image même du Père : « Qui m’a vu a vu le Père » dira Jésus à Philippe la veille de sa mort. (Jn 14, 9). Je crois qu’on a là une phrase-clé du mystère du Christ.

Car ces deux images, la gloire et la souffrance, sont les deux faces du même amour de Dieu pour l’humanité tel qu’il s’est incarné en Jésus-Christ ; comme dit saint Paul dans la lettre aux Romains, l’amour de Dieu est « manifesté » (rendu visible) en Jésus-Christ (Rm 8, 39). Et, à plusieurs reprises, Jésus lui-même a fait le lien entre gloire et souffrance en parlant du Fils de l’homme ; mais il est encore trop tôt pour que les disciples comprennent et acceptent ce mystère du Messie souffrant. C’est pour cela, probablement, que Jésus leur recommande de ne raconter à personne ce qu’ils avaient vu, « jusqu’à ce que le Fils de l’homme ressuscite d’entre les morts ».

Je reprends cette phrase : « Jésus leur défendit de raconter à personne ce qu’ils avaient vu, avant que le Fils de l’homme soit ressuscité d’entre les morts. » Et Marc nous dit qu’ils ont obéi tout en se demandant ce que pouvait bien vouloir dire « ressusciter d’entre les morts ». On peut penser que les disciples croyaient bien à la résurrection des morts, comme la majorité des Juifs de leur époque, mais qu’ils l’imaginaient seulement pour la fin des temps. Et donc, ils ne voyaient peut-être pas le sens de cette consigne de silence « jusqu’à la résurrection des morts » c’est-à-dire « jusqu’à la fin des temps » !

Autre surprise pour eux, certainement, ce titre de Fils de l’homme que, visiblement, Jésus s’attribuait à lui-même : quand il parlait du Fils de l’homme, on pensait tout de suite au prophète Daniel qui parlait du Messie en l’appelant « fils d’homme » ; mais ce « fils d’homme » était en réalité un être collectif, puisque le prophète l’appelait aussi « le peuple des Saints du Très-Haut » ; à l’époque de Jésus, cette idée d’un Messie collectif était courante dans certains milieux, dans lesquels on parlait volontiers aussi du Reste d’Israël, c’est-à-dire le petit noyau fidèle qui sauverait le monde.

Mais, évidemment, Jésus, à lui tout seul, ne pouvait pas être considéré comme un être collectif ! Là encore, il faudra attendre la Résurrection et même la Pentecôte pour que les disciples de Jésus de Nazareth comprennent que Jésus a pris la tête du « peuple des Saints du Très-Haut » et que tous les baptisés de par le monde sont invités à ne faire qu’un avec lui pour sauver l’humanité.

Deux bonnes raisons donc pour les inviter à ne pas raconter tout de suite ce qu’ils n’avaient pas encore compris. En attendant, il leur est demandé d’écouter, seul chemin pour entrer dans les mystères de Dieu. « Celui-ci est mon Fils Bien-Aimé, écoutez-le ».

« CELUI-CI EST MON FILS BIEN-AIMÉ, ÉCOUTEZ-LE »

L’expression « Écoutez-le » retentit aux oreilles des apôtres comme un écho de cette profession de foi qu’ils récitent tous les jours, puisqu’ils sont Juifs, « Shema Israël », « Écoute Israël ».

C’est un appel à la confiance quoi qu’il arrive. Confiance qui sera durement éprouvée dans les mois qui viennent : car la Transfiguration a lieu au moment-charnière du ministère de Jésus : le ministère en Galilée se termine, Jésus va maintenant prendre le chemin de Jérusalem et de la croix. Le titre de « Bien-Aimé » va dans le même sens : car c’était l’un des noms que le prophète Isaïe donnait à celui qu’il appelait le Serviteur de Dieu ; il disait que ce Messie connaîtrait la souffrance et la persécution pour sauver son peuple.

Mais Jésus estime que tout cela doit encore demeurer secret : précisément parce que les disciples ne sont pas encore prêts à comprendre (et les foules encore moins) le mystère de la Personne du Christ : cette lueur de gloire de la Transfiguration ne doit pas tromper ceux qui en ont été spectateurs : ce n’est pas la marque du succès et de la gloire à la manière humaine, c’est le rayonnement de l’amour ; on est loin des rêves de triomphe politique et de puissance magique qui habitent encore les apôtres et qui les habiteront jusqu’à la fin. En leur donnant cette consigne de silence, Jésus leur fait entrevoir que seule la Résurrection éclairera son mystère.

Pour l’instant, il faut redescendre de la montagne, résister à la tentation de s’installer ici à l’écart, sous la tente, mais au contraire affronter l’hostilité, la persécution, la mort.

La vision s’est effacée : « Ils ne virent plus désormais que Jésus seul » ; cette phrase résonne comme un rappel de la réalité présente, inéluctable.

La gloire du Christ, bien réelle, ne le dispense pas des exigences de sa mission. Peut-être la consigne de silence qu’il donne à ses disciples traduit-elle sa volonté de ne pas se soustraire à ce qui l’attend et de surmonter pour lui-même la tentation d’y échapper ?

Commentaires de Marie-Noëlle Thabut, année liturgique B, 2e dimanche de Carême (1er mars 2015)

Partager cet article

16 février 2015 1 16 /02 /février /2015 00:09

Ces commentaires, trouvés sur le site "Église catholique en France", permettent à toute personne de bonne volonté, chrétienne ou non, de mieux comprendre la Bible, le livre le plus diffusé au monde, en
  • décodant le langage imagé utilisé par l'auteur.

Attention le texte écrit peut différer des versions audio (Radio-Notre-Dame) et vidéo (KTO TV) qui ont été modifiées par Marie-Noëlle Thabut, parfois pour les améliorer, parfois pour s'adapter aux formats imposés par ces chaînes de radio ou de télévision. Dans cette hypothèse, nous mettons en italiques les passages supprimés pour ces médias.

Je souhaite arriver à mettre ici, chaque dimanche, les commentaires de Marie-Noëlle Thabut. Ma seule contribution consiste à surligner les passages que je trouve les plus enrichissants et à écrire en rouge ceux qui parlent d'un thème qui m'est cher : la liberté (trois autres pages de mon blog sont consacrées à ces passages des Évangiles, du reste du Nouveau Testament ou de l'Ancien Testament qui parlent de la liberté). D'après Marie-Noëlle Thabut, "... si nous ne trouvons pas dans les textes une parole libérante, c'est que nous ne les avons pas compris."

 

Version audio, trouvée sur le site de Radio-Notre-Dame (disponible seulement à compter du 22 février 2015).

En bas de page, vous avez désormais les versions vidéo des commentaires, trouvées sur KTO TV.

PREMIÈRE LECTURE – Livre de la Genèse 9, 8 - 15

8 Dieu dit à Noé et à ses fils :
9 « Voici que moi, j'établis mon alliance avec vous,
avec votre descendance après vous,
10 et avec tous les êtres vivants qui sont avec vous :
les oiseaux, le bétail, toutes les bêtes de la terre,
tout ce qui est sorti de l'arche.
11 Oui, j'établis mon alliance avec vous :
aucun être de chair ne sera plus détruit par les eaux du déluge,
il n'y aura plus de déluge pour ravager la terre. »
12 Dieu dit encore :
« Voici le signe de l'alliance que j'établis entre moi et vous,
et avec tous les êtres vivants qui sont avec vous,
pour les générations à jamais :
13 je mets mon arc au milieu des nuages,
pour qu'il soit le signe de l'alliance entre moi et la terre.
14 Lorsque je rassemblerai les nuages au-dessus de la terre,
et que l'arc apparaîtra au milieu des nuages,
15 je me souviendrai de mon alliance qui est entre moi et vous
et tous les êtres vivants :
les eaux ne se changeront plus en déluge,
pour détruire tout être de chair. »

--------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------

L’ARC-EN-CIEL, SYMBOLE DE L’ALLIANCE

Dans la Bible, le récit du Déluge et de l’Arche de Noé occupe quatre chapitres. Or notre lecture d’aujourd’hui n’en a retenu que quelques lignes qui sont les dernières parce que ce sont les plus importantes. C’est l’Alliance que Dieu propose à Noé et, à travers lui, à toute l’humanité.

Dans ces quelques lignes, il y a cinq fois le mot « Alliance » : « J’établis mon Alliance avec vous » dit Dieu ; une promesse qui ne figure nulle part ailleurs que dans la Bible : un véritable pacte entre Dieu et les hommes, un projet bienveillant de Dieu sur l’humanité : voilà une idée que l’homme n’a jamais trouvée tout seul : il a fallu la Révélation biblique.

Et cette Alliance perpétuelle entre Dieu et les hommes est symbolisée par l’image extraordinaire de l’arc en ciel. Évidemment l’arc-en-ciel existait depuis bien longtemps quand l’auteur de la Genèse a écrit son texte : mais quelle magnifique inspiration ! Cet arc-en-ciel qui semble unir ciel et terre, qui coïncide avec le retour de la lumière après la tristesse de la pluie, c’est un beau symbole pour l’Alliance entre Dieu et l’humanité ; sans compter le jeu de mots qui est valable en hébreu comme en français : dans les deux langues, c’est le même mot qui désigne l’arc en ciel et l’arc de tir qui servait alors pour la guerre : l’image qui nous est suggérée, c’est Dieu qui laisse son arme posée au mur.

Le message de l’auteur biblique, ici, c’est : chaque fois que vous voyez un arc-en-ciel, souvenez-vous que Dieu est l’ami des hommes. J’ai bien dit « l’auteur biblique ». Il parle d’Alliance entre Dieu et les hommes, il parle d’arc-en-ciel. Mais c’est l’Esprit Saint qui l’inspire. Ailleurs on ne parle pas encore de la même manière. Car la Bible n’est pas le seul livre à parler du Déluge, mais elle est le seul à en parler de cette manière.

Je m’explique : la Bible n'est pas la première à avoir raconté une histoire de déluge : le récit du livre de la Genèse a été écrit entre 1000 et 500 av. J.-C. Or, bien avant, vers 1600 av. J.C., en Mésopotamie circulaient deux légendes (celles d'Atra-Hasis et de Gilgamesh), qui racontent également un déluge : les récits du déluge, celui de la Bible et ceux de Babylone, se ressemblent beaucoup ; si bien qu’il paraît évident que l'auteur biblique connaissait les récits babyloniens. L'histoire est à peu près la même : un héros (qui s’appelle Atra-Hasis ou bien Outnapishtim en Babylonie, Noé dans la Bible) est averti par la divinité d’un déluge imminent. Il construit un bateau et y fait monter toute sa famille et des spécimens de tous les animaux ; les écluses du ciel s'ouvrent et le déluge engloutit la terre ; lorsque la pluie cesse, le bateau s'arrête et le capitaine lâche des oiseaux qui partent en reconnaissance pour voir où en est l'assèchement de la terre. Quand la terre est redevenue habitable, le héros quitte l'arche avec sa famille et offre un sacrifice.

L’EXPLICATION DU DÉLUGE À BABYLONE ET DANS LA BIBLE

Il y a donc d'énormes ressemblances entre le récit biblique et ses ancêtres babyloniens ; mais il y a aussi des différences, et ce sont elles qui nous intéressent. C'est là que l'on peut déchiffrer la Révélation.

En ce qui concerne la cause du déluge, pour commencer, partout à cette époque, on est persuadé que Dieu est la cause première de tous les événements ; donc, dans les récits babyloniens et biblique, il ne fait aucun doute que le déluge a été commandé par la divinité ; mais ce n'est pas pour les mêmes raisons : à Babylone, on raconte que les dieux sont fatigués par les hommes qu'ils avaient créés pour leur bon plaisir et leur service, et qui, en fin de compte, troublent leur tranquillité ; dans la Bible, le message est tout différent : les hommes ne sont pas les jouets des caprices de Dieu ; c'est leur conduite mauvaise qui a contrecarré le projet initial ; voilà ce que dit la Bible : « Le SEIGNEUR vit que la méchanceté de l’homme se multipliait sur la terre : à longueur de journée, son cœur n’était porté qu’à concevoir le mal et le SEIGNEUR se repentit d’avoir fait l’homme sur la terre. Il s’en affligea et dit : J’effacerai sur la surface du sol l’homme que j’ai créé... Mais Noé trouva grâce aux yeux du SEIGNEUR ».

Ce qui veut dire que, pour l’auteur biblique, premièrement, les hommes sont responsables de leur destin ; deuxièmement, Dieu n’engloutit pas les innocents avec les coupables.

Autre différence, à la fin du voyage, le déluge une fois terminé, dans l’épopée de Gilgamesh, le héros babylonien est emmené au ciel et devient lui-même une divinité : il échappe définitivement au sort de l’humanité. La Bible entrevoit tout autre chose : Noé reste un homme avec lequel Dieu renouvelle son projet de la Création. L’auteur emploie les mêmes mots pour Noé et pour Adam : « Soyez féconds et prolifiques, remplissez la terre... » (Gn 9, 2 et Gn 1, 28). Et Dieu plante définitivement son arc dans les nuages pour faire Alliance avec l’humanité.


PSAUME 24 (25), 4-5ab, 6-7, 8-9

 

4 SEIGNEUR, enseigne-moi tes voies,
fais-moi connaître ta route.
5 Dirige-moi par ta vérité, enseigne-moi,
car tu es le Dieu qui me sauve.
6 Rappelle-toi, SEIGNEUR, ta tendresse,
ton amour qui est de toujours.
7 Oublie les révoltes, les péchés de ma jeunesse,
dans ton amour, ne m'oublie pas.
8 Il est droit, il est bon, le SEIGNEUR,
lui qui montre aux pécheurs le chemin.
9 Sa justice dirige les humbles,
il enseigne aux humbles son chemin.

--------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------

TU ES LE DIEU QUI ME SAUVE

Le psaume 24/25 est l'un de ceux qui nous sont proposés le plus souvent par la liturgie : ce qui veut dire qu'il doit être pour nous le modèle de la prière par excellence. Effectivement, on y trouve rassemblés les thèmes majeurs de la prière et de la foi d'Israël. Dans les quelques versets d'aujourd'hui, j'en retiens au moins trois :

Dieu nous sauve, Dieu nous enseigne, Dieu nous aime. Et c’est parce qu’il nous aime qu’il nous sauve et nous enseigne.

Premier thème : le Dieu qui sauve ; c’est le premier article du credo d’Israël, et le verbe « sauver » dans la foi juive, est synonyme de « libérer ». Dieu a libéré son peuple de l’esclavage en Egypte, d’abord ; il l’a libéré de l’Exil à Babylone, ensuite : deux expériences de salut, de libération accompagnées d’un formidable déplacement géographique ; le don de la terre Promise, la première fois, puis le retour à Jérusalem.

Mais il y a d’autres esclavages, et donc d’autres libérations : Dieu en se révélant progressivement à son peuple, l’a, par le fait même, libéré des idoles ; le pire esclavage au monde est celui de l’idolâtrie. Parce que, même en prison ou en esclavage, on peut encore arriver à garder sa liberté intérieure ; mais quand on est sous la coupe d’une idole, il n’y a plus de liberté intérieure.

Ne serait-ce pas même la définition d’une idole : ce qui occupe nos pensées au point de prendre la première place dans notre vie, et en définitive, de penser à notre place !

Ce Dieu libérateur invite ceux qui croient en lui à être à leur tour des libérateurs ; en ce début de Carême, il n’est pas inutile de nous rappeler le fameux texte d’Isaïe : « Le jeûne que je préfère, n’est-ce pas ceci : dénouer les liens provenant de la méchanceté, détacher les courroies du joug, renvoyer libres ceux qui ployaient, bref que vous mettiez en pièces tous les jougs ! N’est-ce pas partager ton pain avec l’affamé ? Et encore : les pauvres sans abri, tu les hébergeras, si tu vois quelqu’un nu, tu le couvriras : devant celui qui est ta propre chair, tu ne te déroberas pas. Alors ta lumière poindra comme l’aurore... ta justice marchera devant toi et la gloire du SEIGNEUR sera ton arrière-garde. » (Is 58, 6-8).

IL ENSEIGNE AUX HUMBLES SON CHEMIN

Deuxième thème de la foi d’Israël : la Loi est un cadeau de Dieu ; c’est la conséquence de la découverte que Dieu nous libère ; la Loi est donnée à Israël pour lui enseigner à vivre en peuple libre et pour être à son tour libérateur. « SEIGNEUR, enseigne-moi tes voies... Dirige-moi par ta vérité, enseigne-moi... Le SEIGNEUR enseigne aux humbles son chemin... Il montre aux pécheurs le chemin, sa justice dirige les humbles ».

Après avoir dicté la Loi à Moïse, Dieu lui a dit, comme une confidence : « Si seulement leur cœur était décidé à me craindre et à observer tous les jours tous mes commandements, pour leur bonheur et celui de leurs fils, à jamais ! » (Dt 5, 29) et Moïse a dit au peuple : « Vous veillerez à agir comme vous l’a ordonné le SEIGNEUR votre Dieu sans vous écarter ni à droite ni à gauche. Vous marcherez toujours sur le chemin que le SEIGNEUR votre Dieu vous a prescrit afin que vous restiez en vie, que vous soyez heureux et que vous prolongiez vos jours dans le pays dont vous allez prendre possession » (Dt 5, 32 - 33).

On notera au passage l’image du chemin : « SEIGNEUR, enseigne-moi tes voies, fais-moi connaître ta route... Le Seigneur montre aux pécheurs le chemin, il enseigne aux humbles son chemin. » Et le verbe « diriger » évoque bien lui aussi l’image d’un chemin : « Dirige-moi par ta vérité... Sa justice dirige les humbles ».

L’image du chemin est typique des psaumes pénitentiels : parce que le péché, au fond, c’est une fausse route. Celui qui parle ici et qui demande à Dieu de lui indiquer le bon chemin (« SEIGNEUR, enseigne-moi tes voies, fais-moi connaître ta route... ») est un pécheur qui sait d’expérience qu’il a bien du mal par lui-même à rester sur le droit chemin. En français aussi, soit dit en passant, on emploie l’image du chemin pour désigner notre conduite morale, puisqu’on parle du « droit chemin ». Et, en hébreu, le mot « conversion » signifie « demi-tour ». Dans la Bible, le pécheur qui se convertit fait un véritable demi-tour ; il tourne le dos aux idoles, quelles qu’elles soient, qui le faisaient esclave et il se tourne vers Dieu qui le veut libre. Au fond, le véritable examen de conscience, ce pourrait être celui qui nous fait découvrir ce qui nous empêche d’être libres pour aimer Dieu et nos frères.

RAPPELLE-TOI, SEIGNEUR, TA TENDRESSE DE TOUJOURS

Troisième thème de la foi d’Israël : Dieu est Amour, il n’est que Don et Pardon. « Rappelle-toi, SEIGNEUR, ta tendresse, ton amour qui est de toujours » ; on reconnaît là un écho de la définition que Dieu a donnée de lui-même à Moïse dans le Sinaï : « Dieu miséricordieux et bienveillant, lent à la colère, plein de fidélité et de loyauté... » (Ex 34, 6). Ce qui veut dire, une fois encore, qu’on n’a pas attendu le Nouveau Testament pour accueillir cette révélation. L’amour de Dieu est de toujours, l’Ancien Testament le sait très bien : après l’expérience de la libération d’Égypte, après la découverte de ce Dieu qui propose son Alliance à son peuple, on a pu réfléchir en termes neufs sur l’acte créateur de Dieu ; et, du coup, la conception du peuple d’Israël sur la création s’est mise à différer considérablement de celle des autres peuples. Désormais, on a compris que l’acte créateur de Dieu est un acte d’amour ; si Dieu a créé l’humanité, ce n’est pas pour satisfaire ses caprices ou son désir d’avoir des esclaves, comme on croyait en Mésopotamie, c’est par amour.

Un amour qui s’étend à l’humanité de tous les pays et de toutes les époques : c’est ce qu’exprime le récit du Déluge, qui est notre première lecture de ce premier dimanche de Carême. En Israël, quand on pense à l’Alliance proposée par Dieu à son peuple élu, on n’oublie jamais qu’elle s’inscrit dans un cadre plus large qui est l’Alliance de Dieu avec toute l’humanité.

Enfin, puisqu’il est Amour, Dieu n’attend rien en retour : l’amour est toujours gratuit, ou alors ce n’est pas de l’amour ! Il suffit de se laisser combler. Décidément ce psaume 24/25 est tout indiqué pour entrer en Carême !


DEUXIÈME LECTURE – 1 Pierre 3, 18 - 22

Bien-aimés,
18 le Christ, lui aussi,
a souffert pour les péchés,
une seule fois,
lui, le juste, pour les injustes,
afin de vous introduire devant Dieu ;
il a été mis à mort dans la chair,
mais vivifié dans l'Esprit.
19 C'est en lui qu'il est parti proclamer son message
aux esprits qui étaient en captivité.
20 Ceux-ci, jadis, avaient refusé d’obéir,
au temps où se prolongeait la patience de Dieu,
quand Noé construisit l'arche,
dans laquelle un petit nombre, en tout huit personnes,
furent sauvées à travers l'eau.
21 C'était une figure du baptême
qui vous sauve maintenant :
le baptême ne purifie pas de souillures extérieures,
mais il est l’engagement envers Dieu d’une conscience droite,
et il sauve par la résurrection de Jésus Christ,
22 lui qui est à la droite de Dieu,
après s’en être allé au ciel,
lui à qui sont soumis les anges,
ainsi que les Souverainetés et les Puissances.

--------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------

LE CHRIST A ACCEPTÉ DE SOUFFRIR

On sait peu de choses sur les circonstances de la rédaction de cette lettre, adressée par saint Pierre à des Chrétiens d’Asie Mineure, ce que nous appelons aujourd’hui la Turquie ; on suppose qu'il s'agit d'une période de persécution, puisque Pierre dit « le Christ a souffert lui aussi. »

Ce qui explique les encouragements prodigués à plusieurs reprises par l'apôtre ; par exemple : « Au cas où vous auriez à souffrir pour la justice, heureux êtes-vous... Soyez toujours prêts à justifier votre espérance devant ceux qui vous en demandent compte (sous-entendu devant les tribunaux). » (1 P 3, 14-15). Et c’est là que commence notre texte d’aujourd’hui par les mots « Car le Christ est mort pour les péchés, une fois pour toutes... »  Traduisez : votre espérance s’appuie sur la mort et la résurrection du Christ, c’est cet événement pascal qui doit vous donner toutes les audaces.

En évoquant la souffrance du Christ, Pierre applique à Jésus l’image du Serviteur souffrant d’Isaïe (Is 53) : « Lui, le juste, il a souffert pour les injustes... » Pierre n’a pas besoin d’en dire plus :

car, un peu plus haut, dans cette même lettre, il a longuement développé ce thème : « Le Christ a souffert pour vous, vous laissant un exemple afin que vous suiviez ses traces. Lui qui n’a pas commis de péché et dans la bouche duquel il ne s’est pas trouvé de tromperie ; lui qui, insulté, ne rendait pas l’insulte, dans sa souffrance ne menaçait pas, mais s’en remettait au juste Juge ; lui qui, dans son propre corps a porté nos péchés sur le bois, afin que, morts à nos péchés, nous vivions pour la justice ; lui dont les meurtrissures vous ont guéris. Car vous étiez égarés comme des brebis, mais maintenant vous vous êtes tournés vers le berger et le gardien de vos âmes. » (1 P 2, 21-24).

Ses lecteurs, visiblement familiers de l’Ancien Testament, comprennent très bien l’allusion. Celui que le prophète Isaïe appelle le « Serviteur » est un envoyé de Dieu : il est persécuté, mais la vision de ses souffrances convertit le cœur de son peuple. Alors ce Serviteur éliminé injustement est reconnu juste et connaît un véritable triomphe : « Il est haut placé, élevé, exalté à l’extrême » disait Isaïe (53, 1). Là encore, Pierre fait l’application à Jésus-Christ : « Dans sa chair, il a été mis à mort, dans l’esprit (c’est-à-dire par l’Esprit), il a été rendu à la vie... (il est ressuscité), il est monté au ciel, au-dessus des anges et de toutes les puissances invisibles, à la droite de Dieu. »

Et tout ceci, c’était pour nous, « afin de nous introduire devant Dieu » comme dit Pierre. Et l’expression « pour nous » est à entendre au sens le plus large possible : c’est-à-dire que, tous, qui que nous soyons, pouvons bénéficier de cette œuvre du Christ : « Il est mort pour les injustes ». Même ceux qui, au temps de Noé, n’avaient pas été dignes de monter dans l’Arche, même ceux-là ont entendu désormais le message du salut : « Il est allé proclamer son message à ceux qui étaient prisonniers de la mort. Ceux-ci, jadis, s’étaient révoltés au temps où se prolongeait la patience de Dieu, quand Noé construisit l’arche. »

SON EXEMPLE PEUT TRANSFORMER NOS CŒURS

Donc, s’il fallait résumer le début de ce passage, on pourrait dire : le Christ est mort pour tous une fois pour toutes. Reste à savoir comment nous entrons dans ce salut offert : en acceptant de nous attacher au Christ, de nous greffer sur lui pour qu’il nous transforme à son image. Concrètement, Pierre nous dit que cette transformation s’opère « par le Baptême ». Reprenant l’exemple de Noé, il dit : « Noé construisit l’arche, dans laquelle un petit nombre de personnes, huit en tout, furent sauvées à travers l’eau. C’était une image du Baptême qui vous sauve maintenant... » Il veut dire ici que les baptisés sont comme Noé sortant à l’air libre après le Déluge ; Noé, parce qu’il était un homme au cœur droit, a pu entendre et accepter la proposition d’Alliance de Dieu : « Voici que moi, j’établis mon alliance avec vous... » (Gn 9, 9 : notre première lecture). A notre tour, sortant des eaux du Baptême, nous pouvons entrer dans la Nouvelle Alliance : il nous suffit d’être prêts à nous « engager envers Dieu avec une conscience droite ». « Être baptisé, ce n’est pas être purifié de souillures extérieures, mais s’engager envers Dieu avec une conscience droite, et participer ainsi à la résurrection de Jésus Christ. »

On retrouve ici en filigrane un autre thème cher à Pierre, celui de la pierre d’achoppement : pour celui qui croit, Jésus-Christ est un rocher sur lequel il s’appuie ; pour celui qui refuse de croire, Jésus-Christ est la pierre d’achoppement, le rocher qui fait tomber. L’eau joue le même rôle : cause de mort pour ceux qui refusent de croire, cause de vie pour les baptisés. L’eau a noyé les contemporains de Noé... elle a noyé les Égyptiens (au temps de Moïse) ; la même eau a porté le bateau de Noé et a protégé le peuple en se retirant devant lui et en faisant des remparts de part et d’autre de son passage. La même eau peut faire de nous des frères de Jésus-Christ, par le Baptême : il nous suffit de croire, avec une « conscience droite ».

Désormais, nous sommes comme Noé : il a été sauvé, mis à part, en quelque sorte, pour être le signe et le témoin de la volonté de Dieu de faire Alliance avec l’humanité tout entière ; à notre tour, baptisés, nous sommes signes et témoins de l’Alliance universelle. Pierre insiste sur cette universalité de la proposition d’Alliance de Dieu : c’est pour cela qu’il note le chiffre « huit » : « Quand Noé construisit l’arche... un petit nombre de personnes, huit en tout, furent sauvées à travers l’eau. » Huit, dès l’Ancien Testament, était le chiffre de la Création nouvelle, puisque la première Création (Gn 1) se déroulait en sept jours. Ces huit personnes (Noé, sa femme, et les trois couples de ses enfants) étaient ceux par qui Dieu reprenait son projet de création. Ce n’était encore qu’une image : la véritable re-création commence avec la résurrection du Christ, la nouvelle humanité naît dans les eaux du Baptême : c’est pour cela que de nombreux baptistères chrétiens des premiers siècles ou des clochers d’églises sont octogonaux.


ÉVANGILE – Marc 1, 12 - 15

En ce temps-là,
Jésus venait d'être baptisé
12 Aussitôt l'Esprit le pousse au désert
13 et, dans le désert,
il resta quarante jours,
tenté par Satan.
Il vivait parmi les bêtes sauvages,
et les anges le servaient.
14 Après l'arrestation de Jean,
Jésus partit pour la Galilée
proclamer l’Évangile de Dieu ;
15 il disait : « Les temps sont accomplis :
le règne de Dieu est tout proche.
Convertissez-vous
et croyez à l’Évangile. »

--------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------

LES TENTATIONS DE JÉSUS

Chaque année, le premier dimanche de Carême, nous lisons le récit des Tentations chez l'un des trois évangélistes synoptiques ; cette année, nous les lisons dans Saint Marc, c'est-à-dire dans la version la plus discrète possible : « Jésus venait d’être baptisé. Aussitôt, l’Esprit le pousse au désert. Et dans le désert il resta quarante jours, tenté par Satan. Il vivait parmi les bêtes sauvages et les anges le servaient. »

Marc ne nous précise pas quelles tentations Jésus a dû affronter, mais la suite de son évangile nous permet de les deviner : ce sont toutes les fois où il a dû dire non ; parce que les pensées de Dieu ne sont pas celles des hommes, et que, homme lui-même, il était entouré d’hommes, il a dû faire sans cesse le choix de la fidélité à son Père.

L’épisode qui nous vient tout de suite à l’esprit, c’est ce qui s’est passé près de Césarée de Philippe : « En chemin, Jésus interrogeait ses disciples : Qui suis-je, au dire des hommes ? Ils lui dirent Jean le Baptiste ; pour d’autres, Elie ; pour d’autres, l’un des prophètes. Et lui leur demandait : Et vous, qui dites-vous que je suis ? Prenant la parole, Pierre lui répond : Tu es le Christ. Alors il leur commanda sévèrement de ne parler de lui à personne. » (Mc 8, 27-30).

Cette sévérité même est certainement déjà signe d’un combat intérieur. Et tout de suite après, Marc enchaîne « Il commença à leur enseigner qu’il fallait que le Fils de l’Homme souffre beaucoup, qu’il soit rejeté par les anciens, les grands prêtres et les scribes, qu’il soit mis à mort et que, trois jours après, il ressuscite. » (Ce qui, évidemment, cadrait mal avec le titre glorieux qui venait de lui être décerné par Pierre). Et vous connaissez la suite : « Pierre, le tirant à part, se mit à le réprimander. Mais lui, se retournant et voyant ses disciples, réprimanda Pierre ; il lui dit : Retire-toi ! Derrière moi, Satan, car tes vues ne sont pas celles de Dieu mais celles des hommes. » Il y a là, dans la bouche de Jésus l’aveu de ce qui fut la plus forte peut-être des tentations : celle d’échapper aux conséquences tragiques de l’annonce de l’évangile.

Tentation terriblement subtile : car elle s’accommode parfaitement bien d’un beau discours ; c’est au moment même où Pierre vient de faire la plus belle déclaration, le plus bel examen de théologie (!), qu’il est pour le Christ occasion de tentation.

Jusqu’à la dernière minute, à Gethsémani, il aura la tentation de reculer devant la souffrance : « Mon âme est triste à en mourir... Père, à toi tout est possible, écarte de moi cette coupe ! Pourtant, non pas ce que je veux, mais ce que tu veux ! » (Mc 14, 34-36) Il est bien clair ici que sa volonté doit faire effort pour s’accorder à celle de son Père.

Jésus a eu certainement, on vient de le voir, la tentation de ne pas souffrir ; il a connu aussi celle de réussir ; là encore, son entourage l’y poussait ; le succès pouvait bien devenir un piège : « Tout le monde te cherche » (Mc 1, 37), lui disaient ses disciples à Capharnaüm ; je vous rappelle le contexte ; le matin du sabbat à la synagogue, d’abord, où il avait délivré un possédé, puis la journée au calme chez Simon et André, où il avait guéri la belle-mère de Pierre ; le soir tous les alentours étaient là, qui avec son malade, qui avec son possédé ; et il avait guéri de nombreux malades ; la nuit suivante, avant l’aube, il était sorti à l’écart pour prier ; déception à la maison quand le jour s’était levé : s’il était parti ?

« Tout le monde te cherche »... Il avait dû s’arracher : « Allons ailleurs dans les bourgs voisins, pour que j’y proclame aussi l’Évangile : car c’est pour cela que je suis sorti. » (Mc 1, 38). Pour cela et pas pour autre chose... Elle est là, la tentation : se laisser détourner de sa mission.

LE CHOIX DE LA FIDÉLITÉ

Cela a commencé très tôt, certainement, quand il a fallu affronter les moqueries de quelques proches ; toute vocation au service des autres impose des arrachements ; sa propre famille a parfois été un obstacle à sa mission : « Les gens de sa parenté vinrent pour s’emparer de lui. Car ils disaient il a perdu la tête » (Mc 3, 21).

Cette souffrance de l'incompréhension traduit une autre sorte de tentation, celle de convaincre par des actes spectaculaires : « Les Pharisiens vinrent et se mirent à discuter avec Jésus ; pour lui tendre un piège, ils lui demandent un signe qui vienne du ciel. Poussant un profond soupir, Jésus dit : Pourquoi cette génération demande-t-elle un signe ? En vérité, je vous le déclare, il ne sera pas donné de signe à cette génération... Et les quittant, il remonta dans la barque et il partit sur l’autre rive. » (Mc 8,11-12). Très certainement, quand Jésus décide brusquement de fausser compagnie à ses interlocuteurs du moment, que ce soient ses amis ou ses adversaires, c'est qu'il a un choix à faire.

Ce choix est celui de la fidélité à sa mission : qu'il soit le Messie, tout le monde y pense depuis le début ; mais le problème c'est qu'une fois encore, les pensées de Dieu ne sont pas les nôtres ; par exemple, on attendait, on espérait un Messie politiquement puissant, qui chasserait l'occupant romain et restaurerait la liberté politique d'Israël ; Jésus a dû sans cesse prêcher la seule grandeur de l'amour ; c’est pour cela qu’à plusieurs reprises, il impose le secret à ceux qui ont entrevu son mystère (que ce soit à la Transfiguration ou ailleurs) : il ne veut pas laisser son entourage s'engager sur une fausse piste.

On ne s’étonne pas non plus qu’il ait vécu paisiblement au désert pendant quarante jours (chiffre symbolique) au milieu des bêtes sauvages : car c'est bien ainsi que le prophète Isaïe avait défini l'harmonie qui règnera dans la création nouvelle : « Le loup habitera avec l'agneau, le léopard se couchera près du chevreau. » (Is 11). Marc nous dit ici : Jésus est l'homme véritablement libre par rapport à toutes les tentations, le premier-né de l'humanité nouvelle.

Commentaires de Marie-Noëlle Thabut, année liturgique B, 1er dimanche de Carême (22 février 2015)

Partager cet article

10 février 2015 2 10 /02 /février /2015 00:16

Ces commentaires, trouvés sur le site "Église catholique en France", permettent à toute personne de bonne volonté, chrétienne ou non, de mieux comprendre la Bible, le livre le plus diffusé au monde, en
  • décodant le langage imagé utilisé par l'auteur.

Attention le texte écrit peut différer des versions audio (Radio-Notre-Dame) et vidéo (KTO TV) qui ont été modifiées par Marie-Noëlle Thabut, parfois pour les améliorer, parfois pour s'adapter aux formats imposés par ces chaînes de radio ou de télévision. Dans cette hypothèse, nous mettons en italiques les passages supprimés pour ces médias.

Je souhaite arriver à mettre ici, chaque dimanche, les commentaires de Marie-Noëlle Thabut. Ma seule contribution consiste à surligner les passages que je trouve les plus enrichissants et à écrire en rouge ceux qui parlent d'un thème qui m'est cher : la liberté (trois autres pages de mon blog sont consacrées à ces passages des Évangiles, du reste du Nouveau Testament ou de l'Ancien Testament qui parlent de la liberté). D'après Marie-Noëlle Thabut, "... si nous ne trouvons pas dans les textes une parole libérante, c'est que nous ne les avons pas compris."

 

Version audio, trouvée sur le site de Radio-Notre-Dame (disponible seulement à compter du 15 février 2015).

En bas de page, vous avez désormais les versions vidéo des commentaires, trouvées sur KTO TV.

PREMIÈRE LECTURE – Lévitique 13, 1-2. 45-46

1 Le SEIGNEUR parla à Moïse et à son frère Aaron et leur dit :
2 « Quand un homme aura sur la peau
une tumeur, une inflammation ou une pustule,
qui soit une tache de lèpre,
on l’amènera au prêtre Aaron
ou à l’un des prêtres ses fils.
45 Le lépreux atteint d’une tache
portera des vêtements déchirés et les cheveux en désordre,
il se couvrira le haut du visage jusqu’aux lèvres,
et il criera : Impur ! Impur !
46 Tant qu’il gardera cette tache, il sera vraiment impur.
C’est pourquoi il habitera à l’écart,
Son habitation sera hors du camp. »


LE LÉVITIQUE, UN LIVRE À DÉCOUVRIR
Le livre du Lévitique n’est pas des plus faciles : il représente vingt-sept chapitres de réglementation souvent très minutieuse ; il n’y est question que du sacerdoce, et des règles à observer dans le culte aussi bien que dans la vie quotidienne pour rester dans l’Alliance avec Dieu. On est visiblement en présence d’un courant théologique particulier, très clérical : dans lequel les prêtres (les lévites, ce que l’on appelle le milieu sacerdotal) sont les intermédiaires privilégiés entre Dieu et le peuple.

Rien à voir avec le livre du Deutéronome que nous lisions pour le quatrième dimanche, qui relève visiblement d’un autre courant théologique, dans lequel ce sont les prophètes qui sont les porte-parole de Dieu.

Il faut savoir qu’après l’Exil, alors qu’il n’y avait plus ni roi ni prophète en Israël, ce sont les prêtres qui ont assumé la responsabilité de la survie spirituelle et même politique du peuple de l’Alliance. Car pour eux, et c’est ce qui fait la beauté profonde de ce livre, si on veut bien dépasser la première impression pour lire entre les lignes, l’Alliance proposée par Dieu à Israël est un honneur et une nécessité vitale : le Dieu Saint (c’est-à-dire le Tout-Autre) propose une véritable communion d’amour à ce petit peuple ; il est donc de la plus haute importance pour les fils d’Israël de rester dignes de la rencontre avec le Dieu Saint.

Nous lisons rarement le Livre du Lévitique, mais, pour ce dimanche, il nous est proposé pour introduire l’évangile qui rapporte un cas de guérison de la lèpre par Jésus. Nous ne pouvons pas comprendre l’importance de ce miracle si nous ne connaissons pas le contexte dans lequel Jésus a agi : car les prescriptions de la loi du Lévitique concernant les lépreux étaient encore en vigueur de son temps.

Ces prescriptions nous paraissent rudes : quand on a le malheur d’être malade, c’est évidemment une souffrance supplémentaire d’être un exclu. Or c’était très strict ; dès que quelqu’un présentait des signes d’une maladie de peau évolutive du type de la lèpre, il devait aussitôt se présenter au prêtre qui procédait à un examen en règle et qui décidait s’il fallait déclarer cette personne impure ; la déclaration d’impureté était une véritable mise à l’écart de toute vie religieuse, et donc à l’époque, de toute vie sociale. Car, être impur, c’était être inapte au culte et se voir privé de tout contact avec les autres membres du peuple saint qui doivent tout faire pour préserver leur pureté. Ainsi exclu de la communauté des vivants, le lépreux lui-même portait son propre deuil (vêtements déchirés, cheveux en désordre : versets 45-46).

Job en était un bon exemple : atteint de la lèpre, il en avait tiré lui-même les conséquences et s’était installé sur la décharge publique (Jb 2, 8) : il ne faisait en cela qu’observer cette législation du livre du Lévitique.

Quand le malade pouvait se considérer comme guéri, il se présentait de nouveau devant le prêtre, lequel procédait à un deuxième examen très approfondi et déclarait la guérison et donc le retour à l’état de pureté et à la vie normale. Cette réintégration du malade guéri s’accompagnait de nombreux rites dits de purification : aspersions, bains, sacrifices.

LE PRINCIPE DE PRÉCAUTION
Pourquoi la lèpre prenait-elle une telle importance dans la vie sociale ? Probablement parce que c’est une maladie éminemment contagieuse, que personne ne savait encore soigner. La sagesse imposait donc la prudence pour préserver le reste de la population. On a là encore une preuve de la hiérarchie des priorités qui avait cours en Israël : le bien-être de l’individu doit céder le pas devant l’intérêt collectif.

A noter que, à l’époque actuelle, pour préserver une population d’un risque de contamination bactérienne, on n’hésitera pas à prescrire une mise en quarantaine des personnes déjà atteintes. Certains écoliers sont prudemment interdits d’école lorsqu’il y a soupçon de méningite, par exemple. S’il s’agit d’animaux (peste aviaire, vache folle ou autre), on procèdera à des abattages systématiques. Notre vingt-et-unième siècle gère ainsi ce qu’il pense être un indispensable principe de précaution. Conscient pourtant que la personne mise en quarantaine subit une réelle exclusion, le pouvoir politique n’hésite pas à édicter de telles mesures, au nom de l’intérêt commun.

Par ailleurs, spontanément on pensait que la maladie est toujours la conséquence d’un péché. Car Dieu est juste, nul n’en doute, et, à l’époque, on avait une conception pour ainsi dire arithmétique de la justice : les hommes bons sont récompensés à proportion de leurs mérites et les méchants sont punis selon une juste évaluation de leurs péchés. Cette loi que l’on appelle parfois la « logique de rétribution » ne souffrait, pensait-on, aucune exception. Au point que, devant une personne malade, on déduisait automatiquement qu’elle avait péché. Il y avait donc, là encore, une autre contagion à éviter. C’est pour cela, d’ailleurs, que le lépreux devait s’adresser au prêtre (et non au médecin !) pour déclarer la maladie aussi bien que la guérison.

Il faut croire qu’au temps de Jésus les choses n’avaient guère changé puisque les lépreux engendraient encore la même répulsion et les mêmes mesures d’exclusion. Il a fallu un long travail de la Révélation pour découvrir que le Dieu miséricordieux est attiré par la misère (c’est le sens même du mot « miséricordieux »), et que nul n’est exclu, ce que Jésus est venu prouver par ses paroles et par ses actes.

Complément

La lèpre fut longtemps considérée comme une maladie irrémédiablement incurable à tel point que les cas de guérison apparaissaient comme des miracles. A cet égard, l’exemple du général syrien, Naaman, est révélateur. Quand il s’était découvert lépreux, il était allé au palais de Damas, demander à son roi d’intervenir en sa faveur auprès du roi d’Israël ; car le bruit courait qu’il y avait là-bas un prophète guérisseur (il s’agit d’Élisée). Ce qui nous intéresse aujourd’hui dans l’histoire de Naaman, c’est la réaction du roi d’Israël qui prouve à quel point la lèpre passait alors pour un fléau sans recours. Quand il reçut la lettre du roi de Damas lui disant « Je t’envoie mon serviteur, le général Naaman, pour que tu le guérisses de sa lèpre », le roi d’Israël fut pris de panique. Le livre des Rois raconte : « Après avoir lu la lettre, le roi déchira ses vêtements et dit : Suis-je Dieu, capable de faire mourir et de faire vivre, pour que celui-là m’envoie quelqu’un pour le délivrer de sa lèpre ? Sachez donc et voyez : il me cherche querelle ! » (2 R 5, 7). Traduisez : bien sûr, je n’ai aucun espoir de sauver Naaman et le roi de Damas m’en voudra et je vais vers une catastrophe ; il est en train de se forger un prétexte pour pouvoir m’attaquer (voir le commentaire de cet épisode au vingt-huitième dimanche du Temps Ordinaire de l’année C).

 


PSAUME 31 (32), 1-2, 5ab, 5c.11

1 Heureux l'homme dont la faute est enlevée,
et le péché remis !
2 Heureux l'homme dont le SEIGNEUR ne retient pas l'offense,
dont l'esprit est sans fraude.
5 Je t'ai fait connaître ma faute,
je n'ai pas caché mes torts.
J'ai dit : je rendrai grâce au SEIGNEUR
en confessant mes péchés.
Toi, tu as enlevé l'offense de ma faute.
11 Que le SEIGNEUR soit votre joie !
Exultez, hommes justes !
Hommes droits, chantez votre allégresse !


LA JOIE DES PÉCHEURS PARDONNÉS
« Heu­reux l’homme dont la fau­te est en­le­vée, et le pé­ché re­mis ! » Un pé­cheur par­don­né rend grâ­ce : rien d’étonnant, c’est l’expérience millé­nai­re des croyants. A com­men­cer par Da­vid, qui est resté dans les mémoires comme le type même du pécheur à la fois repentant et heureux du pardon accordé par Dieu1.

Et on peut lire dans l’Ancien Testament des récits de célébrations pénitentielles qui étaient de véritables fêtes du pardon. Cel­le qui fut cé­lé­brée à la de­man­de du roi Ézé­chias est par­ti­cu­liè­re­ment bien dé­cri­te : « Le roi Ézé­chias ré­u­nit les chefs de la ville et il mon­ta à la Mai­son du SEI­GNEUR (le tem­ple). On ame­na sept tau­reaux, sept bé­liers, sept agneaux et sept boucs pour un sa­cri­fi­ce pour le pé­ché à l’intention de la mai­son roya­le, du sanc­tuai­re (le Tem­ple avait été pro­fa­né) et de Ju­da (le peu­ple), puis il dit aux prê­tres, fils d’Aaron, de les of­frir sur l’autel du SEI­GNEUR... Ézé­chias or­don­na d’offrir le sacrifice sur l’autel et, au mo­ment où com­men­çait le sacrifice, com­men­cè­rent aus­si le chant pour le Sei­gneur et le jeu des trom­pet­tes, avec l’accompagnement des in­stru­ments de Da­vid, le roi d’Israël. Tou­te l’assemblée res­ta pro­ster­née, le chant se pro­lon­gea et les trom­pet­tes jouè­rent, tout ce­la jusqu’à la fin du sacrifice. Com­me on fi­nis­sait de l’offrir, le roi et tous les as­si­stants avec lui s’inclinèrent et se pro­ster­nè­rent. En­sui­te le roi Ézé­chias et les chefs di­rent aux lé­vi­tes de louer le Sei­gneur (en chan­tant des psau­mes)... et ils le louè­rent à cœur joie, puis ils s’agenouillèrent et se pro­ster­nè­rent. » (2 Ch 29, 20... 30).

Mais la gran­de par­ti­cu­la­ri­té de ce psau­me 31/32 est son in­sis­tan­ce sur l’importance de l’aveu ; c’est l’objet d’une strophe en­tiè­re : « Je t’ai fait connaî­tre ma fau­te, je n’ai pas ca­ché mes torts. J’ai dit : je ren­drai grâ­ce au SEI­GNEUR en confes­sant mes pé­chés. » Le li­vre des Pro­ver­bes avait dé­jà par­lé de l’aveu com­me condi­tion de l’accueil du par­don de Dieu : « Qui ca­che ses fau­tes ne ré­us­si­ra pas ; qui les avoue et y re­non­ce ob­tien­dra mis­é­ri­cor­de. » (Pr 28, 13). Non pas que Dieu condi­tion­ne son par­don ! Com­me on dit que « Dieu est Amour », on peut di­re que « Dieu est Par­don » ; car le par­don n’est rien d’autre que l’acte mê­me d’aimer le pé­cheur. Ou alors on ne pour­rait pas di­re que Dieu est « mis­é­ri­cor­dieux », ce qui est pour­tant l’une des dé­fi­ni­tions qu’il a don­nées de lui-mê­me de­puis fort long­temps.

L’IMPORTANCE DE L’AVEU
Mais l’aveu res­te né­ces­sai­re (pour nous) car il est l’indispensable opé­ra­tion-vé­ri­té ; c’est le sens du ver­set 2 : « Heu­reux l’homme... dont l’esprit est sans frau­de. »

L’aveu n’a évi­dem­ment pas le pou­voir d’enlever la fau­te, mais il ou­vre no­tre cœur au par­don de Dieu. Isaïe le dit ma­gni­fi­que­ment : « Re­cher­chez le SEI­GNEUR puisqu’il se lais­se trou­ver, ap­pe­lez-le puisqu’il est pro­che. Que le mé­chant aban­don­ne son che­min, et l’homme mal­fai­sant ses pen­sées. Qu’il re­tour­ne vers le SEI­GNEUR qui lui ma­ni­fes­te­ra sa ten­dres­se, vers no­tre Dieu qui par­don­ne abon­dam­ment. CAR vos pen­sées ne sont pas mes pen­sées - ora­cle du SEI­GNEUR. » (Is 55, 6-8). Ce que la pre­miè­re let­tre de saint Jean re­tra­duit à son tour : « Si nous dis­ons : Nous n’avons pas de pé­ché, nous nous éga­rons nous-mê­mes et la vé­ri­té n’est pas en nous. Si nous confes­sons nos pé­chés, fi­dè­le et jus­te com­me il est, il nous par­don­ne­ra nos pé­chés et nous pu­ri­fie­ra de tou­te in­i­qui­té. » (1 Jn 1, 8-9).

Com­ment ne pas être rem­pli de re­con­nais­san­ce ? Au dou­ble sens du ter­me : « confes­ser » ses fau­tes (les re­con­naî­tre), c’est du mê­me mou­ve­ment « confes­ser » (re­con­naî­tre, dé­bor­der de re­con­nais­san­ce pour) l’amour mis­é­ri­cor­dieux, par­don­nant, de Dieu. Le psau­me dé­crit très bien cet­te ex­pé­rien­ce com­me cel­le d’une vé­ri­ta­ble li­bé­ra­tion in­té­rieu­re : le ver­set 3, que la li­tur­gie de ce di­man­che n’a pas re­te­nu, dis­ait la souf­fran­ce mo­ra­le (et peut-être phy­si­que ?) de ce­lui qui se re­fu­sait en­co­re à l’aveu : « Je me tai­sais (re­fus de l’aveu) et mes for­ces s’épuisaient à gé­mir tout le jour ; ta main, le jour et la nuit, pe­sait sur moi ; ma vi­gueur se des­sé­chait com­me l’herbe en été. » Mais après l’aveu, le croyant s’écrie : « Et toi, tu as en­le­vé l’offense de ma fau­te. Tu es un re­fu­ge pour moi, mon abri dans la dé­tres­se, de chants de dé­li­vran­ce tu m’as en­tou­ré. »

Alors il est ar­mé pour de­ve­nir un té­moin du par­don de Dieu ; il com­men­ce par ti­rer les le­çons de son ex­pé­rien­ce et les of­fre à son en­tou­ra­ge : « L’amour du SEI­GNEUR en­tou­re­ra ceux qui comp­tent sur lui. Que le SEI­GNEUR soit vo­tre joie, hom­mes jus­tes ! Hom­mes droits, chan­tez vo­tre al­lé­gres­se ! » Saint Paul qui a fait, lui aus­si, l’expérience per­son­nel­le for­te du par­don de Dieu, ci­te ce psau­me dans la let­tre aux Ro­mains (Rm 4, 6-8) et en ti­re deux le­çons : pre­miè­re­ment, Dieu par­don­ne non à cau­se de nos œuvres, mais gra­tui­te­ment (l’aveu n’étant pas consi­dé­ré com­me une « œuvre ») ; deuxiè­me­ment ce par­don de Dieu est of­fert à tout hom­me (cir­con­cis ou non) : « Heu­reux l’homme dont la fau­te est en­le­vée, et le pé­ché re­mis ! » « Heu­reux l’homme » veut bien di­re « tout hom­me ». Et la let­tre à Ti­mo­thée dit bien com­ment cet­te al­lé­gres­se du pé­cheur par­don­né de­vient un té­moi­gna­ge de sa­lut pour tous (et donc une in­vi­ta­tion à y en­trer) : « S’il m’a été fait mis­é­ri­cor­de, dit Paul, c’est afin qu’en moi, le pre­mier, Christ Jé­sus dé­mon­trât tou­te sa gé­né­ro­si­té, com­me exem­ple pour ceux qui al­laient croi­re en lui, en vue d’une vie éter­nel­le. » (1 Tm 1, 16).

Note

1 - Le nom de David est rap­pe­lé en tê­te de ce psau­me, com­me sou­vent, pour nous in­vi­ter à nous cou­ler dans l’attitude spi­ri­tuel­le de ce­lui qui fut le ty­pe mê­me du pé­cheur re­con­nais­sant pour le pardon reçu.

Complément

Par la sui­te, le roi Manassé a également or­ga­ni­sé une gran­de cé­lé­bra­tion pé­ni­ten­tiel­le au Tem­ple de Jé­ru­sa­lem (2 Ch 33, 16).


DEUXIÈME LECTURE – 1 Corinthiens 10, 31 - 11, 1

Frères,
10, 31 tout ce que vous faites :
manger, boire, ou toute autre action,
faites-le pour la gloire de Dieu.
32 Ne soyez un obstacle pour personne,
ni pour les Juifs, ni pour les païens,
ni pour l’Église de Dieu.
33 Ainsi, moi-même,
en toute circonstance, je tâche de m’adapter à tout le monde,
sans chercher mon intérêt personnel,
mais celui de la multitude des hommes,
pour qu’ils soient sauvés.
11, 1 Imitez-moi,
comme moi aussi j’imite le Christ.

---------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------

NOTRE VIE QUOTIDIENNE N’EST PAS ORDINAIRE
Il y a au moins deux leçons dans ce texte : une affirmation théologique, d’abord, qui devrait nous faire voir notre vie quotidienne sous un autre jour ; et ensuite une leçon de comportement.

L’affirmation théologique est la suivante : parce que Dieu n’a pas dédaigné de se faire homme, aucun des aspects de votre vie n’est méprisable ; Dieu vous a ressemblé en tout, vous pouvez lui ressembler en tout. Car agir « pour sa gloire », cela veut dire que chacun de nos gestes, même les plus ordinaires, peut être un point de ressemblance avec Dieu. Nous ne pourrons plus jamais dire que l’un quelconque de nos gestes « manger, boire, ou n’importe quoi d’autre » serait comme on dit « bassement ordinaire » ! Plus rien n’est méprisable ou indigne ; chacune de nos actions peut être digne de Dieu. Depuis que le Verbe s’est fait chair, comme dit saint Jean, nous savons que toute notre vie dans la chair peut être révélation de Dieu ; quand on parle du « mystère de l’Incarnation », on devrait dire la « merveille de l’Incarnation ». Voilà donc la grande nouvelle : nos gestes les plus ordinaires peuvent être religieux, vécus avec Dieu ; seulement, si l’on en croit Paul, ces mêmes gestes peuvent aussi devenir des obstacles pour les autres : « Ne soyez un obstacle pour personne, ni pour les Juifs, ni pour les païens, ni pour l’Eglise de Dieu. »

Il s’agit ici, encore une fois, du problème posé à la conscience des nouveaux Chrétiens par la coutume païenne de sacrifier des viandes aux idoles : de telles viandes se retrouvaient ensuite (au moins en partie) sur le marché : un chrétien pouvait-il en manger ?

(Sur ce problème, cf. le commentaire de 1 Corinthiens 9, 22 « J’ai partagé la faiblesse des plus faibles », cinquième Dimanche du Temps Ordinaire de l’année B ; les chapitres 6 à 11 de cette première lettre aux Corinthiens traitent de ce problème du comportement chrétien).

La question s’inscrit dans un ensemble beaucoup plus vaste qui est celui de la liberté : sur ce sujet, le grand principe de Paul, c’est : « Tout est permis, mais tout ne convient pas. » (6, 12 ; 10, 23). « Tout est permis », c’est une manière de dire que celui qui croit en Jésus-Christ ne vit pas sous un régime d’obligations et d’interdits ; pour Paul lui-même, élevé dans le plus grand respect et même l’amour de la loi juive, c’est une découverte capitale. Tous les commandements compliqués, précis, minutieux, concernant la circoncision, les ablutions, le sabbat, tout cela est aboli : Dieu ne demande rien, n’exige rien de tout cela. Plus personne ne peut nous imposer des obligations au nom de Dieu, sauf une, celle d’aimer. Quand il était Juif, Paul croyait être agréable à Dieu en observant fidèlement les six cent-treize commandements énumérés par les docteurs de la Loi ; une fois devenu Chrétien, il découvre que nous ne sommes plus « sous la Loi », comme il dit, mais « sous la grâce » (Rm 6, 14).

 

TOUT EST PERMIS, MAIS TOUT NE CONVIENT PAS
« Tout est permis, mais tout ne convient pas » : tout est permis, donc, mais à certaines conditions. La liberté n’est pas la licence de faire n’importe quoi ! Premièrement, il ne s’agit pas de s’affranchir de la loi juive pour retomber dans un autre régime d’obligations ; dans la lettre aux Galates, il insiste : « C’est pour que nous soyons vraiment libres que le Christ nous a libérés »
(Ga 5, 1). Deuxièmement, il reste un commandement, un seul, mais qui doit guider toute notre vie, le commandement d’aimer. Saint Augustin a résumé la doctrine de Paul en une maxime qui devrait nous accompagner toujours : « Aime et fais ce que tu veux ». Cela veut dire que nous sommes libres de prendre des initiatives, libres d’inventer le comportement qui nous paraît le meilleur dans chaque circonstance de notre vie, mais qu’une seule préoccupation doit nous guider dans nos choix, le souci des autres : « Ne soyez un obstacle pour personne, ni pour les Juifs, ni pour les païens, ni pour l’Église de Dieu. » On pourrait traduire « Ne risquez pas de choquer ». Dans les versets qui précèdent tout juste ceux d’aujourd’hui, Paul a dit : « Tout est permis, mais tout n’édifie pas. » (10, 23) : au sens de « tout est permis, mais tout ne construit pas (sous-entendu la communauté) ; il y a des comportements qui sèment la zizanie, et donc détruisent.

On se rappelle que dans cette même lettre aux Corinthiens, Paul parle de l’utilisation des dons de chacun en donnant un seul critère « Que tout se fasse pour l’édification (au sens de construction) commune. » (1 Co 14, 26). A nous donc de choisir en chaque circonstance le comportement qui convient pour construire notre société.

Suit un conseil un peu surprenant : « Imitez-moi » ; ce n’est pas de l’orgueil de la part de l’apôtre, évidemment, mais le conseil avisé de celui qui a déjà affronté les difficultés ; lui qui est Juif mais de culture grecque, et qui a fait le chemin du Judaïsme au Christianisme sait bien que l’évangélisation passe par le respect de chacun dans sa différence : « Je tâche de m’adapter à tout le monde ; sans chercher mon intérêt personnel, mais celui de la multitude des hommes, pour qu’ils soient sauvés. Imitez-moi, comme moi aussi j’imite le Christ. » Or, que fait le Christ ? Il accueille tous les hommes, même les exclus, comme le lépreux (dans l’évangile de ce dimanche).

Accueillir sans mépris, s’adapter sans se renier, voilà deux beaux mots d’ordre pour notre comportement quotidien ; encore nous faut-il apprendre à discerner au jour le jour en quoi consiste concrètement cette liberté : l’Esprit Saint nous a été donné pour cela.


ÉVANGILE – MARC 1, 40 - 45

En ce temps-là,
40 Un lépreux vint auprès de Jésus ;
il le supplia et, tombant à ses genoux, lui dit :
« Si tu le veux, tu peux me purifier. »
41 Saisi de compassion,
Jésus étendit la main,
le toucha et lui dit :
« Je le veux, sois purifié. »
42 A l’instant même,
la lèpre le quitta
et il fut purifié.
43 Avec fermeté, Jésus le renvoya aussitôt
en lui disant :
44 « Attention, ne dis rien à personne,
mais va te montrer au prêtre,
et donne pour ta purification
ce que Moïse a prescrit dans la Loi :
cela sera pour les gens un témoignage. »
45 Une fois parti,
cet homme se mit à proclamer et à répandre la nouvelle,
de sorte que Jésus ne pouvait plus
entrer ouvertement dans une ville,
mais restait à l’écart,
dans des endroits déserts.
De partout cependant on venait à lui.

-------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------

LA GUÉRISON DU LÉPREUX
C’est le premier voyage missionnaire de Jésus : jusqu’ici, il était à Capharnaüm, que les évangélistes présentent comme sa ville d’élection en quelque sorte, au début de sa vie publique ; Jésus y avait accompli de nombreux miracles et il avait dû s’arracher en disant : « Allons ailleurs dans les bourgs voisins, pour que j’y proclame aussi l’évangile. » Et Marc ajoute : « Il alla par toute la Galilée ; il prêchait dans leurs synagogues et chassait les démons. » Nous sommes donc quelque part en Galilée, hors de Capharnaüm, quand un lépreux s’approche de lui.

Il y a en fait dans ce récit deux histoires au lieu d’une : la première, celle qui saute aux yeux, à première lecture, est le récit du miracle ; le lépreux est guéri, il retrouve sa peau saine, et, du même coup, sa place dans la société. Mais en même temps que ce récit de miracle débute ici une tout autre histoire, bien plus longue, bien plus grave, celle du combat incessant que Jésus a dû mener pour révéler le vrai visage de Dieu. Car, en prenant le risque de toucher le lépreux, Jésus a posé un geste audacieux, scandaleux même.

C’est certainement là-dessus que Marc veut attirer notre attention car les mots « purifier » et « purification » reviennent quatre fois dans ces quelques lignes : c’est dire que c’était un souci du temps ; la pureté, on le sait, était la condition pour entrer en relation avec le Dieu Saint.

Tous les membres du peuple élu étaient donc très vigilants sur ce sujet. Et le livre du Lévitique (dont nous lisons un extrait en première lecture de ce dimanche) comporte de nombreux chapitres concernant toutes les règles de pureté ; Marc lui-même le rappelle plus loin, dans la suite de son évangile : « Les Pharisiens, comme tous les juifs, ne mangent pas sans s’être lavé soigneusement les mains, par attachement à la tradition des anciens ; en revenant du marché, ils ne mangent pas sans avoir fait des ablutions ; et il y a beaucoup d’autres pratiques traditionnelles auxquelles ils sont attachés : lavage rituel des coupes, des cruches et des plats. » (Mc 7, 3-4).

Cette recherche de pureté entraînait logiquement l’exclusion de tous ceux que l’on considérait comme impurs ; et malheureusement, à la même époque, on croyait spontanément que le corps est le miroir de l’âme et la maladie, la preuve du péché ; et donc, tout naturellement, on cherchait, par souci de pureté, à éviter tout contact avec les malades : c’est ce que nous avons entendu dans la première lecture « le lépreux, homme impur, habitera à l’écart, sa demeure sera hors du camp. » (Lv 13). Ce qui veut dire que quand Jésus et ce lépreux passent à proximité l’un de l’autre, ils doivent à tout prix s’éviter ; ce qui veut dire aussi, et qui est terrifiant, si on y réfléchit, que, du temps de Jésus, on pouvait être un exclu au nom même de Dieu.

Le lépreux n’aurait donc jamais dû oser approcher Jésus et Jésus n’aurait jamais dû toucher le lépreux : l’un et l’autre ont transgressé l’exclusion traditionnelle, et c’est de cette double audace que le miracle a pu naître.

Le lépreux a probablement eu vent de la réputation grandissante de Jésus puisque Marc a affirmé un peu plus haut que « sa renommée s’était répandue partout, dans toute la région de Galilée. » Il s’adresse à Jésus comme s’il était le Messie : « Il tombe à ses genoux et le supplie : Si tu le veux, tu peux me purifier. » D’une part, on ne tombe à genoux que devant Dieu ; et d’autre part, à l’époque de Jésus, on attendait avec ferveur la venue du Messie et on savait qu’il inaugurerait l’ère de bonheur universel ; dans les « cieux nouveaux et la terre nouvelle » promis par Isaïe, il n’y aurait plus larmes ni cris (Is 65, 19), ni voiles de deuil (Is 61, 2). C’est bien cela que le lépreux demande à Jésus, la guérison promise pour les temps messianiques. Et Jésus répond exactement à cette attente : (littéralement) « Je veux, sois purifié. »

Jésus s’affirme donc ici d’entrée de jeu comme celui qu’on attendait ; plus tard, il dira aux disciples de Jean-Baptiste : « Allez rapporter à Jean ce que vous entendez et voyez : les aveugles retrouvent la vue et les boiteux marchent droit, les lépreux sont purifiés et les sourds entendent, les morts ressuscitent et la Bonne Nouvelle est annoncée aux pauvres. » (Mt 11, 4-5). Pauvre, ce lépreux l’est vraiment : et de par sa maladie, et de par son attitude empreinte d’humilité : « Si tu veux, tu peux me guérir ». Il suffit de cet élan de foi pour que Jésus puisse agir.

LE COMBAT DE JÉSUS CONTRE TOUTE EXCLUSION
Mais ce miracle de Jésus est aussi le premier épisode de son long combat contre toutes les exclusions : car cette Bonne Nouvelle qu’il annonce et que le lépreux va s’empresser de colporter, c’est que désormais personne ne peut être déclaré impur et exclu au nom de Dieu. La description du monde nouveau dans lequel « les lépreux sont purifiés » est vraiment une « Bonne Nouvelle » pour les pauvres : non seulement les malades et autres lépreux sont guéris, mais ils sont « purifiés » au sens de « amis de Dieu ».

Ce qui veut dire que si l’on veut ressembler à Dieu, être comme le Dieu qui « entend la plainte des captifs et libère ceux qui doivent mourir » (Ps 101/102), il ne faut exclure personne, mais bien au contraire, se faire proche de tous. Ressembler au Dieu saint, ce n’est pas éviter le contact avec les autres, quels qu’ils soient, c’est développer nos capacités d’amour. C’est très exactement l’attitude de Jésus ici, vis-à-vis du lépreux (Mc 1, 40).

Et Paul (dans la deuxième lecture de ce dimanche) nous invite tout simplement à imiter le Christ : « Prenez-moi pour modèle, mon modèle à moi, c’est le Christ. » (1 Co 11, 1).

Il reste que, pour aller jusqu’au bout du commandement d’amour (« Tu aimeras ton prochain comme toi-même »), Jésus a transgressé la lettre de la Loi : il vient de poser un geste d’une extraordinaire liberté, mais tout le monde n’est pas prêt à comprendre ; d’où la consigne de silence qu’il impose au lépreux purifié : « Aussitôt Jésus le renvoya avec cet avertissement sévère : « Attention, ne dis rien à personne, mais va te montrer au prêtre. » Dès le début de sa vie publique, le combat qui va le mener à la mort est ébauché.

La Passion est déjà évoquée dans ces lignes : Jésus rabaissé plus bas qu’un lépreux, souillé de sang et de crachats, exclu plus qu’aucun autre, exécuté en dehors de la Ville Sainte, sera le Bien-Aimé du Père, l’image même de Dieu : le « Pur » par excellence.

Complément

Jésus était ce que nous appelons aujourd’hui un « pratiquant », puisque nous l’avons vu à la synagogue de Capharnaüm pour la célébration du sabbat. Cela ne l’empêche pas de désobéir à la Loi qui interdisait d’approcher le lépreux.

 


NB : Le nouveau Lectionnaire Dominical indique pour ce dimanche le psaume 31 (32), alors que le calendrier liturgique officiel indique le psaume 101 (102). Voici donc le commentaire du psaume 101.

 

PSAUME 101 (102), 2-3. 4-5. 6.13. 20-21

2 SEIGNEUR, entends ma prière :
que mon cri parvienne jusqu’à toi !
3 Ne me cache pas ton visage
le jour où je suis en détresse !
4 Mes jours s’en vont en fumée,
mes os comme un brasier sont en feu ;
5 mon cœur se dessèche comme l’herbe fauchée,
j’oublie de manger mon pain.
6 A force de crier ma plainte,
ma peau colle à mes os.
13 Mais toi, SEIGNEUR, tu es là pour toujours ;
d’âge en âge on fera mémoire de toi.
20 « Des hauteurs, son sanctuaire, le SEIGNEUR s’est penché ;
du ciel, il regarde la terre
21 pour entendre la plainte des captifs
et libérer ceux qui devaient mourir. »


Nous n’entendons ce dimanche que quelques versets du psaume 101/102, il est beaucoup plus long que cela, puisqu’il comporte vingt-neuf versets, mais cet extrait est bien représentatif de l’ensemble : le psaume tout entier répète d’un bout à l’autre les deux mêmes choses avec autant de force : un appel au secours et la certitude que cet appel est entendu. Tout compte fait, ce sont deux aspects bien caractéristiques de la foi juive en toutes circonstances. Car, dans la Bible, le croyant ne doute jamais que son Dieu l’accompagne à tout instant et entend sa prière.

Qui est ce plaignant dans le psaume 101 ? Le tout premier verset, ce qu’on appelle la « suscription », précise : « Prière du malheureux qui défaille et se répand en plaintes devant le SEIGNEUR ». Cela ne dit pas vraiment qui est ce malheureux : nous verrons tout à l’heure qu’il s’agit en fait du peuple tout entier, une fois de plus.

Mais commençons par écouter sa plainte, elle est d’un réalisme poignant : car celui qui parle sait admirablement trouver les mots pour décrire sa souffrance : « Mes jours s’en vont en fumée, mes os comme un brasier sont en feu ; mon cœur se dessèche comme l’herbe fauchée, j’oublie de manger mon pain. A force de crier ma plainte, ma peau colle à mes os. » On croit entendre ici Job le lépreux : « Mes os collent à ma peau et à ma chair » (Jb 19, 20) et on sait quelle répulsion inspirait cette maladie : « Tous mes intimes m’ont en horreur, même ceux que j’aime se sont tournés contre moi. » Si bien que dès qu’une marque suspecte, qui pouvait ressembler à de la lèpre, apparaissait, on devait trembler devant les autres : « Tu m’as creusé des rides qui témoignent contre moi, ma maigreur m’accuse et me charge. » (Jb 16, 8). Et le malade sait bien qu’on parle dans son dos, on suppute sur l’évolution de la maladie, on se dit « tu as vu, il dépérit à vue d’œil, ses os qu’on ne voyait pas deviennent saillants. » (Jb 33, 21).

Voici quelques autres versets du psaume 101/102 : « Je ressemble au choucas du désert, je suis comme le hibou des ruines. Je reste éveillé et me voici, comme l’oiseau solitaire sur un toit... Comme pain je mange de la cendre, et je mêle des larmes à ma boisson... Mes jours s’en vont comme l’ombre, et je me dessèche comme l’herbe. »

Celui qui s’exprime dans ce psaume est donc en pleine détresse ; mais qui est ce plaignant ? Le découpage des versets d’aujourd’hui ne permet pas de répondre ; en revanche, si on lit le psaume en entier, c’est on ne peut plus clair ; il s’agit du peuple d’Israël lui-même, appelé ici tout simplement « Sion ». Car, en réalité, l’évocation d’une maladie terrible n’est ici qu’une métaphore, une comparaison pour évoquer le grand drame vécu par le peuple d’Israël tout entier. Qu’il s’agisse du peuple, c’est une évidence lorsqu’on lit les versets 14 et 15 : « Tu te lèveras par amour pour Sion, car il est temps d’en avoir pitié : oui, le moment est venu ! Tes serviteurs tiennent à ses pierres, et sa poussière leur fait pitié. » Quant à savoir de quel malheur il s’agit, on le comprend à l’évocation de la poussière et des ruines : ce psaume est écrit à un moment où Jérusalem est détruite et l’on demande au Seigneur de la relever. Cela explique des versets comme ceux-ci : « Tous les jours mes ennemis m’outragent... Par ton indignation et ton courroux tu m’as soulevé et rejeté. » (versets 9 et 11).

Et d’ailleurs la comparaison avec l’herbe fanée, qui revient deux fois dans ce psaume, nous mettait déjà sur la voie ; Isaïe l’avait employée au moment de l’exil à Babylone ; il disait : « le peuple, c’est de l’herbe » (Is 40) ; en écho, notre psaume se plaint : « mon cœur se dessèche comme l’herbe fauchée ».

Le malheureux qui s’exprime dans ce psaume, c’est donc le peuple d’Israël, exilé et prisonnier à Babylone, qui ne rêve que de rentrer au pays et de reconstruire Jérusalem.

Mais en même temps, puisqu’on ne perd jamais la foi, on anticipe sur la reconstruction de la Ville Sainte : « Les nations craindront le nom du SEIGNEUR, et tous les rois de la terre, sa gloire : quand le SEIGNEUR rebâtira Sion... » (versets 16-17). Car cela ne fait pas de doute : depuis la Révélation du buisson ardent, ce peuple sait, de toute certitude, sans aucune hésitation possible que Dieu entend nos prières : il est silencieux, peut-être, mais il n’est pas sourd. Et dans les moments les plus difficiles, le rôle des prophètes, justement, est de raviver l’espérance. On supplie : « SEIGNEUR, entends ma prière : que mon cri parvienne jusqu’à toi ! Ne me cache pas ton visage le jour où je suis en détresse ! » Mais on sait déjà que Dieu entend notre prière et on affirme : « Toi, SEIGNEUR, tu es là pour toujours ; d’âge en âge on fera mémoire de toi. » C’est pour cela que, déjà, on peut anticiper sur le relèvement de Jérusalem : « Tu te lèveras par amour pour Sion, car il est temps d’en avoir pitié... Des hauteurs, son sanctuaire, le SEIGNEUR s’est penché ; du ciel, il regarde la terre pour entendre la plainte des captifs et libérer ceux qui devaient mourir. »

Le plus beau peut-être c’est que l’on se réjouit d’avance que le salut accordé au peuple élu soit une occasion de faire découvrir aux autres la grandeur de Dieu : « Les nations craindront le nom du SEIGNEUR... quand le SEIGNEUR rebâtira Sion... On publiera le nom du SEIGNEUR dans Sion et sa louange dans Jérusalem, quand se réuniront peuples et royaumes pour servir le SEIGNEUR. »

Partager cet article

2 février 2015 1 02 /02 /février /2015 15:09

Ces commentaires, trouvés sur le site "Église catholique en France", permettent à toute personne de bonne volonté, chrétienne ou non, de mieux comprendre la Bible, le livre le plus diffusé au monde, en
  • décodant le langage imagé utilisé par l'auteur.

Attention le texte écrit peut différer des versions audio (Radio-Notre-Dame) et vidéo (KTO TV) qui ont été modifiées par Marie-Noëlle Thabut, parfois pour les améliorer, parfois pour s'adapter aux formats imposés par ces chaînes de radio ou de télévision. Dans cette hypothèse, nous mettons en italiques les passages supprimés pour ces médias.

Je souhaite arriver à mettre ici, chaque dimanche, les commentaires de Marie-Noëlle Thabut. Ma seule contribution consiste à surligner les passages que je trouve les plus enrichissants et à écrire en rouge ceux qui parlent d'un thème qui m'est cher : la liberté (trois autres pages de mon blog sont consacrées à ces passages des Évangiles, du reste du Nouveau Testament ou de l'Ancien Testament qui parlent de la liberté). D'après Marie-Noëlle Thabut, "... si nous ne trouvons pas dans les textes une parole libérante, c'est que nous ne les avons pas compris."

 

Version audio, trouvée sur le site de Radio-Notre-Dame (disponible seulement à compter du 8 février 2015).

En bas de page, vous avez désormais les versions vidéo des commentaires, trouvées sur KTO TV.

PREMIÈRE LECTURE – Job 7, 1 … 7

Job prit la parole et dit :
1 « Vraiment, la vie de l’homme sur la terre est une corvée,
il fait des journées de manœuvre.
2 Comme l’esclave qui désire un peu d’ombre,
comme le manœuvre qui attend sa paye,
3 depuis des mois je n’ai en partage que le néant,
je ne compte que des nuits de souffrance.
4 A peine couché, je me dis :
Quand pourrai-je me lever ?
Le soir n’en finit pas :
je suis envahi de cauchemars jusqu’à l’aube.
6 Mes jours sont plus rapides que la navette du tisserand,
ils s’achèvent faute de fil.
7 Souviens-toi, Seigneur : ma vie n’est qu’un souffle,
mes yeux ne verront plus le bonheur. »


LES MALHEURS DE JOB
Nous n’avons lu ici malheureusement que quelques lignes du livre de Job qui compte quarante-deux chapitres ! Mais nous comprenons déjà qu’il affronte la question la plus terrible de nos vies, celle de la souffrance. Et beaucoup d’entre nous se reconnaîtront dans les plaintes de Job ; car l’une des grandes qualités de ce livre est la vérité, l’actualité des questions qu’il ose poser.
Vous connaissez l’histoire : « Il était une fois un homme du nom de Job, un homme intègre et droit qui craignait Dieu et s’écartait du mal ». Il était heureux, il était riche… tout allait bien pour lui, dirait-on aujourd’hui. Il avait une femme et de nombreux enfants et son seul souci à leur égard était de les voir rester dans le droit chemin. Bref, en tous points, il était irréprochable.
Et puis, soudain, tous les malheurs du monde s’abattent sur lui ; en moins de temps qu’il n’en faut pour le raconter, il perd tout : ses richesses, ses troupeaux, et, bien pire, tous ses enfants.
Il lui reste encore la santé, mais pas pour longtemps : une deuxième vague de malheurs s’abat sur lui ; il est atteint d’une maladie de peau du genre de la lèpre, il devient affreux à voir et sa maladie l’oblige à quitter la ville ; il doit quitter sa maison magnifique pour s’installer sur la décharge publique ; et, dans tout cela, il est horriblement seul : sa propre femme ne le comprend pas.
Tout au long du livre, Job ne sait que redire sa souffrance, physique, psychologique, morale, l’angoisse devant la mort prématurée, et pourtant l’horreur de vivre, l’incompréhension des amis… et, pire que tout, le silence de Dieu. Il égrène toute cette douleur, dans des termes admirables, d’ailleurs, et répète sans cesse son incompréhension devant l’injustice qu’elle représente à ses yeux. Car, à l’époque où ce livre a été écrit, tout le monde en Israël pensait que la justice de Dieu consiste à récompenser scrupuleusement les bons et à punir les méchants. C’est ce que l’on appelle la « logique de rétribution ». Mais voilà, justement, Job a toujours mené une vie droite et il ne mérite nullement d’être puni.

OÙ DONC EST PASSÉE LA JUSTICE DE DIEU ?
Ses amis ne l’entendent pas de cette oreille : ils pensent comme tout le monde et donc lui répètent à longueur de journée le même discours. En gros, cela tourne autour de deux argumentations : premier raisonnement, puisque la souffrance est toujours une punition : si tu souffres, c’est que tu as péché, fais ton examen de conscience.
Soyons francs, quand nous disons aujourd’hui « Qu’est-ce que j’ai fait au Bon Dieu ? » ou « ils ne l’ont pas volé », nous parlons comme eux.
A quoi Job répond : non, je vous assure, je n’ai pas péché ; et les amis de surenchérir : tu as donc doublement tort ; non seulement, tu as péché (la preuve, c’est que tu souffres), mais en plus tu as l’audace de le nier !
Deuxième raisonnement, la souffrance est une école de vertu, quelque chose comme « Qui aime bien châtie bien » ;
par exemple un de ses amis ose lui dire : « Heureux l’homme que Dieu réprimande ! Ne dédaigne donc pas la semonce du Puissant. C’est lui qui, en faisant souffrir répare, lui dont les mains, en brisant, guérissent. » (Jb 5, 17-18).
Tout au long du livre, Job refuse ces explications trop faciles ; il voudrait bien que cesse tout ce verbiage inutile qui l’enfonce encore dans la solitude ; certaines de ses phrases sont d’ailleurs une leçon pour tous les visiteurs de malades et de souffrants de toute sorte : « Qui vous apprendra le silence, la seule sagesse qui vous convienne ? » (Jb 13, 5)… « Écoutez-moi, écoutez-moi, c’est ainsi que vous me consolerez » (Jb 21, 2), autrement dit : Vous feriez mieux de vous taire et de m’écouter, c’est la seule manière de me consoler. Lui ne sait que dire, clamer, hurler sa souffrance et sa révolte… mais sans jamais cesser d’affirmer « Dieu ne peut être que juste ». Lui-même va faire un long chemin : au début du livre, il répète sans arrêt « je vous dis que je n’ai pas péché, donc ce qui m’arrive est injuste »… sans s’apercevoir qu’en disant cela, il est bien dans la même logique que ses amis : « si on souffre, c’est qu’on a péché ». Puis peu à peu, la voix de l’expérience parle : il a vu combien de fois des bandits vivre heureux, impunis et mourir sans souffrir pendant que des gens honnêtes, des innocents ont des vies d’enfer et de longues agonies. Non, il n’y a pas de justice, comme on dit. Et ses amis ont tort de prétendre que les bons sont toujours récompensés et les méchants toujours punis. Alors, il comprend qu’il s’est lui-même trompé sur la justice de Dieu. À la fin, à bout d’arguments, il fait acte d’humilité et reconnaît que, Dieu seul sait les mystères de la vie.

DANS LA SOUFFRANCE, RESTER OBSTINÉMENT BLOTTIS DANS LA MAIN DE DIEU
Alors il est prêt pour la découverte, et Dieu l’attendait là : c’est Lui, désormais qui prend la parole ; il ne lui fait pas de reproche, il dit aux amis de Job que leurs explications ne valent rien ; il va jusqu’à dire : « Seul, Job a bien parlé de moi » ; ce qui veut dire qu’on a le droit de crier, de se révolter ; puis il invite Job à contempler la Création et à reconnaître humblement son ignorance ; comme un père reprend gentiment mais fermement son fils, Dieu fait comprendre à Job que « ses pensées ne sont pas nos pensées » et que si sa justice nous échappe, cela ne nous autorise pas à la contester. Job qui est un homme intègre et droit, on nous l’a dit dès le début, comprend la leçon : il avoue « J’ai abordé, sans le savoir, des mystères qui me confondent… Je ne fais pas le poids, que te répliquerais-je ?… » (Jb 42, 3 ; 40, 4).
En définitive, le livre de Job ne donne pas d’explication au problème de la souffrance ; si nous en attendions une, nous serons déçus ; mais il nous indique le chemin : ne pas retenir nos cris, mais garder confiance et tenir fort la main de Dieu : puisqu’Il est avec nous tous les jours jusqu’à la fin du monde.
Comme dit Claudel, « Jésus n’est pas venu expliquer la souffrance mais l’habiter par sa présence ».


PSAUME – 146 (147 a), 1. 3 – 7

1 Alleluia !
Il est bon de fêter notre Dieu,
il est beau de chanter sa louange !
3 il guérit les cœurs brisés
et soigne leurs blessures.

4 Il compte le nombre des étoiles,
il donne à chacune un nom ;
5 il est grand, il est fort, notre Maître :
nul n’a mesuré son intelligence.

6 Le SEIGNEUR élève les humbles
et rabaisse jusqu’à terre les impies.
7 Entonnez pour le SEIGNEUR l’action de grâce,
jouez pour notre Dieu sur la cithare !


ALLELUIA, LE CHANT DE LA LIBÉRATION
Ce psaume commence par le mot « Alleluia » qui a tellement d’importance dans la tradition juive : c’est l’acclamation qu’on adresse au Dieu qui a libéré son peuple ; voici comment on l’explique : « Dieu nous a fait passer de la servitude à la liberté, de la tristesse à la joie, du deuil au jour de fête, des ténèbres à la brillante lumière, de la servitude à la rédemption. C’est pourquoi chantons devant lui l’Alleluia » (Mishna, Traité Pesahim V, 5).
On comprend mieux, du coup, la phrase « Il est bon de fêter notre Dieu, il est beau de chanter sa louange ! » et on voit bien, aussi, pourquoi il nous est proposé ce dimanche, en écho à la première lecture tirée du livre de Job ; le verset 3 affirme « Dieu guérit les cœurs brisés, il soigne leurs blessures » ; cœur brisé, Job en était un : affronté à la plus cruelle énigme de notre vie, la souffrance. Au sein même de sa douleur, ce qui nous était donné en exemple, chez Job, c’était sa ténacité à vouloir à tout prix entrer en dialogue avec Dieu. Et ce qu’il découvre, en fin de compte, ce n’est pas un coup de baguette magique qui le délivrerait de toutes ses souffrances, mais c’est la présence de Dieu à ses côtés, quoi qu’il arrive.
Quand on dit « le SEIGNEUR guérit les cœurs brisés, il soigne leurs blessures », il s’agit bien des cœurs, pas des corps ! Cette présence de Dieu auprès des plus petits et de ceux qui souffrent est une des grandes découvertes de l’Ancien Testament : désormais l’homme n’est plus seul face aux difficultés et, pour certains, aux cruautés de l’existence. Le livre de l’Ecclésiastique va jusqu’à dire : « Les larmes de la veuve coulent sur les joues de Dieu » (Si 35, 18).
Il est probable que les cœurs brisés dont il est question ici, ce sont les Juifs de Jérusalem déportés à Babylone par Nabuchodonosor… L’Alleluia le laissait entendre, et puis, dès le début du psaume, le verset 2 que nous ne lisons pas ce dimanche, parle d’eux justement : « Le SEIGNEUR rebâtit Jérusalem, il rassemble les déportés d’Israël ». Voici donc la première strophe dans son ensemble : « Alleluia ! Il est bon de fêter notre Dieu, il est beau de chanter sa louange ! Le SEIGNEUR rebâtit Jérusalem, il rassemble les déportés d’Israël. Il guérit les cœurs brisés, et soigne leurs blessures. »
Cet « Alleluia » qui est le chant de la libération prend tout son sens avec le rappel de la fin de l’Exil à Babylone. Surtout si on se souvient que ce retour d’Exil est vécu non seulement comme une libération politique, mais peut-être plus encore comme une libération spirituelle : pendant l’Exil, le peuple d’Israël a eu tout loisir de relire son histoire et de faire son examen de conscience ; les prophètes avaient prédit le désastre si on ne se convertissait pas ; et le désastre est arrivé sous les traits de Nabuchodonosor ; le retour au pays, la reconstruction de Jérusalem ouvrent un nouvel avenir : Dieu a pardonné. Désormais, de retour sur la Terre sainte, on va de nouveau essayer d’y vivre saintement.
Et ne croyez pas qu’on change de sujet avec les versets suivants : « Il compte le nombre des étoiles, il donne à chacune un nom… » Bien sûr, c’est une allusion à la Création ; c’est toujours dans les périodes de grande détresse, que les auteurs bibliques écrivent les plus beaux textes sur la Création : manière de dire que le Créateur qui a tout fait surgir à partir de rien saura nous faire resurgir nous-mêmes, quel que soit l’abîme dans lequel nous sommes tombés.*

DIEU QUI NOUS A CRÉÉS PAR AMOUR NOUS ACCOMPAGNE CHAQUE JOUR
D’autre part, on sait bien que le premier article de foi pour Israël est « je crois en Dieu libérateur » et le deuxième article seulement « je crois en Dieu créateur » ; la foi au Dieu créateur est lue à la lumière de l’expérience de la libération d’Egypte et de toutes les libérations successives : le Dieu créateur est admiré, loué pour sa toute-puissance, mais surtout pour son projet d’amour sur l’humanité.
D’ailleurs, chaque fois qu’on parle d’étoiles en Israël, on pense certainement à la fameuse promesse faite à Abraham : une descendance aussi nombreuse que les étoiles.
Ce projet de Dieu sur l’homme est un rêve de grandeur (à la hauteur des étoiles) ; le Créateur qui a modelé l’homme à partir de la poussière du sol est aussi celui qui, inlassablement, le relève chaque fois que c’est nécessaire pour l’attirer à lui : « Le SEIGNEUR relève les humbles … » Les humbles, les petits, nous les rencontrons souvent dans la Bible : ce sont ceux qui n’ont pas de prétentions devant Dieu, ni de mérites à faire valoir. Les impies, au contraire (on pourrait traduire « les prétentieux ») ne sont pas prêts à accueillir les dons de Dieu. Dans cette phrase « Le SEIGNEUR relève les humbles, et rabaisse jusqu’à terre les impies », on reconnaît le cantique d’Anne, la maman de Samuel et aussi le Magnificat, sans compter quelques psaumes. Jésus aussi avait une prédilection pour les tout-petits : « Je te loue, Père, Seigneur du ciel et de la terre, d’avoir caché cela aux sages et aux intelligents et de l’avoir révélé aux tout-petits » (Mt 11, 25).
Et c’est pour cela que le chant de reconnaissance jaillit du cœur des croyants : « Il est bon de fêter notre Dieu… Il est beau de chanter sa louange ! » Cela est bon de deux manières : d’abord, parce que c’est justice, et aussi parce que c’est notre bonheur. L’homme est ainsi fait qu’il ne trouve son bonheur que dans une relation filiale avec Dieu. Saint Augustin priait ainsi : « Tu nous as faits pour toi, Seigneur, et notre cœur est sans repos tant qu’il ne demeure en toi ».

————————————————
Note
1 – Par exemple, les textes du deuxième Isaïe pendant l’Exil à Babylone ; ou encore les chapitres 38 à 41 du livre de Job).
Complément
Pour une fois la traduction grecque de la Bible nous joue un mauvais tour : car elle a compté deux psaumes différents (146 et 147) là où la Bible en hébreu n’en compte qu’un, numéroté 147. Premier inconvénient, pas bien grave, c’est l’un des rares psaumes qui posent un problème de numérotation. Deuxième conséquence, plus fâcheuse, cela nous prive d’apprécier la construction de l’ensemble de ce cantique unique : il est encadré par le mot Alleluia (au verset 1 et à la fin du verset 20).


DEUXIÈME LECTURE – 1 Corinthiens 9, 16 … 23

Frères,
16 annoncer l’Évangile, ce n’est pas là pour moi un motif de fierté,
c’est une nécessité qui s’impose à moi.
Malheur à moi si je n’annonçais pas l’Évangile !
17 Certes, si je le fais de moi-même,
je mérite une récompense.
Mais je ne le fais pas de moi-même,
c’est une mission qui m’est confiée.
18 Alors, quel est mon mérite ?
C’est d’annoncer l’Évangile
sans rechercher aucun avantage matériel,
et sans faire valoir mes droits de prédicateur de l’Évangile.
19 Oui, libre à l’égard de tous,
je me suis fait l’esclave de tous
afin d’en gagner le plus grand nombre possible.
22 Avec les faibles, j’ai été faible
pour gagner les faibles.
Je me suis fait tout à tous
pour en sauver à tout prix quelques-uns.
23 Et tout cela, je le fais à cause de l’Évangile,
pour y avoir part, moi aussi.


VOUS AVEZ REÇU GRATUITEMENT, DONNEZ GRATUITEMENT
Il apparaît dans plusieurs lettres de saint Paul qu’il se fait une gloire de travailler de ses mains pour ne pas être financièrement à la charge de la communauté chrétienne. Il semble que, dans l’Église de Corinthe, certains de ses adversaires aient trouvé dans ce comportement un argument contre lui :
puisque Paul n’use pas de son droit d’être rétribué, c’est qu’il veut échapper à tout contrôle. Est-il authentiquement l’apôtre qu’il prétend être ?
Paul présente ici les raisons profondes de sa conduite. S’il se montre à ce point désintéressé, c’est pour que l’on sache bien qu’il « ne roule pas pour lui » ; il ne considère pas l’annonce de la Bonne Nouvelle comme l’exercice d’un métier dont il pourrait tirer quelque avantage que ce soit, mais l’accomplissement de la mission qui lui est confiée. Il est en « service commandé » et c’est cela qui le rend libre.
« J’annonce l’Évangile, c’est une nécessité qui s’impose à moi » : Paul n’a pas choisi d’annoncer l’Évangile, on le sait bien ; ce n’était pas prévu au programme, pourrait-on dire ! Il était un Juif fervent, cultivé, un Pharisien : tellement fervent qu’il a commencé par persécuter la toute nouvelle secte des Chrétiens. Et puis sa conversion imprévisible a tout changé ; désormais, il a mis son tempérament passionné au service de l’Évangile. Pour lui, la prédication est une fonction qui lui a été imposée lors de sa vocation : comme si, à ses yeux, on ne pouvait pas être Chrétien sans être apôtre. Il sait bien que s’il a été appelé par Dieu, c’est POUR le service des autres.
(ceux qu’il appelle les « païens » ; il le dit dans la lettre aux Galates : « …Celui qui m’a mis à part depuis le sein de ma mère et m’a appelé par sa grâce, a jugé bon de révéler en moi son Fils afin que je l’annonce parmi les païens… » Ga 1, 15).
Comment ne pas penser à la vocation de certains prophètes ; Amos, par exemple : « Je n’étais pas prophète, je n’étais pas fils de prophète, j’étais bouvier, je traitais les sycomores ; mais le Seigneur m’a pris de derrière le bétail et le Seigneur m’a dit : Va, prophétise à Israël mon peuple. » (Am 7, 14). Ou encore Jérémie : « La Parole du Seigneur s’adressa à moi : avant de te façonner dans le sein de ta mère, je te connaissais ; avant que tu sortes de son ventre, je t’ai consacré ; je fais de toi un prophète pour les nations. (Jr 1, 4-5).

Un prophète, par hypothèse, est toujours un homme POUR les autres. Dans l’évangile de Marc, que nous lisons dans cette même liturgie, Jésus dit bien que c’est POUR annoncer la Bonne Nouvelle qu’il est venu.
Cette conscience de sa responsabilité fait dire à Paul une phrase très forte qui nous surprend peut-être : « Malheur à moi si je n’annonce pas l’Évangile ! » Cela ne veut pas dire qu’il a peur d’une sanction quelconque ou qu’il ressent une menace extérieure pour le cas où il ne remplirait pas sa mission ; mais quelque chose comme « Si je n’annonçais pas l’Évangile, je serais le plus malheureux des hommes » : cette passion nouvelle pour l’Évangile est devenue une seconde nature. Parce que cette découverte qu’il a faite, il brûle de la partager.
Elle est là sa joie et sa récompense : simplement savoir qu’il a accompli sa mission. Paul n’est pas un prédicateur itinérant qui vend ses talents d’orateur en faisant des conférences payantes ici ou là ; il est en service commandé : « C’est une nécessité qui s’impose à moi… Je ne le fais pas de moi-même, je m’acquitte de la charge que Dieu m’a confiée. »
Cette dernière expression était celle qu’on employait pour les esclaves ; si bien qu’on pourrait résumer ainsi les versets 17-18 : si j’avais choisi ce métier moi-même, je me ferais payer comme pour tout autre métier ; mais en réalité, je suis devenu l’esclave de Dieu, et un esclave n’est pas payé, comme chacun sait !
Mais pourtant ma récompense est grande, car c’est un grand honneur et une grande joie d’annoncer l’Évangile : traduisez « Ne recevoir aucun salaire, voilà mon salaire » ; cet apparent paradoxe est la merveilleuse expérience quotidienne de tous les serviteurs de l’Évangile. Car la gratuité est le seul régime qui s’accorde avec le discours sur la gratuité de l’amour de Dieu. Bien sûr, il faut vivre et assurer sa subsistance ; mais Paul nous dit très fort ici que la prédication de l’Évangile est une charge, une mission, une vocation et non un métier. En accomplissant de tout cœur la tâche qui lui est imposée, l’apôtre est gratifié de la joie de donner : en cela il est à l’image de celui qu’il annonce.

LES EXIGENCES DE LA VIE FRATERNELLE
Cette prédication n’est pas seulement paroles mais aussi tout un comportement : « J’ai partagé la faiblesse des faibles, pour gagner les faibles » ; de quelle sorte de faiblesse parle-t-il ? Je m’explique : cette phrase traduit le contexte dans lequel Paul écrit : les membres de la communauté de Corinthe n’ont pas tous eu le même parcours, comme on dit. Certains sont d’anciens Juifs, devenus Chrétiens, comme Paul ; mais les autres sont d’anciens non-Juifs ; ils n’étaient pourtant pas des païens, à proprement parler ; ils avaient une religion, des dieux, des rites… Leur Baptême et leur entrée dans la communauté chrétienne leur ont imposé des changements d’habitudes parfois radicaux. Par exemple, dans leur ancienne religion, ils offraient des sacrifices à leurs idoles et mangeaient ensuite la viande des animaux sacrifiés, dans une sorte de repas sacré. En adhérant à la foi chrétienne, ils ont évidemment abandonné ces pratiques : on sait que l’entrée en catéchuménat imposait des exigences très strictes.
Mais il peut leur arriver d’être invités par des proches ou des amis païens.
Par exemple, on a retrouvé des cartes d’invitation à une réception dans un Temple à Corinthe, dont voici le libellé : « Antoine, fils de Ptolémée, t’invite à dîner avec lui à la table du Seigneur Sarapis (l’une des nombreuses divinités de Corinthe), dans les locaux du Sarapeion de Claude… » suivent le jour et l’heure.
Quand on est un Chrétien sûr de sa foi (Paul dit « fort ») on n’a aucun cas de conscience à accepter ce genre d’invitations : puisque les idoles n’existent pas, on peut bien leur immoler tous les animaux que l’on voudra, ces sacrifices n’ont aucun sens et donc ces repas ne sont pas un blasphème à l’égard du Dieu des Chrétiens. Un Chrétien sûr de sa foi est assez libre pour cela. Et il préfère ne pas peiner sa famille ou ses amis en refusant une invitation.
Mais il y a des Chrétiens moins sûrs d’eux, ceux que Paul appelle les faibles : ils savent bien, eux aussi, que les idoles ne sont rien… Mais ce genre de problème les trouble encore* ; il ne faudrait ni les choquer ni les inciter à retomber dans leurs anciennes pratiques. Les plus forts devront donc toujours veiller à respecter les plus faibles. C’est le B.A. BA d’une véritable vie fraternelle.
————————————————
Note
D’une part, ils risquent d’être choqués en voyant certains Chrétiens participer à ces banquets. D’autre part, s’ils suivent cet exemple, ils risquent de vivre ensuite dans une épouvantable culpabilité. Paul donne alors des conseils de prudence à ceux qui n’ont pas ce genre de scrupules : « Prenez garde que cette liberté même, qui est la vôtre, ne devienne une occasion de chute pour les faibles. Car si l’on te voit, toi qui as la connaissance, attablé dans un temple d’idole, ce spectacle risque de pousser celui dont la conscience est faible à manger lui aussi des viandes sacrifiées… » (1 Co 8, 9-10). Et il conclut « Si un aliment doit faire tomber mon frère, je renoncerai à tout jamais à manger de la viande, plutôt que de faire tomber mon frère » (1 Co 8, 13). Ici, il dit la même chose dans d’autres termes : « J’ai partagé la faiblesse des plus faibles pour gagner aussi les faibles. »

Complément
Dans les chapitres 14 et 15 de la lettre aux Romains, Paul reprendra le même thème : « Le Règne de Dieu n’est pas affaire de nourriture ou de boisson ; il est justice, paix et joie dans l’Esprit Saint… Recherchons donc ce qui convient à la paix et à l’édification mutuelle… Tout est pur, certes, mais il est mal de manger quelque chose lorsqu’on est ainsi occasion de chute… C’est un devoir pour nous, les forts, de porter l’infirmité des faibles et de ne pas rechercher ce qui nous plaît » (Rm 14, 17-20 ; 15, 1).


ÉVANGILE – Marc 1, 29 – 39

En ce temps-là,
29 Aussitôt sortis de la synagogue de Capharnaüm,
ils allèrent, avec Jacques et Jean,
dans la maison de Simon et d’André.
30 Or, la belle-mère de Simon
était au lit, elle avait de la fièvre.
Aussitôt, on parla à Jésus de la malade.
31 Jésus s’approcha,
la saisit par la main,
et la fit lever.
La fièvre la quitta,
et elle les servait.
32 Le soir venu, après le coucher du soleil,
on lui amenait tous ceux qui étaient atteints d’un mal
ou possédés par des démons.
33 La ville entière se pressait à la porte.
34 Il guérit beaucoup de gens atteints de toutes sortes de maladies,
et il expulsa beaucoup de démons ;
il empêchait les démons de parler,
parce qu’ils savaient, eux, qui il était.
35 Le lendemain, Jésus se leva, bien avant l’aube.
Il sortit et se rendit dans un endroit désert,
et là il priait.
36 Simon et ceux qui étaient avec lui partirent à sa recherche.
37 Ils le trouvent et lui disent :
« Tout le monde te cherche. »
38 Jésus leur dit :
« Allons ailleurs, dans les villages voisins,
afin que là aussi je proclame l’Évangile ;
car c’est pour cela que je suis sorti. »
39 Et il parcourut toute la Galilée,
proclamant l’Évangile dans leurs synagogues,
et expulsant les démons.


LE RÈGNE DE DIEU EST COMMENCÉ
On dirait presque un reportage : Marc nous dit les lieux et les moments ; mais comme justement les objectifs des évangélistes ne sont jamais d’ordre journalistique, il faut croire que toutes ces précisions ont un sens théologique ; à nous de savoir lire entre les lignes.
Donc, ceci se passe en Galilée, à Capharnaüm ; un jour de sabbat, puis le soir et le lendemain ; comme chacun sait, le jour pour les Juifs ne se compte pas de minuit à minuit, mais du coucher du soleil au coucher du soleil ; le sabbat commence le vendredi soir au coucher du soleil et finit le samedi soir à l’apparition des premières étoiles ; on sait aussi que le sabbat est un jour réservé à la prière et à l’étude de la Torah, à la synagogue et chez soi ; c’est bien pour cela que les habitants de Capharnaüm amènent leurs malades à Jésus seulement le soir du sabbat ; Marc nous dit : « Le soir venu, après le coucher du soleil, on lui amenait tous les malades, et ceux qui étaient possédés par des esprits mauvais. » En précisant que le soleil est couché, Marc veut peut-être également attirer notre attention : puisque le soleil est couché, nous sommes déjà dimanche, le premier jour de la semaine. On sait le sens que le dimanche a pris pour les premiers chrétiens : il symbolise le début de la création nouvelle.
Le reste de la journée, Jésus n’a fait qu’une chose : aller à la synagogue de la ville et il est rentré aussitôt après à la maison ; si Marc le précise, c’est sans doute pour nous rappeler que Jésus est un Juif fidèle à la loi. Le matin, à la synagogue, il a délivré un « homme possédé d’un esprit impur » (v. 23), selon l’expression de Marc ; et la nouvelle s’est répandue comme une traînée de poudre que Jésus commande aux esprits impurs ; pas étonnant que le soir, après la fin du sabbat, on lui amène tous les malades et les possédés. En filigrane, Marc nous dit déjà : voici le Messie, celui qui annonce et accomplit le Royaume.
Curieusement, les démons connaissent l’identité de Jésus, et Jésus leur interdit de parler : « Il chassa beaucoup d’esprits mauvais et il les empêchait de parler, parce qu’ils savaient, eux, qui il était. »
Eux savent ce qui a été révélé lors du Baptême de Jésus par Jean-Baptiste et que l’esprit impur a proclamé le matin même à la synagogue de Capharnaüm : « De quoi te mêles-tu, Jésus de Nazareth ? Tu es venu pour nous perdre. Je sais qui tu es : Le Saint de Dieu ».
Pourquoi ce silence imposé ? Alors que Jésus n’est pas venu pour se cacher… Probablement parce que les habitants de Capharnaüm ne sont pas encore prêts pour cette révélation : il leur reste encore tout un chemin à parcourir avant de découvrir le vrai visage du Christ ;
il ne suffit pas de savoir dire « Tu es le Saint de Dieu » ; cela, les démons savent très bien le faire.
Pour l’instant, les malades sont attirés par Jésus, mais sont-ils prêts pour la foi ? C’est là l’ambiguïté des miracles : le risque de repartir guéri sans avoir rencontré Dieu. Et quand Simon voudrait retenir Jésus en lui disant « Tout le monde te cherche », Jésus le ramène à l’essentiel, la prédication du Royaume : « Partons ailleurs, dans les villages voisins, afin que là aussi je proclame la Bonne Nouvelle ; car c’est pour cela que je suis sorti. » Or, si nous relisons le début de l’évangile de Marc, pour Jésus, annoncer l’Évangile, cela consistait à dire : « Les temps sont accomplis, le Règne de Dieu est tout proche. » Les miracles sont le signe que le règne de Dieu est déjà là ; le risque est de n’y voir que le prodige.

L’URGENCE DE LA BONNE NOUVELLE
« Le lendemain, bien avant l’aube, Jésus se leva. Il sortit et alla dans un endroit désert, et là il priait. » Jésus va au désert pour rencontrer Dieu ; et aussitôt revenu près de ses disciples, il leur dit « Partons »… Est-ce la prière qui le pousse à partir ailleurs ? Loin d’affaiblir son ardeur missionnaire, il semble bien que cette retraite dans le silence le relance au contraire.
Comme disait Mgr Coffy : « Jésus ne serait pas allé aussi loin dans l’évangélisation s’il ne s’était pas retiré aussi loin dans la prière ». Au fond, prière ou action, c’est un faux dilemme : l’une ne peut aller sans l’autre. Un autre évêque disait au congrès eucharistique de Lourdes en 1981 : « Un évangélisateur qui ne prie plus, bientôt n’évangélisera plus ».
« C’est POUR cela que je suis sorti » : on ne peut pas ne pas penser à l’insistance de Paul dans la lettre aux Corinthiens que nous lisons ce même dimanche en deuxième lecture : Jésus et Paul ont cette même passion de l’annonce de la Bonne Nouvelle ; on dirait qu’il y a urgence.
Dernière remarque : les guérisons opérées par Jésus devraient, semble-t-il, remettre en cause certains de nos discours sur la souffrance ; si Jésus guérit les malades, c’est que la maladie est un mal ; s’il guérit en même temps qu’il annonce le Royaume, c’est parce que le mal contrecarre le projet de Dieu et donc il faut nous en débarrasser. Dans la première lecture, nous avons entendu Job crier sa souffrance, et à la fin du livre, Dieu lui donne raison d’avoir osé crier. La souffrance en soi est toujours un mal, il faut oser le dire ; il faudrait être fou pour oser dire en face à un malade « ce qui vous arrive est très bien »… Il est vrai que certains, avec la grâce de Dieu, trouvent dans la souffrance un chemin qui les fait grandir, mais la souffrance reste un mal. Et tous nos efforts pour lutter contre les souffrances des hommes vont dans le sens du projet de Dieu. Car Dieu sauve des hommes, et non des âmes désincarnées : la prédication de l’évangile n’est pas que paroles qui s’adresseraient à l’intelligence ou à la conscience ; elle est en même temps et inséparablement lutte contre ce qui fait souffrir les hommes.

Commentaires de Marie-Noëlle Thabut, année liturgique B, 5e dimanche du temps ordinaire (8 février 2015)

Partager cet article

25 janvier 2015 7 25 /01 /janvier /2015 22:09

Ces commentaires, trouvés sur le site "Église catholique en France", permettent à toute personne de bonne volonté, chrétienne ou non, de mieux comprendre la Bible, le livre le plus diffusé au monde, en
  • décodant le langage imagé utilisé par l'auteur.

Attention le texte écrit peut différer des versions audio (Radio-Notre-Dame) et vidéo (KTO TV) qui ont été modifiées par Marie-Noëlle Thabut, parfois pour les améliorer, parfois pour s'adapter aux formats imposés par ces chaînes de radio ou de télévision. Dans cette hypothèse, nous mettons en italiques les passages supprimés pour ces médias.

Je souhaite arriver à mettre ici, chaque dimanche, les commentaires de Marie-Noëlle Thabut. Ma seule contribution consiste à surligner les passages que je trouve les plus enrichissants et à écrire en rouge ceux qui parlent d'un thème qui m'est cher : la liberté (trois autres pages de mon blog sont consacrées à ces passages des Évangiles, du reste du Nouveau Testament ou de l'Ancien Testament qui parlent de la liberté). D'après Marie-Noëlle Thabut, "... si nous ne trouvons pas dans les textes une parole libérante, c'est que nous ne les avons pas compris."

 

Version audio, trouvée sur le site de Radio-Notre-Dame (disponible seulement à compter du 1er février 2015).

En bas de page, vous avez désormais les versions vidéo des commentaires, trouvées sur KTO TV.

PREMIÈRE LECTURE - Deutéronome 18, 15 - 20

Moïse dit au peuple d'Israël :
15 « Au milieu de vous, parmi vos frères,
le SEIGNEUR votre Dieu
fera se lever un prophète comme moi,
et vous l'écouterez.
16 C'est bien ce que vous avez demandé au SEIGNEUR votre Dieu,
au mont Horeb, le jour de l'assemblée, quand vous disiez :
Je ne veux plus entendre la voix du SEIGNEUR mon Dieu,
je ne veux plus voir cette grande flamme,
je ne veux pas mourir !
17 Et le SEIGNEUR me dit alors :
Ils ont bien fait de dire cela.
18 Je ferai se lever
au milieu de leurs frères
un prophète comme toi ;
je mettrai dans sa bouche mes paroles,
et il leur dira tout ce que je lui prescrirai.
19 Si quelqu'un n'écoute pas les paroles
que ce prophète prononcera en mon nom,
moi-même je lui en demanderai compte.
20 Mais un prophète qui aurait la présomption de dire en mon nom
une parole que je ne lui aurais pas prescrite,
ou qui parlerait au nom d'autres dieux,
ce prophète-là mourra. »

--------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------

Le livre du Deutéronome nous rappelle ici un vieil épisode du Sinaï au temps de Moïse. Le peuple rassemblé au pied de la montagne avait entendu la voix de Dieu parlant à Moïse et son cœur était partagé entre l’émerveillement et la peur : l’émerveillement parce que c’était inouï que Dieu lui-même s’adresse à ce pauvre petit peuple ; mais aussi la peur car pouvait-on entendre la voix de Dieu sans mourir ? Et c’est la crainte qui l’avait emporté : « Je ne veux plus entendre la voix du SEIGNEUR mon Dieu, disait-on, je ne veux plus voir cette grande flamme, je ne veux pas mourir. »

Alors Dieu avait fait transmettre par Moïse cette promesse qui est rapportée ici : « Ils ont raison, je ferai se lever au milieu de leurs frères un prophète comme toi ; je mettrai dans sa bouche mes paroles... » C’était pour le peuple une assurance formidable : Dieu comprenait sa peur mais ne le priverait pas pour autant de sa Parole, car le risque est toujours grand pour les hommes d’écouter des charlatans : comme disait Moïse, « Les nations écoutent ceux qui pratiquent l’incantation et consultent les oracles. Mais pour toi, le SEIGNEUR ton Dieu n’a rien voulu de pareil. » (Dt 18, 14).

La promesse rapportée par Moïse insiste sur quatre points : premièrement, c’est un prophète choisi par Dieu et par nul autre qui doit conduire ses frères ; deuxièmement, il doit être issu du peuple de l’Alliance ; troisièmement, il doit transmettre fidèlement la Parole de Dieu et nulle autre ; enfin, quatrièmement, il est vital pour le peuple de l’écouter.

Premièrement, c’est un prophète choisi par Dieu et par nul autre qui doit conduire ses frères : on sent affleurer ici une pointe contre des faux prophètes non envoyés par Dieu ; or au temps de Jérémie, qui est contemporain pour une large part du Deutéronome (dont est extrait notre texte d’aujourd’hui), on sait que les faux prophètes ne manquaient pas : Jérémie s’en est assez plaint ; c’est lui qui avait dit un jour à un prétendu prophète : « Ecoute, Hananya, le SEIGNEUR ne t’a pas envoyé ; c’est toi qui fais que ce peuple se berce d’illusions. » (Jr 28, 15) ;

Ézékiel, lui non plus, ne mâchait pas ses mots : « Malheureux les prophètes insensés qui suivent leur esprit sans avoir rien vu... ils ont des visions illusoires et des prédictions trompeuses, eux qui disent : « oracle du SEIGNEUR » sans que le SEIGNEUR les ait envoyés. » (Ez 13, 3... 6).

Moïse, au contraire, Dieu l’avait choisi, appelé, envoyé.

C’est pour cela que notre passage d’aujourd’hui insiste pour qu’on ne donne sa confiance qu’à un prophète « comme Moïse », c’est-à-dire un véritable envoyé de Dieu : « Je ferai se lever... un prophète comme toi ; je mettrai dans sa bouche mes paroles... » Avec ce texte, le prophétisme en Israël se démarque résolument de toutes les pratiques de divination ; le prophète n’est pas un devin, il est le porte-parole de Dieu et Dieu ne s’amuse pas à prédire l’avenir.

Deuxièmement, un véritable prophète doit être issu du peuple de l’Alliance ; la formule « pris parmi les frères » est claire : car il existait des quantités de prophètes étrangers, qui poussaient le peuple vers d’autres cultes ; il suffit de se rappeler les quatre cents prêtres de Baal amenés à Samarie par la reine Jézabel et contre qui le prophète Élie a tant lutté. Donc non seulement le prophète en Israël n’est pas un devin, mais il est le médiateur de l’Alliance.

Troisièmement, un vrai prophète doit transmettre fidèlement la Parole de Dieu et nulle autre : « je mettrai dans sa bouche mes paroles, et il leur dira tout ce que je lui prescrirai... Mais un prophète qui oserait dire en mon nom une parole que je ne lui aurais pas prescrite, ou qui parlerait au nom d’autres dieux, ce prophète-là mourra. » Au temps de Jérémie, ce genre de beaux parleurs ne devait pas manquer : son chapitre 23 les attaque de front : « Ainsi parle le SEIGNEUR le tout-puissant : Ne faites pas attention aux paroles des prophètes qui vous prophétisent ; ils vous leurrent ; ce qu’ils prêchent n’est que vision de leur imagination, cela ne vient pas de la bouche du SEIGNEUR. » (Jr 23, 16 ; voir aussi Jr 23, 25-28)... « Je vais m’en prendre aux prophètes qui ont des songes fallacieux - oracle du SEIGNEUR -, qui les racontent et qui, par leur fausseté et leurs balivernes, égarent mon peuple... » (Jr 23, 32).

Enfin, quatrièmement, il est vital pour le peuple d’écouter les prophètes envoyés par Dieu : « Si quelqu’un n’écoute pas les paroles que ce prophète prononcera en mon nom, dit Dieu, moi-même je lui en demanderai compte. » Pour citer encore une fois Jérémie : « Ainsi parle le SEIGNEUR, le Dieu d’Israël : malheureux l’homme qui n’écoute pas les termes de cette Alliance que j’ai proposée à vos pères lorsque je les ai fait sortir du pays d’Égypte... » (Jr 11, 3).

On peut être surpris de l’insistance du livre du Deutéronome tout autant que de Jérémie sur les exigences d’une véritable prophétie : il faut croire que le problème était aigu ; on peut se demander s’il ne l’est pas tout autant aujourd’hui et si d’ailleurs il ne l’est pas de tous les temps ?

Il suffit de lire le premier chapitre de la deuxième lettre de Pierre, l’écrit le plus tardif peut-être de tout le Nouveau Testament : « Nous avons la parole des prophètes qui est la solidité même, sur laquelle vous avez raison de fixer votre regard comme sur une lampe brillant dans un lieu obscur... Ce n’est pas la volonté humaine qui a jamais produit une prophétie, mais c’est portés par l’Esprit Saint que des hommes ont parlé de la part de Dieu. » (2 P 1, 19-21).

--------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------

Compléments

- En parlant d'un « prophète comme Moïse », le livre du Deutéronome pensait peut-être à Samuel (cf. 1 S 3, 19 - 4, 1) puisque Jérémie lui-même fait le rapprochement (cf. Jr 15, 1).

- Mais qui donc, au temps de la composition du livre du Deutéronome, avait intérêt à réveiller cette vieille histoire ? Le livre du Deutéronome est très tardif et s'adresse au peuple d'Israël, à une période cruciale, dans les années 600 av. J.-C. Il faut croire qu'il circulait alors de nombreux faux prophètes et que les croyants désorientés étaient tentés d'écouter n'importe qui. Alors ce texte vient à point nommé rappeler qu'il ne faut pas se laisser berner par des prétendus prophètes : Dieu ne confie ni sa parole ni son peuple à la légère.

--------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------

PSAUME 94 (95), 1-2. 6-7. 8-9

1 Venez, crions de joie pour le SEIGNEUR,
acclamons notre Rocher, notre salut !
2 Allons jusqu'à lui en rendant grâce,
par nos hymnes de fête acclamons-le !
6 Entrez, inclinez-vous, prosternez-vous,
adorons le SEIGNEUR qui nous a faits.
7 Oui, il est notre Dieu :
nous sommes le peuple qu'il conduit,
le troupeau guidé par sa main.
Aujourd'hui écouterez-vous sa parole ?
8 « Ne fermez pas votre cœur comme au désert
comme au jour de tentation et de défi
9 où vos pères m'ont tenté et provoqué,
et pourtant ils avaient vu mon exploit. »

--------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------

Après l'insistance de la première lecture sur l'importance d'écouter la véritable parole de Dieu transmise par les prophètes, on n'est pas surpris d'entendre en écho « Aujourd'hui écouterez-vous sa parole ? » Car le peuple d'Israël n'a pas toujours écouté docilement ses prophètes : y compris dans le désert quand il a eu bien des réticences à l'égard de Moïse lui-même ; et ce psaume justement est tout imprégné d'une expérience très négative qui s'est déroulée au désert.

Si vous allez vérifier dans votre Bible le texte de la dernière strophe que nous venons d'entendre, voilà ce que vous lirez « Aujourd’hui écouterez-vous sa parole ? Ne fermez pas votre cœur comme à Meriba, comme au jour de Massa dans le désert, où vos pères m’ont tenté et provoqué, et pourtant ils avaient vu mon exploit ». Massa et Meriba, en réalité, ce sont deux lieux qui ne figurent sur aucune carte : l'histoire s'est passée à Rephidim (aujourd'hui on situe cette oasis dans le Sud du Sinaï, au Wadi Feiran). On a campé là, mais il n'y avait pas d'eau ; très vite, entre le peuple et Moïse, le ton a monté : faire camper tout le peuple dans un endroit où il n'y avait rien à boire, c'était certainement pour les faire tous mourir de soif ; c'est ce qu'on a pensé ; comme on pouvait s'y attendre, ce genre de récrimination a été ressentie par Moïse comme l'injure suprême ; lui, pourtant, continuait à faire confiance à son Dieu ; s'il les avait menés jusque-là, il saurait aussi les faire survivre. Et c'est là, en réponse à cette foi de Moïse et en pardonnant la méfiance du peuple, que Dieu a fait jaillir l'eau d'un rocher. Pour que cela ne se reproduise plus jamais, Moïse a donné à ce lieu mémorable le double nom de Massa et Meriba qui veut dire épreuve et querelle parce qu'on avait querellé Dieu.

Et donc la strophe du psaume prend tout son sens : « Aujourd’hui écouterez-vous sa parole ? Ne fermez pas votre cœur comme au désert où vos pères m’ont tenté et provoqué, et pourtant ils avaient vu mon exploit. » Dans cette simple strophe, est résumée toute l’aventure de notre vie de foi, personnelle et communautaire. C’est ce qu’on peut appeler, au vrai sens du terme, la « question de confiance ». Pour le peuple d’Israël, la question de confiance s’est posée à chaque difficulté de la vie au désert : « Le SEIGNEUR est-il vraiment au milieu de nous, ou bien n’y est-il pas ? » (Ex 17, 7), ce qui revient à dire « Peut-on lui faire confiance ? S’appuyer sur lui ? Être sûr qu’il nous donnera à chaque instant les moyens de nous en sortir... ? »

La Bible dit que la foi, justement, c’est tout simplement la confiance. Cette question de confiance, telle qu’elle s’est posée à Massa et Meriba, est l’un des piliers de la réflexion d’Israël ; la preuve, c’est qu’elle affleure sous des quantités de textes bibliques ; et, par exemple, le mot qui dit la foi en Israël signifie « s’appuyer sur Dieu » ; c’est de lui que vient le mot « Amen » qui dit l’adhésion de la foi : il signifie « solide », « stable » ; on pourrait le traduire « j’y crois dur comme pierre » (en français on dit plutôt « dur comme fer »).

Et Isaïe, par exemple dit au roi Achaz « Si vous ne croyez pas, si vous ne vous appuyez pas sur Dieu, vous ne tiendrez pas » (Is 7, 9).

Toute une autre série de textes brodent sur le mot « écouter », parce que quand on fait confiance à quelqu’un, on l’écoute. D’où la fameuse prière juive, le « Shema Israël » : « Écoute Israël, le SEIGNEUR ton Dieu est le SEIGNEUR UN. Tu aimeras le SEIGNEUR ton Dieu de tout ton cœur, de tout ton esprit, de toutes tes forces »... Tu aimeras, c’est-à-dire tu lui feras confiance.

Pour écouter, encore faut-il avoir l’oreille ouverte : encore une expression qu’on rencontre à plusieurs reprises dans la Bible, dans le sens de mettre sa confiance en Dieu ; par exemple dans le psaume 39/40 : « Tu ne voulais ni offrande ni sacrifice, tu m’as ouvert l’oreille » ; ou encore dans ce chant du Serviteur d’Isaïe : « Le SEIGNEUR Dieu m’a ouvert l’oreille... » (Is 50, 5). Et les mots « obéir, obéissance » sont de la même veine : en hébreu comme en grec, quand il s’agit de l’obéissance à Dieu, ils sont de la même racine que le verbe écouter, au sens de faire confiance. En français aussi, d’ailleurs, puisque notre verbe « obéir » vient du verbe latin « audire » qui veut dire « entendre ».

Cette confiance de la foi est appuyée sur l’expérience... Pour le peuple d’Israël, tout a commencé avec la libération d’Égypte ; c’est ce que notre psaume appelle « l’exploit de Dieu » : « Et pourtant ils avaient vu mon exploit. » Cette expérience, et de siècle en siècle, pour les générations suivantes, la mémoire de cette expérience vient soutenir la foi : si Dieu a pris la peine de libérer son peuple de l’esclavage, ce n’est pas pour le laisser mourir de faim ou de soif dans le désert.

Et donc, on peut s’appuyer sur lui comme sur un rocher... « Acclamons notre rocher, notre salut », ce n’est pas de la poésie : c’est une profession de foi. Une foi qui s’appuie sur l’expérience du désert : à Massa et Meriba, le peuple a douté que Dieu lui donne les moyens de survivre... Mais Dieu a quand même fait couler l’eau du Rocher ; et, désormais, on rappellera souvent cet épisode en disant de Dieu qu’il est le « Rocher » d’Israël.

Ce choix résolu de la confiance est à refaire chaque jour : « Aujourd’hui écouterez-vous sa parole ? » Il faut lire cette phrase comme très libérante : chaque jour est un jour neuf, aujourd’hui, tout est de nouveau possible.

Chaque jour nous pouvons réapprendre à « écouter », à « faire confiance » : c’est pour cela que ce psaume 94/95 est le premier chaque matin dans la liturgie des heures ; et que chaque jour les juifs récitent deux fois leur profession de foi (le Shema Israël) qui commence par ce mot « Écoute ». Et le « Chant du Serviteur » d’Isaïe (cité plus haut) le dit bien : « Le SEIGNEUR Dieu m’a donné une langue de disciple... Matin après matin, il me fait dresser l’oreille, pour que j’écoute, comme les disciples. »

Dernière remarque, le psaume parle au pluriel : « Aujourd’hui écouterez-vous sa parole ? »... Cette conscience de faire partie d’un peuple était très forte en Israël ; quand le psaume 94/95 dit : « Nous sommes le peuple que Dieu conduit », c’est l’expérience qui parle ; dans toute son histoire, on pourrait dire qu’Israël parle au pluriel. « Entrez, inclinez-vous, prosternez-vous » sous-entendu sans vous demander où vous en êtes chacun dans votre sensibilité croyante ; nous touchons peut-être là un des problèmes de l’Église actuelle : dans la Bible, c’est un peuple qui vient à la rencontre de son Dieu... « Venez, crions de joie pour le SEIGNEUR, acclamons notre rocher, notre salut ! »

--------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------

Compléments

Le récit du paradis terrestre, lui-même, peut se lire à la lumière de cette réflexion d'Israël sur la foi, à partir de l'épisode de Massa et Meriba : pour Adam, c'est-à-dire chacun d'entre nous, la question de confiance peut se poser sous la forme d'un obstacle, une limitation de nos désirs (par exemple la maladie, le handicap, la perspective de la mort)... Ce peut être aussi un commandement à respecter, qui limite apparemment notre liberté, parce qu'il limite nos désirs d'avoir, de pouvoir... La foi, alors, c'est la confiance que, même si les apparences sont contraires, Dieu nous veut libres, vivants, heureux et que de nos situations d'échec, de frustration, de mort, il fera jaillir la liberté, la plénitude, la résurrection.

Pour certains d'entre nous la question de confiance se pose chaque fois que nous ne trouvons pas de réponse à nos interrogations : accepter de ne pas tout savoir, de ne pas tout comprendre, accepter que les voies de Dieu nous soient impénétrables exige parfois de nous une confiance qui ressemble à un chèque en blanc... Il ne nous reste plus qu'à dire comme Pierre à Césarée, « Seigneur, à qui irions-nous ? Tu as les paroles de la vie éternelle ».

Quand saint Paul dit dans la lettre aux Corinthiens « Laissez-vous réconcilier avec Dieu » on peut traduire « Cessez de lui faire des procès d’intention, comme à Massa et Meriba » ou quand Marc dit dans son Évangile « Convertissez-vous et croyez à la Bonne Nouvelle », on peut traduire « croyez que la Nouvelle est bonne », c’est-à-dire croyez que Dieu vous aime, qu’il n’est que bienveillant à votre égard.

--------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------

DEUXIÈME LECTURE - Première Lettre de Paul aux Corinthiens 7, 32 - 35

Frères,
32 j'aimerais vous voir libres de tout souci.
Celui qui n'est pas marié a le souci des affaires du Seigneur,
il cherche comment plaire au Seigneur.
33 Celui qui est marié a le souci des affaires de ce monde,
il cherche comment plaire à sa femme,
et il se trouve divisé.
34 La femme sans mari,
ou celle qui reste vierge,
a le souci des affaires du Seigneur,
afin d’être sanctifiée dans son corps et son esprit.
Celle qui est mariée a le souci des affaires de ce monde,
elle cherche comment plaire à son mari.
35 C'est dans votre intérêt que je dis cela ;
ce n’est pas pour vous tendre un piège,
mais pour vous proposer ce qui est bien,
afin que vous soyez attachés au Seigneur sans partage.

--------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------

« Être attachés au Seigneur sans partage », décidément, c’est la seule chose qui compte pour saint Paul ; il faut garder en mémoire la belle formule que nous avons lue dimanche dernier : « Le temps est limité », littéralement « le temps a cargué ses voiles » comme un navire qui arrive au port. Traduisez « l’histoire humaine arrive à son terme, le Christ vient accomplir le dessein de Dieu, c’est-à-dire nous réunir tous en lui. »

Mais on pouvait très bien s’appuyer sur cette imminence du Royaume pour tomber dans deux excès contraires, et apparemment, les Corinthiens n’y échappaient pas : certains se livrant à la débauche, sous prétexte que « seul le royaume compte et que ce que l’on fait dans la vie quotidienne ne compte pas, on peut donc faire tout ce qu’on veut, Jésus nous a libérés » ; d’autres au contraire, méprisant la sexualité, se prenant pour des « surhommes », prêchant la continence à tout prix et soutenant « qu’il est bon pour l’homme de s’abstenir de la femme » (c’est au début du chapitre 7).

Nous avons lu au deuxième dimanche la réponse de Paul aux débauchés : elle était on ne peut plus claire : « Frères, fuyez l’impureté... Ne le savez-vous pas ? Votre corps est le temple de l’Esprit Saint, qui est en vous et que vous avez reçu de Dieu... » (1 Co 6, 18-19). Ici il s’attaque à l’excès inverse : ceux qui prêchent la continence absolue dans le mariage ou plus radicalement le célibat ; il a commencé très prudemment en précisant en début de chapitre qu’il ne fait que répondre à des questions qu’on lui a posées : « Venons-en à ce que vous m’avez écrit » (7, 1).

Il a d’autant plus de raisons d’être prudent que la question du célibat était déjà très controversée chez les Juifs : pendant des siècles, la méditation des phrases de la Genèse « Il n’est pas bon pour l’homme d’être seul » (Gn 2, 18) et « Soyez féconds et prolifiques » (Gn 1, 28) avait conduit à considérer que le seul état de vie normal pour le croyant était le mariage ; à tel point que les eunuques ne pouvaient ni être prêtres (Lv 21, 20), ni même entrer dans l’assemblée du Seigneur (Dt 23, 2). Et la stérilité était ressentie comme une honte et une malédiction : « Dieu a enfin enlevé mon opprobre », s’écrie Rachel en mettant au monde son premier fils (Gn 30, 23).

Après l’Exil à Babylone, ce mépris pour les célibataires et les eunuques s’était estompé dans les textes bibliques. On en a la preuve dans un texte du prophète Isaïe après l’Exil à Babylone : on avait ouvert les portes des synagogues aux eunuques s’ils désiraient vraiment s’agréger à la communauté des croyants. (cf. Is 56, 3-5 et Sg 3, 14). Mais l’opinion populaire est restée longtemps réticente au choix délibéré pour le célibat ; Paul, lui, lutte certainement contre ce mépris ; il n’a d’ailleurs de mépris pour personne, ni pour les gens mariés, ni pour les célibataires.

Il ne fait pas non plus de théorie : il ne nous propose pas un cours sur le mariage, le célibat et la vie sexuelle en général ; il veut encore moins donner de directives contraignantes : « Je ne veux pas vous prendre au piège, mais vous proposer ce qui est bien... c’est votre intérêt à vous que je cherche » ; seulement, il constate : il y a des célibataires qui savent user de leur liberté pour se consacrer à Dieu et aux autres. Il arrive également que la vie du couple occupe tellement l’horizon des amoureux qu’ils en délaissent leur vie spirituelle ; il faut croire qu’il avait ces deux sortes d’exemples sous les yeux...

Paul avait également rencontré des couples mariés auxquels le Baptême de l’un des deux avait posé des problèmes insurmontables : il en a parlé explicitement dans les versets précédents. Car lorsqu’un couple entendait parler de la foi chrétienne, il arrivait que l’un des deux se convertisse et pas l’autre : comment dans ce cas le nouveau baptisé pouvait-il être attaché au Seigneur sans partage ?

Mais l’inverse peut se produire aussi : que l’amour vécu dans le mariage soit un chemin de progression dans l’amour de Dieu et des frères ; et que, au contraire, des célibataires se recroquevillent dans leur égoïsme. Deux types d’attitudes que nous connaissons bien mais que Paul préfère ne pas évoquer dans l’ambiance de mépris du célibat qui prévalait alors.

Son seul objectif est la propagation de l’évangile. A chacun de choisir l’état de vie qui lui permet d’être le plus disponible : la seule chose qui compte, c’est que nous soyons « attachés au Seigneur sans partage », car nous sommes dans les derniers temps. Cette perspective seule doit occuper notre esprit ; il dit bien : « J’aimerais vous voir libres de tout souci. » Il faut croire que c’est très important pour lui puisque le mot « souci » revient cinq fois dans ce court passage ! On entend résonner ici la phrase de la lettre aux Philippiens (Phi 4, 5-7) : « Le Seigneur est proche. N’entretenez aucun souci, mais, en toute occasion, par la prière et la supplication accompagnée d’action de grâce, faites connaître vos demandes à Dieu. Et la paix de Dieu, qui surpasse toute intelligence, gardera vos cœurs et vos pensées en Jésus-Christ. »

--------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------

Complément

Le célibat volontaire, jusque-là inconnu dans le judaïsme, avait fait son apparition à Qumran, dans un milieu qui, précisément, vivait ardemment l'attente du Jour de Dieu.

--------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------

ÉVANGILE - Marc 1, 21-28

21 Jésus, accompagné de ses disciples,
arrive à Capharnaüm.
Aussitôt, le jour du sabbat,
il se rendit à la synagogue, et là, il enseignait.
22 On était frappé par son enseignement,
car il enseignait en homme qui a autorité,
et non pas comme les scribes.
23 Or, il y avait dans leur synagogue
un homme tourmenté par un esprit impur,
qui se mit à crier :
24 « Que nous veux-tu, Jésus de Nazareth ?
Es-tu venu pour nous perdre ?
Je sais qui tu es :
Tu es le Saint de Dieu. »
25 Jésus l'interpella vivement :
« Tais-toi ! Sors de cet homme. »
26 L'esprit impur le fit entrer en convulsions,
puis, poussant un grand cri, sortit de lui.
27 Ils furent tous frappés de stupeur
et se demandaient entre eux :
« Qu'est-ce que cela veut dire ?
Voilà un enseignement nouveau, donné avec autorité !
Il commande même aux esprits impurs,
et ils lui obéissent. »
28 Sa renommée se répandit aussitôt partout,
dans toute la région de la Galilée.

--------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------

Je prends le texte dans l’ordre : Jésus vient tout juste de recruter ses quatre premiers disciples au bord de ce que nous appelons aujourd’hui le lac de Tibériade : Simon et André son frère, d’abord, puis Jacques et Jean, les fils de Zébédée. Avec eux, il « arrive à Capharnaüm. Aussitôt, le jour du sabbat, il se rend à la synagogue » : rien de plus normal pour un Juif ; Marc note ici l’enracinement de Jésus dans le monde juif, dans la tradition de son peuple. Quand ce même Jésus a commencé à parcourir la Galilée en proclamant : « Le temps est accompli, le Règne de Dieu s’est approché » (Mc 1, 15), il s’inscrivait bien dans l’attente de son peuple, dans la continuité du projet de Dieu sur Israël. Et là, dans la synagogue de Capharnaüm, il se met à enseigner. Rien de plus normal, non plus : tout Juif avait le droit de se présenter pour commenter les Écritures qui venaient d’être lues.

Mais il semble bien que Marc ait voulu concentrer l’intérêt du lecteur sur l’enseignement de Jésus, puisque les mots « enseigner » et « enseignement » reviennent quatre fois en quelques lignes :

au début du texte « Jésus se rendit à la synagogue, et là, il enseignait. On était frappé par son enseignement, car il enseignait en homme qui a autorité, et non pas comme les scribes. » Et à la fin du texte : « Tous s’interrogeaient : Qu’est-ce que cela veut dire ? Voilà un enseignement nouveau, proclamé avec autorité ! »  Peut-être, parmi les assistants, certains ont-ils pensé à la promesse que Dieu avait faite à Moïse : « Je ferai se lever au milieu de leurs frères un prophète comme toi ; je mettrai dans sa bouche mes paroles. » (Dt 18, 18 ; première lecture).

C’est donc au cœur même de cet enseignement de Jésus que Marc note une rupture, une nouveauté : l’histoire du monde vient de basculer ; à l’enseignement des scribes vient de se substituer celui du Sauveur ; et on va en avoir tout de suite la preuve, car Marc ne nous rapporte pas ce que Jésus a bien pu dire, mais, bien mieux, entre ces deux insistances sur l’étonnant enseignement de ce nouveau venu, Marc décrit l’expulsion d’un démon, ce que nous appellerions aujourd’hui un « exorcisme ». Ce qui veut dire que pour Marc les deux facettes de l’œuvre de Jésus (enseignement et exorcisme) vont ensemble ; ou même que le meilleur des enseignements est l’action, la vraie, celle qui libère l’homme de toute forme de mal.

Et tout ceci, nous l’avons vu, se passe à la synagogue (Marc le précise deux fois) et, qui plus est, un jour de sabbat, ce qui n’est pas non plus sans importance ! Puisque le sabbat était le jour par excellence où l’on célébrait l’action du Dieu créateur et libérateur. En Jésus, Marc nous montre le Père libérant l’homme de tous les démons qui le possèdent : les temps sont accomplis, oui, puisque le Mal est vaincu.

(« Si c’est par l’Esprit de Dieu que je chasse les démons, alors le règne de Dieu vient de vous atteindre. » Mt 12, 28).

Il y avait donc ce jour-là, parmi les croyants réunis à la synagogue, un homme possédé d’un esprit impur ; Jésus ne l’agresse pas, mais l’esprit impur, lui, se sent agressé par cette seule présence. Car ce face-à-face avec le Dieu Saint lui est intolérable, lui qui est l’impur, c’est-à-dire en grec le contraire même, l’incompatible avec le Dieu Saint. Et c’est lui qui crie, annonçant lui-même sa défaite : « Que nous veux-tu, Jésus de Nazareth ? Es-tu venu pour nous perdre ? Je sais fort bien qui tu es : le Saint, le Saint de Dieu. » (v. 24). L’esprit impur a tout compris, son interrogation « Es-tu venu pour nous perdre ? » n’en est pas une. Mis en présence de celui qui sauve les hommes de tout mal, il se démasque lui-même, reconnaissant l’autorité de Jésus.

Cette fois, Jésus hausse le ton : « Silence ! Sors de cet homme. »

Et il emploie pour cela un verbe étonnant que nous retrouverons (adressé à la mer déchaînée) dans le récit de la tempête apaisée : « Sois muselé » (phimoô).

Mais pourquoi Jésus commande-t-il à l’esprit impur de se taire ? Il s’agit peut-être de ce que l’on appelle le « secret messianique » : Jésus ne voulant pas que le mystère de sa personne soit divulgué trop tôt, avant que ses disciples ne soient prêts à l’entendre. Plus simplement, ce ne sont pas des belles paroles que Jésus attend : car une déclaration, même exacte, ne constitue pas forcément une profession de foi ; et comme très souvent dans les évangiles, ce sont les démons qui font les plus belles déclarations.

Encore un cri de l’esprit impur et cette fois l’homme possédé est délivré ; alors les langues se délient pour reconnaître l’importance de l’événement : « Saisis de frayeur, tous s’interrogeaient : Qu’est-ce que cela veut dire ? Voilà un enseignement nouveau, proclamé avec autorité ! Il commande même aux esprits mauvais, et ils lui obéissent. » (v. 27). Le récit de Marc se clôt donc sur une question : « Qu’est-ce que cela veut dire ? » C’est bien le rôle des miracles et des actes de puissance de Jésus en général : ils interrogent, ils font signe.

Reprenons maintenant l’ensemble du texte du point de vue de ses lecteurs : parce qu’un texte, quel qu’il soit, et un évangile plus que tout autre, vise toujours des lecteurs.

Quand Marc écrit son évangile, bien des années après la résurrection de Jésus, il propose à ses lecteurs chrétiens une contemplation qui doit les encourager à tenir bon dans la foi : un peu comme si Marc leur disait « les quatre disciples qui accompagnent Jésus dès le début de son enseignement et de ses œuvres, c’est l’Église naissante ; eh bien, c’est vous qui êtes appelés désormais à annoncer cette Bonne Nouvelle à toute l’humanité ; (ce que laisse entendre ce chiffre de quatre).

Vous êtes cette Église désormais détachée du judaïsme, (il faudrait dire déchirée), et dont le déchirement était en germe, déjà, dans l’opposition latente entre Jésus et les scribes.

Mais vous pouvez faire confiance à Celui dont la Parole efficace a déjà vaincu les forces du Mal. Celui-ci, il est vrai, agite encore l’humanité et même le peuple croyant ; mais ses cris même et son agitation sont les convulsions de la fin : le Mal est vaincu depuis la Résurrection du Christ. Mes frères, la vérité du Christ, son autorité, vous en êtes les dépositaires ; avec lui, à votre tour, vous musellerez les forces du Mal. »

A la synagogue de Capharnaüm, les contemporains de Jésus se sont étonnés (« Saisis de frayeur, tous s’interrogeaient : Qu’est-ce que cela veut dire ? Voilà un enseignement nouveau, proclamé avec autorité ! Il commande même aux esprits mauvais, et ils lui obéissent. »), mais pour les lecteurs de Marc, comme pour nous aujourd’hui, il s’agit d’aller plus loin : il s’agit de croire en celui qui seul peut libérer l’humanité de toutes les forces du Mal.

Commentaires de Marie-Noëlle Thabut, année liturgique B, 4e dimanche du temps ordinaire (1er février 2015)

Partager cet article

19 janvier 2015 1 19 /01 /janvier /2015 00:12

Ces commentaires, trouvés sur le site "Église catholique en France", permettent à toute personne de bonne volonté, chrétienne ou non, de mieux comprendre la Bible, le livre le plus diffusé au monde, en
  • décodant le langage imagé utilisé par l'auteur.

Attention le texte écrit peut différer des versions audio (Radio-Notre-Dame) et vidéo (KTO TV) qui ont été modifiées par Marie-Noëlle Thabut, parfois pour les améliorer, parfois pour s'adapter aux formats imposés par ces chaînes de radio ou de télévision. Dans cette hypothèse, nous mettons en italiques les passages supprimés pour ces médias.

Je souhaite arriver à mettre ici, chaque dimanche, les commentaires de Marie-Noëlle Thabut. Ma seule contribution consiste à surligner les passages que je trouve les plus enrichissants et à écrire en rouge ceux qui parlent d'un thème qui m'est cher : la liberté (trois autres pages de mon blog sont consacrées à ces passages des Évangiles, du reste du Nouveau Testament ou de l'Ancien Testament qui parlent de la liberté). D'après Marie-Noëlle Thabut, "... si nous ne trouvons pas dans les textes une parole libérante, c'est que nous ne les avons pas compris."

 

Version audio, trouvée sur le site de Radio-Notre-Dame.(disponible seulement à compter du 25 janvier 2015).

En bas de page, vous avez désormais les versions vidéo des commentaires, trouvées sur KTO TV.

PREMIÈRE LECTURE - Jonas 3, 1-5. 10


1 La parole du SEIGNEUR fut adressée de nouveau à Jonas :
2 « Lève-toi, va à Ninive, la grande ville païenne,
proclame le message que je te donne sur elle. »
3 Jonas se leva et partit pour Ninive,
selon la parole du SEIGNEUR.
Or, Ninive était une ville extraordinairement grande :
il fallait trois jours pour la traverser.
4 Jonas la parcourut une journée à peine
en proclamant :
« Encore quarante jours, et Ninive sera détruite ! »
5 Aussitôt, les gens de Ninive crurent en Dieu.
Ils annoncèrent un jeûne,
et tous, du plus grand au plus petit,
se vêtirent de toile à sac.
10 En voyant leur réaction,
et comment ils se détournaient de leur conduite mauvaise,
Dieu renonça au châtiment dont il les avait menacés.

--------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------

Le livre de Jonas est très court : il doit faire quatre pages, tout au plus. Il a été écrit très tard vers le quatrième ou troisième siècle av.J.C. Il prétend raconter une histoire qui serait arrivée à un prophète du nom de Jonas, cinq cents ans auparavant ; mais en réalité c’est une fable, un conte pleine d’humour mais surtout de leçons pour ses contemporains et pour nous. Encore faut-il savoir lire entre les lignes.

Voici le conte : il était une fois, en Israël, un petit prophète plein de bon sens qui s’appelait Jonas. Dieu lui dit : Il ne suffit pas que tu cherches à convertir mon peuple dans ton pays minuscule. Je t’envoie en mission à Ninive (sur les cartes d’aujourd’hui, les ruines de Ninive sont tout près de Mossul au nord de l’Irak actuel). Jonas aurait bien voulu obéir à Dieu, mais le bon sens a parlé, plus fort que Dieu lui-même ; car Ninive à l’époque, (au huitième siècle), c’était l’ennemi juré, déjà, la capitale de l’empire le plus dangereux pour Israël, une grande ville très puissante et assoiffée de conquêtes. Un empire païen, bien sûr, et chez qui un petit prédicateur juif ne pouvait que risquer inutilement sa vie. Quand on voit comme il est dur, déjà, d’essayer de convertir Israël... non vraiment c’est trop demander... mission impossible... courir des risques, se fatiguer pour son propre peuple, passe encore... mais pour ces païens !... Et puis, Ninive était une très grande ville ! Il fallait trois jours pour la traverser sans s’arrêter. Que serait-ce s’il fallait s’arrêter pour prêcher à chaque coin de rue...

Jonas fait donc la sourde oreille et embarque sur la Méditerranée, à Jaffa (près de l’actuelle Tel Aviv), sur un bateau à destination de Tarsis (autant dire l’autre bout du monde, vers l’ouest... c’est-à-dire le plus loin possible de Ninive qui, elle, est plein Est, au bord du Tigre). Le voilà tranquille, mais pas pour longtemps. Pendant que Jonas dort à fond de cale dans le bateau, la tempête se lève... et comme il est un homme de son époque, il ne peut pas s’empêcher de penser que sa désobéissance y est pour quelque chose... et comme il est un honnête homme, quand même, il avoue à ses compagnons qu’il a mécontenté le ciel. Bien sûr, les matelots n’ont plus qu’une idée en tête : se débarrasser de Jonas pour apaiser les éléments et prier ce Dieu inconnu que Jonas a mis en colère... On jette le prophète à la mer.

Mais Dieu n’abandonne pas Jonas et dépêche un gros poisson qui l’avale pour le mettre à l’abri. Bien au chaud dans le ventre du poisson Jonas prie... et, bien sûr, cela le convertit. Si bien que quand le poisson le recrache sur la terre ferme, trois jours plus tard, Dieu n’a plus qu’un mot à dire... et Jonas part pour Ninive, cette fois sans discuter. Et le miracle se produit... La ville était immense, il fallait au moins trois jours pour la parcourir ; eh bien, en moins d’une journée, du plus petit jusqu’au plus grand, tous les Ninivites sont convertis. Même les animaux font pénitence !

Seulement voilà, il n’en restait plus qu’un à convertir (et c’est tout le sel de ce petit livre !)... c’était Jonas lui-même... Jonas n’était pas du tout content... à son idée, la justice aurait voulu que Dieu exerce sa colère contre ces païens, ces pécheurs. Et Jonas, écœuré, va s’installer à l’écart de la ville. Mais on est en plein été, il étouffe au grand soleil. Alors Dieu, qui ne l’oublie décidément pas, fait pousser un arbuste (on dit que c’est un ricin) au-dessus de sa tête pour le protéger. Jonas va déjà mieux... pas pour longtemps. Le lendemain, Dieu s’en mêle encore et le ricin crève. Alors là, Jonas est vraiment en colère... Et Dieu l’attendait là. Il lui dit : « Quelle histoire pour un arbre qui crève à peine poussé !... Mais ces Ninivites qui allaient se perdre... tu ne crois pas que cela aurait été plus grave ? Ils sont mes enfants tout de même ! »

Ce conte apparemment léger est en fait plein de leçons : d’abord, et c’est la pointe du récit, c’est d’ailleurs pour cela qu’il nous est proposé ce dimanche, « Dieu aime tous les hommes » et il n’attend qu’un geste d’eux pour leur pardonner ; c’est le sens de la dernière phrase de la lecture liturgique : « En voyant leur réaction, et comment ils se détournaient de leur conduite mauvaise, Dieu renonça au châtiment dont il les avait menacés ». Il n’attendait que cela : les menaces du prophète « Encore quarante jours et Ninive sera détruite » étaient un cri d’alarme ; quand la fable de Jonas a été écrite, l’Ancien Testament savait déjà très bien qu’on n’est jamais définitivement condamné, que Dieu pardonne toujours ; encore faut-il que nos oreilles et nos cœurs soient ouverts à sa parole de pardon.

Deuxième leçon : Dieu est le Dieu de l’univers ; on peut le prier partout, bien au-delà des frontières d’Israël, sur un bateau et même jusque dans le ventre d’un poisson. La présence de Dieu n’est pas limitée à un lieu, un pays, un parti, ou une religion...

Troisième leçon : ceux que nous considérons comme des païens ou des pécheurs sont souvent plus prêts que nous à écouter la Parole ;

Jésus dira bien « les publicains et les prostituées vous précèdent dans le Royaume ». Sur ce thème, l’auteur du livre de Jonas, visiblement, se plaît à en rajouter, comme on dit : sur le bateau, déjà, on voit les matelots prier avec ferveur et offrir un sacrifice d’action de grâce. Quant aux Ninivites, leur conversion totale et instantanée est un défi à tout effort pastoral. « Jonas parcourut la ville une journée à peine... Aussitôt les gens de Ninive crurent en Dieu ». Quand Jésus parlait plus tard du « signe de Jonas », il rappelait le séjour de Jonas pendant trois jours dans le ventre du poisson, mais surtout il posait une question à ses contemporains : sauraient-ils voir dans le Fils de l’Homme le « signe » que les Ninivites ont su voir en Jonas ?

Quatrième leçon : cette fable a été inventée, après l’Exil à Babylone, à une époque où les prophètes voulaient rappeler que Dieu veut sauver l’humanité tout entière et pas seulement le peuple élu ; un peu comme dans une famille, il faut faire comprendre à l’aîné qu’il n’est pas fils unique. Nos prophètes à nous pourraient nous en dire autant.

Cinquième leçon : la petite histoire du ricin est une véritable pédagogie ; manière de faire comprendre à Jonas « tu n’es pas un bon prophète si tu n’aimes pas comme moi tous les hommes ».

Décidément, Dieu est plus grand que notre cœur !

-----------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------

Compléments

« Maintenant, Seigneur, prends ma vie car mieux vaut pour moi mourir que vivre ! » Le cri de désespoir de Jonas (4, 3) ressemble à celui d’Élie (1 R 19, 4).

La conversion de Ninive contraste avec le refus de conversion des habitants de Jérusalem au temps de Jérémie : « Ni le roi, ni aucun de ses serviteurs, à entendre toutes ces paroles, ne furent effrayés et ne déchirèrent leurs vêtements » (Jr 36, 24).

-----------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------

PSAUME 24 (25), 4-9


4 Seigneur, enseigne-moi tes voies,
fais-moi connaître ta route.
5 Dirige-moi par ta vérité, enseigne-moi,
car tu es le Dieu qui me sauve.
6 Rappelle-toi, Seigneur, ta tendresse,
ton amour qui est de toujours.
7 Dans ton amour, ne m’oublie pas,
en raison de ta bonté, Seigneur.
8 Il est droit, il est bon, le Seigneur,
lui qui montre aux pécheurs le chemin.
9 Sa justice dirige les humbles,
il enseigne aux humbles son chemin.

--------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------

Les Ninivites de l’histoire de Jonas étaient des gens très coupables : la ville était tellement pervertie que Dieu avait dit : « La méchanceté des habitants de Ninive est montée jusqu’à moi », ce qui était une formule habituelle dans la Bible pour ce qu’on pourrait appeler « les cas graves » ! Et pourtant Dieu leur avait accordé son pardon dès leur premier geste de conversion. Le livre de Jonas dit bien « Dieu vit leur réaction : ils revenaient de leur mauvais chemin. Aussi revint-il sur sa décision... » Ce qui voulait dire : on peut toujours changer de conduite, « revenir de son mauvais chemin », on n’est jamais définitivement condamné. Il suffit de se retourner vers le Seigneur, de faire demi-tour ; d’ailleurs, c’est le sens même du verbe se « convertir » en hébreu.

Le psaume 24/25 est justement la prière d’un pécheur : un pécheur qui désire changer de chemin, se convertir ; un pécheur qui sait que c’est toujours possible parce qu’il est confiant dans la miséricorde de Dieu : « Le Seigneur montre aux pécheurs le chemin, Il enseigne aux humbles son chemin »... sous-entendu la seule chose qui nous est demandée, ce n’est pas la vertu, mais l’humilité. Le mot « humbles », ici traduit le mot hébreu « anawim » très fréquent dans la Bible : il s’agit de ceux qu’on appelle aussi les « pauvres de Dieu » (ce que nous appelons les « pauvres de cœur »), c’est-à-dire tous ceux qui se reconnaissent démunis, pauvres, impuissants ; on dit aussi « les dos courbés ». Ce sont ceux dont la prière se réduit à dire « prends pitié de moi parce que je suis un pauvre homme pécheur » comme le publicain de l’évangile.

C’est à ceux-là que Dieu enseigne son chemin : non pas que Dieu les choisisse ou les préfère ; mais les autres n’écouteraient pas les explications puisqu’ils n’en éprouvent pas le besoin ! Prière et précarité, c’est la même racine, en latin !

Prenons un exemple : il nous est arrivé à tous, un jour ou l’autre, d’être un peu perdus dans une ville ou sur une route inconnue et d’être réduits à demander notre chemin à un passant... Que se passe-t-il si on n’a pas écouté ? Très vite on est de nouveau perdus. Tandis que ceux qui éprouvaient réellement le besoin des explications les ont écoutées ; ils trouvent le chemin.

Ce thème du chemin est très présent dans ce psaume 24/25 : ici , déjà, dans les quelques versets proposés pour ce troisième dimanche, il y a déjà les mots « voies », « route », « chemin », et le verbe « dirige-moi ». « SEIGNEUR, enseigne-moi tes voies, fais-moi connaître ta route. Dirige-moi par ta vérité, enseigne-moi, car tu es le Dieu qui me sauve... Le SEIGNEUR montre aux pécheurs le chemin. Sa justice dirige les humbles, il enseigne aux humbles le chemin ». C’est un thème typique des psaumes pénitentiels : parce que la Loi de Dieu (les commandements) est considérée comme le code de la route en quelque sorte ; Dieu a commencé par libérer son peuple, puis après, seulement après, il lui a dicté la loi qui est le mode d’emploi de cette liberté pour toute la vie religieuse, familiale et sociale, de A à Z, comme on dit.

On comprend dès lors pourquoi ce psaume 24/25 est ce qu’on appelle un « psaume alphabétique ». Il comprend vingt-deux versets dont chacun commence par une lettre de l’alphabet, dans l’ordre alphabétique ; nos Bibles le signalent parfois en inscrivant la première lettre de chaque verset en marge du psaume ; ce procédé littéraire bien connu s’appelle un acrostiche ; mais ici, nous ne sommes pas en littérature : il s’agit d’une véritable profession de foi. Le juif croyant sait que si Dieu a donné la Loi à l’homme, c’est pour son bonheur : la Loi est donc un véritable cadeau de Dieu. A vrai dire, le mot « Torah » en hébreu, ne vient pas d’une racine qui signifierait « prescrire » mais d’un verbe qui signifie « enseigner » : la loi est un maître de liberté ; elle enseigne la voie pour aller à Dieu : « SEIGNEUR, enseigne-moi tes voies, fais-moi connaître ta route. Dirige-moi par ta vérité, enseigne-moi, car tu es le Dieu qui me sauve... »

Au passage, ce psaume nous offre une série de variations sur le thème du souvenir et de l’oubli. « Rappelle-toi, SEIGNEUR, ta tendresse... Oublie les révoltes... Ne m’oublie pas ». Au fond, on prie Dieu d’avoir une mémoire sélective, une sorte de filtre : « Oublie les révoltes, les péchés de ma jeunesse » et au contraire « Rappelle-toi, SEIGNEUR, ta tendresse, ton amour qui est de toujours ». C’est à la fois de l’audace et de l’humilité ! L’audace que permet l’Alliance : car le pécheur qui parle ici, on le sait bien, n’est pas un individu, mais le peuple élu tout entier ; le JE est un JE collectif. Dieu a choisi ce peuple et l’a libéré ; et il s’est révélé à lui comme le Dieu de tendresse et de fidélité, lent à la colère et plein d’amour » (Ex 34, 6). Plus que la prière personnelle d’un individu isolé, ce psaume a certainement été composé pour des célébrations pénitentielles au Temple de Jérusalem.

Face à cette Alliance indéfectible de Dieu, le peuple, lui, sait bien qu’il a multiplié les infidélités ; au milieu du psaume, au verset 11, il y a cette prière « pardonne ma faute, elle est grande ! » Mais puisque Dieu demeure celui qui aime et pardonne, on ose lui dire « Oublie mes révoltes »... et « Rappelle-toi ta tendresse »... C’est logique, d’ailleurs : quand on aime vraiment quelqu’un, c’est l’amour même qu’on lui porte qui permet de lui pardonner ! Et si on ne pardonne pas... c’est qu’on n’aime pas vraiment !

Enfin, ce psaume nous réserve encore une leçon : ni dans les versets que nous lisons ce dimanche, ni dans le reste du psaume, il n’y a ce qu’on pourrait appeler un examen de conscience ; le centre de cette prière de pénitence, ce n’est pas notre péché, c’est Dieu et son œuvre de salut, de libération. Il n’est question que de lui : « tes voies, ta route, ta vérité, ta tendresse, ton amour... » Elle est là, déjà, la conversion : quand nous cessons de nous regarder nous-mêmes, pour nous tourner vers Dieu.

-----------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------

DEUXIÈME LECTURE - Première Lettre de Paul aux Corinthiens 7, 29-31

 

29 Frères,
je dois vous le dire : le temps est limité.
Dès lors,
que ceux qui ont une femme
soient comme s’ils n’avaient pas de femme,
30 ceux qui pleurent,
comme s’ils ne pleuraient pas,
ceux qui ont de la joie,
comme s’ils n’en avaient pas,
ceux qui font des achats,
comme s’ils ne possédaient rien,
31 ceux qui profitent de ce monde,
comme s’ils n’en profitaient pas vraiment.
Car il passe,
ce monde tel que nous le voyons.

-----------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------

Saint Paul vient de chanter la grandeur du corps de l’homme qui est devenu par son Baptême le temple de l’Esprit Saint ; c’était notre lecture de dimanche dernier ; ce serait donc certainement un contresens de lire dans le passage d’aujourd’hui une dévalorisation du mariage : « Que ceux qui ont une femme soient comme s’ils n’avaient pas de femme »... Pour comprendre cette phrase, il faut donc résolument chercher une autre explication.

Le passage d’aujourd’hui est encadré par deux affirmations presque semblables : la première, « le temps est limité », la seconde qui en est la conséquence « Ce monde tel que nous le voyons est en train de passer ». « Le temps est limité » ; en fait, dans le texte grec, c’est un terme de navigation : « le temps a cargué ses voiles » ; l’image est suggestive : quand un bateau parvient en vue du port, au terme de son voyage, il cargue ses voiles, c’est-à-dire qu’il les replie pour entrer dans le port. Paul se représente l’humanité comme un bateau au terme de son voyage : l’arrivée au port est imminente, c’est-à-dire à la fois proche et certaine. On pourrait dire, comme nos commentateurs sportifs « Nous sommes sur la dernière ligne droite ». On comprend bien alors la dernière phrase qui en est la conséquence évidente : si l’humanité est parvenue au terme de sa course, « ce monde tel que nous le voyons est en train de passer ». Nous sommes au seuil d’un monde nouveau ; celui qu’Isaïe nous promettait : « Voici que je vais créer des cieux nouveaux et une terre nouvelle » (Is 65, 17).

Et alors le centre de ce passage est une invitation à lever les yeux au-dessus de notre horizon quotidien, pour regarder, à l’horizon de Dieu, le monde nouveau en train de naître. Ce n’est pas d’abord une leçon de morale, mais une invitation à se réjouir : la Bonne Nouvelle de l’imminence du Royaume est la même pour tous, riches ou pauvres, mariés ou non. Ensuite, Paul cherche à rassurer ses lecteurs quant à leur manière de vivre : il ne s’agit pas de quitter sa femme, si on en a une, mais de vivre désormais toutes les réalités de notre vie quotidienne dans la perspective du monde nouveau. Une perspective à la fois proche et certaine. Qui dit perspective dit regard : c’est notre regard sur le monde qui change, et, du coup, toute notre manière de vivre. Le monde présent et le monde à venir ne se succèdent pas uniquement comme deux phases distinctes de l’histoire ; il s’agit plutôt de deux manières de vivre les mêmes réalités, la manière païenne et la manière chrétienne, la manière d’Adam et la manière du Christ.

C’est encore sous la plume de Paul un langage de liberté : manière de dire « que rien ne vous entrave, que rien ne vous retienne, ni votre état de vie, ni vos richesses, ni vos soucis, ni les événements heureux ou malheureux de votre vie... » Une seule chose compte : le monde nouveau. Et toutes les réalités de notre existence révèlent alors leur grandeur : elles sont la matière première du royaume.

Il semble bien que dans leur correspondance avec Paul, les responsables de l’Eglise de Corinthe l’avaient consulté sur des questions très pratiques et concrètes de la vie quotidienne, en particulier sur le mariage : la vie sexuelle est-elle compatible avec la sainteté ? Faut-il se marier ? Et si on est marié, comment vivre ensemble ?... Paul ne donne pas de directive précise, mais la clé du comportement chrétien : quel que soit notre état de vie, vivre en Chrétien, c’est vivre les yeux fixés sur le royaume, comme un coureur n’a de regard que sur le but, il ne regarde pas ses pieds !

Paul s’adresse à différentes catégories de chrétiens : mariés et non mariés ; heureux et malheureux ; riches et pauvres ; et il leur dit : « Les uns et les autres, n’ayez qu’un horizon, le Royaume. » Ceux qui ont une femme et ceux qui n’ont pas de femme, ceux qui pleurent et ceux qui ne pleurent pas, ceux qui sont heureux et ceux qui ne sont pas heureux, ceux qui font des achats et ceux qui ne possèdent rien, ceux qui tirent profit de ce monde et ceux qui n’en profitent pas... Tous, vivez dans le monde présent à la manière du Christ.

Aux Chrétiens d’origine juive (donc circoncis) et à ceux d’origine païenne (donc non circoncis), Paul donne le même conseil : « Que chacun vive selon la condition que le Seigneur lui a donnée en partage, et dans laquelle il se trouvait quand Dieu l’a appelé... L’un était-il circoncis lorsqu’il a été appelé ? Qu’il ne dissimule pas sa circoncision. L’autre était-il incirconcis ? Qu’il ne se fasse pas circoncire. La circoncision n’est rien et l’incirconcision n’est rien : le tout c’est d’observer les commandements de Dieu. » (1 Co 7, 17 - 19).

Notre Baptême ne nous engage pas à changer notre état de vie, mariage ou célibat, par exemple, mais notre manière de le vivre :

« Le tout c’est d’observer les commandements de Dieu ». Et cela est possible dans tous les états de vie. Trois fois en quelques lignes, Paul insiste « Que chacun demeure dans la condition où il se trouvait quand il a été appelé. Etais-tu esclave quand tu as été appelé ? Ne t’en soucie pas ; au contraire, alors même que tu pourrais te libérer, mets à profit ta situation d’esclave. » (1 Co 7, 19 - 21).

Comme disait Monseigneur Coffy : « Les Chrétiens ne vivent pas une autre vie que la vie ordinaire, ils vivent autrement la vie ordinaire. »

Tout cela est logique : puisque nous sommes le levain dans la pâte, il ne faut certainement pas quitter la pâte dans laquelle nous avons été enfouis. Au contraire, toute situation, même celle d’esclave, peut être un lieu de révélation du Royaume, pour nous et pour les autres. C’est au cœur même de ce monde présent et des réalités quotidiennes, heureuses ou non, que « l’Esprit poursuit son œuvre dans le monde et achève toute sanctification », comme le dit la quatrième prière eucharistique. Cette œuvre de l’Esprit est une fécondation qui transfigure la réalité et lui fait porter ses fruits, des fruits que Paul décrit dans la lettre aux Galates : « amour, joie, paix, patience, bonté, bienveillance, foi, maîtrise de soi » (Ga 5, 22 - 23).

Le plus beau commentaire de ce passage, Paul lui-même nous le donne un peu plus loin, dans cette même lettre aux Corinthiens (1 Co 10, 31) : « Soit que vous mangiez, soit que vous buviez, quoi que vous fassiez, faites tout pour la gloire de Dieu ».

-----------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------

ÉVANGILE DE JESUS-CHRIST SELON SAINT MARC 1, 14-20


14 Après l’arrestation de Jean Baptiste,
Jésus partit pour la Galilée
proclamer l’Evangile de Dieu ; il disait :
15 « Les temps sont accomplis,
le règne de Dieu est tout proche.
Convertissez-vous
et croyez à l’Evangile. »
16 Passant le long de la mer de Galilée,
Jésus vit Simon et André le frère de Simon,
en train de jeter les filets dans la mer,
car c’étaient des pêcheurs.
17 Il leur dit :
« Venez à ma suite.
Je vous ferai devenir pêcheurs d’hommes. »
18 Aussitôt, laissant leurs filets,
ils le suivirent.
19 Jésus avança un peu
et il vit Jacques, fils de Zébédée, et son frère Jean,
qui étaient dans la barque
et réparaient les filets.
20 Aussitôt, Jésus les appela.
Alors, laissant dans la barque leur père Zébédée avec ses ouvriers,
ils partirent à sa suite.

-----------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------

Ceci se passe « Après que Jean eut été livré », nous dit Marc : l’arrestation brutale de Jean-Baptiste par la police d’Hérode vient de mettre fin à la mission du Précurseur. Marc emploie ici (dans le texte grec) le mot « livré » qu’il reprendra de nombreuses fois par la suite au sujet de Jésus (par exemple « le Fils de l’Homme va être livré aux mains des hommes » - 9, 31), puis des apôtres (« on vous livrera aux tribunaux et aux synagogues » - 13, 9). Manière de nous dire déjà : le sort de Jean-Baptiste préfigure celui de Jésus puis celui des apôtres : c’est le lot commun des prophètes, exactement comme le décrivait Isaïe dans les chants du Serviteur (Is 50 et 52-53) ; ou le livre de la Sagesse : « Traquons le juste, il nous gêne, il s’oppose à nos actions » (Sg 2, 13).

Comme les prophètes, Jean-Baptiste d’abord, Jésus ensuite, proclament la conversion : Marc emploie les mêmes mots pour l’un et pour l’autre : « proclamer, conversion » ; ce n’est certainement pas un hasard ; quelques lignes plus haut, Marc disait : « Jean le Baptiste parut dans le désert, proclamant un baptême de conversion... », et ici « Jésus partit pour la Galilée proclamer la Bonne Nouvelle de Dieu ; il disait... Convertissez-vous ». Le contenu de la prédication est le même ; cependant le décor a changé : « Jésus partit pour la Galilée » : après le baptême au bord du Jourdain (Mc 1, 9-11) et son passage au désert (1, 12), Jésus retourne en Galilée et c’est là qu’il commence sa prédication : sous-entendu la Bonne Nouvelle du Royaume de Dieu vient de Galilée, ce pays suspect, dont on se demandait « que peut-il sortir de bon ? » Et Jésus commence à proclamer : « Les temps sont accomplis, le Règne de Dieu est tout proche. Convertissez-vous et croyez à la Bonne Nouvelle ».

« Les temps sont accomplis ! » Le peuple d’Israël a une notion de l’histoire tout-à-fait particulière : pour lui, l’histoire n’est pas un perpétuel recommencement, elle a un SENS, c’est-à-dire à la fois une signification et une direction. Il y a un début et une fin de l’histoire et c’est dans le cadre de cette histoire humaine que Dieu déploie son projet d’Alliance avec l’humanité. Dire « Les temps sont accomplis », c’est dire que nous touchons au but. Comme dit Paul « le temps a cargué ses voiles », comme un bateau qui arrive au port. Ce but, c’est le Jour où « l’Esprit sera répandu sur toute chair », selon la promesse du prophète Joël (Jl 3, 1). Or, justement, Jean-Baptiste a vu dans la venue de Jésus l’accomplissement de cette promesse : « Moi, je vous ai baptisés d’eau, mais lui vous baptisera d’Esprit Saint », a-t-il dit au moment du Baptême de Jésus.

Voilà la Bonne Nouvelle : le Jour de Dieu vient, « le Règne de Dieu est tout proche » (littéralement, dans le texte grec, « le Règne de Dieu s’est approché »)1 ; ce qui veut dire deux choses : premièrement, c’est le Royaume qui s’approche de nous : nous n’avons qu’à l’accueillir ; nous ne croirons jamais assez à la gratuité du don de Dieu. Deuxièmement, c’est déjà une réalité ; l’expression est au passé : « Le Règne de Dieu s’est approché » ; au-dessus de Jésus sortant des eaux du Jourdain, les cieux se sont déchirés : le ciel communique de nouveau avec la terre.

La conversion à laquelle Jésus nous invite consiste peut-être tout simplement à croire que ce don de Dieu est actuel et qu’il est gratuit. Une gratuité que le prophète Isaïe annonçait déjà : « Vous tous qui avez soif, venez, voici de l’eau » (Is 55). Cela nous permet de comprendre l’expression : « Convertissez-vous et croyez à la Bonne Nouvelle » : en français, ET veut dire « et en plus » ; en grec, le même mot peut signifier tantôt « en plus » comme en français, tantôt « c’est-à-dire » ; il faut donc comprendre : « Convertissez-vous, c’est-à-dire croyez à la Bonne Nouvelle » ; se convertir c’est croire à la Bonne Nouvelle, ou pour le dire autrement c’est croire que la Nouvelle est Bonne : Dieu est amour et pardon, et son amour est pour tous.

C’est sans doute pour cela que la première lecture qui nous est proposée ce dimanche est tirée du livre de Jonas ; il disait deux choses : d’une part, Dieu veut le salut de tous les hommes et non pas seulement de quelques privilégiés ; d’autre part, voyez l’exemple de Ninive : Dieu n’attend qu’un geste de vous. Il suffit de vous convertir pour entrer dans son pardon.

Dans le même ordre d’idées, Paul dit dans sa deuxième lettre aux Corinthiens : « Laissez-vous réconcilier avec Dieu », ce qui veut dire « croyez que son dessein est bienveillant », cessez de faire comme Adam qui croit que Dieu est mal intentionné ! C’est bien le sens du mot « conversion » en hébreu, c’est-à-dire demi-tour ; « convertissez-vous » veut dire « retournez-vous ». Si on se retourne, on verra Dieu tel qu’il est, c’est-à-dire le Dieu d’amour et de pardon. C’est bien la découverte du fils prodigue.

Quelques mots, enfin, sur l’appel des premiers disciples, Simon et André, Jacques et Jean. Comme dans toute vocation, il y a deux phases, l’appel et la réponse. Jésus passe, les voit, les appelle : l’initiative est de son côté ; pour les disciples, c’est bien le royaume qui s’approche et les appelle ; quant à la réponse, « Aussitôt, laissant là leurs filets, ils le suivirent », elle fait penser à celle d’Abraham dont le livre de la Genèse dit tout simplement : « Abraham partit comme le Seigneur le lui avait dit » (Gn 12). Jésus leur dit « Venez derrière moi. Je ferai de vous des pêcheurs d’hommes. » Il ne leur fait pas miroiter quelque chose pour eux-mêmes, mais pour les autres ; il les associe à son entreprise. Par là même, il leur dit quelque chose de sa propre mission : repêcher les hommes ; comme il le dit lui-même dans l’évangile de Jean (Jn 10, 10) : « Je suis venu pour que les hommes aient la vie et qu’ils l’aient en abondance. »

-----------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------

Note

1 – A l’époque de Jésus, le mot « évangile » était employé pour signaler la venue du roi (sa naissance ou bien sa venue dans une ville). C’est donc tout à fait équivalent de dire : « Le règne de Dieu est tout proche » et « croyez à la Bonne Nouvelle ». En Jésus, le Règne de Dieu s’est approché. (Voir le commentaire de l’évangile du Deuxième dimanche de l’Avent – B – volume 3)

Commentaires de Marie-Noëlle Thabut, année liturgique B, 3e dimanche du temps ordinaire (25 janvier 2015)

Partager cet article

11 janvier 2015 7 11 /01 /janvier /2015 15:40

Ces commentaires, trouvés sur le site "Église catholique en France", permettent à toute personne de bonne volonté, chrétienne ou non, de mieux comprendre la Bible, le livre le plus diffusé au monde, en
  • décodant le langage imagé utilisé par l'auteur.

Attention le texte écrit peut différer des versions audio (Radio-Notre-Dame) et vidéo (KTO TV) qui ont été modifiées par Marie-Noëlle Thabut, parfois pour les améliorer, parfois pour s'adapter aux formats imposés par ces chaînes de radio ou de télévision. Dans cette hypothèse, nous mettons en italiques les passages supprimés pour ces médias.

Je souhaite arriver à mettre ici, chaque dimanche, les commentaires de Marie-Noëlle Thabut. Ma seule contribution consiste à surligner les passages que je trouve les plus enrichissants et à écrire en rouge ceux qui parlent d'un thème qui m'est cher : la liberté (trois autres pages de mon blog sont consacrées à ces passages des Évangiles, du reste du Nouveau Testament ou de l'Ancien Testament qui parlent de la liberté). D'après Marie-Noëlle Thabut, "... si nous ne trouvons pas dans les textes une parole libérante, c'est que nous ne les avons pas compris."

 

Version audio, trouvée sur le site de Radio-Notre-Dame.(disponible seulement à compter du 18 janvier 2015).

En bas de page, vous avez désormais les versions vidéo des commentaires, trouvées sur KTO TV.

PREMIÈRE LECTURE – Premier Livre de Samuel 3, 3b-10. 19

En ces jours-là,
3 le jeune Samuel était couché dans le temple du SEIGNEUR à Silo ,
où se trouvait l’arche de Dieu.
4 Le SEIGNEUR appela Samuel, qui répondit :
« Me voici ! »
5 Il courut vers le prêtre Eli, et il dit :
« Tu m’as appelé, me voici. »
Eli répondit :
« Je ne t’ai pas appelé. Retourne te coucher. »
L’enfant alla se coucher.
6 De nouveau, le SEIGNEUR appela Samuel.
Et Samuel se leva. Il alla auprès d’Eli, et il dit :
« Tu m’as appelé, me voici. »
Eli répondit :
« Je n’ai pas appelé, mon fils. Retourne te coucher. »
7 Samuel ne connaissait pas encore le SEIGNEUR,
et la parole du SEIGNEUR ne lui avait pas encore été révélée.
8 De nouveau, le SEIGNEUR appela Samuel.
Celui-ci se leva. Il alla auprès d’Eli, et il dit :
« Tu m’as appelé, me voici. »
Alors Eli comprit que c’était le SEIGNEUR qui appelait l’enfant,
9 et il lui dit :
« Va te recoucher,
et s’il t’appelle, tu diras :
Parle, SEIGNEUR, ton serviteur écoute. »
Samuel alla se recoucher à sa place habituelle.
10 Le SEIGNEUR vint, il se tenait là
et il appela comme les autres fois :
« Samuel ! Samuel ! »
et Samuel répondit :
« Parle, ton serviteur écoute. »
19 Samuel grandit.
Le SEIGNEUR était avec lui,
et il ne laissa aucune de ses paroles sans effet.


DE LA VOCATION DE SAMUEL…
Il faut relire tout le début du premier livre de Samuel : c’est presque un roman, tellement l’histoire est belle… mais comme toujours, le texte biblique n’est pas là seulement pour l’anecdote ; il faut lire entre les lignes. On connaît l’histoire de Samuel ; c’est un enfant du miracle car sa maman, Anne, était désespérément stérile ; un jour de grand chagrin, elle a fait un vœu : si j’ai un fils, il sera consacré au service de Dieu. Et Samuel est né ; Anne, bien sûr, a tenu sa promesse et voilà l’enfant confié au vieux prêtre Eli qui est le gardien du sanctuaire de Silo (à ne pas confondre avec le prophète Elie qui a vécu beaucoup plus tard).
Où est Silo ? Ce n’est plus aujourd’hui qu’un petit hameau à une trentaine de kilomètres au Nord de Jérusalem ; mais ce fut un lieu de rassemblement important pour les tribus d’Israël pendant toute une période. Qui dit lieu de rassemblement à cette époque-là dit surtout lieu de culte : et c’est dans ce sanctuaire de Silo qu’un petit garçon, Samuel, reçoit vers 1050 av.J.C. sa vocation de prophète. A partir de là, il deviendra l’une des figures les plus marquantes de l’histoire d’Israël, le dernier des Juges.
A tel point que plus tard, Jérémie l’a comparé à Moïse lui-même (Jr 15, 1) et le psaume 98/99 en fait autant : « Moïse et Aaron et Samuel faisaient appel au SEIGNEUR et il leur répondait » (Ps 98/99, 6).
Comme Moïse également, Samuel a été visiblement un chef à la fois spirituel et politique : on le voit exerçant une fonction de prêtre, chargé d’offrir les sacrifices, mais aussi rendant la justice ; c’est lui encore qui sera chargé de couronner les deux premiers rois d’Israël, Saül et David ; à ce titre, il a vécu lui-même et fait vivre au peuple d’Israël un véritable tournant de son histoire ; il joue sûrement (aussi) un rôle important à la cour : on le voit transmettre aux rois les décisions de Dieu, et dans ces occasions, il est présenté comme un véritable prophète.
Les deux phrases qui encadrent le récit de la vocation de Samuel insistent justement sur ce point ; les voici : le début du chapitre 3 précise : « La parole du SEIGNEUR était rare en ces jours-là, la vision n’était pas chose courante. » (1 S 3, 1). Et à la fin du récit, l’auteur conclut : « Samuel grandit. Le SEIGNEUR était avec lui et ne laissa aucune de ses paroles sans effet. Tout Israël, de Dan à Béer-Shéva, sut que Samuel était accrédité comme prophète du SEIGNEUR. Le SEIGNEUR continua d’apparaître à Silo. Le SEIGNEUR, en effet, se révélait à Samuel, à Silo, par la parole du SEIGNEUR, et la parole du SEIGNEUR s’adressait à tout Israël. » (1 S 3, 21s).
Une telle insistance laisse penser que ce texte a été écrit à une époque où il était urgent de mettre le peuple en garde contre les faux prophètes, ceux qui se désignaient eux-mêmes au lieu de répondre à un appel de Dieu. Un vrai prophète, au contraire, c’est quelqu’un comme Samuel qui transmet au peuple toute la parole du Seigneur et seulement la parole du Seigneur. Peut-être l’auteur veut-il également raffermir la foi du peuple à une période difficile : en rappelant que même quand le Seigneur est silencieux, il ne nous oublie pas et son appel résonne… manière de dire : « La parole du SEIGNEUR était rare en ces jours-là, la vision n’était pas chose courante », eh bien justement c’est à ce moment de silence apparent que Dieu a appelé l’un de vos plus grands prophètes.

… À LA VOCATION DES BAPTISÉS
Enfin, bien sûr, ce récit nous propose un exemple pour le temps présent ; le récit de la vocation de Samuel est un modèle de réponse à l’appel de Dieu, un modèle d’acceptation d’une vocation prophétique. Voici donc quelques remarques sur la vocation de Samuel et à travers elle sur toute vocation prophétique ; on peut noter trois points :
Sur l’appel, d’abord : Samuel n’est encore qu’un enfant ; pas besoin d’être âgé, fort, puissant, compétent ! On retrouve une fois de plus le paradoxe habituel : c’est dans la faiblesse humaine que Dieu se manifeste.
Alors que Jérémie disait : « Ah, SEIGNEUR Dieu, je ne saurais parler, je suis trop jeune ! » Dieu lui a répondu : « Ne dis pas je suis trop jeune !… N’aie peur de personne, car je suis avec toi pour te libérer » (Jr 1, 7).
A propos de l’appel encore, ce n’est pas Samuel qui a compris le premier qu’il était appelé par Dieu ; c’est le prêtre Eli. Il a su au bon moment aider Samuel à discerner la voix de Dieu.
Là aussi sans aucun doute, l’auteur de ce texte propose un exemple à suivre : Eli s’efface ; il n’interfère pas dans ce qu’il reconnaît comme une initiative de Dieu ; il éclaire l’enfant et lui permet de répondre à l’appel.
Sur la réponse enfin : elle est bien simple ! « Me voici » répété quatre fois et enfin « Parle, SEIGNEUR, ton serviteur écoute ». Elle est le reflet de la totale disponibilité, la seule chose que Dieu recherche pour poursuivre son projet d’alliance avec l’humanité. La dernière phrase de ce texte est encore une leçon pour chacun d’entre nous. « Samuel grandit, le SEIGNEUR était avec lui, et aucune de ses paroles ne demeura sans effet. » Dans le cadre de notre vocation propre, nous sommes assurés à chaque instant de la présence et de la force de Dieu.
Enfin, il est vrai, et c’est presque une vérité de La Palice, que Samuel a pu répondre à l’appel parce qu’il l’a entendu ! Et il l’a entendu parce qu’il était dans le sanctuaire : Anne, sa mère, l’y avait conduit et Eli prenait soin de lui. Peut-être faut-il se donner et donner à ceux dont nous avons la charge des occasions de franchir les portes des sanctuaires pour y entendre l’appel de Dieu ?


PSAUME – 39 (40), 2.4 7-11

2 D’un grand espoir, j’espérais le SEIGNEUR,
Il s’est penché vers moi
4 Dans ma bouche il a mis un chant nouveau
une louange à notre Dieu.

7 Tu ne voulais ni offrande ni sacrifice
tu as ouvert mes oreilles
tu ne demandais ni holocauste ni victime
8 alors j’ai dit : « Voici, je viens. »

Dans le livre est écrit pour moi
9 ce que tu veux que je fasse.
Mon Dieu, voilà ce que j’aime :
Ta Loi me tient aux entrailles.

10 Vois, je ne retiens pas mes lèvres ,
SEIGNEUR, tu le sais.
11 J’ai dit ton amour et ta vérité
A la grande assemblée.


L’ÉVOLUTION DES SACRIFICES EN ISRAËL
« Tu ne voulais ni offrande ni sacrifice, tu ne demandais ni holocauste ni victime… ». Phrase étonnante pour nous qui croyons parfois que Dieu réclame des sacrifices ; et pourtant cette phrase est là : « Tu ne voulais ni offrande ni sacrifice, tu as ouvert mes oreilles ; tu ne demandais ni holocauste ni victime, alors j’ai dit : « Voici, je viens. »
Il a fallu toute une pédagogie des prophètes pour faire évoluer la pratique sacrificielle. Toute la Bible est l’histoire d’un long apprentissage et, avec ce psaume 39/40, nous sommes à la phase finale de cette lente transformation des relations entre Israël et son Dieu.
Je reprends rapidement cette histoire des sacrifices en Israël : elle se développe en même temps que progresse la connaissance de Dieu. C’est logique : « sacrifier », (« sacrum facere » en latin) signifie « faire du sacré », entrer en contact ou mieux en communion avec Dieu. Tout dépend évidemment de l’idée qu’on se fait de Dieu. Donc au fur et à mesure qu’on découvre le vrai visage de Dieu, la pratique sacrificielle va changer.
Je commence par le début. Première chose à retenir : ce n’est pas Israël qui a inventé la démarche du sacrifice ou de l’offrande (il y en a chez les autres peuples du Moyen Orient bien avant que le peuple hébreu ne mérite le nom de peuple).
Deuxième constatation lorsqu’on s’intéresse à la pratique sacrificielle d’Israël : il y a toujours eu des offrandes et des sacrifices en Israël tout au long de l’histoire biblique. Il y a une très grande variété de sacrifices mais tous sont un moyen de communiquer avec Dieu.
Troisième point : les sacrifices pratiqués par le peuple élu ressemblent à ceux de leurs voisins… oui, mais à une exception près et une exception qui est colossale : la spécificité des sacrifices en Israël, c’est que, dès le début de l’histoire biblique, les sacrifices humains sont strictement interdits. Il y en a eu ; c’est vrai. Et même s’il y en a eu peu, on ne peut pas nier qu’il y a eu des sacrifices humains en Israël. Cela ne prouve pas que cela était permis et approuvé ! Au contraire, c’est une constante dans la Bible : les sacrifices humains sont de tout temps considérés comme une horreur. Jérémie dit de la part de Dieu : « Cela, je n’en ai jamais eu idée! » et un peu plus loin : « Cela je ne l’ai jamais demandé et je n’ai jamais eu l’idée de faire commettre une telle horreur… » (Jr 7, 31 ; 19, 6 ; 32, 35). Et le fameux récit du sacrifice d’Abraham, ce que les Juifs appellent « la ligature d’Isaac » est lu justement comme la preuve que, depuis le début de l’Alliance entre Dieu et ce peuple qu’il s’est choisi, les sacrifices humains sont strictement interdits. Justement, Abraham va découvrir que « sacrifier » (« faire sacré ») ne veut pas dire « tuer » ! Il a offert son fils, il ne l’a pas tué.
Si on y réfléchit, c’est tout ce qu’il y a de plus logique ! Dieu est le Dieu de la vie : impensable que pour nous rapprocher de Lui, il faille donner la mort ! Cette interdiction des sacrifices humains sera la première insistance de la religion de l’Alliance. On continuera à pratiquer seulement des sacrifices d’animaux. Puis peu à peu, on va assister au long des siècles à une véritable transformation, on pourrait dire une conversion du sacrifice. Cette conversion va porter sur deux points :

DIS-MOI QUEL EST TON SACRIFICE…JE TE DIRAI QUEL EST TON DIEU
Sur le sens des sacrifices d’abord, sur la matière des sacrifices ensuite :
Premièrement, donc, la conversion va porter sur le sens des sacrifices : dans la Bible, au fur et à mesure que l’on découvre Dieu, les sacrifices vont évoluer. En fait, on pourrait dire : « Dis-moi tes sacrifices, je te dirai quel est ton Dieu ». Notre Dieu est-il un Dieu qu’il faut apprivoiser ? Dont il faut obtenir les bonnes grâces ? Auprès duquel il faut acquérir des mérites ? Un Dieu courroucé qu’il faut apaiser ? Un Dieu qui exige des morts ? Alors nos sacrifices seront faits dans cet esprit là, ce seront des rites magiques pour acheter Dieu en quelque sorte. Ou bien notre Dieu est-il un Dieu qui nous aime le premier… un Dieu dont le dessein n’est que bienveillant… dont la grâce est acquise d’avance, parce qu’il n’est que Grâce… le Dieu de l’Amour et de la Vie.
Et alors nos sacrifices seront tout autres. Ils seront des gestes d’amour et de reconnaissance. Les rites ne seront plus des gestes magiques mais des signes de l’Alliance conclue avec Dieu
.
Toute la Bible est l’histoire de ce lent apprentissage pour passer de la première image de Dieu à la seconde. C’est nous qui avons besoin d’être apprivoisés, qui avons besoin de découvrir que tout est « cadeau », qui avons besoin d’apprendre à dire simplement « MERCI » (Ce que la Bible appellera plus tard le « sacrifice des lèvres »). Toute la pédagogie biblique vise à nous faire quitter la logique du « donnant-donnant », du calcul, des mérites, pour entrer dans la logique de la grâce, du don gratuit. Et notre apprentissage n’est jamais fini.
Deuxièmement, la conversion va aussi porter sur la matière des sacrifices : les prophètes ont joué un grand rôle dans ce lent apprentissage du peuple élu. Ils lui ont fait découvrir peu à peu le véritable sacrifice que Dieu attend :
accomplir des sacrifices au sens de « sacrum-facere » : « faire sacré », c’est tout à fait bien à condition de ne pas se tromper sur ce que Dieu attend de nous ! Tout se passe comme si les prophètes nous disaient : « tu veux entrer en relation avec Dieu…? Fort bien ! … à condition de ne pas te tromper de Dieu ! »
C’est peut-être une phrase du prophète Osée (au huitième siècle) qui résume le plus parfaitement cette prédication des prophètes : « C’est l’amour que je veux et non les sacrifices » (Os 6, 6).
On découvre peu à peu que le véritable « sacrifice », « faire sacré » consiste non plus à tuer mais à faire vivre. Dieu est le Dieu des vivants : donner la mort ne peut pas être la meilleure façon de nous rapprocher de Lui ! Faire vivre nos frères, voilà la seule manière de nous rapprocher de Lui.
Et l’ultime étape de cette pédagogie des prophètes nous présentera l’idéal du sacrifice : c’est le service de nos frères. Nous trouvons cela dans les quatre Chants du Serviteur qui sont inclus dans le deuxième livre d’Isaïe. L’idéal du Serviteur qui est l’idéal du sacrifice, c’est « une vie donnée pour faire vivre ».
Le psaume 39/40 résume donc admirablement la découverte biblique sur le Sacrifice : « Tu ne voulais ni offrande ni sacrifice, Tu as ouvert mes oreilles, tu ne demandais ni holocauste ni victime, alors j’ai dit : « Voici, je viens » sous-entendu pour me mettre à ton service et au service de nos frères.
———————————————-
Complément
« Tu as ouvert mes oreilles » (verset 7) : depuis l’aube de l’humanité, Dieu « ouvre l’oreille » de l’homme pour entamer avec lui le dialogue de l’amour ; le psaume 39/40 reflète le long apprentissage du peuple élu pour entrer dans ce dialogue : dans l’Alliance du Sinaï, les sacrifices d’animaux symbolisaient la volonté du peuple d’appartenir à Dieu ; dans l’Alliance Nouvelle, l’appartenance est totale : le dialogue est réalisé (« Tu ne demandais ni holocauste ni victime, alors j’ai dit voici, je viens »). Offrandes et sacrifices sont « spirituels » comme dira saint Paul ; alors, le chant nouveau jaillit du cœur de l’homme : « J’ai dit ton amour et ta vérité à la grande assemblée ».


DEUXIÈME LECTURE – Première Lettre aux Corinthiens 6, 13… 20

Frères,
13 le corps n’est pas fait pour la débauche,
il est pour le Seigneur,
et le Seigneur est pour le corps.
14 Et Dieu, par sa puissance, a ressuscité le Seigneur,
et nous ressuscitera nous aussi.
15 Ne le savez-vous ? Vos corps sont les membres du Christ.
17 Celui qui s’unit au Seigneur
ne fait avec lui qu’un seul esprit.
18 Fuyez la débauche.
Tous les péchés que l’homme peut commettre
sont extérieurs à son corps ;
mais l’homme qui se livre à la débauche
commet un péché contre son propre corps.
19 Ne le savez-vous pas ?
Votre corps est un sanctuaire de l’Esprit Saint,
lui qui est en vous et que vous avez reçu de Dieu ;
vous ne vous appartenez plus à vous-mêmes,
20 car vous avez été achetés à grand prix.
Rendez gloire à Dieu dans votre corps.


TOUT EST PERMIS MAIS TOUT NE CONVIENT PAS
Visiblement, il y avait des problèmes de comportement à Corinthe, puisque dans ces quelques lignes Paul emploie trois fois le mot « débauche » : il s’agit là clairement de la vie sexuelle, puisque le mot grec est « porneia » qui a donné en français « pornographie ». On sait bien que les mœurs étaient particulièrement relâchées à Corinthe à tel point que l’expression « vivre à la Corinthienne » (sous-entendu une vie sexuelle dissolue) était proverbiale.
Pour se justifier, certains prétendaient que la sexualité est un besoin naturel au même titre que la nourriture et que nos choix n’engagent à rien : il faut manger pour vivre, et nous sommes libres de manger comme nous voulons. De la même manière, notre vie sexuelle ne regarde que nous ; chacun de nous peut bien se conduire dans ce domaine comme il veut, tout est permis.
Paul donne donc ici une leçon de morale ; ce qui est très intéressant, c’est de voir les arguments qu’il emploie : il ne se place pas sur le terrain du permis et du défendu. Plus profondément, il nous dit : soyez cohérents avec votre Baptême ; il y a une logique chrétienne. Il y a des comportements indignes d’un Chrétien. Dans le verset qui précède tout juste notre passage d’aujourd’hui, Paul a précisé : « Tout m’est permis, mais tout ne me convient pas ».
« Tout est permis », disait Paul, sous-entendu : puisque l’Esprit de Dieu est en vous depuis votre Baptême, vous n’avez même plus besoin qu’on vous impose une loi de l’extérieur ; vous pouvez déterminer librement votre conduite : si elle est inspirée par l’Esprit de Dieu, elle est forcément conforme à la Loi de Dieu. Mais visiblement, certains Corinthiens employaient l’expression « Tout est permis » pour justifier leur vie de débauche. Ils retenaient « tout est permis » mais ils oubliaient « tout ne convient pas ».
Puis Paul donne ses arguments :
Premier argument : d’abord, on ne peut pas comparer l’alimentation et la vie sexuelle : la nourriture est une affaire de survie biologique ; tandis que la vie sexuelle engage notre être tout entier ; quand Paul emploie le mot « corps », il n’oppose pas le corps et l’âme, comme nous le faisons parfois ; pour lui, le corps c’est notre être tout entier dans sa vie affective, sociale, relationnelle ; car c’est bien par notre corps que nous entrons en relation avec les autres. La nourriture disparaîtra, la vie biologique cessera, mais notre vie affective, sociale, relationnelle a une dimension d’éternité ; la preuve, c’est que nous ressusciterons : « Dieu, par sa puissance, a ressuscité le Seigneur, et nous ressuscitera nous aussi. »
Vous voyez qu’il n’y a pas chez Paul une dépréciation de la sexualité ! Puisqu’au contraire, il dit qu’elle nous engage tout entier et pour toujours, jusque dans l’éternité !
Deuxième argument : la sexualité est une véritable union intime de votre être tout entier avec une autre personne, or, depuis votre Baptême, vous êtes intimement liés à Jésus-Christ. Vous ne vous appartenez plus ! Le nom « Chrétiens » le dit bien d’ailleurs : Chrétien, cela veut dire « du Christ » ! Pour exprimer cette vérité de manière forte, Paul va jusqu’à dire : « Ne le savez-vous ? Vos corps sont les membres du Christ. » Un peu plus loin il reprend la même idée sous une autre forme : « Vous ne vous appartenez plus à vous-mêmes ».
Peut-être Paul a-t-il découvert cette vérité sur le chemin de Damas ? La phrase de Jésus « Saül, Saül, pourquoi me persécutes-tu ? » lui a révélé le lien très intime qui existe entre chaque Chrétien et le Christ lui-même.

VOTRE CORPS EST UN SANCTUAIRE DE L’ESPRIT SAINT
Autre expression très forte : « Ne le savez-vous pas ? Votre corps est un sanctuaire de l’Esprit Saint ». Pour comprendre la force de cette affirmation, il suffit de se rappeler combien, dans le monde antique, on avait le plus profond respect pour les temples, considérés comme des lieux sacrés ; pour un Juif comme Paul, le Temple de Jérusalem était le lieu privilégié de la Présence de Dieu ; et pour le dire, on disait que la Gloire de Dieu (entendez le rayonnement de sa Présence) résidait dans le Temple. Alors, on comprend la dernière phrase : « Rendez gloire à Dieu dans votre corps » ; cela veut dire, et c’est inouï, fantastique, que notre personne, que notre vie concrète est un reflet de la présence de Dieu.
Paul présente donc ici aux Corinthiens une magnifique théologie du corps humain : membre du corps du Christ, temple de l’Esprit Saint, rayonnement de la présence de Dieu, destiné à la résurrection ; nous sommes tout cela !
Reste une phrase difficile : « Le Seigneur vous a achetés très cher ». Bien sûr, il ne s’agit pas d’un prix d’argent ! Et on ne voit pas d’ailleurs à qui Dieu devrait payer quelque chose ! Paul fait allusion ici à toute l’œuvre de Dieu pour sauver l’humanité : nous savons d’expérience parfois combien nous a coûté d’efforts, de patience, d’insomnies et de larmes la guérison d’un être aimé… ou combien coûte à certains la victoire sur le tabac, l’alcool, ou tout autre lien qui retenait prisonnier ; on dira aussi que quelqu’un a payé de sa vie tel ou tel acte de courage… Quand saint Paul dit « Le Seigneur vous a achetés très cher », c’est de cet ordre-là : ce n’est pas du commerce ; mais Dieu a tout mis en œuvre pour restaurer notre liberté.
Depuis l’aube des temps, il a déployé toute sa patience et son amour pour accompagner l’humanité dans sa marche vers la liberté et la solidarité. Et le dernier acte de cette œuvre de salut, c’est l’envoi du Fils Unique. C’est dire à quel point nous sommes précieux aux yeux de Dieu !
C’est pour cette raison que saint Léon au cinquième siècle osait dire : « Chrétien, rappelle-toi à quel chef tu appartiens et de quel corps tu es membre… Chrétien, prends conscience de ta dignité… »


ÉVANGILE – Jean 1, 35 – 42

En ce temps-là,
35 Jean le Baptiste se trouvait avec deux de ses disciples.
36 Posant son regard sur Jésus qui allait et venait, il dit :
« Voici l’Agneau de Dieu. »
37 Les deux disciples entendirent ce qu’il disait,
et ils suivirent Jésus.
38 Se retournant, Jésus vit qu’ils le suivaient,
et leur dit :
« Que cherchez-vous ? »
Ils lui répondirent :
« Rabbi – ce qui veut dire : Maître -, où demeures-tu ? »
39 Il leur dit :
« Venez, et vous verrez. »
Ils allèrent donc,
ils virent où il demeurait,
et ils restèrent auprès de lui ce jour-là.
C’était vers vers la dixième heure (environ quatre heures de l’après-midi).
40 André, le frère de Simon-Pierre, était l’un des deux disciples
qui avaient entendu la parole de Jean et qui avaient suivi Jésus.
41 Il trouve d’abord Simon, son propre frère, et lui dit :
« Nous avons trouvé le Messie » – ce qui veut dire : Christ.
42 André amena son frère à Jésus.
Jésus posa son regard sur lui et dit :
« Tu es Simon, fils de Jean ; tu t’appelleras Képhas »
- ce qui veut dire : « Pierre ».


« L’AGNEAU DE DIEU » DANS L’ANCIEN TESTAMENT
Jean-Baptiste prêche aux abords du Jourdain, et ce jour-là il est accompagné de deux de ses disciples, André, et un autre, dont nous ne saurons pas le nom : certains pensent qu’il s’agit peut-être de l’apôtre Jean lui-même ; voyant Jésus, Jean-Baptiste dit à ses disciples : « Voici l’Agneau de Dieu » et il n’en faut pas plus pour que les deux disciples quittent leur maître, Jean-Baptiste, pour se mettre à suivre Jésus.
Saint Jean raconte : « Les deux disciples entendirent cette parole, et ils suivirent Jésus ». On peut en déduire que l’expression « Agneau de Dieu » était habituelle. Je m’arrête donc sur ce titre « d’agneau de Dieu » appliqué à Jésus :
Pour des hommes qui connaissaient bien l’Ancien Testament, ce qui est le cas des disciples de Jean-Baptiste, l’expression « agneau de Dieu » pouvait évoquer quatre images très différentes.
Premièrement, on pouvait penser à l’agneau pascal : le rite de la Pâque, chaque année, rappelait au peuple que Dieu l’avait libéré ; la nuit de la sortie d’Égypte, Moïse avait fait pratiquer par le peuple le rite traditionnel de l’agneau égorgé, mais il avait insisté : « Désormais, chaque année, ce rite vous rappellera que Dieu est passé parmi vous pour vous libérer. Le sang de l’agneau signe votre libération. »
Deuxièmement, le mot « agneau » faisait penser au Messie dont avait parlé le prophète Isaïe : il l’appelait le Serviteur de Dieu et il le comparait à un agneau : « Brutalisé, il s’humilie ; il n’ouvre pas la bouche, comme un agneau traîné à l’abattoir, comme une brebis devant ceux qui la tondent : elle est muette ; lui n’ouvre pas la bouche. » (Is 53, 7). D’après Isaïe, le Serviteur de Dieu, le Messie subissait la persécution et la mort (c’est pour cela que le prophète parlait d’abattoir), mais ensuite il était reconnu comme le sauveur de toute l’humanité : Isaïe disait : « Voici que mon serviteur triomphera, il sera haut placé, élevé, exalté à l’extrême. » (Is 52, 13)
Troisièmement, l’évocation d’un agneau, cela faisait penser à Isaac, le fils tendrement aimé d’Abraham. Or Abraham avait cru un moment que Dieu exigeait la mort d’Isaac en sacrifice. Et il était prêt à accomplir ce geste que nous trouvons horrible, parce qu’à son époque, d’autres religions le demandaient. Et, quand Isaac avait posé à son père la question « mais où est donc l’agneau pour l’holocauste ? », Abraham avait répondu : « C’est Dieu qui pourvoira à l’agneau pour l’holocauste, mon fils ». Et, Abraham ne croyait pas si bien dire : car au moment où il allait offrir son fils, Dieu avait arrêté son geste, comme chacun sait, en lui disant « ne porte pas la main sur l’enfant ». Et il avait lui-même désigné à Abraham un animal pour le sacrifice. Et depuis ce jour-là, en Israël, on a toujours su que Dieu ne veut à aucun prix voir couler le sang des hommes.
Enfin, quatrièmement, en entendant Jean-Baptiste parler d’un agneau, les disciples ont peut-être pensé à Moïse ; car les commentaires juifs de l’Exode comparaient Moïse à un agneau : ils imaginaient une balance : sur l’un des deux plateaux, il y avait toutes les forces de l’Égypte rassemblées : Pharaon, ses chars, ses armées, ses chevaux, ses cavaliers. Sur l’autre plateau, Moïse représenté sous la forme d’un petit agneau. Eh bien, face à la puissance des Pharaons, c’étaient la faiblesse et l’innocence qui l’avaient emporté.

JÉSUS, L’AGNEAU DE DIEU
Nous ne savons évidemment pas ce que Jean-Baptiste avait en vue lorsqu’il a comparé Jésus à un agneau ; mais, lorsque, bien longtemps après, l’évangéliste Jean rapporte la scène, il nous invite à rassembler toutes ces images différentes ; à ces yeux, c’est l’ensemble de ces quatre images qui dessine le portrait du Messie. Tout d’abord, il est le véritable « agneau pascal », car il libère l’humanité du pire esclavage, celui du péché. Il ôte le péché du monde, ce qui pourrait se traduire « il répand l’amour sur le monde », il réconcilie l’humanité avec Dieu.
Deuxième facette de sa personne, il mérite bien le titre de Serviteur de Dieu puisqu’il accomplit la mission fixée au Messie, celle d’apporter le salut à l’humanité ; et comme le serviteur souffrant décrit par Isaïe, il a connu l’horreur et la persécution (c’est la croix) puis la gloire (et c’est la Résurrection).
Troisièmement, saint Jean nous invite à voir en Jésus un nouvel Isaac. Lui aussi est un fils tendrement aimé totalement offert et disponible à la volonté du Père. Comme le dit la lettre aux Hébreux (en reprenant le psaume 39/40 : « En entrant dans le monde, le Christ dit : « Tu ne voulais ni offrandes ni sacrifices… alors je t’ai dit : Me voici, mon Dieu, je suis venu pour faire ta volonté. »
Enfin, quatrièmement, vous vous souvenez que la petitesse de Moïse face aux forces de Pharaon était comparée à celle d’un agneau. Et, grâce à Dieu, le petit avait réussi à conquérir sa liberté et celle de son peuple. L’image s’applique tout aussi bien à Jésus, le « doux et humble de cœur », comme il le disait lui-même.
Les événements de la vie, la mort et la Résurrection du Christ accompliront donc encore mieux que Jean-Baptiste ne pouvait l’entrevoir ce mystère de l’agneau victime et pourtant triomphant ; comme le dit saint Pierre dans sa première lettre : « Vous avez été rachetés (c’est-à-dire libérés) de la vaine manière de vivre héritée de vos pères, par le sang précieux, comme d’un agneau sans défaut et sans tache, celui du Christ… » (1 P 1, 18 – 19). Et ici, comme on le sait, « sang » veut dire « vie offerte ».
———————————————–
Complément
On sait à quel point l’image de l’agneau était importante dans la méditation de Jean, l’auteur de l’Apocalypse.

Commentaires de Marie-Noëlle Thabut, année liturgique B, 2e dimanche du temps ordinaire (18 janvier 2015)

Partager cet article

10 janvier 2015 6 10 /01 /janvier /2015 22:49

Je suis un peu Charlie (quand il s'agit de défendre la liberté d'expression mais pas le manque de respect à telle ou telle personne), mais je suis beaucoup plus toute victime de privation de liberté.

Je m'identifie à tout être humain privé de liberté (dont celle de vivre). Force est de constater que la liste de ces victimes est longue et que dans la plupart des cas, c'est un État, détenteur d'un monopole de la force armée à l'intérieur de ses frontières, qui est l'asservisseur. Je trouve la classe politique française indécente quand elle prétend défendre les "valeurs républicaines", au premier rang desquelles la liberté.

Je suis un des 220 000 enfants victimes de l'avortement, chaque année, en France.

Je suis un contribuable forcé de financer, par l'impôt, l'association "Le Planning Familial" qui fait la promotion de l'avortement auprès du grand public.

Je suis un peu Charlie, mais aussi tout être humain asservi

Je suis un des millions de chômeurs, privés de la possibilité de travailler par une législation du travail et des prélèvements obligatoires (cotisations sociales et impôts) démentiels.

Je suis suis le député Christian Vanneste et toute autre victime d'une dees liberticides lois Perben, Gayssot, Pleven ou Taubira.

Je suis un voyageur contraint de m'adresser à la RATP ou à la SNCF lorsque je veux prendre le bus ou le métro à Paris, ou le RER, ou le train.

Je suis tout citoyen français contraint de payer une redevance aux chaînes de télévision publique même lorsque je me contente des chaînes privées.

Je suis tout contribuable français contraint de financer l'Éducation Nationale (celle-là même qui produit des futurs terroristes), même si je mets mes enfants dans l'enseignement libre sous contrat (subventionné par l'État partiellement seulement) ou hors contrat (qui ne reçoit aucun argent public).

Je suis tout citoyen français, empêché de choisir une monnaie autre que l'euro.

Je suis un des un des travailleurs indépendants poussés au suicide par le RSI.

Je suis un peu Charlie, mais aussi tout être humain asservi

Je suis un des chefs d'entreprise français, asservi par le fisc et la Sécurité Sociale, qui tout deux l'obligent à travailler bénévolement pour leur compte et le sanctionnent s'il fait une erreur.

Je suis un sans abri, privé de logement par une législation imbécile et injuste.

Je suis un étudiant empêché de poursuivre les études auxquelles il aspire (médecine, pharmacie, sage-femme, etc.) par un numerus clausus et une règlementation scandaleux.

Partager cet article

Published by Thierry Jallas
commenter cet article
6 janvier 2015 2 06 /01 /janvier /2015 18:46

Ces commentaires, trouvés sur le site "Église catholique en France", permettent à toute personne de bonne volonté, chrétienne ou non, de mieux comprendre la Bible, le livre le plus diffusé au monde, en
  • décodant le langage imagé utilisé par l'auteur.

Attention le texte écrit peut différer des versions audio (Radio-Notre-Dame) et vidéo (KTO TV) qui ont été modifiées par Marie-Noëlle Thabut, parfois pour les améliorer, parfois pour s'adapter aux formats imposés par ces chaînes de radio ou de télévision. Dans cette hypothèse, nous mettons en italiques les passages supprimés pour ces médias.

Je souhaite arriver à mettre ici, chaque dimanche, les commentaires de Marie-Noëlle Thabut. Ma seule contribution consiste à surligner les passages que je trouve les plus enrichissants et à écrire en rouge ceux qui parlent d'un thème qui m'est cher : la liberté (trois autres pages de mon blog sont consacrées à ces passages des Évangiles, du reste du Nouveau Testament ou de l'Ancien Testament qui parlent de la liberté). D'après Marie-Noëlle Thabut, "... si nous ne trouvons pas dans les textes une parole libérante, c'est que nous ne les avons pas compris."

 

Version audio, trouvée sur le site de Radio-Notre-Dame.(disponible seulement à compter du 11 janvier 2015).

En bas de page, vous avez désormais les versions vidéo des commentaires, trouvées sur KTO TV.

PREMIÈRE LECTURE – livre du prophète Isaïe 55, 1 – 11

Ainsi parle le Seigneur :
1 Vous tous qui avez soif, venez, voici de l’eau !
Même si vous n’avez pas d’argent, venez acheter et consommer,
venez acheter du vin et du lait sans argent, sans rien payer.
2 Pourquoi dépenser votre argent pour ce qui ne nourrit pas,
vous fatiguer pour ce qui ne rassasie pas ?
Écoutez-moi bien, et vous mangerez de bonnes choses,
vous vous régalerez de viandes savoureuses !
3 Prêtez l’oreille ! Venez à moi ! Écoutez, et vous vivrez.
Je m’engagerai avec vous par une alliance éternelle :
ce sont les bienfaits garantis à David.
4 Lui, j’en ai fait un témoin pour les peuples,
pour les peuples, un guide et un chef.
5 Toi, tu appelleras une nation inconnue de toi ;
une nation qui ne te connaît pas accourra vers toi,
à cause du SEIGNEUR ton Dieu,
à cause du Saint d’Israël, car il fait ta splendeur.
6 Cherchez le SEIGNEUR tant qu’il se laisse trouver ;
invoquez-le tant qu’il est proche.
7 Que le méchant abandonne son chemin,
et l’homme perfide, ses pensées !
Qu’il revienne vers le SEIGNEUR, qui lui montrera sa miséricorde,
vers notre Dieu, qui est riche en pardon.
8 Car mes pensées ne sont pas vos pensées,
et vos chemins ne sont pas mes chemins,
- oracle du SEIGNEUR.
9 Autant le ciel est élevé au-dessus de la terre,
autant mes chemins sont élevés au-dessus de vos chemins,
et mes pensées, au-dessus de vos pensées.
10 La pluie et la neige qui descendent des cieux
n’y retournent pas sans avoir abreuvé la terre,
sans l’avoir fécondée et l’avoir fait germer,
donnant la semence au semeur
et le pain à celui qui doit manger ;
11 ainsi ma parole, qui sort de ma bouche,
ne me reviendra pas sans résultat,
sans avoir fait ce qui me plaît,
sans avoir accompli sa mission.


UNE ÉTONNANTE RÉVÉLATION
Vous avez entendu au milieu de ce texte la petite phrase « oracle du SEIGNEUR ». Quand un prophète l’emploie, c’est toujours pour signaler une révélation importante ou difficile à accepter : une sorte de précaution, en somme. De quoi s’agit-il ici ?
« Mes pensées ne sont pas vos pensées, dit Dieu… Vos chemins ne sont pas mes chemins »… et l’image utilisée par Isaïe est forte : « Autant le ciel est élevé au-dessus de la terre, autant mes chemins sont élevés au-dessus de vos chemins, et mes pensées, au-dessus de vos pensées. » Il est bien vrai que les cieux sont hauts par rapport à la terre. Eh bien les pensées de Dieu sont aussi loin des nôtres, paraît-il !
Si je comprends bien, pour nous ajuster aux pensées de Dieu, il va falloir opérer une véritable révolution de nos pensées spontanées. Pour nous y préparer, Isaïe a commencé par un petit discours un peu surprenant : « Vous tous qui avez soif, venez, voici de l’eau ! Même si vous n’avez pas d’argent, venez acheter et consommer, venez acheter du vin et du lait sans argent et sans rien payer ». C’est un discours sur la gratuité. Le prophète, ici, cherche à nous faire comprendre que notre relation avec Dieu n’est pas de l’ordre du commerce, du calcul, du donnant-donnant ; et il continue : « Que le méchant abandonne son chemin, que l’homme pervers abandonne ses pensées ! Qu’il revienne vers le SEIGNEUR, qui aura pitié de lui, vers notre Dieu, qui est riche en pardon. CAR mes pensées ne sont pas vos pensées et mes chemins ne sont pas vos chemins ». Ce petit mot « Car » nous dit en quoi consiste cette si grande distance qui nous sépare de Dieu, qui sépare nos pensées de ses pensées : Lui, il a pitié, Lui, il est riche en pardon.
Au fond, cela ne devrait pas nous étonner, puisque, comme dit saint Jean, Dieu est Amour ; et donc, Il est sur le registre de la gratuité, on dit « la grâce ».

CHANGER DE REGISTRE
Nous, nous sommes parfois sur le registre du calcul, du donnant-donnant. Nous voulons que les bons soient récompensés et les méchants punis. Nous calculons nos mérites et ceux des autres à notre égard ; nous disons « je ne mérite pas » le pardon de Dieu, ou celui qui m’a offensé ne « mérite » ni mon pardon ni celui de Dieu ; sans nous apercevoir qu’en disant cela, c’est comme si nous calculions à la place de Dieu !
Dieu, lui, ne demande à personne de mériter quoi que ce soit !
« Il fait lever son soleil sur les méchants et sur les bons, et tomber la pluie sur les justes et les injustes », comme dit Jésus dans le sermon sur la montagne (Mt 5, 45). Nous parlons de « gagner » notre ciel, Lui, nous propose de vivre une relation d’amour, donc gratuite par définition.
Et c’est pour cela qu’Isaïe insiste tellement dans le début de ce texte sur la gratuité : « Vous tous qui avez soif, venez, voici de l’eau ! Même si vous n’avez pas d’argent, venez acheter et consommer, venez acheter du vin et du lait sans argent et sans rien payer. »
Et voilà la révolution de la pensée qui nous est demandée : Isaïe nous invite à emprunter à notre tour ce chemin-là, ces pensées-là, de gratuité, de pitié, de pardon. Pourquoi ne pas admettre une fois pour toutes que nous sommes sans argent (je veux dire sans titres à faire valoir) devant Dieu et qu’il n’attend de nous qu’un cœur offert, une « oreille ouverte » : « Écoutez et vous vivrez », dit Isaïe.
Vous allez peut-être me dire : « si nous n’avons pas besoin de gagner des mérites, alors nous allons nous conduire n’importe comment … » Je ne le crois pas du tout ; le jour où nous serons vraiment convaincus, et donc éblouis de l’amour de Dieu, alors notre cœur changera et nous commencerons à lui ressembler : le feu prendra et nous entrerons petit à petit dans le registre de la gratuité.
Notre Église a une tâche redoutable, il me semble : elle est une institution humaine, elle vit dans une société bâtie sur le commerce plus que sur le service ; et c’est au cœur même de cette société qu’elle doit faire germer le royaume de la gratuité. Notre mission de baptisés, c’est de témoigner au milieu des hommes non pas d’un AILLEURS, mais d’un AUTREMENT.
———————————————–
Complément
« Cherchez le SEIGNEUR tant qu’il se laisse trouver. Invoquez-le tant qu’il est proche » : là, malheureusement, notre traduction risque de nous induire en erreur ; la conjonction traduite ici par « tant que » veut dire également « puisque » ; il faut comprendre « Cherchez le SEIGNEUR puisqu’il se laisse trouver. Invoquez-le puisqu’il est proche. » Et rien d’autre ne nous est demandé parce qu’avec Lui, tout est gratuit. Seulement, voilà, nos chemins sont si éloignés des siens que nous risquons de faire un contresens ; pourtant, il n’existe pas de temps où Dieu ne se laisserait pas trouver, il n’existe pas de temps où Dieu ne serait pas proche !


PSAUME – Cantique du prophète Isaïe 12 , 2 … 6

2 Voici le Dieu qui me sauve :
j’ai confiance, je n’ai plus de crainte.
Ma force et mon chant, c’est le SEIGNEUR ;
il est pour moi le salut.
4 Rendez grâce au SEIGNEUR,
proclamez son nom,
annoncez parmi les peuples ses hauts faits !
Redites-le : « Sublime est son nom ! »
5 Car il a fait les prodiges
que toute la terre connaît.
6 Jubilez, criez de joie, habitants de Sion,
car il est grand au milieu de vous, le Saint d’Israël !


ACTION DE GRÂCE OU PROFESSION DE FOI ?
Ce poème est tiré du livre d’Isaïe, il ne fait pas partie du livre des psaumes, mais de toute évidence, il s’agit quand même d’un cantique écrit pour la liturgie1.
À première vue, il s’agit d’un Psaume d’action de grâce parce que Dieu nous sauve : « Rendez grâce au SEIGNEUR, proclamez son nom, annoncez parmi les peuples ses hauts faits ! » On pourrait croire que tout était rose …!
Mais si vous avez la curiosité de vous reporter au texte dans la Bible, le verset précédent parle au futur : « Tu diras ce jour-là » (Rendez grâce…) ce qui veut dire que pour l’instant, on n’a pas encore le coeur à rendre grâce, on est dans la crainte.
Pour comprendre de quoi il s’agit, nous sommes obligés de faire un peu d’histoire : nous sommes au huitième siècle av J.C., vers 740 – 730 : la menace de l’Empire Assyrien (capitale : Ninive) pèse sur toute la région… Beaucoup de textes de cette époque reflètent la crainte que faisait peser la menace de l’expansion Assyrienne. Elle est la puissance montante. Elle est l’Ennemi, le Danger public !
À cette époque-là, le peuple de Dieu est divisé en deux royaumes (depuis la mort de Salomon en 933) : deux royaumes minuscules, tout proches l’un de l’autre : ce qui menace l’un menace inévitablement l’autre. Ces deux royaumes qui devraient au moins être frères, à défaut d’être unifiés, mènent des politiques différentes, et parfois même opposées : c’est le cas ici. Ils réagissent de façon diamétralement opposée à la menace de la domination assyrienne. Le royaume du Nord (capitale Samarie) tente de résister, il veut se battre. Le royaume du Sud fait l’inverse : son tout jeune roi Achaz (à Jérusalem), préfère capituler : à quoi bon se battre pour une cause qui lui semble perdue d’avance ? Ne vaut-il pas mieux prendre les devants, négocier et accepter une fois pour toutes d’être vassal de l’Assyrie ? Pour le faire changer d’avis, ses voisins, les rois de Damas et de Samarie menacent à leur tour de le détrôner et font le siège de Jérusalem. Tout va mal pour lui ! Et il ne sait vraiment plus à quel saint se vouer.
C’est là que le livre d’Isaïe a cette phrase superbe : « Le cœur d’Achaz et le coeur de son peuple furent agités comme les arbres de la forêt sont agités par le vent »… (Is 7, 2). Soyons francs… On le comprend ; pour un jeune homme, la charge est lourde… et à vues humaines, il a raison !… (ou au moins, il a des raisons). Mais le prophète vous répondra : le peuple élu de Dieu a-t-il le droit de raisonner « à vues humaines » ?
Non, bien sûr ; le peuple avec qui Dieu a fait alliance peut rester assuré en toutes circonstances de sa protection ; seulement il faut garder confiance ; alors Isaïe multiplie les appels à la confiance : « Reste calme, ne crains pas » (7, 4), « Si vous ne croyez pas, vous ne subsisterez pas » (7, 9). On croit l’entendre dire « homme de peu de foi »…

ESPÉRER MALGRE TOUT
Et les chapitres 7 à 11 (qui précèdent juste notre chant d’aujourd’hui) ne sont que paroles d’espérance ; on a là des textes que nous connaissons bien : au chapitre 7, ce que nous appelons l’oracle de l’Emmanuel, « Voici que la jeune femme est enceinte » : c’est la promesse d’un nouveau roi qui restaurera la sécurité à Jérusalem… ou encore au chapitre 9 : « Le peuple qui marchait dans les ténèbres a vu une grande lumière… » (nous l’avons lu la nuit de Noël), et enfin un texte superbe que nous connaissons car il a été repris par le pasteur Martin Luther King dans ce qu’il appelait son « rêve » : « Le loup habitera avec l’agneau, le léopard se couchera près du chevreau, le veau et le lionceau seront nourris ensemble, un petit garçon les conduira. La vache et l’ourse auront même pâture, leurs petits, même gîte, le lion comme le bœuf, mangera du fourrage, le nourrisson s’amusera sur le nid du cobra. Sur le trou de la vipère, le jeune enfant étendra la main… Il ne se fera ni mal ni destruction sur ma montagne sainte, car le pays sera rempli de la connaissance du SEIGNEUR comme les eaux recouvrent les mers. » (Is 11, 6). Effectivement c’est une vision de rêve … Mais, dans la foi, on sait que les rêves de Dieu sont des promesses.

DIEU NOUS A LIBÉRÉS D’ÉGYPTE, IL NOUS LIBÈRERA ENCORE
Ce qui complique à première vue la lecture de tous ces chapitres, c’est que, manifestement, on y a regroupé des prédications de plusieurs époques ; mais il y a une manière plus positive d’aborder cette complexité : car c’est une formidable leçon de foi qui nous est donnée là ; quelles que soient les circonstances, au long des siècles, l’homme de foi, et le peuple d’Israël après lui, sait de certitude absolue que le tunnel a toujours une fin et qu’il débouche toujours sur la lumière, simplement parce que Dieu l’a promis. Les expériences historiques se suivent, les langages se superposent, mais la foi reste la même.
Et donc, tout normalement, le prophète qui croit de toutes ses forces à la réalisation des promesses de Dieu termine en disant « Ce jour-là, vous chanterez comme vos pères ont chanté, à leur sortie d’Égypte ».
On se souvient de leur chant sur le bord de la mer des Roseaux : « Ma force et mon chant, c’est le SEIGNEUR, il a été pour moi le salut. C’est lui mon Dieu, je le louerai ; le Dieu de mon père, je l’exalterai » (Ex 15, 2). En écho, des siècles plus tard, Isaïe reprend : « Voici le Dieu qui me sauve ; j’ai confiance, je n’ai plus de crainte. Ma force et mon chant, c’est le SEIGNEUR ; il est pour moi le salut. »
Mais bien sûr, quand on fait sien un chant du passé, on le lit avec ce qu’on est : et, par exemple, l’expérience spirituelle d’Isaïe s’exprime ici : il a toujours été très marqué par la Grandeur de Dieu, par sa Sainteté ; vous vous souvenez de l’exclamation des séraphins, lors de sa vocation au Temple de Jérusalem « Saint, Saint, Saint est le SEIGNEUR, le Dieu de l’univers » (Is 6).
Et quand il compose ce chant, je l’imagine face au Temple de Jérusalem, le lieu de la Présence de Dieu : la même exclamation lui vient aux lèvres : « Oui, vraiment, Il est grand au milieu de toi, le SAINT d’Israël ».
————————————————
Note 1
Cela prouve que tous les chants liturgiques n’ont pas été inclus dans le psautier.

Complément
À côté des réminiscences de l’Exode, le contexte historique d’Isaïe affleure ici : par exemple, dans la phrase « Jubilez, criez de joie, habitants de Sion… » ; bien sûr, les Hébreux sortis d’Égypte ne risquaient pas de parler de Sion dont ils ignoraient encore l’existence et le rôle qu’elle jouerait plus tard dans leur histoire.
À propos de la crainte qu’inspire l’expansion de l’Empire Assyrien : il suffit de se rappeler le Livre de Jonas qui présente Ninive comme la ville impie où se commet tout ce qu’il y a de mal sur la terre.


DEUXIÈME LECTURE – première lettre de saint Jean 5, 1 – 9

Bien-aimés,
1 celui qui croit que Jésus est le Christ,
celui-là est né de Dieu ;
celui qui aime le Père qui a engendré
aime aussi le Fils qui est né de lui.
2 Voici comment nous reconnaissons
que nous aimons les enfants de Dieu :
lorsque nous aimons Dieu
et que nous accomplissons ses commandements.
3 Car tel est l’amour de Dieu :
garder ses commandements ;
et ses commandements ne sont pas un fardeau,
4 puisque tout être qui est né de Dieu
est vainqueur du monde.
Or la victoire remportée sur le monde,
c’est notre foi.
5 Qui donc est vainqueur du monde ?
N’est-ce pas celui qui croit que Jésus est le Fils de Dieu ?
6 C’est lui, Jésus Christ,
qui est venu par l’eau et par le sang :
non pas seulement avec l’eau,
mais avec l’eau et avec le sang.
Et celui qui rend témoignage, c’est l’Esprit,
car l’Esprit est la vérité.
7 En effet, ils sont trois qui rendent témoignage,
8 l’Esprit, l’eau et le sang,
et les trois n’en font qu’un.
9 Nous acceptons bien le témoignage des hommes ;
or, le témoignage de Dieu a plus de valeur,
puisque le témoignage de Dieu, c’est celui qu’il rend à son Fils.


À LA RECHERCHE DES MOTS POUR DIRE LE MYSTÈRE DU CHRIST
La clé de ce passage est peut-être dans le chapitre précédent : Jean a dénoncé les sectes en disant : « Beaucoup de prophètes de mensonge se sont répandus dans le monde… Eux ils sont du monde ; aussi parlent-ils le langage du monde et le monde les écoute. » (1 Jn 4, 1-6). Dans le passage d’aujourd’hui, son but est donc d’armer ses frères chrétiens dans leur rencontre avec les sectes.
Par exemple, dès le premier verset, on sent une petite pointe contre les sectes : verset 1 « Celui qui croit que Jésus est le Christ, celui-là est né de Dieu ; celui qui aime le Père qui a engendré aime aussi le Fils qui est né de lui. » C’est-à-dire « Tout homme qui croit que Jésus est le Christ » : cette formule s’oppose évidemment à l’attitude d’exclusion (on dit « sectaire » justement) qui caractérise toujours les sectes.
Deuxième allusion : « Tout homme qui croit que Jésus est le Christ, celui-là est vraiment né de Dieu » ; traduisez : il suffit de croire, il n’y a pas de chemin initiatique. Dans les sectes, il faut toujours passer par un mystérieux chemin d’initiation1 ; au contraire, le mystère de Dieu n’est pas un secret jalousement gardé, il nous est révélé. Et la communauté vit au grand jour. Par exemple, les portes des églises restent toujours ouvertes en principe pendant les offices.
Nulle part dans les lettres de Jean, nous ne trouvons la carte d’identité de ses adversaires, mais là encore, en lisant entre les lignes, on peut deviner où se trouvait le problème majeur.
Visiblement, il s’agit de la personne même du Christ ; le problème étant de comprendre et de traduire son mystère. Pour les Juifs, Dieu était le Tout-Autre, nous l’avons réentendu dans la première lecture tirée d’Isaïe… alors parler d’Incarnation pour Dieu était proprement impensable, scandaleux ; et à l’inverse, prétendre que cet homme Jésus de Nazareth, mortel comme tous les hommes, puisse être Dieu, c’était du blasphème. Et, pire encore, le livre du Deutéronome disait que le condamné à mort est maudit de Dieu ; par suite, comment intégrer dans le mystère du Christ le supplice de la croix ?
Alors, dans les mots de son temps, Jean essaie de formuler la foi chrétienne sans rien abandonner, ni défigurer ; en Jésus-Christ, le Tout-Autre s’est fait le Tout Proche, le Dieu inaccessible a pris chair en humanité, comme n’importe lequel d’entre nous. L’homme-Jésus, pleinement homme, fait de chair et de sang, comme on disait, est en même temps et inséparablement Christ, Messie, Fils de Dieu, Dieu lui-même.
C’est le même sur qui s’est manifesté l’Esprit de Dieu au Baptême et qui est mort de mort humaine, sanglante… ce qui était proprement scandaleux pour les hommes de son temps, Juifs ou Grecs… « scandaleux » au sens étymologique du terme, qui veut dire pierre d’achoppement, obstacle qui fait trébucher…
Paul dit exactement la même chose : « Nous prêchons un Messie crucifié, scandale pour les juifs, folie pour les païens… » (1 Co 1, 23).

JÉSUS HOMME ET DIEU
Sur cette vérité-là, il ne faut pas transiger, estime Jean.
Dans sa deuxième lettre, il le dit clairement : « De nombreux séducteurs se sont répandus dans le monde : ils ne professent pas la foi à la venue de Jésus-Christ dans la chair. Le voilà, le séducteur et l’Antichrist » (2 Jn, 7).
Voir en Jésus seulement l’homme ou seulement Dieu, c’est le diviser, c’est ne plus être chrétien. Un peu plus haut, dans cette première lettre, il l’a dit : « Tout esprit qui divise Jésus n’est pas de Dieu… » (1 Jn 4, 3).
Il arrive que des auteurs se risquent à produire un film ou une pièce sur Jésus : chaque fois on voit bien que le problème est là ; bien souvent, le réalisateur nous présente soit un homme-Jésus qui n’est qu’un homme muni de quelques pouvoirs magiques, soit un être céleste complètement hors de nos réalités. Mais comment s’étonner que le mystère de Celui qui est Dieu lui-même nous échappe ?
Les évangiles, chacun à leur manière, essaient, tout au long, de décrire cette réalité : homme, Jésus ne sait pas tout d’avance, grandit et progresse, traverse des étapes dans sa maturation, affronte des tentations… Mais en même temps, il est Dieu, c’est-à-dire l’amour même et à ce titre vainqueur du monde.
Ici, dans sa lettre, Jean, tout simplement, évoque les événements majeurs de la vie du Christ, et il les juxtapose en soulignant qu’on ne peut en ignorer aucun ; ces événements, ce sont le Baptême et la Croix : le Baptême dans l’eau, le Baptême dans le sang.
Quand Jean dit, « Jésus-Christ est venu par l’eau et par le sang : pas seulement l’eau, mais l’eau et le sang », sa formule « pas seulement l’eau, mais l’eau et le sang » veut bien dire « il n’est pas question de retenir seulement l’événement glorieux du Baptême et de refuser l’humiliation de la Croix ».
Et l’Esprit était présent à la Croix comme il l’était au Baptême pour manifester que celui-ci était le Fils ; d’où l’expression « Ils sont trois qui rendent témoignage, l’Esprit, l’eau et le sang, et tous les trois se rejoignent en un seul témoignage ».
Cet unique témoignage, c’est celui que Dieu lui-même rend à son Fils ; comme dit Jean : « Nous acceptons bien le témoignage des hommes ; or le témoignage de Dieu a plus de valeur, et le témoignage de Dieu c’est celui qu’il rend à son Fils. » Ce témoignage, c’est la Résurrection ; Pierre le proclame le jour de la Pentecôte : « Que toute la maison d’Israël le sache avec certitude : Dieu l’a fait Seigneur et Christ, ce Jésus que vous, vous aviez crucifié. » (Ac 2, 36).
———————————————–
Note 1
Il est vrai que, dans la communauté chrétienne, on emploie aussi les mots de mystère et d’initiation, mais c’est dans un tout autre sens.

Complément
Ce texte est incontestablement difficile, mais étonnamment d’actualité ! Il suffit de recenser les innombrables parutions, livres ou revues sur Jésus au cours de ces dernières années ! Tout le monde y va de sa biographie, plus ou moins documentée ; en tout cas, il est clair que cela se vend bien. Ce qui veut dire que le sujet préoccupe nos contemporains.
Le contexte dans lequel écrivait saint Jean devait ressembler au nôtre : il s’adressait à une communauté chrétienne qui avait bien du mal à faire son choix entre toutes les théories qui circulaient sur la personne de Jésus. On sait bien que le manque d’information ou de catéchèse des Chrétiens fait le jeu des sectes. C’est ce qui a amené l’Église Catholique à réécrire son Catéchisme. C’est ce qui a amené saint Jean à écrire ses Lettres.


ÉVANGILE – Saint Marc 1, 7-11

En ce temps-là,
7 Jean le Baptiste proclamait :
« Voici venir derrière moi
celui qui est plus fort que moi.
Je ne suis pas digne de m’abaisser
pour défaire la courroie de ses sandales.
8 Moi, je vous ai baptisés avec de l’eau ;
lui vous baptisera dans l’Esprit Saint. »
9 En ces jours-là,
Jésus vint de Nazareth, ville de Galilée,
et il fut baptisé par Jean dans le Jourdain.
10 Et aussitôt, en remontant de l’eau,
il vit les cieux se déchirer
et l’Esprit descendre sur lui comme une colombe.
11 Il y eut une voix venant des cieux :
« Tu es mon Fils bien-aimé ;
en toi, je trouve ma joie. »


L’ESPRIT DESCENDIT COMME UNE COLOMBE
Le Baptême de Jésus est sa première manifestation publique, et il va être l’occasion d’une véritable révélation sur sa personne.
Jean-Baptiste lui-même, semble-t-il, ne sait pas à qui il a affaire ; quand il parle du Messie à venir, il l’annonce dans des termes que tout le monde comprend, mais il ne sait pas qu’il s’agit de Jésus de Nazareth. Il dit : « Moi, je vous ai baptisés dans l’eau ; lui vous baptisera dans l’Esprit Saint » ; ce qui veut dire : « moi je vous ai plongés dans l’eau, lui vous plongera dans l’Esprit Saint ». (Le mot « baptiser » veut dire « plonger »). Alors tout le monde comprend qu’il parle du Messie car tout le monde a en tête la promesse du prophète Joël : « En ces jours-là, sous-entendu quand viendra le Messie, je répandrai mon Esprit sur toute chair » (Jl 3, 1). Le prophète Isaïe, également, avait parlé à plusieurs reprises du Messie sur qui reposerait l’Esprit : « Sur lui reposera l’Esprit du SEIGNEUR : esprit de sagesse et de discernement, esprit de conseil et de vaillance, esprit de connaissance et de crainte du SEIGNEUR. » (Is 11, 2). Et la vocation de ce messie, c’est encore Isaïe qui la décrit : « L’Esprit du SEIGNEUR Dieu est sur moi : le SEIGNEUR, en effet a fait de moi un messie, il m’a envoyé porter joyeux message aux humiliés, panser ceux qui ont le coeur brisé, procurer aux captifs l’évasion, aux prisonniers l’éblouissement… » (Is 61, 1).
Or, vous connaissez la suite : « Au moment où il sortait de l’eau, Jésus vit le ciel se déchirer et l’Esprit descendre sur lui comme une colombe. Du ciel une voix se fit entendre : « C’est toi mon Fils bien-aimé ; en toi j’ai mis tout mon amour. »
« C’est toi mon Fils » : cela c’était justement le titre du Messie, un titre que chaque nouveau roi à Jérusalem recevait le jour de son sacre ; Jésus est donc le roi-Messie ; cela veut dire que le Baptême est une véritable scène d’investiture royale.
La formule du sacre ne comprenait pas le mot « bien-aimé » (Tu es mon fils bien-aimé) ; peut-être y a-t-il là une allusion à Isaac, le fils tendrement aimé d’Abraham, le fils librement offert… Quant à la formule finale, « en toi j’ai mis tout mon amour » (littéralement « en toi j’ai mis mon bon plaisir »), c’est encore une référence à Isaïe parlant du Messie : « Voici mon serviteur que je soutiens, mon élu que j’ai moi-même en faveur, j’ai mis mon Esprit sur lui. » (Is 42,1).

JÉSUS SOLIDAIRE DES HOMMES
Bien plus tard, après la Passion et la Résurrection de Jésus, on a contemplé cette scène du Baptême et on en a mieux compris toute la profondeur.
Par exemple, on pose souvent la question : « Pourquoi Jésus demande-t-il le Baptême alors qu’il n’est pas pécheur ? » Première réponse possible : parce qu’il veut s’inscrire dans la démarche de tout son peuple, il choisit de se montrer solidaire des hommes pécheurs ; et chose remarquable, c’est précisément à ce moment-là qu’il est déclaré « Fils ».
Deuxième réponse : cela prouve que le véritable centre de gravité du Baptême n’est pas le péché… le Baptême est une histoire d’amour : pas étonnant si c’est une plongée dans l’Esprit Saint ! Il s’agit de se situer en position filiale par rapport au Père et solidaire par rapport aux frères. Nous pensons le Baptême en termes de purification, Dieu, lui, parle d’amour filial et fraternel !
Le Baptême qui nous plonge dans l’Esprit Saint nous plonge dans l’amour de Dieu ; quand Dieu dit à Jésus « C’est toi mon Fils bien-aimé ; en toi j’ai mis tout mon amour », il le propose à travers lui à l’humanité tout entière ; il nous suffit tout simplement d’accepter que l’amour de Dieu nous habite.

LES CIEUX SE SONT DECHIRÉS
Alors on comprend que les cieux se déchirent enfin, comme l’avait souhaité Isaïe : « Ah, si tu déchirais les cieux et si tu descendais, tel que les montagnes soient secouées devant toi, tel un feu qui brûle les taillis, tel un feu qui fait bouillonner les eaux, pour faire connaître ton nom… » (Is 63,19). Les cieux déchirés, cela veut dire qu’il n’y a plus de séparation entre le ciel et la terre : l’univers n’est plus la prison dans laquelle l’humanité s’est enfermée depuis qu’elle a peur de Dieu, depuis le soupçon du jardin d’Eden ; la communication entre Dieu et ses enfants est enfin rétablie, l’humanité connaît enfin son Dieu tel qu’il est et non selon les caricatures qu’elle a inventées au cours du temps.
Jésus vient de prendre la tête de cette humanité nouvelle, celle qui vit selon l’Esprit de Dieu ; comme dira Saint Paul, il est le premier-né d’une multitude de frères » ( Rm 8, 29 ). Alors l’image de la colombe nous parle mieux : « Jésus vit le ciel se déchirer et l’Esprit descendre sur lui comme une colombe. », nous dit Marc : comme le souffle de Dieu planait sur les eaux de la première création, l’Esprit plane sur cet homme qui est le premier de la création nouvelle. Le Baptême de Jésus, c’est la première manifestation de la Trinité.
Et ceci se passe au bord du Jourdain, ce même fleuve que le peuple élu avait traversé à pied sec sous la conduite de Josué pour entrer en Terre Promise : à son tour, Jésus émerge du Jourdain, comme Josué, mais il a pris la tête du peuple nouveau en marche vers la vraie Terre Promise, celle où tous les hommes seront frères.

———————————————–

Compléments

- « C’est toi mon Fils bien-aimé » : à chaque sacre d’un nouveau roi à Jérusalem, on prononçait sur lui la phrase : « Tu es mon fils, aujourd’hui je t’ai engendré », en écho à la prophétie messianique de Nathan qui avait annoncé au roi David que le Seigneur lui donnerait une descendance royale. Et le prophète disait du futur roi (de la part de Dieu, bien sûr) : « Je serai pour lui un père et il sera pour moi un fils » (2 S 7, 14). Au bord du Jourdain, le titre de Fils de Dieu ne veut dire encore que roi, mais, plus tard, après la Résurrection, on comprendra qu’il s’agit de beaucoup plus encore ; une véritable relation de filiation entre Jésus et son Père.

- « Ah, si tu déchirais les cieux et si tu descendais » : quelques années plus tard, le voile du Temple de Jérusalem (qui pour les Juifs symbolisait le firmament, puisqu’il séparait le lieu du peuple et le lieu de Dieu), ce voile s’est déchiré au moment de la mort du Christ sur la Croix. Et Paul commente (ou contemple, si vous préférez) : « Il a plu à Dieu de faire habiter en lui toute la plénitude et de tout réconcilier par lui et pour lui, sur la terre et dans les cieux, ayant établi la paix par le sang de sa Croix » (Col 1, 19-20).

- Pourquoi Jésus demande-t-il le Baptême ? Il choisit de se montrer solidaire des hommes pécheurs : ce mystère d’amour et de solidarité s’accomplira en plénitude à la croix ; et c’est Marc, justement, qui fait le rapprochement, en citant la parole de Jésus à Jacques et Jean : « Pouvez-vous boire la coupe que je vais boire ou être baptisés du Baptême dont je vais être baptisé ? » (Mc 10, 38). Se montrer solidaire de ses frères pécheurs, c’est cela « accomplir toute justice » comme dit Jésus dans l’évangile de Matthieu : Mt 3, 15.

Commentaires de Marie-Noëlle Thabut, année liturgique B, Baptême du Seigneur (11 janvier 2015)

Partager cet article

Published by Thierry Jallas
commenter cet article